L’Encyclopédie/1re édition/JUNON

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JUNON, s. f. (Mythol. Littérat. Antiq. Médail.) déesse du paganisme que les Grecs appellent Ἡρή ; & ce nom fut appliqué à plusieurs endroits qu’on lui consacra.

Junon, suivant la fable, étoit la fille de Saturne & de Rhée, sœur & femme de Jupiter, & par conséquent reine des dieux. Aussi sait-elle bien le dire elle-même :

Ast ego quæ divûm incedo regina, Jovisque
Et soror & conjux.

Personne n’ignore ce qui regarde sa naissance, son éducation, son mariage avec Jupiter, son mauvais ménage avec lui, sa jalousie, ses violences contre Calixte & la nymphe Thalie, son intendance sur les noces, les couches, & les accidens naturels des femmes ; les trois enfans, Hebé, Mars, & Vulcain, qu’elle conçût d’une façon extraordinaire, la maniere dont elle se tira des poursuites d’Ixion, le sujet de sa haine contre Paris, & ses cruelles vengeances à ce sujet, qui s’étendirent si long-tems sur les Troyens & le pieux Enée. Enfin l’on sait qu’elle prit le sage parti de protéger les Romains, en favorisant cette suite de leurs victoires, qui devoient les rendre les maîtres du monde, & que Jupiter avoit prédites.

Quin aspera Juno,
Quæ mare, nune terrasque, metu cælumque fatigat,
Consilia in meliùs referet, mecumque fovebit
Romanos rerum dominos, gentemque togatam.

Ænéid. lib. I. v. 279.

Les amours de cette déesse pour Jason, n’ont pas fait autant de bruit que ses autres avantures ; cependant à quelques diversités près dans le récit, Pindare, Servius, Hygin, Apollonius de Rhodes, & Valerius Flaccus, ne les ont pas obmises.

Le prétendu secret qu’elle avoit de recouvrer sa virginité, en se lavant dans la fontaine Canathus au Péloponnèse, n’a été que trop brodé par nos écrivains modernes. Pausanias dit seulement que les Argiens faisoient ce conte, & le fondoient sur la pratique de leurs cérémonies dans les mystères de la déesse.

Mais ce qui nous intéresse extrèmement, comme philosophes & comme littérateurs, c’est que de toutes les divinités du Paganisme, il n’y en a point eu dont le culte ait été plus grand, plus solemnel, & plus général. La peinture des vengeances de Junon, dont les théatres retentissoient sans cesse, inspira tant de craintes, d’allarmes, & de respect, qu’on n’oublia rien pour obtenir sa protection, ou pour appaiser une déesse si formidable, quand on crut l’avoir offensée.

Les honneurs religieux de tous genres qu’on lui rendit en Europe, passerent en Afrique, en Asie, en Syrie, & en Egypte. On ne trouvoit par-tout que temples, autels, & chapelles dédiées à Junon ; mais elle étoit tellement vénérée à Argos, à Samos, à Stymphale, à Olympie, à Carthage, & en Italie, qu’il est nécessaire de nous arrêter beaucoup au tableau qu’en fait l’Histoire, concurremment avec les Poëtes.

Les Argiens prétendoient que les trois filles du fleuve Astérion, avoient nourri la sœur & l’épouse de Jupiter. L’une de ces trois filles s’appelloit Eubée ; son nom fut donné à la montagne sur laquelle paroissoit de loin le temple de Junon, dont Eupoleme avoit été l’architecte. Son fondateur étoit Phoronée fils d’Inachus, contemporain d’Abraham, ou peu s’en faut.

En entrant dans le temple, dit Pausanias, on voit assise sur un trône la statue de la déesse, d’une grandeur extraordinaire, toute d’or & d’ivoire. Elle a sur la tête une couronne que terminent les Graces & les Heures ; elle tient une grenade d’une main, & de l’autre un sceptre, au bout duquel est un coucou.

