L’Encyclopédie/1re édition/HERMAPHRODITE

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8pp. 165-167).
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HERMAPHRODITE, sub. & adj. (Anat.) personne qui a les deux sexes, ou les parties naturelles de l’homme & de la femme.

Ce terme nous vient des Grecs ; ils l’ont composé du nom d’un dieu & d’une déesse, afin d’exprimer en un seul mot, suivant leur coûtume, le mélange ou la conjonction de Mercure & de Vénus, qu’ils ont cru présider à la naissance de ce sujet extraordinaire. Mais soit que les Grecs ayent puisé cette prévention dans les principes de l’Astrologie, ou qu’ils l’ayent tirée de la Philosophie hermétique, ils ont ingénieusement imaginé qu’hermaphrodite étoit fils de Mercure & de Vénus. Il falloit bien ensuite donner au fils d’un dieu & d’une déesse une place honorable ; & c’est à quoi la fable a continué de prêter ses illusions. La nymphe Salmacis étant devenue éperduement amoureuse du jeune hermaphrodite, & n’ayant pu le rendre sensible, pria les dieux de ne faire de leurs deux corps qu’un seul assemblage ; Salmacis obtint cette grace, mais les dieux y laisserent le type imprimé des deux sexes.

Cependant ce prodige de la nature, qui réunit les deux sexes dans un même être, n’a pas été favorablement accueilli de plusieurs peuples, s’il est vrai ce que raconte Alexander ab Alexandro, que les personnes qui portoient en elles le sexe d’homme & de femme, ou pour m’expliquer en un seul mot, les hermaphrodites, furent regardés par les Athéniens & les Romains comme des monstres, qu’on précipitoit dans la mer à Athènes & à Rome dans le Tibre.

Mais y a-t-il de véritables hermaphrodites ? On pouvoit agiter cette question dans les tems d’ignorance ; on ne devroit plus la proposer dans des siecles éclairés. Si la nature s’égare quelquefois dans la production de l’homme, elle ne va jamais jusqu’à faire des métamorphoses, des confusions de substances, & des assemblages parfaits des deux sexes. Celui qu’elle a donné à la naissance, & même peut-être à la conception, ne se change point dans un autre ; il n’y a personne en qui les deux sexes soient parfaits, c’est-à-dire qui puisse engendrer en soi comme femme, & hors de soi comme homme, tanquam mas generare ex alio, & tanquam fæmina generare in se ipso, disoit un canoniste. La nature ne confond jamais pour toûjours ni ses véritables marques, ni ses véritables sceaux ; elle montre à la fin le caractere qui distingue le sexe ; & si de tems à autre, elle le voile à quelques égards dans l’enfance, elle le décele indubitablement dans l’âge de puberté.

Tout cela se trouve également vrai pour l’un & l’autre sexe : que la nature puisse cacher quelquefois la femme sous le dehors d’un homme, ce dehors, cette écorce extérieure, cette apparence, n’en impose point aux gens éclairés, & ne constitue point dans cette femme le sexe masculin. Qu’il y ait eu des hommes qui ont passé pour femme, c’est certainement par des caracteres équivoques ; mais la surabondance de vie, source de la force & de la santé, ne pouvant plus être contenue au-dedans, dans l’âge qui est la saison des plaisirs, cherche dans cet âge heureux à se manifester au-dehors, s’annonce, & y parvient effectivement. C’est ce qu’on vit arriver à la prétendue fille Italienne, qui devint homme du tems de Constantin, au rapport d’un pere de l’Église. Dans cet état vivifiant de l’humanité, le moindre effort peut produire des parties qu’on n’avoit point encore apperçûes ; témoin Marie Germain, dont parle Paré, qui après avoir sauté un fossé, parut homme à la même heure, & ne se trouva plus du sexe sous lequel on l’avoit connue.

