L’Empereur Soulouque et son empire/07

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LA
REVOLUTION HAÏTIENNEÎ
DE 1859

CHUTE DE L'EMPEREUR SOULOUQUE
LE PRESIDENT GEFFRARD



La comète a fait des siennes : Haïti a perdu son deuxième empereur. Le grotesque et lugubre cauchemar qui, depuis bientôt onze ans, évoquait en plein soleil des Antilles les incohérentes visions d’une nuit de Valpurgis a cessé, comme tous les cauchemars, par le simple fait du réveil. Le soir du 14 janvier 1859, toutes les anxiétés, les terreurs, les douleurs de ces onze ans s’amassaient en un formidable crescendo, comme au cinquième acte d’un mélodrame, pour rehausser l’effet de la catastrophe finale. Quelques heures après, le parterre, envahissant les coulisses, se passait en riant, de la main à la main, les fantasques oripeaux que l’illusion de la scène lui avait fait prendre au sérieux, et, comme des comédiens qui, la pièce finie, s’en iraient souper en famille, traîtres et captifs, grands vassaux et truands, graciosos et bourreaux fraternisaient autour de la table où Geffrard les avait conviés à signer les premiers actes de la présidence. Le premier rôle et son confident manquaient néanmoins au rendez-vous ; ils avaient décampé avec la recette [1]. Les morts non plus ne reparaissaient pas.

Comment s’est écroulé ce bizarre empire qui, dans sa macaronique structure, offrait, après tout, de très sérieuses conditions de solidité et de durée ? Faustin Ier, comme Toussaint, Dessaline et Christophe, régnait par le plus indélébile sans contredit des principes humains, l’antagonisme des peaux, et, de plus que les autres tyrans nègres, il avait pour lui : au dehors la reconnaissance des gouvernemens européens, au-dedans la désorganisation et la dispersion des partis vaincus, les mystérieux moyens de popularité et de police que lui donnait son affiliation au vandoux [2], le respect sympathique des masses, dont il avait séduit l’imagination par la sanglante audace de son coup d’état, et dont il flattait les instincts à la fois envieux et vaniteux, d’une part en écrasant la bourgeoisie noire et jaune, d’autre part en recrutant de préférence le personnel des ducs, des comtes et des barons de l’empire parmi les va-nu-pieds du pays. Faustin Ier avait en sa faveur jusqu’à la répulsion soulevée par ses auxiliaires les piquets et les zinglins [3], qui, lui tombant, profiteraient, disait-on, du désarmement et de la prostration des intérêts libéraux pour recommencer les promenades terroristes et les émeutes communistes de 1848, et qui, lui debout, se trouvaient du moins groupés et maintenus autour d’un ordre social tel quel. Les loups en campagne sont plus redoutables qu’autour de la curée : c’est l’avis des moutons. Comme il n’y a pas d’ailleurs de hache qui ne s’émousse à force de cogner, le despotisme de l’empereur noir était devenu tolérable par le contraste ; on lui pardonnait le mal qu’il avait fait en faveur du mal qu’il ne faisait pas. Soulouque n’apercevait plus, à la hauteur de son bras, de têtes à abattre, par cela seul qu’autour de lui tous les fronts touchaient la terre, et, rassurée de ce côté, la bourgeoisie avait fini par se dire qu’après tout, être prosterné, c’est une façon d’être couché : elle dormait. Voilà du moins où notre récit laissait les choses en 1851 [4]. Quel coup de tam-tam a rompu le charme ? D’où vient et quel est ce général Fabre Geffrard dont, le vendredi soir 14 janvier, les trois cinquièmes des Haïtiens n’auraient pas même osé murmurer le nom, et qui, le samedi matin, signait la grâce du Tibère nègre ? Enfin que signifie l’incohérent amalgame qui groupe autour de la personnalité rassurante du nouveau président, non-seulement les ministres, les chambellans, l’état-major, le sénat, la chambre élective, le conseil d’état, les tribunaux de Soulouque, mais encore les plus forcenés sicaires de l’empereur déchu, les notabilités de la bande des piquets, telles que l’ex-galérien « sa grâce monseigneur le duc d’Aquin, » redevenu le général Jean-Denis, et les notabilités de la bande des zinglins, de ce nombre un propre membre de la famille impériale, l’époux de la princesse Olivette, le prince Océan, redevenu « compère Océan ? » C’est ce qu’il est temps d’éclaircir [5]. Les complications présentes de l’Europe aggravent, plutôt qu’elles ne le détruisent, l’à-propos du sujet. À un moment donné, le champ peut rester libre aux tentatives de l’américanisme, qui voit avec une convoitise de moins en moins déguisée dans l’occupation partielle ou totale de Saint-Domingue le prélude naturel et, au pis aller, un large équivalent de l’occupation de Cuba [6]. On a donc un certain intérêt à savoir quel fonds il y aurait à faire, pour cette éventualité, sur le gouvernement et sur les gouvernés de Geffrard. Ne l’oublions pas non plus tout à fait, quoique les nègres soient bien passés de mode : ce qui se débat dans ce coin des Antilles, c’est le procès d’une race entière, car Haïti est à peu près le seul point du globe où elle soit mise à l’épreuve de la civilisation. Or l’épreuve touche à sa phase décisive. C’est après avoir épuisé le cercle entier des expériences, des impuissances et des déceptions, que la nationalité noire en arrive au système inauguré par Geffrard.


I

Soulouque s’est pris au piège de ses propres succès. L’universelle émulation de servilité qu’il était parvenu à créer autour de lui l’a abusé jusqu’à la dernière minute, c’est le mot, sur l’invisible travail de termites qui, depuis cinq ou six ans déjà, rongeait et minait jusqu’à l’écorce son pouvoir, en apparence inattaqué. Soulouque ne laissait même pas aux partis les manifestations tacites de l’abstention. L’élément ultra-noir étant parfaitement illettré, les mulâtres, — ou du moins ce que les fusillades, les emprisonnemens, l’émigration volontaire ou forcée en avaient laissé de disponible, — continuaient d’être mis en réquisition pour former les corps constitués et les bureaux. Ceux-ci se trouvaient ainsi transformés en véritables groupes de suspects, et, comme tels, guettaient avec une anxiété fiévreuse toute occasion de désarmer, par de bruyantes explosions d’impérialisme, l’attention défiante du maître. De leur côté, les meneurs terroristes de 1848, les commandans piquets ou zinglins de département, d’arrondissement et de paroisse qui, dans le principe, croyaient pouvoir se permettre vis-à-vis de « papa Soulouque » les récriminations et les bouderies de l’intimité avaient été éclairés à temps, par de significatifs exemples, sur le danger de faire dissonance à l’enthousiasme réglementaire. Non contens de s’y associer, ils l’aiguillonnaient, jusqu’au sang parfois, — à quoi ils trouvaient pour leur compte, et comme fiche de consolation, la jouissance favorite du chef nègre, le suprême plaisir de tourmenter et d’épouvanter le bourgeois. Les masses elles-mêmes, bien que graduellement arrivées aux dernières limites de la lassitude et de la désaffection, semblaient obéir avec l’entrain des premiers jours au signal de publique allégresse que donnaient chaque voyage de Soulouque et chacun des nombreux anniversaires officiels du pays. Le nègre, qui prend si volontiers la tolérance pour de la faiblesse, fait par contre de la violence la mesure de l’autorité, et Soulouque en était venu à lui représenter, sous ce rapport, l’idéal de l’autorité. Ce peuple enfant, si indocile sous le gouvernement libéral de Pétion, si railleur pour le gouvernement débonnaire de Boyer, si agressif devant le gouvernement démocratique des Hérard, dansait et chantait pour l’empérêr jusqu’à trois jours et trois nuits sans interruption. Quand d’aventure la fatigue ou la faim avait raison de ces organisations à part, une larme silencieuse était l’unique protestation du danseur récalcitrant contre le bâton qui lui interdisait la sortie des tonnelles [7]. Sous cet unisson de terreurs convoquées de points si opposés pour hurler, grogner, bêler le dévouement, une oreille moins prévenue que celle du vieux monarque nègre eût malaisément deviné l’unisson des haines et la solidarité graduelle des intérêts. Voici comment s’était nouée cette implicite conspiration.

Je l’ai dit : la perspective de tomber de mal en pis, la crainte qu’après Soulouque la meute des terroristes qu’il tenait en laisse ne se ruât sur les propriétés et les personnes, avaient un moment donné une sorte de sincérité à l’impérialisme forcé de la bourgeoisie ; mais Soulouque, en abattant ou muselant pour son propre compte les plus indociles de la bande, avait lui-même supprimé l’épouvantail qui le protégeait. Pierre Noir [8], ce chef de la jacquerie du sud qui refusait si dédaigneusement argent et grades, l’argent parce qu’il savait où en prendre, les grades parce qu’il visait au seul que Soulouque ne pouvait pas lui conférer ; — Similien [9], ce disert et funèbre ivrogne qui fit subir, huit mois durant, à la classe aisée de Port-au-Prince les angoisses d’une véritable agonie ; — frère Joseph [10], le prophète et le sorcier des deux fractions du parti ultra-noir ; — le prince Bobo [11], l’ex-forçat Bobo, le chef le plus influent des pillards du nord ; — enfin ce Voltaire Castor [12], qui, à lui tout seul, traduisit un jour en nègre la scène de nos massacres de septembre, avaient successivement payé tribut aux défiances cette fois bien fondées du monarque. Soulouque n’avait garde, bien entendu, de donner à ces actes de salutaire énergie le caractère d’une réaction. Les cachots avaient beau s’ouvrir pour recevoir quelque nouvel hôte piquet ou zinglin, ils ne rendaient en échange aucun prisonnier bourgeois, et si d’aventure les prisonniers des deux catégories se rencontraient à la porte, c’est qu’on les menait fusiller de conserve. Soulouque semblait, en un mot, avoir pris à tâche d’entretenir la muette exaspération des vaincus en même temps qu’il dissipait les seules craintes qui pussent en comprimer l’explosion. — La mort naturelle de Bellegarde, de Jean Claude et de Souffran avait complété cet abatis des grandes influences de la jacquerie noire.

Impuissans à remuer les masses pour leur propre compte, les survivans de cet état-major de massacreurs pouvaient être encore dangereux en sous-ordre ; mais Soulouque avait tari la, source de leur dévouement. Surpris par l’ultimatum financier de la France au milieu d’une véritable rage d’acquisitions immobilières qui ne visait, entre autres choses, à rien moins qu’à donner à la princesse Olive une maison dans chacun des îlots de maisons dont se compose Port-au-Prince, il n’était parvenu à joindre les deux bouts qu’en coupant court aux prodigalités qui l’avaient jusque-là rendu l’idole de Jean-Denis et consorts. Ceux-ci s’étaient vus subitement réduits à la maigre pitance de leurs traitemens officiels, qui, déjà fort modestes sur le papier, n’équivalaient plus, à cause de la dépréciation des assignats, qu’au seizième environ du chiffre nominal, et cette dépréciation s’aggravait encore d’un enchérissement réel de la vie matérielle. L’impérialisme des officiers piquets et zinglins s’en était en apparence plutôt accru que refroidi, car ils n’avaient pas manqué de retourner contre eux-mêmes le raisonnement dont ils s’armaient, depuis 1848, contre leurs souffre-douleurs jaunes et noirs : en se reconnaissant lésés, ils s’étaient considérés comme suspects [13] et comme tenus d’éluder à leur tour par une recrudescence de zèle anti-mulâtre la terrible responsabilité qui s’attachait à ce titre ; mais, la chance tournant, ce même instinct de conservation leur commandait de rentrer en grâce auprès des mulâtres par la rapidité de leur adhésion. Leur rôle se bornait donc désormais à servir de justification et d’excitant à l’insurrection naissante en attendant qu’ils servissent d’appoint à l’insurrection victorieuse.

Quant aux gens du peuple et aux soldats de la garde, ils avaient pris sans hésitation l’argent que Soulouque leur avait fait distribuer au dernier moment ; mais, pour quiconque possédait la clé de ces dialogues à bouche fermée si chers à la dissimulation nègre, et dont tout le vocabulaire se réduit au son hunh varié à l’infini, il était visible que les uns et les autres n’étaient plus disposés à gagner cet argent. — Oui, pas mounté morne [14], ajoutaient les plus bavards parmi les diplomates noir-de-fumée qui peuplent les quartiers du Bel-Air et du Morne-à-Tuf [15]. Il y avait en effet dans les masses réaction complète, non-seulement contre Soulouque, mais même en faveur des mulâtres, ce qui demande une courte explication.

Dans les diverses persécutions subies par les mulâtres, dans la dernière surtout, on aurait tort de voir le réveil d’une de ces incompatibilités organiques de caste comme l’ancien monde en a offert plus d’un exemple, et qui, inhérentes au sang même, procèdent fatalement par voie d’extermination. Le malentendu qui, au début de la révolution française, isola les esclaves du groupe des affranchis, composé principalement de sangs-mêlés [16] ; le hasard qui opposa coup sur coup à Toussaint Rigaud, — à Dessaline Pétion, — à Christophe Boyer, c’est-à-dire aux trois premiers tyrans nègres trois chefs jaunes ; enfin, et plus que le reste, la supériorité intellectuelle que la descendance des anciens libres, en général plus ou moins lettrés, a gardée jusqu’à ces derniers temps sur les descendans de la masse illettrée des esclaves, et les différences de tendances, de besoins moraux et matériels, de progrès et de bien-être qui devaient en résulter, tout malheureusement a concouru à classer ici les partis par couleurs ; mais les innombrables liens d’intérêt, de parenté, de compérage, qui unissaient les deux castes, ont chaque fois prévalu contre les haineuses conclusions que quelques meneurs essayaient de tirer de ces faits purement accidentels.

Acaau et frère Joseph disaient en 1844 le vrai mot de la situation, lorsqu’ils rejetaient parmi les mulâtres tout nègre riche et lettré, tandis qu’ils proclamaient nègre tout milate pauve qui pas connaît li ni écri. Sous l’antagonisme officiel des peaux, il n’y a donc en réalité ici qu’un simple antagonisme politique, — social tout au plus, — et dont le fatalisme africain accepte avec une parfaite bonne foi toutes les oscillations. S’il les prend trop brutalement au mot, c’est qu’il y a dans la logique nègre quelque chose de la logique inexorable de l’enfant. En 1842, un tremblement de terre engloutit le quartier riche du Cap ; conclusion nègre : si bon Dié ruinait les riches, c’est qu’il avait dessein d’enrichir les pauvres. Et, forts de ce raisonnement, les noirs de la plaine se ruèrent sur les épaves de ce naufrage terrestre, pillant pendant quinze jours consécutifs, et disant sans scrupule et sans fiel aux bourgeois épouvantés : « C’est bon Dié qui nous donne ça. Hier c’était votre jour, aujourd’hui c’est notre jour. »

C’est là aussi l’histoire des massacres de 1848. Le fétiche mulâtre que, selon l’opinion générale, Boyer avait enterré en partant dans le jardin de la présidence étant décidément vaincu, le peuple trouvait fort naturel que les puissances nègres voulussent constater leur triomphe sur les mulâtres, et il immolait ceux-ci sans colère à la logique et au dieu vaudoux. De même qu’il arrive en Europe de voter contre son meilleur ami, il peut arriver ici de le tuer, — sans préjudice de l’amitié en elle-même. Au fort des scènes de terreur qu’inaugura la journée du 16 avril 1848, les noirs du parti zinglin voisinaient et fraternisaient [17] du même air de bonhomie qu’autrefois avec les familles décimées ou à décimer, et dans ces dernières la maîtresse de la maison se voyait, non sans épouvante, mais sans étonnement, en butte à des madrigaux comme ceux-ci : « Commère une telle, nous allons donc tuer compère (le mari) ? Eh bien ! je vous épouserai, et je serai un bon papa à tous ces petits mondes, » ajoutait le galant en faisant sauter sur ses genoux les futurs orphelins. Menait-il fusiller « compère, » c’était en le plaignant du fond du cœur, et si plus d’un mulâtre n’est tombé qu’à la seconde ou troisième décharge, c’est parce que les larmes obscurcissaient la vue des soldats préposés à son exécution ; mais ces compatissans bourreaux s’indignaient avec l’emportement de la conscience révoltée contre tout condamné qui n’acceptait pas de bonne grâce cette conséquence naturelle de sa position de condamné. Un trait dont j’ai été à peu près témoin achèvera d’expliquer le mécanisme de cette boîte à surprises qu’on nomme le caractère nègre. On menait un jour en terre à Port-au-Prince un noir fort regretté, à en juger par les bruyantes démonstrations de deuil auxquelles se livrait le cortège. En choisissant le cercueil, on n’avait pas sans doute tenu compte de l’allongement cadavérique, de sorte que, chemin faisant, le corps se mit à déborder de sa prison de planches. Remontrances amicales et peu à peu impatience et fureur des assistans, qui déposent le cercueil à terre, vont s’armer de bâtons, et reviennent battre comme plâtre l’impassible cadavre, en lui disant : « Pourquoi mourez-vous, si vous ne voulez pas qu’on vous enterre ? » Et les larmes continuaient, bien entendu, de pleuvoir aussi dru que les coups. La religion des morts n’est nulle part peut-être poussée aussi loin que dans notre ancienne colonie ; mais ici c’était évidemment le défunt qui violait le rite. Quand ils s’acquittaient si consciencieusement de leur rôle de païens et de compères affligés, ces rigoureux casuistes trouvaient à bon droit indécent que le mort ne voulût pas remplir son rôle de mort et payer son tribut au cimetière.

Or, et pour en revenir aux mulâtres, la plèbe noire trouvait qu’ils avaient suffisamment payé tribut au cimetière, aux cachots, à l’exil. L’opposition bourgeoise vaincue, la prépondérance nègre acceptée et acclamée par les restes tremblans de cette opposition, la cruauté persistante de Soulouque perdait aux yeux des masses son unique légitimation : celle de l’utilité et de l’à-propos.

