L’Empire chinois/Volume 2 - Chapitre XI

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Gaume (Tome IIpp. 438-474).


CHAPITRE XI.


Départ de Nan-tchang-fou. — Une jonque mandarine. — Luxe et agrément des voyages par eau. — Véhicules et hôtelleries en Chine. — Stations de fiacres et de cabriolets à Péking. — Littérature légère des Chinois. — Recueil de sentences et de proverbes. — Passage de la montagne Mei-ling. — Nan-hioung, ville frontière de la province de Canton. — Acrobates chinois. — Petits pieds des femmes. — Origine de cette mode. — Navigation sur le Tigre. — Souvenirs de notre entrée en Chine en 1840. — Vue du port de Canton. — Navires européens. — Première nuit dans la ville de Canton. — Relation de notre martyre dans la Tartarie. — Économies de la route allouées à notre domestique Wei-chan. — Séjour à Macao. — Mort de M. Gabet. — Départ pour Péking. — Débarquement à Marseille en 1852.


La jonque sur laquelle nous nous embarquâmes pour remonter le fleuve de Tchang était un petit palais flottant. Nous avions un salon de compagnie, une chambre à coucher et une salle à manger ; tous ces divers appartements étaient d’une propreté exquise et ornés avec luxe. Les peintures et les dorures, répandues partout à profusion, avaient encore leur éclat relevé par ce beau vernis de Chine qui n’a pas son pareil au monde. Sur l’avant de la jonque étaient la cuisine et le logement des mariniers, qui pouvaient aisément faire la manœuvre et vaquer à leurs occupations, sans jamais venir dans notre quartier. À bâbord et à tribord, nous avions de larges fenêtres bizarrement découpées et garnies non pas de papier, selon la mode chinoise, mais de carreaux de verre, ce qui, dans le pays, est le comble de la magnificence. Pour la navigation des fleuves, on ne saurait rien imaginer de plus commode et de plus élégant que la jonque mandarine dont le préfet de Nan-tchang-fou avait fait choix. Durant notre séjour en Chine, accoutumés à voyager sur des barques marchandes et de transport, nous ne soupçonnions pas les Chinois de distinction capables de s’arranger des jonques pourvues de tant d’agréments.

La rivière que nous avions à remonter n’était pas très rapide. Cependant, quand le vent manquait, ou s’il était contraire, il fallait aller à force de rames. C’est ce qui arriva le premier jour. Le capitaine, qui sans doute avait reçu des instructions très-détaillées au sujet de ce voyage, vint nous demander si nous étions bien à bord, si les mouvements de son ignoble jonque ne nous incommodaient pas. — Nous sommes à ravir ; ton merveilleux navire est pour nous un séjour de délices. — Cependant je m’aperçois que l’agitation est très grande sur l’arrière… ; et puis les matelots font beaucoup de bruit avec leurs rames. Il y a moyen de remédier à ces inconvénients : je vais y pourvoir. À ces mots, le capitaine exécuta une profonde salutation, et s’en retourna vers son équipage.

Quelques instants après nous n’entendîmes plus le bruit des rames, et la jonque nous parut dans une immobilité complète. Nous regardâmes par une de nos fenêtres, et nous vîmes fuir avec assez de rapidité les arbres dont étaient bordés les rivages du fleuve. Nous allions comme par enchantement. La chaloupe avait été mise à l’eau, et, par le moyen d’un long câble en rotin attaché à la proue, nous étions paisiblement remorqués contre le courant. C’était, en vérité, nous traiter avec une attention bien peu ordinaire. Nous crûmes devoir prévenir le capitaine qu’il n’était nullement nécessaire d’user, à notre égard, d’un tel ménagement ; qu’ayant eu l’habitude de longues navigations sur les mers les plus orageuses, il nous était facile de supporter le léger mouvement d’une jonque côtoyant une rivière. — Que les matelots rament ici ou dans la chaloupe, nous répondit-il, la fatigue est la même ; d’ailleurs j’exécute les ordres qui m’ont été donnés à Nan-tchang-fou. Il est d’usage de remorquer les jonques, lorsqu’elles ont à bord des mandarins supérieurs.

De tels voyages sont de véritables parties de plaisir. On jouit d’abord d’une tranquillité profonde et inaltérable, et puis les paysages qui se déroulent le long de la route offrent des distractions d’une inépuisable variété. Nous oubliâmes, pendant quelques jours, les peines et les fatigues que nous endurions depuis plus de deux ans. La bonté toute paternelle de la Providence voulut bien nous accorder ces quelques instants de calme et de repos, en compensation des souffrances auxquelles nous avions été si longtemps en butte dans les affreux déserts de la Tartarie et du Thibet. Ces heures de délassement, nous les acceptâmes de la main de Dieu, le cœur plein de reconnaissance, comme nous avions accueilli avec résignation les jours d’épreuves et de tribulations.

Nous passâmes deux semaines dans notre hermitage flottant, sans en sortir une seule fois. Nous nous y trouvions si bien ! Lorsque nous rencontrions le long du fleuve, à droite ou à gauche, peu importe, quelque ville contribuable, on mouillait, et nous nous arrêtions, juste le temps nécessaire pour que les mandarins conducteurs pussent aller faire les sommations au tribunal, et exiger l’impôt prescrit. Le versement se faisait avec assez d’exactitude et de célérité. Il y avait bien de temps en temps quelques difficultés à vaincre. Les fonctionnaires ne montraient pas toujours un très-vif empressement à nous apporter à bord les sapèques fixées par le tarif. Ils nous envoyaient quelquefois des députations pour marchander et nous alléguer mille et une raisons pour se dispenser de fournir la totalité de la somme. Nous étions d’excellent accommodement et toujours disposés à ne recevoir absolument rien, pourvu, toutefois, qu’on nous donnât un billet constatant les motifs du refus, et signé par les autorités de la ville. Personne n’osant en venir là, les sapèques finissaient par arriver. Lorsqu’il y en avait, à bord de la jonque, un trop grand encombrement, Wei-chan les changeait en billets de banque payables au porteur, et les gardait lui-même sous clef ; nous nous contentions d’en tenir note.

Il n’est pas d’usage, en Chine, de voyager la nuit, pas plus par eau que par terre. Tous les soirs, après le coucher du soleil, nous allions donc nous réfugier dans un port. Le mouillage avait lieu avec une certaine ostentation. La frégate de guerre chargée de nous escorter passait devant et choisissait l’emplacement convenable. Notre jonque et celle de nos conducteurs se rangeaient ensuite à ses côtés, et, lorsque tout le monde était paré, on tirait un coup de canon et on laissait tomber les ancres. Il va sans dire qu’il y avait en même temps détonation de pétards et musique de tam-tam. Dans la soirée, nous avions l’habitude de rendre visite à nos compagnons de voyage en passant d’un bord à l’autre. Le capitaine de la frégate était un vieux marin originaire du Fokien. On ne pouvait guère entretenir avec lui de longues conversations, car il ne parlait que l’idiome de sa province, auquel il entremêlait parfois quelques expressions chinoises plus ou moins défigurées. Après avoir donc échangé beaucoup de gestes et de pantomimes, nous montions sur la jonque du mandarin civil. Celui-ci, Pékinois pur sang, avait des manières élégantes et raffinées, comme il convient à un homme issu de la capitale du royaume des Fleurs. À son langage on reconnaissait tout de suite un citoyen de la métropole du Céleste Empire. Mais, par malheur, il aimait peu à causer. Sa physionomie, toujours pleine de tristesse et de mélancolie, dénotait que son âme était en proie à de vifs et profonds chagrins. Nous dûmes respecter sa douleur, et nous contenter de lui faire des visites courtes et de pure cérémonie.

