L’Encyclopédie/1re édition/GIROFLE

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GIROFLE, (Clou de) Botaniq. exotiq. Chimie & Commerce ; fruit aromatique d’une nature toute extraordinaire, qui croît aux îles Moluques ; ces îles fameuses par leurs diverses révolutions, & plus encore pour produire seules dans le monde ce thrésor singulier de luxe, source d’un commerce étonnant.

Noms de l’arbre qui porte le girofle. L’arbre qui porte le clou de girofle, ou simplement le girofle, s’appelle en françois giroflier des Moluques, & par nos botanistes caryophyllus aromaticus, C. Bauh. Rai, Breynius, Plukenet, Jonston, &c. C’est le ts-kinka de Pison, mantiss. aromatic. 177.

Ses caracteres. Ses fleurs sont en rose, polypétales. Le calice de la fleur se change en un fruit oval, creusé en nombril, à une seule capsule, qui contient une graine oblongue. Ses feuilles ressemblent à celles du laurier.

Sa description. Il est de la forme & de la grandeur du laurier ; son tronc est branchu & revêtu d’une écorce comme celle de l’olivier ; les rameaux s’étendent au large, & sont d’une couleur rousse-claire, garnis de beaucoup de feuilles serrées, situées alternativement, semblables à celles du laurier, longues d’une palme, larges d’un pouce & demi, unies, luisantes, pointues aux deux extrémités, avec des bords un peu ondés, portées sur une queue longue d’un pouce, laquelle jette dans le milieu de la feuille une côte, d’où sortent obliquement de petites nervures qui s’étendent jusque sur les bords.

Les fleurs naissent à l’extrémité des rameaux en bouquets ; elles sont en rose à quatre pétales, bleues, d’une odeur très-pénétrante ; chaque pétale est arrondi, pointu, marqué de trois veines blanches ; le milieu de ces fleurs est occupé par un grand nombre d’étamines purpurines, garnies de leurs sommets.

Le calice des fleurs est cylindrique, de la longueur d’un demi pouce, épais d’une ligne & demie, ou de deux lignes, partagé en quatre parties à son sommet, de couleur de suie, d’un goût acre, agréable & fort aromatique ; lequel après que la fleur est séchée, se change en un fruit ovoïde, ou de la forme d’une olive, creusé en nombril, n’ayant qu’une capsule, de couleur rouge d’abord, ensuite noirâtre, qui contient une amande oblongue, dure, noirâtre, creusée d’un sillon dans sa longueur.

Noms des clous de girofle. Le fruit se nomme en latin, caryophylli aromatici, offic. en grec καρύοφυλλον, par Paul Æginette ; & carunsel, par les Arabes.

Les anciens ne les ont point connus. Ces derniers peuples ont connu ce fruit ; mais Paul Æginette est le premier des anciens qui en ait parlé. Théophraste, Dioscoride & Galien, n’en ont fait aucune mention. C’est mal-à-propos que Sérapion cite à cet égard l’autorité de Galien ; il est constant que le medecin de Pergame n’en a jamais eu de connoissance.

Quelques auteurs ont prétendu que Pline avoit parlé de cet aromate, dans son histoire, liv. XII. chap. xx. & rapportent pour preuve le passage suivant de ce naturaliste : « Il y a encore à-présent dans les Indes quelque chose de semblable aux grains de poivre ; on lui donne le nom de garyophyllon ; il est plus gros & plus cassant ». Mais les plus savans critiques doutent avec beaucoup de raison, que cet endroit de Pline désigne nos clous de girofle, puisqu’ils ne ressemblent point au poivre, & qu’ils ne sont pas des graines. Cependant nous ne pouvons pas dire avec certitude ce qu’il faut entendre par le garyophyllon de Pline. Clusius croyoit que c’est le poivre de la Jamaïque. L’on est mieux fondé à soupçonner que ce sont les cubebes de nos apothicaires.

