L’Encyclopédie/1re édition/FAMILIARITÉ

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FAMILIARITÉ, (Morale.) c’est une liberté dans les discours & dans les manieres, qui suppose entre les hommes de la confiance & de l’égalité. Comme on n’a pas dans l’enfance de raison de se défier de son semblable, comme alors les distinctions de rang & d’état ou ne sont pas, ou sont imperceptibles, on n’apperçoit rien de contraint dans le commerce des enfans. Ils s’appuient sans crainte sur tout ce qui est homme : ils déposent leurs secrets dans les cœurs sensibles de leurs compagnons : ils laissent échapper leurs goûts, leurs espérances, leur caractere. Mais les compagnons deviennent concurrents, & enfin rivaux ; on ne court plus ensemble la même carriere ; on s’y rencontre, on s’y presse, on s’y heurte ; & bien-tôt on n’y marche plus qu’à couvert & avec précaution.

Mais ce sont sur-tout les distinctions de rangs & d’état, plus que la concurrence dans le chemin de la fortune, ou la rivalité dans les plaisirs, qui font disparoître dans l’âge mûr la familiarité du premier âge.

Elle reste toûjours dans le peuple : il la conserve même avec ses supérieurs, parce qu’alors par une sotte illusion de l’amour-propre, il croit s’égaler à eux. Le peuple ne cesse d’être familier que par défiance, & les grands que par la crainte de l’égalité. Ce qu’on appelle maintien, noblesse dans les manieres, dignité, représentation, sont des barrieres que les grands savent mettre entr’eux & l’humanité. Ils sont ennemis de la familiarité, & quelques-uns même la craignent avec leurs égaux. Les uns qui prétendent à une considération qu’on ne peut accorder qu’à leur rang, & qu’on refuseroit à leur personne, s’élevent par leur état au-dessus de tout ce qui les entoure, à proportion qu’ils prétendent plus, & qu’ils méritent moins. D’autres qui ont cette dureté de cœur, qu’on n’a que trop souvent quand on n’a point eu besoin des hommes, gênent les sentimens qu’ils inspirent, parce qu’ils ne pourroient les rendre. Ils aiment mieux qu’on leur marque du respect & des égards, parce qu’ils rendront des procédés & des attentions. Ils sont à plaindre de peu sentir, mais à admirer s’ils sont justes.

Il y a dans tous les états des hommes modestes & vertueux, qui se couvrent toûjours de quelques nuages ; ils semblent qu’ils veulent dérober leurs vertus à la profanation des loüanges ; dans l’amitié même, ils ne se montrent pas, mais ils se laissent voir.

La familiarité est le charme le plus séduisant & le lien le plus doux de l’amitié : elle nous fait connoître à nous-mêmes ; elle développe les hommes à nos yeux ; c’est par elle que nous apprenons à traiter avec eux : elle donne de l’étendue & du ressort au caractere : elle lui assûre sa forme distinctive : elle aide un naturel aimable à sortir des entraves de la coûtume, & à mépriser les détails minutieux de l’usage : elle répand, sur tout ce que nous sommes, l’énergie & les graces (voyez Grace) : elle accélere la marche des talens, qui s’animent & s’éclairent par les conseils libres de l’amitié : elle perfectionne la raison, parce qu’elle en exerce les forces : elle nous fait rougir : elle nous guérit des petitesses de l’amour-propre : elle nous aide à nous relever de nos fautes : elle nous les rend utiles. Hé ! comment des ames vertueuses pourroient-elles regretter de frivoles démonstrations de respect, quand on les en dédommage par l’amour & par l’estime ? Voyez Egards.