L’Empire du Brésil et la société brésilienne en 1850

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L’empire du Brésil et la société brésilienne en 1850
Emile Adet


L'EMPIRE DU BRESIL


ET


LA SOCIETE BRESILIENNE EN 1850.




I

Le Brésil est, après les États-Unis, la puissance la plus régulièrement organisée du Nouveau-Monde. La France connaît-elle bien cependant ce jeune empire ? Avons-nous une idée exacte des ressources variées, des élémens de prospérité qu’il renferme, et auxquels l’émigration européenne, qui de plus en plus se porte vers l’Amérique, semble promettre un si rapide développement ? Les voyageurs français qui, à de longs intervalles, ont parcouru le Brésil pouvaient-ils donc en quelques mois observer autrement qu’à la surface, et non toujours sans malveillance, une société qui se dérobe avec un soin jaloux à leur curiosité ? Non sans doute, et pourquoi s’étonner que l’on juge sévèrement un pays où l’étranger ne voit souvent tomber qu’après plusieurs années de séjour les barrières qui le séparent des familles et qui l’empêchent de pénétrer dans l’intimité des habitans ? C’est à celui qui a pu surmonter, ces obstacles, multipliés par une défiance peut-être légitime, qu’il appartient de chercher à répandre quelque lumière sur un monde si peu accessible et pourtant si digne d’attention. Il y aurait quelque intérêt de nouveauté dans un tableau où l’on réunirait les traits principaux de la population gouvernée aujourd’hui par dom Pedro II, en essayant de préciser le rôle que ses qualités morales lui assignent vis-à-vis de l’Amérique du Sud, et que ses intérêts politiques l’appellent à prendre vis-à-vis de l’Europe.

La population du Brésil, — si même l’on y comprend les étrangers, les esclaves et les Indiens, — ne s’élève qu’à six millions d’ames disséminées sur une superficie de cent vingt-neuf mille deux cent quatre-vingt-quinze mètre géographiques carrés. Le portugais est la seule langue parlée d’une frontière à l’autre de l’empire. Cependant cette communauté de langage n’efface pas les différences notables que l’on remarque entre les divers élémens de la société, brésilienne. Au sud de Rio de Janeiro, on rencontre dans les provinces de Rio- Grande et de Saint-Paul des populations qui ont quelque peu hérité de l’esprit belliqueux des premiers colons européens. Ces populations passent pour les plus remuantes du Brésil. Au nord de la capitale, les habitans de la province de Minas rappellent les races courageuses de Rio-Grande ; énergiques et robustes, ils se consacrent à l’élève du bétail. Les Pernambucains sont d’humeur très mobile, doux, obligeans et serviables, mais susceptibles à l’excès sur point d’honneur, l’esprit révolutionnaire les domine et les égare trop souvent. Chez les peuples de Bahia et de Maranham, plus voisins de la ligne équinoxiale, l’indolence du créole est compensée par d’heureuses facultés d’application qu’attestent des progrès lents, mais sûrs, dans l’ordre des travaux intellectuels. À Rio, toutes les nuances se mêlent, se confondent un peu, et le caractère national y prévaut sur les différences provinciales. On est frappé d’ailleurs, quand on embrasse d’un premier coup d’œil l’ensemble des populations du Brésil, d’un trait commun aux habitans de chaque province, d’un sentiment que rien encore n’a altéré parmi eux : c’est le sentiment religieux. Il serait difficile de rencontrer un seul Brésilien qui mît en doute l’existence de Dieu et l’immortalité de l’ame. Ce sentiment n’a rien de bien élevé sans doute ; il est aisé d’apercevoir dans les cérémonies où il se révèle quelque chose de mondain et de factice ; mais il n’en est pas moins sincère, et il faut le noter comme un de ces caractères saillans du génie national dont le voyageur, à ses premiers pas en pays étranger, est forcé de tenir compte.

C’est à Rio de Janeiro qu’on peut surtout observer les Brésiliens dans leur vie privée comme dans leur vie publique. Rio de Janeiro compte aujourd’hui près de deux cent cinquante mille habitans. À l’extérieur, la capitale du Brésil est une ville d’assez majestueuse apparence, bien que d’architecture un peu lourde. Les églises, en assez grand nombre, n’affectent pas, comme la plupart de celles d’Amérique, les gracieuses formes de la renaissance c’est le style borrominesque, — c’est-à-dire le style des plus mauvais temps de la décadence italienne, — qui les marque presque toutes de sa froide et prétentieuse empreinte. En somme, les édifices de Rio n’offrent, au point de vue de l’art, qu’un médiocre intérêt. Quant aux environs de la ville, à part quelques sites pittoresques et les gracieux paysages des îles de la baie, ce n’est point là que se révèle dans toute sa grandeur la nature brésilienne. Après quelques jours d’excursions, l’étranger en sait autant sur les curiosités de la capitale de l’empire que les habitans eux-mêmes, et son attention se détourne alors bien vite des objets extérieurs pour se reporter sur la population. Une société qui se forme à la vie publique, qui travaille courageusement à concilier ses anciennes mœurs avec des institutions nouvelles ; c’est toujours un curieux spectacle, mais qui sur ce sol vierge emprunte comme un prestige de plus au charme singulier des lieux et du climat.

Un des principaux centres de la vie sociale au Brésil, ce sont les églises. Avant de franchir le seuil d’une maison brésilienne, entrez dans l’un des nombreux temples de Rio de Janeiro au moment d’une cérémonie religieuse et déjà vous aurez saisi un des côtés originaux, un des poétiques aspects de cette population. Les femmes, quelle que soit leur condition, séparées des allans et venans par une balustrade peu élevée, restent assises ou agenouillées sur la dalle, dans de simples ou magnifiques toilettes, entourées de leurs esclaves, pendant plusieurs heures de la nuit, sous les voûtes splendidement illuminées. On peut les voir échanger de longs et doux regards avec les jeunes gens qui passent et repassent, ou s’arrêtent même pour mieux continuer ce jeu pendant toute la durée de l’office. C’est, certes, un lieu mal choisi pour nouer de pareilles intrigues, et c’est profaner la maison de Dieu que de la transformer ainsi en succursale de l’Opéra ; cependant il est bon d’ajouter qu’en général le mal n’est pas aussi grand que ces préludes pourraient le faire supposer. Ces intrigues ne sont guère ébauchées que pour satisfaire un besoin passager du cœur, et, s’il s’y mêle un sentiment plus sérieux ; c’est presque toujours à un honorable mariage qu’elles aboutissent. Les Brésiliennes ne sont pas naturellement coquettes : jeunes filles, elles semblent plutôt légères et inconséquentes. C’est pour elles un point d’honneur de risquer à l’église ou au théâtre des regards moins voluptueux qu’agaçans, et même des signes plus espiègles que provocateurs. Elles se plaisent aussi, beaucoup aux correspondances amoureuses. Qu’on ne se hâte pas de les condamner, ce sont là souvent les seules occupations de ces pauvres désoeuvrées, auxquelles l’éducation n’a pas enseigné d’autre passe-temps. Dès le jour du mariage, de plus sérieuses pensées ont le dessus : jeunes filles, les Brésiliennes échangent sans trop de réflexion des serremens de mains, des lettres et de douces paroles avec le premier venu qui leur plaît ; devenues femmes, elles soignent attentivement leur maison, président aux travaux de leurs négresses et bercent leurs enfans. Il est presque sans exemple de trouver au Brésil une femme mariée qui trahisse les sermens par lesquels elle s’est liée au pied des autels. La débauche dans ce pays est presque exclusivement entretenue par les étrangers et par les femmes esclaves ou nées d’esclaves.

Après avoir observé la vie brésilienne dans les églises, qu’on ne la cherche pas au théâtre ni dans les bals publics. Les bals, peu nombreux, sont généralement mal hantés. Les soirées, plus ou moins cérémonieuses, n’offrent ni l’entrain ni le piquant de nos soirées parisiennes. Quant aux divers théâtres de Rio, si les Brésiliens et les Portugais peuvent se plaire aux grossières farces et aux tragédies monotones importées des rives du Tage, les étrangers ne sauraient partager leur goût, ni se soucier beaucoup des vaudevilles ou des mélodrames traduits du français qui défraient aujourd’hui la scène brésilienne. Ces tristes productions, si l’on excepte un acteur d’un talent remarquable, M. Joaô Caetano, sont confiées d’ailleurs à de ridicules interprètes qui violent à plaisir toutes les règles du goût et de l’art. Ce ne sont point là les plaisirs préférés des Brésiliens. Après la vie religieuse, c’est la vie de famille surtout qui les réunit ; c’est autour de l’autel ou du foyer qu il faut les voir. Dans les grandes villes même, la vie de famille au Brésil a conservé beaucoup de son austérité primitive. Franchissez le seuil d’une maison de Rio par exemple vous trouverez des appartemens spacieux, mais meublés avec une simplicité patriarcale. Vous n’y verrez presque jamais ni glaces ni tableaux. Un canapé, une table, une profusion de chaises, composent l’ameublement ordinaire d’un salon. Le reste est à l’avenant. Gardez-vous de croire néanmoins que ces dehors modestes ne cachent pas un luxe de très bon aloi : ces meubles, ordinairement ouvragés, sont en bois précieux du pays, et généralement en palissandre massif. C’est au sein de ces maisons, ainsi parées avec un goût sévère, que se passe la vie des femmes brésiliennes. Quelques repas, une promenade le soir, rompent seuls pour elles la monotone série des occupations domestiques. Les seuls plaisirs, outre les promenades et les réunions du monde, sont des excursions, de dévots pèlerinages ou des fêtes religieuses. Partout on retrouve ces habitudes, cette simplicité de mœurs, et Rio de Janeiro, sous ce rapport, ne diffère que bien peu des autres villes du Brésil.