Le matin, aussitôt que le jour paraissait, un coup de canon annonçait le moment du départ et nous recommencions notre charmante promenade. Les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les voitures de poste, tous nos moyens prompts et rapides de locomotion sont assurément des inventions merveilleuses, que tout le monde admire et qu’on ne manque jamais d’apprécier beaucoup, quand on est pressé de se transporter quelque part ; mais il faut convenir que ces voyages accélérés sont entièrement dépourvus d’intérêt. On pourrait parcourir de cette façon la terre entière sans avoir aucune idée des pays qu’on aurait traversés et des peuples qu’on rencontrerait. C’est bien aujourd’hui qu’il est vrai de dire que les voyageurs sont colportés en Europe, absolument comme des ballots de marchandise. Désormais, ceux qui souhaiteront faire des voyages de luxe et d’agrément seront forcés de se rendre en Chine, et d’avoir une de ces jonques mandarines, qui les promène suavement de province en province, sur les fleuves et les canaux dont l’empire est sillonné. Les riches citoyens du royaume des Fleurs trouvent à louer, dans les grands ports, de jolis bateaux avec tout le confortable assorti à la civilisation chinoise. On exécute de la sorte des voyages ou plutôt de longues promenades en s’arrêtant partout où l’on veut, suivant l’exigence des affaires et les caprices de la fantaisie. Comme les villes les plus importantes sont ordinairement situées sur les bords de l’eau, il est facile d’étudier le pays, de connaître les mœurs et les usages de ses habitants.

En général, les Chinois sont très-peu sédentaires. Sans sortir des limites de leur empire, ils peuvent faire de longs voyages et se former une idée de tous les climats et de toutes les productions de la terre. Quoique leurs moyens de transport soient lents et incommodes, on les voit se mettre en route avec une grande facilité. Dans les provinces du Midi, il faut presque toujours naviguer. À l’exception des bateaux aristocratiques dont nous venons de parler, les voyageurs ne rencontrent que des jonques sales et encombrées, où ils s’entassent les uns sur les autres, sans paraître, du reste, ressentir la moindre gène. Ils demeurent là enfermés des mois entiers, avec une incompréhensible patience, vivant de riz cuit à l’eau et passant leur temps à fumer et à éplucher des graines de citrouille. Ceux qui veulent faire des économies dorment presque continuellement, le jour aussi bien que la nuit. Rien ne les trouble, ni la chaleur, ni la fumée du tabac et de l’opium, ni les conversations bruyantes qui ne cessent de résonner à leurs oreilles.

Dans le Nord, les systèmes de locomotion sont très fatigants et peut-être moins ennuyeux, Les gens de la classe aisée vont en palanquin ou en chariot ; les autres à pied. Plusieurs montent des mulets, des chevaux, des ânes, ou se font traîner sur des brouettes. Les voitures chinoises ne sont pas suspendues, et on n’y trouve jamais de siège. Il faut s’y tenir assis, les jambes croisées, à la façon des tailleurs. Comme les routes sont remplies d’affreuses inégalités, les cahots deviennent perpétuels, et les pauvres voyageurs ne cessent d’être dans un danger imminent de se fracasser la tête. Les plus prudents ont l’habitude de garnir de coussinets les parois de la voiture pour amortir les coups qu’on se donne sans cesse à droite et à gauche. On verse très-souvent, et c’est peut-être la raison pour laquelle les Chinois ont fait tant de progrès dans l’art si difficile de raccommoder les membres fracturés. Il serait bien plus simple de mieux arranger les chemins, et de fabriquer les véhicules de manière à leur procurer des allures moins brusques et moins saccadées.

Les routes les plus fréquentées des provinces du Nord sont pourvues de nombreuses hôtelleries, qu’il ne faut pas toujours juger d’après l’étiquette. À ne voir que les pompeuses enseignes dont elles sont ornées, on serait persuadé qu’on arrive dans le séjour des hommes les plus vertueux de l’univers, et que l’hôtelier, au milieu de ses hôtes, doit être un patriarche entouré d’une nombreuse famille. Les gros caractères qu’on lit à la porte d’entrée vous promettent paix, concorde, désintéressement, générosité, toutes les vertus fondamentales, et, de plus, l’abondance de toutes choses et l’accomplissement de tous les désirs. À peine a-t-on franchi le seuil, qu’on se trouve, en quelque sorte, dans une caverne de voleurs, où l’on cherche à vous piller tout en vous faisant mourir de faim et de misère. Comme les voyageurs savent parfaitement à quoi s’en tenir, relativement aux enseignes d’inépuisable abondance, ils ont soin de ne marcher jamais qu’avec un assortiment de provisions. Il est d’usage que chacun porte suspendu à sa ceinture un petit sac rempli de feuilles de thé, et ceux qui ne peuvent pas se contenter de galettes de froment et de riz cuit à l’eau sont toujours accompagnés d’un coffre oblong, divisé en plusieurs compartiments remplis de hachis de viande, de poisson salé et de choucroute. Les Chinois appellent ces provisions de voyage hang-leang, c’est-à-dire du sec et du froid. »

On trouve pourtant, dans les villes considérables, des auberges assez bien tenues, ayant des chambres particulières pour tous les voyageurs. Les Européens qui n’auraient pas de trop grandes habitudes de luxe pourraient encore les habiter avec plaisir, quoiqu’elles n’offrent pas, à beaucoup près, l’élégance et la recherche de nos beaux hôtels. On a la faculté de prendre ses repas à table d’hôte ou de se faire servir à la carte, en désignant, comme dans nos restaurants, les mets que l’on désire. Le service se fait avec assez de promptitude, et les convives ont rarement à attendre. Comme il est d’usage de commencer par boire du thé et puis de s’amuser avec de nombreuses friandises, les cuisiniers, ou, pour nous servir d’un terme plus convenable et plus digne, les mandarins de la marmite, ont tout le temps pour leurs manipulations culinaires. On apporte les mets avec une grande ostentation. Lorsque les garçons de l’établissement déposent les plats devant les convives, ils en disent les noms en chantant, de manière à être entendus de tout le monde. On comprend que cette méthode est assez ingénieuse pour exciter les consommateurs. Il arrive souvent que, par amour-propre, on demande des mets recherchés, très-coûteux, et dont on se serait passé volontiers, si on eût dîné à huis clos. Quand le repas est fini, le premier garçon de l’hôtel se tient à la porte, et entonne une chanson qui n’est autre chose qu’une nomenclature des différents plats avec un refrain composé du total des dépenses. C’est alors que les convives sortent, et il faut convenir que c’est là le moment le plus critique et le plus solennel. Ceux qui ont dîné économiquement s’en vont d’un air contrit et humilié, et cherchent, en quelque sorte, à éviter les yeux de l’assistance. Les lords chinois, au contraire, qui ont mangé avec somptuosité et à très-haut prix, sortent lentement, la pipe à la bouche, la tête en l’air et avec un regard fier et dédaigneux. Si l’on s’avisait d’adopter, en Europe, la méthode de proclamer solennellement, à la porte des restaurants, la carte des habitués, il serait à craindre que plus d’un convive ne se donnât de fréquentes indigestions à force d’amour-propre et de vanité.

