L’Encyclopédie/1re édition/INDULGENCE

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 690-691).
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INDULGENCE, s. f. (Hist. ecclés.) rémission donnée par les papes de la peine dûe aux péchés, sous certaines conditions prescrites.

M. l’abbé Fleuri, qui sera mon premier guide sur cette matiere, commence par remarquer que tous les catholiques conviennent que l’Eglise peut accorder des indulgences, & qu’elle le doit en certains cas ; mais il ajoûte que c’est à ses ministres à dispenser sagement ses graces, & à n’en pas faire une profusion inutile ou même pernicieuse.

La multitude des indulgences, & la facilité de les gagner devint un grand obstacle au zele des confesseurs éclairés. Il leur étoit difficile de persuader des pénitences à un pécheur qui pouvoit racheter ses péchés par une aumône légere, ou par la seule visite d’une église ; car les évêques du onzieme & du douxieme siecle accordoient libéralement des indulgences à toutes sortes d’œuvres pies, comme pour le bâtiment d’une eglise, d’une chapelle, l’entretien d’un hôpital, un pélerinage à Rome, & même tout ouvrage utile au public, un pont, une chaussée, le pavé d’un grand chemin. Plusieurs indulgences jointes ensemble rachetoient la pénitence toute entiere.

Quoique le quatrieme concile de Latran qui se tint dans le xiij. siecle, appelle ces sortes d’indulgences indiscretes, superflues, rendant méprisables les clés de l’église, & énervant la pénitence ; cependant Guillaume évêque de Paris, célebre dans le même siecle, soutenoit qu’il revient plus d’honneur à Dieu, & d’utilité aux ames de la construction d’une église, que de tous les tourmens des œuvres pénales. Il prétendoit encore qu’on accordoit avec beaucoup de raison des indulgences pour la fondation des hôpitaux, la réparation des ponts & des chemins, parce que ces ouvrages servent aux pélerins & autres personnes qui voyagent pour des causes pieuses.

Si ces raisons étoient solides, continue M. Fleury, elles auroient dû toucher tous les saints évêques des premiers siecles qui avoient établi les pénitences canoniques ; mais ils portoient leurs vûes plus loin. Ils comprenoient que Dieu est infiniment plus honoré par la pureté des mœurs, que par la construction & l’ornement des églises matérielles, par le chant, les cérémonies, & tout le culte extérieur, qui n’est que l’écorce de la religion, dont l’ame est la vertu. Or, comme la plûpart des chrétiens ne sont pas assez heureux pour suivre toujours leurs devoirs, ces sages pasteurs ne trouverent point de meilleurs remedes pour ramener les pécheurs, que de les engager, non pas à des aumônes, à des visites d’églises, & à des cérémonies extérieures, où le cœur n’a point de part, mais à se punir volontairement eux-mêmes en leurs propres personnes, par le retranchement de tous les plaisirs. Aussi les Chrétiens n’ont jamais été plus corrompus, que quand les pénitences canoniques perdirent de leur vigueur, & que les indulgences prirent leur place.

En vain l’Eglise laissoit à la discrétion épiscopale de remettre une partie de la pénitence canonique, suivant les circonstances, & la ferveur du pénitent, les indulgences plus commodes sapperent toute pénitence. Mais on vit avec surprise sous le pontificat d’Urbain II. qu’en faveur d’une seule bonne œuvre, le pécheur fut déchargé de toutes les peines temporelles dont il pouvoit être redevable à la justice divine. Il ne falloit pas moins qu’un concile nombreux, présidé par ce pape en personne, pour autoriser cette nouveauté. Ce concile donc accorda une indulgence, une rémission pléniere de tous les péchés à ceux qui prendroient les armes pour le recouvrement de la Terre-sainte.

On avoit bien déja employé l’invention de racheter en peu de jours par quelques œuvres pies des années de pénitence ; par exemple dans la commutation de pénitence, les pélerinages de Rome, de Compostelle & autres lieux, y entroient pour beaucoup. Mais comme la croisade en Orient étoit un voyage pénible à entreprendre, qu’il étoit accompagné de tous les périls de la guerre, dans un pays éloigné, & contre des infideles, on crut qu’on ne pouvoit rien faire de trop en sa faveur. D’ailleurs l’indulgence tenoit lieu de solde aux croisés ; & quoi qu’elle ne donnât pas la nourriture corporelle, elle fut acceptée de tout le monde en payement. On se flatta de subsister aux frais du public, des riches, des Grecs & des Musulmans.

Les nobles qui se sentoient la plûpart chargés de crimes, entr’autres de pillages sur les églises & sur les pauvres, s’estimerent heureux d’avoir remission pléniere de tous leurs péchés, & pour toute pénitence leur exercice ordinaire, qui étoit de faire la guerre, outre l’espérance, s’ils étoient tués, d’obtenir la couronne du martyre.

La noblesse entraîna le petit peuple, dont la plus grande partie étoit des serfs attachés aux terres, & entierement dépendans de leurs seigneurs. En un mot chacun se persuada qu’il n’y avoit qu’à marcher vers la Terre-sainte pour assurer son salut. On sait quelle fut la conduite des croisés, & le succès de leurs entreprises.

Cependant l’idée d’Urbain II. fut adoptée, goûtée & perfectionnée par ses successeurs ; quelques-uns même étendirent le privilege des indulgences aux personnes qui ne pouvant, ou ne voulant point s’armer pour les croisades, fourniroient un soldat à leur solde.

