L’Encyclopédie/1re édition/BRELAND

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Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 410-411).

* BRELAND, s. m. jeu de cartes : il se joue à tant de personnes que l’on veut : mais il n’est beau, c’est-à-dire très-ruineux, qu’à trois ou cinq. L’ordre des cartes est as, roi, dame, valet, dix, neuf, huit, sept, six : l’as vaut onze points ; le roi, la dame, le valet & le dix, en valent dix ; les autres cartes comptent autant de points qu’elles en portent ; on laisse rarement les six dans le jeu.

On donne trois cartes, ou par une, ou par deux & une, ou par une & deux, mais non par trois. Si un joüeur a dans ses trois cartes, l’as, le roi, & la dame d’une même couleur, il compte trente & un ; s’il a l’as & le dix, il compte vingt-un ; s’il a le dix, le neuf, & le sept, il compte vingt-six ; & ainsi des autres cartes ou jeux qui peuvent lui venir.

S’il a dans ses trois cartes, ou trois as, ou trois rois, ou trois valets, &c. il a breland. Un breland est supérieur à quelque nombre de points que ce soit ; & entre les brelands, celui d’as est supérieur à celui de rois ; celui de rois à celui de dames, & ainsi de suite.

Les as, ou plus généralement les cartes qui se trouvent dans la main des joüeurs, emportent toutes les cartes inférieures de la même couleur qui se trouvent aussi sur le jeu. Ainsi si un joüeur a trois cœurs par le valet, & qu’un autre joüeur ait ou l’as, ou la dame, ou le roi de cœur seul ou accompagné, il ne reste rien au premier, & le second a quatre cœurs au moins. Il n’y a d’exception à cette regle que le cas du breland ; les as mêmes n’emportent point les cartes qui sont un breland dans la main d’un joüeur.

Celui qui donne met seul au jeu : cet enjeu s’appelle passe ; & la passe est si forte ou si foible qu’on veut. Il y a primauté entre les joüeurs ; celui qui est le plus à droite du donneur prime sur celui qui le suit ; celui-ci sur le troisieme, & ainsi de suite. Le donneur est le dernier en carte : à égalité de points entre plusieurs joüeurs, le premier en carte a gagné.

On n’est jamais forcé de joüer ; si l’on a mauvais jeu, on passe : si tout le monde passe, la main va à celui qui étoit le premier en carte ; il joint son enjeu au précédent, & il y a deux passes ; le nombre des enjeux ou passes augmente, jusqu’à ce que quelqu’un joue. Mais si un joüeur dit, je joue, n’eût-il point de concurrent, il tire toutes les passes qui sont sur jeu, sans même être obligé de montrer son jeu.

Si un joüeur dit, je joue, il met autant d’argent sur jeu qu’il y a de passes ; si un autre joüeur dit aussi, je joue, il en fait autant, & ainsi de tous ceux qui joüeront : puis ils abattent leurs cartes ; ils s’enlevent les uns aux autres les cartes de même couleur inférieures à celles qu’ils ont ; & celui qui compte le plus de points dans les cartes d’une seule couleur, a gagné ; ou s’il y a des brelands, celui qui a le breland le plus haut, ou celui qui a un breland, s’il n’y en a qu’un, tire tout l’argent qui est sur le jeu.

Il faut observer que la carte retournée est du nombre de celles qui peuvent être enlevées ou par celui qui a dans sa main la carte la plus haute de la même couleur, ou de préférence par celui qui a trois autres cartes, non de la même couleur, mais de la même espece. Ainsi dans le cas où la carte retournée seroit un dix, le joüeur qui auroit trois dix en main auroit de droit le quatrieme ; ce qui lui formeroit le jeu qu’on appelle tricon. Le tricon est le jeu le plus fort qu’on puisse avoir ; cependant ce jeu n’est pas sûr.