Les Chinois, habituellement très-sobres, se nourrissent à peine lorsqu’ils sont en voyage. Dans certaines provinces, ils ont un usage fort singulier, auquel il nous a été très-difficile de nous accoutumer. Avant de se mettre en route, ils avalent, de grand matin, une bonne tasse d’eau chaude dans laquelle ils ont préalablement fait dissoudre quelques grains de sel. Ils regardent cette mesure hygiénique comme des plus salutaires. Il est certain que les Chinois sont doués d’un estomac inconcevable et qu’ils savent gouverner à volonté. Ils supportent la faim et la soif avec la plus grande facilité, et, en revanche, lorsqu’il se présente une bonne occasion, ils engloutissent des quantités prodigieuses de riz, sans en éprouver la moindre incommodité. Ce sont de véritables gouffres. Il nous est arrivé de voyager dans certains districts du nord de la Chine, où l’on ne trouvait absolument rien à acheter. Les Chinois, qui se souciaient peu de se charger de provisions, supputaient ce qu’il leur fallait de vivres pour vingt-quatre heures, et, le matin, à peine levés, ils déjeunaient, dînaient et soupaient tout à la fois. Pourvu qu’ils eussent leurs trois repas, ils étaient contents ; peu leur importait de les prendre par intervalles ou d’un seul coup.

Les habitants des grandes villes vont en palanquin ou à pied. Plusieurs cités importantes du Midi, construites sur l’eau à la manière de Venise, ont d’innombrables jolis petits bateaux qui sillonnent les rues changées en magnifiques canaux. Péking offre une particularité assez remarquable ; on trouve, dans les quartiers les plus populeux, des stations de voitures avec un ou deux mulets d’attelage. On loue ces sortes de fiacres et de cabriolets chinois à l’heure ou à la course, absolument comme à Paris. Cet usage est très-ancien dans l’Empire Céleste et ne paraît nullement avoir été emprunté à l’Europe. Il existait probablement dans les temps où nos bons aïeux vivaient encore dans les forêts.

Quoique les Chinois soient depuis fort longtemps en possession de l’invention des voitures, ils ne sont pas, tant s’en faut, aussi avancés que nous. Les fiacres de Péking ne valent guère mieux que les détestables chariots de voyage dont nous avons déjà parlé. Ils sont seulement plus petits, plus élégants, coloriés et vernis avec luxe, garnis, à l’intérieur, de taffetas rouge ou vert, mais jamais suspendus. Cet inconvénient est beaucoup plus sensible dans la capitale que partout ailleurs. Les rues principales, jadis pavées avec de larges dalles, n’ayant subi aucune réparation depuis peut-être plus de deux cents ans, il en manque aujourd’hui presque autant qu’il en reste ; de sorte qu’on rencontre partout de grands trous carrés bordés de pierres de taille. On comprend combien cela doit être commode pour la circulation des voitures. Aussi les voit-on courir en bondissant, tantôt d’un côté et tantôt d’un autre. Leurs roues sont, il est vrai, d’une grande solidité, et rarement elles cassent ; mais cela n’empêche pas les fiacres de verser très souvent. Durant notre séjour à Péking, il nous est arrivé une fois de prendre, pour une longue course, une de ces abominables machines ; nous y fûmes maltraité d’une manière si atroce, que nous résolûmes de ne plus employer désormais un tel moyen de transport. Les Chinois s’en accommodent ; ils sont là paisiblement assis, fumant leur pipe tout à l’aise et s’abandonnant, avec une merveilleuse élasticité, aux cahots les plus brusques, aux soubresauts les plus imprévus. Nous n’avons jamais appris que personne se fût fracassé la tête. Les cochers, n’ayant d’autre siège qu’un des brancards du timon, y conservent un équilibre imperturbable.

Pour nous résumer, tous les systèmes de locomotion usités en Chine sont ou fatigants, ou dangereux, ou ennuyeux. Il arrive même qu’ils réunissent, comme les chariots, les trois inconvénients à la fois. Les jonques mandarines sont ce que nous avons rencontré de mieux et de plus confortable. Depuis que nous étions partis de Nan-tchang-fou pour remonter le fleuve Tchang, les journées s’écoulaient avec une rapidité et un calme indicibles. Nous profitâmes de cette période de paix et de tranquillité pour recueillir nos souvenirs et rassembler les notes qui nous aident aujourd’hui à rédiger cette relation. Ce coup d’œil jeté sur toutes nos anciennes tribulations fut pour nous une source d’émotions pleines de suavité. On ne peut goûter pleinement les douceurs du repos qu’à la suite de longues fatigues. Quand le marin est entré dans le port, il aime souvent à penser aux furieuses tempêtes de l’Océan, et les extases de la félicité sont uniquement réservées par la Providence aux cœurs qui ont été broyés par les souffrances.

Ces journées de douce et paisible navigation nous procurèrent la connaissance de la littérature légère des Chinois. Notre domestique Wei-chan était un grand lecteur ; toutes les fois qu’il descendait à terre, il revenait avec une abondante provision de petites brochures, qu’il allait ensuite dévorer dans sa cabine. Ces productions éphémères des faciles pinceaux des lettrés se composent ordinairement de contes, de nouvelles, de poésies, de petits romans, de biographies des hommes illustres et des grands scélérats de l’empire, de récits merveilleux et fantastiques. Les Grecs avaient fixé le séjour des monstres et des êtres chimériques en Orient, dans les pays inconnus. Les Chinois le leur ont bien rendu : c’est toujours en Occident, par delà les grandes mers, qu’ils placent les hommes-chiens, le peuple à longues oreilles traînant jusqu’à terre, le royaume des femmes et celui dont les habitants ont un trou au milieu de la poitrine. Lorsque les mandarins de ces curieuses contrées se mettent en route, on leur passe tout bonnement un bâton à travers la poitrine, et ils s’en vont ainsi, appuyés sur les épaules de deux domestiques. Si les porteurs sont vigoureux, ils enfilent ensemble, le long d’une barre, plusieurs voyageurs. Tous ces contes sont à peu près dans le goût des aventures de Gulliver chez les Lilliputiens.

Parmi ces nombreuses brochures, il en est un certain nombre dont l’immoralité fétide et nauséabonde suinte presque à chaque page. Les Chinois aiment à repaître leur imagination de ces lectures licencieuses, qui, du reste, ne leur apprennent pas grand’chose de nouveau. Nous trouvâmes dans la collection de Wei-chan, quelques cahiers fort curieux, et que nous parcourûmes avec le plus vif intérêt. C’étaient des recueils des proverbes, des maximes et des sentences les plus populaires. Nous en fîmes quelques extraits, que nous allons reproduire ; nous pensons qu’on les lira avec plaisir, comme un spécimen du caractère et de l’esprit chinois. On en remarquera peut-être plusieurs pleins de sel et de finesse, et que la Rochefoucauld n’eût certainement pas désavoués.

« Le sage fait le bien comme il respire ; c’est sa vie.

« On peut être décent sans être sage ; mais on ne saurait être sage sans être décent.

« La décence est le teint de la vertu et le fard du vice.

« Mes livres parlent à mon esprit, mes amis à mon cœur, le le ciel à mon âme, tout le reste à mes oreilles.

« Le sage ne dit pas ce qu’il fait, mais il ne fait rien qui ne puisse être dit.

« L’attention aux petites choses est l’économie de la vertu.

« La raillerie est l’éclair de la calomnie.

« L’homme peut se courber vers la vertu ; mais la vertu ne se courbe jamais vers l’homme.

« Le repentir est le printemps des vertus.

« La vertu ne donne pas les talents, mais elle y supplée : les talents ne donnent ni ne suppléent la vertu.

« Qui trouve du plaisir dans le vice et de la peine dans la vertu est encore novice dans l’un et dans l’autre.

« On peut se passer des hommes ; mais on a besoin d’un ami.