De ce que l’étranger est difficilement introduit dans cette vie de la famille, entourée d’ordinaire d’infranchissables barrières, il ne faudrait pas conclure que les devoirs de l’hospitalité sont mal compris au Brésil ; seulement c’est dans les campagnes surtout que se sont conservées les traditions de cette hospitalité patriarcale tant vantée par les anciens voyageurs. Dans les contrées de l’intérieur, où le progrès n’a pas encore acclimaté nos hôtels et nos restaurans, le premier venu peut voyager sans crainte, certain de trouver plus d’un hôte empressé de l’accueillir. Seul avec un domestique, nous avons ainsi parcourue plusieurs provinces du Brésil, et jamais l’hospitalité la plus affectueuse, la plus prévenante, ne nous a fait défaut. Quoique l’étranger qui n’aurait pas visité le Brésil depuis vingt ans fût certain de rencontrer aujourd’hui, à chaque pas, de nombreuses améliorations dans ses cités et de notables changemens dans ses mœurs, on est forcé néanmoins de convenir que les communications y laissent beaucoup à désirer, et qu’on voyage encore difficilement dans ces contrées lointaines. Sauf quelques villes, quelques villages, quelques vastes plantations clair-semées sur cet immense territoire, on n’y découvre sans cesse que des bois vierges, des montagnes colossales, des cascades gigantesques, toute la grandeur enfin et parfois toute la sauvagerie d’une nature puissante qui, dans son désordre primitif, semble sortir des mains du Créateur. Cependant des routes commencent à sillonner en tous sens ces riches contrées ; mais ces routes, pratiquées sur un sol léger, d’une fertilité exubérante, constamment détrempé par d’abondantes pluies d’orages, se dégradent continuellement, et sont bientôt envahies par une inextricable végétation. Le gouvernement n’a encore ni assez de bras ni de suffisantes ressources pour assurer le bon entretien des chemins. Ajoutez que les innombrables ruisseaux qui traversent le Brésil se transforment, dans l’hivernage, en fougueux torrens qui entraînent les faibles ponts jetés provisoirement entre leurs rives, et l’on comprendra combien cet état de choses doit entraver toutes les communications par terre. Les propriétaires, éloignés les uns des autres, se sont jusqu’à ce jour rarement associés pour entreprendre en commun de ces œuvres utiles que les vieilles sociétés, avec leurs grandes populations libres, ont eu seules jusqu’à présent le pouvoir de réaliser. Il serait à désirer que des relations plus directes s’établissent entre les habitais des campagnes : l’amélioration des voies de communication est une des questions les plus importantes que soulève la situation actuelle du Brésil.

La société brésilienne comprend d’ailleurs que le moment est venu d’élever ses mœurs au niveau de ses institutions. Un véritable mouvement de renaissance intellectuelle s’opère dans son sein : L’instruction primaire pénètre graduellement dans toutes les paroisses de l’empire. Partout on a organisé ou l’on organise la garde nationale ; partout on s’occupe de statistique ; partout on perce des routes à travers les forêts et les déserts, on jette des ponts sur les rivières et les torrens, on fonde des hôpitaux et divers autres établissemens d’utilité publique. La province de Bahia possède une école de médecine, celle de Saint Paul une école de droit, et celle de Minas un séminaire qui forme des prêtres instruits pour toutes les provinces de l’empire. Dans ce premier aspect de la société brésilienne qui doit nous préparer à mieux comprendre sa situation politique, le trait le plus saillant, le plus curieux à noter est assurément l’espèce de renaissance intellectuelle dont partout, et principalement à Rio de Janeiro, on rencontre les traces. Cette renaissance est favorisée ; il faut le dire, par de nombreux établissemens scientifiques et littéraires. Au premier rang de ces établissemens, on doit citer les bibliothèques et les musées de la ville. Sans parler du jardin botanique, un des plus riches du monde, et d’un très beau musée de curiosités naturelles [1], Rio de Janeiro possède trois bibliothèques. La bibliothèque du couvent des bénédictins est fort riche en textes anciens et en ouvrages de théologie celle de l’empereur se distingue par ses éditions modernes ; enfin, la bibliothèque nationale, dont aucun voyageur n’a parlé, est un des plus précieux dépôts de livres du Nouveau-Monde [2]. Située dans l’ancien hôpital des carmélites, cette bibliothèque communique avec le palais du chef de l’état, et on y rencontre bien souvent le jeune empereur qui donne ainsi à son peuple l’exemple d’un goût pour les études sérieuses de plus en plus général au Brésil.

Si la société brésilienne continue de marcher dans cette voie où un prince éclairé la guide, il est permis d’espérer qu’elle prendra bientôt la première place, sous le rapport de la culture intellectuelle et morale, parmi les jeunes sociétés de l’Amérique du Sud. L’histoire littéraire de ce pays compte déjà quelques pages, qui mériteraient d’être recueillies, et, si les relations de l’ancien continent avec l’empire de dom Pedro étaient plus fréquentes, Brésil ne tarderait pas à s’affranchir de l’influence du génie portugais, qui se reflète encore trop vivement dans sa littérature. Humble fille de la poésie portugaise, la poésie brésilienne a traversé le XVIIIe siècle sans s’inspirer assez de la magnifique nature des régions transatlantiques. Si l’on excepte quelques poèmes religieux, les productions brésiliennes n’ont formé pendant long-temps qu’une branche assez pauvre de la littérature portugaise. Depuis l’indépendance, la muse brésilienne cherche enfin l’originalité, et la rencontre quelquefois ; mais le plus souvent, il faut bien le dire, elle ne se dérobe à l’imitation des écrivains portugais que pour payer tribut à la France et à l’Angleterre. C’est ainsi que dans le recueil lyrique d’un poète brésilien très renommé aujourd’hui, M. Magalhaens, notre littérature contemporaine pourrait revendiquer de nombreux emprunts. Un autre poète, M. Teixeira Souza, s’inspire de Lamartine et mêle aux tendances rêveuses du chantre des Méditations quelques reflets de la misanthropie byronienne. En regard de ces œuvres d’imitation, si l’on voulait placer les œuvres originales, il faudrait nommer MM. Gonzalves Dias et Silveira Souza, qui ont rencontré parfois quelques accens empreints d’une mélancolie, d’une langueur où l’on reconnaît la suavité du ciel brésilien ; M. Norberto, qui applique le cadre de la ballade à décrire les belles campagnes et les mœurs poétiques de sa patrie. Le plus indépendant, le plus remarquable des poètes brésiliens est, sans contredit, M. Araujo Porto Alegre dans ses poésies trop peu nombreuses, mais toutes inspirées par des sujets tirés de l’histoire nationale, on remarque un éclat, une richesse d’images qui rappellent la splendide abondance de la poésie orientale. Dans la poésie dramatique le génie de la nation brésilienne semble moins à l’aise. Un poète déjà nommé, M. Magalhaens, a cependant écrit plusieurs tragédies, le Poète et l’Inquisition, Olgiato, Socrate, où la forme antique, s’alliant au goût moderne, rappelle le faire harmonieux de Casimir Delavigne. Un autre poète ; M. Souza Silva, est l’auteur d’une tragédie de Roméo et Juliette, où il a montré une vive intelligence du chef-d’œuvre de Shakspeare. En vrais descendans de Camoens, les Brésiliens préfèrent néanmoins l’épopée, au drame. M. Gonzalves Teixeira représente avec distinction cette tendance du génie national. Il a écrit un brillant poème sur l’indépendance du Brésil ; un autre sur les Indiens, où se remarque un noble sentiment des harmonies et des splendeurs de la nature américaine. Par la contexture et la flexibilité de son rhythme, M. Teixeira rappelle le poète portugais Bocage ; par ses images, Chateaubriand, dont il a fait sa lecture favorite ; par son caractère général enfin, et par sa forme sarcastique, lord Byron ; le chantre immortel, de Don Juan.

Ce n’est pas sans dessein que nous insistons sur ce mouvement, sur ces premiers essais d’une jeune littérature : il y a là un trait caractéristique et qu’il faut se garder d’omettre dans la physionomie morale d’une des plus intéressantes sociétés de l’Amérique du Sud. Au Brésil, c’est presque un devoir, pour tout jeune homme qui entre dans la vie, de préluder par la poésie à la pratique des affaires ; mais là aussi, disons-le tout d’abord, la littérature n’est jamais, comme chez nous, une carrière, une profession. Aussi, rarement le Brésilien reste-t-il fidèle au culte des Muses ; la littérature n’est guère dans ce pays qu’une pépinière de diplomates, d’hommes d’état et de fonctionnaires publics. Parmi les ministres, les ambassadeurs, les sénateurs et les députés les plus distingués, il en est peu qui ne se soient pas essayés dans la poésie. Quant aux études historiques et géographiques, elles comptent encore peu d’adeptes au Brésil. À part quelques histoires partielles de provinces telles que celle de M. le vicomte de Saô-Leopoldo, on ne peut citer, pendant ces dix dernières années, que le Plutarque brésilien, de M. Pereira da Silva le Dictionnaire géographique du Brésil, par MM. Lopes de Moula et Milliet, et surtout l’œuvre lente, mais curieuse, de l’Institut historique et géographique de Rio de Janeiro, qui compte dans son sein tout ce qu’il y a d’illustre ou d’instruit au Brésil ; cette grande association recueille et fait imprimer à ses frais dans une revue trimestrielle, tous les matériaux anciens et modernes qui serviront un jour à raconter l’histoire complète de l’empire.