Cette réaction éclata, et on sait de quelle façon subite, à Port-au-Prince, dès le milieu de 1848 [18], sur le passage de trois condamnés que Soulouque envoyait fusiller à Las-Cahobas. Une fois lancée dans cette nouvelle voie, la logique nègre devait d’autant moins s’y arrêter que la compassion était ici d’accord avec l’intérêt. Les mulâtres concentrent dans leurs mains presque tout le commerce de détail sous ses deux formes ; les proscriptions de 1848 avaient donc eu pour effet immédiat la fermeture des boutiques où le cultivateur trouve, à la fois à s’approvisionner des produits étrangers qu’il consomme et à vendre les quelques livres de café qu’il se décide à cueillir au fur et à mesure de ses besoins. De là rareté et enchérissement des premiers produits, manque d’acheteurs et avilissement pour les seconds, et, pour couronner le tout, dépréciation effroyable de la gourde de papier, dont la valeur, purement fictive et conventionnelle, se gradue sur l’activité des échanges, dont elle est le signe : dépréciation que les largesses faites pour la circonstance au peuple aggravaient, bien loin de la compenser, car elles se traduisaient par de nouvelles et incessantes émissions de ces assignats sans gage [19]. À chaque temps d’arrêt qui s’était manifesté dans la persécution avaient au contraire correspondu une reprise sensible de la gourde, la hausse des denrées indigènes et la baisse des produits importés. Aussi, quand en 1849 les meneurs piquets de je ne sais plus quelle partie du sud (Jacmel, je crois) avaient proposé aux paysans de donner à une nouvelle leçon aux mulâtres, » selon la définition d’Acaau, c’est-à-dire aux bourgeois, les paysans avaient décliné cet appel. Dans la délibération nocturne qui eut lieu à ce propos, et à laquelle avaient été conviés tous les philosophes (beaux diseurs), des mornes et tous les sambas (improvisateurs) de la plaine, un vieux noir, qui n’était ni philosophe ni samba, mais simplement jardinier, et, comme tel, directement intéressé à ce que les bourgeois ne désertassent pas la ville, enleva le vote par ce très court apologue : « Milate, cé bouteille ; si ous cassé li, ous pédi tout ça qui là-dans (le mulâtre, c’est comme une bouteille ; si vous la cassez, vous perdez tout ce qu’il y a dedans). »

Selon la manie nègre d’accoupler et de mener de front les sentimens les plus contradictoires, la pitié pour les victimes de la réaction ultra-noire de 1848 s’étendait aux agens disgraciés de cette réaction. L’exécution de Pierre Noir, survenue au moment même où les piquets du sud proclamaient la nécessité de laisser respirer les bourgeois, et qu’ils n’avaient pas essayé d’empêcher, souleva cependant chez eux une véritable tempête de lamentations. Soulouque ne parvint à les ramener au calme qu’en fusillant les plus affligés, et encore a-t-il dû recommencer plusieurs, fois. J’ai vu porter en terre Similien. Les noirs du Bel-Air et du Morne-à-Tuf, qui l’avaient laissé emprisonner sans mot dire, suivaient en masse le convoi, tous coiffés, en signe de désespoir, du mouchoir amarré aux trois pointes. On dut en arrêter une quarantaine qui osaient dire pauvé diabé (pauvre diable !). La musique même des régimens, mis sur pied pour la circonstance, joua spontanément des airs funèbres, auxquels le terrible gouverneur Vil-Lubin ordonna d’une voix tonnante de substituer l’air : Ah ! qu’il est beau de mourir pour la patrie ! qui, comme tous les airs patriotiques du pays, est extrêmement gai. Les assistans furent si indignés de ce déni de justice funéraire, que beaucoup d’entre eux, en manière de protestation, se vouèrent au blanc, le deuil des nègres. Le prince Bobo, dont Soulouque avait mis la tête à un prix très élevé, et qui dans sa fuite solitaire eut l’honneur d’être traqué par l’empereur en personne, suivi de toute la garde impériale, le prince Bobo a pu, durant trois ou quatre ans, errer impunément de case en case aux environs du Cap et s’aventurer même plus d’une fois la nuit dans la ville, où il était connu comme le loup. S’il n’y a pas retrouvé un seul partisan, il n’y a pas rencontré un seul délateur. « Bobo, c’est vrai chef à nègres, » répondaient, tous les premiers, les soldats de la garde à des Européens qui, pour les éprouver, les félicitaient sur l’énormité de la récompense promise. A. son égard comme pour Pierre Noir, comme pour Similien, la franc-maçonnerie morale d’une récente complicité survivait, dans le peuple et dans l’armée, à cette complicité même. Si d’ailleurs, et au fond de l’âme, la masse trouvait conforme à l’ordre naturel et à la juste balance des choses que les anciens meneurs terroristes devinssent de persécuteurs persécutés, son équité n’admettait pas que ce fût à Soulouque à se charger de la compensation, et le boucher qui condamnât le couteau.

La disgrâce et la noyade plus ou moins accidentelle de frère Joseph avaient donné à la logique nègre une direction plus dangereuse encore pour Soulouque. En voyant celui-ci faire si bon marché du prophète et du sorcier vaudoux, la masse se demanda vaguement si la main qui frappait le prêtre n’en voulait pas à l’autel. Ce soupçon fut reconnu injuste [20] ; mais c’était déjà un symptôme grave qu’il eût pu se produire. Le peuple commençait évidemment à faire une distinction entre l’autel et le trône, et une autre remarque vint la corroborer. Soulouque, soit qu’il se fût dit à lui-même : « Le vaudoux, c’est moi, » soit qu’arrivé au dernier terme de ses désirs, il crût n’avoir plus à se gêner avec les dieux nègres, Soulouque, depuis qu’il était sacré empereur, ne daignait plus faire acte de présence aux rites nocturnes de la couleuvre. La mort de Belle-garde et de Souffran, ses deux puissans et fidèles acolytes en sorcellerie, rompit le dernier lien d’intimité entre le vieux monarque et ce formidable carbonarisme africain [21], qui, en cessant d’être à lui, devait par la nature même de l’institution, se tourner contre lui, car les griefs populaires trouvaient là de fréquentes occasions de s’aboucher et de se concerter sans contrainte, à l’abri d’un secret qui a tout à la fois pour garantie de terribles pénalités humaines et la peur des puissances invisibles.

Ces griefs ne se limitaient plus du reste à des questions de sentiment. Les manies militaires, architecturales et agricoles de Soulouque en soulevaient de plus positifs, et qui touchaient plus directement les masses.


II

Quand le bon Dieu eut créé le blanc, le mulâtre et le noir, il autorisa chacun d’eux à réclamer un don. Le blanc voulut aussitôt du papier, une plume et de l’encre ; le mulâtre, un beau cheval et de belles femmes. — Et toi, ne veux-tu rien ? demanda le bon Dieu au noir, qui ne disait mot. — Moi, cher bon Dieu, je suis avec ces messieurs ;… mais si vos moyens vous permettent de disposer d’un bout de galon, je le prendrai volontiers (chai bon Dié, moé, avec messieurs-yo ; mais si ous capable disposé youn bout de galon, moé prend li). — Je tiens l’histoire d’un samba de mes amis. Les noirs d’Haïti n’ont pas abjuré leur culte pour le galon ; mais s’ils adorent l’uniforme, ils exècrent le service militaire, incompatible avec leur humeur vagabonde. L’appât d’une solde que la dépréciation de la gourde avait réduite sous Soulouque à un son par jour, sur lequel il fallait se loger et se nourrir, n’était pas, disons-le, de nature à vaincre cette répugnance. De là l’impopularité proverbiale de la guerre de l’est, qui mettait à chaque instant en réquisition le ban et l’arrièrer-ban de la population valide, et qui, dans l’hypothèse la plus favorable, n’offrait à celle-ci que la perspective redoutée d’aller, comme sous Boyer, tenir garnison à Santo-Domingo.

Dans l’expédition de 1849, c’est-à-dire au fort même de la popularité de Soulouque, les soldats s’éclipsaient un à un durant la marche, et l’on put citer tel bataillon qui n’était représenté sur le champ de bataille que par ses officiers et son drapeau ; mais dans l’expédition de 1855-56 c’étaient les corps eux-mêmes qui désertaient en masse, tambours battant et enseignes déployées, prétextant, quand l’empereur faisait courir après eux, qu’ils avaient été mis en déroute. Un régiment fut arrêté au passage par Soulouque en personne, lequel, trouvant qu’officiers et soldats se portaient assez bien pour des gens qu’on venait de tailler en pièces, eut l’idée d’inspecter les gibernes, — il n’y manquait qu’une cartouche, — puis les fusils, et cette cartouche s’y retrouva. Le régiment entier avait menti comme un seul homme ; il n’avait même pas rencontré l’ennemi. D’autres fuyards étaient plus hardis, et se bornaient à déclarer carrément qu’ils avaient eu peur ; je dis plus hardis, car les balles de Soulouque, dont chaque mécompte militaire était invariablement suivi de fusillades [22], touchaient avec bien autrement de précision que les balles dominicaines. La fuite, et surtout la fuite avouée, exigeait, à proprement parler, plus de courage que le combat ; mais entre Soulouque et ses guerriers c’était comme un pari tacite, et ceux-ci mettaient leur amour-propre à diminuer, coûte que coûte, les chances de l’adversaire.

Un seul corps avait vu d’assez près les Dominicains pour pouvoir se vanter d’avoir été repoussé véritablement par ceux-ci, qui l’avaient chassé devant eux comme un troupeau. Or sait-on de quoi se préoccupaient ces singuliers envahisseurs sous les baïonnettes ou, pour mieux dire, sous les crosses des Pagnols ? Ce n’était pas du danger présent, c’était de dialoguer sur ce thème gouailleur, allusion à la proclamation par laquelle Soulouque avait promis aux frères égarés de l’est d’aller les délivrer, et de leur rouvrir le giron de l’empire par compassion paternelle pour leurs maux : « Compère, pourquoi n’allons-nous plus chez les Pagnols ? — Parce que ce sont les Pagnols qui viennent chez nous. — Et pourquoi les Pagnols viennent-ils chez nous ? — Parce que les Pagnols veulent être Haïtiens. — Et pourquoi les Pagnols courent-ils si vite ? — Parce que l’empereur les appelle. — Allons les annoncer à l’empereur, ça lui fera plaisir… » Et ils reprenaient la course de plus belle, crevant au passage les tambours, jetant bas armes et bagages, et gambadant à l’idée du bon tour qu’ils jouaient à Soulouque en lâchant si complètement pied. Ce point d’honneur de poltronnerie se traduisit un jour plus naïvement encore. Soulouque avait fait venir un instructeur français pour dresser un bataillon à la gymnastique de nos chasseurs d’Orléans. Un sous-officier de la garde impériale, en voyant pour la première fois ces exercices, s’écria extasié : Phôout ! phôout [23] : gadé comment blanc-là montré mone courir ! Si nous té commît comme ça, côté Pagnols ta ouair nous ? (Regardez comment ce blanc-là montre à courir au monde ! Si nous en avions su autant, comment les Espagnols auraient-ils pu jamais nous voir ?) Pour ces candides troupiers, dont les traditions militaires se limitaient aux expéditions de l’est, l’art de la guerre était sérieusement devenu l’art de ne pas rencontrer l’ennemi.

Sous cette complicité narquoise ou naïve des masses avec les Dominicains se révélait d’ailleurs un fait beaucoup plus menaçant pour Soulouque que la ruine de ses rêves de gloire : de degré en degré, les masses en étaient venues à séparer complètement leur cause de la sienne. Cette séparation était déjà manifeste en 1854, quand le contre-amiral Duquesne, pour en finir avec les chicanes pécuniaires du monarque noir, signifia qu’il bombarderait à telle heure la résidence impériale. Tandis que tout était en révolution au palais, où l’on amenait déjà des bêtes de transport pour enlever les effets les plus précieux, rien n’était changé à la physionomie habituelle de la ville. Dans les rues et sur le port, les gens du peuple vaquaient paisiblement à leur far-niente ou à leurs affaires en disant d’une voix lente et douce, — de cette voix qui est chez l’Africain l’expression d’un inexorable parti-pris : Zaffair cabrit pas zaffair mouton (les affaires du cabri ne sont pas les affaires du mouton, cela ne nous regarde pas). — Les soldats même de la garde contemplaient d’un œil railleur les préparatifs de déménagement de sa majesté et chantonnaient : Ça pas zaffair à nous. C’était déjà la révolte, mais à la façon nègre, c’est-à-dire sans initiative, la révolte câline, sournoise et procédant par la force d’inertie, en attendant que le hasard l’attelât à un homme ou à un événement.

Vers la fin pourtant, l’étincelle jaillissait déjà de temps à autre de cette inerte opposition sous le choc répété de vexations bien autrement irritantes que la servitude militaire proprement dite, et qui allaient violenter l’apathie des gens du peuple jusque dans ce triple arcane de la conscience nègre : leur paresse, leur mathématique équité et leur estomac.

À force de s’entendre sermonner par les consuls européens sur les inconvéniens d’un état militaire qui condamnait en pure perte des milliers de bras à l’inaction, ou du moins à l’abandon de tout travail régulier, Soulouque en était venu à cette idée lumineuse, que les bras en question cesseraient d’être inutiles s’il les employait pour son propre compte. Les soldats, qui, jusque-là, étaient maîtres absolus de leur temps et de leur personne dans les intervalles du service, furent requis par bataillons pour travailler comme manœuvres ou comme bêtes de transport aux bâtisses que Soulouque se faisait élever avec les matériaux de l’état. Les principaux généraux suivirent, soit dit en passant, cet auguste exemple. Les goûts agricoles et industriels du monarque s’étaient développés dans d’aussi effrayantes proportions que ses goûts d’architecture, et ce n’est plus seulement par bataillons, c’est par régimens ou par divisions entières, c’est à demeure et non plus à titre de simples corvées que l’armée se vit employée aux plantations et aux guildives [24] impériales. Ajoutons qu’il était dans la nature de ces réquisitions de s’adresser de préférence aux populations qui y perdaient le plus. Un dernier reste de l’ancienne activité agricole de Saint-Domingue survivait, par exemple, dans le département de l’Artibonite : Soulouque pensa que c’était là justement son affaire, et le régiment tout entier (c’est-à-dire l’ensemble des hommes valides) de l’Artibonite fut transporté sans plus de façons sur la principale habitation de sa majesté. La culture s’arrêta net dans le canton dépeuplé, et, qui pis est, la rivière de l’Artibonite, dont l’endiguement et l’aménagement exigeaient un entretien continu, ne tarda pas à ravager ses bords. La plus riche partie du territoire se trouvait ainsi du même coup frappée de disette dans le présent et de stérilité dans l’avenir.

Étant donné les idées nègres en matière de pouvoir nègre, les masses auraient à la rigueur admis qu’un empereur se servît de ses sujets comme un fermier se sert de ses bœufs, mais à la condition qu’avec le travail et les coups ils auraient la pitance, et que la main qui tenait l’aiguillon ne lierait pas le museau du bœuf devant la crèche. Soulouque n’acceptait par malheur que la première partie du marché. Prenant, dans sa brutale naïveté de despotisme, cette contribution forcée de travail pour l’acquit pur et simple d’une dette, il ne nourrissait même pas les pauvres diables auxquels il ôtait la ressource de suppléer, soit par le vagabondage, soit par la culture ou des salaires de hasard, à l’insuffisance de leur solde quotidienne de 5 centimes. S’il se préoccupait quelquefois de leur appétit, c’était uniquement pour renouveler l’ordre de fusiller sans merci tout soldat qui commettrait le moindre larcin de vivres sur les propriétés impériales. L’ordre n’était pas toujours exécuté à la lettre : plus d’un inculpé expirait chemin faisant sous le coco-macaque (bâton noueux). Pendant mon séjour à Port-au-Prince, trois de ces malheureux, surpris à voler un bœuf sur l’une des habitations de l’impératrice, durent faire le trajet de plusieurs lieues qui les séparait de la prison sous une bastonnade continue, dont le rhythme passait du pas redoublé au roulement quand le patient tombait en syncope. L’un d’eux, qui portait pendue au cou la tête du bœuf volé, s’affaissa pour ne plus se relever à l’entrée de la ville. On ne le traîna pas moins jusqu’à la prison, d’où une escouade de forçats le transporta au cimetière. La civière était suivie par d’autres forçats qui, armés de cailloux, un à chaque main, les choquaient sans mot dire l’un contre l’autre, ce qui, dans les idées africaines, a je ne sais quelle signification terrible [25]. Était-ce l’exécution d’un ordre ? était-ce une protestation ?

La dernière hypothèse devenait déjà vraisemblable. Devant ces cruels dénis du droit primordial de manger, le plus étrange renversement s’opérait en effet peu à peu dans les notions politiques du nègre, qui, par représailles, déniait déjà sourdement à son empereur le droit non moins primordial de pressurer. De l’abus du principe, le sentiment populaire finissait par s’en prendre au principe même. Un bourdonnement suspect comme le tonnerre de fer-blanc qui s’éveille graduellement dans les coulisses pendant les folles sarabandes de l’orchestre faisait, dès cette époque, la basse aux manifestations d’enthousiasme et d’allégresse qui, selon la consigne, accueillaient tous les dimanches matin Faustin Ier au Champ-de-Mars. J’y pus saisir plusieurs fois le mot « voleur, » et ce mot, Soulouque le recevait en plein visage, à quelques mois de là, d’un noir qui avait enlevé une cassette de bijoux appartenant à l’impératrice, et qui avouait froidement cette soustraction. L’empereur lui promettait la vie, et même grâce entière, moyennant la révélation du lieu où les bijoux étaient recelés. Le condamné répondit avec une douceur obstinée : « Vous êtes nègre, je suis nègre, et je me connais en nègres ; vous mentez (ous nègre, moé tout, ous devez connaît si moé connaît nègre ; ous menti). »

— Vous ne risquez du moins rien d’essayer, objecta Soulouque. Si l’on vous fusille, vous ne profiterez pas des objets volés.

— Ni vous non plus.

Phôout ! phôout ! toi grand voleur ! dit l’empereur hors de lui.

— Non ; moé pitit voleur ; vous voleur en pile (en grand), car vous volez toute la nation.

— Eh bien ! qu’on mène fusiller ce misérable !

— Vous en avez le pouvoir, mais vous n’avez pas celui de retrouver la cassette. Ceux qui savent où elle est ne la rendront qu’à la nation.