Les prétendus hommes hermaphrodites qui ont l’écoulement menstruel, ne sont que de véritables filles, dont Colombus dit avoir examiné les parties naturelles internes, sans y avoir trouvé rien d’essentiel, qui fût différent des parties naturelles des autres femmes. Ce petit corps rond, caverneux, si sensible, qui est situé à la partie antérieure de la vulve, a presque toûjours fait qualifier d’hermaphrodites, des filles, qui par un jeu de la nature, avoient ce corps assez long pour en abuser. Le même Columbus, dont nous venons de parler, a vû une Bohémienne, qui lui demanda de retrancher ce corps, & d’élargir le conduit de sa pudeur, pour pouvoir, disoit-elle, recevoir les embrassemens d’un homme qu’elle aimoit.

L’hermaphrodite negre d’Angola, qui a fait tant de bruit à Londres, au milieu de ce siecle, étoit une femme qui se trouva dans le même cas de la Bohémienne de Columbus ; & ce cas est moins rare dans les pays brûlans d’Afrique & d’Asie, que parmi nous.

La fameuse Marguerite Malaure eût passé pour une hermaphrodite indubitable, sans Saviard. Elle vint à Paris en 1693, en habit de garçon, l’épée au côté, le chapeau retroussé, & ayant tout le reste de l’habillement de l’homme ; elle croyoit elle-même être hermaphrodite ; elle disoit qu’elle avoit les parties naturelles des deux sexes, & qu’elle étoit en état de se servir des unes & des autres. Elle se produisoit dans les assemblées publiques & particulieres de medecins & de chirurgiens, & elle se laissoit examiner pour une légere gratification, à ceux qui en avoient la curiosité.

Parmi ces curieux qui l’examinoient, il y en avoit sans doute plusieurs, qui manquant de lumieres suffisantes pour bien juger de son état, se laisserent entraîner à l’opinion la plus commune qu’elle leur inspiroit, de la regarder comme une hermaphrodite. Il y eut même des medecins & des chirurgiens d’un grand nom, qui assurerent hautement qu’elle étoit réellement telle qu’elle se disoit être, & justifierent par leurs certificats, que l’on peut avoir acquis beaucoup de réputation en Médecine & en Chirurgie, sans avoir un grand fonds de connoissances solides, & de véritable capacité.

Enfin, M. Saviard se trouvant presque le seul homme de l’art qui fût incrédule, se rendit aux pressantes sollicitations que lui firent ses confreres de jetter les yeux, & d’examiner ce prodige en leur présence. Il ne l’eût pas plûtôt vû, qu’il leur déclara que ce garçon avoit une descente de matrice ; en conséquence, il réduisit cette descente, & la guérit parfaitement. Ainsi l’énigme inexplicable d’hermaphrodisme dans ce sujet, se trouva développé plus clair que le jour. Marguerite Malaure, rétablie de sa maladie, présenta au roi sa requête très-bien écrite, pour obtenir la permission de reprendre l’habit de femme, malgré la sentence des capitouls de Toulouse, qui lui enjoignoit de porter l’habit d’homme.

Concluons donc, que l’hermaphrodisme n’est qu’une chimere, & que les exemples qu’on rapporte d’hermaphrodites mariés, qui ont eu des enfans l’un de l’autre, chacun comme homme & comme femme, sont des fables puériles, puisées dans le sein de l’ignorance & dans l’amour du merveilleux, dont on a tant de peine à se défaire.

Il faut pourtant demeurer d’accord, que la nature exerce des jeux fort étranges sur les parties naturelles, & qu’il a paru quelquefois des sujets d’une conformation extérieure si bisarre, que ceux qui n’ont pû en développer le véritable génie, sont en quelque façon excusables.

En 1697, M. Saviard, que je viens de nommer, accoucha une femme à terme de deux jumeaux vivans, dont l’un ne vécut que huit jours, & l’autre fut mis aux enfans trouvés à cause de la singularité de son sexe.

L’un de ces enfans avoit une verge bien formée, située à l’endroit ordinaire avec le gland découvert, au-dessus duquel le prépuce renversé formoit un bourrelet. Cette verge n’avoit point d’urethre ; il n’y avoit par conséquent aucune perforation à l’extrémité du gland ; elle n’étoit formée que des deux corps caverneux & des tégumens ordinaires ; & ces corps caverneux avoient aussi leurs muscles érecteurs & accélerateurs.

