L’Encyclopédie/1re édition/BRIQUE

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Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 421-423).
BRIQUET  ►

* BRIQUE, s. f. sorte de pierre factice, de couleur rougeâtre, composée d’une terre grasse, pétrie, mise en quarré long dans un moule de bois, & cuite dans un four, où elle acquiert la consistance nécessaire au bâtiment. Voyez Pierre, Tuile.

Il paroît que l’usage de la brique est fort ancien. Les premiers édifices de l’Asie, à en juger par les ruines, étoient de briques séchées au soleil ou cuites au feu, mêlées de paille ou de roseaux hachés & cimentés de bitume. C’est ainsi, selon la Ste Écriture, que la ville de Babylone fut bâtie par Nemrod. Les murs célebres dont Semiramis la fit enclorre, & que les Grecs compterent au nombre des merveilles du monde, ne furent bâtis que de ces matériaux. Voici comment un de nos plus exacts voyageurs parle des restes de ces murs : « A l’endroit de la séparation du Tigre, nous vîmes comme l’enceinte d’une grande ville… Il y a des restes de murailles si larges, qu’il y pourroit passer six carrosses de front : elles sont de briques cuites au feu. Chaque brique est de dix pouces en quarré, sur trois pouces d’épaisseur. Les chroniques du pays assûrent que c’est l’ancienne Babylone. Tav. voyag. du Lev. liv. II. ch. vij. » D’autres parlent d’une masse d’environ trois cents pas de circuit, située à une journée & demie de la pointe de la Mésopotamie, & à une distance presqu’égale du Tigre & de l’Euphrate, & qu’on prend pour les ruines de la fameuse tour de Babel ; ils disent qu’elle est bâtie de briques séchées au soleil, qui est très-ardent dans ces quartiers ; que chaque brique a dix pouces en quarré, sur trois pouces d’épaisseur ; que chaque lit de briques est séparé par un lit de cannes ou de roseaux concassés & mêlés avec de la paille de blé, de l’épaisseur d’un pouce & demi, & que d’espace en espace, où l’on avoit besoin de forts appuis, on remarque d’autres briques des mêmes dimensions que les précédentes, mais cuites au feu, plus solides & maçonnées avec le bitume.

Il reste encore dans l’Arménie, dans la Géorgie, & dans la Perse, plusieurs anciens édifices bâtis des mêmes matériaux. A Tauris, autrefois Ecbatane, à Kom, à Teflis, à Erivan, & ailleurs, les vieilles maisons sont de briques.

Pendant plusieurs siecles les autres parties du monde ne furent pas plus magnifiques en édifices. L’usage de bâtir de briques composées de terre mêlée de pailles menues, qui avoit commencé dans l’Asie, passa en Egypte. Ce travail pénible fut un des moyens dont l’un des Pharaons se servit pour opprimer les Israélites. Les Grecs prirent aussi cette maniere de bâtir, des Orientaux. Vitruve, qui écrivoit sous le regne d’Auguste, dit qu’on voyoit encore de son tems dans Athenes, l’Aréopage bâti de terre & couvert de chaume.

Rome, dans son origine & pendant les quatre premiers siecles de sa fondation, n’étoit qu’un amas informe de cabanes de briques & de torchis. Les Romains prirent dans la suite, des Toscans, la maniere de bâtir avec de grosses pierres massives & quarrées. Vers les derniers tems de la république, ils revinrent à la brique. Le panthéon & d’autres grands édifices en furent construits. Sous Galien, on formoit les murs alternativement d’un rang de brique & d’un rang de pierre tendre & grise.

Les Orientaux faisoient cuire leurs briques au soleil ; les Romains se servirent d’abord de briques crues, seulement séchées à l’air pendant quatre à cinq ans. Les Grecs avoient trois sortes de briques ; la premiere, qu’ils appelloient didoran ou de deux palmes ; la seconde, tetradoran ou de quatre palmes ; & la troisieme, quintadoran ou de cinq palmes. Outre ces briques de jauge, ils en employoient de plus petites de moitié, qui servoient de liaison & ornoient leurs édifices par la diversité des figures & des positions.

Les briques, parmi nous, ont différens noms pris de leurs formes, de leurs dimensions, de leur usage, & de la maniere de les employer.

La brique entiere de Paris, est ordinairement de huit pouces de long sur quatre de large & deux d’épais.

La brique de Chantignole ou demi-brique, n’a qu’un pouce d’épais, les autres dimensions comme la brique entiere.

