L’Encyclopédie/1re édition/FOURRAGE

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FOURRAGE, s. m. (Maréchall.) nourriture des chevaux. Ce mot généralement pris, renferme tous les herbages qui servent de pâture aux animaux qui vivent de végétaux.

Le fourrage du cheval comprend le foin, la paille & l’avoine, le sainfoin, la luserne & le son. Cet article seroit susceptible de bien des détails relatifs à la Botanique, à la Physique, à la Chimie, au Commerce & à l’Agriculture ; c’est aux Savans à les approfondir. Nous ne considérerons ici le fourrage que relativement à la santé, aux forces, & aux maladies des chevaux.

La bonne nourriture modérément donnée, concourt à entretenir dans le cheval, comme dans tous les animaux, un juste équilibre entre les solides & les fluides. Il résulte de cet accord une santé ferme & vigoureuse : au contraire les mauvais alimens troublent cette harmonie : d’où suivent quantité de maladies dangereuses & quelquefois mortelles. Ce sont ces mêmes maladies qui nous ont fait scrupuleusement méditer sur leur genre & leur cause ; & c’est d’après leurs symptomes, leurs progrès, & les impressions qu’elles font sur les visceres du cheval, que nous avons attribué la plûpart de ces accidens à une nourriture acide, acre, corrosive, en un mot pernicieuse, & rendue telle tantôt par le mélange du fourrage, tantôt par sa corruption. Les chevaux ne sont exposés à prendre une mauvaise nourriture que dans leur état de domesticité : libres & abandonnés à eux-mêmes pour chercher leur pâture dans les prairies, dans les bois, &c. ils n’ont garde de brouter parmi les plantes celles qui de leur nature peuvent être nuisibles à leur santé ; leur instinct seul les guide, & dirige leur appétit vers les plantes propres à leur entretien. Il en est tout autrement dans leur état d’esclavage ; ils sont obliges de se nourrir de ce que l’aveugle industrie de l’homme leur prépare & leur présente. La nécessité leur fait prendre la plûpart du tems des alimens qui leur sont contraires ; & leur appétit naturel irrité par la faim, n’a pas la liberté du choix : ainsi quelque bien intentionné que l’homme doive être pour la conservation de cet animal si secourable, il contribue en bien des cas à sa destruction, par les soins peu éclairés qu’il prend de le nourrir. La disette du fourrage, une épargne mal-entendue, la falsification que la cupidité des marchands de foin n’a que trop mise en usage, font que l’on donne la plûpart du tems aux chevaux un foin moisi ou pourri, par quelque altération qu’il a soufferte ou dans le pré pendant la fenaison, ou dans le grenier après la récolte. Cette nourriture corrompue engendre après un certain tems le farcin, la gale, la maladie du feu, & souvent même la morve. Ces genres de maladies qui tirent leur cause primitive d’une dépravation des humeurs occasionnée par ces mauvais alimens, deviennent la plûpart épidémiques, s’étendent, se multiplient & font les plus grands ravages dans les armées, dans les villes, & dans les campagnes. Si la corruption du fourrage est si pernicieuse, son mélange avec des plantes ne l’est pas moins : de ce mélange il en nait aussi des maladies bien aiguës & bien funestes.

Le foin est la nourriture du cheval la plus commune ; elle est aussi la plus suspecte. Les différens genres de plantes qui naissent dans les près & dans les pâturages, & qui entrent dans la composition du foin, peuvent être distingués en trois différentes classes. La premiere contient celles qui sont bienfaisantes, appétissantes, rafraîchissantes, succulentes, humectantes, adoucissantes, &c. telles sont la jacée noire, la grassete des près, qui perdent leurs feuilles avant la récolte, mais dont les tiges s’élevent, se mêlent au fourrage, & sont la base du meilleur foin ; la pimprenelle des prés, les paquerettes, le tussilage, la pédiculaire, tous les chiendents, les deux especes de prêles, l’ulmaria ou reine des prés, la scabieuse, le carvi, le sainfoin, la sarriette, la petite chélidoine, les especes d’orchis ou satyrion, le trefle des prés. Si le foin n’étoit composé que de telles plantes, qu’il fût fauché dans sa juste maturité, c’est-à-dire avant qu’il eût séché sur pié, & qu’il fût possible de le faner & de le serrer dans un tems sec, il seroit pour le cheval une nourriture très-salutaire.

La seconde classe des plantes qui se trouvent dans les près, compose un foin d’une qualité inférieure au premier, sans être cependant pernicieux à la santé du cheval. Ces plantes sont la cardamine, l’aulnée, le daucus, l’eupatoire, l’euphraise, les especes de pentaphilloïdes, la jacobée, la campanula, le juncago, la leche, la linaire, la lisimachia, les marguerites, le morsus diaboli, la mousse terrestre, la dent de lion, le pouillot, les primeveres, le butomus ou jonc fleuri, le scordium, l’oliet ou trefle sauvage jaune.

La derniere classe est celle des plantes pernicieuses à la santé du cheval, & qu’on doit regarder comme autant de poisons. Ces plantes sont l’aconit, toutes les especes de titimale, la gratiole, la ptarmique, les persicaires, la catapuce, la thlaspic, la thora, le peplus, la sardonia, enfin la douve appellée ranonculus longifolius palustris. Ces plantes malfaisantes, confondues avec les bonnes, brisées, desséchées & bottelées ensemble, ôtent à l’animal le moyen de faire la distinction & le choix des bonnes d’avec les mauvaises ; il mord indifféremment çà & là dans la botte de foin qu’il a devant lui & avec avidité, selon que la faim le presse. Le cheval ayant mangé une certaine quantité de ces mauvaises plantes, il lui survient des tranchées de différens genres ; si elles sont flatueuses, le ventre lui enfle à un degré extraordinaire ; & s’il n’évacue ses vents, il périt en fort peu de tems : si elles sont convulsives, elles sont accompagnées d’une si grande constipation, qu’il ne peut recevoir ou du moins retenir les lavemens qu’on lui donne, ni laisser échapper les matieres stercorales, symptomes presque toujours mortels. Souvent ce sont des douleurs néphrétiques, que l’on appelle rétention d’urine ; accident occasionne par une inflammation au cou de la vessie, ou à son sphincter. Enfin les accidens sont différens, selon la qualité de la matiere qui les produit. Nous traiterons de chacune de ces maladies, de leur cause & de leurs remedes, en leurs articles. Nous ne les indiquons ici, que pour prouver la malignité d’un foin mêlé de mauvais herbages.

