L’Encyclopédie/1re édition/ETRANGUILLON

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ETRANGUILLON, s. m. (Manége, Maréch.) maladie qui dans le cheval est précisément la même que celle que nous connoissons, relativement à l’homme, sous le nom d’esquinancie. Quelque grossiere que paroisse cette expression, adoptée par tous les auteurs qui ont écrit sur l’Hippiatrique, ainsi que par tous les Maréchaux, elle est néanmoins d’autant plus significative, qu’elle présente d’abord l’idée du siége & des accidens de cette maladie.

Je ne me perdrai point ici dans des divisions semblables à celles que les Medecins ont faites de l’angine, sous le prétexte d’en caractériser les différentes especes. Les différentes dénominations d’esquinancie, de kynancie, de parasquinancie, & de parakynancie, ne nous offriroient que de vaines distinctions qui seroient pour nous d’une ressource d’autant plus foible, que je ne vois pas que la medecine du corps humain en ait tiré de grands avantages, puisque Celse, Arctœc, Aëtius, & Hipocrate même, leur ont prêté des sens divers. Ne nous attachons donc point aux mots, & ne nous livrons qu’à la recherche & à la connoissance des choses.

On doit regarder l’étranguillon comme une maladie inflammatoire, ou plûtôt comme une véritable inflammation ; dès-lors elle ne peut être que du genre des tumeurs chaudes, & par conséquent de la nature du phlegmon, ou de la nature de l’érésypele. Cette inflammation saisit quelquefois toutes les parties de la gorge en même tems, quelquefois aussi elle n’affecte que quelques-unes d’entr’elles. L’engorgement n’a-t-il lieu que dans les glandes jugulaires, dans les graisses, & dans le tissu cellulaire qui garnit extérieurement les muscles ? alors le gonflement est manifeste, & l’étranguillon est externe. L’inflammation au contraire réside-t-elle dans les muscles mêmes du pharynx, du larynx, de l’os hyoïde, de la langue ? le gonflement est moins apparent, & l’étranguillon est interne.

Dans les premiers cas, les accidens sont legers, la douleur n’est pas considérable, la respiration n’est point gênée, la déglutition est libre ; & les parties affectées étant d’ailleurs exposées & soûmises à l’action des médicamens que l’on peut y appliquer sans peine, l’engorgement a rarement des suites funestes, & peut être plus facilement dissipé. Il n’en est pas de même lorsque l’inflammation est intérieure ; non seulement elle est accompagnée de douleur, de fievre, d’un violent battement de flanc, d’une grande rougeur dans les yeux, d’une excrétion abondante de matiere écumeuse ; mais l’air, ainsi que les alimens, ne peuvent que difficilement enfler les voies ordinaires qui leur sont ouvertes ; & si le mal augmente, & se répand sur la membrane qui tapisse l’intérieur du larynx & du pharynx, & sur les glandes qu’elle renferme, l’obstacle devient tel, que la respiration & la déglutition sont totalement interceptées ; & ces fonctions essentielles étant entierement suspendues, l’animal est dans le danger le plus pressant.

Notre imprudence est communément la cause premiere de cette maladie. Lorsque nous exposons à un air froid un cheval qui est en sueur, nous donnons lieu à une suppression de la transpiration : or les liqueurs qui surchargent la masse, se déposent sur les parties les moins disposées à résister à leur abord ; & les portions glanduleuses de la gorge, naturellement assez lâches, & abreuvées d’une grande quantité d’humeur muqueuse, sont le plus fréquemment le lieu où elles se fixent. 2°. Dès que nous abreuvons un cheval aussi-tôt après un exercice violent, & que nous lui présentons une eau vive & trop froide, ces mêmes parties en souffrant immédiatement l’impression, la boisson occasionne d’une part le resserrement soudain de toutes les fibres de leurs vaisseaux, & par une suite immanquable, celui des pores exhalans, & des orifices de leurs tuyaux excrétoires. D’un autre côté, elle ne peut que procurer l’épaississement de toutes les humeurs contenues dans ces canaux, dont les parois sont d’ailleurs assez fines & assez déliées pour que les corpuscules frigorifiques agissent & s’exercent sur les liqueurs qui y circulent. Ces premiers effets, qui produisent dans l’homme une extinction de voix ou un enrouement, se déclarent dans le cheval par une toux sourde, à laquelle souvent tous les accidens ne se bornent pas. Les liqueurs étant retenues & arrêtées dans les vaisseaux, celles qui y affluent font effort contre leurs parois, tandis qu’ils n’agissent eux-mêmes que sur le liquide qui les contraint : celui-ci pressé par leur réaction, gêné par les humeurs en stase qui s’opposent à son passage, & pousse sans cesse par le fluide qu’il précede, se fait bientôt jour dans les vaisseaux voisins. Tel qui ne reçoit, pour ainsi dire, que les globules séreuses, étant forcé, admet les globules rouges ; & c’est ainsi qu’accroît l’engorgement, qui peut encore être suivi d’une grande inflammation, vû la distension extraordinaire des solides, leur irritation, & la perte de leur souplesse ensuite de la rigidité qu’ils ont acquise.