Description des clous de girofle. Les clous de girofle sont des fruits desséchés avant leur maturité, longs environ d’un demi-pouce, de figure de clou, presque quadrangulaires, ridés, d’un brun noirâtre, qui ont à leur sommet quatre petites pointes en forme d’étoile, au milieu desquelles s’éleve une petite tête de la grosseur d’un petit pois, formée de petites feuilles appliquées les unes sur les autres en maniere d’écailles, qui étant écartées & ouvertes, laissent voir plusieurs fibres roussâtres, entre lesquelles il s’éleve dans une cavité quadrangulaire un stile droit, de même couleur, qui n’est pas toûjours garni de sa petite tête, parce qu’elle tombe facilement lorsqu’on transporte les clous de girofle ; ils sont acres, chauds, aromatiques, un peu amers & agréables : leur odeur est très-pénétrante.

La figure de ce fruit en forme de clou, est sans doute ce qui lui a donné le nom de clou de girofle. Vers la tête il se sépare en quatre, & ces quatre quartiers faits en angle dont la pointe est en-haut, représentent une espece de couronne à l’antique, qui est en quelque sorte fermée par une maniere de bouton tendre & peu solide, lequel se trouve au milieu ; c’est ce bouton que quelques-uns appellent le fust du clou de girofle.

Leur choix. Il faut les choisir bien nourris, pesans, gras, faciles à casser, piquant les doigts quand on les manie, d’un rouge tanné, garnies s’il se peut de leur fust, d’un goût chaud & aromatique, brûlant presque la gorge, d’une odeur excellente, & laissant une humidité huileuse lorsqu’on les presse : on rejette, au contraire, les clous qui n’ont point ces qualités, qui sont maigres, mollasses & presque sans goût & sans odeur.

Du clou matrice. Les fruits du girofle qu’on laisse sur le giroflier, ou qui échappent à l’exactitude de ceux qui en font la récolte, étant restés à l’arbre, continuent de grossir jusqu’à la grosseur du bout du pouce, & se remplissent d’une gomme dure & noire, qui est d’une agréable odeur, & d’un goût fort aromatique. Ce fruit tombe de lui-même l’année suivante ; & quoique sa vertu aromatique soit foible, il est fort estimé, & sert à la plantation : car étant semé il germe, & dans l’espace de huit ou neuf ans il devient un grand arbre fructifiant.

Les Indiens appellent ce fruit mûr, mere des fruits ; les Hollandois, clou matrice, ou mere de girofle ; les droguistes françois, antofle de girofle ; & dans les boutiques où il est rare, antophyllus. Il a quelque usage en Medecine ; mais les Apothicaires lui substituent souvent le girofle ordinaire : cependant les vertus & l’odeur en sont bien différentes.

Les Hollandois ont coûtume de confire ces clous matrices avec du sucre, lorsqu’ils sont récens ; & dans les longs voyages sur mer, ils en mangent après le repas, pour rendre la digestion meilleure, ou ils s’en servent comme d’un remede agréable contre le scorbut muriatique.

Du clou de girofle royal. Les auteurs font mention d’une autre espece de clou de girofle, que l’on trouve très-rarement dans les boutiques, & seulement en qualité de curiosité naturelle très-singuliere. On l’appelle clou de girofle royal, en latin caryophyllus ramosus, vel dentatus, J. Bodæi à Stapel ; caryophyllus spicatus, Indis ; ts-hinka-popona ; Pison, mart. aranæ, 179 ; caryophyllus regius, Wormii, mus. 203.

C’est une espece de petit épi, qui imite la grosseur, la couleur, l’odeur & le goût du clou de girofle. Il n’est pas étoilé, il n’a point de tête ; mais il est comme partagé depuis le bas jusqu’au-haut en plusieurs particules ou écailles, & il se termine en pointe.

Les Hollandois le nomment clou de girofle royal ; parce que les rois & les grands des îles Moluques l’estiment jusqu’à la superstition, non pas tant pour son goût & sa bonne odeur, que pour sa figure singuliere, ou plûtôt parce qu’il est infiniment rare ; car ils soûtiennent qu’on n’en a trouvé jusqu’à-présent qu’un seul arbre, & dans la seule île de Makian.

Rai & Herman croyent que les fruits de ces arbres ne different point de l’espece des clous de girofle ordinaires ; mais que ce sont des jeux de la nature, & qu’ils appartiennent à l’ordre monstrueux des végétaux.

Les Indiens ont coûtume de passer un fil dans la longueur de ces clous, afin de les porter à leur bras, à cause de leur bonne odeur.

