L’Encyclopédie/1re édition/HERMÈS

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 168-169).
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HERMÈS, s. m. (Antiq.) nom de certaines statues antiques de Mercure, faites de marbre, & quelquefois de bronze, sans bras & sans piés. Hermès est au propre le nom grec de Mercure, & ce nom passa à ces statues.

Les Athéniens, & depuis à leur exemple, les autres peuples de la Grece, représenterent ce dieu par une figure cubique, c’est-à-dire quarrée de tous les côtés, sans piés, sans bras, & seulement avec la tête. Servius rend raison de cet usage par une fable ; des bergers, selon lui, ayant un jour rencontré Mercure endormi sur une montagne, lui couperent les piés & les mains, pour se venger de quelque tort qu’il leur avoit fait ; ce conte signifie peut-être, qu’ayant trouvé quelque statue de ce dieu, ils la mutilerent de cette maniere, & en placerent le tronc à la porte d’un temple. Suidas explique moralement la coutume de figurer les statues de Mercure quarrées, sans piés & sans bras, & de les placer aux vestibules des temples & des maisons ; car, dit-il, comme on tenoit à Athènes Mercure pour le dieu de la parole & de la vérité, on faisoit ses statues quarrées & cubiques, pour indiquer que la vérité est toujours semblable à elle-même, de quelque côté qu’on la regarde.

Suidas parle des hermès comme s’ils étoient particuliers à la ville d’Athènes ; c’est qu’ils avoient été inventés dans cette ville, & qu’ils s’y trouvoient en plus grande quantité que par-tout ailleurs. On comptoit au nombre des principaux hermès, les Hipparchiens ; Hipparchus, fils de Pisistrate, tyran d’Athènes, avoit érigé ceux-ci non-seulement dans la ville, mais dans tous les bourgs & villages de l’Attique, & avoit fait graver sur chacun, différentes sentences morales, pour porter les hommes à la vertu.

On mit aussi des hermès dans les carrefours & les grands chemins du pays, parce que Mercure, qui étoit le messager des dieux, présidoit aux grands chemins, ce qui lui valut le surnom de Trivius, du mot trivium, qui signifie un carrefour, & celui de Viacus, du mot via, chemin, comme le prouvent quelques inscriptions copiées dans Gruter.

Lorsqu’au lieu de la tête de Mercure, on mettoit la tête d’un autre dieu, comme de Minerve, d’Apollon, de Cupidon, d’Hercule, d’Harpocrate, ou d’Anubis, alors le pilastre devenoit un composé des deux divinités, dont on réunissoit les noms, & qu’on appelloit hermathenes, hermapollon, herméros, herméracle, herm’harpocrate, hermanubis. Voyez tous ces mots.

On ne se contenta pas de représenter des dieux sous ces formes de statues ; on érigea des hermès à la gloire des grands hommes, pour lesquels Athènes étoit passionnée ; le lycée & le portique en étoient remplis. On y voyoit entre autres l’hermès de Miltiade, avec ces mots, Miltiade Athénien, & on lisoit au-dessous ces deux vers :

Πάντες, Μιλτιάδη, Ταλαρήϊα Ἔργα Ἴσασιν
Πέρσαι, καὶ Μαραθών, καὶ Ἀρετῆς Τέμενος
.

Cet hermès ayant été depuis transporté à Rome, on y grava le distique suivant, qui en est la traduction.

Qui Persas bello vicit Marathonis in arvis,
Civibus ingratis, & patriâ interiit.

Les Athéniens ne prisoient pas moins les hermès des hommes illustres, que ceux des dieux mêmes ; ils les tailloient comme ceux de Mercure, exactement quarrés, avec des inscriptions honorables, qui étoient aussi gravées en lettres quarrées. De-là vient, qu’ils nommoient un homme de mérite, un homme quarré. Nous lisons dans Plutarque que ce fut un des principaux chefs d’accusation contre Alcibiade, d’avoir mutilé dans une débauche, d’autres hermès que ceux des dieux.

Cicéron, grand amateur de l’antiquité, ayant appris par les lettres d’Atticus, qui étoit à Athènes, qu’il y avoit trouvé de beaux hermès, dont il le vouloit régaler, le presse de lui tenir parole, par la réponse qu’il lui fait. Voici ce qu’il lui écrit : Lettre 7. liv. I. « Vos hermès de marbre du mont Pentélicus, avec leurs têtes de bronze, me réjouissent déja d’avance ; c’est pourquoi vous m’obligerez beaucoup de me les envoyer avec les statues & les autres curiosités qui seront de votre goût, & qui mériteront votre approbation ; tout autant que vous en trouverez, & tout aussitôt que votre loisir vous le permettra, sur-tout les statues qui pourront convenir à mon académie & à mon portique de Tusculum, car je suis amoureux de toutes ces choses. Me blamera qui voudra, je me repose sur vos soins pour satisfaire mon goût ». Lisez aussi les Lettres 5. 6. & 10.