Les regards des spectateurs se portoient ensuite sur la représentation en marbre de l’histoire de Biton & Cléobis, deux freres recommandables par leur piété envers leur mere, & qui méritoient les honneurs héroïques. On conservoit dans ce même temple le plus ancien simulacre de Junon, qui étoit de poirier sauvage.

Le vestibule du temple offroit à la vûe les statues de toutes les prêtresses de la déesse, prêtresses si respectées dans Argos, que l’on y comptoit les années par celles de leur sacerdoce. Ces prêtresses avoient le soin de couvrir l’autel de la divinité d’une certaine herbe qui venoit sur les bords de l’Astérion ; l’eau dont elles se servoient pour les sacrifices, & les mysteres secrets, se prenoit dans la fontaine Eleuthérie, & il n’étoit pas permis d’en puiser ailleurs : les scholiastes de Pindare nous instruisent des jeux que les Argiens faisoient en l’honneur de Junon.

Les Samiens se vantoient que la reine des dieux avoit pris naissance dans leur île ; qu’elle y avoit été élevée ; que même ses noces avec Jupiter avoient été célébrées dans le temple qui lui étoit consacré, & qui a fait tant de bruit dans le monde. Voici ce qu’en dit M. de Tournefort, après son séjour sur les lieux.

Environ à 500 pas de la mer, & presque à pareille distance de la riviere Imbrasus, vers le cap de Cora, sont les ruines du fameux temple de Junon, la protectrice de Samos. Les plus habiles papas de l’île connoissent encore cet endroit sous le nom de temple de Junon. Menodote Samien, cité dans Athenée, comme l’auteur d’un livre qui traite de toutes les curiosités de Samos, assure que ce temple étoit le fruit des talens de Caricus & des nymphes ; car les Cariens ont été les premiers possesseurs de cette île.

Pausanias dit qu’on attribuoit cet ouvrage aux Argonautes qui avoient apporté d’Argos à Samos une statue de la déesse, & que les Samiens soutenoient que Junon étoit née sur les bords du fleuve Imbrasus, (d’où lui vint le nom d’Imbrasia), & sous un de ces arbres, que nous appellons agnus castus : on montra long-tems par vénération ce pié d’agnus castus, dans le temple de Junon.

Pausanias prouve aussi l’antiquité de ce temple, par celle de la statue de la déesse, qui étoit de la main de Smilis, sculpteur d’Egine, contemporain de Dédale. Athenée sur la foi du même Menodote, dont nous venons de parler, n’oublie pas un fameux miracle arrivé, lorsque les Athéniens voulurent enlever la statue de Junon : ils ne purent jamais faire voile, qu’après l’avoir remise à terre, prodige qui rendit l’île plus célebre & plus fréquentée.

Le temple dont il s’agit ici, fut brûlé par les Perses, & on en regardoit encore les ruines avec admiration : mais on ne tarda pas à le relever, & il fut rempli de tant de richesses, qu’on ne trouva plus de place pour les tableaux & pour les statues. Verrès, revenant d’Asie, ne craignit point le sort des Tyrrhéniens ; il ne fit pas scrupule de piller ce temple, & d’en emporter les plus beaux morceaux ; les pirates n’épargnerent pas davantage cet édifice du tems de Pompée.

Strabon l’appelle un grand temple, non-seulement rempli de tableaux, mais dont toutes les galeries étoient ornées de pieces fort anciennes. C’est sans doute parmi ces pieces, qu’on avoit exposé le fameux tableau qui péignoit les premieres amours de Jupiter & de Junon, d’une maniere si naturelle, qu’Origène ne put se dispenser de le reprocher aux Gentils.

Il y avoit outre cela dans le temple de Junon à Samos, une cour destinée pour les statues, parmi lesquelles on en voyoit trois colossales de la main de Myron, portées sur la même base. Marc-Antoine les avoit fait enlever ; mais Auguste rendit aux Samiens celles de Minerve & d’Hercule, & se contenta d’envoyer celle de Jupiter au capitole, pour être placée dans une basilique qu’il fit bâtir.

