L’Encyclopédie/1re édition/CONTRE-SENS

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CONTRE-SENS, subst. m. vice dans lequel on tombe quand le discours rend une autre pensée que celle qu’on a dans l’esprit, ou que l’auteur qu’on interprete y avoit. Ce vice naît toûjours d’un défaut de logique, quand on écrit de son propre fond ; ou d’ignorance, soit de la matiere, soit de la langue, quand on écrit d’après un autre.

Ce défaut est particulier aux traductions. Avec quelque soin qu’on travaille un auteur ancien, il est difficile de n’en faire aucun. Les usages, les allusions à des faits particuliers, les différentes acceptions des mots de la langue, & une infinité d’autres circonstances, peuvent y donner lieu.

Il y a une autre espece de contre-sens dont on a moins parlé, & qui est pourtant plus blâmable encore, parce qu’il est, pour ainsi dire, plus incurable ; c’est celui qu’on fait en s’écartant du génie & du caractere de son auteur. La traduction ressemble alors à un portrait qui rendroit grossierement les traits sans rendre la physionomie, ou en la rendant autre qu’elle n’est, ce qui est encore pis. Par exemple, une traduction de Tacite, dont le style ne seroit point vif & serré, quoique bien écrite d’ailleurs, seroit en quelque maniere un contre-sens perpétuel, & ainsi des autres. Que de traductions sont dans le cas dont nous parlons, sur-tout la plûpart de nos traductions de poëtes !

La Musique, & sur-tout la Musique vocale, n’étant & ne devant être qu’une traduction des paroles qu’on met en chant, il est visible qu’on peut aussi, & qu’on doit même souvent y tomber dans des contre-sens : contre-sens dans l’expression, lorsque la Musique est triste au lieu d’être gaie, gaie au lieu d’être triste ; légere au lieu d’être grave, grave au lieu d’être légere, &c. contre-sens dans la prosodie, lorsqu’on est bref sur les syllabes longues, long sur des syllabes breves ; qu’on n’observe point l’accent de la langue, &c. contre-sens dans la déclamation, lorsqu’on y exprime par la même modulation des sentimens différens ou opposés, lorsqu’on y peint les mots plus que le sentiment, lorsqu’on s’y appesantit sur des détails sur lesquels on doit glisser, lorsque les répétitions sont entassées sans nécessité : contresens dans la ponctuation, lorsque la phrase de Musique se termine par une cadence parfaite dans les endroits où le sens littéral est suspendu.

Il y a un contre-sens frappant de cette derniere espece, entre beaucoup d’autres, dans un endroit de l’opéra d’Omphale ; le musicien a noté les paroles suivantes, comme si elles étoient ainsi ponctuées :

Que nos jours sont dignes d’envie !
Quand l’amour répond à nos vœux,
L’amour même le moins heureux
Nous attache encore à la vie.


Où l’on voit que le premier vers est entierement séparé du second, auquel il doit être nécessairement joint ; la cadence parfaite ne doit tomber que sur le second vers. Le musicien a fait une phrase du premier vers, & une des trois autres, ce qui forme un galimathias ridicule.

Les Italiens, si on en croit toute l’Europe, ayant poussé en Musique l’expression fort loin, il n’est pas extraordinaire qu’ils tombent quelquefois dans des contre-sens, parce qu’ils outrent l’expression en voulant trop la rendre. D’ailleurs, comme ils ont beaucoup de compositeurs & de musique, il est nécessaire qu’ils en ayent beaucoup de mauvaise. A l’égard de notre Musique Françoise, quoique les étrangers l’accusent de manquer souvent d’expression, elle n’en est pas moins sujette aux contre-sens, c’est ce que nous pourrions prouver par les Operas de Lulli même, auquel nous rendons d’ailleurs la justice qui lui est dûe. Nous parlons ici des contre-sens pris dans la rigueur du mot ; mais le manque d’expression est peut-être le plus énorme de tous, & cela est vrai en général dans tous les beaux arts. Les fautes grossieres de Paul Veronese contre le costumé, font moins de tort à ses tableaux que n’auroit fait une expression froide & languissante. (O)