L’Encyclopédie/1re édition/HIPPOMANÉS

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 216-217).
HIPPONE  ►

HIPPOMANÉS, sub. masc. (Hist. nat. & Littér.) ἱππομανὴς de ἵππος, cheval, & μαίνομαι, être furieux.

Ce mot signifie principalement deux choses dans les écrits des anciens : 1°. une certaine liqueur qui coule des parties naturelles d’une jument en chaleur. Voyez Aristote, Hist. anim. lib. VI. cap. xxij. & Pline, liv. XXVIII. chap. xj. 2°. une excroissance de chair que les poulains nouveaux-nés ont quelquefois sur le front, selon le même Pline, liv. VIII. chap. xlij.

Les anciens prétendent que ces deux sortes d’hippomanès, ont une vertu singuliere dans les philtres & autres compositions destinées à des maléfices ; que la cavale n’a pas plûtôt mis bas son poulain, qu’elle lui mange cette excroissance charnue, sans quoi elle ne le voudroit pas nourrir ; qu’enfin si elle donne le tems à quelqu’un d’emporter ce morceau de chair, la seule odeur la fait devenir furieuse.

Virgile a su tirer parti de ces contes, en parlant des sortileges, auxquels la malheureuse Didon eut recours dans son desespoir.

Quæritur, & nascentis equi de fronte revulsus
Et matri præreptus amor. Ænéid. lib. IV. v. 515.

Encore moins pouvoit-il oublier d’en faire mention dans ses Géorgiques ; mais c’est toûjours avec cet art qu’il a d’annoblir les plus petites choses.

Hinc demùm Hippomanes, vero quod nomine dicunt
Pastores ; lentum distillat ab inguine virus,
Hippomanes quod sæpè malæ legere novercæ,
Miscueruntque herbas, & non innoxia verba.

Il paroît par Juvenal, satyre VI. que cette opinion étoit assez accréditée ; car ce poëte attribue la plûpart des desordres de Caligula, à une potion que sa femme Caesonie lui avoit donnée, & dans laquelle elle avoit fait entrer l’hippomanés.

Cependant Ovide se moque de toutes ces niaiseries dans les vers suivans.

Fallitur Æmonias quisquis descendit ad artes,
Datque quod à teneri fronte revulsit equi ;
Non faciunt ut vivat amor medeides herbæ,
Mixtaque cum magicis versa venena sonis.
Sit procul omne nefas ; ut amaberis, amabilis esto !

Enfin, le mot hippomanés designe encore dans Théocrite une plante de l’Arcadie, qui met en fureur les poulains & les jumens ; ici nos Botanistes recherchant quelle étoit cette plante, se sont épuisés en conjectures. Les uns ont pensé que c’étoit le cynocrambe ou apocynum, d’autres le suc de tithymale, & d’autres, avec Anguillard, le stramonium, fructu spinoso rotundo, semine nigricante de Tournefort, que nos François appellent pomme épineuse.

Saumaise, qui ne veut point entendre parler de cette plante, aime mieux altérer le texte de Théocrite ; il soutient que ce poëte n’a point dit φυτὸν, mais κύτον, & par κυέτον, il entend la cavale de bronze qui étoit auprès du temple de Jupiter Olympien. Cette cavale, au rapport de quelques écrivains, excitoit dans les chevaux les émotions de l’amour, comme si elle eût été vivante ; & cette vertu, disoient-ils, lui étoit communiquée par l’hippomanés qu’on avoit mêlé avec le cuivre en la fondant. M. Bayle a très bien refuté Saumaise, dans sa dissertation sur cette matiere, que tout le monde connoît.

Les sages modernes ont entierement abandonné les anciens sur le prétendu hippomanés, comme plante, comme philtre, veneficium amoris, & comme excroissance sur le front des poulains. La description publiée par Raygerus en 1678, dans les actes des curieux d’Allemagne, ann. 8, d’une substance charnue toute fraîche, tirée du front d’un poulain, que sa mere avoit ensuite nourri, ne peut passer que pour un cas extraordinaire, un vrai jeu de la nature.

Mais, suivant M. Daubenton, l’hippomanés est une matiere semblable à de la gelée blanche qui se trouve constamment placée dans la cavité qui est entre l’amnios & l’allantoïde de la jument pleine ; il peut arriver assez souvent, que cette matiere vienne au-dehors avec la tête du poulain, étant ordinairement à l’endroit le plus bas de la matrice. Cette matiere qui est flottante sans aucune attache, doit tomber dans cet endroit, & passer au-dehors aussi-tôt que les membranes sont déchirées ; la formation de l’hippomenés, ou de la liqueur contenue entre l’amnios & l’allantoïde, étant une fois découverte, il est aisé de comprendre l’odeur forte d’urine qu’elle rend par l’évaporation, & le caractere du sédiment de cette liqueur ; mais ne pouvant entrer dans de pareils détails, nous renvoyons les curieux au mémoire de ce physicien, qui se trouve dans le Recueil de l’acad. des Sciences, année 1751. (D. J.)