La paille est une espece de fourrage convenable à beaucoup d’animaux domestiques ; elle leur sert à deux usages, à la litiere, & à la nourriture ; & dans l’une & l’autre, elle est essentielle au cheval. Ceux auxquels on en donne le plus au lieu de foin, sont les chevaux qui par leur tempérament ou à cause de leur exercice, demandent une nourriture moins forte & plus legere que le foin : tels sont les chevaux naturellement gros, & les chevaux destinés à la chasse & à la course.

On ne doit leur donner que fort peu de foin, & point du tout à ceux qui sont menacés de la pousse.

Les Espagnols & bien des nations méridionales & orientales, ne donnent à leurs chevaux que de la paille, à cause du peu de soin que ces contrées produisent. Leur paille est fort menue, parce qu’elle est brisée aux piés des chevaux ou des mulet, avec lesquels ils battent leurs grains dans une aire que l’on fait en plaine campagne.

La paille que l’on donne à manger à ces animaux à Paris & aux environs, est la paille de froment ; la plus nourrissante & la plus appétissante est celle qui est blanche, menue & fourrageuse, c’est-à-dire mélangée de bonnes plantes : telles que sont la gesse, le fétu, la fumeterre, le grateron, le laitron, le lisseron, le melilot, l’orobanche, la percepierre, la percefeuille, la tribulle, le pié-de-lievre, la varianella, la scabieuse, la niele, les especes de psyllium, le rapistrum, la vesce, la bourse à pasteur, la velvote, le coquelicot, &c. Observons cependant que la bonté que ces genres de plantes communiquent à la paille, ne peut compenser le dommage que leurs graines causent au blé & à l’avoine.

La paille peut être gâtée & corrompue par quelqu’orage qui aura versé les blés dans les champs, ou par une pluie continue qui surviendra pendant la moisson, ou parce qu’on l’aura serrée encore humide dans la grange. Cette sorte de paille n’est ni bien-faisante, ni appétissante pour les chevaux.

On donne la paille de différentes manieres. Les Hollandois, les Flamands, les Allemands, & une partie de nos marchands de chevaux la donnent hachée fort menue ; on a pour cela un instrument fait exprès, & un homme exercé à cette manœuvre ; on mêle cette paille avec du son & de l’avoine ; on prétend que ce mélange engraisse les chevaux, & les remplit. L’expérience des étrangers & des marchands n’a pû nous faire adopter cette espece d’économie, si c’en est une. Non que nous n’ayons fait des tentatives pour la constater ; mais elles n’ont fait que nous persuader le danger qu’il y auroit à suivre dans ce pays-ci la méthode des Hollandois & des Allemands, vû la différence qu’il y a entre le travail que ces gens-là font faire à leurs chevaux, & celui que nous exigeons des nôtres. Ces nations menent leurs chevaux au pas, ou tout au plus au petit trot ; cet exercice modéré ne leur cause point de forte transpiration, il est très-propre à entretenir une parfaite intégrité dans les excrétions & les secrétions, à donner de l’appétit au cheval, & par conséquent à les maintenir gras ; mais d’une graisse sans consistence. Il est avéré que les marchands de chevaux ne font point travailler les leurs, soit crainte qu’il ne leur arrive quelqu’accident, soit pour les entretenir gras, pleins, & polis, & d’une plus belle apparence.

Il est aisé de voir que la paille hachée n’est pas propre à donner de la force aux chevaux : 1°. il faut six mois, & quelquefois un an pour engrainer les chevaux ainsi nourris, au sortir de chez les marchands, avant d’en pouvoir tirer un travail pénible & suivi. 2°. On dresse & l’on éduque les chevaux plus facilement au sortir de chez les marchands, que lorsqu’ils ont été nourris un certain tems avec de l’avoine pure au lieu de paille hachée, & la docilité est souvent chez les chevaux comme ailleurs, une preuve de foiblesse. 3°. Nous observons que la plûpart des chevaux qui sont harassés après un travail outré, soit pour avoir poussé des relais à la chasse, ou au carrosse, soit pour avoir fait quelque course longue & rapide, pour peu qu’ils soient délicats de leur naturel, peuvent à peine manger du foin le plus choisi, & de la meilleure avoine ; à plus forte raison comment pourroient-ils manger ce mélange volumineux de paille hachée avec un picotin d’avoine? Les plus affamés en mangent à la vérité une petite partie : mais dans ce qu’ils mangent, c’est l’avoine qu’ils choisissent autant qu’il leur est possible, & la paille hachée & le reste de l’avoine sont en pure perte dans la mangeoire, lorsqu’ils ont soufflé dessus. 4°. Il ne peut résulter de cette nourriture que fort peu de chyle, parce qu’il est impossible, comme il est d’expérience, que l’avoine enveloppée dans les parties rameuses du son & les parties irrégulieres de la paille hachée, puisse se triturer assez dans la mastication, pour procurer à l’animal une réparation proportionnée à l’épuisement ; de-là vient que la plûpart des chevaux qui mangent de ce mélange frauduleux, rendent une portion de l’avoine sans être digérée, ni même mâchée. Cette nourriture n’est donc propre que pour les chevaux qui font peu d’ouvrage, & qui sont d’ailleurs grands mangeurs.

L’avoine est sans contredit la principale & la meilleure nourriture des chevaux ; nous en avons de deux especes : la blanche & la noire. Celle-ci est la meilleure, sur-tout si elle est bien nourrie, bien luisante, pesante à la main, sans mélange de mauvaises graines que certaines plantes y déposent ; & si elle n’a point souffert d’altération dans le champ ou dans le grenier.

Les graines étrangeres qui se rencontrent fort souvent mêlées avec l’avoine, & qui dégoûtent le cheval, sont celles de coquelicot, de cardamine, de senevé, de nielle, d’orobanche, de percepierre, de psyllium, de colsas, &c.