De tant de belles choses du temple de Junon Samienne, M. de Tournefort ne trouva sur la fin du dernier siecle, que deux morceaux de colonnes, & quelques bases d’un marbre exquis. Peu d’années auparavant, les Turcs s’imaginant que la plus haute étoit pleine d’or & d’argent, tenterent de l’abattre à coups de canon qu’ils tiroient de leurs galeres. Les boulets firent éclater quelques tambours, dérangerent les autres, & en mirent une moitié hors de leur situation.

On ne peut plus reconnoître le plan de cet édifice qui, selon Hérodote, étoit la seconde merveille de Samos, le temple le plus spacieux qu’il eut vû ; & nous ignorerions sans lui, le nom de l’architecte ; c’étoit un samien appellé Rhacus.

Il ne faut pas s’en tenir au dessein de ce temple, qui se trouve sur les médailles antiques, parce qu’on y représentoit souvent différens temples sous la même forme, comme par exemple, le temple dont nous parlons, & celui d’Ephese, qui vraissemblablement n’étoient pas du même dessein.

Pausanias, que je cite souvent, fait mention de trois temples de Junon dans la ville de Stymphale en Arcadie ; le premier étoit appellé le temple de Junon fille ; le second le temple de Junon mariée ; & le troisieme le temple de Junon veuve. Ces trois temples lui furent érigés par Temenus, & le dernier fut bâti, lorsque la déesse alla, dit-on, se retirer à Stymphale, après son divorce avec Jupiter.

Cette reine des dieux recevoit aussi les plus grands honneurs à Olympie : il y avoit dans cette derniere ville seize dames préposées aux jeux que l’on y célebroit à sa gloire tous les cinq ans, & dans lesquels on lui consacroit un péplus, espece de robe sans manches, & toute brochée d’or. Trois classes de jeunes filles descendoient dans la carriere des jeux olympiques, y disputoient le prix de la course, & la fournissoient presque toute entiere. Les victorieuses obtenoient pour récompense une couronne d’olivier.

Carthage, fameuse capitale d’un vaste empire, passoit pour être la ville favorite de Junon. Virgile ne s’est point servi des privileges de son art, quand il a dit, en parlant de cette ancienne ville d’Afrique, la rivale de Samos dans cette occasion.

Quam Juno fertur, terris magis omnibus unam
Post habitâ coluisse Samo.

Æneid. lib. I. v. 15.

Son témoignage, fondé sur la tradition, est appuyé par Hérodote, Ovide, Apulée & Silvius Italicus. Ce dernier peignant l’attachement de Junon pour la ville de Carthage, déclare en trois beaux vers, qu’elle la préféroit à Argos & à Mycènes.

Hîc Juno ante Argos (sic credidit alta vetustas)

Ante Agamemnoniam, gratissima tecta Mycenem,
Optavit profugis æternam condere sedem.

Lib. I. v. 46.

Si nous passons en Italie, nous trouverons qu’avant l’existance de Rome, Junon jouissoit déja d’un temple à Falere en Toscane. Il ressembloit à celui d’Argos, & selon Denis d’Halicarnasse, on y suivoit le rit des Argiens.

Cependant les conquérans de l’univers sortoient à peine d’une retraite de voleurs. A peine leur ville naissante étoit élevée au-dessus de ses fondemens, que Tatius, collegue de Romulus, y établit le culte de la reine du ciel. Numa Pompilius, voulant à son tour gagner les bonnes graces de cette divinité suprême, lui fit ériger un nouveau temple, & défendit, par une loi expresse, à toute femme débauchée d’y entrer, ni même de le toucher.

