L’Encyclopédie/1re édition/INCRUSTATION

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 657-659).
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INCRUSTATION, s. f. (Hist. nat. Minéralog.) On nomme ainsi une croûte ou enveloppe de pierre qui se forme peu à peu autour des corps qui ont séjourné pendant quelque tems dans de certaines eaux. L’incrustation ne doit pas être confondue avec la pétrification ; cependant elle peut contribuer beaucoup à nous faire connoître la maniere dont elle s’opere. Les incrustations varient avec la nature de la terre qui a été dissoute, ou du moins divisée par les eaux ; mais les incrustations les plus ordinaires sont calcaires, parce qu’il n’y a point de terre qui soit plus disposée à être mise en dissolution que la terre calcaire. Il y a aussi des incrustations ochracées ou couleur d’ochre, parce que la terre dont les eaux étoient chargées étoit mêlée de parties ferrugineuses qui se sont déposées avec elle sur les corps qui séjournent dans ces eaux, & ont formé peu-à-peu une croûte ou enveloppe autour d’eux : de cette derniere espece sont les incrustations fameuses qui se font dans les eaux thermales des bains de Carlsbade en Bohème ; elles se forment très-promptement, & prennent assez exactement la figure des plantes, des bois & des autres corps qu’on y laisse tremper ; elles sont d’un beau rouge pourpre ou foncé. Les eaux d’Arcueil, près de Paris, ont aussi la propriété de former très-promptement une croûte autour des corps qu’on y laisse séjourner, & elles bouchent au bout d’un certain tems les tuyaux de plomb par où elles passent.

Il y a aussi des incrustations métalliques ; telles sont celles que l’on voit sur certaines pierres, sur lesquelles on remarque un enduit ou une croûte de pyrite ou de cuivre ; mais celles-là sont formées par les exhalaisons minérales. Voyez Mines.

On appelle aussi incrustations l’enduit qui se forme peu-à-peu sur les parois des grottes & des cavernes : ces dernieres doivent leur origine aux eaux chargées de sucs lapidifiques, qui suintent au-travers des rochers & y déposent la partie terreuse, qui se durcit à l’air, & forme une croûte que l’œil peut aisément distinguer de la roche ou pierre à laquelle elle s’est attachée : c’est ainsi que se forment les stalactites. Voyez Stalactite.

Dans les chambres graduées des salines, où l’on fait passer l’eau chargée de sel par-dessus des fagots ou des épines, il se forme aussi au bout de quelque-tems autour de ces corps des incrustations qui ont exactement la figure du corps autour duquel elles se sont incrustées. L’on voit quelquefois des nids d’oiseaux, des branches, &c. qui sont ainsi incrustés, & que les personnes peu instruites regardent comme des pétrifications rares & singulieres.

Tout le monde a un exemple familier de l’incrustation dans l’enduit qui se forme journellement sur les parois des vaisseaux dans lesquels on fait bouillir de l’eau ; on voit que leur intérieur se tapisse d’une croûte terreuse, qui à la longue prend la consistence d’une pierre. (—)

Incrustation, (Archit. rom.) en latin incrustatio, ou tectorium opus, dans Vitruve ; sorte d’enduit dont les murs, les planchers, les toîts, les pavés, les frises & autres parties des temples, des palais & des bâtimens étoient couvertes comme un pain l’est de croûte.

On distinguoit chez les Romains quatre sortes d’incrustations principales, qui composoient ce genre d’ornement, & dont le lecteur ne sera pas fâché d’être instruit.

La premiere espece se faisoit d’un simple enduit de mortier ; si c’étoit de chaux, les Architectes romains qui ne s’en servoient qu’à blanchir, le nommoient albarium opus ; s’il y avoit du sablon, de l’arene mêlée avec de la chaux, arenatum ; & si c’étoit du marbre battu & pulvérisé, marmoratum : c’est de telles incrustations que Pline parle liv. XXXVI, chap. xxiij, quand il dit : Tectorium, nisi ter arenato, & bis marmorato inductum est, non satis splendoris habet. Voilà la seule incrustation connue dans le siecle des Curtius & des Fabricius ; mais cette simplicité ne dura pas longtems.

La seconde espece d’incrustation qui suivit de près, s’exécutoit avec des feuilles de marbre appliquées sur la surface des murs. Les maisons des grands en furent parées sur la fin de la république. Cornelius Népos veut que Mamurra, chevalier romain, surintendant des architectes de Jules-César dans les Gaules, soit le premier qui revêtît sa maison du mont Coelius de feuilles de marbre sciées en grandes & fines tables. Lépide & Luculle l’ayant imité, cette invention s’accrut merveilleusement par d’autres citoyens également riches & curieux, & surtout par les empereurs.