Quelques auteurs nous en ont donné de fausses descriptions, & d’autres de fabuleuses. Ceux-ci rapportent, par exemple, que les arbres du voisinage s’inclinent devant le giroflier royal pour lui rendre hommage, quand il est chargé de ses fruits ; & que lorsqu’il entre en fleur, les girofliers communs s’en dépouillent par respect, &c. Comme les choses rares & cachées deviennent toûjours merveilleuses, on peut faire croire aisément de telles merveilles au vulgaire des Indiens ; mais il est honteux que des voyageurs de l’Europe en soient la dupe ; ou ridicule, qu’ils pensent nous en imposer par leur témoignage.

De la récolte des clous de girofle ordinaires. On cueille les clous de girofle ordinaires, savoir les calices des fleurs, & les embryons des fruits, avant que les fleurs s’épanoüissent, depuis le mois d’Octobre jusqu’au mois de Février ; & on les cueille en partie avec les mains, & en partie on les fait tomber avec de longs roseaux, ou avec des verges. On les reçoit sur des linges que l’on étend sous les arbres, ou on les laisse tomber sur la terre, dont on a coutume dans le tems de cette récolte, de couper avec grand soin l’herbe. Lorsqu’ils sont nouvellement cueillis, ils sont roux & legerement noirâtres ; mais ils deviennent noirs en se séchant, & par la fumée ; car on les expose pendant quelques jours à la fumée sur des claies : enfin on les fait bien sécher au soleil ; & étant ainsi préparés, les Hollandois les vendent par toute la terre.

Toutes les îles Moluques produisoient autrefois du clou de girofle ; mais ce n’est présentement que de l’île d’Amboine & de Ternate que les Hollandois tirent celui qu’ils apportent en Europe, ou qu’ils distribuent dans les autres parties du monde. Ils ont fait arracher dans toutes les autres Moluques les arbres qui donnent cette épicerie ; & pour dédommager le roi de Ternate de la perte du produit de ses girofliers, ils lui payent tous les ans environ dix-huit mille richedalles en tribut ou en présent ; ils se sont en outre obligés par un traité de prendre à sept sous six denier, la livre, tout le clou que les habitans d’Amboine apportent dans leurs magasins.

Le prix du girofle est fixé à soixante-quinze sous pour les payemens des obligations de la compagnie, ou pour ceux qui l’achetent d’elle argent comptant.

De l’huile des clous de girofle. Les clous de girofle récens donnent par l’expression une huile épaisse, roussâtre & odorante ; mais dans la distillation il sort beaucoup d’huile essentielle aromatique, qui est d’abord limpide, blanche, jaunâtre, ensuite roussâtre, pesante, & qui va au fond de l’eau : enfin vient une huile empyreumatique, épaisse, avec une liqueur acide. Le caput mortuum calciné donne par la lixiviation un peu de sel fixe salé.

Il est incroyable combien les clous de girofle contiennent d’huile quand on les rapporte des Indes, & qu’on vient à les débaler ; rien ne leur est comparable à cet égard. Il ne faut pour s’en convaincre qu’en faire distiller quelques-uns par l’alembic à un feu assez fort, avec douze fois autant d’eau commune ; il s’élevera une eau trouble, épaisse, de couleur de lait, & en même tems une grande quantité d’huile jaunâtre qui se précipite au fond de l’eau. Lorsqu’il se sera élevé les deux tiers de l’eau, si on change le récipient, qu’on ajoûte autant de nouvelle eau, & qu’on continue la distillation, on a une eau qui tient de la vertu aromatique du girofle. On met toutes ces eaux à part, pour s’en servir à la place d’eau commune dans les distillations que l’on sera de la même huile.

Il reste au fond de la cucurbite une liqueur brune, épaisse, sans odeur, d’un goût acide, & quelque peu austere, qui ne possede aucune des vertus du girofle, quoique les clous qui restent conservent leur premiere forme au point de ne pouvoir plus être distingués lorsqu’ils sont à demi-secs, de ceux dont on n’a point encore tiré l’huile ; & ce qu’il y a de particulier, c’est qu’ils acquierent par le mélange l’odeur de ceux-ci, & s’impregnent de l’huile qu’ils contiennent, de sorte que les marchands n’ont pas beaucoup de peine à les faire passer pour naturels. Ce fait prouve bien qu’il ne faut acheter les clous de girofle que d’honnêtes négocians, ou de la compagnie même en droiture.

