L’Encyclopédie/1re édition/CAPRIFICATION

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Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 638-639).
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* CAPRIFICATION, s. f. (Hist. nat. bot.) maniere d’élever des figuiers. Les anciens en ont parlé avec beaucoup d’admiration, & elle n’est pas imaginaire. Elle se pratique tous les ans dans la plûpart des îles de l’Archipel, par le moyen des moucherons. Les figuiers y portent beaucoup de fruits : mais ces fruits, qui font une partie des richesses du pays, ne profiteroient pas si l’on ne s’y prenoit de la maniere que nous allons décrire.

On cultive dans les îles de l’Archipel deux sortes de figuiers. La premiere espece s’appelle ornos, du Grec littéral erinos, qui signifie le figuier sauvage ou le caprificus des Latins. La seconde espece est le figuier domestique. Le sauvage porte trois sortes de fruits, qui ne sont pas bons à manger, mais qui sont absolument nécessaires pour faire mûrir ceux des figuiers domestiques. Les fruits du sauvage sont nommés fornites, cratitires, & orni. Ceux qu’on appelle fornites paroissent dans le mois d’Août, & durent jusqu’en Novembre sans mûrir : il s’y engendre de petits vers de la piquûre de certains moucherons, que l’on ne voit voltiger qu’autour de ces arbres. Dans les mois d’Octobre & de Novembre ces moucherons piquent d’eux-mêmes les seconds fruits des mêmes piés du figuier. Ces fruits que l’on nomme cratitires ne se montrent qu’à la fin de Septembre, & les fornites tombent peu à peu après la sortie de leurs moucherons : ces cratitires au contraire restent sur l’arbre jusqu’au mois de Mai, & renferment les œufs que les moucherons des fornites y ont laissés en les piquant. Dans le mois de Mai, la troisieme espece de fruit commence à pousser sur les mêmes piés des figuiers sauvages, qui ont produit les deux autres. Ce fruit est beaucoup plus gros, & se nomme orni. Lorsqu’il est parvenu à une certaine grosseur, & que son œil commence à s’entr’ouvrir, il est piqué dans cette partie par les moucherons des cratitires, qui se trouvent en état de passer d’un fruit à l’autre pour y décharger leurs œufs. Il arrive quelquefois que les moucherons des cratitires tardent à sortir dans certains quartiers, tandis que les orni de ces mêmes quartiers sont disposés à les recevoir, On est obligé dans ce cas-là d’aller chercher des cratitires dans un autre quartier, & de les ficher à l’extrémité des branches des figuiers, dont les orni sont en bonne disposition, afin que les moucherons les piquent. Si l’on manque ce tems-là, les orni tombent, & les moucherons des cratitires s’envolent, s’ils ne trouvent pas des orni à piquer. Il n’y a que les paysans qui s’appliquent à la culture des figuiers, qui connoissent le vrai tems auquel il faut y pourvoir, & pour cela ils observent avec soin l’œil de la figue ; car cette partie ne marque pas seulement le tems que les piqueurs doivent sortir, mais aussi celui où la figue peut être piquée avec succès. Si l’œil est trop dur & trop serré, le moucheron n’y sauroit déposer ses œufs, & la figue tombe lorsque cet œil est trop ouvert. Ce n’est pas-là tout le mystere : ces trois sortes de fruits ne sont pas bons à manger ; ils sont destinés par l’auteur de la nature, comme nous l’avons dit, à faire mûrir les figues des figuiers domestiques. Voici l’usage qu’on en fait. Dans les mois de Juin & de Juillet, les paysans prennent les orni dans le tems que leurs moucherons sont prêts à sortir, & les vont porter sur les figuiers domestiques. Ils enfilent plusieurs de ces fruits dans des fétus, & les placent sur ces arbres à mesure qu’ils le jugent à propos. Si l’on manque ce tems-là, les orni tombent, & les fruits du figuier domestique ne mûrissant pas, tombent en aussi peu de tems. Les paysans connoissent si bien ces précieux momens, que tous les matins en faisant leur revûe, ils ne transportent sur les figuiers domestiques que des orni bien conditionnés ; autrement ils perdroient leur récolte. Il est vrai qu’ils ont encore une ressource, quoique légere ; c’est de répandre sur les figuiers domestiques les fleurs d’une plante qu’ils nomment ascolimbros. Il se trouve quelquefois dans les têtes de ces fleurs des moucherons propres à piquer ces figues ; ou peut-être que les moucherons des orni vont chercher leur vie sur les fleurs de cette plante. Enfin les paysans ménagent si bien les orni, que leurs moucherons font mûrir les figues du figuier domestique dans l’espace d’environ quarante jours. Ces figues fraîches sont fort bonnes. Pour les sécher, on les expose au soleil pendant quelque tems ; après quoi on les passe au four, afin de les conserver pendant le reste de l’année. C’est une des principales nourritures des isles de l’Archipel ; car on n’y trouve gueres que du pain d’orge & des figues seches. Il s’en faut bien pourtant que ces figues soient aussi bonnes que celles que l’on seche en Provence, en Italie & en Espagne ; la chaleur du four leur fait perdre leur bon goût : mais d’un autre côté elle fait périr les œufs que les piqueurs de l’orni y ont déchargés, & ces œufs ne manqueroient pas de produire de petits vers qui endommageroient ces fruits. Voilà bien de la peine & du tems perdu, dira-t-on, pour n’avoir que de méchantes figues. Quelle doit être la patience des Grecs qui passent plus de deux mois à porter les piqueurs d’un figuier à l’autre ; & ne semble-t-il pas qu’ils devroient plûtôt cultiver les especes de figuiers que l’on éleve en France & en Italie ? Mais ce qui les détermine à préférer cette espece inférieure, c’est la quantité de beaucoup supérieure de fruits qu’ils en retirent. Un de leurs arbres produit ordinairement jusqu’à 280 livres de figues, au lieu que les autres n’en produisent pas 25 livres. Peut-être que les piqueurs contribuent à la maturité des fruits du figuier domestique, en faisant extravaser le suc nourricier, dont ils déchirent les tuyaux lorsqu’ils y déchargent leurs œufs : peut-être aussi qu’avec ces œufs ils laissent échapper quelque liqueur qui fermente doucement avec le lait de la figue, & en attendrit la chair. Les figues en Provence & à Paris même, mûrissent bien plûtôt, si on pique leurs yeux avec une paille, ou avec une plume graissée d’huile d’olive. Les prunes & les poires qui ont été piquées par quelque insecte, mûrissent bien plûtôt aussi, & même la chair qui est autour de la piquûre est de meilleur goût que le reste. Il est hors de doute qu’il arrive un changement considérable à la tissure des fruits piqués. Il semble que la principale cause en doit être rapportée à l’épanchement de sucs, qui ne s’alterent pas seulement lorsqu’ils sont hors de leurs vaisseaux, mais qui alterent les parties voisines : de même qu’il arrive aux tumeurs des animaux survenues à l’occasion des piquûres de quelque instrument aigu. Mém. de l’acad. des Sciences, ann. 1705. pag. 447. & suiv. Article communiqué par M. Formey.