Nouvelle promesse de grâce sur le lieu d’exécution et nouvel insuccès. Le condamné mourut en riant à l’idée qu’on allait enterrer avec lui un secret qui faisait tort à Soulouque. Ce vol était moins un vol qu’une protestation, — la protestation de l’ancien esclave se coupant le poignet pour contrarier son maître. L’histoire eut un succès fou dans le peuple, où elle suscita comme une émulation de martyre. On ne volait plus les bananes et le bétail de sa majesté par faim seulement, on les volait aussi par courage civil. Et, pour que Soulouque vît bien que c’étaient là les représailles systématiques d’une iniquité, l’affirmation d’un droit, les noirs, dont le fatalisme accepte froidement et silencieusement la mort quand elle a l’excuse d’une loi reconnue, — quelle que soit la loi, — les noirs fusillés pour ce motif affectaient, eux aussi, sur le champ d’exécution, les allures de la bravade et du triomphe. Un de ces confesseurs des droits du ventre, jeune homme d’une vingtaine d’années, se livra devant ses exécuteurs à des gambades si folles, qu’il fallut littéralement le tirer au vol.

Cette initiation si imprévue des masses au sentiment des limites naturelles du pouvoir n’était pas, disons-le, l’œuvre exclusive de la faim. Dans cette vie en plein air que le climat des colonies impose aux riches comme aux pauvres, il était impossible que les commentaires de moins en moins discrets de la classe aisée sur les extorsions de Soulouque n’arrivassent pas à l’oreille des noirs de la classe inférieure, et, pour le nègre comme pour l’enfant, pas un mot n’est perdu. Des mois, des années se passent, et le mot oublié que vous aviez semé par mégarde se dresse un beau jour devant vous en touffus syllogismes. Les dignitaires mâles et femelles de la cour impériale glosaient tous les premiers très aigrement sur le pillage des fournitures, depuis que Soulouque ne leur en faisait plus part [26], et ces récriminations étaient d’autant plus fréquentes que Soulouque et l’auguste Adélina, non contens de se montrer fort pointilleux sur le costume et l’équipement du personnel de la cour, l’entraînaient à tout bout de champ dans de coûteuses excursions à l’intérieur, sans autre indemnité de déplacement que celle d’une gourde par jour (de 30 à 35 centimes) pour les hommes et d’une demi-gourde pour les femmes [27]. Les négocians, que l’accaparement du cinquième de la récolte des cafés privait d’un important moyen de remises, ce qui enchérissait d’autant les traites sur l’Europe, épiloguaient à leur tour, chiffres en main, sur les énormes détournemens que cette transformation de l’état en marchand permettait à Soulouque [28]. Les propriétaires de coupes et toute une population de bateliers avaient à lui reprocher pire. L’acajou et les autres bois précieux, après avoir été martelés sur place à la marque du propriétaire, sont livrés au courant de l’Artibonite, qui les échoue sur un barrage ; mais ce barrage laisse toujours s’échapper un plus ou moins grand nombre de pièces, et les habitans de la côte avaient de temps immémorial pour industrie d’aller les recueillir en mer au compte des propriétaires, d’après un tarif déterminé. Or Soulouque avait imaginé d’envoyer la marine impériale à la pêche de ces prétendues épaves, qu’il vendait ensuite avec une parfaite candeur pour son propre compte, et souvent aux propriétaires eux-mêmes.

La marine de l’état servait aussi à porter aux principaux centres de consommation, où il était consigné aux commandans de département et d’arrondissement, le produit des nombreuses gidldives que Soulouque créait avec les deniers de l’état et exploitait au moyen des troupes de l’état. L’apparition d’une concurrence pour laquelle étaient à la fois supprimés les avances de capital immobilier, les frais de production, de transport et de vente, laissait déjà, on le comprend, fort peu de chances de vie aux fabrications similaires ; mais ce n’est pas tout : soit par excès de zèle, soit par suite d’ordres formels, les généraux consignataires avaient de ces mots et de ces froncemens de sourcil que les cabaretiers interprétaient prudemment comme l’interdiction de vendre tout tafia qui ne proviendrait pas des guildives de sa majesté. Parfois même la défense était explicite. Sur les marchés envahis de cette façon, le tafia, ce lait des nègres, tripla de prix. Avec les représentans de la principale et presque de la seule industrie haïtienne, Soulouque indisposait du même coup la classe influente des cabaretiers, presque tous dignitaires du vaudoux, et la classe innombrable des ivrognes. « Pourquoi tafia si cher ? — Parce que li meilleur. — Pourquoi li meilleur ? — Parce que c’est tafia à l’empereur. — Pourquoi li fait tafia meilleur ? — Parce qu’il ne lui en coûte rien, etc. » Voilà un spécimen des dialogues sournois où s’élaborait l’éducation politique des nègres. Tout est dans tout : la notion du droit sortait pour eux d’un grog trop faible. Les bananes, les légumes, la viande, devenaient par le fait, de jour en jour, l’objet d’un monopole non moins onéreux. La police rurale étant complètement absorbée par la surveillance des propriétés de sa majesté, les bataillons de soldats-laboureurs que Soulouque y condamnait au jeûne se ruaient en toute liberté sur le bétail et les plantations du voisin, lequel cessait naturellement d’élever et de semer. Partout où Faustin Ier venait planter l’étendard du progrès agricole, il faisait immanquablement le désert. Les plaintes des propriétaires sur la double cause de ruine que leur apportaient l’accaparement des bras et l’insécurité de la production trouvaient d’autant plus faveur dans le peuple, qu’il était doublement atteint, lui aussi, dans ses moyens d’existence par un régime où la suppression des salaires avait pour pendant l’enchérissement des vivres, c’est-à-dire un besoin croissant de salaires, et qu’avec sa bonne part de la misère universelle il avait à subir, de plus que les bourgeois, la formidable aggravation des travaux forcés.

Ainsi les rancunes de natures si diverses que Soulouque avait successivement ou simultanément soulevées contre lui se rencontraient à chaque instant, sans se chercher, sur quelque terrain commun. Vers les derniers temps, les défiances réciproques qui comprimaient à l’origine chaque grief dans le groupe et souvent dans le cœur où il avait pris naissance s’étaient si bien apprivoisées l’une l’autre dans ces rapprochemens continuels, que riches et pauvres, paysans et bourgeois, fonctionnaires et administrés, officiers et soldats, mulâtres et zinglins ne se gênaient déjà plus pour jeter leurs colères au vent, assurés d’avance qu’elles ne seraient recueillies au passage que par des oreilles indifférentes ou amies. Le palais où le moindre mot, le moindre soupir suspect, arrivaient jadis à la minute par les mille fils électriques du dévouement, de la superstition, de l’intérêt ou de la peur, le palais ne communiquait plus avec la nation que par le bruit et l’écho des grossières acclamations qui venaient, à jour et heure fixes, battre ses murailles. Les trois ministres s’associaient tous les premiers à ce complot de l’encensoir : l’un, — Salomon, — parce qu’il comptait l’utiliser pour son propre compte dans le sud ; l’autre, — Guerrier-Prophète, — parce qu’il était de l’école expectante, l’école nègre du ça pas zaffair à nous ; le troisième enfin, — Dufrêne, — parce qu’il était à la fois trop humain pour compromettre la tête des autres et trop peureux pour compromettre la sienne, qu’il eût passablement risquée par des révélations où la farouche vanité du maître n’aurait pas manqué de voir un avertissement, c’est-à-dire un blâme indirect. Homme de couleur et par conséquent suspect de naissance, Dufrêne avait là une raison de plus pour ne pas tenter une expérience qui avait déjà coûté cher à des généraux noirs, entre autres au gouverneur des pages de l’impératrice, un certain général Toussaint. Ayant eu la loyauté de hasarder devant l’empereur quelques timides allusions sur le mécontentement soulevé par les préparatifs de la dernière campagne de l’est, Toussaint fut arrêté séance tenante, puis fusillé au retour de l’expédition. L’impératrice, femme de grand sens, quoiqu’un peu adonnée à la boisson [29], et à qui ce défaut même, qui correspond chez elle à une extrême sociabilité, fournissait de nombreuses occasions de surprendre la vérité inter pocula, l’impératrice n’avait pas plus son franc-parler que les officiers de la cour et les ministres. Un jour qu’elle s’était enhardie jusqu’à effleurer le sujet qui avait coûté la vie à son gouverneur des pages : « Phôout : phôout ! madame, dit Faustin Ier, devenu presque blanc de colère, tonnai crasé moé (que le tonnerre m’écrase) ! si je ne vous avais pas épousée à l’église, vous ne passeriez pas la nuit ici pour ce seul mot ! » Il n’y avait donc pas jusqu’au dévouement qui ne fût réduit à tremper, par la complicité du silence, dans l’universelle conspiration qui faisait le vide autour du vieux monarque : — conspiration sans programme, sans drapeau, sans chef et par cela même aux ordres du premier signal venu. Chacun, mulâtre ou noir, continuait d’apporter à la ronde sa banale poignée d’encens, mais en bénissant d’avance et au fond du cœur la main, quelle qu’elle fût, qui substituerait à l’encens la poudre. Le hasard a voulu que ce rôle échût à Geffrard, et que la main qui détruisait fût justement la plus apte à reconstruire.


III

Geffrard est griffe, c’est-à-dire mulâtre d’origine et noir de peau, ce qui lui permet de dire « nous » au milieu des mulâtres et au milieu des noirs. Le griffe a ce privilège d’être revendiqué parles deux castes à la fois. Par son nom, par ses antécédens, par ses idées, Geffrard symbolisait non moins heureusement que par sa peau la coalition spontanée de ces deux castes contre une tyrannie qui, à force de mêler le sang de l’une aux sueurs de l’autre, avait confondu leurs intérêts et leurs vœux. Son père, griffe lui aussi, était ce général Nicolas Geffrard qui, sous Dessaline, dont il fut un des principaux lieutenans, eut le courage de se montrer humain, et qui, après le meurtre de celui-ci, fut avec Pétion le promoteur de la constitution de 1806, destinée à brider la tendance bien connue de Christophe à recommencer Dessaline et Toussaint Louverture. Ce nom de Geffrard se place donc au frontispice de l’histoire haïtienne comme une double protestation contre le mot d’ordre d’extermination et de despotisme apporté cinq fois en cinquante ans par l’école ultra-noire.

Le futur président naquit à l’Anse-à-Veau en 1806. Orphelin en bas âge, il fut adopté par le colonel Fabre, dont il ajouta le nom au sien, et s’engagea dès l’âge de quinze ans dans le régiment de son père adoptif. Ce n’est qu’au bout de vingt-deux ans, à la veille même de la chute de Boyer, qu’il parvint au grade de capitaine. Il prit parti avec toute la nouvelle génération mulâtre pour cette révolution de 1843 que devaient suivre de si cruelles déceptions, mais qui, à travers les inexpériences, les ridicules, les impuissances où elle finit par s’embourber, ne poursuivait pas moins le véritable secret de la fusion des castes : l’initiation du noir à la responsabilité du citoyen. Le capitaine Geffrard entraîna pour son coup d’essai un régiment au front duquel il s’était présenté, suivi seulement de deux guides, et eut bientôt à entraîner le chef du mouvement lui-même, Hérard-Rivière, qui un moment hésitait. Promu par le comité populaire au commandement de l’avant-garde insurrectionnelle avec le grade de colonel, il trompa les généraux de Boyer sur la force réelle de sa petite troupe, qu’il multipliait par la rapidité de ses marches et contre-marches, les trompa encore mieux sur les ressources de l’insurrection en faisant passer des vivres, dont il était lui-même fort dépourvu, à l’armée gouvernementale, qui mourait de faim, et, par ce trait d’humanité et d’esprit, ne contribua pas peu à détacher de Boyer la tourbe des indécis, généralement prédisposés à admettre que le véritable gouvernement est le gouvernement où l’on dîne.

Quand le 1848 haïtien eut abouti, en attendant Soulouque, à l’insurrection communiste des Salomon et d’Acaau, Geffrard fut des plus empressés à éteindre le feu qu’il avait, dans de très bonnes intentions, contribué à allumer, et qui tournait décidément à l’incendie. Il battit Acaau et ses piquets, et en même temps qu’il sauvait la bourgeoisie jaune et noire, il se désigna à la reconnaissance des piquets eux-mêmes en arrachant à la mort ceux d’entre eux qui avaient été faits prisonniers, et que la garde nationale voulait, au premier moment, massacrer, en représailles du programme d’extermination lancé par Acaau. Geffrard, déjà général de brigade, fut nommé général de division par le président Guerrier.

Riché, successeur de Guerrier, et chez qui une déférence tardive et d’autant plus enthousiaste pour les idées et les pratiques de la civilisation n’avait pas tué le vieux nègre de l’école de Christophe, Biche gardait rancune à Geffrard, qui, dans la guerre civile de 1843, l’avait fait prisonnier. Il saisit donc avec empressement et peut-être provoqua l’occasion d’une dénonciation en l’air qu’un vagabond lui apportait contre Geffrard pour déférer celui-ci comme conspirateur à un conseil de guerre, ce qui, en logique nègre, équivalait à une condamnation à mort. Riche avait heureusement pour ministres des hommes d’esprit qui, sans jamais le heurter de front, savaient arrêter les écarts de sa première nature. L’un d’eux, M. Dupuy, ministre de la guerre, à qui revenait la formation de la commission militaire à laquelle devait être livré Geffrard, calcula que cette commission opinerait, selon, l’usage du pays, dans le sens du membre le plus haut gradé. Il s’agissait donc, pour sauver Geffrard, d’endoctriner à l’avance l’homme qui la présiderait. À force de chercher parmi les généraux de division le plus docile, le plus inoffensif, le plus maniable, M. Dupuy fixa son choix sur le commandant même de la garde présidentielle, un gros bonhomme insignifiant et doux que les intimes appelaient, de son sobriquet d’enfance, compère Cuachi, et que l’histoire devait appeler Faustin Soulouque.

— Général Soulouque, lui dit M. Dupuy, qui l’avait mandé en sa présence, le gouvernement vous confie un mandat de confiance : vous présiderez le conseil de guerre qui va juger le général Geffrard.

Phôout ! phôout ! s’exclama en reculant Soulouque, consterné à l’idée qu’on allait lui faire commettre un meurtre.

— Eh quoi ! reprit avec une sévérité affectée M. Dupuy, hésiteriez-vous à faire votre devoir ?

— Je condamnerai, dit tristement Soulouque en baissant la tête.

— Vous avez donc des preuves de la culpabilité ?

— Non ; mais puisque « président Riché » a donné l’ordre !

M. Dupuy, effrayé de trouver plus de docilité encore qu’il n’en cherchait, s’empressa d’expliquer à Soulouque que le gouvernement de Riché n’était pas le gouvernement de Pierrot, et qu’accusation n’était pas nécessairement synonyme de condamnation. Il engageait au reste Soulouque à ne rien négliger pour trouver la preuve de la conspiration de Geffrard, attendu, ajoutait négligemment le ministre, qu’on ne pouvait considérer comme preuve le témoignage isolé d’un drôle aussi taré que le dénonciateur. (M. Dupuy savait d’avance qu’il ne s’en élèverait pas d’autre.)

— Mais si je ne trouve pas cette preuve ? objecta timidement Soulouque.

— Alors il faudra nous résigner à acquitter, repartit M. Dupuy.

Geffrard, grâce à cette manœuvre dont j’abrège le récit, fut acquitté à l’unanimité. M. Dupuy prit son courage à deux mains et alla porter la nouvelle au président.

Tonnai crasé moé ! s’écria Riche tremblant de colère, hélez le général Soulouque.

— Votre excellence fait bien de l’appeler, dit froidement M. Dupuy, car vous lui devez des remerciemens, vous lui devez une récompense pour le lustre nouveau qu’il vient de donner à votre pouvoir. L’Europe dira, la postérité répétera : « Le célèbre Riché avait un ennemi personnel qui passa en conseil de guerre, et les juges purent sans danger proclamer l’innocence de l’accusé ! » Si l’abbé Grégoire…

— L’abbé Grégoire !… l’Europe !… murmura en se grattant la tête le président subitement radouci, et sur qui ce dernier mot faisait d’autant plus d’effet que son excellence venait d’acheter un costume écarlate et or de 30,000 francs à la seule tin de mériter l’attention de l’Europe. Puis, interrompant de nouveau le ministre, qui avait repris son thème et qui en était déjà arrivé à M. Isambert : — Vous croyez que l’Europe saura ça ?…

— Je m’en fais garant, répondit avec aplomb M. Dupuy, dont nous acquittons ici l’engagement.

À ce moment, Soulouque, à qui les soldats de garde avaient fait au passage confidence des premiers éclats de la fureur de Riche, Soulouque apparaissait à la porte dans l’attitude contrite et préoccupée d’un malheureux qui vient se faire arracher une dent.

— Général Soulouque, lui dit Riché d’un ton dont la solennité fit passer comme un glaçon dans les os du futur empereur, vous avez acquitté Geffrard : venez recevoir votre récompense… Tonnai crasé moé ! Approchez donc… Prenez cette clé,… ouvrez cette porte… Compère Soulouque, prends tout ça qui ous vlé (tout ce que vous voudrez) !

La gamme entière des splendides uniformes du président se déroulait aux yeux éblouis de Soulouque, qui croyait ne pas bien voir et n’avoir pas bien entendu.

— Oui, tout ça qui ous vlé, tout ! tout ! reprit Riché, qui se grisait, à la manière nègre, de son propre enthousiasme. Prends habit, phôout ! gilet, phôout ! épaulettes, phôout ! bottes brodées, phôout ! (il faudra les élargir à la jambe.) — Et à chaque article de cette énumération, l’objet désigné, et que Riché décrochait lui-même, tombait sur Soulouque, qui, les deux bras encombrés, saluait à reculons, sans pouvoir remercier autrement que par les deux grosses larmes arrêtées sur ses joues.