Méthodes de tirer cette huile essentielle. On a deux façons de tirer l’huile essentielle de girofle ; l’une par l’alembic, & l’autre per descensum. Indiquons ces deux procédés.

Voici la bonne méthode du premier procédé. Prenez une livre de clous de girofle entiers, ou un peu concassés ; versez dessus six ou sept livres d’eau de girofle d’une premiere distillation, ou à la place pareille quantité d’eau de riviere aiguisée par trois onces de sel commun ; & après une macération faite pendant quelques jours dans un lieu chaud, employez un feu un peu fort à la distillation, qui se fera dans une cucurbite remplie jusqu’aux deux tiers & au-delà : il sort d’abord une huile blanchâtre, ou tirant sur le jaune, qui distille par le tuyau du réfrigérent dans le bassin, & tombe au fond avec l’eau qui nage sur l’huile. En augmentant le feu, il succede une huile plus pesante, plus épaisse, d’un jaune plus foncé, qui se précipite pareillement au fond. Rarement toute l’huile du girofle sort par la premiere distillation ; il faut la réitérer une seconde, & même une troisieme fois, avec l’eau de girofle du premier procédé.

On observera seulement de ne point ôter toute l’eau de la premiere distillation, de peur que le girofle ne contracte une odeur d’empyreume ; l’huile de la seconde distillation est non-seulement plus épaisse à cause du feu qu’on a rendu plus violent, mais elle est encore mêlée de parties résineuses.

Par cette méthode on tire ordinairement de deux livres de girofles purs & choisis, au bout d’une seconde & même d’une troisieme distillation, cinq, six & jusqu’à sept onces, tant d’huile essentielle fine, que d’huile essentielle plus épaisse ; on sépare ensuite l’huile de l’eau par l’entonnoir garni de papier gris ; & comme cette eau reste encore imprégnée de parties huileuses, on la conserve pour en user en qualité d’eau distillée de girofle.

La différence est grande entre cette huile qu’on tire avec soin dans la premiere distillation, & l’huile sophistiquée, c’est-à-dire mélangée avec l’huile de girofle par expression, qu’on vend communément en Hollande. La nôtre est plus subtile, plus fluide, plus tempérée, & plus sûre dans ses effets. On peut s’en servir avec hardiesse à la dose de deux, trois ou quatre gouttes dans de l’eau de mélisse, ou autre véhicule convenable. Il faut alors la mêler dans un peu de sucre, ou de jaune d’œuf, avant que de l’employer dans le véhicule ; autrement elle ne s’y dissoudroit pas.

Mais elle se dissout promptement dans l’alcohol ou l’esprit de nitre dulcifié, bien préparé. Tenue dans une phiole de verre exactement fermée, elle conserve sa liquidité pendant plusieurs années.

Si l’on met dans un petit vaisseau de verre de cette huile de girofle, & qu’on verse dessus deux ou trois fois autant de bon esprit de nitre, il se fera dans ce mélange une effervescence très-forte, qui durera long-tems avec grande chaleur, & jusqu’à s’enflammer d’elle-même ; le bouillonnement de la liqueur continuera & répandra dans l’air beaucoup de vapeurs, dont l’odeur n’est pas trop mauvaise ; enfin la matiere se condensera en forme de gomme au fond du vaisseau.

Il faut remarquer que cette expérience ne réussit bien qu’avec de l’excellente huile de girofle, & surtout avec celle qu’on a tirée fidelement aux Indes même, & que les Hollandois reçoivent directement par leurs vaisseaux. Si l’on ajoûte un peu de poudre à canon dans le mélange dont on vient de parler, elle prendra feu.

Je passe à la méthode de tirer l’huile essentielle de girofle per descensum.

