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L’Emprise allemande en pays neutre

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L’emprise allemande en pays neutre [1]
Noëlle Roger

Revue des Deux Mondes tome 51, 1919


L’emprise allemande en pays neutre [2]


Un pli timbré de Leipzig à mon adresse ? Quoi donc ? De la propagande encore ? Quelque brochure justificative ? ou bien le rapport, agrémenté de belles photographies, d’une Croix-Rouge supérieurement organisée ?

Non… C’est le catalogue, portant la date de 1919, d’une « bibliothèque scolaire » française et anglaise. Comment donc ! Leipzig nous offre à nous, habitants de Genève, des livres français, des livres anglais, au prix dérisoire de 50 ou 60 pfennigs, de 1 mark 20, 1 mark 60 pfennigs ! Catalogue bien fait, bien imprimé et fort éclectique. Voyons ces livres… Ils sont munis d’une introduction signée par un professeur allemand, et beaucoup sont illustrés. Il y a des classiques et des modernes : Racine, Molière, Regnard, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Chateaubriand. Il y a Victor Hugo, Balzac et Taine. Voici Mérimée, Maupassant, Zola, Daudet. Et voici Sarcey… Et la Terre qui meurt de M. René Bazin, avec une introduction du professeur Hellwig, trois gravures et une carte, pour 1 mark 60 pfennigs. Des anthologies, intitulées Conteurs modernes, réunissent des nouvelles de M. Anatole France, de M. Paul Bourget, de M. Jacques des Gâchons, de M. Frapié, de Charles-Louis Philippe, sans parler des auteurs suisses : Rod, Vallette, Gladès, Du Bois Melly, Warnéry. Il y a des chants d’école et des livres pour les enfants, des poésies et des pièces de théâtre, Mme de Pressensé et Edmond Rostand.

Et, pour finir, une carte illustrée de Londres et un plan pittoresque de Paris.

Ainsi quand nous nous heurtons à tant de difficultés et tant de retards pour faire venir un livre de Paris, tandis qu’il est à peu près impossible de faire pénétrer en France des livres suisses, l’Allemagne, que nous nous représentons comme bouleversée, consternée, en détresse, s’occupe à guetter notre clientèle, et, saisissant l’occasion que lui offre cette reprise si lente des relations normales entre la France et la Suisse, elle nous propose de nous fournir de livres français et anglais ! En Allemagne, tout le monde est déjà au travail. Et les produits allemands vont de nouveau inonder le marché ! C’est effrayant… Allons- nous donc voir réapparaître, comme avant la guerre, leurs voyageurs de commerce qui faisaient le tour des laboratoires, offrant leurs préparations microscopiques, leurs collections, leurs instruments, objets qui arrivaient immédiatement, sitôt la commande faite, emballés avec soin ?

Nous sommes, quant à nous, très désireux de donner la préférence aux produits français. Mais il faut encore que les maisons françaises s’y prêtent, et qu’elles consentent à envoyer, sinon des voyageurs, du moins des catalogues, et à prendre les commandes.

Nous ne sommes pas une clientèle négligeable, quoique notre territoire soit restreint. Nous sommes des gens qui achètent des livres. Les plus modestes employés, les paysans eux-mêmes possèdent tout un choix de volumes, qui sont la fierté de leur demeure, quelquefois leur seul luxe. Les villages ont leur bibliothèque communale. Les bourgades ont un budget de conférences, et elles font appel aux professeurs de Genève, de Lausanne, de Fribourg et de Neufchâtel.

L’Allemagne sait fort bien tout cela : elle s’est toujours intéressée à nous… de trop près.

Il s’agit là d’une question bien plus grave qu’une simple question commerciale, qui a son intérêt cependant. Ce n’est pas seulement notre clientèle que convoite l’Allemagne. Depuis des années déjà, elle cherchait à s’emparer de notre âme. Et les dures expériences de ces quatre années de guerre ont montré que l’emprise allemande, quoiqu’elle ne correspondit pas à la somme des efforts dépensés, était déjà suffisante pour constituer un danger réel.

Cette emprise est-elle donc encore à craindre ? Cette pénétration allemande si méthodiquement conçue, si minutieusement réalisée, va-t-elle continuer à s’exercer ? Après les liens commerciaux qu’elle s’efforce de recréer, en offrant aux commerçants et aux acheteurs suisses, des facilités qui leur sont refusées ailleurs, verrons-nous se renouer les liens intellectuels ? Essaiera-t-elle de s’assurer une revanche en tâchant de s’emparer peu à peu des marchés et des esprits ?