On appelle briques en liaison, celles qui sont posées sur le plat, liées, moitié par moitié, les unes sur les autres, & maçonnées avec plâtre & mortier.

Briques de champ, celles qui sont posées sur leur côté pour servir de pavé.

Briques en épi, celles qui sont placées sur l’angle diagonalement en maniere de point d’Hongrie ; tel est le pavé de Venise.

La brique de Chantignole ou demi-brique, sert entre des bordures de pierre aux atres & aux contre-cœurs de cheminée.

Maniere de faire la brique. Ne prenez ni terre areneuse ou graveleuse, ni bourbiers sablonneux ; ces matieres pesent trop & ne résistent point à la pluie. Si vous trouvez de la terre blanche qui tienne de la craie, de la terre rouge, ou même du sablon mâle rouge, servez-vous en : vos briques seront fermes & légeres ; deux conditions essentielles. Choisissez pour ce travail la saison qui convient le mieux pour faire sécher. En un mot, ayez de bonne argile, qui ne soit point sablonneuse, ou de la terre courte, moins forte que la terre grasse ; ou si vous avez de l’argile & de la terre courte, faites-en un mêlange en parties égales. Trempez votre mêlange sans le noyer ; remuez-bien ; délayez avec une pelle ; & battez avec la tête d’un piquoir ou d’une houe : plus vous battrez, meilleure sera votre brique. Ayez des moules ou cadres de bois de la dimension intérieure que vous voulez donner à votre brique : mouillez-les : saupoudrez-les d’un peu de sable bien sec, afin que la matiere de vos briques ne s’y attache pas : remplissez-les de terre : foulez la terre avec les mains : ayez ensuite un gros bâton rond ; achevez de presser la terre dans les moules, en faisant passer ce bâton fortement sur cette terre : que ce bâton soit poli & mouillé, afin que la terre ne s’y prenne pas : cela fait, prenez votre moule & déchargez-le de plat dans un lieu bien uni : recommencez la même manœuvre, saupoudrant le moule & foulant la terre avec les mains & le bâton : laissez sécher vos briques au soleil ; quand elles seront à demi seches, taillez-les, c’est-à-dire, enlevez avec un couteau tout ce qui nuiroit à la régularité de la figure. Quand il est important que les briques soient bien régulieres, on a pour cette opération un nouveau moule, de la forme même de la brique, seulement un peu plus petit ; mais n’ayant que deux côtés disposés en équerre : on applique la brique entre ces deux côtés, les deux autres dirigent le couteau. Quand on a taillé deux côtés, on taille les deux autres de la même maniere, & l’on a par ce moyen des briques bien équarries & bien égales entr’elles. Quand vos briques seront taillées, posez-les sur le côté deux à deux, à la hauteur d’un pié & demi : formez-en des rangées ; mettez de l’espace entre chaque rangée, & laissez-les sécher. Ayez un four, & disposez-y vos briques de maniere qu’elles puissent être bien penétrées par le feu, ou faites-les cuire en plein air ; car il y a ces deux manieres de cuire la brique : mais la premiere est la meilleure. Le four n’a rien de particulier : il est à grande volée ou à l’ordinaire, seulement de moitié plus grand que celui du Potier. On met les briques dans le four : on le ferme : on y met du bois : on fait un feu médiocre, jusqu’à ce que la fumée du fourneau, d’un blanc obscur qu’elle paroîtra, devienne noire ; alors on cesse de mettre du bois ; on continue seulement d’entretenir la chaleur avec des fagots, de la paille, des genêts, &c. jusqu’à ce que le four paroisse blanc, & que la flamme s’éleve jusqu’au haut de la cheminée. Quand on a fait durer cette chaleur pendant quelque tems, on la ralentit, & on laisse refroidir le four par degrés. On réitere la même opération, échauffant le four, & le refroidissant alternativement jusqu’à ce que la brique paroisse avoir été bien penétrée par le feu, ce qui n’est guere possible qu’au bout de quarante-huit heures.

Les bons fours sont en voûte, & les bons ouvriers disposent les briques de maniere qu’elles laissent entr’elles des vuides entre lesquels la flamme puisse s’insinuer. Voici comment on s’y prend, on place les briques les unes sur les autres ; ensorte qu’elles empiétent pour se soûtenir : mais on laisse entre chacune le plus d’espace qu’on peut ; ensorte que la masse totale est proprement construite tant vuide que pleine. Elle ne doit pas remplir entierement le four, mais laisser aux deux côtés & sur le devant un espace nécessaire pour les matieres combustibles. On couvre cet espace d’un lit de bois ; on place sur ce lit une couche de charbon. On ne manque pas non plus d’insérer dans tous les vuides des briques, du charbon, & du petit bois ; il arrive de-là qu’en un moment toute la masse est pénétrée de flamme : on renouvelle ce feu, autant qu’il est nécessaire ; & on ne le laisse entierement éteindre, que quand on juge la brique cuite.