On le, voit, ces indices d’activité intellectuelle donnent lieu d’avoir quelque confiance dans l’avenir du Brésil. Les habitans de ce grand pays commencent à comprendre que ce n’est pas le choc continuel des révolutions qui favorise le progrès, et généralement ils se rallient aux vues sages et libérales de dom Pédro II. La politique a donc, dans cet empire, des allures plus calmes que celles qu’elle affecte communément dans les autres états de l’Amérique méridionale, où toutes les ambitions rivales sont sans cesse aux prises. Si, long-temps entraînées par une pente fatale, les factions n’ont été que trop portées à arborer sans réflexion, dans le Nouveau-Monde, l’étendard de la révolte, grace au ciel ; il n’en est plus de même aujourd’hui, surtout au Brésil ; là, les intérêts individuels commencent à se grouper autour du chef de l’état, et l’amour de la patrie pousse des racines de plus en plus vivaces dans le cœur des populations. Ces haines qui soufflaient la vengeance entre compatriotes s’éteignent à mesure que l’instruction publique pénètre dans le fond des provinces. Les partis, plus, éclairé, ont des principes mieux définis, qu’ils avouent, et dont leur conviction, ne demande désormais le triomphe qu’à des moyens légaux. Le Brésil aime et comprend ses institutions ; et le gouvernement de l’empire se trouve en présence d’un mouvement de progrès qui facilite singulièrement sa tache, comme on va s’en convaincre, du moins dans la sphère purement morale et politique.


II

Découvert en 1500 par Alvarès Cabrai, le Brésil se peupla insensiblement, et comme par rafales, d’aventuriers portugais qu’y jetait le vent d’est, comme naguère le vent d’ouest avait poussé leurs frères sur les puissans empires de l’Asie : race entreprenante et fougueuse, pour laquelle des combats étaient des jeux, et qui, à l’exemple des conquérans romains, ne se reposait jamais tant qu’il lui restait quelque chose à faire. Il semblait même que le ciel prît plaisir à caresser leur humeur batailleuse, en leur suscitant sans cesse des ennemis dignes de leur courage. C’étaient tantôt les Français, tantôt les Bataves républicains, tantôt les indigènes indépendans. Le Portugal, à proximité des côtes africaines, recevait annuellement à cette époque de nombreux convois de nègres, qu’il réduisait en esclavage. L’idée lui vint de diriger le superflu de cette immigration sur sa vaste et riche colonie américaine pêle-mêle avec les habitans plus libres, mais presque aussi incultes, de ses possessions du vieux monde, pour faire de ces deux élémens, joints aux débris des autocthones, la base de la population de ses nouvelles conquêtes. Aussi, trois cents ans après, cette population active et remuante, en dépit du climat, s’était-elle déjà considérablement augmentée, si bien qu’en 1822, malgré les efforts persévérans de la métropole portugaise pour entraver les progrès intellectuels de sa colonie du Brésil, cette société naissante s’élevait à un degré de civilisation qui entraînait comme conséquence forcée la proclamation de l’indépendance. La population brésilienne était du reste à bout de patience vis-à-vis du Portugal, qui, dans le Nouveau-Monde comme en Europe, ayant, moitié par jalousie, moitié par crainte, adopté depuis long-temps un système égoïste et barbare, écartait sans pitié des fonctions administratives tous ses sujets nés Américains.

À partir de l’époque dont nous parlons, le Brésil commence à penser et à agir par lui-même. Que l’on considère maintenant que cette nation lointaine s’est formée, il y a trois siècles, des lambeaux d’un peuple qui marchait à grands pas vers sa décadence ; que l’on remarque aussi que la population brésilienne a été régie, depuis la fondation de la colonie, par les lois absurdes d’un aveugle despotisme ; — et sous l’impression des souvenirs laissés par les conquérans portugais sur la terre brésilienne, on saura rendre plus de justice aux efforts et aux progrès dont l’empire fondé par dom Pedro est aujourd’hui le théâtre.

La constitution de l’empire du Brésil a été rédigée après la proclamation de son indépendance, sous les yeux, de dom Pedro Ier, par des hommes qui possédaient de vastes connaissances et une grande habileté administrative : c’est un reflet moderne des libertés de la grande charte anglaise, appropriée aux usages et aux besoins du pays. Elle n’a peut-être qu’un défaut, c’est d’être trop large, et trop parfaite pour un peuple qui n’a pas encore atteint son plus haut degré de développement. À l’issue du mouvement de 1831, quand l’empereur dom Pedro Ier eut déposé la couronne sur la tête de son jeune fils pour aller en. Europe remettre sa fille sur le trône portugais de ses ancêtres, le gouvernement constitutionnel subit diverses phases ; mais depuis cette crise, sauf quelques légères modifications, rien de radical n’y a été changé.

Le jeune prince appelé à continuer la tache de dom Pedro Ier est ne à Rio de Janeiro, le 2 décembre 1825. Déclaré majeur par les chambres, le 23 juillet 1840, à l’âge de quinze ans, il a été couronné l’année suivante, et a épousé, en 1843, une sœur du roi des Deux-Siciles. Grand et élancé, c’est aujourd’hui un beau jeune homme, dont la physionomie douce et pâle rappelle à la fois l’origine allemande de sa mère et le caractère de son aïeul Jean VI. Son éducation s’est faite dans le palais impérial, sous l’influence de tous les hommes distingués qui en avaient l’accès. Dirigé par cette intelligence délicate, qui est le propre des natures droites, il se replia de bonne heure sur lui-même, et s’isola, pour ainsi dire, au milieu de la foule, secouant par instans jusqu’à l’apparence du joug qu’auraient voulu lui imposer ses courtisans déjà nombreux. De ce genre de vie est résultée naturellement en lui une extrême timidité qu’il a conservée durant toute son adolescence. Entouré de précepteurs habiles ; l’empereur a de bonne heure pu donner pour base à une instruction toute littéraire des connaissances historiques et scientifiques aussi étendues que variées. Le caractère calme et réfléchi du jeune souverain le préparait merveilleusement au rôle difficile qu’il était appelé à jouer au milieu des luttes passionnées qui allaient marquer au Brésil les débuts de l’ère constitutionnelle. Le prince devait rester, impartial, en dépit de tous les efforts qui autour de lui ne tendaient à rien moins qu’à rompre l’unité brésilienne : l’empereur savait combien il eut été dangereux pour lui, et pour le pays surtout, d’accueillir favorablement certaines idées avancées, d’embrasser avec trop de chaleur certaines opinions aventureuses, qui, si, elles avaient triomphé, eussent conduit en quelques années le Brésil à sa ruine. Au milieu d’une société qui en est encore à s’organiser, c’est de l’habileté seule et de l’intelligence du chef qu’il dépend de rendre la nation une et forte, tandis qu’il suffirait de son incapacité et de sa faiblesse pour la dissoudre et la faire tomber en poussière, en laissant chaque province s’ériger en état indépendant. Aussi peut-on affirmer que, sous un prince moins sage que l’empereur actuel, le Brésil se serait transformé rapidement en un vaste foyer de lutte et de discorde.

Les ministres d’état du Brésil sont tous responsables, et il n’y en a que six. Le ministre de l’empire est chargé de l’instruction publique, de l’intérieur et des travaux publics ; ceux des affaires étrangères, de la guerre et de la marine ne dirigent que leurs départemens ; celui des finances s’occupe, en outre, de tout ce qui a trait au commerce ; enfin le ministre de la justice a encore sous sa direction tout ce qui concerne le culte. Bien des hommes d’état se sont succédé dans ces divers postes depuis la proclamation de l’indépendance. Les Brésiliens ont vu passer successivement au pouvoir tous les hommes éminens des partis qui se divisent la nation. Deux partis, à vrai dire, y sont seuls en présence : c’est d’abord le parti modéré, appelé dans le pays saquarema, parce qu’après la déclaration de la majorité de dom Pedro II, plusieurs de ses membres influens avaient des réunions fréquentes chez un ministre qui habitait un petit bourg de ce nom ; dans cette nuance se groupent des hommes d’une intelligence supérieure tels que MM. Carneiro Leaô, Paulino, Rodrigues Torres, etc. Vient ensuite le parti libéral, dit Santa-Luzia, qui tire son nom d’une localité où furent vaincus en 1842 les révoltés de la province de Minas ; les vues progressives de ses adeptes effarouchent les partisans du statu quo, et on traite au Brésil de révolutionnaires et d’utopistes des hommes qui ne méritent pas toujours une qualification aussi sévère. Nous citerons parmi les libéraux M. Paula Souza et M. Hollanda Cavalcanti, qui unissent des vues larges et une vive intelligence à un caractère chevaleresque ; M. Limpo de Abreu, chez qui l’on s’accorde à reconnaître une rare finesse et de profondes connaissances politiques, et, enfin, M. Alvar Branco, M.. Aureliano, etc. Ces deux partis, quoique profondément divisés de principes et de vues, acceptent néanmoins également pour le Brésil, la monarchie constitutionnelle avec l’empereur, dom Pedro II. En dehors de ces deux grandes fractions de la société brésilienne, quelques esprits inquiets rêvent pour leur patrie, mais confusément encore, à l’écart et dans le silence, une république fédérative, calquée sur celle des États-Unis. L’opinion répond fort mal à leur appel, et la population est complètement dévouée au gouvernement représentatif tel qu’il existe. Si parfois quelque province se soulève, ce n’est jamais, c’est bien rarement du moins, dans la pensée de porter la moindre atteinte au pouvoir suprême ; c’est presque toujours pour combattre la politique prudente, mais un peu stationnaire, du parti modéré, qui, en ce moment, et depuis quelques années, se trouve à la tête des affaires. Il y a eu pendant long-temps au Brésil un autre parti puissant qui n’aspirait à rien moins qu’à placer sur le trône la sœur aînée de dom Pedro II, dona Januaria, âgée maintenant de vingt-neuf ans, et mariée au comte d’Aquila, frère du roi de Naples. Ce parti a complètement disparu depuis la majorité de l’empereur. La régence a eu à lutter contre quelques tendances républicaines qui ne se sont manifestées que par des révoltes de province. Aujourd’hui, la faction démocratique avancée ne compte plus qu’un très petit nombre d’adhérens au Brésil. Les voyages de dom Pedro dans les provinces du sud ont beaucoup contribué à rallier tous les partis autour du trône.