Quelque bonne qualité que l’avoine ait par elle-même, ces sortes de graines diminuent beaucoup de sa bonté, au point que les chevaux ne la mangent que difficilement. Le semaille de l’avoine, sa culture & sa moisson méritent beaucoup d’attention de la part du laboureur ; il doit sur-tout choisir pour ensemencer son champ, l’avoine pure & exempte des mauvaises graines que nous venons d’indiquer. Mais si malgré son attention quelques-unes de ces sortes de graines se sont glissées dans la semence, ou que le champ en soit infecté d’ailleurs, il doit avoir le soin de les extirper dès qu’elles sont parvenues à une certaine grandeur.

Quand l’avoine a acquis sa parfaite maturité, le laboureur après l’avoir fauchée ou sciée, doit la laisser étendue sur le champ, pour lui donner le tems de ce qu’on appelle javeller, au moyen de la pluie ou de la rosée. Cette préparation sert à gonfler & à affermir les grains dans leurs épis : mais s’il arrive que la pluie soit abondante & de longue durée, ensorte que l’on soit obligé de laisser l’avoine coupée étendue dans les champs, elle y germe, & souvent une partie y pourrit. Cette altération la rend pernicieuse à la nourriture des chevaux.

Ce n’est point dans les champs que l’avoine acquiert son dernier degré de perfection ; elle demande encore beaucoup de soin dans le grenier. On doit la remuer souvent, non seulement pour sa conservation, mais encore pour sa perfection. Si l’on néglige cette manœuvre, qui doit s’exécuter toutes les trois semaines, ou du-moins tous les mois, l’avoine fermente & s’échauffe ; ses principes se developpent, son sel volatil s’exhale en parties ; son huile devient rance, fétide, & acide ; enfin elle tombe dans une espece de putréfaction qui cause aux chevaux les mêmes maladies que le foin corrompu : telles que le farcin, la maladie du feu, la gale, & quelquefois la morve.

Quoique sous le nom de fourrage on n’entende communément que le foin, la paille, & l’avoine, on en cultive cependant deux autres especes, le sainfoin & la luzerne.

Le sainfoin ou bourgogne, est une pâture qui demande un terrein chaud, crayonneux, & sec. On doit le faucher si-tôt qu’il est en graine, sans quoi il depérit, ses feuilles tombent, il ne lui reste que la tige ; pour lors les bestiaux ne le mangent que difficilement, par la raison que cette tige devient seche & coriasse, & destituée de sucs nourriciers. Un champ semé de sainfoin dure trois ou quatre ans sans le semer de nouveau ; après ce tems il dégenere en pâturage qui n’est pas même des meilleurs. Le sainfoin ne produit qu’une récolte par an ; le regain ne sert qu’à faire paître les bestiaux ; on donne rarement du sainfoin pur aux chevaux lorsqu’on a le moyen de le mêler avec d’autres fourrages, par la raison qu’il est une nourriture trop foible. Selon M. de Tournefort, cette plante est détersive, atténuante, digestive, apéritive, sudorifique ; qualités par conséquent très-propres à la santé du cheval, & sur-tout si on coupe cette plante avant qu’elle ne soit trop mûre, c’est-à-dire sitôt qu’elle est en fleur, tems auquel ses feuilles sont encore succulentes, pourvû qu’on ne la donne à manger que mêlée avec du foin.

La luzerne est une des meilleures nourritures que nous ayons pour les chevaux, & nous croyons pouvoir l’égaler au meilleur foin. En vain dit-on qu’elle échauffe ces animaux. On semble fondé à tenir ce langage, en ce qu’elle est très-appétissante & très-nourrissante, que les chevaux en sont fort friands, & qu’elle leur cause des indigestions lorsqu’ils en mangent avec excès ; mais c’est à quoi l’on peut remédier facilement, en ne leur en donnant qu’une quantité mesurée.

Si on avoit du terrein propre à semer de la luzerne, on en tireroit un grand produit ; 1°. elle donne beaucoup plus que les prés ordinaires, quand on n’y supposeroit que la premiere récolte. La luzerne fournit trois coupes au-moins par an : la premiere est excellente pour les chevaux ; la seconde est moins bonne, & la troisieme n’est propre que pour les vaches.

Enfin la luzerne se reproduit sans la renouveller huit à neuf ans ; elle demande un terrein, qui sans être sec, ne soit ni aquatique, ni marécageux. Elle produit d’autant plus que le terrein est meilleur ; il y a des pays où elle rapporte quatre ou cinq fois par an ; on n’en recueille la graine qu’à la seconde pousse. Nous croyons que cela dépend de ce que l’on coupe la premiere avant que la plante soit montée en graine. Elle engraisse les chevaux beaucoup mieux qu’aucun autre fourrage. Selon le botaniste que nous avons cité, elle est rafraîchissante, propre à calmer les ardeurs du sang. Columelle dit qu’elle guéri les mulets de plusieurs maladies, & que rien n’est meilleur pour eux lorsqu’ils sont si maigres qu’ils ont la peau collée sur les os. Quoique nous n’ayons point fait cette expérience sur les mulets, celles que nous avons faites sur les chevaux la confirment. Quant aux maladies que cet auteur prétend que la luzerne guérit, il est à présumer que ce ne sont que des suites du marasme ; & comme le marasme ne vient que d’un défaut d’aliment, la luzerne étant très-succulente, doit en guérir les accidens en même tems que la cause.

Le son est un accessoire du fourrage : c’est la partie la plus maigre & la plus terrestre du froment ; on en donne aux chevaux malades & à ceux que l’on prépare à la purgation, & pour leur faire de l’eau blanche, & quelquefois des lavemens ; le son est humectant, rafraîchissant, détersif, & adoucissant ; mais lorsqu’il est vieux, il contracte un mauvais goût : son sel essentiel s’évapore, il n’y reste que la partie huileuse qui devient fétide ; son altération fait que les chevaux n’en mangent point, & ne boivent point l’eau blanche avec lequel elle est faite.

