L’Encyclopédie/1re édition/FORMULAIRE

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FORMULAIRE, s. m. (Théol. & Hist. ecclés.) on appelle ainsi en général toute formule de foi qu’on propose pour être reçûe ou signée ; mais on donne aujourd’hui ce nom (comme par excellence) au fameux formulaire dont le clergé de France a ordonné la signature en 1661, & par lequel l’on condamne les cinq propositions dites de Jansénius.

Ce formulaire, auquel un petit nombre d’ecclésiastiques refuse encore d’adhérer, est une des principales causes des troubles dont l’église de France est affligée depuis cent ans. La postérité aura-t-elle pour les auteurs de ces troubles de la pitié ou de l’indignation, quand elle saura qu’une dissension si acharnée se réduit à savoir, si les cinq propositions expriment ou non la doctrine de l’évêque d’Ypres ? car tous s’accordent à condamner ces propositions en elles-mêmes. On appelle (très-improprement) Jansénistes, ceux qui refusent de signer que Jansénius ait enseigné ces propositions. Ceux-ci de leur côté qualifient (non moins ridiculement) leurs adversaires de Molinistes, quoique le Molinisme n’ait rien de commun avec le formulaire ; & ils appellent athées les hommes sages qui rient de ces vaines contestations. Que les opinions de Luther & de Calvin ayent agité & divisé l’Europe, cela est triste sans doute ; mais du-moins ces opinions erronées rouloient sur des objets réels & importans à la religion. Mais que l’Eglise & l’Etat ayent été boulversés pour savoir si cinq propositions inintelligibles sont dans un livre que personne ne lit ; que des hommes, tels qu’Arnauld, qui auroient pu éclairer le genre humain par leurs écrits, ayent consacré leur vie & sacrifie leur repos à ces querelles frivoles ; que l’on ait porté la démence jusqu’à s’imaginer que l’Être supreme ait décidé par des miracles une controverse si digne des tems barbares : c’est, il faut l’avoüer, le comble de l’humiliation pour notre siecle. Le seul bien que ces disputes ayent produit, c’est d’avoir été l’occasion des Provinciales ; modele de bonne plaisanterie dans une matiere qui en paroissoit bien peu susceptible. Il ne manqueroit rien à cet immortel ouvrage, si les fanatiques[1] des deux partis y étoient également tournés en ridicule : mais Pascal n’a lancé ses traits que sur l’un des deux, sur celui qui avoit le plus de pouvoir, & qu’il croyoit mériter seul d’être immole à la risée publique. M. de Voltaire dans son chapitre du Jansénisme, qui fait partie du siecle de Louis XIV. a sû faire de la plaisanterie un usage plus impartial & plus utile ; elle est distribuée à droite & à gauche, avec une finesse & une legereté qui doit couvrir tous ces hommes de parti d’un mépris ineffaçable. Peut-être aucun ouvrage n’est-il plus propre à faire sentir combien le gouvernement a montré de lumieres & de sagesse en ordonnant enfin le silence sur ces matieres, & combien il eût été à desirer qu’une guerre aussi insensée eût été étouffée dès sa naissance. Mais le cardinal Mazarin qui gouvernoit alors, pouvoit-il prévoir que des hommes raisonnables s’acharneroient pendant plus de cent ans les uns contre les autres pour un pareil objet ? La faute que ce grand ministre fit en cette occasion, apprend à ceux qui ont l’autorité en main, que les querelles de religion, même les plus futiles, ne sont jamais à mépriser ; qu’il faut bien se garder de les aigrir par la persécution ; que le ridicule dont on peut les couvrir dès leur origine, est le moyen le plus sûr de les anéantir de bonne-heure ; qu’on ne sauroit sur-tout trop favoriser les progrès de l’esprit philosophique, qui en inspirant aux hommes l’indifférence pour ces frivoles disputes, est le plus ferme appui de la paix dans la religion & dans l’état, & le fondement le plus sûr du bonheur des hommes. (O)


  1. Nous disons les fanatiques ; car en tout genre le fanatisme seul est condamnable.