On ne se contenta plus d’exposer à la vûe le marbre en œuvre, on commença sous Claude à le peindre ou à le teindre, & sous Néron à le couvrir d’or, & à le mettre en compartimens de couleurs, qu’on diversifioit, pommeloit, mouchetoit, & sur lesquels on faisoit des figures de toutes sortes de fleurs, de plantes & d’animaux. C’est ce que Pline, liv. XXXV, chap. j. nous apprend dans son style pittoresque : Jam verò pictura in totum marboribus pulsa jam quidem & auro : nec tantùm ut parietes toti operiantur, verùm & interraso marmore, vermiculatis ad effigies rerum & animalium crustis. Non placent jam abaci, non spatia montis in cubiculo delitentia. Coepimus & lapidem pingere. Hoc Claudii principatu inventum, Neronis verò, maculas, quæ non essent, in crustis inserendo, unitatem variare : ut ovatus esset Numidicus ; ut purpur â distingueretur Synnadicus, qualiter illos nasci optarent delitiæ : montium hæc subsidiæ deficientium.

Pline veut dire dans ce bel endroit, que les esprits des Romains de ce tems-là étoient tellement portés par le luxe à ce genre de recherches, qu’ils ne goûtoient plus les grandes tables de marbre quarrées, (abacos) ni celles qui décoroient leurs appartemens, si elles n’étoient peintes ou teintes de couleurs étrangeres. Les marbres de Numidie & de Synnada en Phrygie, qui étoient les plus précieux de tous, ne leur paroissoient plus assez beaux, à cause de leur simplicité. Il falloit marqueter, diaprer, jasper de plusieurs couleurs ceux que la nature avoit produits d’une seule. Il falloit que le marbre numidien fût chargé d’or, & le synnadien teint en pourpre : ut ovatus esset numidicus, ut purpurâ distingueretur synnadicus ; on sous-entend lapis, qui précede un peu plus haut. Dupinet transformant, comme un autre Deucalion, des pierres en des hommes, a pris les deux mots numidicus & synnadicus pour deux citoyens romains, l’un décoré du triomphe, qu’on appelloit ovatio, & l’autre revêtu de pourpre.

Les marbres numidien & synnadien sont les mêmes que Stace appelle lybicum, phrygiumque silicem, dont la maison de Stella Violantilla étoit toute incrustée, ainsi que du marbre verd de Lacédémone.

Hîc libycus phrygiusque silex ; hîc dura Laconum
Saxa virent.

Le marbre de Numidie, ovatus, signifie auratus, chargé d’or, parce qu’on doroit le marbre avec du blanc-d’œuf, comme on dore le bois avec de l’or en couleur.

Pour ce qui est de la teinture des marbres, cet art étoit déja monté à une telle perfection, que les ouvriers de Tyr & de Lacédémone, si supérieurs dans la teinture du pourpre, portoient envie à la beauté & à l’éclat de la couleur purpurine qu’on donnoit aux marbres. C’est Stace qui nous en assure encore.

Rupesque nitent, queis purpura sæpe
Obalis, & Tyrii moderator livet ahene.

Le troisieme genre d’incrustation dont les Romains décoroient leurs bâtimens en dedans & en dehors, s’exécutoit avec de l’or ou de l’argent pur. Cette sorte d’incrustation se pratiquoit en deux manieres ; savoir, ou par simples feuilles d’or & d’argent battu, ou par lames solides de l’un & de l’autre métal. Les Romains firent des dépenses incroyables en ce genre.

La dorure en feuilles du temple de Jupiter Capitolin par Domitien, coûta seule plus de douze mille talens, c’est-à-dire, plus de trente-six millions de nos livres. Plutarque, après avoir parlé de cette dorure somptueuse du capitole, ajoute : si quelqu’un s’en étonne, qu’il visite les galeries, les basiliques, les bains des concubines de Domitien, il trouvera bien dequoi s’émerveiller davantage.

La mode s’etablit chez les particuliers de faire dorer les murs, les planchers & les chapiteaux des colomnes de leurs maisons. Laquearia, quæ nunc, & in privatis domibus auro teguntur, e templo Capitolino, transiere in cameras, in parietes quoque, qui jam & ipsi, tanquam vasa inaurantur, nous dit Pline, liv. XXXV, cap. iij.

C’étoit une chose ordinaire à Rome du tems de Properce, de bâtir de marbre de Ténare, & d’avoir des planchers d’ivoire sur des poutres dorées. Les deux vers suivans l’indiquent.

Quod non Toenaris domus est mihi fulta metallis,
Nec camera auratas inter eburna trabes.

Propert. Eleg. 5.

L’autre incrustation d’or consistoit en lames solides de ce métal, passées par les mains des Orfevres, & appliquées aux poutres, lambris, solives des maisons, portes des temples, & maçonnerie d’amphitéatres. Ces lames d’or sont désignées dans les auteurs par ces mots, crassum, vel solidum aurum, pour les distinguer des feuilles d’or battu, qu’ils nommoient bracteas, & qui servoient aux simples dorures : il faut bien que cet usage d’incrustation de lames d’or fût commun sous l’empire de Domitien, puisque Stace parlant du tems où l’ancienne frugalité regnoit encore, dit dans sa Thébaïde, liv. I.