Ces progrés ne surprennent point, lorsqu’on réfléchit qu’il s’agit ici des parties garnies & parsemées de nombre de vaisseaux préposés à la séparation des humeurs, dont l’excrétion empêchée & suspendue, doit donner lieu à de plus énormes ravages. En effet, l’irritation des solides ne peut que s’étendre & se communiquer des nerfs de la partie à tout le genre nerveux : il y a donc dès-lors une augmentation de mouvement dans tout le système des fibres & des vaisseaux. De plus, les liqueurs arrêtées tout-à-coup par le resserrement des pores & des tuyaux excrétoires, refluent en partie dans la masse, à laquelle elles sont étrangeres ; elles l’alterent incontestablement, elles détruisent l’équilibre qui doit y regner. En faut-il davantage pour rendre la circulation irréguliere, vague & précipitée dans toute son étendue ; pour produire enfin la fievre, & en conséquence la dépravation de la plûpart des fonctions, dont l’excrétion parfaite dépend toûjours de la régularité du mouvement circulaire ?

Un funeste enchainement de maux dépendant les uns des autres, & ne reconnoissant qu’une seule & même cause, quoique legere, entraîne donc souvent la destruction & l’anéantissement total de la machine, lorsqu’on ne se précautionne pas contre les premiers accidens, ou lorsqu’on a la témérité d’entreprendre d’y remédier sans connoître les lois de l’économie animale, & sans égard aux principes d’une saine Thérapeutique.

Toutes les indications curatives se réduisent d’abord ici à favoriser la résolution. Pour cet effet on vuidera les vaisseaux par d’amples saignées à la jugulaire, que l’on ne craindra pas de multiplier dans les esquinancies graves. On prescrira un régime délayant, rafraichissant : l’animal sera tenu au son & à l’eau blanche ; on lui donnera des lavemens émolliens régulierement deux ou trois fois par jour ; & la même décoction préparée pour ces lavemens, mêlée avec son eau blanche, sera une boisson des plus salutaires. Si la fievre n’est pas considérable, on pourra lui administrer quelques legers diaphorétiques, à l’effet de rétablir la transpiration, & de pousser en-dehors, par cette voie, l’humeur surabondante.

Les topiques dont nous userons, seront, dans le cas d’une grande inflammation, des cataplasmes de plantes émollientes ; & dans celui où elle ne seroit que foible & legere, & où nous appercevrions plûtot un simple engorgement d’humeurs visqueuses, des cataplasmes résolutifs. Lors même que le mal résidera dans l’intérieur, on ne cessera pas les applications extérieures ; elles agiront moins efficacement, mais elles ne seront pas inutiles, puisque les vaisseaux de toutes ces parties communiquent entr’eux, & répondent les uns aux autres.

Si la squinancie ayant été négligée dès les commencemens, l’humeur forme extérieurement un dépôt qui ne puisse se terminer que par la suppuration, on mettra en usage les cataplasmes maturatifs ; on examinera attentivement la tumeur, & on l’ouvrira avec le fer aussi-tôt que l’on y appercevra de la fluctuation. Il n’est pas possible de soulager ainsi l’animal dans la circonstance où le dépôt est interne ; tous les chemins pour y arriver, & pour reconnoître précisément le lieu que nous devrions percer, nous sont interdits : mais les cataplasmes anodyns fixés extérieurement, diminueront la tension & la douleur. Nous hâterons la suppuration, en injectant des liqueurs propres à cet effet dans les naseaux de l’animal, & qui tiendront lieu des gargarismes que l’on prescrit à l’homme ; comme lorsqu’il s’agira de résoudre, nous injecterons des liqueurs résolutives. Enfin la suppuration étant faite & le dépôt abcédé, ce que nous reconnoîtrons à la diminution de la fievre, à l’excrétion des matieres mêmes, qui flueront en plus ou moins grande quantité de la bouche du cheval ; à une plus grande liberté de se mouvoir, &c. nous lui mettrons plusieurs fois par jour des billots enveloppés d’un linge roulé en plusieurs doubles, que nous aurons trempés dans du miel rosat.