Le danger serait d’autant plus grand que l’épouvantail de l’impérialisme allemand, qui effarouchait les vieux démocrates suisses, n’existe plus. Et nous aurons bien plus de peine, désormais, à nous garder de l’emprise allemande.


* * *

La Suisse est en effet le point de rencontre de deux cultures, de deux éducations qui s’affrontent sur son sol même ; mais leur antagonisme est en quelque sorte adouci par le fait que ces deux civilisations ne sont plus représentées par des Français et des Allemands, mais par des Suisses qui les ont modifiées au passage et n’ont pris à ces deux cultures que les éléments compatibles avec leur propre esprit. Le lien qui attache ensemble les Suisses latins et les Suisses alémaniques est tout intérieur, et, pour ceux qui ne les connaissent guère, leur unité, très réelle, est invisible : cet indissoluble lien, c’est un commun attachement à leurs libertés et à leur droit ; cette unité, c’est la conscience d’être, de par leur volonté, la plus vieille démocratie du monde. Ces deux certitudes les unissent, et ils se font mutuellement confiance. Dans cette Société des nations en miniature que représente la Suisse, les cantons n’ont pas le droit de se livrer à des accords particuliers avec des Puissances étrangères. Mais il est impossible qu’ils ne soient pas sollicités de côtés différents, par les affinités de langue et de culture qui les apparentent à tels ou tels de leurs voisins.

L’Allemagne avait depuis longtemps discerné tout le parti qu’elle pouvait tirer de la conformité de langage qui rapprochait d’elle la Suisse orientale. Elle n’a rien négligé pour multiplier les points de contact, organiser les relations et préparer une amitié. Largement, elle ouvrit aux professeurs et aux étudiants Suissesses universités, aux écrivains ses maisons d’édition et ses revues. Elle suivit de près le mouvement artistique et littéraire de la Suisse, accueillant et fêtant ses poètes, ses peintres et ses musiciens. Attentive à leurs travaux et à leurs initiatives, elle appelait les hommes de talent, et les mettait en mesure de développer leurs recherches. Les étudiants, les Romands comme les Alémaniques, allaient volontiers continuer dans une université allemande leurs études commencées en Suisse. Ils y trouvaient toutes les facilités d’ordre administratif, l’équivalence des « semestres, » et souvent une large hospitalité dans les familles des professeurs. Peut-on s’étonner s’ils gardaient de leur séjour de bons souvenirs et de fidèles amitiés ?

Au début de la grande guerre, réveillés en sursaut, nous nous sommes aperçus qu’une partie de notre élite intellectuelle suisse alémanique, prêtres, pasteurs, professeurs, demeurés sous l’impression de leurs souvenirs de jeunesse, gardaient à l’Allemagne leur reconnaissance et leur affection. Ils l’écoutaient encore, partageant l’illusion de son peuple qui se croyait attaqué, trompés comme lui par les mensonges officiels. On sait qu’un certain nombre d’entre eux, plus clairvoyants, répudièrent leurs amitiés d’autrefois et firent entendre à leurs compatriotes de salutaires vérités. D’ailleurs, en dépit de la propagande allemande effrénée, d’autres, de mois en mois, se ressaisissaient, avertis par le danger que courait la Suisse, par le chantage que les Allemands tâchaient d’exercer sur elle, par les crimes qui se succédaient et dont l’Allemagne essayait de se disculper, au fur et à mesure qu’elle en perpétrait de nouveaux. L’incessant cortège de malheureux rapatriés français, la vue quotidienne de leur misère, l’injustice dont ils étaient victimes, éloignèrent définitivement de l’Allemagne le cœur du peuple alémanique.

Nous ne reviendrons pas sur ces faits. Nous y faisons allusion parce qu’ils permettent d’éclairer l’avenir. Nous nous sommes rendu compte à ce moment-là que toute une partie de la Suisse ne connaît pas suffisamment la France.

L’influence française, quel puissant antidote contre l’emprise allemande ! Cette influence discrète, qui, loin d’aliéner nos esprits et d’entamer notre conscience de Suisses, nous donne une plus claire conscience de ce que nous sommes et de ce que nous devons à la Suisse ; cette amitié française qui ne cherche pas à nous détourner de notre patrie, mais nous demande, avant toute chose, de rester des Suisses. Un même amour de la liberté nous rapproche. Nous voyons dans la France la grande République qui a su réaliser, sur un vaste plan, une part de l’idéal qui nous est cher.

Nous sommes, tout près d’elle, un très petit pays, qui, en raison même de sa petitesse et de son morcellement, a réussi à faire une expérience plus longue de la liberté, dans ce cadre, plus définitif peut-être, de la fédération des cantons souverains. Nous la regardons avec l’entière confiance que, jamais, elle ne cherchera à annexer quoi que ce soit de nous-mêmes.

