L’Encyclopédie/1re édition/AFFUTS

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AFFUTS, s. m. pl. en terme d’Artillerie, sont des machines sur lesquelles on monte les différentes bouches à feu, pour pouvoir s’en servir utilement & commodément, suivant l’usage de chaque genre. De-là les affuts de canon, de mortier & d’obusier.

Il y a trois sortes d’affuts de canon, qu’on peut nommer réguliers. Une à hauts rouages pour le service de campagne principalement, mais qui peut aussi servir dans les places ; & deux à roulettes, dont une pour le service des places uniquement, & l’autre pour la marine : on appelle ceux-ci affuts marins, & ceux-là affuts de place ou bâtards.

Les affuts à hauts rouges sont les principaux pour le service de terre, parce qu’on peut les employer dans les places aussi-bien qu’en campagne, pour peu qu’un rempart soit d’une construction raisonnable.

Cette portion de l’affut sur laquelle on pose immédiatement le canon, s’appelle corps d’affut. Il est composé de deux flasques, de l’essieu, de la semelle & de quatre entretoises qui unissent ensemble, & affermissent en partie les deux flasques.

Comme l’on se sert du canon pour tirer horisontalement, ou à-peu-près, & que c’est dans cette attitude qu’on le charge & qu’on le pointe, il faut donc qu’il soit soutenu à une certaine hauteur, pour que le cannonier puisse faire sa fonction commodément ; & après un usage de plus de deux siecles, on a trouvé que pour satisfaire à ces deux points, on ne pouvoit mieux faire que d’élever convenablement le bout de l’affut, auprès duquel sont encastrés les tourillons, & à poser l’autre bout à terre.

C’est sur des roues ou sur des roulettes (machines qui tournent sur leur axe) qu’on éleve l’avant-bout du corps d’affut ; & il est très-apparent que le premier motif pour lui donner un tel soutien, a été la facilité du recul, sans laquelle tout affut de canon seroit ou renversé à chaque coup, ou les parties dont il est composé seroient bientôt brisées, ou du-moins disloquées.

Le second motif peut avoir été la facilité de remuer les pieces & de les manier : quant à celle de transporter les pieces sur leurs affuts, elle peut seulement avoir occasionné une plus grande hauteur dans les roues des affuts de campagne, puisqu’on a conservé les roulettes aux affuts bâtards, quoiqu’on ne puisse jamais transporter des pieces avec, parce qu’on ne sauroit se servir d’un avant-train, sans que la bouche du canon vienne à toucher terre, à-cause de la courte taille de leurs flasques, & parce que les roulettes sont plus basses que les roues de l’avant-train. Donc les roulettes sont pour la facilité du recul & de la manœuvre.

Chaque partie d’un affut doit avoir sa juste longueur, largeur & épaisseur. L’épaisseur des flasques est ordinairement égale à la longueur des tourillons de la piece, avec lesquels elle repose dessus. La largeur doit être telle à l’avant-bout qu’il y ait place par en-haut pour recevoir la moitié des tourillons avec le ventre du canon, & une partie de l’essieu par en-bas, avec l’entretoise de volée un peu en-avant, & autant que faire se peut vers le milieu de la largeur du flasque : le tout ensorte qu’aucune de ces pieces n’embarasse l’autre, & que l’entre-toise n’empêche point que le canon puisse être pointé de quelques degrés au-dessous de l’horison. C’est à cause de tous ces emplacemens que les flasques ont besoin d’une plus grande largeur à l’avant-bout que partout ailleurs, & que depuis la volée jusqu’au bout de la crosse on la diminue continuellement. Les entretoises de couche & de mire doivent être placées de façon dans le sens horisontal, que lorsque le canon repose sur la semelle, l’extrémité de la culasse se trouve au milieu d’entre elles, afin qu’elles portent le fardeau également ; de plus, il convient qu’à celle de mire on donne plus de hauteur que de largeur, pour autant que la largeur du flasque le permet à cet endroit, parce que les chocs du canon venant du haut en bas, elle a besoin de plus de force dans ce sens que dans l’autre. Outre cela ces deux entretoises doivent être placées de maniere dans le sens vertical, que le canon reposant sur la semelle, il ait une telle élévation qu’on puisse tirer à ricochet, sans que cependant elle surpasse les dix degrés, & c’est-là ce qui occasionne la courbure des flasques : car comme la hauteur des roues, & le point I (fig. 1.) sont déterminés, & que la crosse doit venir à terre, on ne sauroit faire des flasques droits sans qu’ils deviennent d’une longueur excessive, & par conséquent embarrassans & incommodes ; mais il faut avoir soin en même tems de ne pas les faire trop courts non plus, car autrement ils deviendroient trop courbes, & par-là sujets à se rompre facilement par les chocs du canon. Donc, pour éviter ces deux excès, il faut considerer dans la construction d’un affut, que la longueur des flasques dépend en partie de celle du canon, & en partie de la hauteur des roues : c’est pourquoi plus le canon est court & les roues hautes, & plus il faut allonger la ligne.