Tous les genres de fourrages dans leur nouveauté doivent être interdits aux chevaux jusqu’après les premieres gelées, & plus long-tems s’il est possible, par la raison que ces sortes d’alimens doivent acquérir dans le grenier leur dernier degré de maturité. Cette élaboration ne peut être exécutée que par un mouvement naturel, & secondé à l’égard de l’avoine par le remuement de la pelle pour expulser de cette graine les principes les plus volatils qui troubleroient le méchanisme de l’économie animale : enfin pour se servir du terme du vulgaire, on ne doit pas faire manger des fourrages aux chevaux, avant qu’ils ayent jetté leur feu.

Si l’avoine nouvelle fermente dans le grenier ainsi que les autres fourrages, comme nous l’avons observé, elle fermente aussi dans le corps du cheval ; ses parties ignées avec les sels acides & alkali volatils sont très-propres à former un chyle aigre qui sert de germe aussi à quantités de maladies moins graves à la vérité que celles que produit l’avoine corrompue, mais qui cependant sont toûjours à craindre. Nous avons vû que dans le fourrage le mélange naturel & fortuit des plantes bonnes & mauvaises, est très-dangereux pour les chevaux ; on sent d’ailleurs l’extrème difficulté de purger les prés des herbes pernicieuses qui y naissent ; cependant l’industrie humaine est déjà parvenue à faire des prés artificiels en sainfoin & en luzerne ; on en fait de même de trefle dans le terrein de Flandres. Ne pourroit-on pas proposer à ceux qui ont un intérêt essentiel à recueillir un foin pur, pour procurer à leurs chevaux la nourriture la plus saine, de prendre parmi les herbes qui composent le foin, la classe de celles que nous avons indiquées comme les meilleures, & de ne se servir que de ces graines pour ensemencer leurs prés ? Le choix n’en seroit ni difficile ni coûteux, & procureroit de grands avantages ; cet objet demande d’autant plus d’attention, qu’il importe beaucoup à la conservation & à la santé de celui de tous les animaux, dont la foiblesse industrieuse de l’homme tire le plus de soulagement & de secours.

Fourrage, dans l’art militaire, est tout ce qui sert à la nourriture des chevaux des cavaliers & des officiers de l’armée, soit en garnison, soit en campagne.

Fourrager ou aller au fourrage, c’est lorsque les armées sont en campagne, aller chercher dans les champs & dans les villages le grain & les herbes propres à la nourriture des chevaux.

Lorsque des troupes sont commandées pour cette opération, on dit qu’elles vont au fourrage, & l’on dit aussi qu’un champ, une plaine ou un pays ont été fourragés, lorsque les troupes ont enlevé ou consommé tout le fourrage qu’il contenoit. Ceux qui travaillent à couper le fourrage ou à l’enlever des granges & autres lieux où il est renfermé, sont appellés fourrageurs.

Pour que les armées puissent se mettre en campagne, il faut avoir de grandes provisions de fourrage dans les lieux voisins de celui qu’elles doivent occuper, ou bien il faut que la terre soit en état de fournir elle-même ce qui est nécessaire pour la nourriture des chevaux. Comme ce sont les blés qui produisent les fourrages les plus abondans & les plus nourrissans, les armées ne peuvent guere s’assembler que lorsqu’ils ont assez de maturité pour servir à la subsistance des chevaux ; ce qui arrive en France & dans les pays voisins vers le 15 du mois de Mai. Avant ce tems il n’est pas possible de tenir la campagne sans de nombreux magasins de fourrage, qui sont d’une dépense très-considérable, & qui d’ailleurs servent souvent à faire connoître à l’ennemi le côté où l’on se propose de l’attaquer.

Lors donc que la terre est chargée de blés, d’autres différens grains, & d’herbes en état de couper, on envoye les troupes au fourrage.

Pour cet effet les fourrageurs, outre leur mousqueton ou leur épée qu’ils doivent porter chacun pour s’en servir en cas d’attaque, ont aussi des faulx pour couper le fourrage, & des cordes pour le lier & en faire des trousses. Ce sont de grosses & longues bottes du poids de cinq à six cents livres ou environ. On les charge sur les chevaux. Chaque cheval en porte une & le fourrageur par-dessus.

Fourrager de cette maniere en plaine campagne, c’est fourrager au verd ou en verd, parce que tout le fourrage que l’on coupe est verd ; mais lorsque les moissons sont recueillies & qu’il n’y a plus rien dans la campagne, on va prendre le fourrage dans les villages, & l’on dit alors qu’on fourrage en sec, ou au sec.

Dans les fourrages au sec, on prend le grain battu lorsque l’on en trouve, & on le met dans des sacs que l’on porte avec soi pour cet usage. On lie aussi avec des cordes le foin que l’on veut emporter, & l’on en fait des trousses que l’on charge sur le cheval ; le cavalier monte dessus, & il revient tout doucement au camp comme dans le fourrage au verd.

Lorsqu’une armée arrive dans un camp, elle se sert d’abord du fourrage renfermé dans l’enceinte des gardes du camp. Comme il est bien-tôt consommé, on s’arrange pour en aller chercher plus loin.

Pour le faire avec sûreté, le général donne une escorte aux fourrageurs, & il fixe le jour & lieu où doit se faire le fourrage.

L’escorte étant parvenue au lieu du fourrage, on lui fait former une espece d’enceinte qui renferme le terrein que les troupes doivent fourrager. Cette enceinte se nomme la chaîne du fourrage. Elle a beaucoup de ressemblance à celle des troupes qui composent la garde du camp ; c’est-à-dire qu’elle est formée de même de différens corps à portée de se soûtenir les uns & les autres, & d’empêcher que les fourrageurs ne puissent sortir de l’enceinte du fourrage. Comme ces corps n’ont pas la facilité d’être secourus du corps de l’armée comme les gardes du camp, à cause de leur éloignement, on les fait assez nombreux pour qu’ils soient en état de résister aux différens partis ou détachemens que l’ennemi pourroit envoyer pour troubler le fourrage & attaquer les fourrageurs.

Pour régler la force des escortes, il faut savoir quelle est la position de l’ennemi, la facilité qu’il a de se transporter au lieu du fourrage, & le tems dont il a besoin pour cela.