On voit encore à Rome, des hermès ou statues quarrées apportées de la Grece, qui soutiennent les têtes de plusieurs poëtes, philosophes & capitaines illustres. On en a d’Homere, d’Aristote, de Platon, de Socrate, d’Hérodote, de Thucydide, de Thémistocle & de plusieurs autres. Fulvius Ursinus, Théodore Galle (Gallæus) & Henri Canisius, ont fait graver ces pieces dans leurs portraits des hommes célebres de l’antiquité. M. Spon en a aussi trouvé dans ses voyages de Grece, du philosophe Xénocrate, de Théon, & de quelques autres, dont il croit qu’aucun auteur n’a parlé. L’hermès de Mercure a des aîles à la tête ; ceux qui ont de la barbe, sont des manieres de Priape ; les femmes stériles d’entre le peuple, les ornoient aux parties que la pudeur ne permet pas de découvrir, espérant par-là se procurer la fécondité qu’elles desiroient.

Les Romains emprunterent des Grecs l’usage des hermès, qu’ils nommerent termes, & qu’ils placerent sur les grands chemins dans les endroits dangereux, in triviis & quadriviis, pour éviter aux voyageurs l’embarras de se tromper de route. Ces hermès romains étoient ordinairement quarrés, ornés sur le bas & le corps du pilastre, d’inscriptions qui instruisoient les passans, des villes où chaque chemin conduisoit ; le haut du pilastre étoit terminé par quelque figure d’un des dieux gardiens & protecteurs des chemins, c’est-à-dire de Mercure ou d’Apollon, de Bacchus ou d’Hercule. Plaute les appelle lares viales, & Varron deos viacos. Ces figures, ainsi que les pilastres qu’on faisoit de bois, de pierre ou de marbre, étoient fort grossiérement taillées. Il s’en trouvoit même plusieurs que des villageois formoient à coups de hache, sans art ni proportions ; c’est ce qui a fait dire à Virgile,

Illi falce deus colitur, non arte politus.

De-là vient qu’on comparoit à ces statues informes, les gens lourds & stupides ; témoin ce vers de Juvenal,

Nil nisi cecropides, truncoque simillimus hermæ.

Une autre chose rendoit encore la vue de ces hermès romains très-vilaine ; c’est qu’ordinairement dans les endroits où ces pilastres étoient dressés, les passans portoient des pierres par religion au pié de ces pilastres, pour les consacrer aux dieux des chemins, & obtenir leur protection dans le cours de leurs voyages. Ces pierres sont appellées par le scholiaste de Nicander, pierres assemblées à l’honneur des divinités des voyageurs.

On ne manquoit pas de pareils poteaux, non seulement dans les grands chemins d’Italie, mais aussi dans toutes les provinces de l’Empire. Camden parlant de Mercure, nous dit : ejus statuæ quadratæ hermæ dictæ, olim ubique per vias erant dispositæ. Cela est si vrai que Surita, dans ses commentaires sur l’itinéraire d’Antonin, nous a conservé une inscription antique tirée de la ville de Zamora en Espagne, qui prouve que des particuliers même s’obligeoient par des vœux à ériger de tels pilastres. Voici cette inscription :

Deo Mercur. viaco. M. Attilius silonis f. Quirin. silo. Ex voto.

Il n’est pas inutile de remarquer à propos des hermès, que les Grecs & les Romains faisoient souvent des statues dont la tête se détachoit du reste du corps, quoique l’une & l’autre fussent d’une même matiere ; c’est en cela que consistoit la mutilation dont Alcibiade fut accusé, & dont il n’étoit que trop coupable. De cette maniere, les anciens pour faire une nouvelle statue, se contentoient quelquefois de changer seulement la tête, en laissant subsister le corps. Nous lisons dans Suétone, qu’au lieu de briser les statues des empereurs, dont la mémoire étoit odieuse, on en ôtoit les têtes, à la place desquelles l’on mettoit celle du nouvel empereur. De-là vient sans doute en partie, qu’on a trouvé depuis tant de têtes sans corps, & de corps sans têtes.

Au reste, ce n’est pas des hermès des Romains, mais de ceux des Grecs, que nous est venue l’origine des termes que nous mettons aux portes & aux balcons de nos bâtimens, & dont nous décorons nos jardins publics. Il est vrai qu’en conséquence, on devroit les nommer hermès plûtôt que termes ; car quoique les termes que les Romains appelloient termini, fussent de pierres quarrées, auxquelles ils ajoutoient quelquefois une tête, néanmoins ils étoient employés pour servir de bornes, & non pour orner des bâtimens & des jardins ; mais notre langue par une crainte servile pour les aspirations, a adopté le mot de termes, qui étoit le moins convenable. (D. J.)