Son scrotum étoit fendu en maniere de vulve ; & au-bas de cette fente, il y avoit un trou que l’on auroit pû prendre pour un vagin ; l’urine sortoit par cette ouverture ; il y avoit autour de petites éminences rougeâtres, que l’on pouvoit prendre pour les caroncules myrtiformes. On voyoit au-dessous un repli de la peau, qui pouvoit passer pour ce que l’on appelle la fourchette dans les femmes ; & il y avoit à côté d’autres rides, que l’on pouvoit regarder comme des vestiges de nymphes. Enfin, dans chaque côté du scrotum ainsi fendu, l’on sentoit bien distinctement un testicule. Les parties génitales intérieures étoient disposées comme dans les mâles ; & comme il n’y avoit aucune apparence de matrice, ni de ses dépendances, il résulte que c’étoit un sujet mâle dont la situation de l’urethre étoit changée par un défaut de conformation, qui l’auroit rendu incapable d’avoir des enfans. Son frere jumeau qui fut mis aux enfans trouvés, mourut six semaines après sa naissance ; & c’est dommage que nous n’ayons pas la description de ses parties naturelles.

M. Saviard vit encore l’année suivante un second enfant d’une femme qu’il accoucha à terme, qui avoit à-peu-près les mêmes défauts à ses parties génitales, que le précédent. Son urethre étoit fendue depuis l’extrémité du gland, jusqu’à la racine de la verge ; ce qui séparoit le scrotum en deux bourses, où chacun des testicules étoit contenu. Le prépuce renversé au-dessus du gland, formoit un bourlet tout semblable au sujet dont on vient de parler ; & l’urethre sortoit par un trou qui étoit à la racine de la verge, à l’endroit où est situé l’urethre des femmes. Il s’ensuit de-là, que ce sujet auroit été pareillement incapable de génération. J’ai choisi ces deux faits de Saviard seulement, parce qu’on peut compter sur son témoignage.

Feu M. Petit, medecin de Namur, à qui les Anatomistes doivent beaucoup d’observations importantes sur le cerveau, sur l’œil, & sur les nerfs, en a donné une très-curieuse dans l’Hist. de l’acad. des Scienc. ann. 1720, sur un hermaphrodite intérieur, qu’on me passe ce terme. C’étoit un soldat, qui ayant été blessé, mourut à 22 ans à l’hôpital de Namur ; le chirurgien major qui l’ouvrit, par la seule curiosité du caractere de sa blessure, fut bien surpris de ne point trouver les testicules dans le scrotum ; cependant il les trouva dans le bas-ventre, mais avec une espece de matrice ou de vagin, & la sorte d’appareil de parties de la génération qui est dans les femmes. Cette espece de matrice étoit attachée au col de la vessie, & par son embouchure perçoit l’urethre entre le col & les prostates. Du corps de cette matrice partoient de côté & d’autre deux cornes ou trompes qui s’attachoient à deux ovaires féminins, ou si l’on veut, testicules masculins, petits, mous, & qui avoient chacun leur épidydime, & leurs vaisseaux déférens.

Enfin, on a vû, on a peint, on a gravé une hermaphrodite qui parut à Paris aux yeux du public en 1749. Elle étoit alors âgée de 16 ans, n’avoit point eu ses regles, n’avoit aucune apparence de gorge naissante, ni les hanches aussi élevées, qu’il auroit convenu au corps d’une fille de son âge : je dis fille, parce qu’elle avoit été baptisée du sexe féminin ; car d’ailleurs Paré, dans son traité des Monstres, ch. vij. pag. 1015, rapporte l’histoire de trois sujets qui avoient été baptisés & élevés pour filles, & dont les parties de l’homme se développerent à l’âge de puberté.

