L’Encyclopédie/1re édition/CONCRET (complément)

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CONCRET, terme dogmatique. Ce mot vient du latin concretus, participe de concrescere, croître ensemble. Les physiciens se servent de ce mot pour marquer un corps qui résulte de la composition ou du mêlange de différens principes. La masse sensible qui est formée par l’union de différentes particules, de divers corps naturels, est appellée concret.

Il y a des concrets naturels ; tel est l’antimoine, qui est composé de soufre, de mercure, de plomb, &c. Le cuivre, est aussi un concret naturel, composé de soufre, de vitriol, & d’un sel rouge. Il y a un cinabre qui est un concret naturel. Les chimistes, avec du soufre & du mercure, font un cinabre qui est un concret artificiel. Le savon est aussi un concret artificiel, composé de cendres, de chaux vive, d’huile, &c.

En termes d’arithmétique, on appelle nombre concrets ceux qui sont appliqués à quelque objet particulier ; ainsi, quand on dit un homme, un est un nombre concret, parce qu’il forme un tout avec homme. il en est de même quand on dit, deux hommes, trois écus, &c. alors les noms des nombres sont des noms adjectifs ; mais quand on dit, deux & deux font quatre, ces nombres n’étant adoptés à aucun objet déterminé, sont pris substantivement, & sont autant de termes abstraits.

L’ancienne philosophie avoit un certain langage idéal, selon lequel on parloit de substance, de forme, de mode, de qualité, comme on parle des êtres réels ; sur quoi il faut observer que les hommes ayant remarqué par l’usage de la vie que les individus des différentes especes conviennent entr’eux en certain points, ils ont inventé des termes particuliers pour marquer la vue de leur esprit, qui considere cette convenance ou ressemblance ; par exemple, tous les objets blancs, se ressemblent en tant que blancs ; c’est ce qui a donné lieu d’inventer le mot de blancheur, qui énonce ce point métaphysique de réunion & de ressemblance, que l’esprit conçoit entre les objets blancs. Ainsi, blancheur est un terme abstrait, qui marque la propriété d’être blanc, conçue par l’esprit, sans rapport à aucun sujet particulier, & comme si c’étoit un être physique.

Pierre, Paul, Jean, Jacques, conviennent entre eux en ce qu’ils sont hommes. Cette considération a donné lieu de former le nom d’humanité ; tous ces mots-là ont été inventés à l’imitation des noms que l’on donne aux objets réels, tels que le soleil, la lune, la terre nous avons trouvé les uns & les autres de ces mots également établis quand nous sommes venus au monde : on nous a accoutumés à parler des uns, de la même maniere qu’on nous feroit parler des autres. Les philosophes ont abusé de ce langage, de sorte qu’ils ont parlé des qualités comme ils parloient des individus réels ; ainsi, comme le soufre & le mercure forment le concret naturel qu’on appelle cuivre, de même l’humanité jointe à un tel sujet particulier, forme, disoient-ils, le concret homme. Le concret est donc un sujet réel considéré avec sa forme, avec la qualité ou quantité. Terminus concretus est ille qui significat subjectum & formam, unde resolvitur per το habens, v. g. homo, id-est habens humanitatem, album, id-est habens albedinem. Barbay introduc. in univ. philos. par. 1700.

Concretum dicitur quod significat subjectum cum formâ seu qualitate adjunctâ. Ut homo concipitur tanquam subjectum habens humanitatem. Pourchot, inst. philos. 1. I.

Ainsi le concret est un adjectif pris substantivement comme quand on dit, le beau, le vrai, le bon ; c’est comme si l’on disoit, ce qui est beau, ce qui est vrai, ce qui est bon. Quand on dit Pierre est homme, homme est là adjectif, il qualifie Pierre ; mais quand on dit l’homme est un animal raisonnable, l’homme est pris alors dans un sens concret, ou pour parler comme les Scolastiques, c’est ens habens humanitatem, l’être ayant l’humanité : c’est le sujet avec le mode. De même quand on dit : Louis XV. est roi, ce mot roi est pris adjectivement, au-lieu que lorsqu’on dit, le roi ira à l’armée, roi est pris dans un sens concret, & c’est un véritable nom substantif ; c’est l’être qui a la royauté, comme disent les philosophes, disons mieux, c’est l’homme qui est roi.

Nous avons dit d’abord que ce mot concret étoit un terme dogmatique ; en effet, il n’est pas en usage dans le discours ordinaire, on ne s’en sert que quand il s’agit de doctrine.

Au reste, on oppose concret à abstrait, & alors abstrait marque une forme ou qualité considérée en elle-même, sans nul rapport à aucun sujet ; tels sont humanité, vérité, beauté, &c. C’est dans ce sens abstrait que les Jurisconsultes disent que la justice est une volonté constante & perpétuelle de rendre à chacun ce qui lui est dû. Justitia est constans & perpetua voluntas jus suum cuique tribuendi. Instit. justin l. I. tit. j. Il seroit à souhaiter qu’elle fût telle dans le sens concret.

Au reste, les philosophes même ne prennent pas assez garde qu’ils parlent des êtres abstraits, comme s’ils parloient des réels. C’est ainsi qu’ils parlent de la matiere, comme d’un individu particulier, auquel ils donnent des propriétés réelles qu’elle n’a point en tant qu’être abstrait. (F)