Toute inflammation peut se terminer par-là en gangrene, & l’esquinancie n’en est pas exempte. On conçoit qu’alors le mal a été porte à son plus haut degré. Tous les accidens sont beaucoup plus violens. La fievre, l’excrétion des matieres visqueuses, qui précede la sécheresse de la langue & l’aridité de toute la bouche ; l’inflammation & la rougeur des yeux, qui semblent sortir de leur orbite ; l’état inquiet de l’animal, l’impossibilité dans laquelle il est d’avaler, son oppression, tout annonce une disposition prochaine à la mortification. Quand elle est formée, la plûpart de ces symptomes redoutables s’évanoüissent, le battement de flanc est appaisé, la douleur de la gorge est calmée, la rougeur de l’œil dissipée, l’animal, en un mot, plus tranquille ; mais on ne doit pas s’y tromper, l’abattement occasionne plûtôt ce calme & cette tranquillité fausse & apparente, que la diminution du mal. Si l’on considere exactement le cheval dans cet état, on verra que ses yeux sont ternes & larmoyans, que le battement de ses arteres est obscur ; & que du fond du siége de la maladie s’échappent & se détachent des especes de filandres blanchâtres, qui ne sont autre chose que des portions de la membrane interne du larynx & du pharynx, qui s’exfolie : car la gangrene des parties internes, principalement de celles qui sont membraneuses, est souvent blanche.

Ici le danger est extrème. On procédera à la cure par des remedes modérément chauds, comme par des cordiaux tempérés : on injectera par les naseaux du vin dans lequel on aura délayé de la thériaque, ou quelques autres liqueurs spiritueuses : on appliquera extérieurement des cataplasmes faits avec des plantes résolutives les plus fortes, & sur lesquels on aura fait fondre de l’onguent styrax ; & l’on préviendra l’anéantissement dans lequel la difficulté d’avaler précipiteroit inévitablement l’animal, par des lavemens nutritifs.

Quant à l’obstacle qui prive l’animal de la faculté de respirer, on ne peut frayer un passage à l’air, auquel la glotte n’en permet plus, qu’en faisant une ouverture à la trachée, c’est à-dire en ayant recours à la bronchotomie ; opération que j’ai pratiquée avec succès, & que j’entrepris avec d’autant plus de confiance, qu’elle a été premierement tentée sur les animaux : car Avensoër parmi les Arabes, ne la recommanda sur l’homme qu’après l’expérience qu’il en fit lui-même sur une chevre.

Il s’agissoit d’un cheval réduit dans un état à m’ôter tout espoir de le guérir, au moins par le secours des remedes. Il avoit un battement de flanc des plus vifs : l’œil appercevoit sensiblement à l’insertion de l’encolure dans le poitrail, une fréquence & une intermittence marquée dans la pulsation des carotides. Les arteres temporales, ou du larmier, me firent sentir aussi ce que dans l’homme on appelle un pouls caprisant. Les veines angulaires & jugulaires étoient extrèmement gonflées ; le cheval étoit comme hors d’haleine, & pouvoit à peine se soûtenir ; ses yeux étoient vifs, enflammés, &, pour ainsi parler, hors des orbites ; ses naseaux fort ouverts ; sa langue brûlante & livide, sortoit de la bouche ; une matiere visqueuse, gluante & verdâtre, en découloit : il n’avaloit aucune sorte d’alimens ; les plus liquides, dont quelque tems auparavant une partie passoit dans le pharynx, tandis que celle qui ne pouvoit pas enfiler cette voie naturelle, revenoit & se dégorgeoit par les naseaux, n’outre-passoient plus la cloison du palais : l’inflammation étoit telle enfin, que celle de l’intérieur du larynx fermant l’ouverture de la glotte, occasionnoit la difficulté de respirer, pendant que celle qui attaquoit les autres parties, étoit la cause unique de l’impossibilité de la déglutition.