L’attachement politique des provinces au gouvernement de l’empereur est presque toujours subordonné à leur importance commerciale. Celles dont les dépenses excèdent les recettes, et qui ont besoin de l’assistance du pouvoir central, lui sont généralement dévouées. Il n’en est pas de même de celles qui, plus ou moins florissantes, grace à un excédant annuels peuvent se passer de l’appui du gouvernement et lui faire opposition comme il leur plaît. La province de Rio de Janeiro, siége du pouvoir central, doit à la condition exceptionnelle de ses habitans la tranquillité dont elle jouit. Au Brésil les révoltes ne sont pas occasionnées comme chez nous, par les agitations populaires, mais par le mécontentement des classes aisées, et la ville de Rio, habitée soit par des étrangers adonnés au commerce, soit par une tourbe d’ambitieux, amis de tous les pouvoirs, qui n’ont aucun intérêt aux bouleversemens politiques, jouit d’un calme qui ôte aux agitations du reste de l’empire beaucoup de leur portée.

La politique du gouvernement brésilien, même quand l’administration passe aux mains des libéraux, est, on le voit, une politique d’ordre et de conciliation, une politique essentiellement modérée. Il n’a qu’à encourager, à maintenir dans une voie de progrès régulier une population qui naît à la vie, intellectuelle. Ce n’est que dans la sphère des intérêts matériels et internationaux que son rôle se complique et s’élève tout à la fois. Avant de le suivre sur ce terrain, il faut toutefois nous arrêter encore dans le domaine de la politique intérieure, et voir quel secours prête à l’administration brésilienne l’ingénieux mécanisme des institutions de l’empire, quelles tendances hostiles ou favorables le gouvernement rencontre dans la pression de l’opinion publique.

Le conseil d’état brésilien est compose de vingt-quatre membres, douze ordinaires et douze extraordinaires. À quelques légères différences près, il repose sur des bases analogues à celles de notre conseil d’état. Ses attributions principales consistent à seconder la couronne dans l’exercice du pouvoir modérateur, et le gouvernement dans la pratique du pouvoir exécutif. Il faut, pour devenir membre du conseil d’état, remplir les conditions que la loi impose aux sénateurs. L’héritier présomptif du trône en fait partie de droit à l’âge de dix-huit ans, et les autres princes peuvent y être admis sur la présentation de l’empereur. Le sénat brésilien se compose d’un nombre limité de membres nommés à vie. Ce nombre est égal à la moitié de celui des députés représentant les dix-huit provinces de l’empire. S’agit-il d’élire un sénateur, on présente au chef du pouvoir exécutif les noms de trois candidats qui ont obtenu le plus grand nombre de voix dans les collèges électoraux convoqués à cet effet, et l’empereur fait son choix. Pour être appelé aux fonctions de sénateur, il faut avoir au moins quarante ans, n’être ni étranger naturalisé ni affranchi, et posséder environ 5,000 livres de rentes. À chaque session nouvelle, on procède à la formation des bureaux. Le président et les secrétaires sont nommés à la pluralité des voix, sans le concours de la couronne. Chaque sénateur reçoit un traitement qui peut être évalué à 12,000 francs pour tout le temps de la session. Les travaux du sénat durent quatre mois, mais la haute assemblée se trouve souvent prorogée sans qu’il en résulte aucun droit à une rétribution plus forte.

La chambre des députés, qui se renouvelle tous les quatre ans, à moins que quelque événement imprévu ne vienne la dissoudre avant le terme fixé par la constitution, se compose de cent six membres élus par les différentes provinces au prorata du chiffre de leur population. L’époque de l’ouverture des chambres est fixée, chaque année, par la loi au 3 mai. La clôture a lieu en septembre, quand il n’y a pas prorogation. La rétribution allouée aux membres de la chambre des députés (que celle-ci se trouve prorogée ou non après les quatre mois de session) est d’environ 8,000 francs. La question du salaire des représentans du peuple a été souvent agitée au Brésil. Il faut remarquer à ce propos que bon nombre de députés, s’occupant eux-mêmes presque tous de leur plantations, doivent s’attendre, en quittant leurs provinces, à négliger forcément leurs affaires ; ils doivent en outre se soumettre à une augmentation notable de dépenses au sein d’une grande ville dans laquelle beaucoup n’ont aucunes relations. Aussi plus d’un qui ne possède aucune fortune personnelle, et peut néanmoins être utile à son pays, se verrait obligé, faute d’une indemnité convenable, de décliner l’honneur d’une délégation dont il ne pourrait supporter les charges. Indépendamment de cette indemnité, les représentans qui résident à de grandes distances de la capitale reçoivent, à titre de frais de route, un supplément d’allocation fixé par les chambres provinciales.

Le système électoral du Brésil est à deux degrés pour les sénateurs, les membres de la chambre législative, et les députés aux assemblées provinciales. Ceux des chambres municipales et les juges de paix sont choisis au premier degré. Les assemblées primaires, composées d’électeurs ayant plus de vingt-cinq ans et se faisant, par leur fortune où leur travail, un revenu annuel d’environ 600 francs, nomment, des électeurs de paroisse, lesquels forment des collèges pour les élections du deuxième degré. Il faut, pour être électeur de paroisse, se faire, par sa fortune ou son travail, un revenu annuel de 1,200 francs (c’est-à-dire le double de celui des électeurs des assemblées primaires), et avoir vingt-cinq ans. La loi n’excepte que les prêtres, les militaires depuis le grade d’officier, les hommes mariés, les Brésiliens ayant un diplôme de docteur, lesquels sont tous admis à vingt-et-un ans accomplis.

Un mois avant la réunion des collèges, les listes d’électeurs primaires sont affichées à la porte des succursales de chaque paroisse, afin que tout citoyen puisse faire ses réclamations en temps utile. Le jour des nominations venu, les électeurs du premier degré s’assemblent dans l’église (dont on recouvre les autels) sous la présidence de celui des juges de paix que le plus grand nombre de voix appelle à ces fonctions paternelles. Le curé assiste aux réunions, mais sans avoir droit de suffrage, et uniquement afin de fournir les renseignemens dont on pourrait avoir besoin pour constater l’identité et les titres des votans. Deux cents électeurs du premier degré en élisent un du second. Lorsqu’une paroisse ne contient pas deux cents électeurs, mais qu’elle en compte plus de cent, elle n’en élit pas moins son électeur du second degré. Quand elle n’atteint pas le nombre de cent ; elle s’unit à la paroisse la plus voisine. Si le nombre des électeurs dépasse le contingent ordinaire de la succursale, l’excédant se reporte sur d’autres églises de la même paroisse, où, à défaut d’un juge de paix, l’honneur de la présidence est dévolu au membre qui a obtenu le plus de voix, dans les élections de la chambre municipale. Tout électeur absent au moment du vote, sans pouvoir alléguer un motif légal, est condamné à une amende. Le but du législateur, dans toute cette organisation, a été de débarrasser autant que possible l’acte important de l’élection de toute influence patente ou occulte du gouvernement [3].

Les présidens des provinces sont à la nomination du gouvernement. Ce sont, trop souvent, par malheur, de véritables proconsuls, de petits satrapes, qui, en temps de révolte et quand surtout ils se trouvent dans des localités placées à d’énormes distances de la capitale, ne se font pas faute d’abuser de leur autorité, de fouler aux pieds la justice. Celle-ci d’ailleurs n’a point toute l’activité nécessaire pour prévenir et surveiller les vengeances personnelles qui tendent heureusement à s’effacer des mœurs de la population.

Les députés des chambres provinciales sont élus d’après le même système que ceux des chambres générales ; mais leurs attributions qui, dans le principe, étaient assez étendues, à cause des infractions journalières que subissait l’esprit de la loi fondamentale, ont nécessité une interprétation de l’assemblée générale qui a dû les restreindre beaucoup, bien qu’en leur laissant encore un pouvoir infiniment supérieur à celui de nos conseils généraux. À ces assemblées législatives départementales sont dévolus l’administration locale et le soin de pourvoir aux voies et moyens nécessaires à l’exécution des travaux publics de la province. Les lois votées par les assemblées ne peuvent être annulées par le sénat et la chambre des députés que dans le cas où ces corps auraient dépassé leurs pouvoirs, qui sont, du reste, assez étendus, puisqu’ils ont le droit de voter des impôts et même de contracter des emprunts.

Dans son organisation, la magistrature brésilienne, qui diffère de la nôtre, se rapproche de celle du Portugal. Au plus bas degré de l’échelle judiciaire, nous trouvons la paroisse, avec son juge de paix, lequel, élu par le suffrage direct, a pour mission d’empêcher les réunion illicites, de concilier les parties avant qu’elles aient eu recours aux procès et de prononcer sur les créances qui n’excédent pas une centaine de francs, les parties conservant dans ce cas la faculté d’en appeler à un tribunal transitoire qui se compose de trois autres juges de paix des paroisses les plus voisines. Viennent ensuite, dans chaque commune, les juges municipaux chargés de l’instruction des procès ; puis, dans chaque district comprenant plusieurs communes, un juge du droit (juiz de direito), un juge criminel (juiz criminal), et un juge des orphelins (juiz dos orphaos). Le juge du droit est chargé des causes civiles. Quand l’instruction d’un procès a été achevée par le juge municipal après que le juge de paix a vainement cherché à concilier les parties, le juge du droit prononce en première instance. Dans les causes criminelles, c’est le jury qui décide. Le juge criminel n’a qu’à examiner si la loi a été bien appliquée, et qu’à apporter un verdict de culpabilité ou d’acquittement, basé sur la décision de la majorité absolue du jury. Si pourtant ce magistrat pense que la loi et les formalités n’ont pas été fidèlement observées, il lui reste la faculté d’en appeler ex officio au jury de la localité la plus voisine, déclarant d’avance qu’il se soumet à ce second degré de juridiction. – Le juge des orphelins n’est appelé à prononcer que sur des causes ayant trait aux orphelins, aux aliénés et aux absens.