Si le breland est un jeu commode, en ce qu’on ne joue que quand on veut, c’est un jeu cruel, en ce qu’on n’est guere libre de ne joüer que ce qu’on veut. Tel se met au jeu avec la résolution de perdre ou de gagner un loüis dans la soirée, qui en perd cinquante en un coup : c’est votre tour à parler ; vous croyez avoir jeu de risquer la valeur de la passe ; je suppose qu’elle soit d’un écu : vous dites, je joue, & vous mettez au jeu un écu. Celui qui vous suit, croira pouvoir aussi risquer un écu, & dira je joue, & mettra son écu : mais le troisieme croira son jeu meilleur qu’un écu ; il dira, je joue aussi ; voilà l’écu de la passe, mais j’en mets vingt, trente, quarante en sus. Le quatrieme joüeur ou passe, ou tient, ou enchérit. S’il passe, il met ses cartes au talon ; s’il tient, il met & l’écu de passe, & l’enchere du troisieme joüeur ; s’il enchérit, il met & l’écu de passe, & l’enchere du 3e joüeur, & son enchere particuliere. Le 5e joüeur choisit aussi de passer, de tenir, ou de pousser. S’il tient, il met la passe, l’enchere du troisieme, & celle du quatrieme. S’il pousse ou enchérit, il ajoûte encore son enchere : le jeu se continue de cette maniere jusqu’à ce que le tour de parler revienne à celui qui a joüé le premier. Il peut ou passer, en ce cas il perd ce qu’il a déjà mis sur jeu ; ou tenir, en ce cas il ajoûte à sa mise la somme nécessaire pour que cette mise & son addition fassent une somme égale à la mise totale du dernier enchérisseur ; ou il pousse & enchérit lui-même, & en ce cas il ajoûte encore à cette somme totale son enchere. Les encheres ou tenues se continuent, & vont aussi loin que l’acharnement des joüeurs les entraîne, à moins qu’elles ne soient arrêtées tout court par une derniere tenue faite dans un moment où celui qui tient, ajoûtant à sa mise ce qui manque pour qu’elle fasse avec son addition une somme totale égale à la derniere enchere ; tous les joüeurs se trouvent avoir sur jeu la même somme d’argent, excepté celui qui a fait, à qui il en coûte toûjours la passe de plus qu’aux autres. En général tout joüeur qui a moins d’argent sur jeu qu’un autre joüeur, peut enchérir, & les encheres se poussent nécessairement jusqu’à ce qu’il arrive une tenue au moment où la mise de tous ceux qui ont suivi les encheres est absolument égale.

Il faut savoir qu’on n’est point obligé de suivre les encheres, & qu’on les abandonne quand on veut ; mais aussi qu’on perd en quittant, tout ce qu’on a mis d’argent sur le jeu. Il n’y a que ceux qui suivent les encheres jusqu’au bout, qui puissent gagner.

Lorsque tous les joüeurs qui ont suivi les encheres sont réduits à l’égalité de mise, & arrêtés par quelque tenue, ils abattent leurs cartes ; ils se distribuent celles qui leur appartiennent par le droit de supériorité de celles qu’ils ont, s’il n’y a point de breland ; & celui qui forme le point le plus haut dans les cartes d’une même couleur, gagne tout. S’il y a un breland, celui qui l’a, tire ; s’il y en a plusieurs, tout l’argent appartient au plus fort breland ; à moins qu’il n’y ait un tricon : le tricon a barre sur tout. Il n’y a de ressource contre le tricon, que d’avoir plus d’argent que lui, & que de le forcer à quitter par une enchere qu’il n’est pas en état de suivre. C’est par cette raison que nous avons dit que tricon étoit le plus beau jeu que l’on pût avoir, sans toutefois être un jeu sûr.

Tel est le jeu qu’on appelle le breland ; il n’y a peut-être aucun jeu de hasard plus terrible & plus attrayant : il est difficile d’y joüer sans en prendre la fureur ; & quand on en est possédé, on ne peut plus supporter d’autres jeux : ce qu’il faut, je crois, attribuer à ses révolutions, & à l’espérance qu’on a de pousser le gain tant qu’on veut, & de recouvrer en un coup la perte de dix séances malheureuses. Espérances extravagantes ; car il y a démonstration morale que le gain ne peut aller que jusqu’à un certain point ; & il est d’expérience que le grand gain rend les joüeurs plus resserrés & plus timides, & que la grande perte les rend plus avides & plus téméraires. La police n’a pas tardé à sentir les tristes suites de ce jeu ; & il a été proscrit sous les peines les plus séveres : cependant il se joue toûjours ; & je suis convaincu que les hommes n’y renonceront que quand ils en auront inventé un autre qui soit aussi égal & plus orageux ; deux conditions difficiles à remplir : car il faut convenir que le breland est un jeu très-égal, quand l’enchere la plus forte est bornée.