Un bienfait n’est jamais perdu, et Geffrard s’est souvenu, treize ans plus tard, qu’il avait dû un jour à Soulouque la vie et la liberté. Soulouque, et c’était là un des bons côtés de cette nature primitive, s’attacha lui-même à l’accusé de 1846 par le souvenir du service rendu. Dans les mauvais jours de 1848, Geffrard, que désignaient doublement aux dénonciations ultra-noires ses antécédens et les regards supplians que jetait sur lui la bourgeoisie décimée, Geffrard fut constamment protégé par le compérage tacite que cet incident avait noué entre le futur monarque et lui, et lors de la proclamation de l’empire, à laquelle son terrible ami le savait pourtant fort opposé, il dut, bon gré, mal gré, se laisser faire duc, — duc de la Table, titre qui, par parenthèse, l’agaçait un peu. N’oublions pas non plus que la soupçonneuse tyrannie de Faustin Ier n’était que le contre-coup d’un ardent besoin de l’estime et des sympathies de la classe éclairée. Or ce sentiment que d’imprudentes railleries avaient refoulé, aigri, et finalement transformé en rancunes implacables, ce sentiment continuait de s’exercer en toute liberté vis-à-vis de Geffrard, que, dans son inculte loyauté, Soulouque jugeait enchaîné par la reconnaissance et par conséquent incapable de railler et de conspirer.

En effet, Geffrard ne conspirait pas ; mais les circonstances conspiraient pour lui. L’homme que la bourgeoisie vaincue regardait comme la tradition vivante des idées de fusion et de liberté était justement celui vers lequel semblaient de préférence converger les sympathies de la classe inférieure à mesure qu’elles s’éloignaient de Soulouque. Dans l’expédition de 1849, où il fut blessé en tête de sa division, Geffrard, déjà aimé pour son humanité, son entrain et sa bravoure, avait achevé de se rendre populaire par sa constante préoccupation des besoins du soldat, fort peu gâté sous ce rapport. Dans l’expédition ou plutôt dans la débâcle de 1855-56, sa popularité s’augmenta encore du contraste de la bestiale indifférence avec laquelle Soulouque usait de la force humaine. Alors qu’officiers et soldats n’avaient plus entre eux d’autre lien qu’une commune préméditation de désertion ou de révolte, la voix de Geffrard, soit qu’elle ordonnât, soit qu’elle encourageât, eut constamment le privilège d’être écoutée. Laissé, lors de la retraite définitive des Haïtiens, à l’arrière-garde avec mission de ramener l’artillerie à travers un territoire à peine praticable pour les piétons, et où la route était jalonnée par les fusils, les gibernes, les sacs de cartouches et même de biscuits que l’infanterie, irritée ou épuisée, semait au passage pour alléger sa marche, Geffrard put arriver au quartier-général de Banica, distant de trente lieues, sans avoir perdu un canon ou un caisson. Ses hommes s’attelaient ou se butaient gaiement aux pièces dans les endroits difficiles, et les accès de colère que la lassitude ou la faim faisait ça et là circuler dans les rangs se traduisaient par ces mots ou à peu près, que les noirs de tout grade allaient lui glisser en confidence : « Chai gènéal (cher général), quand vous voudrez,… vous savez ? Vous n’aurez qu’à m’avertir. » Ces offres détournées de candidature avaient fini, dans les derniers temps, par poursuivre Geffrard jusque dans les rues ; mais, s’il était amené à s’expliquer, le général répondait invariablement qu’il était l’obligé de l’empereur.

Cette situation, qui était une garantie pour Soulouque, puisqu’elle laissait l’instrument révolutionnaire aux mains du seul homme qui ne se crût pas en droit de s’en servir, cette situation aurait pu se prolonger indéfiniment sans la comète de 1858. Les comètes, auxquelles on peut reprocher ailleurs plus d’un manque de parole, jouissent d’une autorité méritée dans notre ancienne colonie. La comète de 1811 annonça le siège de Port-au-Prince ; celle de 1843, la révolution qui renversa Boyer, et, coïncidence singulière, qui, de part et d’autre, ne pouvait manquer plus tard d’être remarquée, la queue de cette comète de 1843 fut appelée par le peuple le panache de Geffrard, par allusion à la coiffure un peu théâtrale du hardi partisan qui galopait avec sa poignée de volontaires sur les flancs de l’armée conservatrice. Aussi, quand la comète de 1858 apparut avec sa queue bifurquée à l’horizon, le peuple, singulièrement ému, et qui saisit l’allusion au vol, s’écria : « Geffrard monte en grade ; il a deux panaches ! »

Soulouque, bouleversé, fit appeler son sorcier de confiance, qu’il négligeait depuis des années. Celui-ci, éclairé par l’exemple de frère Joseph sur le danger de faire des prédictions désagréables, s’empressa de rassurer le monarque en lui disant que la comète n’était à Port-au-Prince que de passage, et qu’elle allait porter la révolution à quelque pays du continent, attendu que c’était au continent « qu’elle faisait les cornes. » Mais des jours, des semaines se succédèrent, et la comète ne disparaissait pas, station assez inexplicable de la part d’une comète qui avait affaire ailleurs. Autre circonstance suspecte : les cornes changeaient de direction, preuve que la terre ferme n’était pas seule menacée. Les inquiétudes de Soulouque se réveillèrent, et avec d’autant plus de vivacité que les blancs établis à Port-au-Prince épiloguaient tous les premiers, en citant force exemples à l’appui, sur l’influence politique des comètes, donnant ainsi aux superstitions africaines du monarque noir la sanction, décisive à ses yeux, des superstitions européennes. En attendant qu’il prît un parti définitif, Soulouque jugea que parler du malheur c’est l’appeler, et le Moniteur haïtien du 6 novembre, signalant en tête de sa partie officielle les « bruits alarmans qui circulaient depuis quelques jours, » invita le public à « se rassurer, » et menaça d’arrestation ou d’expulsion immédiate, selon qu’il s’agirait d’Haïtiens ou d’étrangers, les gens qui seraient « reconnus être les auteurs ou avoir été les propagateurs » de ces bruits.

Restait à savoir d’où venait le danger, ou qui, en d’autres termes, il fallait arrêter. Serait-ce le ministre des finances Salomon ? Celui-ci conspirait depuis quinze ans au vu et au su de la nation entière ; mais, outre que l’empereur aimait involontairement en lui le conseiller et l’apologiste des expéditions de l’est, où le ministre comptait que sa majesté pourrait bien finir par rester, Salomon passait pour disposer entièrement des piquets. L’arrêter, dans la pensée de Soulouque et surtout dans celle de son confident Delva, c’était du même coup se mettre sur les bras un parti redoutable et se désarmer d’un puissant moyen de terreur vis-à-vis de la bourgeoisie [30]. Le plus sûr était donc de le garder à vue dans un poste où il trouvait d’ailleurs quelques raisons pécuniaires de fidélité. Serait-ce l’ancien candidat de la bourgeoisie, le survivant des deux généraux entre lesquels s’était partagé également le sénat dans les neuf scrutins consécutifs qui précédèrent l’élection de Soulouque, le général Paul en un mot ? Mais, simple général civil [31] d’une part, c’est-à-dire sans action personnelle sur l’armée, et groupant d’autre part autour de lui une famille nombreuse et influente, parfaitement capable de le venger à l’occasion, Paul était moins dangereux comme compétiteur qu’il ne l’eût été comme victime. Soulouque commençait d’ailleurs à prêter attention à un projet longtemps mûri par la prudente Adélina, celui du mariage de Madame Première, autrement dite la princesse Olive, avec l’un des fils de Paul, dont la famille serait devenue par cette alliance le soutien intéressé de l’empire.

Ces deux noms écartés, restait un troisième nom que Soulouque s’obstinait à repousser comme une tentation du diable, mais qui revenait chaque soir l’obséder et le narguer, — en caractères de feu, si sa majesté regardait là-haut, — en goguenardes allusions, si, de sa varande, où elle se postait sans bruit, elle tendait l’oreille aux conversations d’en bas. De nombreuses arrestations n’avaient pu en effet imposer entièrement silence aux commentaires du public sur le double panache de Geffrard. Disons-le à l’éloge de Soulouque, la lutte fut longue entre la superstition et l’amitié, plus longue que ne l’auraient laissé prévoir les théories gouvernementales du vieil empereur, qui, l’imagination frappée par le souvenir de l’assassinat de Dessaline et du suicide forcé de Christophe, répétait souvent : « Pour m’ôter ma place, il faut me tuer. En tuant ceux qui menacent ma place, je ne fais donc que défendre ma vie. » Il s’écoula plusieurs semaines entre l’apparition des signes qui dénonçaient si clairement Geffrard et l’ordre définitif de l’arrêter. Enfin la superstition l’emporta. Geffrard avait beau être un véritable compère et ami, une évidente prédestination l’opposait à Soulouque, et puisque la fatalité voulait décidément une victime, Soulouque se rangeait de l’avis que charité bien ordonnée commence par soi-même. Le diable dut lui glisser aussi cette réflexion, que Geffrard n’avait pas, comme Paul, comme Salomon, une parenté puissante, et que le parti Geffrard mourrait avec lui.

Soulouque ne boit pas ; il est discret comme la tombe sur ce qu’il a intérêt à cacher ; mais, soit que son sommeil enfiévré par ces perplexités l’eût trahi, soit que le sentiment populaire eût deviné ces perplexités et l’inévitable dénoûment, Geffrard recevait de tous côtés avis de prendre garde, et cet avis, chose à noter, lui venait surtout d’en bas, tantôt par une servante ou la commère d’une servante du palais, tantôt par un soldat qui s’y était trouvé de faction. D’autres fois c’était une révélation indirecte que des gens du peuple lui envoyaient, comme par hasard, au passage, sous le couvert de ces conversations métaphoriques où un proverbe sert de demande, un apologue, de réponse, un silence de conclusion, et le fameux hunh ! hunh ! national de toutes ces choses à la fois. À chaque avertissement, Geffrard se rendait sans affectation au palais, dans la double pensée de désarmer les défiances impériales, ou tout au moins de les surveiller ; mais Soulouque continuait de lui faire l’accueil habituel, tout plein de bienveillance, de bonhomie familière. Était-ce de la part du monarque dissimulation raffinée ? Était-ce l’expression naïve de cette impartialité nègre qui fait si équitablement marcher de front la rancune politique et l’affection privée, — l’adieu tacite et compatissant de l’ami à l’ami que les influences célestes condamnaient à conspirer, c’est-à-dire à mourir ? Quiconque a pris la peine d’étudier Soulouque admettra simultanément les deux explications.

Voici, par exemple, à quels termes en étaient encore Soulouque et Geffrard à l’une des dernières visites de celui-ci, lorsqu’était définitivement engagée cette silencieuse partie où ils mettaient pour enjeu l’un sa couronne, l’autre sa tête. Geffrard trouve le monarque empilant des quadruples, et le félicite de pouvoir se livrer à cette agréable occupation. « Vous voudriez bien en tâter aussi, n’est-ce pas ? lui dit en riant Soulouque. — D’autant plus volontiers, répond sur le même ton Geffrard, que je marie tel jour une de mes filles et que j’aurai l’humiliation de ne pouvoir la doter [32]. — Eh bien ! ma commère, je vous donne cela si vous êtes de force à le prendre. » Et Soulouque lui tendait son poing hermétiquement fermé sur un rouleau d’or. Geffrard manœuvra si bien qu’il força sa majesté à lâcher prise. Soulouque avait évidemment ici l’intention de faire une gracieuseté à Geffrard ; mais l’empereur nègre n’était pas homme à laisser passer inaperçu un présage, et je gagerais qu’il se demanda si la main qui lui desserrait si bien le poing n’en ferait pas tomber le sceptre, — un sceptre qui n’a rien de métaphorique : on l’avait fabriqué à Paris. Toujours est-il qu’à partir de ce moment Geffrard vit rôder autour de sa maison des visages suspects, qu’il retrouvait jour et nuit, en quelque lieu qu’il portât ses pas. Parmi ces visages de sinistre augure apparaissait souvent le plus sinistre de tous, celui du Tristan-l’Ermite de Soulouque, le gouverneur Vil-Lubin, espèce de bouledogue humain qu’on voyait partout où il y avait à mordre [33]. Geffrard avait heureusement pris ses précautions, ou plutôt on lui avait mis son salut dans les mains.

Parmi les microscopiques et innombrables comités de conspiration qui, depuis 1843, couvraient le pays, attendant sans impatience, et la plupart sans programme arrêté, une occasion quelconque d’exhiber leur liste de gouvernement provisoire, le hasard a fait qu’il s’en trouvât un composé d’hommes d’initiative, et qu’il eût justement son centre d’action là où s’accumulaient les plus nombreuses chances de succès. Le comité dont il s’agit siégeait aux Gonaïves, chef-lieu de ce département de l’Artibonite où Soulouque, indépendamment des exactions communes à toutes les parties du territoire, faisait ses pêches d’acajou et ses levées en masse de cultivateurs. C’est aussi dans l’Artibonite et dans le département limitrophe, celui du Nord, que Soulouque avait organisé son principal commerce de tafia. Autre coïncidence heureuse, et d’où sort, par parenthèse, plus d’un enseignement : en 1844 et 1848, lorsque la guerre de caste s’éveillait si inopinément dans le sud et l’ouest, foyers traditionnels de l’influence mulâtre et des appels à la fraternité, la population de l’Artibonite et du Nord, anciens domaines de Toussaint et de Christophe, était restée sourde au mot d’ordre d’extermination dont son enfance politique avait été bercée. Aucune arrière-pensée défiante ne venait donc troubler ici, dans leur travail de cohésion, les griefs de toute nature qui avaient rapproché mulâtres et noirs, peuple et bourgeoisie. L’entente des deux castes et des deux classes, qui n’était ailleurs que tacite, était dans l’Artibonite et le Nord explicite et formelle. Le comité des Gonaïves, bien qu’exclusivement composé de bourgeois des deux couleurs, exerçait ainsi une action directe sur les paysans d’alentour.

Le comité n’attendait, pour donner le signal, que la prochaine campagne de l’est, annoncée pour le commencement de 1859, et dont la seule idée faisait cette fois passer dans les masses de visibles frémissemens d’insurrection ; mais la comète étant, dans l’intervalle, venue apporter aux mécontentemens populaires l’encouragement et la sanction d’un présage céleste, il crut devoir saisir l’à-propos, et contrairement à l’usage des conspirateurs du pays, qui conspirent avant tout pour leur propre compte, il dépêcha un de ses membres les plus actifs, le capitaine Aimé Legros, à Port-au-Prince, en quête d’un chef du mouvement. Legros fit ses premières ouvertures à un général dont les antécédens semblaient offrir quelques garanties, mais qui refusa avec effroi, et qu’on a même soupçonné d’avoir donné l’éveil à Soulouque. Le général Jean-Paul, à qui furent ensuite transmises les propositions des conspirateurs, s’excusa sur son peu d’influence militaire, et ce ne fut qu’en troisième lieu que Legros s’adressa à Geffrard. Celui-ci, qui n’avait guère à choisir qu’entre le pouvoir, la fuite ou la mort, accepta le pouvoir. Il se concerta, par l’intermédiaire de son gendre, M. Madiou [34], avec le comité des Gonaïves, qui, peu après, lui expédia un canot monté par un des initiés, nommé Roumain, lequel était censé venir chercher un médecin à Port-au-Prince. Un officier de police, à qui l’on avait donné cette explication, signifia imprudemment aux bateliers qu’on ne laisserait partir ce médecin, quel qu’il fût, qu’avec un passeport. Roumain fit son profit de l’avertissement, et pendant que les agens de Vil-Lubin surveillaient le canot en question, que personne ne vint naturellement rejoindre, un ami de Geffrard, M. Charles Haentjens [35], qu’on n’hésita pas à mettre dans la confidence, se chargea de trouver un autre canot. Tout ceci se passait de nuit, ce qui facilitait la liberté des allées et venues.

Après d’infructueuses recherches, M. Haentjens dut à son tour se confier à un cabaretier du port, homme de couleur de la Guadeloupe, et par conséquent Français. Jean Bart, c’était son nom, réussit à décider sur l’heure d’autres bateliers, sous prétexte d’un rendez-vous de chasse que des bourgeois de la ville avaient pour le lendemain matin à l’Arcahaye, et Geffrard put enfin s’embarquer avec son fils, Roumain et Jean Bart. Lorsqu’on fut au large, il releva les ailes de son chapeau, et le canot faillit chavirer sous les trépignemens enthousiastes des mariniers qui venaient de reconnaître le chai généal.

À Saint-Marc, par où le mouvement devait commencer, Geffrard n’aperçoit pas les signaux convenus. Il n’y débarque prudemment qu’à la nuit close, s’abouche avec un deuxième Français, nommé Clesca, établi depuis longues années dans le pays, le charge de nouvelles instructions pour le capitaine Legros, qui courait les mornes du voisinage en quête de partisans, reprend la mer et arrive dans l’après-midi du lendemain à une lieue des Gonaïves, au Carénage, où Legros l’attendait avec des chevaux. Geffrard entrait quelques momens après au galop aux Gonaïves et se rendait droit chez le général commandant, pendant que le capitaine Legros, dont la compagnie était justement de garde au poste de la place, ordonnait au tambour de battre la générale. Tremblant également d’obéir et de désobéir, le tambour prit un moyen terme essentiellement nègre et battit une marche quelconque. Legros lui arracha la caisse et exécuta lui-même la générale, en même temps qu’il criait de toute la force de ses poumons : « Vive la république !… »

Juste à ce moment-là, Jean Bart, qui avait continué la route en canot avec Geffrard fils, Jean Bart, non moins brave que son homonyme, s’élançait sur le débarcadère en criant, lui aussi : « Vive la république ! » Attaqués par terre et par mer (trois hommes d’un côté et six de l’autre), l’indécision du peuple et de la garnison se changea brusquement en enthousiasme, et le curé de la ville acheva de donner le ton au mouvement en convoquant ses paroissiens à un Te Deum que précéda un sermon de circonstance. Geffrard arriva à l’église, tenant pour ainsi dire en laisse le général commandant de la place, dont la mine piteuse se rasséréna comme par enchantement à l’aspect des nombreux complices qui s’associaient à sa rébellion. Voici comment ce brave homme, nommé Barthélémy, était devenu rebelle. À l’aspect de Geffrard, dont la présence était un commentaire significatif du roulement qui venait de l’éveiller en sursaut (il dormait la sieste), Barthélémy s’était écrié : — Ça ça y est (qu’est-ce que c’est), chai duc ?

— C’est la république, lui dit tranquillement Geffrard, et on n’attend que vous pour la proclamer.