Bientôt ces faveurs spirituelles furent distribuées à toutes les personnes qui se mirent en campagne contre ceux que les papes déclarerent hérétiques en Europe. Le long schisme qui s’éleva sous Urbain VI. engagea même les doubles pontifes de délivrer des indulgences les uns contre les autres. Walsingham moine bénédictin de l’abbaye de saint Albans, dit là-dessus, « qu’ils donnerent au monde cette leçon, qu’un stratagème, quelque sacré qu’il soit, ne devroit jamais être employé deux fois dans le même siecle ».

Néanmoins Alexandre VI. s’en servoit avec succès pour payer l’armée qu’il destinoit à la conquête de la Romagne. Le cardinal Bembo prétend qu’il vendit des indulgences en Italie pour près de seize cent marcs d’or ; & c’est le moindre reproche qu’on puisse faire à ce pontife.

Après le pontificat détesté, mais heureux d’Alexandre VI. (dit l’auteur de l’histoire générale, dont le tableau terminera cet article) après le regne guerrier, & plus heureux encore de Jules II. Jean de Médicis fut orné de la thiarre à l’âge de trente-six ans, & prit le nom de Léon X. La religion n’eut rien d’austere sous son pontificat ; & ce qui l’offensoit le plus, n’étoit pas apperçu dans une cour occupée d’intrigues & de plaisirs.

Le prédécesseur de Léon X. le Pape Jules II. sous qui la Peinture & l’Architecture commencerent à prendre de si nobles accroissemens, avoit desiré que Rome eût un temple qui surpassât sainte Sophie de Constantinople, & qui fût le plus beau qu’on eût encore vû sur la terre. Il eut le courage d’entreprendre ce qu’il ne pouvoit jamais voir finir.

Léon X suivit ardemment ce grand projet. Il falloit beaucoup d’argent, & ses magnificences avoient épuisé son trésor. Il n’est point de chrétien qui n’eût dû contribuer à élever cette merveille de la métropole de l’Europe ; mais l’argent destiné aux ouvrages publics, ne s’arrache jamais que par force ou par adresse. Léon X. eut recours, s’il est permis de se servir de cette expression, à une des clés de S. Pierre, avec laquelle on avoit ouvert quelquefois les coffres des Chrétiens, pour remplir ceux du pape.

Il prétexta une guerre contre les Turcs, & fit vendre dans tous les états de la Chrétienté des indulgences plénieres, contenant la délivrance des peines du purgatoire, soit pour soi-même, soit pour ses parens & amis. Il y eut par tout des bureaux d’indulgences ; on les affermoit comme les droits de la doüane. Plusieurs de ces comptoirs se tenoient dans les cabarets de Rome, & l’on y jouoit publiquement aux dez, dit Guichardin, le pouvoir de tirer les ames du purgatoire. Le prédicateur, le fermier, le distributeur, y firent de bons profits ; le pape sur-tout y gagna prodigieusement. On en peut juger si l’on daigne seulement se rappeller, qu’un de ses légats qu’il envoya l’an 1518 dans les royaumes de Danemark, de Suede, & de Norvege, les plus pauvres de l’Europe, y vendit des indulgences pour près de deux millions de florins. Leon X. toujours magnifique, dissipoit en profusions toutes ces richesses, à mesure qu’elles lui arrivoient.

Mais le malheur voulut qu’on donna aux Dominicains la ferme des indulgences en Allemagne ; les Augustins qui en avoient été long tems possesseurs, en furent jaloux, & ce petit intérêt de moines dans un coin de la Saxe, dessilla les yeux des peuples sur le trafic scandaleux des indulgences, & produisit trois cens ans de discordes, de fureurs, & d’infortunes chez trente nations. (D. J.)

Indulgence, s. f. (Morale) c’est une disposition à supporter les défauts des hommes, & à pardonner leurs fautes ; c’est le caractere de la vertu éclairée. Dans la jeunesse, dans les premiers momens de l’enthousiasme, pour l’ordre & le beau moral, on jette un regard dédaigneux sur les hommes qui semblent fermer les yeux à la vérité, & s’écartent quelquefois des routes de l’honnête ; mais les connoissances augmentent avec l’âge, l’esprit plus étendu voit un ordre plus général ; il voit dans la nature des êtres, leur excellence, & la nécessité de leurs fautes. Alors on aspire à réformer ses semblables comme soi-même, avec la douce chaleur d’un intérêt tendre qui corrige ou console, soutient & pardonne.

L’envie plus contrariée par le mérite, qu’offensée des défauts, voit le mal à côté du bien, & le censure dans l’homme qu’on estime.

L’orgueil pour avoir le droit de condamner tous les hommes, les juge d’après les idées d’une perfection à laquelle aucun ne peut atteindre.

La vertu toujours juste, plaint le méchant qui se dévore lui-même, & jusques dans les sevérités on la trouve consolante.

Indulgence, (Art numismatique.) cette vertu si rare chez les hommes, est représentée dans une médaille de Gordien, par une personne assise entre deux animaux indomptés. Est-ce pour marquer que la douceur, que l’indulgence peut adoucir les esprits les plus farouches ? Dans une autre médaille, l’indulgence d’Auguste est caractérisée par une femme assise, qui tend la main droite, & qui tient un sceptre de la gauche ; pur ouvrage de la flaterie. L’indulgence prétendue d’Octave n’étoit qu’une politique adroite, que la conjoncture des tems l’obligeoit d’employer, & le sceptre qu’il tenoit le rendoit odieux à sa patrie.

Les Parthes, les Persans vouloient des souverains,
Mais le seul consulat pouvoit plaire aux Romains.

(D. J.)