« Le cérémonial est la fumée de l’amitié.

« Si le cœur n’est pas de moitié avec l’esprit, les pensées les plus solides ne donnent que de la lumière : voilà pourquoi la science est si peu persuavive, et la probité si éloquente.

« Le plaisir de bien faire est le seul qui ne s’use pas.

« Cultiver la vertu est la science des hommes, et renoncer à la science est la vertu des femmes.

« Il faut écouter sa femme et ne pas la croire.

« À moins d’être bête ou sourd, quel métier que celui de beau-père ! Si, avec une femme et une bru, on a encore des sœurs et des belles-sœurs, des filles et des nièces, il faut se faire craindre comme un tigre pour pouvoir y tenir.

« La mère la plus heureuse en filles est celle qui n’a que des garçons.

« L’esprit des femmes est d’argent-vif, et leur cœur est de cire.

« Les femmes les plus curieuses baissent volontiers les yeux pour être regardées.

« La langue des femmes croît de tout ce qu’elles ôtent à leurs pieds.

« Quand les hommes sont ensemble, ils s’écoutent ; les femmes et les filles se regardent.

« La fille la plus timide a du courage pour médire.

« Les beaux chemins ne vont pas loin.

« Arbre renversé par le vent avait plus de branches que de racines.

« Chien au chenil aboie à ses puces ; chien qui chasse ne les sent pas.

« Qui se laisse donner n’est pas bon à prendre.

« On chante à la cour pour boire, on boit au village pour chanter.

« Les grandes âmes ont des vouloirs ; les autres n’ont que des velléités.

« La prison est fermée jour et nuit, cependant elle est toujours pleine ; les temples sont toujours ouverts, et on n’y trouve personne.

« Toutes les erreurs n’ont qu’un temps ; après cent millions de difficultés, de subtilités, de sophismes, de tournures et de mensonges, la plus petite vérité est encore tout ce qu’elle était.

« Quel est l’homme le plus insupportable ? Celui qu’on a offensé et à qui l’on ne peut rien reprocher.

« Accueillez vos pensées comme des hôtes, et traitez vos désirs comme des enfants.

« Qui s’agite pour faire le bien en a peu fait ; qui y cherche à être vu et remarqué ne le continuera pas longtemps ; qui y met de l’humeur et du caprice le finira mal ; qui n’y vise qu’à éviter des fautes et des reproches n’y acquerra jamais de vertus.

« Un jour en vaut trois pour qui fait chaque chose en son temps.

« Moins on a d’indulgence pour soi, plus il est aisé d’en avoir beaucoup pour les autres.

« On mesure les tours par leur ombre, et les grands hommes par leurs envieux.

« II faut faire vite ce qui ne presse pas, pour faire lentement ce qui presse.

« Qui veut-procurer le bien des autres a déjà assuré le sien.

« Il en est de la cour comme de la mer, le vent qu’il fait décide de tout.

« Oh ! quel plaisir que celui de donner ! Il n’y aurait point de riches, s’ils étaient capables de le sentir.

« Les riches trouvent des parents dans les pays étrangers les plus éloignés ; les pauvres n’en trouvent pas dans le sein même de leur famille.

« On va à la gloire par le palais, à la fortune par le marché et à la vertu par les déserts.

« Les vérités qu’on aime le moins à apprendre sont celles qu’on a le plus d’intérêt à savoir.

« On pardonne tout à qui ne se pardonne rien.

« Ce sont les plus riches qui manquent de plus de choses.

« Quel est le plus grand menteur ? Celui qui parle le plus de soi.

« II ne faut pas employer ceux qu’on soupçonne, ni soupçonner ceux qu’on emploie.

« Un sot ne s’admire jamais tant que lorsqu’il a fait quelque sottise.

« Quand une chanson donne de la célébrité, la vertu n’en donne guère.

« On n’a jamais tant besoin de son esprit que lorsqu’on a affaire à un sot.

« Tout est perdu quand le peuple craint moins la mort que la misère. »

Après quinze jours d’excellente navigation, nous parvînmes au pied de la montagne Meï-ling. Nous dîmes adieu à notre jonque mandarine, et nous rentrâmes dans nos palanquins. Au soleil levant, nous commençâmes à gravir les flancs âpres et escarpés du Meï-ling. Il y a plusieurs chemins, mais on ne se donne pas la peine de choisir ; presque tous présentent à peu près les mêmes difficultés. Cette multiplicité de sentiers vient du nombre considérable de voyageurs et de portefaix qui sont obligés de franchir cette montagne. C’est, en effet, le seul passage pour toutes les marchandises que le commerce de Canton déverse continuellement dans les provinces intérieures de l’empire. On ne peut voir, sans éprouver un serrement de cœur, tous ces malheureux chargés d’énormes fardeaux, se traîner péniblement sur ces routes tortueuses et presque perpendiculaires. Ceux que la misère condamne à ces travaux forcés vivent, dit-on, peu de temps. Cependant nous remarquâmes parmi ces longues files de portefaix quelques vieillards courbés sous leur charge, et pouvant à peine soutenir leur marche chancelante. De distance en distance, on rencontre des hangars en bambou, où les voyageurs vont se mettre un peu à l’ombre, boire quelques tasses de thé et fumer une pipe de tabac pour se donner un peu de courage.

Nous arrivâmes vers midi au sommet de la montagne. On y voit une sorte d’arc de triomphe, en forme d’un immense portail ; d’un côté finit la province de Kiang-si et de l’autre commence celle de Canton. Nous éprouvâmes comme une commotion involontaire, lorsque nous eûmes franchi cette porte, car nous mettions enfin le pied dans cette province qui communique directement avec l’Europe. Il nous semblait que nous étions seulement à quelques pas de Canton ; or, Canton c’était pour nous l’Europe, c’était la France, la patrie avec. les plus chers souvenirs du cœur ! nous descendîmes la montagne Meï-ling avec lenteur et précaution, pour ne pas nous briser contre les rochers, dont la route était parsemée, et nous arrivâmes sur le soir à Nan-hioung. Cette ville est célèbre par ses entrepôts et son vaste port, où se rendent toutes les jonques qui remontent la rivière de Canton. Nous allâmes loger sur le quai, dans un vaste et magnifique palais communal. Ces derniers quinze jours de navigation nous avaient été si favorables, que nous nous empressâmes d’exprimer au préfet de la ville notre désir de descendre encore sur une jonque mandarine le fleuve de Canton.

Le lendemain tout fut promptement réglé conformément à notre pétition. Cependant il fut décidé que nous passerions la journée à Nan-hioung, afin de donner aux capitaines des jonques le temps de faire leurs préparatifs. Nous dînâmes, en grande cérémonie, avec les principaux fonctionnaires, qui nous firent une courtoisie à laquelle nous étions loin de nous attendre. Aussitôt que nous fûmes levés de table, nous fûmes invités à aller fumer et prendre le thé dans une vaste cour, sous l’épais feuillage d’une allée de grands arbres. Il y avait alors à Nan-hioung une célèbre troupe d’acrobates ; et le préfet de la ville avait eu la pensée de nous faire donner une représentation. Quand nous entrâmes dans la cour avec les mandarins, nous fûmes accueillis par une musique bruyante et d’une harmonie très-équivoque ; déjà les cordes étaient tendues, et les artistes ne tardèrent pas à exécuter leurs évolutions. Les Chinois sont très habiles danseurs de corde ; on conçoit que des hommes dont les membres sont doués de tant d’élasticité et de souplesse doivent nécessairement réussir dans ce genre d’exercices. On distinguait dans cette troupe d’acrobates deux femmes qui, malgré leurs incroyables petits pieds de chèvre, voltigeaient sur la corde avec une agilité qui tenait du prodige.