Cependant la France, tandis que l’Allemagne nous caressait pour nous exploiter, nous a trop souvent négligés. Il a fallu la guerre pour lui montrer, comme à nous-mêmes, le danger de laisser le champ libre à l’adversaire. Et il a fallu, la guerre pour apporter la preuve que d’infimes difficultés d’ordre administratif empêchaient un rapprochement nécessaire, qui est pour nous, comme pour la France, une défense, puisqu’une partie de la Suisse représente un bastion avancé de la culture française.

Ainsi nous savions bien, — mais on ne s’en avisait point en France, — que, pour un étudiant suisse, il n’était pas aisé de poursuivre dans une université française des études commencées en Suisse. Cet étudiant devait, afin d’obtenir l’immatriculation et de se présenter aux examens, payer le montant de tous les cours qu’il n’avait pas suivis en France depuis le début de ses études. Pour beaucoup de jeunes hommes, cette exigence était un obstacle insurmontable : ainsi les universités françaises leur étaient comme fermées automatiquement.

Le système en vigueur chez nous, de même qu’en Allemagne et à l’Université de Strasbourg, la division du temps d’études en « semestres, » donne aux étudiants une grande liberté. Tel professeur célèbre les attire-t-il dans une autre université ? Ils vont suivre ses cours pendant un ou deux semestres ou davantage. Et ces semestres leur sont comptés. Ils peuvent ainsi accumuler les bienfaits d’influences et d’enseignements divers.

Jusqu’à ce jour, il n’y avait donc que peu de contact entre les étudiants français et les étudiants suisses. On nous envoie, il est vrai, de nombreux professeurs. Mais la réciprocité n’existe pas. Nous ne croyons pas qu’aucun professeur suisse enseigne dans une université française, tandis que, jusqu’en 1914, un grand nombre de chaires allemandes étaient occupées par des Suisses.

Lorsque les internés furent reçus dans nos universités, on s’avisa brusquement de toutes ces difficultés. Les rescapés des camps allemands avaient perdu trop de temps déjà. Les « semestres, » pendant lesquels ils allaient suivre l’enseignement des Facultés suisses, devaient à tout prix compter pour l’ensemble de leurs études. Il fallait organiser l’équivalence des étapes que l’étudiant doit parcourir. Les professeurs français et les professeurs suisses s’y appliquèrent en commun. Et ce faisant, ils voulurent faire participer à ces mesures nouvelles les étudiants suisses.

Cette dernière question, très complexe, n’est pas encore réglée. Mais elle touche à sa solution. La nécessité d’une pénétration réciproque de la jeunesse universitaire s’est imposée : il y aura désormais entre les universités françaises et les universités suisses des échanges, échanges de professeurs et d’étudiants, comme il y en aura sans doute avec l’Angleterre et l’Amérique. Un courant de vie plus intense les unira. Ils se connaîtront mieux et la compréhension mutuelle en sera augmentée.

Impressions de la vingtième année, enthousiasmes, amitiés ferventes, c’était à l’Allemagne que beaucoup de nos jeunes gens portaient jusqu’ici cette exubérance de leur jeunesse : impressions ineffaçables de cet âge où le jeune homme crée autour des êtres et des choses comme un halo splendide, où, il les voit et les aime à travers son propre rêve, où il leur prête toute l’ardeur qui émane de lui-même. Nous aimerions voir désormais nos étudiants suisses alémaniques, en particulier, suivre les cours des universités françaises. Et nous aimerions aussi que l’Université de Paris ne fût pas seule à les attirer avec celle de Strasbourg, où ils se retrouvent tout naturellement comme en famille. Nous voudrions les voir aussi à Grenoble, à Nancy, à Montpellier, à Bordeaux, à Lille, apprenant à connaître et à aimer la France autrement que dans les livres et à travers la littérature. Liés à elle par de belles amitiés juvéniles et une admiration pour ses maîtres, partagée avec leurs camarades français, ils rapporteront dans leurs montagnes et au bord de leurs lacs un souvenir qui ne s’effacera plus, une sympathie qui les aidera, eux, de langue étrangère, à comprendre la culturel française, une tendresse qui les défendra pour toujours de l’emprise allemande.

Nous souhaitons aussi que les étudiants français apprennent à venir en Suisse. Ils apporteront à leurs camarades nouveaux leur subtilité d’esprit, leur vivacité, leur don de l’expression ; et, tout en s’initiant à la vie de l’étudiant suisse, à ses jeux préférés, aux coursés dans les montagnes, au patinage, aux skis, ils approcheront un peu de cette âme suisse qui leur demeure totalement inconnue et qui sera pour eux comme un trait d’union entre l’esprit français et l’esprit européen.