Sous le regne de Tullus Hostilius, les pontifes consultés sur l’expiation des meurtres involontaires, dresserent deux autels, & y pratiquerent les cérémonies qu’ils jugerent propres à purifier le jeune Horace, qui venoit de tuer sa sœur. L’un de ces autels fut consacré à Junon, & l’autre à Janus.

Tarquin le superbe lui voua le temple du capitole en commun avec Jupiter & Minerve ; & d’abord, après la prise de Veïes, Camille lui en bâtit un en particulier sur le mont Aventin. En un mot, la fille de Saturne & de Rhée, voyoit tant de temples érigés uniquement en sa faveur, dans tous les quartiers de Rome, qu’elle ne put plus douter de la vénération extraordinaire que lui portoient les Romains.

Aussi Virgile (& c’est un des beaux endroits de son Enéide) introduit ingénieusement Jupiter, annonçant à son épouse qu’il arriveroit que les descendans d’Enée la serviroient plus dévotement que tous les autres peuples du monde, pourvu qu’elle voulût se désister de ses persécutions ; à quoi la déesse ambitieuse consentit avec plaisir.

Hinc gens Ausonio mistam quod sanguine surget
Supra homines, supra ire Deos pietate videbis.
Nec gens ulla tuos æque celebrabit honores.
Annuit his Juno, & mentem lætata retorcit.

Æneid. lib. XII, v. 838.

Les honneurs que Junon recevoit dans d’autres villes d’Italie, n’étoient guere moins capables de la contenter. Elle étoit servie sous le titre de sospita, conservatrice, avec une dévotion singuliere à Lanuvium, sur le chemin d’Appins. Il falloit même que les consuls de Rome, à l’entrée de leur consulat, allassent rendre leurs hommages à Junon Lanuvienne. Il y avoit un grand trésor dans son temple, dont Auguste tira de grosses sommes, en promettant d’en payer l’intérêt, & s’assurant bien qu’il ne tiendroit jamais sa parole. On croit que ce temple avoit été fondé par les Pélages, originaires du Péloponnese ; & l’on appuie ce sentiment, sur ce que la Junon de Lanuvium est nommée par Elien, Juno Argolica.

Quoi qu’il en soit, nous devons à Cicéron, dans ses ecrits de la nature des Dieux, liv. I, chap. xxix, le plaisir de connoître l’équipage de cette déesse. Cotta dit à Velleïus : « votre Junon tutélaire de Lanuvium ne se présente jamais à vous, pas même en songe, qu’avec sa peau de chevre, sa javeline, son petit bouclier, & ses escarpins recourbés en pointe sur le devant ».

Mais le temple de Junon Lacinia, qu’on voyoit à six milles de Crotone, est encore plus fameux dans l’histoire. Ne nous étonnons pas de la variété de sentimens qui regne touchant son fondateur & l’occasion de sa fondation : de tous tems les hommes ont inventé mille fables en ce genre ; on convient, & c’est assez, qu’il surpassoit une fois, par son étendue, le plus grand temple de Rome. Il étoit couvert de tuiles de marbre, dont une partie fut transférée dans la capitale, l’an de sa fondation 579, pour couvrir le temple de la Fortune équestre, que Quintus-Fulvius Flaccus faisoit bâtir.

Comme ce censeur périt misérablement, le sénat, par une action de piété & de justice, fit reporter les tuiles au même lieu d’où on les avoit ôtées. Annibal n’exécuta pas le dessein qu’il avoit d’enlever une colonne d’or de ce beau temple. Servius, Pline & Tite-Live récitent plusieurs choses miraculeuses, qu’on disoit arriver dans cet endroit : mais Tite-Live n’en croyoit rien ; car il ajoute : « on attribue toujours quelques miracles à ces sortes de lieux, sur-tout lorsqu’ils sont célebres par leurs richesses & leur sainteté ». Pour cette fois cette remarque est d’un historien qui pense.