Pour cet effet, on prend un pot de terre de grès, ou plusieurs grands verres (supposons ici des verres à boire) que l’on couvre d’une toile ; on lie cette toile autour des rebords de chaque verre, on enfonce un peu cette toile dans leur cavité, on place dans cet enfoncement le girofle pulvérise ; on met par-dessus chaque verre une terrine, ou un cul de balance, qui s’applique exactement sur leurs bords ; on remplit les terrines ou ces culs de balances, de cendres chaudes qui échauffent les girofles, & font distiller au fond des verres, premierement un peu d’esprit, & ensuite une huile claire & blanche ; on leve de tems-en-tems les culs de balances, pour remuer la poudre de girofle ; on continue le feu jusqu’à ce qu’il ne distille plus rien : enfin on sépare l’huile par l’entonnoir dont on a parlé ci-dessus, & on la garde dans une phiole bien bouchée.

Dans cette opération, on retire d’une livre de girofles, poids de seize onces pour livre, une once deux dragmes d’huile, & une once d’esprit. Il reste treize onces deux dragmes de matiere, dont on peut tirer encore un peu d’huile rouge empyreumatique.

Cette méthode n’entraîne point de dépense ; mais il s’en faut de beaucoup qu’on y trouve dans l’huile distillée de cette maniere les mêmes avantages que par la méthode de l’alembic. Si vous n’employez qu’un feu leger, vous n’aurez point d’huile ; & si vous poussez le feu, l’huile sentira l’empyreume : en un mot on ne doit se servir de cette méthode que dans des occasions pressantes, qui ne permettent pas d’avoir recours à l’autre opération, qui est la seule bonne, & la seule que pratiquent les artistes.

Elle sert de modele pour tirer toutes sortes d’huiles aromatiques du même genre, celle de canelle, du poivre, des cubebes, du cardamomum, du sassafras, &c. C’est encore ainsi qu’avec un feu plus doux l’on distille l’huile de romarin, de marjolaine, de thym, de menthe, de fleurs de lavande, d’anis, &c. Il est bon de le savoir, & de s’en ressouvenir.

Qualités & choix de l’huile de girofle. Cette huile essentielle de clous de girofle, distillée per descensum ou par l’alembic, est la seule préparation que l’on trouve dans les boutiques ; étant nouvelle, elle est d’un blanc doré, qui rougit en vieillissant. Il faut la choisir forte, pénétrante, & qui ait bien conservé l’odeur & la saveur du girofle ; elle est facile à sophistiquer, & la tromperie difficile à découvrir ; ce qui doit engager à ne l’acheter que de bonne main.

Elle perd promptement ses esprits, quand on la laisse à découvert, & dégénere d’ordinaire en une substance grasse, visqueuse & inactive ; tandis que les clous de girofle conservent leurs esprits malgré la chaleur violente du pays où ils croissent.

Elle est encore plus pesante que l’eau, de sorte qu’elle se précipite au fond sans rien perdre de ses vertus. C’est une propriété que n’ont point nos huiles de l’Europe, & que possedent uniquement les huiles de l’Asie, de l’Afrique & de l’Amérique, sur-tout celle des plantes aromatiques.

Enfin il est remarquable que le résidu du clou de girofle, après la distillation, est austere, froid & très fixe ; propriété cependant qui lui est commune avec les plantes qui contiennent une grande quantité d’huile aromatique.

Vertus & usages de cette huile. Comme cette huile de girofle est extrèmement chaude, & même caustique, elle devient par-là très-propre, suivant la remarque de Boerhaave, aux tempéramens froids, & dans les maladies de cette nature. Elle est encore excellente pour ranimer les esprits, soit qu’on en use intérieurement ou extérieurement ; mais l’usage interne demande beaucoup de reserve & de prudence.

Pour l’extérieur on l’employe seule, ou avec d’autres huiles aromatiques, comme celle de noix muscade tirée par expression, celle de palmier, de romarin, de sauge ; le tout mêlé ensemble, on en fait un liniment, dont on frotte les membres paralytiques, ainsi que dans les maladies froides & pituiteuses, dans la stupidité accidentelle, & les affections soporeuses : on peut encore en frotter la région de l’estomac dans la longueur de ce viscere, & dans les coliques produites par des vents.

Elle sert d’un remede assez actif en qualité de topique, pour arrêter les progrès de la gangrene, en la faisant dissoudre dans l’esprit-de-vin rectifié, & en y trempant des plumaceaux de charpie qu’on applique sur la partie gangrenée.