La Suisse, terre élue des congrès internationaux, et en particulier Genève, berceau de la Croix-Rouge, ont toujours été attentives à toutes les manifestations européennes de la pensée, à toutes les entreprises d’ordre universel. Leurs élites, éprises de voyages, de littératures étrangères, de science, de culture européenne, en un mot, formaient, déjà aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, des foyers de vie intellectuelle intense qui rayonnaient bien au-delà de leurs étroites frontières, et attiraient de loin des visiteurs illustres. La culture européenne est de tradition chez les Suisses. Comment pourrait-il en être autrement ? Leur pays est le point de rencontre de toutes les routes de l’Europe. Et ces routes ont amené en Suisse, de toutes les parties du monde, de grands artistes, des savants, des philosophes. Quelques-uns s’y sont fixés, faisant bénéficier leurs hôtes de multiples richesses spirituelles.

Les Suisses goûtent le risque et l’aventure. En raison même de la petitesse de leur pays, leur âme est d’humeur voyageuse. Les plus lointains sentiers du monde ont pour eux de l’attrait. Ils aiment à pénétrer le mystère des peuples exotiques. Ils sont curieux des autres nations. Ils considèrent une éducation comme incomplète, si le jeune homme et même la jeune fille n’ont pas fait un « tour d’Europe. » Les familles les plus modestes s’imposent, longtemps d’avance, de lourds sacrifices, afin d’accorder à leurs enfants ce séjour a l’étranger auquel on leur reconnaît un droit… Pour les Suisses, en effet, le voyage n’est pas seulement le luxe préféré : c’est encore un besoin de leur intelligence.

En particulier Genève… Singulière destinée que la destinée de cette petite cité, de cette république quasi sans territoire qui pourrait revendiquer le mot de Pascal : « Je n’aurai pas davantage en possédant des terres… Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point… » La grandeur de Genève n’est pas dans l’ordre des choses visibles. Son histoire la montre se passionnant de siècle en siècle pour une idée : liberté de conscience, liberté sociale. Cité de refuge, elle ne demeura jamais étrangère aux souffrances des peuples. Et ce n’est point par hasard que la Croix-Rouge naquit sur son sol : Genève avait une si longue habitude de penser au-delà de son propre bien-être et de ses propres frontières, et de rejoindre au-dessus de son idéal national le plus haut idéal humain ! Il était tout naturel que des institutions surgissent, incarnant cette préoccupation. Consacrer une part de sa vie et de ses biens à la cause de l’humanité, c’est une tradition chez tout ce petit peuple, pourtant si patriote et si jaloux de son intégrité morale et spirituelle !

A cette heure où nous voyons le monde prêt à se transformer, on songe à cet esprit nouveau que l’on appelle, d’une façon sans doute insuffisante, puisque l’Europe n’est pas seule en cause, l’ « esprit européen. » Si désormais l’esprit européen doit prendre conscience de lui-même et se développer, c’est en Suisse, et à Genève, selon toute apparence, qu’il pourra se manifester le plus librement.

Or, dès le milieu du XVe siècle, les Suisses faisaient stipuler dans leurs traités avec la France qu’ils auraient libre accès à l’Université de Paris. Au XXe siècle, leur vœu demeure le même : libre accès dans les universités de France, mais aussi libre accès de leurs camarades français dans nos universités suisses.


* * *

Dès 1915, la France se rendit compte qu’aucune quantité n’était négligeable, et que les « impondérables, » au cours de cette guerre inouïe, prenaient une extraordinaire importance. Elle se livra donc en Suisse à une propagande très active. Les livres de guerre, les documents accusateurs ont été largement répandus. Fort bien accueillis, ils ont leur place dans les bibliothèques suisses ; ils sont lus, cités, commentés. Une librairie française s’est ouverte à Zurich, une autre à Fribourg, répondant d’une façon très heureuse à la vaste entreprise de librairie allemande installée à Olten.

Des conférenciers se sont succédé ; on les accueillait avec enthousiasme, parce qu’ils venaient de France. Quelquefois, il aurait été désirable que certains d’entre eux, puisqu’ils s’adressaient à des Suisses, fussent mieux au courant de la vie suisse, des nécessités, des circonstances… On en revient toujours là : se mieux connaître !