Au reste, on ne sauroit réfléchir au culte qu’on rendoit à Junon en tant de pays & avec tant d’appareil, sans en attribuer quelque chose à l’avantage de son sexe. Toute femme qui gouverne un état avec distinction, est généralement plus honorée & plus respectée que ne l’est un homme de pareille autorité. Les peuples ont transporté dans le ciel cet usage de la terre. Jupiter étoit considéré comme un roi, & Junon comme une reine ambitieuse, fiere, jalouse, vindicative, implacable dans sa colere, d’ailleurs partageant le gouvernement du monde avec son époux, & assistant à tous ses conseils.

Un homme de génie du siecle passé, pensoit que c’étoit de la même source que provenoient les excès d’adorations où des chrétiens sont tombés envers les saints & la vierge Marie, tant en Angleterre qu’ailleurs. Erasme lui-même prétendoit que la coutume de saluer la sainte-vierge en chaire après l’exorde du sermon, étoit contre l’exemple des anciens, & qu’il vaudroit mieux les imiter.

Au titre de reine que portoit Junon, & à sa qualité de femme, qui augmentoit sa célébrité, nous joindrons, pour comble de prérogatives, la direction en chef qu’on lui donnoit sur tous les mariages, & leurs suites naturelles : illi vincla jugalia curæ, dit Virgile. Voyez ses commentateurs, ils vous indiqueront cent autres passages semblables, & vous expliqueront les épithetes de jugalis, de pronuba, de populonia, de ζυγία, de γαμήλια, de παράνυμφος, &c. qui ont été affectées à la femme de Jupiter, à cause de son intendance sur tous les engagemens matrimoniaux.

Elle avoit encore, en cette qualité, des surnoms particuliers, fondés sur ce qu’elle présidoit à la conduite des nouvelles mariées, à la maison de leurs maris, à l’oignement que faisoit la fiancée au jambage de la porte de son-époux, & finalement au secours qu’elle accordoit à cet époux pour dénouer la ceinture virginale. Vous trouverez ces sortes de surnoms dans ces paroles latines, d’une priere à cette déesse du mariage. Iterducam, domiducam, unxiam, cinctiam, mortales puellæ debent in nuptias convocare, ut earum itinera protegas, in optatas domos ducas, & quùm postes ungent, faustum omen affigas, & cingulum ponentes in thalamis, non relinquas. Cet hymne est dans Martianus Capella, de Nupt. Philol. lib. II.

Je n’ose indiquer les autres épithetes qu’on donnoit à Junon, pour lui demander son assistance dans le lit nuptial ; la chasteté de notre langue, & les égards que l’on doit à la pudeur, m’obligent de les taire.

Disons seulement que la superstition romaine étoit si grande, qu’il y avoit des femmes qui honoroient Junon, en faisant semblant de la peigner & de la parer, & en lui tenant le miroir devant ses statues ; car c’étoit un proverbe, « que les coëffeuses présentoient toujours le miroir à Junon », vetemus speculum tenere Junoni, s’écrie Seneque. D’autres femmes, animées de passions différentes, alloient s’asseoir au capitole auprès de Jupiter, dans l’espérance d’avoir ce dieu pour amant.

Je voudrois bien savoir la maniere dont on représentoit l’auguste déesse du ciel dans tous les divers rôles qu’on lui faisoit jouer. En effet, en la considérant seulement sous les titres de pronuba, d’opigena, de februa, de fluonia, ou comme présidant tantôt aux mariages, tantôt aux accouchemens, tantôt aux accidens naturels du beau sexe, il semble qu’elle devoit être vêtue différemment dans chacune de ces diverses cérémonies.

Une matrone majestueuse, tenant la pique ou le sceptre à la main, avec une couronne radiale sur la tête, & son oiseau favori couché à ses pieds, désignoit bien la sœur & la femme de Jupiter ; mais, par exemple, le croissant qu’on lui mettoit sur la tête, marquoit vraissemblablement la déesse Ména, c’est-à dire l’empire que Junon avoit tous les mois sur le sexe.