Moé !… phôout ! phôout ! oui… Mais qu’en dira l’empereur ? Bon Guié ! bon Guié [36] ! chai général, c’est trop vite ; c’est pas comme ça qu’on fait ça… Ba-moé (donnez-moi) youn pitit moment pour réfléchir un peu.

— Prêtez-moi d’abord votre épée, car vous voyez que je suis sans armes (Barthélémy décrocha machinalement l’épée)… Et maintenant que j’ai votre épée, reprit Geffrard en la ceignant, vous êtes, bon gré, mal gré, à nous.

— Mais je ne l’ai pas rendue ! je n’ai voulu que vous la prêter.

— C’est justement pour cela que vous êtes bien à nous, car vous ne pourrez pas nier que vous avez prêté des armes à la révolution.

Bon Guié ! bon Guié ! chai président… Alors vive la république ! moé tout (moi aussi) ! dit Barthélémy en gémissant.

Cette scène devait se reproduire, à quelques variantes près, partout où il se trouva un homme, officier ou bourgeois, pour attacher le grelot insurrectionnel. Les généraux dont l’adhésion fut le moins hésitante étaient naturellement ceux qui avaient le plus à se faire pardonner.

Barthélémy, invité à envoyer à son neveu, commandant l’importante place de Saint-Marc, l’ordre de proclamer la république, eut une dernière velléité d’indécision, et voulut faire signer la lettre par son secrétaire ; mais celui-ci tint bon, et Barthélémy s’exécuta. À la réception de cet ordre, le neveu, qui savait que l’oncle n’était pas homme à se compromettre à la légère, et qui avait d’ailleurs lui-même des sympathies plus résolues pour Geffrard, le neveu publia la déchéance de Soulouque aux acclamations unanimes de la garnison et de la population. De même que le chef-lieu avait entraîné l’arrondissement, la ville devait entraîner les campagnes. Le département tout entier de l’Artibonite ne mit à se soulever que le temps que mesuraient de jour le galop des courriers, et de nuit l’éclair des signaux.

Dès qu’elle se vit protégée contre le premier choc de Soulouque par cet épais boulevard d’hommes et de montagnes, l’insurrection latente qui, depuis quatre ou cinq ans, minait le Nord n’hésita plus. Le comité des Gonaïves avait lancé son premier décret le 22 décembre 1858, et le comité du Cap-Haïtien, chef-lieu du Nord, fonctionnait paisiblement dès le 26. C’est sur les troupes de cette partie de l’île que Soulouque avait principalement déchargé sa colère au retour de la dernière expédition de l’est, et il ne restait pas là un seul officier ou soldat à gagner. Toute la besogne révolutionnaire s’y réduisit à l’enlèvement des plaques de shako.

Tandis que le nom de Geffrard était unanimement acclamé dans la moitié septentrionale de l’empire, ce nom expirait subitement sur toutes les lèvres dans l’autre moitié. À la première nouvelle du mouvement des Gonaïves, Soulouque avait affrété un navire américain pour le sud, avec ordre d’en ramener en toute hâte une cargaison de piquets, ce qui, dans le vocabulaire impérial, avait une signification bien connue de la classe de couleur. Comme corollaire et commentaire de cet ordre, des distributions d’argent furent faites aux zinglins de Port-au-Prince, et la sorcière favorite du palais, la vieille Adélina, l’une des reines les plus accréditées du vaudoux, alla, moyennant finance, prêcher la croisade dans les quartiers du Bel-Air et du Morne-à-Tuf. Des instructions analogues étaient parties pour les commandans des principales localités de l’ouest et du sud, dont la plupart s’abouchèrent aussitôt avec les papas-loi des campagnes pour leur renouveler la consigne de 1848. La terreur était au comble. Si visible que fût chez les masses la réaction contre Soulouque et en faveur de la bourgeoisie, leur manque proverbial d’initiative, qui les met à la merci de toute impulsion violente, leur effrayante mobilité, qui les livrait au hasard du premier accident, incendie ou meurtre fortuit de nature à égarer leur fatalisme ou à surexciter leurs nerfs, créaient un double et très sérieux danger. Les plus menacés parmi les bourgeois n’osaient même pas recourir à la fuite. Par un raffinement de terrorisme auquel Soulouque n’avait pas songé en 1848, et qui, disons-le en passant, froissa profondément le sentiment nègre, les familles des insurgés et des fugitifs étaient cette fois jetées en prison, à commencer par Mme Geffrard et ses filles.

L’insurrection marchait heureusement avec plus de célérité qu’on n’en pouvait attendre des piquets mis en réquisition, et Soulouque jugea que le plus pressé était de marcher contre les rebelles, remettant jusqu’à son retour les hécatombes humaines par lesquelles il se disposait à conjurer de nouveau son fantôme de 1848, ce qu’il nommait la conspiration mulâtre, et qui n’était plus décidément un fantôme.


IV

L’empereur se mit en marche le 26 décembre, emmenant, selon son habitude, tout ce qu’il avait pu ramasser d’hommes valides de tout âge et de toute position, y compris quelques suspects qu’il trouvait plus sûr de surveiller par lui-même que de laisser en prison. Au nombre de ces derniers était le général piquet Jean-Denis, depuis longtemps disgracié, et que Soulouque avait fait venir à Port-au-Prince, moitié comme prisonnier, moitié comme otage. Jean-Denis avait choisi pour monture la mule la plus écloppée de l’empire, de façon à pouvoir rester sans affectation en arrière, ce qui intriguait beaucoup l’empereur, qui se retournait sans cesse en disant : « Où est le général Jean-Denis ? Hélez Jean-Denis… Li capable de tout, li capable de traverser (de passer de l’autre côté) ! » Sa majesté devinait le cœur humain : Jean-Denis utilisa si bien l’impotence de sa mule, qu’il parvint à s’esquiver et passa à Geffrard. De même que dans les expéditions de l’est, l’armée impériale se trouvait, dès la troisième ou quatrième étape, notablement réduite ; mais cette fois les déserteurs avaient déserté en avant. Quant à la partie fidèle des troupes, elle trompait les ennuis de la marche par des dialogues comme celui-ci :

« Compère !

— Plaît-il, compère ?

— Où allons-nous (où ti nous p’rallé) ?

N’a p’rallé (nous allons) voir Lucinda.

Ça ça y est ça (qu’est-ce que) Lucinda ?

C’est maîtresse moé.

Comment li est ?

Li bel. Li gagné (elle a) cheveux d’argent. Li gagné épaulettes d’or. Li gagné bel panache comme comète…

L’officier, d’une voix tonnante : — Ça ous di (que dites-vous là) ?

Le soldat, d’un ton mignard : — Capitaine, moé pas dit ayen (rien) qui mal. Moé parlé maîtresse moé… Moé aimé li en pile (beaucoup). Li gagné cheveux d’argent, li gagné bel épaulettes d’or… »

Et l’officier devait, bon gré, mal gré, subir jusqu’au bout le portrait physique et moral de Geffrard, à quoi il prenait du reste lui-même un visible plaisir, si ce compromettant dialogue n’avait pas trop d’auditeurs.

Lucinda, pour continuer la métaphore, Lucinda faisait de son côté bon accueil à ses amans. Aux abords du territoire insurgé, les villages et les cases isolées que l’armée impériale rencontrait sur sa route étaient complètement déserts ; mais, soit pour éparpiller les soldats affamés de sa majesté par l’appât de la maraude, ce qui favorisait à la fois l’embauchage et les désertions spontanées, soit pour achever de les séduire par la certitude que la huche était mieux garnie chez Geffrard que chez Soulouque, les habitans, obéissant visiblement à un mot d’ordre, avaient laissé en partant toutes leurs provisions. Quand le 5 janvier les deux armées se trouvèrent enfin en présence [37], Geffrard n’avait plus devant lui que des estomacs reconnaissans.

Les deux moitiés de l’empire bataillèrent l’une contre l’autre durant quatre jours, et sans que l’humanité eût beaucoup à gémir. Nos renseignemens particuliers ne nous ont permis de constater pour les deux armées réunies que trois morts. On nous a vaguement parlé toutefois d’un chiffre total de dix ou onze hommes entre blessés et tués. Des accidens sont inévitables dans les foules. À vrai dire, on causait à coups de fusil et on se battait à coups de langue. Les quolibets railleurs que les soldats de Geffrard venaient, en déjeunant sur le pouce, lancer aux avant-postes de l’armée impériale, qui n’avait pas tardé à épuiser les provisions abandonnées par les paysans, faisaient d’heure en heure chez celle-ci de plus formidables vides que n’en eût produit la mitraille la mieux dirigée. Il faut du reste rendre cette justice aux sentinelles de Soulouque, que la plupart ne passaient à l’ennemi qu’à la garde descendante, et qu’elles poussaient la déférence nègre pour la consigne jusqu’à répondre aux cris de vive la république, que leur jetaient les insurgés, par celui de vive l’empereur, ajoutant en forme d’a-parte, d’un ton de contrariété moitié boudeur, moitié suppliant : « Pourquoi me babiez-vous (me tracassez-vous) ? Vous voyez bien que je monte la garde ! » Puis, pour mieux rompre la conversation, elles tournaient le dos et murmuraient en haussant les épaules : « Bon Guiél bon Guié ! ous (vous) pas raisonnable ; passez donc votre chemin ! » Mais à peine relevé de son poste, c’est-à-dire de sa responsabilité, le factionnaire courait se dédommager de sa contrainte dans les rangs ennemis, d’où il babiait à son tour le camarade qui l’avait remplacé.

Soulouque, bien que souffrant cruellement de la dyssenterie, se multipliait sur son front de bataille, s’exposant même très résolument au feu, à quoi le vieux monarque avait d’autant plus de mérite qu’il était probablement le seul que les insurgés visassent, et que jamais plus large cible humaine ne défia l’escopette régicide. À un moment, on le vit porter vivement la main à sa poitrine, tandis qu’il s’écriait scandalisé : Ça qui f… moé une coup de roche moé (qui m’a jeté une pierre) ? — Vérification faite, c’était, non pas une pierre, mais bien une balle qui venait de rebondir sur la cotte de mailles qu’il avait depuis quelque temps reçue de Paris. Cet avertissement, le premier de ce genre qui l’eût assailli, troubla d’autant plus sa majesté, qu’à la vue des défections qui dégarnissaient d’heure en heure ses lignes, elle commençait à croire à la comète beaucoup plus qu’à sa propre étoile. Les mouvemens de l’ennemi indiquaient d’ailleurs clairement qu’il allait tourner l’armée impériale. La retraite fut décidée, et, chose à noter, Soulouque exigea que cette décision et les considérans à l’appui fussent signés par tous les généraux. Pour la première fois, il trouvait sa responsabilité lourde ; il faisait appel à l’opinion, c’est-à-dire à la discussion : c’était un suicide moral. Dans le conseil de guerre qui fut tenu à cette occasion, les généraux, interrogés nominativement, se retranchaient à qui mieux mieux dans les inextricables faux-fuyans du hunh ! hunt ! nègre, de peur d’émettre un vœu qui ne fût pas rigoureusement conforme au désir secret de sa majesté, lorsque vint le tour d’un brave noir appelé le général Michel. Enhardi par les privilèges de son âge (à quelques jours de là, il est mort de vieillesse), Michel rompit la glace par cette motion : Ça ous vlé moin dit ous, l’empereur ? Quand youn moune pédi youn gié, li doit songé conserver l’autre ; — que voulez-vous que je vous dise, empereur ? Quand on a perdu un œil, il faut songer à conserver l’autre.

Soulouque avait mis dix jours à franchir la distance qui séparait sa capitale du territoire insurgé ; mais il refit ce trajet en moins de quarante heures, et le 10 janvier 1859 au matin un Te Deum saluait, dans l’église de Port-au-Prince, le plus effroyable accès de colère qui eût jamais remué la bile impériale. Ce Te Deum fut précédé et suivi des ovations d’usage. La populace de Port-au-Prince fêta même cette fois, le retour de l’empereur avec un entrain de gaieté d’autant plus sincère que le guignon de Soulouque et le bon tour joué à celui-ci par Geffrard l’avaient mise réellement en belle humeur. Le génie nègre se trouvait dans son élément de prédilection, la raillerie. Les femmes arrêtaient le cheval, baisaient les mains, embrassaient les bottes de sa majesté, dont l’équilibre était souvent compromis, mais dont elles couvraient les jurons et les rebuffades par ces câlineries : N’ous voir avec plaisir l’empêrêr… Voyez quel joli pitit l’empérêr ! quel content ! quel bel boites ! quel bel pitite tête ronde !… Li battre Geffrard n’en bataille… Bonjour, l’empêrêr… A quoi elles ajoutaient un peu moins haut, à la cantonnade, mais sans cesser de tenir embrassée la botte impériale, des exclamations de signification moins douteuse où le nom de l’empereur était accolé soit au mot zapat (savate, pantoufle), soit à une injure intraduisible, soit enfin à cette interjection créole qui traduit dans la langue des enfans l’héroïque réponse de Waterloo. La sonnerie du Te Deum, qui inspirait tant de jovialité à la populace de Port-au-Prince, résonnait en revanche comme un glas aux oreilles de la bourgeoisie. Quel terrible excitant n’allait pas apporter l’exaspération de la défaite à des défiances dont le premier mouvement avait été de convoquer les massacreurs de 1848 ! Le jour même ou le lendemain de sa rentrée dans la capitale, l’empereur trahissait à cet égard sa pensée en disant au ministre Dufrêne, qui dut s’incliner plus bas que jamais pour dissimuler les teintes trop claires de son visage [38] : « Ministre, avouez que j’ai été une bête en ne faisant pas tuer en 1848 tous les mulâtres,… tous ! »

L’ovation charivarique faite à sa majesté, les assurances confidentielles que plusieurs papas-loi importans donnaient d’eux-mêmes aux familles de couleur [39], ne laissaient plus d’inquiétude, il est vrai, sur les dispositions de la plèbe de Port-au-Prince ; mais tout ce qu’on pouvait espérer de l’inertie nègre, c’était une neutralité compatissante. À défaut même des piquets, attendus d’un moment à l’autre et dont aucun lien de compérage ou de voisinage n’enchaînerait le bras, il suffisait d’une poignée de soldats gagnés par l’argent ou la boisson, ou au besoin par la terreur, pour commencer, au premier mot de Soulouque ou de Vil-Lubin, une Saint-Barthélémy de mulâtres, devant laquelle le fatalisme africain n’eût trouvé que l’exclamation : Pauvés diabes (pauvres diables) ! Quant à prendre les devans de façon à utiliser cette neutralité contre Soulouque lui-même, qu’elle eût surpris et déconcerté, les mulâtres n’y osaient pas songer. Le favori Delva, qui passait pour parler à bon escient, avait dit aux employés : « Les gens de couleur ont oublié que le 16 avril 1848 a été leur Waterloo ; mais, s’ils bougent, je détournerai la tête, et ils seront tous massacrés ! » Surveillés et éparpillés comme ils étaient, ceux-ci auraient été égorgés isolément à la première tendance de concert. Pour comble d’anxiété, l’attente était aussi dangereuse que l’action. L’impératrice répétait en manière d’avis à ses bonnes amies des deux couleurs (nous traduisons) : « Les mulâtres et les mulâtresses devraient envoyer dire au général Geffrard de se tuer, car, si le général Geffrard attaque Port-au-Prince, ils seront tous massacrés, même les enfans. »

Quand, vers le milieu de la journée du 11, le canon d’alarme annonça que Geffrard se trouvait à une lieue et demie de la capitale, les bourgeois eurent donc un quart d’heure d’angoisse horrible, durant lequel ils se demandèrent si ce signal des grandes crises nationales n’annonçait pas aussi, comme en 1848, le commencement des massacres. Sa majesté se borna heureusement à faire une tournée en ville, et à son retour au palais, où les consuls l’attendaient en corps, elle donna à ceux-ci l’assurance que « l’ordre ne serait pas troublé. » En effet, un calme et une régularité sinistres président dès ce moment aux préliminaires de la tuerie projetée. Le 12 janvier, ordre du jour contre les embaucheurs de troupes, et, vu l’effrayante élasticité de ce mot dans un moment où tout homme valide est réputé soldat, les bourgeois en sont réduits à s’éviter les uns les autres, n’osant même pas, quand le hasard les rapproche, échanger un regard qui pourrait être surpris et interprété ; mais leur dissémination dans la ville et sur les lignes de défense aurait eu, au moment voulu, l’inconvénient de trop diviser la besogne ou de faciliter, les évasions, et dès le lendemain 13 le triage commence. Une publication invite d’une part les fonctionnaires, d’autre part les autres citoyens, c’est-à-dire les bourgeois non fonctionnaires, à se rendre, ceux-ci à la place, ceux-là à leurs bureaux. Tandis que les deux catégories de suspects sont parquées et gardées à vue à l’intérieur, les zinglins, qui continuaient de tromper Soulouque par leur empressement enthousiaste à accepter les nouvelles distributions d’argent que leur faisait sa majesté, les zinglins reçoivent mission de garder toutes les issues de la ville, de telle façon que le mulâtre du dedans et le mulâtre du dehors ne puissent se faire signe sans apercevoir entre eux le bourreau. Le 14 au soir, les barricades élevées à la hâte entre les lambeaux de fortifications qui entourent Port-au-Prince sont à peu près terminées, et le massacre (on l’a vérifié plus tard) est décidé pour le lendemain 15, dans l’après-midi. Il devait commencer par la prison. Qu’on ne se récrie pas. Persuadé qu’en tuant des bourgeois, il tuait à coup sûr des adhérens de Geffrard, Soulouque n’eût pas même compris, dans sa logique de sauvage, qu’on trouvât un côté douteux à cette boucherie humaine, aussi légitime et d’aussi bonne guerre à ses yeux que le fait de surprendre et de passer au fil de l’épée les avant-postes insurrectionnels. Qu’était-ce au fond qu’un massacre de bourgeois ? Une sortie à l’intérieur. Si Soulouque y comprenait cette fois les femmes et les enfans, c’était par pure prévoyance, sans plus d’animosité personnelle, mais aussi sans plus d’hésitation qu’on n’en met à détruire les munitions et à enclouer les canons dont l’ennemi pourrait plus tard se servir. Accoutumé d’ailleurs par les scènes de 1848 à voir la terreur se traduire autour de lui par la prostration la plus complète et jamais par l’emportement du désespoir, il comptait faire de cette tuerie deux coups, et spéculait contre les mulâtres de l’armée assiégeante sur l’éloignement instinctif du bétail pour l’abattoir. L’empereur s’endormit avec confiance sur ce beau rêve : au premier chant du coq, l’empire n’était plus.