Dans des maladies aiguës & compliquées, il faut parer d’abord aux accidens les plus pressans ; des circonstances urgentes ne permettent pas le choix du tems, & la nécessité seule détermine. L’animal étoit prêt à suffoquer, je ne pensai donc qu’il lui faciliter là liberté de la respiration. Je m’armai d’un bistouri, d’un scalpel, & je me munis d’une canule de plomb que je fis fabriquer sur le champ ; j’en couvris l’entrée avec une toile très-fine, & j’attachai aux anneaux dont elle étoit garnie sur les côtés du pavillon, un lien, dans le dessein de l’assujettir dans la trachée.

Le cheval, pendant ces préparatifs, étoit tombé, je fus contraint de l’opérer à terre ; je le pouvois d’autant plus aisément, que sa tête n’y reposoit point, & que cette opération est plus facile dans l’animal que dans l’homme, en ce que, 1° l’étendue de son encolure présente un plus grand espace ; & parce qu’en second lieu, non-seulement le diametre du canal que je voulois ouvrir est plus considérable, mais il est moins enfoncé & moins distant de l’enveloppe extérieure.

La partie moyenne de l’encolure fut le lieu qui me parut le plus convenable pour mon opération, attendu qu’en ne m’adressant point à la portion supérieure, je m’éloignois de l’inflammation, qui pouvoit avoir gagné une partie de la trachée ; & que plus près de la portion inférieure, je courois risque d’ouvrir des rameaux artériels & veineux provenant des carotides & des jugulaires, & qui par des variations fréquentes sont souvent en nombre infini dispersées à l’extérieur de ce conduit.

J’employai ensuite un aide, auquel j’ordonnai de pincer conjointement avec moi, & du côté opposé, la peau, à laquelle je fis une incision de deux travers de doigts de longueur. Je n’intéressai que les tégumens ; & les muscles étant à découvert, je les séparai seulement pour voir la trachée-artere, à laquelle je fis une ouverture dans l’intervalle de deux de ses anneaux, avec un scalpel tranchant des deux côtés. L’air sortit aussi-tôt impétueusement par cette nouvelle issuë, & cet effort me prouve que la glotte étoit presqu’entierement fermée ; & que la petite quantité de celui qui arrivoit dans les poumons par l’inspiration, s’y raréfioit, & ne pouvoit plus s’en échapper. Le soulagement que l’animal en ressentit, fut marqué. Des cette grande expiration, & au moyen des mouvemens alternatifs qui la suivirent, il fut moins inquiet, moins embarrassé. Ces avantages me flaterent, & j’apportai toutes les attentions nécessaire, pour assurer le succès de mon opération.

La fixation de la canule étoit un point important ; il falloit l’arrêter de maniere qu’elle ne pût entrer ni sortir toute entiere dans la trachée ; accident qui auroit été de la derniere fatalité, soit par la difficulté de l’en retirer, soit par les convulsions affreuses qu’elle auroit infailliblement excitées par son impression sur une membrane d’ailleurs si sensible, que la moindre partie des alimens qui se détourne des voies ordinaires, & qui s’y insinue, suscite une toux qui ne cesse qu’autant que par cette même toux l’animal parvient à l’expulser.

Mais les liens que j’avois déjà attachés aux anneaux, me devenoient inutiles ; la forme & les mouvemens du cou du cheval, rendoient ma précaution insuffisante. J’imaginai donc d’ôter les bandelettes, & je pratiquai deux points de suture, un de chaque côté, qui prît dans ces mêmes anneaux, & dans les levres de la plaie faite au cuir. La canule ainsi assûrée, je procédai au pansement, qui consista simplement dans l’application d’un emplâtre fenétré fait avec de la poix, par conséquent très-agglutinatif, que je plaçai, comme un contentif & un défensif capable de garantir la plaie de l’accès de l’air extérieur ; & je n’eus garde de mettre en usage la charpie, dont quelques filamens auroient pû s’introduire dans la trachée. Ce n’étoit point encore assez, les points de suture maintenant la canule de façon à s’opposer à son entrée totale dans le conduit, qu’elle tenoit ouvert ; mais sa situation pouvoit être changée par les différentes attitudes de la tête de l’animal, qui étant muë en-haut & en-avant, auroit pû la tirer hors du canal : aussi prévins-je cet inconvénient, en assujettissant cette partie par une martingale attachée d’un côté à un surfaix qui entouroit le corps du cheval, & de l’autre à la muserole du licou ; ensorte que je le contraignis à tenir sa tête dans une position presque perpendiculaire. Je lui fis ensuite une ample saignée à la jugulaire seulement, dans l’intention d’évacuer ; & le même soir j’en pratiquai une autre à la saphene, c’est-à-dire à la veine du plat de la cuisse, dans la vûe de solliciter une révulsion.