On doit comparer ce tems avec celui qui est nécessaire pour l’exécution du fourrage & pour la retraite des fourrageurs.

Si l’on juge qu’on n’ait rien à craindre que de quelques petits partis de troupes legeres, il suffit alors de former une chaîne de sentinelles & de védetes pour empêcher les fourrageurs de passer du côté de l’ennemi, & de placer seulement dans les lieux les plus exposés, des corps de quarante ou cinquante hommes.

Mais s’il y a un corps considérable de troupes ou un camp-volant de l’ennemi placé ou campé plus près du fourrage que ne l’est le camp de l’armée qui fait fourrager, il faut alors régler la force des escortes sur celle de l’ennemi, & prendre toutes les précautions nécessaires pour l’empêcher de troubler le fourrage, ou du-moins pour être en état de résister à ses attaques, en cas qu’il juge à-propos d’en faire.

Pour juger de l’étendue du terrein que le fourrage doit occuper, il faut, comme le remarque M. le Maréchal de Puységur, savoir le nombre des chevaux qu’il y a dans l’armée, afin de pouvoir évaluer à-peu-près la quantité de rations de fourrage dont on a besoin.

Suivant cet auteur, la nourriture d’un cheval par jour, dans le tems du verd, comme en Mai & en Juin, où l’on fauche les prés & les blés, doit peser de cinquante à soixante livres ; & comme le fourrage devient sec au bout de trois ou quatre jours qu’il est coupé, & qu’alors les chevaux n’en veulent plus, il s’ensuit qu’il faut nécessairement aller au fourrage tous les trois ou quatre jours.

Dans le mois de Juiilet, ou le grain commence à avoir plus de consistence dans l’épi, il n’est plus besoin d’un poids si pesant pour la nourriture du cheval : c’est pourquoi un moindre nombre de chevaux peut alors suffire à porter le fourrage dont on a besoin.

Lorsqu’on est parvenu à connoître le nombre des rations de fourrage nécessaires pour l’armée, & qu’on sait quelle est la quantité qu’un cheval peut en porter, il est aisé de déterminer le nombre des chevaux qu’il faut envoyer au fourrage ; ou, ce qui est la même chose, le nombre des trousses qu’il faut en rapporter.

Si l’on sait après cela ce qu’il faut de terrein pour faire une trousse, suivant les différentes especes de terres ensemencées, on pourra évaluer à-peu-près l’espace que le fourrage doit embrasser.

Quoique ce calcul ne puisse pas se faire avec précision, il peut servir néanmoins à donner une idée de la grandeur du terrein qu’il faut fourrager.

L’illustre auteur que nous venons de citer prétend que si on trouve qu’une plaine peut fournir, par exemple, vingt mille trousses, il faut les réduire à dix mille, parce que les troupes françoises sont dans l’usage de fourrager sans ordre, & de perdre ou gaspiller la moitié du fourrage ; inconvénient très-grand, auquel il seroit très-important de remédier : car outre qu’il oblige l’armée, pour peu qu’elle séjourne dans un même camp, à aller chercher les fourrages au loin, ce qui fatigue & ruine la cavalerie, il contraint aussi fort souvent le général de changer de camp & de position dans des circonstances où il ne peut le faire sans donner quelqu’avantage sur lui à l’ennemi. Comme les autres nations, & particulierement les Allemands, fourragent avec plus d’ordre & d’œconomie, peut-être qu’il ne seroit pas impossible de parvenir à les imiter en cela, si l’on vouloit donner à l’exécution du fourrage toute l’attention qu’elle mérite.

Avant de donner le détail de l’opération du fourrage, il est à-propos d’observer qu’il y a de grands fourrages & de petits. Les premiers sont ceux qui se font au loin pour toute la cavalerie de l’armée, dont il marche environ les deux tiers ; les autres se font dans l’enceinte des grandes gardes du camp, ou un peu au-delà : lorsqu’ils se font plus loin, c’est seulement par une partie de la cavalerie, comme d’une aîle ou d’une ligne.

Les grands fourrages, ainsi que les petits, peuvent se faire en-avant ou en-arriere de l’armée : comme dans ce dernier cas ils n’exigent pas les mêmes précautions que dans l’autre, parce qu’ils sont couverts de l’armée, nous ne parlerons ici que des grands qui se font en-avant, & nous donnerons un précis des différentes considérations qui peuvent contribuer à leur sûreté : car comme le dit M. le chevalier de Folard, ces sortes de fourrages ne se font qu’avec de grandes précautions & un très-grand art, lorsque les armées sont proches l’une de l’autre.

Exécution du fourrage. Lorsque le lieu que l’on veut fourrager est ouvert, c’est-à-dire qu’il est en plaine ouverte de tous côtés, sans bois ni défilés, les escortes doivent être plus fortes en cavalerie qu’en infanterie. Si au contraire il est couvert en partie de bois, de ravins, ruisseaux, &c. l’infanterie de l’escorte doit être alors plus nombreuse que la cavalerie, parce que la défense de ces sortes de postes la regarde uniquement. Il suit de-là, que pour regler le nombre & la nature des troupes qui doivent servir d’escorte aux fourrageurs, il faut avoir visité avec beaucoup d’attention le terrein que l’on veut fourrager.

Supposant donc que l’officier qui doit commander le fourrage, a pris toutes les précautions nécessaires à cet égard pour se mettre à l’abri des entreprises de l’ennemi, & qu’il a reconnu pour cet effet les différens postes que les troupes doivent occuper ; le jour du fourrage étant venu, si l’armée entiere doit fourrager, comme on le suppose ici, le commandant des fourrages fait partir les escortes à la pointe du jour, ou pendant la nuit, suivant la distance du camp au lieu où le fourrage doit se faire, ou selon qu’on veut cacher ses desseins à l’ennemi.

Les escortes partent toûjours quelque tems avant les fourrageurs, afin qu’elles puissent former la chaîne ou l’enceinte du fourrage avant leur arrivée, & s’assûrer des postes qu’elles doivent garder.