Entre trois et quatre heures du matin, Soulouque fut éveillé en sursaut par les généraux de service au palais qui entraient dans sa chambre en disant à demi-voix : « L’empereur, tendez ! tendez (entendez) ! c’est les ennemis. » Il se souleva à demi, le coude sur l’oreiller, et écouta d’un air qui dénotait plus d’incrédulité que de surprise. Aux derniers éclats de la diane se mêlait un murmure confus où dominait tantôt isolément, tantôt comme par ondées, le cri strident des enfans et des femmes. « Ça ? c’est les prisonniers, » dit l’empereur après quelques secondes d’attention ; puis, d’un ton de contrariété : « Quelle heure est-il ? Bientôt quatre heures… Les imbéciles ! c’est à quatre heures du soir que j’avais dit !… » Et moitié bâillant, moitié maugréant, en brave père de famille dont l’unique chagrin serait d’avoir des serviteurs distraits ou trop zélés, il laissa retomber sa tête sur l’oreiller. Une seconde après, il dormait d’un sommeil d’enfant. La cruauté raisonnée de Tibère, la cruauté sensuelle de Néron, la cruauté morne et atone des césars imbéciles pâliraient à première vue devant cet invraisemblable sommeil, qui, tout bien considéré, n’est encore une fois que Soulouque à sa plus simple expression, Soulouque dans sa bonhomie et dans sa prud’homie de logicien nègre. En ordonnant un massacre qu’il jugeait nécessaire au maintien de l’empire, il se sentait simplement quitte envers sa conscience. Parmi les personnes vouées par lui au bourreau, il comptait de nombreuses amitiés privées ; mais, selon la formule africaine, ce n’était pas « jour à l’amitié, » et ce qu’il prenait pour les hurlemens des prisonniers égorgés pouvait tout au plus lui apporter l’impression que causerait le bruit des pompes au propriétaire dont la grange serait menacée d’incendie : une impression de sécurité. Peu lui importait, pourvu qu’on éteignît le feu, que ce qui allait couler à cette intention fût rouge.

Ce nouveau somme de sa majesté fut du reste de courte durée. Le bruit croissant de l’extérieur, l’entrée précipitée d’autres généraux qui apportaient cette fois des nouvelles positives, forcèrent Soulouque à se lever, et le son d’une fanfare inusitée, mais qui évoquait chez lui un souvenir de jeunesse, vint paralyser subitement ses mains, en ce moment occupées à rattacher le plus indispensable des vêtemens, lequel resta par ce fait entre-bâillé jusqu’au soir. Si nous consignons ce minime détail de mise en scène, c’est qu’il devait nuire considérablement à la solennité du cinquième acte. — « C’est la marche du Nord ! » dit le vieux monarque d’une voix faible. Cette marche, qui, un demi-siècle auparavant, annonçait aux mulâtres terrifiés de l’ouest l’approche du roi Christophe, c’est-à-dire l’extermination, avait été adoptée par l’armée insurrectionnelle, et leur apportait cette fois la délivrance. Voici ce qui s’était passé.

Pendant que Soulouque concentrait tous ses moyens de surveillance sur les bourgeois, dont l’unique préoccupation était de retenir leur souffle en comptant les secondes qui les séparaient du moment fatal, Geffrard avait fait ce calcul très sage, que le concours des prisonniers est bien moins décisif que le concours des geôliers. Au lieu de s’aboucher avec ses partisans naturels, qu’il eût achevé de compromettre sans grand profit pour la cause commune, il avait concentré tous ses moyens d’action sur les zinglins et la garde impériale, c’est-à-dire sur les gardiens de l’enceinte et les gardiens du palais. Le 14 au soir, il recevait l’adhésion écrite du commandant de l’artillerie de la garde, qu’il savait homme à ne s’engager qu’à coup sûr. Quant aux zinglins, que le poste de confiance à eux assigné par Soulouque mettait depuis plusieurs nuits en rapport avec les émissaires de l’insurrection, Geffrard pouvait compter qu’ils seraient, au moment voulu, aveugles, sourds et muets. Ce même soir du 14, le commandant de la place, Dessaline [40], put, en faisant sa ronde, surprendre entre les sentinelles des intelligences qui n’étaient pas prévues par l’ordre du jour : des chocs mystérieux de cailloux se répondaient d’un poste à l’autre sur toute la ligne. Dessaline se souvint par bonheur à temps de la maxime nègre : qu’en toute affaire délicate il faut dire : Hunh ! ce qui revient à ne rien dire, et il garda la remarque pour lui.

Aucun cri d’alarme ne donna en conséquence l’éveil quand, vers trois heures du matin, l’armée insurrectionnelle arrivait à pas de loup à la porte Saint-Joseph, entrée principale de la ville. Les complicités de l’intérieur n’allaient pas, il est vrai, jusqu’à ouvrir cette porte, car, encore une fois, toute conspiration nègre est essentiellement expectante. Force fut donc à Geffrard de prendre à son compte cette partie de la besogne. Il attendit pour cela que la diane et le remue-ménage qui s’ensuit vinssent distraire l’attention des postes douteux et fournir un prétexte de distraction aux postes gagnés. À ce signal, quelques insurgés qui connaissaient les lieux s’ouvrent un facile passage dans la barricade voisine, se glissent comme des couleuvres jusqu’à la porte, et l’ouvrent en dedans d’un tour de main : une minute après, la principale colonne républicaine pénétrait dans la ville sans trouver plus d’obstacles qu’au retour d’une simple promenade militaire. Le reste de l’armée s’était divisé en détachemens qui entraient à la même minute par d’autres points de l’enceinte en convergeant sur un centre commun, de façon à balayer au passage, et à prendre au besoin entre deux feux les résistances imprévues qui pouvaient çà et là surgir ; mais il n’y eut pas ombre de résistance. Un seul poste, qui n’avait pas sans doute reçu le mot, avait fait mine d’arrêter l’un des détachemens républicains, lorsque le chef de ce détachement, imitant à son insu le trait de Vauban surpris par une sentinelle dans les fossés d’une place ennemie, se posa l’index sur la bouche en disant avec mystère : « Chut ! » Déconcerté par ce signe inattendu d’intelligence, le poste resta machinalement fixe et coi, et dans le temps qu’il mettait à se reconnaître, les insurgés achevèrent de passer, ce qui donna subitement un autre cours à ses scrupules d’obéissance passive : « Maintenant que vous êtes tous entrés, dirent les soldats aux arrivans, « vive la république ! nous tout (nous aussi) ! » Partout ailleurs, lorsque l’adhésion n’était pas instantanée, l’hésitation des soldats de garde se réduisait, à peu de variantes près, à feindre l’inattention à l’apparition du premier peloton républicain, autant pour se donner le temps de réfléchir que pour sauver leur décorum de sentinelles. Dès que le peloton devenait compagnie, ils regardaient avec une anxiété bienveillante, et enfin, quand la compagnie se changeait en bataillon, ils se mettaient avec enthousiasme à la queue, en criant tous les premiers : « Vive la république ! vive Geffrard ! »

Sans s’être donné le mot, la population entière était évidemment aux aguets, car ce cri, parti simultanément de divers points de l’enceinte, produisit sur la double ligne des rues l’effet d’une traînée de poudre sur une décoration pyrotechnique arrangée à l’avance. En un clin d’œil, les balustres des varandes, les embrasures des fenêtres et des portes vomirent à flots la lumière des torches et des flambeaux que des milliers de bras nus, tenant pour la plupart à des corps également nus (c’est la toilette de nuit de ces climats), brandissaient frénétiquement sur des essaims de têtes crépues où ne brillaient que les yeux et les dents. Le nouveau cri national, sortant en rugissemens métalliques de la poitrine d’airain des nègres, jaillissant en notes suraiguës du gosier des négresses, bégayé par la voix grêle des négrillons, couvrait la discordante tempête des trompettes et des tambours, mais était à son tour dominé par ces stridens éclats de rire qui sont chez l’Africain la dernière expression de l’enthousiasme. C’est cette immense clameur que Soulouque avait prise, entre deux sommes, pour le cri d’agonie des prisonniers. Quant à la bourgeoisie noire et jaune, sa joie était plus recueillie, et se manifestait çà et là sur la joue des femmes par de grosses larmes. La classe de couleur surtout, en s’éveillant libre de cet enfer d’angoisses où elle était enfermée depuis onze ans, croyait voir « un nouveau ciel et une nouvelle terre. » Inutile de dire que le premier soin des vainqueurs avait été de délivrer les prisonniers, qui eux aussi revenaient littéralement à la vie. C’est du reste par là qu’avaient commencé tous les pronunciamientos de l’Artibonite et du Nord [41]. Revenons au palais.

« Où est la garde ? faites marcher la garde ! » s’était écrié Soulouque après le premier moment de stupeur. On revint bientôt lui dire que la garde refusait de marcher, et alors, dans un trouble explicable, mais sans hésiter, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde, il reprit : « Allez dire au général Geffrard de m’envoyer une garde ! » Qu’on ne voie pas là l’égarement de la peur. En réclamant d’emblée, du même ton qu’il eût mis à revendiquer un droit acquis et incontesté, la protection de l’homme dont, en logique européenne, il devait le plus suspecter la bienveillance, d’un homme dont il avait emprisonné et dont il allait faire égorger la femme et les enfans, Soulouque obéissait à un sentiment parfaitement raisonné, et qui faisait presque autant d’honneur à l’équité africaine du monarque qu’à la proverbiale générosité de son antagoniste. Puisque décidément Mme Geffrard et ses enfans vivaient, les choses demeuraient sur l’ancien pied, c’est-à-dire que Geffrard continuait de rester, selon l’expression espagnole, débiteur d’une vie envers l’homme qui l’avait acquitté douze ans auparavant, et celui-ci présentait avec confiance sa facture.

Cette confiance ne fut pas trompée. Geffrard, sans même laisser achever l’envoyé du monarque, prit l’engagement de protéger la personne de celui-ci, se bornant à exiger une abdication signée, exigence qui, dans la situation respective des deux parties, pouvait à la rigueur passer pour une politesse. « Ba-moé (donnez-moi) plume moé ! » dit tout uniment Faustin, dont l’impatience de signer ne put être satisfaite qu’une heure après, au consulat de France, et que cette réponse trouva en pleins préparatifs de déménagement, au milieu de coffres qu’il aidait lui-même à remplir par brassées de tous les objets qui lui tombaient sous la main.


V

Si l’on a bien voulu suivre jadis avec nous la longue série des gradations par lesquelles le bon, l’humble, le timide commensal des antichambres de Boyer était devenu l’implacable Faustin Ier, la fatalité couronnée d’un peuple, en se transfigurant du tout au tout à chacun des nombreux échelons de cette métempsycose visible qui commence à Jocrisse et finit à Tibère, on aura compris que l’ex-empereur, comme Toussaint, comme Christophe, comme neuf nègres sur dix, était ce que le faisaient successivement les circonstances, allant chaque fois jusqu’à l’extrême, — faute précisément d’une individualité qui résistât à l’impulsion reçue. L’échelle croulant, Faustin se retrouvait donc d’emblée au niveau du bonhomme Cuachi, — un peu endolori, il est vrai, de sa chute, — mais ne voyant plus rien, ne se remémorant plus rien au-delà de son modeste horizon de locataire qui déménage, — un horizon de bagages à enlever. Les assistans, qui s’attendaient à quelque désespoir suprême ou à quelque beau silence d’orgueil morne, n’en revenaient pas. — « Général, prends ça… Ministre, portez-moi vite ça… Duc, duc, bon Guié ! duc, f… tout ensemble sans arranger !… » Telles étaient les préoccupations du pauvre vieillard, si effrayant dans son lit il y avait à peine une heure. On aurait pu croire qu’il avait complètement perdu le sentiment de la situation, sans cette exclamation : « Ah ! je ne me laisserai pas prendre, moi ! » qu’il répétait avec une insistance machinale, et qui, dans sa position de prisonnier, pouvait également passer pour une distraction de terreur ou pour un dernier et naïf subterfuge de vanité. Parmi les objets apportés à la hâte de tous les points du palais, il y avait une véritable cargaison d’assignats [42] tout neufs que Soulouque distribua par poignées à son entourage. Une bonne partie de ces assignats échut aux soldats de la garde impériale, qui cessèrent momentanément leurs cris de vive Geffrard pour recevoir avec la déférence d’usage les largesses de sa majesté. Soulouque, en revanche, comptait et couvait d’un regard jaloux une soixantaine de boîtes à savon qu’il ne remit à porter qu’à des personnes de confiance, ministres, généraux, aides-de-camp, femmes du palais. Ces boîtes étaient pleines d’or sonnant [43].

Vers sept heures, Soulouque, avec sa famille et ses bagages, se rendit, ainsi que c’était convenu, au consulat général de France. C’était le seul lieu d’asile qu’il eût respecté lors des massacres de 1848, le seul dont il eût, à son tour, le droit d’invoquer l’inviolabilité. L’ex-empereur était accompagné de tous les personnages qui l’avaient assisté dans son déménagement précipité, et l’ex-garde impériale formait l’escorte, sans que rien dans l’attitude des soldats trahît autre chose qu’une obéissance machinale et routinière à la consigne. Soulouque, l’air toujours plus préoccupé qu’irrité ou effrayé, tenait un pistolet de chaque main, se retournant à droite, à gauche, derrière lui, avec une brusquerie qui imprimait à son obèse rotondité une mobilité comique. Ce détail, joint au débraillé persistant de son pantalon, débraillé qui contrastait si fort avec la correction et la réelle distinction de la tenue habituelle de Faustin Ier, ne dut pas peu contribuer à abaisser jusqu’au diapason d’une raillerie plutôt compatissante qu’insultante l’explosion d’outrages qu’on pouvait craindre d’une populace déchaînée.

Mais les quolibets glissaient cette fois sans l’entamer sur l’épiderme, ordinairement si sensible, du vieil empereur, qui était tout entier à la surveillance de ses bagages. Ce qui le faisait à chaque instant se retourner, c’était notamment une certaine malle en cuir verni qu’il cherchait avec une visible inquiétude des yeux à chaque remous du cortège, et en s’écriant : Où ti-li malle claira moa là ? (littéralement : où est-elle ma malle qui luit ?) Le soldat qui la portait semblait affaissé sous le poids, et finit par menacer de lâcher tout si on ne lui venait en aide. Soulouque jeta vivement son chapeau à terre, et, ouvrant ses bras comme pour recevoir le précieux fardeau, dit : Ba-moé bagaye moé,.. moé poté li moé-même (donnez-moi mes affaires, que je les porte moi-même) ! Il ne fallut rien moins que les instances des généraux et de l’impératrice pour l’empêcher d’offrir au monde le spectacle navrant d’un empereur chargeant sa malle sur ses propres épaules. Cette malle ne renfermait, on le devine, ni des secrets d’état, ni même la couleuvre sacrée du vaudoux, laquelle fut retrouvée au palais le 21 [44], mais bien des bijoux, plus une somme monnayée qu’on estime à 500,000 fr.

Un incident de tout autre nature marqua le trajet du palais au consulat. Quand l’ex-empereur passa devant la maison de ce général Toussaint dont nous avons raconté la mort, la veuve du supplicié lui montra le portrait de celui-ci, en disant d’une voix tragique et lente : « Soulouque, Soulouque, regarde Alexis Toussaint que tu as assassiné !… C’est aujourd’hui ton propre enterrement, auquel Dieu, pour te punir, te fait assister toi-même. » D’après les uns, Soulouque, à la vue de l’image qu’on lui présentait, se serait écrié, dans une espèce d’égarement : « Donnez-moi, donnez-moi mes pistolets (il les avait aux mains), que je tue cette méchante femme ! .. » Mais, d’après une autre version beaucoup plus autorisée, il aurait baissé la tête avec découragement. Il était en effet impossible que cette idée d’enterrement n’eût pas traversé comme un sinistre éclair ses préoccupations d’avare, quand son regard, à la recherche de la malle qui luit, tombait sur la partie féminine du cortège. L’impératrice, les princesses, les suivantes, avec cet instinct de mise en scène particulier à la race noire, marchaient à la file, d’un pas lent et compassé, couvertes, selon les rites du deuil biblique, de vêtemens usés et fanés. Adélina, qui, à ce moment, était réellement belle de désolation grave et résignée, portait la coiffure des jours funèbres, le mouchoir blanc « .amarré aux trois pointes. » Dans le contraste de ce défilé de Jérusalem captive avec le vieillard affairé, effaré et poussif qui guettait si ardemment sa malle, et le brouhaha railleur de cette foule dont les types hétérogènes et multicolores s’entremêlaient d’uniformes dépareillés, il y avait comme un suprême résumé de ce fantastique règne et de ce fantastique pays, — je ne sais quoi d’incohérent et d’agaçant tenant le milieu entre le rire, l’émotion et le rêve. Qu’on imagine Harpagon égaré dans un bas-relief pharaonique dont les solennelles théories s’avanceraient, un jour de mardi gras, entre des gardes nationaux barbouillés d’ocre et de noir. Quand on fut arrivé au consulat général de France, M. Mellinet, notre chargé d’affaires, insista vainement auprès de l’ex-majesté pour qu’elle se hâtât d’entrer dans ce lieu d’asile. Comme un capitaine dont le navire sombre, et qui tient à honneur de ne passer que le dernier dans la chaloupe de sauvetage, Soulouque s’obstina à ne franchir le seuil que lorsque tous ses bagages furent en sûreté. Si le navire était perdu, la cargaison, grâce à Dieu, était sauve.