Quoiqu’il soit interdit aux femmes de monter sur le théâtre pour y jouer des rôles, les usages chinois leur permettent de danser sur la corde et de figurer dans les exercices d’équitation. Elles se montrent, en général, beaucoup plus aptes et plus habiles que les hommes pour ces sortes de représentations. Il y a, dans le nord de la Chine, des hippodromes ambulants, et ce sont toujours les femmes qui excellent dans l’art de conduire les chevaux, et qui montrent le plus d’adresse pour exécuter les tours les plus difficiles. On ne comprend pas comment elles peuvent se tenir debout sur un pied, pirouetter, passer en des cerceaux et cabrioler, pendant que le cheval galope et bondit dans la lice.

La mode des petits pieds est générale en Chine, et remonte, dit-on, à la plus haute antiquité. Les Européens aiment assez à se persuader que les Chinois, cédant à l’exagération d’un sentiment très-avouable, ont inventé cet usage, afin de tenir les femmes recluses dans l’intérieur de leur maison, et de les empêcher de se répandre au dehors. Quoique la jalousie puisse trouver son compte dans cette étrange et barbare mutilation, nous ne croyons pas cependant qu’on doive lui en attribuer l’invention. Elle s’est introduite insensiblement et sans propos délibéré, comme cela se pratique, du reste, pour toutes les modes. On prétend que, dans l’antiquité, une princesse excita l’attention de tout le monde par la délicate exiguïté de ses pieds. Comme elle était, d’ailleurs, douée des qualités les plus remarquables, elle donna le ton à la fashion chinoise, et les dames de la capitale ne tardèrent pas à en faire le type de l’élégance et du bon goût. L’admiration pour les petits pieds fit des progrès rapides, et il fut admis qu’on avait enfin trouvé le critérium de la beauté ; et, comme il arrive toujours qu’on se passionne pour les futilités nouvelles, les Chinoises cherchèrent, par tous les moyens imaginables, à se mettre à la mode. Celles qui étaient déjà d’un âge rassis eurent beau user d’entraves et de moyens de compression, il leur fut impossible de supprimer les développements légitimes de la nature, et de donner à leur base la tournure mignonne tant désirée. Les plus jeunes eurent la consolation d’obtenir quelques succès ; mais vagues, assez médiocres et de peu de durée. Il n’était réservé qu’à la génération suivante d’assurer complètement le triomphe des petits pieds. Les mères les plus dévouées à la mode nouvelle ne manquaient pas, s’il leur naissait une fille, de serrer et de comprimer, avec des bandelettes, les pieds de ces pauvres petites créatures, afin d’empêcher tout développement. Les résultats d’une pareille méthode ayant paru satisfaisants, elle fut généralement admise dans tout l’empire.

Les femmes chinoises, les riches comme les pauvres, celles des villes et celles de la campagne, sont donc toutes estropiées ; elles n’ont, en quelque sorte, à l’extrémité de leurs jambes, que d’informes moignons, toujours enveloppés de bandelettes, et d’où la vie s’est retirée. Elles chaussent de petites bottines très-gracieuses et richement brodées ; c’est là-dessus qu’elles se soutiennent en se balançant presque continuellement. Leur démarche a quelque chose de sautillant, et ressemble beaucoup à celle des Basques lorsqu’ils sont montés sur des échasses.

Les femmes chinoises, avec leurs petits pieds de chèvre, n’éprouvent pas pour marcher autant de difficulté qu’on se l’imagine. Comme elles y sont habituées dès leur naissance, elles n’ont pas plus d’embarras que certains boiteux qu’on voit souvent courir avec assez d’agilité. Lorsqu’on les rencontre dans les rues, on dirait, à leurs petits pas chancelants, qu’elles peuvent à peine se soutenir ; mais c’est là quelquefois une affectation et une manière de se donner de la grâce. Elles sont, en général, si peu embarrassées, que, si elles pensent n’être pas vues, elles courent, sautent et folâtrent avec une admirable aisance. L’exercice favori des jeunes filles chinoises est le jeu de volant ; mais, au lieu de se servir de raquettes, c’est avec le revers de leur petit brodequin qu’elles reçoivent et se renvoient mutuellement le volant. Elles sont donc toujours à cloche-pied, et, comme il leur arrive de passer des journées entières à ce jeu, il est permis de présumer que leurs moignons ne leur causent ni beaucoup de douleur ni une grande fatigue.

Tous les habitants du Céleste Empire raffolent des petits pieds des femmes. Les jeunes filles qui, dans leur enfance, ne les ont pas eus serrés, trouvent très-difficilement à se marier. Aussi les mères ne manquent-elles pas de porter sur ce point toute leur sollicitude. Les femmes tartares mantchoues ont conservé l’usage des grands pieds ; mais les mœurs du pays conquis ont eu sur elles une telle influence, que, pour se donner une démarche à la mode, elles ont inventé des souliers dont la semelle extrêmement élevée se termine en cône. Elles vont ainsi d’une manière peut-être plus chancelante encore que les femmes chinoises.

Cette mode des petits pieds est, sans contredit, barbare, ridicule et nuisible au développement des forces physiques ; mais comment porter remède à cette déplorable habitude ? C’est la mode ! et qui oserait se soustraire à son empire ? Les Européens, d’ailleurs, ont-ils bien le droit de censurer les Chinois avec tant d’amertume sur un point si délicat ? Eux-mêmes ne prisent-ils donc pas aussi un peu les petits pieds ? Ne se résignent-ils pas tous les jours à porter des chaussures d’une largeur insuffisante et qui leur font subir d’atroces douleurs ? Que répondraient les femmes chinoises, si l’on venait un jour leur dire que la beauté consiste non pas à avoir des pieds imperceptibles, mais une taille insaisissable, et qu’il vaut infiniment mieux avoir le corsage d’une guêpe que des pieds de chèvre ? … Qui sait ? Les Chinoises et les Européennes, se feraient peut-être de mutuelles concessions, et finiraient par adopter les deux modes à la fois. Sous prétexte d’ajouter quelque chose à leur beauté, elles ne craindraient pas de réformer complètement l’œuvre du Créateur.

La représentation que nous donnèrent les acrobates de Nan-hioung dura presque toute la soirée. Les manœuvres furent très-divertissantes ; mais nous ne pûmes y donner qu’une médiocre attention. La pensée que, dans quelques jours, nous serions arrivés à Macao, nous préoccupait sans cesse et nous causait de trop vives émotions pour qu’il nous fût permis d’accorder une attention soutenue à l’habileté des danseurs de corde.

Le lendemain matin nous nous embarquâmes sur des jonques construites et ornées dans le goût de celles qui nous avaient portés jusqu’à la montagne Meï-ling. Ce qui nous restait à faire de notre si long et si pénible voyage n’était plus qu’une promenade. Nous n’avions, en quelque sorte, qu’à nous laisser entraîner par le courant de l’eau, pour arriver en paix à Canton. Aussitôt qu’on eut levé l’ancre et que nous vîmes notre jonque fuir rapidement le long du rivage, notre âme fut tout à coup pénétrée d’une suave mélancolie. Nous nous souvenions qu’en 1840 nous avions pénétré dans l’empire en remontant ce même fleuve. Voici ce que nous écrivions, à cette époque, à un de nos bons amis de France, en lui racontant notre départ de Canton et notre première introduction en Chine. Notre lettre était datée d’une chrétienté peu éloignée de la montagne Meï-ling.