C’est peut-être pour la même raison qu’on la représentoit sur les médailles de Samos avec des especes de brasselets, qui pendoient des bras jusqu’aux piés, & qui soutenoient un croissant : peut-être aussi que ces brasselets ne sont point un des attributs de Junon, mais un ornement de mode imaginé sous son nom, parce que cette déesse avoit inventé la maniere de s’habiller & de se coëffer.

Tristan, dans ses observations sur Callimaque, a donné le type d’une médaille des Samiens, représentant Junon avant la gorge passablement découverte. Elle est vêtue d’une robe qui descend sur ses piés, avec une ceinture assez serrée ; & le repli que la robe fait sur elle-même, forme une espece de tablier. Le voile prend du haut de la tête, & tombe jusqu’au bas de la robe, comme faisoient les écharpes que nos dames portoient au commencement de ce siecle.

Le revers d’une médaille qui est dans le cabinet du roi de France, & que M. Spanheim a gravée, représente ce voile tout déployé, qui fait deux angles sur les mains, un angle sur la tête, & un autre angle sur les talons.

Sur une des médailles du même cabinet, cette déesse est coëffée d’un bonnet assez pointu, terminé par un croissant. On voit sur d’autres médailles de M. Spanheim, une espece de panier qui sert de coëffure à Junon, vêtue du reste à-peu-près comme nos religieux Bénédictins. La coëffure des femmes Turques, approche fort de celle de Junon, & les fait paroître de belle taille. Cette déesse avoit sans doute inventé ces ornemens de tête avantageux, & que les fontanges ont depuis mal imités.

Junon nuptiale, gamélienne, ou présidente aux noces, portoit une couronne de souchet & de ces fleurs que nous appellons immortelles. On en couvroit une petite corbeille fort légere, que l’on arrêtoit sur le haut de sa tête : c’est peut-être de-là que sont venues les couronnes, que l’on met encore dans le levant sur la tête des nouvelles épouses ; & la mode n’en est pas entierement passée parmi nous, quand on marie les jeunes filles.

Il y a des médailles de Maximin, au revers desquelles est le temple de Samos, avec une Junon en habit de noces, assez semblable à ceux dont on vient de parler, & ayant à ses piés deux paons, oiseaux qui, comme l’on sçait, lui étoient consacrés, & qu’on élevoit autour du temple de cette déesse.

Quelquefois l’épervier & l’oison accompagnent ses statues ; le dictamne, le pavot & la grenade étoient les plantes ordinaires que les Grecs lui offroient, & dont ils ornoient ses autels ; enfin, la victime qu’on lui immoloit communément, étoit l’agneau femelle ; Virgile nous le dit :

Junoni mactans lectas de more bidentes.

Il est tems de finir cet article de Junon ; mais quelque long qu’il soit, je n’ai pris que la fleur de l’histoire de cette déesse, sur son culte, ses temples, ses autels, ses attributs, ses statues & ses médailles. M. Bayle touche encore un autre sujet dans son dictionnaire ; c’est la considération de l’état des malheurs du cœur qui tirannisoient sans cesse cette divinité, selon le système populaire de la théologie payenne. Les Poetes, les théâtres, les statues, les tableaux, les monumens des temples offroient mille preuves des amertumes de son ame, en peignant aux yeux de tout le monde son humeur altiere, impérieuse, jalouse, toujours occupée de vengeances & ne goûtant jamais une pleine satisfaction de ses succès. Le titre pompeux de reine du ciel, la séance sur le trône de l’univers, le sceptre à la main, le diadème sur la tête, tout cela ne pouvoit adoucir ses peines & ses tourmens. L’immortalité même y mettoit le sceau ; car l’espérance de voir finir un jour ses chagrins par la mort, est une consolation que nous avons ici-bas. (D. J.)