Ceux qui sont allés auprès des Suisses alémaniques et qui ont su pénétrer leur naturelle réserve, ont senti le culte naïf et discret que l’âme populaire porte à la France. Tendresse qui ne sait pas toujours se traduire en paroles, mais que nous devinons dans les regards et les intonations… Amour secret qui conduisit à la Légion étrangère bon nombre de jeunes gens des cantons alémaniques, dont beaucoup ne savaient même pas le français… (Ils réclamaient des grammaires françaises qu’on leur envoyait dans les tranchées.) Pourquoi donc aimaient-ils, au point de lui offrir leurs jeunes vies, ce pays qu’ils ne connaissaient point ? Sans doute la France incarnait pour eux la révolte du bon droit et la cause de la liberté. Mais ils avaient aussi quelques-unes de ces raisons intimes qui ne s’expriment pas : parce que c’était elle, parce que c’était moi… « Quand vous irez là-bas, faites nos amitiés à nos camarades de France, » écrivait un soldat zurichois qui n’avait jamais été « là-bas. » Une ouvrière bâloise envoyait pour les blessés français des blagues à tabac et des porte-cigarettes de cuir qu’elle avait confectionnés, après son travail de la journée. Sans doute, elle non plus n’avait jamais été « là-bas. »

Et si les Suisses alémaniques aiment tant Genève, s’ils nous disent parfois : « Genève, je l’aime comme si j’y étais né, » c’est peut-être qu’ils sentent sur elle comme un reflet de cette âme prestigieuse qui leur échappe et les attire, et qu’ils redoutent un peu aussi, parce qu’ils sont timides et qu’ils ne savent pas très bien la comprendre… Et nous savons aussi que c’est à nous de la leur rendre intelligible.

— La meilleure propagande, c’est la victoire ! nous ont dit des amis français.

Pour nous, la meilleure propagande, ce fut la justice d’une cause et l’injustice de l’adversaire, ce fut le contact avec les victimes spoliées. Désormais, la « propagande » doit changer de nom et de moyens. Elle s’appellera connaissance mutuelle, pénétration réciproque, sympathies manifestées par l’entr’aide. Cette « propagande »-là est plus nécessaire que jamais. Car l’Allemagne vaincue va tendre tout son effort du côté de ses voisins qui peuvent offrir un champ à son activité. Quelle revanche, si elle réussissait à établir définitivement son emprise sur tous les petits pays qu’elle n’a pas cessé d’envahir moralement !

Plus que jamais elle essaiera de se maintenir chez eux, chez nous. Nous avons toujours résisté. Nous continuerons. Mais il est indispensable que nous ne demeurions pas seuls dans cette lutte. Nous avons besoin de l’amitié française… Il est nécessaire que la France facilite les échanges intellectuels. Si d’invisibles barrières d’ordre administratif continuaient à se dresser entre elle et nous, soyons certains que l’Allemagne, aux aguets, profitera de toutes les fautes et de tous les oublis…

Nous demandons à la France seulement de nous comprendre, tels que nous sommes : un peuple en quatre peuples, un même esprit travaillé par la passion de la liberté qui se manifeste de façons différentes, et se traduit en français, en allemand, en italien, en romanche, quatre peuples qui tiennent ensemble par un lien à la fois souple et indissoluble, et sont fiers les uns des autres… Quatre peuples, férus d’indépendance, et qui se tournent avec affection, le cœur battant d’un généreux espoir, du côté où ils sentent que la liberté rayonne…

A cette heure décisive où les nations se concertent, où tous les peuples secouent leurs entraves et rejettent leurs oppresseurs, les Suisses, s’il ne leur est pas donné de contribuer directement à la grande œuvre entreprise, l’attendent et l’appellent de leurs vœux. Ils en suivent les étapes, et ils guettent avec une attention ardente le pas, pour eux familier, de la liberté en marche à travers le monde.


NOËLLE ROGER.


  1. Nous accueillons volontiers ce vibrant appel adressé à la vigilance française par un écrivain suisse dont le dévouement à notre cause s’est maintes fois, au cours de cette guerre, affirmé avec éclat. Souhaitons qu’il réveille ceux qui seraient disposés à s’endormir dans une confiance trop commode pour n’être pas trompeuse, et qu’il fasse comprendre à tous la nécessité de parer à un danger qui n’a jamais été plus pressant. [N. D. L. R.]
  2. Nous accueillons volontiers ce vibrant appel adressé à la vigilance française par un écrivain suisse dont le dévouement à notre cause s’est maintes fois, au cours de cette guerre, affirmé avec éclat. Souhaitons qu’il réveille ceux qui seraient disposés à s’endormir dans une confiance trop commode pour n’être pas trompeuse, et qu’il fasse comprendre à tous la nécessité de parer à un danger qui n’a jamais été plus pressant. [N. D. L. R.]