On s’en sert encore pour la carie des os & pour le mal des dents : dans ce dernier cas, on en imbibe un peu de coton, que l’on met adroitement dans la dent cariée, dont il appaise la douleur en brûlant le nerf ; mais il faut en user avec beaucoup de précaution, & seulement dans les cas où il n’y a point d’inflammation, & où la carie considérable de la dent est la cause de la douleur, en mettant le nerf trop à découvert.

Si l’on a besoin d’appaiser plus promptement la rage des dents, on pulvérisera six grains de camphre avec trois grains de laudanum épié, qu’on humectera de quelques gouttes d’huile essentielle de girofle ; on formera du tout de petites tentes de la grosseur d’un grain de blé, pour les porter dans la dent malade. D’autres font dissoudre l’opium dans l’huile éthérée du girofle, & se servent de cette dissolution. C’est-là le grand secret des charlatans, dont l’abus a quelquefois causé la surdité. L’huile de girofle soulage le mal de dents de la même maniere que l’huile de cannelle & celle de gayac ; mais les deux premieres étant d’une odeur agréable, on n’a aucune répugnance pour en mettre dans la dent ; au lieu qu’on en a beaucoup par rapport à la derniere. Enfin l’huile de girofle est d’un grand usage parmi les Parfumeurs.

La dose est d’une, deux ou trois gouttes intérieurement, pour ranimer le ton de l’estomac chez les personnes accablées de mucosités, de pituite, d’humeurs froides & catarrheuses. On en fait en ce cas un éléosaccharum avec un peu de sucre ; ou bien l’on prend huile de clous de girofle deux gouttes, huile de cannelle huit gouttes, teinture d’ambre une goutte, sucre crystallisé réduit en une poudre très fine, demi-once ; mêlez, & conservez cette poudre pour l’usage dans une bouteille bien fermée. La dose est un gros, dissoute dans du vin rouge, ou dans du vin d’Espagne.

Usage des clous de girofle. On consomme principalement les clous de girofle dans les cuisines ; ils sont tellement recherchés dans quelques pays de l’Europe, & sur-tout aux Indes, que l’on y méprise presque les nourritures qui sont sans cette épicerie : on les mêle dans presque tous les mets, les fausses, les vins, les liqueurs spiritueuses & les boissons aromatiques ; on les employe aussi parmi les odeurs.

On en fait très-peu d’usage en Medecine ; cependant comme leur vertu est d’échauffer & de dessécher, ils se donnent pour les mêmes maux, où leur huile est recommandée, à la dose en substance depuis quatre grains jusqu’à douze, & en infusion depuis demi-dragme jusqu’à deux : mais l’huile est absolument préférable, parce qu’elle réunit en plus petite quantité toutes les propriétés du fruit.

Les Apothicaires font entrer les clous & l’huile de girofle dans plusieurs compositions pharmaceutiques, que personne ne prescrit.

Réflexions sur le commerce du girofle. C’est à Amboine que les Hollandois ont leurs magasins de girofle dans le fort de la Victoire, où les habitans portent leur récolte, dont on a réglé le prix à soixante réales de huit la barre, qui est de cinq cents cinquante livres de poids. Les habitans sont obligés de planter un certain nombre de girofliers par an ; ce qui les a multipliés au point qu’on l’a desiré pour le débit annuel, lequel il n’est guere possible d’évaluer sans être dans le secret : il suffira de dire que la France seule en achete cinq ou six cents quintaux par année.

Personne n’ignore avec quelle jalousie la compagnie des Indes orientales hollandoise s’applique à se conserver l’unique débit de cette marchandise : cependant elle n’a jamais pû empêcher qu’il ne s’en fît un assez grand déversement par ses propres officiers, en plusieurs lieux des Indes. Une maniere qu’ils ont de tromper la compagnie, est d’en vendre aux navires des autres nations qu’ils rencontrent en mer, & de mouiller le reste, afin que le nombre des quintaux de girofle qui sont leur cargaison, s’y trouve toûjours ; ce qui peut aller à dix par cent, sans que les commis des magasins qui les reçoivent à Batavia, puissent s’en appercevoir. (D. J.)