L’Encyclopédie/1re édition/EMULATION

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EMULATION, s. f. (Morale.) passion noble, généreuse, qui admirant le mérite, les belles choses, & les actions d’autrui, tâche de les imiter, ou même de les surpasser, en y travaillant avec courage par des principes honorables & vertueux.

Voilà le caractere de l’émulation, & ce qui la distingue d’une ambition desordonnée, de la jalousie, & de l’envie : elle ne tient rien du vice des unes ni des autres. En recherchant les dignités, les charges, & les emplois, c’est l’honneur, c’est l’amour du devoir & de la patrie qui l’anime.

L’émulation & la jalousie ne se rencontrent guere que dans les personnes du même art, de mêmes talens, & de même condition. Un homme d’esprit, dit fort bien la Bruyere, n’est ni jaloux, ni émule d’un ouvrier qui a travaillé une bonne épée, d’un statuaire qui vient d’achever une belle figure ; il sait qu’il y a dans ces arts des regles & une méthode qu’on ne devine point ; qu’il y a des outils à manier dont il ne connoît ni l’usage, ni le nom, ni la figure ; & il lui suffit de penser qu’il n’a point fait l’apprentissage d’un certain métier, pour se consoler de n’y être point maître.

Mais quoique l’émulation & la jalousie ayent lieu d’ordinaire dans les personnes d’un même état, & qu’elles s’exercent sur le même objet, la différence est grande dans leur façon de procéder.

L’émulation est un sentiment volontaire, courageux, sincere, qui rend l’ame féconde, qui la fait profiter des grands exemples, & la porte souvent au-dessus de ce qu’elle admire ; la jalousie, au contraire, est un mouvement violent, & comme un aveu contraint du mérite qui est hors d’elle, & qui va même quelquefois jusqu’à le nier dans les sujets où il existe. Vice honteux, qui par son excès rentre toûjours dans la vanité & dans la présomption !

L’émulation ne differe pas moins de l’envie : elle pense à surpasser un rival par des efforts loüables & généreux. L’envie ne songe à l’abaisser que par des routes opposées. L’émulation toûjours agissante & ouverte se fait un motif du mérite d’autrui, pour tendre à la perfection avec plus d’ardeur : l’envie froide & seche s’en attriste, & demeure dans la nonchalance ; passion stérile qui laisse l’homme envieux dans la position où elle le trouve, ou dont le vice qui le caractérise est l’unique aiguillon ! Quand on est rempli d’émulation, le manque de succès fait qu’on se reproche seulement de demeurer en-arriere ; mais dès qu’on est mortifié des progrès & de l’élévation de ses rivaux pleins de mérite, on a passé de l’émulation à l’envie.

Voulez-vous connoître encore mieux l’émulation ? Elle ne tâche d’imiter & même de surpasser les actions des autres, que parce qu’elle en sait le prix, & qu’elle les respecte ; elle est prudente, car celui qui imite, doit avoir mesuré la grandeur de son modele & l’étendue de ses forces ; loin d’être fiere & présomptueuse, elle se manifeste par la douceur & la modestie, elle augmente en même tems ses talens & ses progrès par le travail & l’application ; pleine de courage, elle ne se laisse point abattre par les disgraces, & si elles sont méritées, elle répare ses fautes : enfin quoi qu’il arrive, elle ne veut réussir que par des moyens légitimes, & par la voie de la vertu.

Ceux qui font profession des Sciences & des Arts ; les Savans de tout ordre, les Orateurs, les Peintres, les Sculpteurs, les Musiciens, les Poëtes, & tous ceux qui se mêlent d’écrire, ne devroient être capables que d’émulation ; ils devroient tous penser & agir de la même maniere que Corneille agissoit & pensoit : « Les succès des autres, dit-il dans la préface qui est au-devant d’une de ses pieces (la suivante), ne produisent en moi qu’une vertueuse émulation qui me fait redoubler mes efforts, afin d’en obtenir de pareils ».

Je vois d’un œil égal croître le nom d’autrui,
Et tâche à m’élever aussi haut comme lui,
Sans hasarder ma peine à le faire descendre.
La gloire a des thrésors qu’on ne peut épuiser ;
Et plus elle en prodigue à nous favoriser,
Plus elle en garde encore où chacun peut prétendre.

Des sentimens si beaux, si nobles, & si bien peints, mettent le comble au mérite du grand Corneille. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.