Contre les décisions successives de ces divers degrés de judicature, les condamnés peuvent invoquer les cours supérieures désignées sous le nom de relaçoes, et qui correspondent à nos cours d’appel. Il y en a quatre dans tout l’empire ; elles siégent à Rio de Janeiro, à Bahia, à Fernambouc et à Maranbam, chacune comprenant dans sa juridiction les provinces environnantes. Quoique ces cours d’appel jugent en seconde instance et en dernier ressort, on est libre d’en appeler encore à une cour suprême unique de justice, espèce de cour de cassation de laquelle il dépend (quand elle reconnaît qu’il y a vice de forme ou injustice manifeste dans le prononcé de l’arrêt) de renvoyer la cause à une autre relaçao, ou cour à son choix, ou, s’il n’y a pas lieu à un nouvel examen, de considérer la cause comme définitivement jugée. Là ne se bornent pas les attributions de la cour suprême de justice ; elle est seule chargée de juger les présidens des provinces, les diplomates et les magistrats accusés de prévarication. À l’exception des juges de paix, qui sont élus, et des juges municipaux ; qui peuvent être révoqués, les juges et conseillers des tribunaux et cours du Brésil sont inamovibles, mais peuvent être transférés d’un siége à un autre.

La presse politique du Brésil a pour centre et pour siége presque exclusif la ville de Rio. Les feuilles de cette ville se partagent en deux catégories distinctes : les feuilles quotidiennes, commerciales et accidentellement politiques, et les journaux semi-quotidiens et hebdomadaires, exclusivement politiques ou spécialement scientifiques et littéraires. Il existe à Rio quatre organes politiques qui paraissent tous les jours : le Journal du Commerce, le Courrier mercantile, le Journal de Rio et le Courrier du Soir. Comme le gouvernement ne possède pas de feuille officielle, les actes qui émanent du parlement ou du cabinet sont publiés, ainsi que les discussions in extenso des deux chambres, par l’un ou l’autre de ces organes. Le sénat vote à cet effet une somme annuelle d’environ 50,000 fr., destinés à la reproduction de ses séances ; la chambre des députés, 40,000 francs, pour les siennes, et on alloue à peu près 10,000 francs au journal qui publie les actes officiels. Deux de ces feuilles, le Journal du Commerce et le Journal de Rio, comptent plus de vingt-cinq années d’existence [4]. Long-temps insignifians, ces deux organes, que faisait vivre le commerce, source principale de la fortune des feuilles quotidiennes à Rio de Janeiro, se sont vus contraints, par l’initiative d’autres publications essentiellement politiques, de prendre une couleur et d’arborer un drapeau. Le Journal du Commerce est justement renommé pour l’exactitude avec laquelle il reproduit les débats du parlement brésilien. Le Courrier mercantile est aujourd’hui le seul organe quotidien professant des idées avancées ; il suit et devance parfois la marche de l’opposition.

La presse quotidienne de Rio n’offre pas à ses lecteurs habituels l’intérêt tirant de nos publications parisiennes. À part la reproduction des débats et des actes officiels, deux feuilles seulement s’occupent de la politique intérieure : ce sont le Courrier mercantile et le Courrier du Soir. Avec le Brésil et la république Argentine, c’est l’Europe dont les nouvelles défraient la presse de Rio. Les moindres actes, les moindres événemens des nations importantes de l’ancien continent pèsent encore d’un poids énorme dans la balance politique et commerciale du. Brésil, et les écrits, les publications du vieux monde, y sont avidement interrogés. Quant à la presse politique non quotidienne, elle est représentée au Brésil par des feuilles éphémères, vivant à peine quelques mois, le temps de lancer dans la polémique en général les personnalités les plus offensantes. Ces publications, qui s’occupent exclusivement de politique intérieure, ont pour appuis habituels les ministres et les partisans dévoués des factions extrêmes. Les hommes les plus éminens du Brésil ne dédaignent pas de descendre dans cette arène, d’où l’un et l’autre champions, quel que soit leur mérite, reviennent toujours un peu meurtris. En général, il est rare de rencontrer dans la presse brésilienne des études vraiment sérieuses sur des questions de principes. Certes, dans cette carrière aussi, il apparaît de temps à autre des : noms politiques qui ne seraient pas déplacés parmi les plus illustres de l’Europe, mais l’imagination y a trop souvent le pas sur les études sérieuses. Le Brésil se trompe gravement en laissant à l’imagination une influence aussi souveraine dans le domaine de la politique. Deux grandes nations ont surgi dans le Nouveau-Monde, l’empire brésilien et la république des États-Unis. La confédération américaine s’élève en immolant tout, sans pitié, aux intérêts matériels de son commerce et de sa marine ; le jeune empire du Sud semblerait devoir grandir par les mêmes moyens que sa sœur aînée, si l’on ne découvrait, dans sa population douée d’un esprit ardent, une tendance trop marquée vers les théories et vers les études spéculatives. Un rapide coup d’œil jeté sur les relations extérieures et sur les sources de la richesse du Brésil fera comprendre cependant combien, aujourd’hui même, il lui reste à faire pour élever sa situation matérielle au niveau de sa situation morale.

III

Étendre et resserrer les relations commerciales du Brésil avec l’Europe, garder vis-à-vis des républiques américaines une attitude à la fois digne et pacifique, en évitant d’intervenir dans leurs perpétuelles dissensions, telle est la double pensée qui préside depuis plusieurs années à la politique extérieure du gouvernement brésilien. Rien de plus simple en apparence que cette ligne de conduite, et pourtant elle rencontre des obstacles de plus d’un genre. La politique conciliante du Brésil a pu prévenir ou arrêter de fâcheux conflits entre l’empire et les puissances européennes, toutes les fois qu’elle n’était pas entravée de ce côté par une malveillance systématique. Ainsi les différends entré le Brésil et la France ont pu être terminés à la satisfaction des deux pays ; mais il n’en est pas de même des occasions de conflits que fait naître à tout instant l’Angleterre. Les difficultés diplomatiques se compliquent ici d’intraitables exigences. L’Angleterre voudrait en ce moment renouveler, comme l’a fait autrefois la France, son traité de commerce avec l’empire de dom Pedro. Celui-ci refuse de signer ce traité sur les anciennes bases, à cause des conditions nouvelles qu’on prétend y introduire à son détriment. Aussi ne lui épargne-t-on pas les tracasseries, et la traite des noirs ne fournit sous ce rapport qu’un trop commode prétexte aux vexations intéressées des agens de la Grande-Bretagne.

Vis-à-vis des républiques américaines, la politique de neutralité n’est pas moins difficile à pratiquer que la politique de paix et de conciliation vis-à-vis de l’Europe. Ce qui se passe en ce moment même sur la frontière du Brésil et de la république Argentine, en est une preuve. Jusqu’à ce jour cependant le gouvernement de l’empire a su ne pas trop s’avancer dans la voie où voudraient l’entraîner quelques manifestations belliqueuses. Dans l’intérêt commun des deux pays, il faut espérer que ces manifestations n’engageront pas outre mesure leur politique, dont le but au fond devrait être le même, la grandeur et la prospérité de l’Amérique du Sud.

Quand de la politique extérieure du Brésil on passe à l’examen des sources de sa richesse, on reste plus convaincu encore de la nécessité de cette ligne de conduite qui se résume en deux mots : neutralité vis-à-vis de l’Amérique, et relations de plus en plus étroites avec l’Europe. Si l’instruction se répand au Brésil, si la vie politique et intellectuelle s’y développe sans cesse, les intérêts matériels y sont en souffrance, il faut bien le dire, et c’est à leur donner plus de place dans la vie brésilienne que la haute administration de l’empire doit consacrer à l’avenir toute sa sollicitude.

Il existe dans les états de dom Pedro trois branches de recettes : 1° la recette générale, qui, s’élevait en 1831 à 34 millions de francs, qu’on évalue, pour l’exercice de 1849-1850, à environ 80 millions, et qui est destinée, à faire face aux dépenses générales ; 2° les recettes provinciale et communale de Rio de Janeiro, pouvant atteindre, la première au chiffre de 15 millions de francs, la seconde à celui de 3, et ayant pour objet de couvrir les dépenses particulières de cette province et de cette commune ; 3° enfin, le budget particulier de recettes de chacune des autres provinces de l’empire.

On espérait équilibrer en 1850, comme on y a réussi sous le ministère de M. Alvar Branco, financier habile, le budget des dépenses avec celui des recettes. Tant qu’avait duré la guerre avec la province révoltée de Rio-Grande du sud, ce résultat n’avait pu être obtenu, et le déficit, s’accumulant de jour en jour, ne s’était pas élevé à moins de plusieurs millions de francs en peu d’années. Aujourd’hui les dépenses générales de l’empire brésilien peuvent être en moyenne réparties de la manière suivante :


Ministère de l’intérieur, de l’instruction publique et des travaux publics 9,500,000 fr.
Ministère de la justice et des cultes 5,100,000
Ministère des affaires étrangères 1,600,000
Ministère de la marine 11,200,000
Ministère de la guerre 17,100,000
Ministère des finances, du commerce et de l’agriculture 35,500,000
Total 80,000,000 fr.

La liste civile de l’empereur est de 2,300,000 francs environ ; elle serait insuffisante pour faire face aux dépenses, que sa dignité lui impose ; il y supplée par le revenu de ses propriétés particulières, qui est assez considérable. La dotation de l’impératrice est de 300,000 fr. La somme totale allouée aux autres membres de la famille impériale monte à 3,200,000 francs ; elle est comprise -dans les dépenses du ministère de l’intérieur.

Si les forces maritimes du Brésil sont en rapport avec le chiffre de sa population, tant s’en faut qu’elles puissent entrer en balance avec l’étendue de son territoire. À peine se composent-elles de 109 bâtimens, montés par 3,697 hommes, et armés de 382 bouches à feu. En voici l’état officiel :


Armés Désarmés En réparation
Vaisseau 1 «
Frégates 2 1 2
Corvettes 5 2 2
Bricks 4 « 4
Bricks-goëlettes 10 « «
Goëlettes 7 1 1
Bateaux à vapeur 6 2 «
Divers bâtimens 50 2 7

La somme consacrée à l’entretien de cette marine est hors de toute proportion avec les ressources du pays, mais elle semble lui être imposée par l’éventualité d’une guerre avec les états du Sud. Sans cette considération, qu’on s’exagère peut-être, quelle nécessité aurait le Brésil d’affecter plus du huitième de son budget à l’entretien d’une marine militaire dispendieuse, lorsque aucune puissance ne songe à inquiéter ses côtés et que toutes ses forces réunies ne pourraient, à un moment donné, repoussez avec avantage l’attaque de n’importe quelle grande nation ?