Pour ce qui est de l’entre-toise de lunette, comme elle fait sa fonction dans le sens horisontal lorsqu’elle est posée sur l’avant-train, elle a besoin de beaucoup plus de largeur que d’épaisseur, & le trou par lequel passe la cheville ouvriere de l’avant-train, doit être éloigné pour le moins de de ladite largeur du bout de la crosse ; il est aussi nécessaire que ce trou soit plus ouvert par en-haut que par en-bas, pour que la cheville ouvriere n’y soit point gênée.

Voilà les lois principales, selon lesquelles un affut doit être construit, & il ne s’agit plus que de trouver une mesure ou échelle de laquelle on puisse se servir en suivant une regle générale pour la proportion des affuts de toutes sortes de pieces ; & cette échelle ne sauroit être ni le calibre de la piece, ni le pié courant & ses parties, mais ce doit être une ligne donnée de flasque même ; & cette ligne est, à mon avis, la largeur dudit flasque à la volée, laquelle on doit trouver d’abord, pour pouvoir faire les emplacemens, suivant ce qui a été dit ci-dessus. Je cherche donc premierement cette largeur pour le flasque de 24, & puis pour celui de 4, qui sont les deux extrèmes, & par leur moyen je trouve celle des intermédiaires de 16, de 12 & de 8, de la façon qu’on peut le voir dans la fig. 2. & je m’apperçois que pour celui de 24, je puis me servir du diametre de cette piece aux plattes-bandes de la culasse, & pour celui de 4 du même diamétre de cette piece, plus de ce diamétre, & en divisant ces lignes en 150 parties égales, je puis m’en servir pour toutes les largeurs & pour toutes les longueurs (hormis pour les lignes NI, MR, & Re), & même pour la ferrure ; & pour commencer l’ouvrage, je trace d’abord une ligne horisontale AB ; puis sous un angle de dix degrés ACD, je tire la ligne DCE, qui sera l’axe prolongé du canon. Du point C je leve sur DE la perpendiculaire CF, égale au rayon du tourillon, dont F sera le centre. Je prends CG égale à la longueur de la piece depuis le centre des tourillons jusqu’à l’extrémité de la culasse ; en G je fais le perpendiculaire HI, égale au diamétre de la piece à l’extrémité de la culasse, & je fais G H = G I ; pour IK, je prends de HI ; je tire la ligne FK, & la prolonge des deux côtés ; je prends de la largeur du flasque à la volée que j’ai déjà déterminée, & en L je fais sur LK la perpendiculaire LM, qui est cette largeur si souvent mentionnée ; je la partage en cinq parties égales, & je fais MN = de LM ; je tire la ligne NI & la prolonge du côté de I, & je fais IO = de LM, de même que IP ; Ib & Ia = . En O, je fais sur NO la perpendiculaire QR, laquelle doit avoir 140/150 de LM ; je tire la ligne MR du point F comme centre, & avec le rayon FC, je fais un cercle qui est la circonférence du tourillon de la piece ; de S je tire la perpendiculaire ST sur MR ; de T vers V, je prends 60/150 pour la largeur de l’entaille à placer l’essieu ; je fais VW = 18/150 & WX = 14/150, ou 1/6 de la hauteur de l’essieu XY, qui est = 1/150 ; je prends YZ = 30/150, & la perpendiculaire Za de même, & en a se trouve le centre du bras de l’essieu ; de a, comme centre de la roue, je fais avec son rayon l’arc bcd, auquel je mene une tangente parallele à la ligne AB, qui me donne la ligne de terre. Je divise MR en 200 parties égales, & pour l’affut de 24, je prends 18/200 seulement pour la ligne Re, mais pour tous les autres, j’ajoute chaque fois la différence du diametre de leurs roues à celle de 24, pour avoir la ligne R e. Je fais ef = LM, fg perpendiculaire sur cf, & = 80/150, fh = 12/150, gi & kh = 16/150, hl parallele à ef, & = fg ; je tire les lignes Qm, & gm, & je fais l’arc noh, qui partant du point h, ne fasse que toucher les lignes Re, ef ; je prends Op = 85/150, & Pq = 46/150. Pour trouver le contour de l’entre-toise de volée, je tire une tangente rs à la circonférence du tourillon, qui avec la ligne As fasse un angle de cinq degrés Asr ; la ligne rs est l’axe de canon sur lequel je dessine sa partie antérieure depuis le centre des tourillons jusqu’au bourrelet, pour voir comment je pourrois placer ladite entre-toise sans qu’elle empêche le canon de se baisser sous un tel angle, & je trouve que je puis faire Nt = 45/150, tv = 70/150, vw = 5/150, & tx = 50/150.