Voilà la maniere d’avoir de la brique assez bonne : mais il y a apparence qu’on l’auroit beaucoup meilleure, si les ouvriers y apportoient les précautions suivantes : 1°. n’employer à faire la brique, que la terre qui auroit été tirée & retournée au moins une fois, entre le premier de Novembre & le premier de Février ; 2°. ne la façonner en brique qu’au premier de Mars, & cesser au 29 de Septembre ; 3°. n’y mêler rien qui pût la détériorer ; 4°. y ajoûter une certaine quantité de cendre de charbon criblée & passée au tamis fin ; 5°. nommer des gens pour visiter les fourneaux, les briques & les terres qu’on y employe ; 6°. faire battre par des hommes, & fouler la terre par des animaux, avant que de l’employer ; 7°. y faire mettre du sable, quand elle est d’une nature trop molle ; 8°. faire tremper la brique dans l’eau, après qu’elle auroit été cuite une premiere fois, & la remettre au feu, elle en acquerroit le double de dureté ; 9°. veiller, à ce qu’avant de les mettre au four ; elles ne soient point exposées à sécher à un trop grand soleil ; 10°. les garantir pareillement du trop grand soleil en été, en les couvrant soit de paille soit de sable. Il y auroit encore un grand nombre d’autres précautions à prendre pour faire la brique si bonne, qu’elle seroit peut-être plus durable que la pierre même ; mais à quoi bon les indiquer ? Le commerce & la fabrication de la tuile sont libres ; & il n’y a point de regles prescrites, ni à l’ouvrier, ni au marchand, ni à l’acheteur. On se plaint que nos ouvrages en maçonnerie n’ont pas la force de ceux des anciens, & l’on ne voit pas qu’ils prenoient pour les faire durer, toutes les précautions qu’ils imaginoient nécessaires, au lieu que nous n’en prenons aucune.

Il nous vient de la brique de Bourgogne, de Melun, & de Corbeil ; celle de Bourgogne passe pour la meilleure : il faut la choisir bien cuite, sonnante & colorée. Elle s’achete au millier : on ne peut rien statuer sur son prix. Elle a valu d’abord dix livres le millier, puis quinze ; & il y a apparence qu’elle vaut davantage, & qu’elle augmentera de prix à mesure que les matieres combustibles deviendront plus rares. Ceux qui ont de grands batimens de brique, soit à faire, soit à entretenir, épargneront beaucoup à loüer des ouvriers qui la travaillent sur leur terre : ils leur donneront quarante-cinq à cinquante sous par jour, ou plûtôt ils les payeront à raison de trois livres pour chaque mille de briques bonnes & entieres après la cuisson. On leur fournit le bois à raison de vingt cinq cordes pour trente milliers de briques cuites en plein air. Il faut un quart de bois de moins dans une briqueterie, ou four fait exprès ; plus le four a servi, plus il s’échauffe facilement.

Un commentateur de Vitruve voudroit qu’on donnât aux briques la forme d’un triangle équilatéral, dont chaque côté eût un pié de long, sur un pouce & demi d’épais. Il prétend que ces briques s’employeroient plus commodément, coûteroient moins, & seroient plus solides & d’une plus belle apparence : elles ajoûteroient, dit-il, de la force & de la grace, sur-tout aux angles d’un ouvrage dentelé. M. Wotton s’étonne avec raison de ce qu’on a négligé l’avis du commentateur de Vitruve.

La brique est d’usage en Medecine ; on la fait chauffer, & on l’employe sur différentes parties du corps ; on en met quelquefois sur les cataplasmes pour les tenir chauds.

L’huile de brique, autrement appellée l’huile des philosophes, se fait comme il suit. On éteint des briques chaudes dans de l’huile d’olive, & on les y laisse jusqu’à ce qu’elles en ayent pris toute l’huile ; on les distille ensuite par la retorte, & on retire l’huile que l’on sépare de l’esprit.

Cette huile est chargée de particules ignées, & de l’acide de la brique ; ainsi elle est résolutive, carminative, calmante, & bonne à l’extérieur dans les embrocations, & les linimens pour les tumeurs froides. (N)