Quant au budget de la guerre en particulier, lequel dépasse 17 millions de francs sur une recette générale de 80 millions, c’est une des plus lourdes charges de l’empire. Le gouvernement de dom Pedro II entretient sous les armes une force de près de vingt-trois mille hommes. Après la pacification de la province de Rio-Grande, dont la révolte contre le pouvoir avait duré neuf ans, tout le monde s’attendait à voir le pays, rentré enfin dans des voies normales, renoncer à ce contingent de forces inutiles ; il n’en a rien été. La lutte qui se prolonge entre Buenos Ayres et Montevideo n’a encore permis aucune réduction dans l’effectif militaire du Brésil. La province de Rio-Grande, qui s’étend à l’extrémité sud de l’empire, et qui long-temps a tenu en échec les forces du gouvernement, couve toujours d’ailleurs dans son sein quelque ferment d’agitation, quelques velléités d’indépendance. Cette province, qui touche à la Bande Orientale, dont Montevideo est la capitale, et qui entretient avec cette république un commerce fort étendu, la soutient naturellement dans ses hostilités contre Rosas qui la menace sans cesse. Le Brésil tient échelonné sur cette frontière un corps d’armée qui n’aura point, il faut l’espérer, à se départir de son rôle d’observation. Tout récemment en effet, lorsque le Paraguay est venu occuper militairement, comme étant sa propriété, les plaines situées entre le Parana et l’Uruguay, le Brésil n’est point intervenu entre ce pays et la république Argentine, qui revendiquait, de son côté, cette langue de terre comme partie intégrante de la province de Correintes.

La dette extérieure, résultant des emprunts faits en Angleterre, s’est accrue depuis 1824 au point d’atteindre aujourd’hui le chiffre de 154,270,250 fr. en comprenant une partie de l’emprunt portugais, que le Brésil a prise à sa charge comme frais d’indemnité consentis, en échange de son indépendance, envers l’ancienne métropole. Il est juste toutefois de faire observer que les intérêts de cette dette ont toujours été régulièrement acquittés, que le Brésil, où les fonds n’ont pas cessé de monter depuis quelques années, n’a jamais été inquiété pour le remboursement des dividendes, et qu’il trouvera facilement en 1852, époque de l’échéance de l’emprunt, soit la facilité de renouveler son contrat, soit les moyens de rembourser ce qu’il doit en contractant un emprunt nouveau.

La dette intérieure inscrite et consolidée s’élève à une somme de 140 millions de francs, portant intérêt à 6, 5 et 4 pour 100, intérêt dont le paiement n’a jamais éprouvé de retard sérieux. Le papier-monnaie en circulation dans toute l’étendue de l’empire représente en outre un capital de 136 millions de francs.. Cette estimation pour le papier-monnaie est faite sur le pied de 340 et 350 reis par franc. Cette dette bien qu’immense pour un pays qui compte à peine un quart de siècle d’existence politique, et cette quantité de papier-monnaie sujette à des fluctuations continuelles, ne seraient point peut-être un embarras pour le Brésil, si le gouvernement réussissait, par un système de colonisation sagement organisé, à tirer enfin tout le parti désirable des innombrables richesses de son territoire. Malheureusement, les questions de politique générale absorbent dans de stériles débats l’attention que réclament les intérêts de l’agriculture et de l’industrie brésiliennes. Cependant, ne l’oublions pas, il y a deux autres causes à cette torpeur industrielle d’un pays si richement doté par la nature. C’est, en premier lieu, le mépris qu’on y a trop long-temps affecté pour tout ce qui n’est pas professions libérales ; en seond lieu, l’influence des articles perpétuels d’un traité fait avec la France sous dom Pedro Ier. Ces articles perpétuels sont des liens qui entravent, quant au commerce, l’avenir du Brésil ; nous ne citerons à ce propos qu’un fait : les Portugais qui, après l’indépendance, sont toujours restés les véritables et presque les seuls maîtres du commerce brésilien, ont l’habitude de faire venir de leur pays de petits commis qu’ils paient à peine et qui, pour eux, ont l’avantage immense de ne pas être astreints aux mêmes devoirs que les nationaux ; ils ne prennent donc jamais d’employés brésiliens, et leurs maisons, à leur mort ou quand ils se retirent des affaires, passent invariablement entre les mains de ces commis de leur nation. Pour obvier à cet inconvénient, le gouvernement a voulu établir un impôt sur les employés étrangers, mais la France a opposé à cette mesure le texte de ses articles perpétuels, et force a été au Brésil de continuer à subir, sur ce point, son déplorable statu quo. La France pourrait, en sacrifiant ces articles qui n’ont pas un intérêt capital pour elle, obtenir un nouveau traité de commerce avantageux que nous en sommes certain, le Brésil, à cette condition, ne refuserait pas de signer.

Il faudrait en outre que cette nation pût protéger plus efficacement sa marine marchande, qu’elle ne reculât devant aucun sacrifice, pour améliorer et accroître ses produits agricoles, qu’elle mît tout en œuvre enfin pour réussir à se faire connaître en Europe sous son véritable jour, et qu’une fois pour toutes, elle renonçât à cette multitude de petites intrigues politiques qui l’empêchent de suivre un système, sage et déterminé, et font le plus grand tort à son agriculture, à son industrie, à tout ce qui, en un mot, constitue dans notre siècle le véritable progrès. Le peuple brésilien est un peu travaillé de la maladie des générations modernes qui sont entrées dans leur ère d’indépendance et de liberté ; tout le monde, dans le pays, veut exercer une profession libérale ou remplir des fonctions du gouvernement ; et cependant ; non-seulement le sol demande des bras mais il a encore besoin de têtes intelligentes pour diriger les améliorations qui se préparent dans l’avenir, et pour surveiller l’exploitation des richesses dont les immenses filons sillonnent en tous sens cette admirable contrée. L’avenir du Brésil repose dans son agriculture, dans son commerce, dans sa marine marchande, qui ne compte que 751 navires généralement employés au cabotage. Une marine à vapeur respectable pourrait surtout lui devenir d’une grande utilité et produire presque immédiatement d’immenses résultats, en facilitant les communications de la capitale, avec les provinces, les bâtimens à voile se trouvant bien des fois entravés dans leur marche par les vents alizés. Il existe, il est vrai, au Brésil un service régulier, de steamers, mais il est combiné sur une échelle si restreinte qu’on ne saurait espérer d’y voir jamais un véhicule efficace pour le développement de son commerce et de son agriculture. Avec une marine à vapeur bien organisée pour le service des côtes, on en viendrait bientôt à remonter tous les fleuves navigables qui se déchargent en grand nombre dans l’Atlantique, et, au moyen de quelques canaux sagement combinés entre les différentes rivières, au moyen de quelques routes tracées convenablement pour unir les principaux centres de population, on ne tarderait pas à se frayer un accès dans les profondeurs du pays où restent enfouis d’immenses trésors agricoles.

Malgré tant d’obstacles inhérens les uns au sol, les autres à l’esprit même des habitans les relations commerciales du Brésil s’étendent d’année en année. En 1845, 878 navires de long cours entraient dans le port de Rio de Janeiro avec 204,1 466 tonneaux de marchandises, tandis qu’il en sortait 881, jaugeant 274,955 tonneaux. En 1849, le chiffre des entrées de bâtimens de long cours s’est élevé à 1,147, portant 259,917 tonneaux, et celui des sorties à 1,063 navires, répartis de la manière suivante : 129 sur lest pour différens ports du pays, 54 également sur lest pour des ports étrangers, 154 qui remportaient leur chargement, 46 chargés de diverses denrées, 54 emportant des marchandises étrangères, et 630 avec des produits nationaux destinés à divers points du globe. Le cabotage a donné les chiffres suivans en 1845 : embarcations entrées 2,373 ; tonneaux, 168,872 ; embarcations sorties, 2,382 ; tonneaux, 172,136. En 1849 : embarcations entrées ; 2,402 tonneaux, 214,869 ; embarcations sorties 2,383 ; tonneaux, 192,476. Ces chiffres nous dispensent de tout commentaire.

La contrebande s’est long-temps exercée impunément sur l’immense littoral du Brésil ; elle s’y continue encore, mais moins librement et sur une échelle bien réduite. Un de ses foyers les plus actifs a été pendant long-temps la douand même de Rio de Janeiro. Jadis la plupart des employés de cette administration étaient soudoyés par le haut commerce pour laisser passer les marchandises venant de l’étranger, ou sans aucun droit, ou avec un droit excessivement restreint, ou sur des évaluations chimériques. Un député connu au Brésil par son caractère entreprenant, M. Ferraz, a demandé la direction de cette douane, dont le mouvement de va-et-vient est immense, promettant de faire rentier dans les caisses de l’état des sommes plus considérables que les années précédentes, et, jusqu’à un certain point, il a tenu parole. La recette totale de la douane de Rio de Janeiro (au change de 350) s’est élevée, en 1849, à près de 27 millions de francs, c’est-à-dire à un excédant de plus de 3 millions sur les années antérieures ; et on a en même temps réalisé près d’un million d’économie dans cette branche d’administration.