Les escortes partent ordinairement du camp sur deux colonnes, dont l’une sort par la droite & l’autre par la gauche. L’officier qui les commande, qui communément est un maréchal de camp, se met à la tête de celle de ces colonnes qu’il juge à-propos ; & le principal officier après lui, se charge de la conduite de l’autre. Elles marchent chacune de leur côté vers le lieu du fourrage : lorsqu’elles y sont arrivées, elles se réunissent vers le lieu le plus avancé du fourrage, en formant chacune la moitié de la chaîne qui doit le renfermer ; ce qui se fait de cette maniere.

A mesure que le commandant de chaque colonne passe à portée de l’endroit où il doit poster une troupe, il en donne l’ordre à l’officier qui la commande, ou à un autre qu’il choisit pour cet effet, lequel la fait rester dans cet endroit, & prendre la position qu’elle doit avoir.

On observe de prendre à la queue de chaque colonne les troupes qui doivent occuper les premiers postes, afin que les têtes des colonnes ne souffrent point de retardement dans leur marche, & qu’elles se réunissent ensemble pour fermer le milieu de l’enceinte ou de la chaîne du fourrage.

Comme les têtes des deux colonnes précédentes occupent la partie de l’enceinte la plus avancée du côté de l’ennemi, & par conséquent la plus exposée, le commandant du fourrage, outre les troupes qui forment la chaîne, en tient encore ordinairement en cet endroit d’autres particulieres pour le fortifier davantage, pour servir de reserves en cas qu’il soit nécessaire de porter du secours dans quelqu’autre partie de l’enceinte.

L’officier qui commande le fourrage doit prendre son poste vers le point de réunion des têtes des colonnes : c’est-là qu’on doit le trouver pour l’informer de tout ce qui peut arriver dans l’opération du fourrage, & pour prendre ses ordres. S’il veut néanmoins le promener dans l’enceinte du fourrage, pour examiner si les gardes sont bien postées & en bon état, il doit laisser des officiers à son poste, chargés de lui amener tous ceux qui auroient à lui parler, & à lui donner des avis sur les démarches de l’ennemi. Pour en être informé plus exactement, il est à-propos qu’il ait de petits partis de troupes legeres qui rodent continuellement entre le camp de l’ennemi & le lieu du fourrage.

L’heure prescrite par le général pour le départ des fourrageurs étant arrivée, on les fait sortir en ordre du camp, distingues par régimens & brigades.

A la tête de chaque régiment de cavalerie & de dragons, il y a un officier accompagné de quelques cavaliers armes, qui forment ce que l’on appelle petite escorte ; les colonels & les brigadiers qui vont au fourrage, se mettent à la tête de ces petits corps. Les domestiques des officiers de cavalerie & de dragons marchent immédiatement après les cavaliers ou les dragons de leur régiment ou de leur escadron. A l’égard des domestiques des officiers de l’infanterie, ils s’assemblent également par régiment, & ils ont de même des officiers de leur corps à leur tête, pour les commander.

Les fourrageurs du quartier général se réunissent aussi en corps pour aller au fourrage ; ils y sont conduits par des officiers particuliers chargés de veiller sur eux. Il en est de même des fourrageurs de l’artillerie & des vivres.

Tous ces différens corps de fourrageurs marchent en ordre sur le nombre de colonnes reglées par le commandant du fourrage. Lorsqu’ils sont arrivés sur le terrein qu’on doit fourrager, on leur permet, si la chaîne est formée, de se séparer, & d’entrer dans les fourrages qu’ils doivent couper ; ce qu’ils exécutent aussi-tôt au grand galop.

Ils se répandent dans la plaine, à peu-près de la même maniere qu’un torrent qui auroit rompu ses digues ; & à mesure qu’ils arrivent dans les endroits ou ils croyent devoir s’arrêter, ils se jettent à terre promptement, & ils désignent le terrein qu’ils veulent fourrager, en coupant avec la faux le dessus de l’herbe ou des grains de l’enceinte de ce terrein.

Tout endroit ainsi marque appartient à celui ou à ceux qui en ont pris possession de cette maniere. Les autres fourrageurs vont plus loin s’approprier également le terrein dont ils ont besoin, ou dont ils jugent avoir besoin. Comme chacun d’eux détermine ainsi à sa volonté l’espace qu’il veut fourrager, il arrive presque toûjours que cet espace est plus grand qu’il ne faut ; ce qui oblige d’augmenter, & par conséquent d’affoiblir la chaîne du fourrage ; que d’ailleurs tout n’est pas coupé exactement ou avec soin, & qu’il y en a beaucoup de foulé aux piés des chevaux, & de gâté inutilement.

Pendant l’exécution du fourrage, les petites escortes se promenent dans l’enceinte, pour observer les fourrageurs de leurs régimens, & empêcher le desordre & les disputes qui pourroient s’élever entre eux.

Après que les commandans des petites escortes ont reconnu toute la disposition intérieure du fourrage, ils placent ces escortes dans les lieux les plus propres à découvrir tout ce qui se passe dans son étendue, afin de pouvoir se transporter promptement par-tout où on peut en avoir besoin, & d’agir même contre les ennemis, s’il y en a qui veulent inquiéter les fourrageurs.

Si-tôt que les fourrageurs ont marqué l’enceinte du terrein qu’ils veulent fourrager, ils le fauchent le plus promptement qu’il leur est possible.

Pendant cette opération, leurs chevaux qui y sont renfermés, repaissent & se reposent : lorsqu’elle est finie, ils font leurs trousses, ils les chargent sur les chevaux, & ils montent dessus pour regagner tranquillement le camp de l’armée.

On a observé que le tems de l’exécution du fourrage, depuis l’arrivée des fourrageurs dans le lieu ou il doit se faire jusqu’à ce qu’ils soient prêts à partir pour retourner au camp, n’est que d’environ deux heures, pourvû toutefois qu’on ait soin d’empêcher les fourrageurs de courir aux légumes, & de s’amuser autour des villages pour chercher à piller.

Les petites escortes de chaque régiment se mettent en mouvement dès que leurs fourrageurs commencent à défiler : quand ils sont entierement sortis du lieu qu’on a fourragé, elles les suivent pour y entretenir le bon ordre, & les empêcher de s’amuser en chemin.