La canule demeura cinq jours dans cet état. Les principaux accidens disparurent insensiblement ; & je ne doute point que cet amandement, qui fut visible deux heures même après que j’eus opéré, ne soit dû à la facilité que j’avois donnée au cheval d’inspirer & d’expirer, quoiqu’artificiellement : l’anxiété, l’agitation, & enfin l’anéantissement dans lequel il étoit, provenant sans doute en partie de la contrainte & de la difficulté de la respiration ; contrainte qui causoit une intermission de la circulation dans les poumons ; & intermission qui ne pouvoit que retarder & même empêcher la marche & la progression du fluide dans tout le reste du corps, puisque toute la masse sanguine est nécessairement obligée de passer par ce viscere.

L’animal fut néanmoins encore trois jours après l’opération, sans recouvrer la faculté d’avaler des alimens d’aucune espece, & sans pouvoir respirer par le larynx. Je pris pendant cet intervalle de tems, le parti de le soûtenir par des lavemens de lait, tantôt pur, & tantôt coupé avec de l’eau dans laquelle je faisois bouillir une ou deux têtes de mouton, jusqu’à l’entiere séparation de la chair & des os. L’effet de ces lavemens ne pouvoit être que salutaire, puisqu’ils étoient très-capables de tempérer l’ardeur des entrailles, & qu’une quantité de sucs nutritifs s’introduisoit toûjours dans le sang par la voie des vaisseaux lactés qui partent des gros intestins, & que j’ai apperçûs très-distinctement dans le cheval.

Telles étoient les ressources legeres dont je profitois : j’en avois encore moins pour placer des gargarismes, cependant essentiels & nécessaires, dès qu’il falloit calmer l’ardeur & la sécheresse des parties du gosier, les détendre, diminuer l’espece d’oblitération de leurs orifices excréteurs, & rétablir enfin le cours de la circulation. J’injectai à cet effet par la bouche & par les naseaux une décoction d’orge, dans laquelle je mettois du miel-rosat & une petite dose de sel de Saturne. L’injection par la bouche poussoit la liqueur jusqu’à la cloison du palais, & jusque sur la base de la langue ; & celle que j’adressois dans les naseaux, s’étendoit par les arriere-narines jusque sur les parties enflammées de l’arriere-bouche, qu’elle baignoit & qu’elle détrempoit. Je laissai encore dans la bouche de l’animal, des billots que je renouvellois toutes les deux heures, & que j’avois entourés d’une éponge fortement imbuë de cette même décoction. Mes vœux furent remplis le quatrieme jour ; les alimens liquides commencerent à passer, ce que je reconnus en voyant descendre la liqueur injectée le long de l’œsophage, dont la dilatation est sensible à l’extérieur dans le tems de la déglutition ; & lorsque je bouchois la canule, l’air expiré frappoit & échauffoit ma main au moment où je la portois à l’orifice externe des naseaux. Je retirai donc cet instrument, & je mis sur la plaie de la trachée-artere, qui, autant que j’en pus juger, fut fermée dans l’espace de trois jours, un plumaceau trempé dans une décoction vulnéraire & du miel-rosat. J’eus la précaution de le bien exprimer, dans la crainte qu’il n’en entrât dans le conduit, & je couvris le tout d’un grand plumaceau garni de baume d’arcéus, que je tentai d’assujettir par un large collier ; mais le soir je trouvai mon appareil dérangé, & la difficulté de le maintenir me fit changer de méthode. Je crus n’entrevoir aucun danger à procurer la réunion des tégumens, j’y pratiquai un point de suture qui fut suffisant ; car cette réunion commençoit à avoir lieu dans les angles. Je chargeai la plaie d’un plumaceau enduit du même baume, & j’appliquai par-dessus ce plumaceau un emplâtre contentif : aussi le succès répondit à mon attente ; il ne survint point d’emphyseme, accident que j’avois à redouter, & la plaie de la peau fut cicatrisée le sixieme jour, ce qui en fait en tout onze depuis celui de l’opération.