Si l’on excepte l’élévation des droits sur les marchandises anglaises après l’expiration, en 1847, du traité entre la Grande-Bretagne et le Brésil, et le droit de 80 pour 100 sur tous les objets confectionnés qui viennent généralement de Paris ; si l’on excepte, en outre, l’augmentation de la consommation due à l’accroissement successif de la population, le résultat que nous venons de consigner ici ne saurait s’expliquer que par l’extrême sévérité de M. Ferraz à l’égard des employés subalternes, et par la stricte probité qui lui a fait refuser, dit-on, une offre de 300,000 francs par an de la part du haut commerce, associé pour le déterminer à fermer les yeux et à permettre que tout restât sur le même pied que par le passé. Le nouvel état de choses a créé toutefois une situation singulièrement difficile au commerce d’outre-mer. Certains produits d’Europe, sur lesquels les droits d’entrée sont fort élevés, s’écoulaient auparavant à des prit modérés ; mais ces prix ne sauraient rester les mêmes sous la verge de fer de la nouvelle administration, qui place le commerce dans l’alternative cruelle soit de ne pas vendre, car on refuse d’acheter plus cher qu’autrefois, soit de vendre à perte ou sans bénéfice, ce qui, dans les affaires, revient à peu près au même. Notons néanmoins qu’en 1849 il est entré dans la seule ville de Rio de Janeiro pour plus de 100 millions de francs de marchandises, sur lesquelles ce qui a été consommé s’élève à une valeur de 80 millions, le reste ayant été réexporté pour différens ports nationaux ou étrangers. La douane provinciale la plus importante après celle dont nous venons de parler est la douane de Bahia ; sa recette annuelle : monte aujourd’hui à près de 14 millions ; quant aux autres grands centres de l’intérieur et du littoral, tels que Fernambouc, Maranham, Grande du sud, Minas, Saint-Paul, ils se soutiennent, sauf quelques différences peu notables, dans la même proportion.

Le commerce d’exportation du Brésil n’attend qu’une bonne impulsion, du gouvernement pour se maintenir dans la voie de progrès où il est entré. Le café introduit au Brésil par le chancelier Castello Branco, ne produisait que trente mille arrobes en 1808, et deux cent trente mille en 1820 ; vingt-neuf ans après, en 1849, l’exportation, sans compter la consommation intérieure, s’est élevée à la somme de 1,397,890 sacs, expédiés surtout pour les États-Unis, l’Angleterre et l’Allemagne. Le sucre, implanté depuis long-temps au Brésil, n’y a pas crû dans une aussi forte proportion ; l’exportation ne s’est pas élevéeà4 plus de 16,000 ballots en 1849. Jamais du reste, en face de la concurrence du sucre de betterave en Europe et du sucre de canne dans les contrées tropicales qui produisent cette denrée, le Brésil ne pourra relativement trouver pour ses sucres le même débouché que pour ses cafés. Durant les années qui viennent de s’écouler, ces deux produits n’ont pas vu leur quantité s’accroître considérablement, mais en revanche, on a pu remarquer de notables améliorations sous le rapport de leur qualité. L’unique cause de ce changement, c’est que tous les jeunes propriétaires qui ont pris la direction des plantations de leurs pères ont fait, durant leur séjour en Europe, de sérieuses études en chimie et en mécanique

À la suite des deux articles que nous venons de citer, les cuirs et les cornes de bœuf occupent le premier rang dans l’exportation brésilienne ; un autre produit qui parait destiné à prendre, dans un prochain avenir, une extension considérable sur ce marché, c’est le thé. Implanté de la Chine il y a à peine quelques années, il a parfaitement réussi déjà dans plusieurs provinces, entre autres dans celle de Saint-Paul. Le Brésil ne peut cultiver jusqu’à présent ; il est vrai, dans ses plaines que le thé vert, agréable par sa saveur, mais conservant un certain goût de terroir que les procédés de préparation n’ont pu encore réussie à lui enlever complètement. Un des produits brésiliens qui pourrait, en peu d’années, prendre rang parmi ceux de même nature qui ont fait la fortune le la Havane et des États-Unis, c’est le tabac. Jusqu’à présent, la culture de cette plante, qui croît en abondance dans plusieurs expositions, a été si négligée, ses produits ont été, en général, si mal préparés, que le tabac brésilien ne jouit encore que de fort peu d’estime en Europe. Il faut excepter cependant les tabacs de la province de Babia, qui sont assez recherchés. Il ne tient donc qu’à la population des autres provinces de se créer dans la culture et la préparation du tabac une abondante source de revenus. Parmi les richesses végétales du Brésil, entrent aussi les bois précieux, le coton, la vanille, le cacao, le maïs, le quinquina. Il faut y ajouter le manioc, qui sert à alimenter toute la population esclave et presque toute la population libre des campagnes, et l’herbe de Guinée (capim), unique fourrage, en général, des chevaux et du bétail. La vigne réussit parfaitement dans certaines provinces. Il ne manque donc que des bras à l’agriculture brésilienne pour dépasser, par la variété et la qualité de ses produits, l’agriculture des plus riches pays du globe.

Les métaux précieux pourraient devenir une immense source de richesse pour l’empire avec une exploitation mieux dirigée et une main-d’œuvre moins chère. Les mines de Congo-Socco et de Cata-Branca, concédées à des compagnies anglaises, ont offert jusqu’à ce jour des résultats satisfaisans. Il en eût été de même, sans doute, de la mine de diamans du Sincora, découverte en 1844 par un nègre qui gardait son troupeau, si l’on avait su y puiser avec modération ; mais les 4 à 500,000 karats qu’elle a fournis en peu d’années en ont tellement diminué la valeur qu’on a vu ces diamans se vendre moins cher en Europe qu’aux lieux mêmes de l’exploitation.

L’industrie brésilienne ne suffit guère encore qu’à la fabrication des objets de première nécessité. Le Brésil compte cependant des fonderies de cuivre et de fer, des verreries, des filatures, etc. ; mais la plupart de ces établissemens attendent, pour prospérer, qu’on y applique la vapeur. C’est à la fabrication du sucre qu’est limité au Brésil l’emploi de ce précieux agent. L’état de l’industrie brésilienne ne réclame pas seulement, on le voit, la protection du gouvernement, maïs l’appui des capitaux, des lumières de l’Europe. Ici nous touchons à une question vitale pour tous les pays de l’Amérique, à la question de l’émigration, que nous traiterons en terminant, car elle touche à l’avenir même du Brésil.

Le Brésil a été le théâtre de nombreux essais de colonisation ; presque tous, malheureusement, ont échoué, hâtôns-nous de dire que ce n’est point par la faute du gouvernement. — La population libre du Brésil ne couvrirait pas la huitième patrie de la surface de l’empire ; quant à la population esclave, elle diminue à vue d’œil par suite des difficultés croissantes que présente la traite et des nombreux affranchissemens qui s’effectuent chaque jour. Presque tous les propriétaires donnent en effet la liberté aux enfans d’esclaves qui naissent chez eux, et cela, disons-le à leur louange, de leur propre mouvement et sans qu’aucune loi les y oblige. On le voit, le Brésil serait un excellent terrain pour l’émigration européenne. Sans doute, les nègres, accoutumés au climat de l’Afrique, supportent plus facilement que les Européens la chaleur tropicale, c’est incontestable : les Européens ont cependant sur eux d’immenses avantages ; s’ils ne travaillent pas aussi long-temps au soleil, s’ils s’épuisent plus vite, ils ont, en compensation, plus d’ardeur et d’intelligence. Tout cet empire, du reste, n’est point resserré entre les tropiques. La province de Sainte-Catherine jouit d’un climat analogue à celui de l’Italie, et plus loin, vers le sud, on retrouve le ciel des contrées tempérées du nord de l’Europe. Il y aurait certes là de grandes fortunes à faire pour des capitalistes européens auxquels on concéderait des lots de terrain suffisans, et qui amèneraient sur les lieux des hommes intelligens, en état de profiter des progrès modernes de la mécanique et de la vapeur.

La difficulté principale du gouvernement brésilien est de pouvoir contracter lui-même des engagemens avec des Européens travailleurs placés dans les conditions les plus avantageuses pour coloniser ces campagnes. Le Français guidé par des étrangers, ne montre pas assez de persévérance ; il faudrait qu’il eût pour chefs des compatriotes imprimant à sa colonisation les allures accoutumée des entreprises de la mère-patrie ; l’Irlandais conserve trop le souvenir de son malheureux pays ; les Suisses ont prouvé par la colonie de Mouro-Queimado qu’ils sont laborieux et opiniâtres, mais ils manquent de cette activité créatrice indispensable dans ce climat où presque tout est à faire ou à modifier ; les Allemands ont seuls réussi, jusqu’à présent, à fonder au Brésil plusieurs colonies florissantes. Celle de Pétropolis, dans la province de Rio de Janeiro, créée en 1845 par mille Allemands, possède aujourd’hui une ville qui ne compte pas moins de trois mille habitons sédentaires, et, aux alentours, une vaste étendue de terrain en pleine culture. Une autre colonie importante, et en partie composée d’Allemands, est celle de Saint-Léopold, à Rio-Grande. En 1842, elle exportait déjà pour plus de 700,000 francs de produits ; elle a atteint presque le chiffre d’un million 800,000 francs en 1846, et dépasse maintenant celui de 2,500,000 fr. Toutes les denrées en sont exportées par des barques appartenant aux planteurs et construites dans la colonie, qui ne comptait pas, en 1849, moins de 39 distilleries de rhum, 6 sucreries, 3 fabriques d’huile, 41 moulins pour la préparation de la farine de manioc, 20 tanneries, un grand atelier pour la taille des pierres fines, 6 filatures de coton et de fil, 16 moulins à blé et une corderie. Les habitans sont en partie catholiques, en partie protestons ; mais le nombre de ces derniers est plus considérable. Il y a 12 chapelles, dont 4 sont affectées au culte catholique, et 8 au culte évangélique. Les 16 écoles primaires de Saint-Léopold sont fréquentées par 622 élèves des deux sexes. Malgré l’état d’agitation et de désordre auquel la province a été en proie pendant plus de neuf ans, la colonie, sous un climat qui rappelle celui de la France, n’a vu ni sa population ni son industrie rester stationnaires. Elle compte aujourd’hui plus de 6,000 babitans [5].