« Vers six heures du soir, on me fit la toilette à la chinoise ; on me rasa les cheveux, à l’exception de ceux que je laissais croître, depuis bientôt deux ans, au sommet de la tête ; on leur ajusta une chevelure étrangère, on tressa le tout et je me trouvai en possession d’une queue magnifique qui descendait jusqu’aux jarrets. Mon teint, pas déjà trop blanc, comme vous le savez, fut encore artificiellement rembruni par une couleur jaunâtre. Mes sourcils furent découpés à la manière du pays ; de longues et épaisses moustaches, que je cultivais depuis longtemps, dissimulaient la tournure européenne de mon nez ; enfin les habits chinois vinrent compléter la contrefaçon…

« Quand la nuit fut close, nous nous dirigeâmes solennellement vers la jonque qui devait, en remontant la rivière de Canton, nous conduire jusqu’à Nan-hioung, aux confins de la province de Kiang-si. Un grand gaillard de Chinois, monté sur son long système de jambes, ouvrait la marche ; un de nos courriers le suivait de près ; je suivais le courrier et derrière moi venait un séminariste chinois, destiné à la mission de Kiang-si. Nous formions ainsi, à nous quatre, comme un fil conducteur qui devait nous diriger dans ce grand labyrinthe qu’on appelle Canton.

« Cette ville, telle que j’ai pu l’entrevoir, m’a produit l’effet d’un immense guet-apens. Ses rues sont malpropres, étroites, tortueuses et façonnées en tire-bouchon. On dirait qu’il n’est pas vrai pour ses habitants, comme pour tout le monde, que la ligne droite soit le plus court chemin pour aller d’un endroit à un autre. Maintenant, si, dans toutes ces rues capricieuses, si, à la face de toutes ces maisons bizarrement découpées, vous jetez avec profusion de petites lanternes et des lanternes monstres, des lanternes de toutes les formes, ornées de caractères chinois de toutes les couleurs, vous aurez une idée de Canton vu à la hâte à la lueur des fallots.

« Parmi cette immense population qui sillonnait en tout sens ces rues nombreuses, notre grande affaire, à nous, était de ne pas nous perdre mutuellement de vue et de ne pas rompre la chaîne qui nous conduisait ; elle fut brisée ! Au détour d’une ruelle obscure, le courrier échelonné devant moi ne vit plus le Chinois qui ouvrait la marche, et qui seul connaissait le chemin. Une fois disparu, ouïe chercher ? La rue que nous suivions se terminait en patte d’oie, et nous nu savions par où nous avait échappé notre conducteur. Notre perplexité fut grande, nous criâmes, nous appelames notre guide de tous côtés ; la Providence nous le rendit enfin. Il s’était aperçu que personne ne le suivait, et, revenant alors sur ses pas, il nous avait retrouvés à l’endroit même où il nous avait perdus. Nous reprîmes gaiement notre route, et nous entrâmes enfin dans la jonque, en bénissant le Seigneur du fond de l’âme. Les bateliers n’ayant pas encore terminé leurs préparatifs, nous ne pûmes partir que le lendemain. Nous passâmes donc la nuit sur le fleuve, en face de la ville, et, pour ainsi dire, à la barbe du vice-roi[1] » .

« La rivière de Canton, pendant la nuit, est, en vérité, ce que j’ai vu de plus fantastique. On peut dire qu’elle est presque aussi peuplée que la ville. L’eau est couverte d’une quantité prodigieuse de barques de toutes les dimensions et d’une variété impossible à décrire. La plupart affectent la forme de divers poissons, et il va sans dire que les Chinois ont choisi pour modèles les plus bizarres et les plus singuliers. Il en est qui sont construites comme des maisons, et celles-là ont une réputation assez équivoque ; toutes sont richement ornées ; quelques-unes resplendissent de dorures, d’autres sont sculptées avec élégance, dentelées et comme percées à jour, à la façon des boiseries de nos vieilles cathédrales. Toutes ces habitations flottantes, entourées de jolies lanternes, se meuvent et se croisent sans cesse, sans jamais s’embarrasser les unes les autres. C’est vraiment admirable ! On voit bien que c’est une population aquatique, une population qui naît, vit et meurt sur l’eau. Chacun trouve sur la rivière ce qui est nécessaire à sa subsistance. Durant la nuit, je m’amusai longtemps à voir passer et repasser devant notre jonque foule de petites embarcations, qui n’étaient autre chose que des boutiques d’approvisionnement, des bazars en miniature. On y vendait des potages, des poissons frits, du riz, des gâteaux, des fruits, etc. ; enfin, pour compléter cette fantasmagorie, ajoutez le bruit continuel du tam-tam et les détonations incessantes des pétards.

« Le lendemain mercredi, nous partîmes de grand matin, le cœur plein d’espoir. Notre petite barque a nous convenait à ravir ; l’équipage était peu nombreux ; trois jeunes gens nous servaient de matelots, et leur vieille mère, assise au gouvernail, faisait l’office de pilote. Ces jeunes gens nous paraissaient d’une précieuse simplicité, et déjà nous disions tout doucement entre nous : Voilà qui va bien, ces candides matelots n’auront pas la malice de nous soupçonner.

« Le Tigre ne m’a paru offrir sur ses bords rien de bien remarquable. Il serpente et se traîne ordinairement à travers une longue chaîne de montagnes ; et, lorsque son lit peu profond n’est pas strictement encaissé dans de hautes roches taillées à pic, il laisse de côté et d’autre, sur les deux rives, des plaines plus ou moins étendues d’un sable fin et blanchâtre. Quelques champs de riz et de froment, de riches plantations de bambous et de saules pleureurs, beaucoup de hautes collines, la plupart stériles et décharnées, quelques-unes offrant pour toute parure, sur une légère couche de terre rouge, de rares bouquets de pins et une herbe desséchée que broutent nonchalamment de grands troupeaux de buffles ; voilà ce qu’on rencontre le plus souvent en remontant son cours. En plusieurs endroits, on voit d’énormes masses de pierres calcaires qu’on dirait taillées de main d’homme, depuis la base jusqu’au sommet, ou coupées en deux pour ouvrir un lit à la rivière. J’ai demandé aux Chinois d’où venaient ces singularités. La question ne les a pas embarrassés le moins du monde. — C’est le grand empereur Yao, m’ont-ils répondu, qui, aidé de son premier ministre Chun, a fait partager ces montagnes, pour faciliter l’écoulement des eaux, après la grande inondation. Vous savez, mon cher ami, que, d’après la chronologie chinoise, cette grande inondation correspond au temps du déluge de Noé.

« Une de ces rives, qui s’élevait perpendiculairement comme une muraille colossale d’un seul bloc, était enrichie, par un surcroît, d’un phénomène que je fus longtemps à comprendre. On voyait, à une grande hauteur, deux espèces de galeries creusées dans le rocher. Sur ces galeries apparaissaient comme des figures humaines, qui semblaient se mouvoir parmi d’innombrables lumières ; de temps en temps des matières enflammées en descendaient et venaient s’éteindre dans le fleuve. Notre jonque approcha, et alors nous vîmes amarrées au pied de la colline une foule de petites nacelles remplies de passagers. Cet endroit n’était autre chose qu’un célèbre pèlerinage du diable. Ceux qui venaient y pratiquer leurs superstitions passaient de leurs barques dans un souterrain, puis montaient, par un escalier creusé dans l’intérieur de la montagne, jusqu’aux galeries supérieures. Là se trouvent les idoles privilégiées qui attirent de fort loin un si grand nombre de pèlerins[2] » .