Les fourrageurs étant tous retirés, le commandant du fourrage donne les ordres nécessaires pour réunir les troupes qui en ont formé la chaîne : il fait ensuite la retraite avec ces troupes, observant de ne laisser aucuns fourrageurs ou traîneurs en-arriere.

Dans les fourrages au sec, on va chercher dans les villages les provisions que l’on ne trouve plus sur la terre ou dans la plaine. Souvent chaque brigade a ordre d’aller fourrager à un village déterminé ; alors les autres brigades ne peuvent venir dans le même lieu. Il résulte de cet arrangement beaucoup plus d’ordre & de police dans l’exécution du fourrage, parce que les chefs sont plus à portée d’y veiller.

Pour que cette opération se fasse sûrement, il faut avoir reconnu le pays auparavant, soit par soi-même, soit par le rapport des espions ou des différens partis qu’on y aura fait roder, commandés par des officiers intelligens.

Si l’on avoit tout le tems nécessaire, on pourroit, comme le propose M. le Maréchal de Puységur, aller examiner dans les granges de chaque village qu’on a dessein de fourrager, la quantité de fourrage qu’on en peut tirer : mais cet examen est presque impossible, tant par le tems qu’il exige, que parce qu’il faudroit mettre ensuite des gardes dans toutes les granges, pour empêcher les paysans d’en enlever le fourrage ou le grain, qu’ils enfoüissent souvent dans la terre, lorsqu’ils se croyent à portée d’être fourragés.

Pour éviter cet inconvénient, il faut que l’arrivée des fourrageurs dans les villages ne puisse pas être prévûe ; & alors on ne peut savoir ce qu’ils contiennent de fourrage, que par les lumieres qu’on peut tirer des gens du pays ; s’informant, dit M. le Maréchal de Puységur, combien le village nourrit de bêtes à corne ou de chevaux pendant l’hyver ; si les récoltes qu’il fait sont suffisantes pour ses différentes provisions, ou s’il est obligé d’en tirer d’ailleurs. On peut par-là avoir une idée de la quantité de fourrage qu’on peut trouver dans un village, & évaluer en conséquence le nombre de fourrageurs auxquels on peut l’abandonner.

Au lieu de laisser les fourrageurs se répandre ou se disperser dans un village pour en enlever le fourrage, on peut obliger les chefs du lieu à faire amener à la tête du village toutes les provisions qu’on peut en tirer. Lorsqu’on prend les précautions nécessaires pour qu’ils l’exécutent exactement & fidelement, le fourrage se fait bien plus promptement. Alors les cavaliers ont moins d’occasions de s’écarter dans les maisons pour y piller au lieu de fourrager ; ce qui n’arrive que trop souvent.

Dans le fourrage au sec, il faut, comme dans celui qui est au verd, former une chaîne pour la sûreté du fourrage, & pour empêcher les fourrageurs libertins de se répandre dans le pays.

Comme on trouve dans les villages le fourrage de tout le terrein qui en dépend, un petit nombre de villages peut fournir celui dont on a besoin. Par conséquent la chaîne peut avoir moins d’étendue que dans les fourrages au verd : mais elle doit toûjours renfermer exactement les villages qu’on veut fourrager. Si ceux qu’on a renfermés d’abord ne sont pas suffisans, le commandant du fourrage fait étendre la chaîne pour en comprendre d’autres dedans ; il faut éviter de recourir à cet expédient, parce qu’il dérange l’ordre des postes, qu’il fatigue l’escorte, & que le fourrage est alors d’une expédition moins prompte.

La retraite se fait dans les fourrages au sec de la même maniere que dans ceux qui se font au verd ; c’est-à-dire qu’à mesure que les fourrageurs d’un régiment ont chargé le fourrage sur leurs chevaux, ils partent aussi-tôt suivis des petites escortes de leurs régimens ; & qu’à mesure qu’un village est évacué, l’escorte qui forme la chaîne du fourrage, doit se resserrer pour se mettre en état de marcher à la suite de tous les fourrageurs.

Considérations qui servent de regles ou de principes pour la sûreté des fourrages. 1°. On peut compter d’abord sur l’ignorance de l’ennemi, qui ne sait ni le jour que l’armée doit fourrager, ni le lieu où elle doit aller, lorsqu’on prend la précaution de ne le point déclarer.

Quand il seroit instruit du jour du fourrage, à moins qu’il ne le soit aussi à-peu-près du lieu où il doit se faire, il ne sera pas à-portée de venir le troubler.

S’il a plusieurs partis ou détachemens en campagne pour le découvrir, il faut que ces détachemens non-seulement rencontrent les fourrageurs, mais qu’ils puissent les suivre pour s’assûrer exactement du lieu que l’on va fourrager ; ce qui demande trop de tems pour que l’ennemi en soit informé assez tôt pour venir tomber en force sur les fourrageurs pendant l’opération du fourrage.

S’il se contente d’y envoyer des troupes legeres, l’escorte des fourrageurs sera en état de leur résister. Ainsi en observant le secret sur le jour & le lieu du fourrage, on empêche ordinairement que l’ennemi ne prenne des mesures pour le troubler.

2°. On fait ensorte de savoir le jour que l’ennemi doit aller lui-même au fourrage ; si l’on en est instruit, on peut s’assûrer qu’il s’occupera du sien, & qu’il ne cherchera pas à troubler le vôtre. Mais il faut bien prendre garde que ce ne soit une ruse de sa part pour vous engager d’envoyer vos troupes au fourrage, & tomber sur vous avec les siennes : c’est ce qui demande bien de l’attention, lorsque les armées ne sont qu’à très-peu de distance l’une de l’autre.

3°. Comme le général a toûjours des espions dans le camp de l’ennemi, il faut qu’ils ayent soin d’observer les différens détachemens qui en sortent, & de lui en donner avis aussi-tôt, en lui marquant le chemin que ces détachemens leur ont paru prendre. Par cette précaution le général, lorsque ses espions le servent bien, c’est-à-dire lorsqu’il les choisit intelligens & qu’il les paye bien, peut juger de l’objet de l’ennemi ; s’il croit qu’il ait dessein de tomber sur les fourrageurs, il leur envoye des ordres pour les faire retirer promptement.