Tout bien considéré, les Européens les plus aptes à coloniser le Brésil seraient sans contredit les Hollandais ; sobres, économes, intelligens, doués d’un grand courage et d’une patience à toute épreuve, ils réunissent à peu près tout ce qui est nécessaire pour lutter avec avantage contre les difficultés d’une semblable entreprise. Qu’on lise d’ailleurs les anales du Brésil, et on y verra qu’à toutes les époques, à peine les Bataves posent-ils le pied sur ces plages, qu’ils laissent des traces ineffaçables de leur séjour. Nous ne croyons pas, cependant, qu’il convienne d’appeler exclusivement les Hollandais à fonder des colonies au Brésil : si, comme agriculteurs, ils remplissent les conditions les plus avantageuses pour une pareille mission, les Suisses peuvent souvent aussi, sans trop d’infériorité, entrer en ligne avec eux ; les Allemands de la Carinthie et de la Carniole, région riche en filons de cuivre, de fer, de plomb, de mercure et d’alun, sont plus particulièrement aptes aux travaux des mines ; les Irlandais font, d’ordinaire, d’excellens travailleurs, et les Français, pris dans certaines catégories et bien dirigés, pourraient donner sur tous les points une impulsion féconde, s’ils allaient de préférence peupler les provinces où ils retrouveraient à peu près climat de leur patrie. M. le prince de Joinville prépare en ce moment la mise en culture des vingt-cinq lieues carrées de terrain qu’il a reçues en dot, de la princesse dona Francisca dans la province de Sainte-Catherine. Nul douter que cette colonie, bien dirigée et surtout bien protégée ne devienne un jour une des plus florissantes de l’empire. Rien, au reste ; ne s’oppose à ce que ce résultat soit facilement atteint ; rien, ni les qualité personnelles du prince, ni l’intelligence des colons attachés à sa fortune, et qu’il a fait choisir avec soin dans les populations les plus civilisées, ni le climat ni le sol,.ni la province, qui est sans contredit une des plus fertiles du Brésil, et offre, en particulier, d’incontestables avantages pour la culture du blé et de la vigne.

Le gouvernement brésilien s’occupe sans relâche de ces projets de colonisation auxquels il sent que son avenir est attaché, mais force lui est de s’arrêter sans cesse devant des obstacles immenses, et souvent, au moment décisif, de ne rien conclure. En 1844, il signa un contrat avec une maison du Brésil à l’effet d’y introduire six cents colons ouvriers européens pour les travaux publics des provinces ; malheureusement jusqu’à ce jour, rien ne s’est réalisé. Plus tard, un plan de colonisation assez vaste a été proposé par un Belge nommé Van Lede. Cette entreprise était commanditée par une compagnie qui s’honorait de voir figurer, en tête de ses actionnaires, le roi Léopold, le comte de Mulenaere, et un grand nombre de notabilités politiques et financières de la Belgique. La compagnie, un peu exigeante dans ses prétentions, n’a rien pu conclure avec le gouvernement, et tout de ce côté aussi reste en projet.

Le gouvernement brésilien, il y a quelques années, avait mis les chambres en demeure de voter une loi qui lui eût assuré la faculté de concéder ou de vendre à bas prix, dans les provinces les plus fertiles du sud de l’empire, les terres incultes où des colons demanderaient à s’établir. Ce projet de loi, auquel malheureusement s’étaient mêlées des questions politiques, est resté plusieurs années à l’étude, et a seulement été adopté vers la fin de 1850. À défaut d’un système régulier et uniforme de colonisation, le gouvernement ne refuse jamais asile et secours aux étrangers qui accourent de leur propre mouvement, et demandent au pays, en échange de leur travail, un sort plus heureux que celui qui leur a fait fuir leur patrie. C’est ainsi que plus de deux mille Allemands ont fait récemment la traversée à leurs frais, pleins de confiance dans la protection du gouvernement brésilien, duquel ils sollicitent des terres à cultiver. Comme souvent, leur passage payé, les émigrans se trouvent dénués de toute ressource en touchant le sol du Brésil, on pourvoit généreusement à leur entretien et à leur installation dans la province où ils veulent se rendre.

Ce ne sont pas seulement des agriculteurs et des ouvriers que le Brésil devrait demander à l’Europe ; il y aurait aussi à provoquer l’émigration des pêcheurs européens, auxquels on confierait l’exploitation de l’immense littoral qui s’étend du cap Frio jusqu’à Espirito-Santo. Depuis long-temps, il est prouvé que les nations qui se livrent avec le plus d’activité à la pêche sont en général aussi celles qui possèdent la meilleure marine et les meilleurs marins. Eh bien ! sur la côte du Brésil, entre les deux points que nous venons de désigner, pullulent d’énormes bancs d’une espèce de spare, poisson qui, lorsqu’il est salé, donne une chair aussi nourrissante et plus délicate que la morue. S’il fallait, comme autrefois, faire venir pour cette opération le sel dont on a besoin des îles portugaises, l’exploitation de cette nouvelle source de richesse deviendrait certainement trop coûteuse ; mais aujourd’hui le Brésil possède plusieurs salines importantes, une, entre autres, au cap Frio, dont les produits sont abondans. ’Aussi, non-seulement la réalisation de cette idée ouvrirait à ces contrées une voie facile et peu dispendieuse de colonisation, mais elle offrirait en outre, dans un temps donné, l’avantage inappréciable d’alimenter à peu de frais la marine marchande et militaire du pays, et de créer une branche de commerce considérable.

La génération nouvelle des propriétaires brésiliens est instruite ; la plupart des planteurs ont fait leurs études en France, en Allemagne, en Angleterre ou en Portugal. C’est dans leur influence surtout que l’émigration doit chercher un appui, c’est à elle qu’on doit déjà l’amélioration du sort des nègres au Brésil. Les premiers propriétaires d’esclaves, étaient généralement des hommes ignorans ; ceux d’aujourd’hui ; qui ont puisé l’instruction aux sources européennes, ont dans le cœur des principes d’humanité ; ils comprennent l’esclavage brésilien comme une provisoire et malheureuse nécessité, qu’il faudra chercher tôt ou tard à remplacer par des institutions libérales et philanthropiques. L’émigration européenne rencontrerait dans cette classe éclairée de la population brésilienne un utile et sincère concours ; elle serait en outre favorisée par le gouvernement, et plus encore par les ressources variées d’une magnifique nature. Le jour où le flot de cette émigration se dirigera vers le Brésil, où une population étrangère, laborieuse et intelligente, viendra seconder le mouvement de renaissance politique et morale qui s’accomplit, dans la population indigène, ce jour-là aussi une ère nouvelle commencera pour le Brésil, et la société de ce jeune empire pourra exercer dans l’Amérique du Sud une influence aussi profitable aux intérêts de l’Europe qu’à ceux du Nouveau-Monde.


EMILE ADET.


  1. Ce musée est surtout riche en minéraux et en espèces ornithologiques, dont quelques collections sont complètes. Entre autres zoolithes et lithoxiles remarquables, on a vu pendant long-temps deux icthyolithes extraordinaires transportés aujourd’hui dans le cabinet d’histoire naturelle de l’empereur. On y conserve aussi de nombreux ornemens empruntés du costume des anciennes populations du Brésil, des crânes d’indigènes, et divers monumens précieux à consulter pour l’histoire ethnographique du pays.
  2. Lorsque, à la fin de 1807, le prince régent, depuis Jean VI, passa au Brésil, il y apporta la belle bibliothèque du palais d’Ajuda, rassemblée à grands frais par les rois de Portugal. Devenue publique à Rio de Janeiro dés 1810, elle fut, après la proclamation de l’indépendance, augmentée de celle que l’infant avait également fait venir d’Europe. Malheureusement, à la même époque, une collection de manuscrits formant huit mille volumes reprit la route de Lisbonne. Plus tard, par compensation, cette bibliothèque s’enrichit de celle du comte da Barca, composée de onze mille imprimés appelés les Onze mille Vierges, de celle de Bonifacio de Andrada, formée en partie d’éditions rares et de livres allemands sur l’histoire naturelle. En somme, la bibliothèque nationale de Rio de Janeiro contient aujourd’hui plus de soixante-douze mille volumes.
  3. Dans ce pays qui semble à peine civilisé à notre Europe dédaigneuse, on garde les urnes électorales avec une respectueuse sollicitude qui honore les mœurs politiques du Brésil. Dans chaque succursale, au milieu de la nef, on dresse une table entourée d’une grille ; c’est la place qu’occupent les membres du bureau chargés de recueillir les bulletins ; c’est celle aussi où, sans sortir de l’église, l’urne est déposée à la fin de l’opération. L’église illuminée, reste ouverte toute la nuit. Un piquet de garde nationale, et jamais de troupe de ligne, est préposé à la garde du scrutin. Ce jour-là, personne n’entre armé dans l’église, pas même les officiers supérieurs de l’armée. Tous les partis indistinctement peuvent faire surveiller les urnes pendant la nuit. Il faut le dire, du reste, à la louange des Brésiliens, depuis qu’on a adopté ce système, aucune tentative n’a été faite pour violer le secret des votes.
  4. Ces journaux eurent pendant long-temps, à l’exclusion des autres, le droit de publier les avis et faits commerciaux.
  5. Entre autres colonies protégées par le gouvernement brésilien, nous ne pouvons nous empêcher de mentionner celle d’un Italien qui a complètement échoué, faute de ressources suffisantes et par l’inintelligence de sa direction. Nous avons vu encore le docteur Mure tenter l’établissement d’un phalanstère dans la province de Sainte-Catherine, et obtenir même des chambres brésiliennes une assez forte somme d’argent pour les premiers frais de son association. Les colons phalanstériens n’ont pas tardé à se disperser avant que leur œuvre eût porté ses premiers fruits, et le docteur Mure est venu implanter à Rio de Janeiro la médecine homoepathique.