En parcourant de nouveau cette rivière, à six années d’intervalle, nous aimions à rappeler nos impressions d’autrefois, et à contempler ces sites qui avaient frappé nos regards à l’époque de notre entrée en Chine ; nous revîmes avec émotion ces montagnes agrestes, qui forment comme une digue naturelle aux eaux du Tigre, cette pagode creusée dans la roche vive, et ces douanes échelonnées sur le rivage, qui, lors de notre premier passage, nous avaient causé tant de tourments. À mesure que nous avancions, le lit du fleuve s’élargissait, et les jonques cantonnaises, qui remontaient le courant de l’eau, devenaient plus nombreuses. Le bruit des avirons et le chant grêle et nasillard des matelots remplissaient l’air d’une sauvage et mélancolique harmonie, que nous écoutions avec un sentiment vague de tristesse et de bonheur. Il nous semblait que nous pénétrions pour la première fois dans l’Empire Céleste, et que nous venions de dire adieu pour toujours à la colonie européenne de Canton et de Macao… Nous allions au contraire la revoir !

Le sixième jour après notre départ de Nan-hioung, le Tigre avait cessé de rouler ses eaux bleuâtres à travers les montagnes, et nous entrions dans une vaste plaine richement cultivée. De temps en temps nous sentions dans les airs des émanations fortes et vivifiantes qui semblaient nous dilater la poitrine. C’était l’odeur de la mer ; Canton n’était pas éloigné. Debout, immobile sur le pont de la jonque, les yeux fixés en avant avec anxiété, nous éprouvions déjà ces légers frissons qui précèdent toujours les fortes émotions du retour, après une longue absence. Les derniers rayons du soleil achevaient de s’éteindre à l’horizon, lorsque nous aperçûmes comme une immense forêt dépouillée de feuillage et de branches, et ne conservant que le tronc de ses grands arbres. Le courant, la brise et la marée nous poussaient avec rapidité dans la rade de Canton. Parmi ces mâts innombrables de jonques chinoises, nous en remarquâmes quelques-unes plus élevées que les autres. La structure particulière de leurs vergues nous fit éprouver un subit tressaillement, et nos yeux se mouillèrent de larmes. Bientôt nous vîmes se dessiner, au milieu des barques cantonnaises, les formes grandioses et imposantes d’un bateau à vapeur et de plusieurs navires de la compagnie des Indes. Parmi les banderoles de toutes couleurs qui s’agitaient dans les airs, nous distinguâmes les pavillons des États-Unis, de l’Angleterre et du Portugal… Celui de la France n’y était pas ! Mais, quand on se trouve aux extrémités du monde, sur une terre inhospitalière, en Chine enfin, il semble que tous les peuples de l’Occident ne forment qu’une seule et grande famille. La simple vue d’un pavillon européen l’ait battre le cœur ; car il réveille tous les souvenirs de la patrie.

En traversant le port de Canton sur notre jonque mandarine, nos yeux cherchaient avec une avide curiosité tout ce qui n’était pas Chinois. Nous longeâmes les flancs d’un brick anglais, et nous ne pouvions nous rassasier de contempler ces matelots en petit chapeau ciré, qui, rangés en file contre les bastingages, nous regardaient passer, sans se douter assurément qu’ils avaient sous les yeux deux Frenchmen tout récemment descendus du plateau de la haute Asie. Ils devaient probablement s’abandonner à de fort amusantes observations sur nos allures chinoises, pendant que nous étions à nous extasier sur leurs étonnantes physionomies. Ces figures rubicondes avec des yeux bleus, un long nez et des cheveux blonds ; ces habits étriqués et, en quelque sorte, collés sur les membres, tout cela nous paraissait prodigieusement drôle. Une gracieuse embarcation peinte en vert et recouverte d’une tente de toile blanche, passa à côté de nous. Il y avait dedans trois gentlemen qui, le cigare à la bouche, se donnaient le charme et les douceurs d’une promenade aquatique. Rien de plus grotesque, pour des yeux asiatiques, que leur accoutrement. Ils étaient en chapeau noir, en pantalon blanc, gilet blanc et jaquette blanche. Un Thibétain eût éclaté de rire, en voyant ces figures sans barbe et sans moustaches, mais, en revanche, ayant sur chaque joue un gros paquet de poil rouge tout frisé. Nous comprîmes alors combien les Européens devaient paraître ridicules dans les pays qui n’ont aucune connaissance de leurs usages et de leurs modes.

Après mille circuits dans ce vaste port, nous abordâmes à un petit débarcadère. Un mandarin nous y attendait. On nous fit entrer dans des palanquins, et nous fûmes transportés au pas de course, au centre de la ville dans la maison particulière d’un fonctionnaire civil de rang inférieur. Enfin nous étions donc arrivés à Canton ; c’était au mois d’octobre 1846, six mois après notre départ de Lha-ssa. Lorsque nous quittâmes la capitale du Thibet, il nous semblait que nous n’arriverions pas au terme du voyage que nous entreprenions, tant la route était longue et semée d’écueils de tout genre. Selon toutes les probabilités humaines, nous devions périr de fatigue et de misère. Mais la Providence ne nous abandonna jamais, et nous conduisit presque miraculeusement jusqu’au bout, au milieu des dangers dont nous étions sans cesse environnés. Aussitôt que nous fûmes entrés dans les appartements qu’on nous avait assignés, nous tombâmes à genoux et nous rendîmes grâces à Dieu pour tous les bienfaits qu’il nous avait si libéralement prodigués, durant ces laborieuses courses, entreprises pour glorifier son nom et étendre son royaume sur la terre. Peu de temps après notre arrivée à Canton, nous reçûmes la visite d’un long Chinois, qui se présenta on qualité d’interprète officiel de l’administration. Après nous avoir débité, du mieux qu’il put, tout ce qu’il savait d’anglais, de français, de portugais et d’espagnol, nous lui dîmes que, s’il voulait bien se donner la peine de parler chinois, les affaires iraient plus rondement. Il ne voulut jamais s’y déterminer. Sous prétexte qu’il était interprète, le malheureux s’obstinait à jargonner un langage inintelligible. Nous lui demandâmes si M. van Bazel, consul néerlandais, se trouvait à Canton. — Yes, yes, signor, nous répondit-il. —Dans ce cas nous allons lui écrire une lettre, et nous te prierons de la lui faire parvenir immédiatement.

Nous connaissions depuis longtemps M. van Bazel, et nous savions combien il avait toujours été plein de dévouement et de sympathie pour les missionnaires catholiques. Nous le priâmes de nous envoyer des journaux ; car nous étions privés de nouvelles d’Europe depuis plus de trois ans. L’interprète partit et ne tarda pas à revenir avec un portefaix chargé d’un énorme ballot de gazettes anglaises. Le consul de Hollande avait eu l’amabilité de joindre à son envoi quelques bouteilles de vin de Bordeaux, pour nous retremper, disait-il, dans les souvenirs de la patrie. Nous passâmes la nuit tout entière à fouiller dans cet amas incohérent de nouvelles qui se trouvaient entassées au milieu de notre chambre. En tête d’un des premiers journaux que le hasard nous mit entre les mains, nous lûmes un article des plus curieux. En voici la traduction : Nous avons reçu dernièrement la nouvelle de la mort lamentable de deux pères de la mission de la Tartarie mongole… »

Après un court aperçu sur les pays tartares, l’auteur de l’article poursuit ainsi : « Un lazariste français nommé Huc arriva, il y a environ trois ans, chez quelques familles chinoises établies dans la vallée des Eaux-Noires, à environ deux cents lieues de marche de la grande muraille. Un autre lazariste[3], dont le nom m’est inconnu, se joignit à lui dans le dessein de former une mission parmi les bouddhistes mongols. Ils étudièrent la langue tartare avec les lamas des monastères voisins ; il paraît qu’ils ont été pris pour des lamas étrangers, et qu’ils ont été traités avec amitié, surtout par les bouddhistes qui sont très-ignorants, et qui prenaient le latin de leur bréviaire pour du sanscrit, qu’ils ne comprennent pas, mais pour lequel ils ont une vénération secrète, parce que les rites de leurs livres religieux, en mongol traduit du sanscrit, sont imprimés en encre rouge.