Un cruel crève-cœur était cependant réservé sur ce dernier point à l’ex-monarque. Le nouveau gouvernement signifia qu’il s’opposerait à l’embarquement des soixante boîtes à savon, qui en effet durent être laissées au consulat de France, d’où on les transporta peu après au trésor [45]. Est-ce à la pénible impression que Soulouque en ressentit qu’il faut rapporter le beau mouvement de désespoir dont les hôtes du consulat furent témoins ? Je ne puis garantir que l’authenticité de la scène. À un moment où tout le monde avait les yeux sur lui, Soulouque prit un des pistolets et se l’appuya résolument sur le front. Les cris : « Empereur, cher empereur ! qu’allez-vous faire ?… ne vous tuez pas ! » s’élevèrent aussitôt au milieu des gémissemens des femmes ; mais, par un concert instinctif qu’explique la crainte qu’au moindre mouvement des assistans la détente partît, personne ne fit un mouvement pour arrêter le bras de l’empereur, ce que voyant, celui-ci remit tranquillement le pistolet sur la table en disant d’un ton dégagé et comme s’il sortait d’une distraction : « Au fait, je serai revenu dans quinze jours ! »

Après avoir conduit Soulouque jusqu’au consulat de France, la garde impériale et la populace rebroussèrent chemin vers le palais, dont la dévastation commença. Dévastation n’est pas le mot en stricte justice : on ne brisait rien, on se contentait d’emporter tout. Pour que la chose allât plus vite, les pillards faisaient la chaîne aux portes et la courte échelle aux fenêtres. Il y en eut pour tout le monde, car Soulouque venait justement de faire somptueusement meubler la demeure impériale, remise à neuf et agrandie d’un étage. L’infortuné ne s’y était réinstallé que depuis quatre jours, à son retour de la Gorge-Marie. Le nouveau président ne put arriver à temps pour mettre le holà à ce naïf brigandage, occupé qu’il était à promulguer, du tribunal de commerce, où il s’était momentanément installé, les premiers actes du gouvernement, et à prendre des mesures dont la plupart avaient pour objet la sûreté de Soulouque et des deux hommes les plus compromis parla chute de celui-ci : Delva et Vil-Lubin. Il est du reste à noter que l’armée révolutionnaire proprement dite resta complètement étrangère au pillage [46]. Les soldats de l’Artibonite et du Nord se bornaient, pour tout dégât, à faire sauter la hampe des drapeaux de Soulouque, en disant : Nègue-là volo jouque li mettait mal fini en haut drapeau li (ce nègre-là était si voleur, qu’il avait mis un malfini au haut de son drapeau), — qu’il avait pris le malfini pour emblème. — Le malfini, dont les habitudes de rapine ont donné lieu à une foule de proverbes créoles, est l’oiseau de proie du pays, le seul qui ait une vague ressemblance physique avec l’aigle. La couronne du sacre (un chef-d’œuvre de l’orfèvrerie parisienne) échappa aux recherches des pillards. On ne la retrouva qu’au bout de cinq jours, et la presse européenne a retenti des trois coups symboliques par lesquels Geffrard, après sa prestation de serment, brisa métaphoriquement cette couronne, aujourd’hui déposée au trésor public, mais dont la véritable place est au musée Barnum. Plaise à Dieu seulement que les Américains ne viennent pas un jour la prendre sans la payer !

Quand éclata l’insurrection, il n’y avait pas en rade un seul bâtiment de guerre étranger, et M. Mellinet, le consul-général cfe France, voyant venir le moment où l’ascendant moral des consuls ne suffirait plus à contre-balancer les vindicatives fureurs de Soulouque, avait expédié en toute hâte à La Havane un navire marchand pour réclamer l’assistance du premier pavillon européen qui se trouverait disponible. Ce navire avait rencontré justement en route la frégate anglaise de transport Melbourne, qui ramenait de la Jamaïque en Europe un détachement d’artillerie, et qui n’hésita pas à relâcher à Port-au-Prince, où elle était arrivée fort à propos, mais pour recevoir d’autres proscrits que ceux dont elle venait assurer le salut. Le Melbourne consentit à rebrousser chemin vers Kingston pour y déposer l’empereur et sa famille. Même au fort de ses contrefaçons napoléoniennes, celui-ci n’eût certes pas ambitionné le dénoûment qui, par un dernier trait de ressemblance, l’obligeait à s’abandonner l’hospitalité anglaise. Nous regrettons d’avoir à dire que cette hospitalité n’eut rien d’écossais. Soulouque compta au commandant, avant de s’embarquer, la somme assez ronde de 10,000 piastres (un peu plus de 50,000 francs).

L’embarquement eut lieu entre quatre et cinq heures du soir. Par une délicatesse caractéristique de Geffrard, le soin de veiller tout spécialement à la sûreté personnelle de Soulouque avait été confié, dès les premiers momens et avec les pouvoirs les plus étendus, à l’homme même que celui-ci avait chargé de réclamer la protection du vainqueur, le général Fils-Aimé, lequel se tenait aux abords du consulat de France avec une division entière, prête à s’ouvrir en deux sur le passage de l’ex-majesté pour la protéger contre les insultes. Malgré tout, Fils-Aimé n’osa point prendre sur lui d’admettre dans le cortège Vil-Lubin, dont le seul aspect eût probablement détruit, non-seulement dans le peuple, mais encore dans l’escorte, l’effet des proclamations et des harangues que le nouveau gouvernement lançait depuis le matin pour monter les esprits dans le sens de la générosité [47]. Geffrard avait eu, peu d’heures auparavant, toutes les peines du monde à soustraire l’ex-gouverneur à la fureur de la population lorsqu’on menait celui-ci au consulat de France. Soulouque et sa famille sortirent accompagnés non-seulement par les officiers du Melbourne, mais même par un détachement des artilleurs que ce bâtiment transportait.

Le vieil empereur donnait le bras à un des officiers, qui, par une lubie britannique assez étrange, imagina de crier : « Vive l’empereur ! » Un véritable rugissement, où l’on pouvait à peine démêler les cris de « vive Geffrard ! vive la république ! » tant l’explosion en fut instantanée, répondit dans la foule et jusque dans l’escorte à cette imprudente provocation. Fort heureusement, et soit par habitude machinale, soit par l’ordre exprès de Geffrard, qui, dans son généreux parti-pris de dérouter l’animosité populaire, était homme à ne pas dédaigner les petits moyens, les tambours se mirent à battre aux champs, ce qui fit succéder aux clameurs le silence de la surprise.

— Pourquoi bat-on aux champs pour ce monstre ? dit enfin une voix partie de la foule.

— Est-ce que nous ne battons pas aux champs pour les condamnés qu’on mène exécuter ? répondit très à propos une autre voix.

— Et pour les généraux qu’on enterre ? ajouta une troisième.

— Oui, oui, c’est l’enterrement du général Soulouque, s’écria la foule, dont la colère se tourna en quolibets.

À l’arrivée du cortège sur le quai du Monopole, deux canots du Melbourne vinrent prendre l’empereur et sa suite. M. Mellinet aida Faustin Ier à descendre, et une dernière explosion de huées, où les malédictions reprirent le dessus sur les rires, salua le jet cadencé des avirons qui emportaient au large ce vieil enfant terrible de l’histoire.

Comme le Melbourne restait en rade pour recueillir les généraux Delva et Vil-Lubin, que la population tenait obstinément bloqués au consulat de France, Soulouque put, le surlendemain, assister au retour de l’Africain, ce navire qu’il avait expédié dans le sud pour aller chercher les piquets. L’Africain ne ramenait qu’un régiment de troupes régulières qui, en apprenant le mouvement de Port-au-Prince, se débarrassa avec enthousiasme de ses aigles. Quant aux piquets, le commandant des Cayes, Jeannot Moline, n’avait pu en réunir dans les plaines des environs que cent quarante, lesquels avaient déserté la nuit même en disant « que les gens de Port-au-Prince n’avaient pas tort de désirer la chute de Soulouque. » Les piquets de Jérémie avaient fait une réponse analogue. Je laisse à deviner si, une fois assurée de cette neutralité bienveillante des campagnes, la bourgeoisie décimée du sud hésita à acclamer le mouvement de Port-au-Prince. Jeannot Moline et les autres généraux de cet acabit, qui, la veille encore, juraient publiquement de massacrer les mulâtres, se firent particulièrement remarquer par l’effusion nègre de leurs sentimens fraternels. Dans cette partie du territoire comme dans l’Artibonite et le Nord, le clergé seconda doublement Geffrard, soit en donnant le branle au mouvement, soit en calmant les esprits partout où l’enthousiasme républicain menaçait de dégénérer en vengeances personnelles. Voici du reste un échantillon des sentimens aussi excentriques que rassurans dont est animé ce clergé à l’endroit des institutions républicaines : c’est la péroraison d’un sermon du curé de Miragoane.


« Jésus-Christ lui-même improuva tacitement le gouvernement monarchique par sa conduite en présence d’Hérode. Pourquoi le Sauveur du monde ne voulut-il répondre un seul mot à Hérode, qui lui adressa plusieurs questions ? Ah ! c’est parce qu’Hérode était un des rois de la terre ! Il répondit cependant à Pilate et au grand-prêtre, parce que ces deux autorités subalternes pourraient bien avoir le cœur et l’esprit républicains, parce que de telles autorités ne sont nullement incompatibles avec un gouvernement démocrate. Qu’on ne vienne pas me dire que lorsque Jésus-Christ dit : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César, il ait voulu honorer les rois de la terre, les empereurs, etc. Erreur, mes frères, erreur : par le mot César, Jésus-Christ n’a voulu entendre autre chose que les chefs des nations, pourvu qu’ils soient démocrates, car après tout ce serait avancer un paradoxe en disant que Jésus-Christ ait pu se contredire : or il se serait visiblement contredit s’il nous ordonnait d’honorer les rois de la terre, tandis que tout son Évangile n’est qu’un code de lois littéralement républicaines. — Puisqu’il en est ainsi, plus de rois, plus d’empereurs sous le beau ciel d’Haïti ! République, république, jusqu’à la fin des temps ! Ainsi soit-il. »


On ne note pas une tempête, et je renonce à raconter la bacchanale d’enthousiasme et d’allégresse à laquelle Port-au-Prince fut livré les premiers jours. Soulouque, — nous lui devons bien cette amende honorable, — Soulouque n’avait pas décidément abusé de la force humaine en obligeant ses sujets à danser et à chanter jusqu’à trois ou quatre fois vingt-quatre heures sans désemparer. On remarqua notamment l’exaltation d’une très jeune négresse, occupée du matin au soir à coudre ensemble les lambeaux de toile sur lesquels le pamphlétaire du pays, l’avocat Mullery, traçait en caractères d’enseigne des inscriptions de circonstance, et qui, les yeux hors de la tête, le cou crispé, criait régulièrement à chaque point, d’une voix qui reproduisait le rhythme violent et saccadé du geste : « A bas le tyrannie ! A bas le barbarie ! » Autour du consulat de France jaillissaient jour et nuit sans interruptions toutes les pittoresques métaphores de la rhétorique nègre, tantôt en apostrophes furieuses ou railleuses aux deux réfugiés, tantôt en causeries amicales avec M. Mellinet, le « chai consul, » que les femmes du peuple engageaient, avec toutes les précautions oratoires de la câlinerie africaine, à livrer au moins Vil-Lubin. Quelques-unes de ces solliciteuses déclaraient se contenter d’un morceau de l’ex-gouverneur. Une vieille négresse criait à celui-ci : « Vil-Lubin, Vil-Lubin, si ver connin crime to fait ici, yo va répugné cadavre toué quand t’a mourir ; — si les vers du sépulcre connaissent tes crimes, ils répugneront à ton cadavre ! » Une autre disait à l’ex-grandchancelier, dont le plus gros crime, entre nous, est d’avoir, dans les cinq ou six dernières années, été seul à recueillir les largesses du maître [48] : « Delva, croix d’honneur toué (à toi), perdu dans cinquième. » — Geffrard parvint à faire évader Delva dans la nuit du 18 au 19, et Vil-Lubin dans la nuit suivante. Vil-Lubin, en prenant congé de notre consul-général, lui dit la larme à l’œil : « Consul, je ne sais comment vous remercier de votre hospitalité ; mais acceptez la seule chose que je possède encore au monde. » Et il offrit son coco-macaque à M. Mellinet. Le désir d’empêcher cette double évasion était tel chez le peuple, que les hommes du port, à chaque colis de dimensions suspectes qu’ils embarquaient, le secouaient violemment, puis y appliquaient l’oreille pour bien s’assurer que ce colis ne renfermait ni un ex-grand chancelier, ni un ex-gouverneur.


Nous sortons de l’anormal et du fantasque pour rentrer dans la véritable histoire, et dans l’histoire à son moment le plus intéressant, celui où une agrégation humaine tend à devenir nation. Geffrard commence à peine ; mais, rapprochés les uns des autres, ses premiers actes nous apportent déjà la conviction qu’Haïti a trouvé à la fois en lui l’intelligent trait d’union qu’appelaient d’instinct des élémens jusqu’ici inconciliables et l’homme le plus apte à leur donner séparément satisfaction. Le président Geffrard réunit, avec les moyens d’action et les ressources de popularité qui semblaient être jusqu’ici le lot exclusif des chefs noirs, ces garanties intellectuelles et morales qu’un incurable sentiment de faiblesse a constamment neutralisées ou fait dévier dans le gouvernement des chefs jaunes. Geffrard, c’est Pétion complété. Finissons-en donc, en manière d’épilogue, avec les étranges personnages que sa présence a chassés pour jamais, nous l’espérons, de la scène.

Delva et Vil-Lubin allèrent rejoindre sur le Melbourne le maître qu’ils avaient compromis, et qui, pour ses péchés, le leur rendait maintenant si bien. Celui-ci avait, dans l’intervalle, failli devenir fou : la malle qui luit s’était égarée dans le tohu-bohu d’un embarquement précipité, et Soulouque ne l’avait retrouvée que le lendemain, à fond de cale. — L’ex-chef de police Dessaline et sa femme, sœur de l’impératrice, étaient également à bord. Le Melbourne arriva à Kingston le 22 janvier. Le jeune commandant des tirailleurs haïtiens, M. Pétion Faubert, descendit le premier à terre pour recommander, de la part de Geffrard, la modération aux nombreux émigrés que la proscription ou une crainte justifiée avait jetés depuis onze ans à la Jamaïque. Je me hâte de dire que la tenue de ceux-ci fut on ne peut plus convenable. C’est même l’un des plus notables d’entre eux, M. G. Preston, qui aida l’obèse majesté à gravir l’escalier de la très mauvaise auberge où, sur le refus du principal hôtel de la ville, on avait consenti à la recevoir au prix fabuleux de 500 francs par jour. Les exilés se bornèrent à pavoiser et à illuminer durant une semaine leurs maisons et à faire célébrer, une grand’messe, à l’issue de laquelle ils défilèrent en silence devant la demeure de l’ex-empereur.

Soulouque eut beaucoup moins à se louer des autorités et de la population anglaises. À l’aspect de la foule déguenillée et d’allures sinistres qui ondulait sur le rivage, suivant de warf en warf les mouvemens du Melbourne, il n’avait pu se défendre de certaine inquiétude, et envoya demander au général commandant la place une « garde d’honneur. » Le général refusa sèchement, et dit qu’il y avait des policemen en ville. L’ex-empereur, qui n’aurait certes pas prévu ce manque d’égards à l’époque où les agens anglais de Port-au-Prince lui prodiguaient les obséquiosités pour utiliser au profit de l’influence britannique l’humeur qu’il ressentait parfois contre le consulat-général de France, l’ex-empereur ne fut donc reçu au débarcadère que par la canaille de Kingston, la plus immonde canaille de ces îles. Une légère altercation conjugale qu’il eut en créole avec l’impératrice au sujet d’une foule de petits paquets noués dans des serviettes et des madras, et dont il ne retrouvait pas le compte, vint heureusement distraire son attention du tonnerre d’invectives et de grognemens qui le saluait à sa descente à terre. Deux sales voitures de louage, contre lesquelles furent lancés des morceaux de brique et des coups de bâton, emportèrent l’empereur, l’impératrice et les deux princesses vers l’auberge. Vil-Lubin, Dessaline et sa femme suivaient à pied, séparés, entourés et injuriés par cette foule hurlante, que les policemen du quartier, — les seules autorités présentes au débarquement, — renonçaient philosophiquement à contenir. M. Delva avait eu la prévoyance de débarquer séparément.

Nuit et jour, pendant près d’une semaine, un groupe compacte de curieux stationna devant l’auberge. Des chansons en patois anglo-créole, composées pour la circonstance, étaient chantées par la populace sous le balcon de l’ex-monarque avec accompagnement charivarique d’instrumens de toute espèce. Dans le principe, Soulouque, peu gâté sous ce rapport par sa musique militaire, croyait naïvement et au pied de la lettre que ces charivaris étaient des sérénades, et il saluait avec une gracieuse dignité les concertans, prenant avec une égale bonne foi pour des acclamations les railleries grossières qui accueillaient sa méprise et que personne ne lui traduisait. Cette illusion ne l’avait, même pas complètement abandonné au bout de quelques jours, car il se promenait complaisamment dans la ville, ne voyant dans l’acharnement de la canaille à le suivre que l’obsession d’une admiration indiscrète. — Eh bien ! oui, oui, c’est Soulouque, c’est lui. Que lui voulez-vous ? Ne l’avez-vous pas assez vu ? disait-il à chaque pas avec un mélange de bonhomie et d’impatience à ses inexorables persécuteurs. Du reste, pas l’ombre d’une visite officielle au pauvre vieillard qui avait signé des traités avec la reine Victoria. Le gouverneur se contenta de le faire appeler à quelques jours de là pour lui signifier qu’on aurait l’œil sur lui. Pour que l’avanie fût complète, on a déjà congédié l’ex-monarque de deux habitations, sous prétexte qu’il y apportait des habitudes de laisser-aller nuisibles à l’aspect des plates-bandes.

À part Mme Dessaline, la famille impériale n’est aujourd’hui représentée à Kingston que par l’impératrice, Madame Première, et la sœur puînée de celle-ci, la princesse Célia, que Soulouque a eue d’un autre lit. Parmi les nombreux parens et alliés que Soulouque avait fait inscrire dans l’Almanach impérial et par suite au budget, les uns sont rentrés en silence dans l’obscurité et les autres n’ont pas tardé à adhérer à la révolution, — de ce nombre le neveu favori de l’empereur, le prince de Mainville, que Geffrard s’est attaché comme aide-de-camp. La nièce de l’empereur, la princesse Olivette, bonne et charmante créature qui est fort aimée sous tous les rapports, est également rentrée, au bout de quelques jours, à Port-au-Prince ; mais, en se ralliant à la république, elle ne s’est pas ralliée à son époux, le prince Océan, qu’elle avait quitté depuis plusieurs années pour son amant, et qui lui refuse le divorce avec une obstination pleine de dignité. Quant à ce prince Océan, il n’avait pas attendu, lui, pour adhérer à l’insurrection, qu’elle fût devenue révolution. Il était depuis longtemps disgracié à la suite d’une querelle d’étiquette où, étant pris de boisson, il avait donné à l’empereur un coup de pied dans le ventre.