Quoiqu’il en soit, la verge de Marie-Anne Drouart, c’étoit son nom, recouverte de son prépuce, garnie d’un peu de poil à la racine, avoit son gland & deux corps caverneux ; mais le canal de l’urethre y manquoit pour le passage de l’urine ; le prépuce laissoit une ouverture, qui approchoit de la vulve d’une femme. Cette ouverture se terminoit en-bas par un repli assez semblable à la fourchette, avec un petit bouton, tel que celui qui se trouve dans les jeunes vierges. Au-dessus de ce bouton étoit le trou du canal de l’urethre, lequel canal étoit fort court. L’ouverture de la vulve étoit très-étroite, & admettoit avec peine l’intromission du petit doigt ; on n’y voyoit point de caroncules myrtiformes, ni d’apparence de testicules, soit dans les aînes, soit dans ce qui tient lieu de scrotum ; en un mot, ce sujet n’avoit & n’aura, s’il vit encore, la puissance d’aucun sexe.

Voilà les seuls faits autentiques de ma connoissance sur la maniere la plus étonnante, dont la nature se joue dans la conformation des parties de la génération. Je sai que plusieurs écrivains ont publié des traités exprès sur les hermaphrodites. Tel est Aldrovandus, dans son livre de Monstris, Bononiæ, 1642, fol. Caspar Bauhin, de Hermaphroditis ; Oppenheim, 1614, in-8°. Jacobus Mollerus, de Cornutis & Hermaphroditis, Berolini, 1708, in-4°. Duval, traité de l’Accouchement des femmes, & des Hermaphrodites, Rouen, 1612, in-8°.

J’ai parcouru tous ces écrits en pure perte, ainsi que les questions Medico-legales de Zacchias, Spondanus, ad annum 1478, num. 22. Bonaciolus, de conformatione fœtus ; les nouvelles littéraires de la mer Baltique, année 1704, par Loffhagen, & autres semblables, dont je ne conseille la lecture à personne. Je recommanderai seulement le discours de Riolan sur les hermaphrodites, dans lequel il prouve qu’il n’y en a point de vrais. Mais, ce qui vaut encore mieux, c’est l’ouvrage publié dernierement à Londres par M. Parsons, & qu’on auroit dû nous traduire en françois ; il est intitulé Parsons’s Mechanical, and Critical Enquiry into the nature of hermaphrodites, London, 1741, in-8°. L’auteur y démontre savamment & brievement, que l’existence des hermaphrodites n’est qu’une erreur populaire. (D. J.)

Hermaphrodite, (Mythol.) fils de Mercure & de Vénus, comme l’indique son nom. Ce jeune homme doué de toutes les graces de la nature, à ce que prétend l’histoire fabuleuse, fut éperduement aimé de la nymphe Salmacis, dont il méprisa la tendresse ; elle l’apperçut un jour qu’il se baignoit dans une fontaine de la Carie, & l’occasion lui parut favorable pour satisfaire son amour : mais le cœur de cet ingrat resta glacé ; & dans le désespoir où étoit la nymphe, de ne pouvoir faire passer jusqu’à lui une partie du feu qui la consumoit, elle invoqua les dieux, & leur demanda que du-moins leurs deux corps ne fussent jamais séparés ; sa priere fut écoutée, & par une étrange métamorphose, ils ne devinrent plus qu’une même personne. Ovide peint ce changement en ces mots,

Nec fæmina dici,
Nec puer ut possent, neutrumque, & utrumque videntur.

Le fils de Vénus obtint à son tour, que tous ceux qui se laveroient dans la même fontaine éprouveroient le même sort.

L’explication de cette fable n’est pas facile ; on sait seulement qu’il y avoit dans la Carie, près de la ville d’Halycarnasse, une fontaine célebre, où s’humaniserent quelques barbares qui étoient obligés d’y venir puiser de l’eau aussi-bien que les Grecs. Le commerce qu’ils eurent avec ceux-ci les rendit non-seulement plus polis, mais leur inspira le goût du luxe de cette nation voluptueuse ; & c’est peut-être, dit Vitruve, ce qui peut avoir donné à cette fontaine la réputation de faire changer de sexe. Au bout du compte, qu’importe la raison ? la fable est très-jolie. (D. J.)