Et nondùm crasso laquearia fulta metallo,
Montibus aut late Graiis effulta nitebant
Atria.

Lucain nous assure que les poutres du palais de Cléopatre avoient été couvertes de ces incrustations de lames d’or ; ce qu’il met au rang des superfluités des siecles les plus corrompus, qui les eussent à peine souffertes dans un temple.

Ipse locus templi (quod vis corruptior ætas
Exstruat) instar erat ; laqueataque tecta ferebant
Divitias, crassumque trabes absconderat aurum.

Toutefois rien ne ressemble en ce genre à la magnificence presque incroyable que déploya Néron, en faisant revêtir intérieurement de lames d’or tout le théatre de Pompée, lorsque Tiridate, roi d’Arménie, vint le voir à Rome, & même pour n’y demeurer qu’un seul jour : aussi ce jour, tant à cause de la dorure de ce théatre, que pour la somptuosité de tous les vases & autres ornemens dont on l’enrichit, fut appellé le jour d’or. Claudii successor Nero, Pompeii theatrum operuit auro in unum diem, quòd Tiridati, regi Armeniæ ostenderet, dit Pline, liv. XXXIII, cap. iij. Ce n’est donc pas ridiculement que le poëte Asconius, parlant de la ville de Rome, la caractérise en ces termes :

Prima urbs inter Divûm domus, aurea Roma.

Quant aux lames d’argent, Séneque nous raconte que les femmes de son siecle avoient leurs bains pavés d’argent pur, ensorte que le métal employé pour la table, leur servoit aussi de marche-pié. Argento fæminæ lavantur, & nisi argentea sint solia, fastidiunt, eademque materia & probris serviat, & cibis.

On en étoit venu jusqu’à enchâsser dans le parquetage des appartemens, des perles & des pierres précieuses. Eò deliciarum pervenimus, ut nisi gemmas calcare nolimus. Et Pline dit à ce sujet qu’il ne s’agissoit plus de vanter des vases & des coupes enrichies de pierreries, puisque l’on marchoit sur des bijoux, que l’on portoit auparavant seulement aux doigts.

Stace n’a point oublié ce trait de luxe effréné, lorsque décrivant une maison de campagne appartenante à Manlius Vopiscus, il ajoute :

Vidi artes, veterumque manus, variisque metalla
Viva modis : labor est, auri memorare figuras :
Aut ebur, aut dignas digitis contingere gemmas.
Dùm vagor aspectu, visusque per omnia duco,
Calcabam, nec opimus opes.
Lib. sylvar. Manlii Vopisci.

Le quatrieme genre d’incrustations, sur lequel je serai court, consistoit en ouvrages de marqueterie & de mosaïque, opera tessellata, musiva, lithostrata, & cerostrata, dont on décoroit aussi les palais & les maisons particulieres. Dans ces sortes d’incrustations, différentes en forme & en matiere, on employoit aux ouvrages deux sortes d’émaux, les uns & les autres faits sur tables d’or, de cuivre ou autre métal, propres à recevoir couleurs & figures par le feu. Quand ces émaux étoient de pieces ou tables quarrées, on les appelloit abacos ; quand elles étoient rondes, on les nommoit specula & orbes.

Un homme se croyoit pauvre si tous les appartemens de sa maison, chambres & cabinets ne reluisoient d’émaux ronds ou quarrés, d’un travail exquis, si les marbres d’Alexandrie ne brilloient d’incrustations numidiennes, & si la marqueterie n’étoit si parfaite qu’on la prît pour une vraie peinture.

Mais que Séneque avoit raison d’apprécier en sage tous ces sortes d’ornemens à leur valeur réelle ! C’est un beau morceau que celui de l’épître 115, dans laquelle il fait la réflexion suivante. « Semblables, dit-il, à des enfans, & plus ridicules qu’eux, nous nous laissons entraîner à des recherches de fantaisie, avec une passion aussi coûteuse qu’extravagante. Les enfans se plaisent à amasser, à manier de petits cailloux polis qu’ils trouvent sur le bord de la mer ; nous, hommes faits, nous sommes fous de taches & de variétés de couleurs artificielles, que nous formons sur des colomnes de marbre, amenées à grands frais des lieux arides de l’Egypte, ou des deserts d’Afrique, pour soutenir quelque galerie. Nous admirons de vieux murs que nous avons enduits de feuilles de marbre, sachant bien le peu de prix de ce qu’elles cachent, & ne nous occupant que du soin de tromper nos yeux, plûtôt que d’éclairer notre esprit. En incrustant de dorures les planchers, les plafonds & les toîts de nos maisons, nous nous repaissons de ces illusions mensongeres, quoique nous n’ignorions pas que sous cet or il n’y a que du bois sale, vermoulu, pourri, & qu’il suffisoit de changer contre du bois durable & proprement travaillé ». (D. J.)