Dessaline et Vil-Lubin sont restés à Kingston, et se consolent de l’exil, le premier en espérant qu’un décret viendra bientôt l’y soustraire, le second en racontant avec l’orgueilleuse naïveté d’un peau-rouge les funèbres exploits de son coco-macaque, aussi lourd et plus infaillible qu’un tomahawk. Vil-Lubin fit un jour l’expérience, à ses yeux très curieuse, de prendre cet assommoir par un bout et d’étourdir un homme en laissant tomber naturellement sur le crâne de celui-ci l’autre bout.

M. Delva s’est lassé, au bout de peu de jours, d’être le fidèle maréchal de cette majesté déchue, d’autant plus qu’il se sentait moins d’analogie avec le Bertrand de l’histoire qu’avec le Bertrand de la fable, et qu’il avait une hâte fort naturelle de venir croquer en pleine civilisation les millions que son maître a tirés pour lui du feu. M. Delva, plus prévoyant que l’ex-empereur, avait placé en Europe l’immense fortune qu’il doit aux libéralités de celui-ci ; il se trouve ainsi à peu près soustrait au décret de confiscation dont l’un et l’autre ont été frappés. Disons du reste à l’honneur de l’ex-grand-chancelier qu’il avait personnellement quelque droit d’échapper à cette mesure, si, comme il l’assure, c’est grâce à lui que Soulouque n’aurait pas confisqué en 1848 les biens des mulâtres proscrits.

L’ex-empereur se dédommage de n’avoir plus personne à qui dicter ses mémoires en bavardant comme une pie avec les Haïtiens de passage, dont il accueille avec plaisir et dont il prévient même quelquefois la visite. Il ne tarit pas, on le devine bien, de plaintes sur le décret de confiscation, et quand on lui objecte avec ménagement la responsabilité qu’il a encourue par certaines mesures financières, il jure ne les avoir pas ordonnées. Si on lui oppose sa signature : « Signé, oui, répond-il avec une parfaite bonne foi ; mais personne n’a entendu sortir de ma bouche… ça ! » ajoute-t-il en faisant claquer son ongle sur sa dent. À ses yeux, une signature n’implique pas de responsabilité morale. C’est le pendant de la réponse invariable que faisaient, au temps de Boyer, les noirs des campagnes, lorsqu’on les traduisait en justice de paix pour non-exécution des contrats d’engagement agricole : Ous (vous) signé nom moé ; ous pas signé pieds moé. À part ces conversations, où il puise une excitation momentanée, le vieil empereur vit dans une espèce de somnolence apoplectique, et qui, jointe aux mauvais procédés de la population, rend ses promenades de plus en plus rares. Il passe des demi-journées entières assis auprès de son habitation, à côté d’un tas de cailloux où il puise ses moyens de défense dès qu’un groupe d’enfans ou de vagabonds fait mine de vouloir le « babier. » Voilà le tableau final. Nous n’avons plus qu’à baisser le rideau sur cette vie où le bon, le naïf, se mêlent d’une façon si bizarre à l’effrayant, et que Dieu, en sa bonté, daignera sans doute peser avec de faux poids dans la balance où il pèse les âmes de sauvages.


GUSTAVE D’ALAUX.

  1. Pour Soulouque, il y a cette réserve à faire qu’il n’a guère emporté que les titres de sa fortune, laquelle consistait surtout en propriétés immobilières, aujourd’hui confisquées.
  2. Mélange de sorcellerie et de franc-maçonnerie africaines.
  3. Piquets, égorgeurs du sud ; — zinglins, égorgeurs de Port-au-Prince.
  4. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes, l’Empereur Soulouque et son Empire, livraisons du 1er et 15 décembre 1850, 15 janvier, 1er février, 15 avril, 1er mai 1851.
  5. Nous l’aurions fait plus tôt, si nous n’avions craint de sacrifier l’exactitude à l’actualité. Le récit qu’on va lire s’appuie sur un ensemble complet de renseignemens tant écrits que verbaux que nous tenons, soit directement, soit indirectement, de témoins oculaires ou d’acteurs des derniers événemens, et que notre connaissance personnelle du pays nous permettait d’apprécier et de vérifier.
  6. Sous le rapport industriel et commercial, presque tout est à créer sur nouveaux frais dans notre ancienne colonie ; mais, par sa position géographique, par la configuration de ses côtes, par l’importance de ses cours d’eau, par la puissance exceptionnelle de sa végétation, par sa merveilleuse variété de productions et de climats, l’Ile Saint-Domingue continue de mériter ce titre de « reine des Antilles » dont s’est emparée son opulente voisine.
  7. Assemblages de tentes dressées à l’entrée des villes, les jours de réjouissance publique, pour recevoir les divers groupes de danseurs.
  8. Fusillé. Pierre Noir ne visait à rien moins qu’à fonder dans le sud une petite royauté à l’africaine, qui aurait ou pour loi fondamentale l’extermination des mulâtres et des blancs.
  9. Mort en prison, pendant notre séjour à Port-au-Prince, vers la fin de 1853. Le bruit courait le matin même qu’il allait être fusillé à midi par suite de la découverte d’intelligences qu’il entretenait avec Jacmel ; mais il mourut à neuf heures, — fort à propos pour Soulouque, qui pouvait concevoir quelque inquiétude sur l’effet moral de cette exécution. Par une singulière fatalité, Similien, qui ne pardonnait pas aux hommes de couleur le moindre mélange de sang européen, Similien est mort dans une peau blanche. Ce phénomène de décoloration, qui peut du reste s’expliquer par les ravages de la maladie, donna naissance à la rumeur qu’on s’était secrètement débarrassé de Similien quelques jours avant, sauf, quand sa mort s’ébruiterait, à substituer un autre cadavre au sien.
  10. Noyé par accident plus ou moins fortuit dans le trajet de Port-au-Prince aux cachots du môle Saint-Nicolas.
  11. Mort, il y’a quelque temps, dans les bois, où il était réfugié depuis 1851.
  12. Fusillé lors de la dernière campagne, c’est-à-dire de la dernière déroute de Soulouque dans l’est. Au premier coup de feu, il s’écria « qu’empérêr avait moqué peuple » en assurant qu’on ne rencontrerait pas d’ennemis, et il tourna bride avec son régiment, dans le dessein, dit-on, d’aller recommencer pour son compte, vers le sud, la jacquerie de 1848. Averti à temps, Soulouque fit couper et cerner le régiment en le sommant de livrer Voltaire Castor, que les soldats, avec cette mobilité qui caractérise le nègre, lui passèrent immédiatement. Au moment de mourir, Voltaire Castor s’écria d’une voix câline : « L’empérêr, pitit l’empérêr, l’empérêr chéri, mettez-moi aux fers, mettez-moi aux travaux forcés, faites-moi balayer les rues ; mais, pitit l’empérêr, ne me fusillez pas ! — Travaux forcés,… balayer les rues ? .., répondit l’empereur, qui savait trouver en ces circonstances le mot pour rire. Vous connaissez déjà ça, il vous reste à faire connaissance avec la fusillade. » Et il donna l’ordre d’en finir.
  13. C’était là du reste aussi le raisonnement favori de Soulouque. Dans la dernière expédition de l’est, l’ancien chef de piquets Cayemitte, duc de la Grande-Anse, fut saisi d’une telle peur, que, ne voulant pas même donner le temps de seller son cheval, il l’enfourcha à poil et partit au galop. L’empereur l’arrêta au passage, l’accabla d’invectives, et, outré lui-même de la platitude avec laquelle Cayemitte les subissait, lui dit avec fureur : « Mais, malheureux ! si l’on me disait la moitié de ce que je vous ai dit, j’irais tout de suite conspirer ! »
  14. « Dire oui n’est pas gravir un morne (un oui coûte peu, n’engage à rien). »
  15. Quartiers plébéiens de Port-au-Prince.
  16. Les anciens libres prirent immédiatement fait et cause pour la révolution métropolitaine, qui les appelait au partage des droits civiques, tandis que la population esclave, à qui l’on ne parlait pas encore de liberté, se rangeait successivement du côté des planteurs contre la métropole et du côté des royalistes contre la révolution.
  17. Plus d’un mulâtre trouva asile dans la maison de tel noir qui le traquait dans la rue.
  18. Voyez, pour le récit de cet incident caractéristique, la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1851.
  19. La gourde de papier qui, en 1847, valait encore plus d’un franc, descendit en 1848 jusqu’à vingt centimes.
  20. Vérification faite, il demeura établi que le sorcier avait été au contraire arrêté à la suite d’une discussion où, dans un accès subit de scepticisme, il avait pris fait et cause pour la médecine rationaliste contre la médecine vaudoux.
  21. Je soupçonne même l’âme de Bellegarde (je l’ai vue) d’avoir joué un rôle dans la défection du vaudoux. Un papa-loi (sorcier) des environs de Port-au-Prince avait trouvé cette âme au bord d’une source et l’avait emportée chez lui dans un pot de terre, d’où elle donnait la nuit des consultations aux nombreux pèlerins qui venaient l’interroger avec un certain mystère. Elle était métamorphosée en couleuvre. Si cette âme-là se cachait, c’est qu’apparemment elle ne se sentait pas la conscience bien nette sur l’article des conspirations.
  22. Le bilan mortuaire des campagnes de l’est ne se limitait pas du reste à ces fusillades. Les soldats tombaient asphyxiés par douzaines sous le poids des boulets, des caisses de poudre et de biscuits que Soulouque leur faisait porter à dos durant des marches forcées au soleil. Outre la charge ordinaire et celle qui revient dans nos armées au train des équipages, les soldats étaient porteurs d’un surcroît d’armement passablement excentrique. On voyait, par exemple, entre les mains des fantassins des lances comme on n’en voit plus, et dont Soulouque avait pris, selon toute apparence, l’idée dans les gravures représentant les exploits d’Annibal, son héros favori.
  23. Interjection africaine qui a autant de nuances que le fameux hunh ! hunh ! national, et dont l’emploi est aussi fréquent dans la langue de Soulouque que celui des points et des virgules dans la langue de Bossuet.
  24. Fabriques de tafia.
  25. Pendant une des promenades militaires de Soulouque dans l’Artibonite, la population des Gonaïves parut fort effrayée d’une manifestation de ce genre, que des groupes de soldats affamés venaient faire en silence devant les maisons des riches, et que l’empereur, visiblement ému lui-même, s’empressa d’interdire.
  26. Sur une commande valant, par exemple, 10,000 piastres, et qu’il faisait inscrire au débit de l’état pour 30,000, Soulouque prélevait d’avance, et en échange de l’ordre de fourniture, un pot-de-vin équivalant à la valeur réelle, et encore lui arrivait-il souvent de dire au fournisseur : Ça bien pitit de l’argent ! Au moment de la livraison, les 20,000 piastres restantes étaient payées au fournisseur en bons du trésor, dépréciés de 30, 40 et 50 pour 100, que l’empereur rachetait sous main, et qu’il se faisait payer au taux nominal par la caisse publique.
  27. Les dames et filles d’honneur qui essayaient de se soustraire à ce service étaient condamnées aux arrêts comme de simples militaires, et n’étaient pas même admises à alléguer, pour se dispenser de monter à cheval, l’excuse de la grossesse.
  28. Soulouque faisait vendre directement ces cafés en Angleterre. La commission du cinquième vient d’évaluer à 1,342,753 piastres fortes les sommes que le dernier gouvernement a détournées de ce chef, au moyen de comptes fictifs. Soulouque abandonnait une partie de ce bénéfice, qu’on croit s’être élevé beaucoup plus haut, à son favori, le grand-chancelier Delva.
  29. A ce vice près, auquel elle ne s’abandonnait qu’en petit comité, et qui n’est d’ailleurs qu’à demi compromettant dans un pays où le teint des femmes défie impunément tous les coups de soleil, Adélina, disons-le, avait une excellente tenue.
  30. Soulouque était à peu près seul à ignorer que les piquets n’en voulaient plus à la bourgeoisie ; mais tout le monde ignorait avec lui que la vieille influence de la famille Salomon dans le sud s’était complètement évanouie. Pour mettre en lumière ce fait inattendu, il n’a fallu rien moins que la tentative du général Délice l’Espérance, un coquin fieffé qui, peu de jours après l’avènement de Geffrard, s’est avisé de proclamer Salomon à Jérémie. Pas un piquet n’a répondu à son appel, et à Port-au-Prince les zinglins, ces piquets de l’ouest, ont, à la nouvelle de la tentative de Délice, pillé et dévasté la maison de M. Salomon, qui n’a échappé à la fureur populaire que par la fuite.
  31. Une des spécialités du pays, où la plupart des fonctions et des dignités civiles se classent par dénominations militaires.
  32. Geffrard a su en effet rester pauvre, bien qu’il n’eût tenu qu’à lui de prendre un large part à la fameuse curée des fournitures.
  33. Geffrard fut même averti, dit-on, du danger qui le menaçait par un des ministres.
  34. Le frère de l’historien que nous ayons eu l’occasion de faire connaître aux lecteurs de la Revue.
  35. M. Haentjens est un écrivain de mérite, qui public en ce moment dans un journal de Port-au-Prince un très intéressant Voyage aux États-Unis.
  36. Bon Dieu ! bon Dieu !
  37. A la gorge Mario, à deux ou trois lieues de Saint-Marc.
  38. Ce même jour, M. Dufrêne s’était cependant risqué à un acte de courage dont il faut lui tenir compte. Mû par un sentiment d’affection réelle pour le vieil empereur, qui lui causait depuis dix ans de nombreux frissons, mais dont il se savait estimé, il avait osé profiter d’un moment où celui-ci paraissait fort abattu pour parler d’abdication. À ce mot, que Soulouque accueillit par un morne silence, l’impératrice bondit comme une lionne, et, montrant le poing au ministre, s’écria en créole : « C’est vous qui osez proposer ça ! Nous sommes empereurs pur la grâce de Dieu, et il n’y a que Dieu qui puisse nous ôter notre place ! » M. Dufrêne n’échappa à une correction manuelle qu’en disant : « Madame, respectez mes cheveux blancs. »
  39. On nous a même assuré que, pendant l’expédition contre Geffrard, les zinglins, que Soulouque avait laissés à Port-au-Prince pour garder la maison, avaient fait offrir à ce qu’il y restait de bourgeois de s’associer à un mouvement révolutionnaire. Craignant, soit de n’être pas appuyés à temps par l’armée insurrectionnelle, soit d’avoir affaire à des agens provocateurs, les bourgeois avaient éludé cette offre, dont la sincérité fut plus tard constatée.
  40. Il remplaçait depuis deux jours le redouta Vil-Lubin, envoyé à Pétion-Ville pour faire de là, à un moment donné, une diversion contre les insurgés. À Kingston, où l’a jeté un exil peu mérité, Dessaline raconte naïvement ce fait, ajoutant que, peu d’heures après, quand il entendit autour de lui les cris de vive la république ! il décampa, transi de peur, en criant vive la république ! maé tout (moi aussi) ! Ce Dessaline est le produit d’un viol commis par l’empereur de ce nom sur une femme de couleur du sud.
  41. Une prison seule, celle de Fort-Labouc, ne restitua pas ses prisonniers par la raison décisive qu’ils étaient tous morts. On y trouva, dit un journal de Port-au-Prince, les ossemens de plus de dix-sept cents victimes. Le chiffre nous paraît fort exagéré ; mais il est certain que Soulouque envoyait là ceux dont il voulait se défaire sans bruit. Les plus heureux, les protégés parmi les hôtes de cet enfer, étaient ceux qu’on mettait à mort à leur arrivée. L’agonie des autres durait en général une quinzaine de jours. L’un des premiers actes du comité révolutionnaire du nord fut de décréter la destruction de ces oubliettes.
  42. On a retrouvé encore au palais pour une valeur de 2 millions de gourdes haïtiennes, sans compter ce qui a pu disparaître lors du pillage.
  43. Environ 1,500,000 francs.
  44. Personne n’a pu me dire ce qu’elle était devenue. Il est probable que quelque papa-loi l’aura pieusement recueillie.
  45. Par cette confiscation et celle de ses innombrables propriétés immobilières, Soulouque se trouve réduit pour tout avoir à ce que contenait la malle qui luit, (l’autorité voulut bien la considérer comme bagage), plus à une trentaine de mille piastres placées en France et en Angleterre au nom de l’impératrice, et à un autre placement en son propre nom qui peut s’élever à 100,000 piastres. Encore n’est-on pas bien sûr que ce dernier placement n’eût pas été retiré d’Europe. Les généraux auxquels l’ex-empereur consignait ses tafias lui doivent en outre, il est vrai, d’assez fortes sommes, mais le recouvrement en est fort douteux. Soulouque ayant chargé de Kingston son ancien ministre Guerrier-Prophète (devenu d’emblée ministre de la république) de réclamer ces sommes, Geffrard a formellement prié celui-ci de décliner la commission, ajoutant avec esprit qu’il n’était pas mauvais que les généraux vissent dans Soulouque un créancier.
  46. Dans sa longue marche sur Port-au-Prince, l’armée révolutionnaire, chose plus remarquable encore, n’avait volé ni une poule ni une banane. Le soldat payait tout ce qu’il prenait. Ce miracle de discipline (car c’en est un pour le pays) suffirait seul à donner la mesure de l’ascendant de Geffrard.
  47. Il n’y a pas de population plus prompte à symboliser ses sentimens. Ces harangues avaient déjà eu pour résultat de faire pavoiser la ville entière de drapeaux blancs, en signe de paix et de réconciliation.
  48. L’enquête ordonnée sur la gestion financière du dernier gouvernement s’est limitée aux opérations du cinquième, où Soulouque avait mis de moitié M. Delva. On garde prudemment le silence, vu le grand nombre de gens qu’il faudrait compromettre, sur les affaires de fournitures, qui avaient absorbé, durant plusieurs années, le plus clair du produit des douanes.