« Quand les missionnaires se crurent suffisamment instruits dans la langue, ils s’avancèrent dans l’intérieur, avec l’intention de commencer leur œuvre de conversion. Depuis cette époque, on ne reçut d’eux que quelques nouvelles incertaines ; mais, en mai dernier, du fond de la Tartarie mongole, on apprit qu’ils avaient été attachés à la queue de chevaux et traînés ainsi jusqu’à la mort. Les causes réelles de cet événement ne sont pas encore connues. »

Un tel article, comme on doit le penser, nous étonna un peu, et nous nous crûmes le droit d’en contester la complète exactitude. Cependant tous ces détails se trouvaient si bien arrangés, que l’ensemble portait le cachet de la vraisemblance. Il ne fallait rien moins que notre retour pour en faire accepter la réfutation.

Le lendemain nous eûmes, de très-bonne heure, une séance d’apparat, où étaient réunis quelques hauts dignitaires de Canton et les mandarins qui nous avaient accompagnés depuis la capitale du Kiang-si. Notre voyage étant terminé, nous pensâmes qu’il serait convenable de rendre publiquement nos comptes à l’administration chinoise. Nous dîmes donc à notre domestique Wei-chan d’apporter tout l’argent que nous avions économisé depuis notre départ de Nan-tchang-fou. Il y en avait un tas si énorme, que les yeux des assistants en devinrent tout flamboyants. — Voilà, dîmes-nous, une somme considérable. D’après les ordres du gouverneur du Kiang-si, toutes les villes par où nous avons passé ont dû payer un impôt pour notre entretien. Notre conscience nous a interdit toute dépense inutile. Maintenant, il faut que cet argent revienne à ceux à qui il appartient. S’il est à vous, dîmes-nous aux fonctionnaires de la ville de Canton, prenez-le. — Ceux-ci protestèrent avec énergie qu’ils n’avaient aucun titre pour accepter cette somme. Les mandarins de l’escorte en firent autant ; chacun étala un désintéressement vraiment exemplaire, et tous déclarèrent, à l’unanimité, que cette somme nous ayant été légalement allouée, elle nous appartenait. Les missionnaires, répondîmes-nous, ne quittent pas leur patrie pour aller amasser des richesses dans les pays étrangers. Votre gouvernement nous ayant forcés de quitter le Thibet et nous ayant fait escorter malgré nous jusqu’à Canton, nous avons dû voyager à ses frais. Aujourd’hui que nous allons sortir de l’empire, nous ne voulons pas en emporter une seule sapèque. Puisque personne ne peut réclamer la propriété de cet argent, nous demandons qu’il soit alloué à notre domestique. Quelqu’un s’oppose-t-il à notre proposition ? — Le conseil ayant applaudi à nos paroles, nous dîmes à Wei-chan que ce petit trésor lui appartenait, et de peur que, plus tard, il ne prît fantaisie aux mandarins de s’en emparer, nous lui conseillâmes de l’emporter aussitôt et de le placer en lieu sûr. Weichan se mit à l’œuvre avec empressement, prit tout l’argent et partit Depuis nous ne l’avons plus revu.

Le commissaire impérial Ky-yn[4] était encore, à cette époque, vice-roi de la province de Canton. Il nous fit offrir une jonque pour nous conduire le jour même à Macao ; mais, ayant exprimé le désir de nous arrêter quelque temps à Canton, où nous avions des amis européens, nous fûmes conduits, sur notre demande, à la factorerie hollandaise. L’excellent M. van Bazel expédia un reçu au vice-roi, et dès ce moment furent terminées nos relations officielles avec les autorités chinoises.

Deux jours après, nous avions pressé dans nos bras nos confrères et nos anciens amis de Macao. Nous fûmes longtemps au milieu d’eux comme des hommes qui s’éveillent tout à coup après une longue et profonde léthargie. Nous étions tout étonnés de ne plus voir autour de nous des physionomies thibétaines, tartares et chinoises, et de n’entendre plus résonner à nos oreilles que cette belle langue maternelle dont les accents harmonieux faisaient vibrer toutes les fibres de notre âme et nous arrachaient de si douces larmes. La France était encore bien loin ; et pourtant nous l’avions, pour ainsi dire, retrouvée tout entière. Il y avait alors en rade une corvette française, la Victorieuse. Nous aimions à nous rendre sur les bords de la mer pour voir flotter son pavillon ; et, lorsque nous allions visiter notre petite France, car c’est ainsi que nous nommions la corvette, il nous semblait respirer l’air de la patrie et vivre au milieu de son atmosphère.

Un mois après notre arrivée à Macao, M. Gabet, oubliant ses infirmités et ses souffrances, et n’écoutant que son dévouement, monta sur un navire et partit pour l’Europe. Il avait à cœur d’exciter le zèle et la charité des catholiques en faveur de ces peuplades intéressantes de la Tartarie et du Thibet, pour le salut desquelles il eût si volontiers donné sa vie. Nous espérions bientôt revoir ce compagnon de nos fatigues, cet ami dont l’existence s’était, en quelque sorte, identifiée avec la nôtre. Mais telle n’était pas la volonté de Dieu. Un jour nous apprîmes la désolante nouvelle que cet infatigable et courageux missionnaire avait rendu le dernier soupir sur les côtes du Brésil. Pendant que nous étions parmi les neiges de la haute Asie et que nous cherchions avec tant de sollicitude à rappeler la chaleur dans les membres glacés de notre ami, nous étions bien loin de penser que Dieu avait marqué son tombeau sur les rivages brillants de l’Amérique du Sud.

Pour nous, après un assez long séjour à Macao, nous reprîmes la route de Péking, et nous parcourûmes la Chine pour la troisième fois. Nous avons dit dans nos Souvenirs de voyage comment le délabrement de notre santé nous avait forcé de rentrer en France, après avoir visité, sur notre route, l’Inde, l’Egypte, la Palestine et la Syrie.

Nous nous étions embarqué pour la Chine au commencement de l’année 1838. Il nous fut donné de revoir la patrie en 1852. C’était au mois de juin, à l’époque de nos ravissantes solennités de la Fête-Dieu. La ville de Marseille présentait alors un spectacle qui ne s’effacera jamais de notre souvenir. Mon Dieu ! que nous la trouvâmes belle notre France catholique, et bien digne de la prédilection et de l’amour de tous ses enfants ! …. Que le Seigneur soit à jamais béni de nous avoir permis d’endurer quelques souffrances parmi les nations étrangères, puisqu’il nous réservait un bonheur que nul homme peut-être n’a ressenti et que ne saurait exprimer notre langage si pâle et si décoloré ! …

FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.

  1. Ce vice-roi était précisément Ki-chan. Nous ne pensions pas alors qu’un jour nous ferions connaissance avec lui dans la capitale du Thibet.
  2. Annales de la propagation de la foi, n° 88, p. 212 et suiv.
  3. M. Gabet.
  4. C’était le même qui avait reçu l’ambassadeur M. de Lagrenée.