J’ai dit que dès le quatrieme les alimens liquides commençoient à passer. Je fis donc présenter au cheval de l’eau-blanche avec le son ; il n’en but qu’une seule gorgée, & je continuai toûjours les lavemens, quoiqu’enfin il parvînt à boire plus aisément & plus copieusement de l’eau, dans laquelle je fis mettre de la farine de froment : le tout pour réparer la longue abstinence, & pour rappeller ses forces. Je ne cessai point encore les gargarismes ; l’inflammation des parties intérieures avoit été si considérable, que je crus devoir prolonger & réitérer sans cesse mes injections, & elles étoient si convenables, qu’il survint une sorte de mortification à toutes ces parties.

En effet, l’ardeur s’étant calmée, le pouls étoit concentré & conservoit son irrégularité ; les yeux, de vifs & ardens qu’ils étoient, devinrent mornes & larmoyans ; la sensibilité des parties affectées paroissoit moindre, ou plûtôt le cheval sembloit moins souffrir, mais il étoit dans un état d’abattement qui ne me présageoit rien que de funeste. J’ajoûtai à mes injections quelques gouttes d’eau-de-vie, & la mortification que je soupçonnois se déclara par le signe pathognomonique ; car je vis sortir par la bouche une humeur purulente, jointe à plusieurs petits filamens blanchâtres, tels que ceux dont j’ai parlé.

Après la chûte de cette espece d’escharre, les parties affectées devinrent de nouveau sensibles : j’en jugeai par la crainte & par la répugnance que l’animal avoit pour les injections. Je substituai le vin à l’eau-de-vie, ce qui les rendit plus douces, & plus appropriées à des parties vives & exulcérées. Enfin au bout de vingt jours je le purgeai : cinq jours après je réitérai la purgation ; ensorte que l’opération, les deux saignées qui lui succéderent, les lavemens nourrissans, le lait, le son, la farine de froment, l’eau blanche, les gargarismes & les deux breuvages purgatifs, furent les remedes qui procurerent la guérison radicale d’une maladie qui disparut au bout d’un mois.

C’est assûrément au tempérament de l’animal que doit se rapporter la cessation de la mortification, ainsi que l’exfoliation & la cicatrisation des parties ulcérées. La nature opere en général de grandes merveilles dans les chevaux ; elle seconde même les intentions de ceux qui la contrarient sans la connoître, & qui ne savent ni la consulter ni la suivre : car on peut dire hautement, à la vûe de l’ignorance des Maréchaux, que lorsqu’ils se vantent de quelques succès, ils ne les doivent qu’aux soins qu’elle a eus de rectifier leurs procédés & leurs démarches. D’ailleurs l’expérience nous démontre que dans cet animal les plaies se réunissent plus aisément que dans l’homme ; la végétation, la régénération des chairs est plus prompte & plus heureuse, elle est même souvent trop abondante ; les ulceres, les abcès ouverts y dégénerent moins fréquemment en fistules : son sang est donc mieux mêlangé, il est plus fourni de parties gélatineuses, douces & balsamiques ; il circule avec plus de liberté, se dépure plus parfaitement, est moins sujet à la dissolution & à la dépravation que le sang humain, perverti & souvent décomposé par un mauvais régime & par des excès.

Ces réflexions néanmoins ne prouvent essentiellement rien contre l’analogie du méchanisme du corps de l’homme & de l’animal : elle est véritablement constante. S’éloigner de la route qui conduit à la guérison de l’un, & chercher de nouvelles voies pour la guérison de l’autre, c’est s’exposer à tomber dans des écarts continuels. La science des maladies du corps humain présente à l’Hippiatrique une abondante moisson de découvertes & de richesses, nous devons les mettre à profit ; mais la Medecine ne doit pas se flater de les posséder toutes : l’Hippiatrique cultivée à un certain point, peut à son tour devenir un thrésor pour elle. (e)