4°. Si le général apprend que l’ennemi marche en force pour troubler le fourrage, & que cette nouvelle arrive avant que les fourrageurs puissent être parvenus au lieu du fourrage, il envoye aussi-tôt au-devant d’eux pour les arrêter ; & si l’on présume qu’ils y soient arrivés, on leur fait les signaux convenus, pour les rappeller ou les faire retirer. Ces signaux se font ordinairement par un certain nombre de décharges de pieces de canon.

Si c’est le commandant du fourrage qui soit informé par ses partis, que l’ennemi s’avance en bon ordre pour l’attaquer avec un nombre de troupes supérieures aux siennes, il fait retirer promptement les fourrageurs, & il envoye au camp pour en instruire le général, & lui demander du secours, pour assûrer & protéger sa retraite ; en attendant il rassemble toutes les escortes, & il leur fait prendre le chemin du camp dans le meilleur ordre qui lui est possible.

Lorsque les ennemis qui marchent contre un fourrage sont en grand nombre, il est rare que le pays leur permette de marcher sur un assez grand front pour arriver ensemble. Si le terrein leur est favorable pour cela, il est au-moins difficile de marcher alors avec ordre & vîtesse. Les différens corps de l’armée ou du détachement de l’ennemi, se trouvent dans l’obligation de s’attendre les uns & les autres : pendant ce tems le commandant du fourrage, dont la marche est plus legere, fait sa retraite ou se met à-portée du secours que le général lui envoye.

Si l’ennemi détache quelques troupes en-avant pour commencer l’attaque & retarder la marche des fourrageurs ; pendant qu’il s’avance plus lentement avec le gros de son détachement, le commandant du fourrage doit faire ensorte que la retraite ne soit point interrompue ; & pour se débarrasser des ennemis qui le harcelent, réunir à la queue des fourrageurs un nombre de troupes de l’escorte, supérieur aux détachemens ou aux partis de l’ennemi ; & lorsque ces partis se trouvent à-portée d’être attaqués, on les fait charger vigoureusement, en recommandant expressément aux troupes de l’escorte de ne pas s’abandonner à leur poursuite, mais de réjoindre la queue des fourrageurs aussi-tôt qu’elles auront rompu celles de l’ennemi, de maniere qu’elles ne puissent pas se rallier aisément. On en use ainsi, afin que les troupes de l’escorte ne cessent point de couvrir la retraite des fourrageurs, & qu’elles soient toûjours en état de s’opposer aux nouvelles entreprises que l’ennemi pourroit faire contre eux.

5°. Lorsque l’ennemi se trouve obligé pour interrompre ou troubler un fourrage, de s’éloigner de son camp d’une distance trop considérable pour en être aisément secouru dans le besoin, il arrive rarement qu’il ose le tenter ; parce qu’il ne peut guere le faire sans s’exposer à être battu : car comme il est difficile qu’il soit exactement informé de la force des troupes qui composent l’escorte, il peut arriver qu’elles soient supérieures aux siennes, & qu’elles le laissent s’engager dans le pays pour lui fermer la retraite & le défaire entierement. Un général prudent ne s’expose pas à cet inconvénient ; c’est pourquoi il ne cherche guere à troubler les fourrages qui se font loin de son camp, au-moins avec de gros corps de troupes ; il se contente d’y envoyer quelquefois des troupes legeres, & alors les escortes bien placées & bien commandées, sont suffisantes pour la sûreté des fourrageurs.

6°. Lorsque le général est plus fort en cavalerie que son ennemi, & qu’il ne craint point de s’engager à combattre, il peut se hasarder davantage dans les fourrages qu’on ne l’a supposé ici.

Il peut mener sa cavalerie du côté de l’ennemi ; & s’il ne voit point de mouvemens dans son camp, faire mettre pié à terre à une partie de son monde pour fourrager, pendant que l’autre qui est sous les armes, tient l’ennemi en respect. S’il se met en devoir d’attaquer les troupes qui couvrent les fourrageurs, ceux-ci laissent-là aussi-tôt le fourrage, se mettent en selle, & se présentent avec les autres pour combattre.

Mais si le général a des raisons particulieres pour ne point engager une action, il prend de bonne-heure les précautions convenables pour n’être point entamé dans sa retraite.

Pour cet effet il envoye de gros détachemens d’infanterie dans les bois, les villages, & les différens défilés, par où il doit se retirer. Il est à propos que ces détachemens ayent avec eux plusieurs pieces de canon ; on en impose alors davantage à l’ennemi, & l’on rallentit l’activité de sa poursuite. On doit aussi y joindre quelques troupes de cavalerie pour soûtenir la retraite de ces détachemens.

Lorsqu’en se retirant d’un endroit qu’on a fourragé on craint que l’ennemi ne tombe sur la queue des fourrageurs, la meilleure partie de l’escorte doit être à l’arriere-garde ; mais s’il peut tomber sur le flanc de la marche, il faut qu’il y ait différens corps de troupes legeres qui rodent continuellement sur ce flanc, pour découvrir de bonne-heure les mouvemens de l’ennemi, & pour en avertir le commandant du fourrage. Il fait aussi-tôt les dispositions nécessaires pour s’opposer aux desseins de l’ennemi, & faire ensorte que la retraite des fourrageurs ne soit point interrompue.

Il y auroit encore beaucoup d’autres choses à dire sur l’opération du fourrage ; mais on a voulu se renfermer ici dans les principales observations qui peuvent servir de regles ou de principes pour l’exécuter sûrement. On renvoye pour le reste au livre de M. le marêchal de Puysegur, tom. I. pag. 398. & tom. II. pag. 63. On pourra lire aussi très-utilement le xj. chapitre du XI. tome des réflexions militaires de M. le marquis de Santa-Crux ; ce que M. le chevalier de Folard dit sur les fourrages, pag. 341. & suiv. dans le quatrieme volume de son commentaire sur Polybe ; & les mémoires sur la guerre, de M. le Marquis de Feuquiere.

Lorsque le roi fait fournir du fourrage aux troupes, soit dans les villes ou dans les marches, la ration pour chaque cheval est de vingt livres de foin, & d’un boisseau d’avoine mesure de Paris. Voyez Ration & Etape. (Q)