On peut considerer le corps d’affut, comme un levier qui a le point d’appui dans le moyeu des roues, la puissance au bout de la crosse, & dont le poids est la piece de canon. Si le centre de gravité du canon étoit dans l’axe des tourillons, toute sa pesanteur seroit comme réunie à cet endroit, & la culasse se soutiendroit en l’air comme la volée ; & pour qu’il fût alors en équilibre avec l’affut, ensorte pourtant que la crosse touchât encore terre, on sent que le point d’équilibre devroit se trouver à quelque distance au-delà de l’essieu, que le levier seroit de la premiere espece, & que pour mouvoir la piece avec l’affut, soit dans un plan vertical, soit dans un plan horisontal, comme cela arrive lorsqu’on donne du flasque en pointant le canon, on ne pourroit jamais le faire avec une moindre puissance que dans ce cas, où l’on ne fait attention qu’à la plus grande facilité de la manœuvre, en faisant pour un moment abstraction de tout le reste. Mais comme pour des raisons connues le canon est plus pesant derriere les tourillons qu’au-devant, la culasse descend, & le poids se trouve entre le point d’appui & la puissance, ensorte que le corps d’affut devient un levier de la seconde espece, où la puissance doit augmenter à mesure que le poids y est plus proche ; c’est pourquoi plus la culasse en seroit éloignée, & plus la manœuvre en seroit facile à cet égard, mais par contre, moins solidement le canon seroit-il posé sur son affut, & celui-ci deviendroit trop long au-devant de l’essieu ; & par-là sujet à plusieurs inconveniens ; de façon que ce n’est pas une chose si facile de trouver le point juste pour l’emplacement des tourillons par rapport à l’essieu, & je ne sache pas que jusqu’à présent on l’ait déterminé par les lois de la méchanique, & ne crois pas qu’on puisse jamais le faire, parce qu’en fait d’artillerie il s’agit beaucoup de ce qui est commode pour différentes manœuvres à-la-fois ; car ce qui est bon pour l’une est souvent contraire à une autre, ce qui ne peut être susceptible d’aucun calcul, ni découvert que par l’expérience ; & puisque j’ai éprouvé que pour les grosses pieces les affuts sont d’un meilleur usage, lorsqu’ils ont les tourillons placés, comme dans la fig. 1. que lorsqu’ils sont placés autrement, je m’y suis conformé ; mais j’ai trouvé aussi après de bons connoisseurs, qu’à mesure que les pieces sont plus légeres, plus on peut approcher l’entaille de l’essieu de celle des tourillons ; ainsi que pour celle de 4 on peut avancer le point T d’un demi-calibre vers M, & d’autres à proportion.

La distance des flasques de l’un à l’autre, doit être telle qu’ils touchent le canon aux plattes-bandes du premier & second renfort, & celles de la culasse au point k, lorsque le canon repose sur la semelle en I.