L’Encyclopédie/1re édition/LEUCADE

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
◄  LEUCACHATE
LEUCATE  ►

LEUCADE Isle, (Géog. anc.) en latin Leucadia, dans Tite-Live, Leucas dans Florus & Ovide, & par les Grecs modernes Leucada ; île célebre située dans la mer Ionienne, sur la côte de l’Acarnanie, à l’entrée septentrionale du détroit qui sépare l’île de Céphalonie de la terre-ferme.

On place communément l’île Leucade vers le 38 degré de latitude, & le 47 de longitude. Son circuit est de cinquante mille pas ; elle a au nord le fameux promontoire d’Aetium, & au midi l’île de Céphalonie.

Elle étoit jointe originairement à la terre-ferme ; Homere l’a désignée par ces mots, rivage d’Epire, ἀκτὴν Ἠπειρώτου, en donnant le nom d’Epire à tout le continent, qui est vis-à-vis des îles d’Ithaque & de Céphalonie : ce poëte y met trois villes, Neritum, Crocylée, & Agylipe.

On lit dans Pline, qu’elle a été séparée de la terre-ferme par un coup de mer ; il est le seul de cette opinion, & il adopte dans un autre endroit le sentiment général des historiens & des géographes, qui conviennent tous qu’une colonie de corinthiens, envoyée par Cypsélus & Gargasus, tyrans de Corinthe, vint s’établir sur la côte de l’Acarnanie, & coupa l’isthme qui joignoit le territoire de Leucade au continent. Ils transporterent sur le bord du canal qu’ils creuserent, la petite ville de Néricum ou Néritum, qui étoit à l’autre bout de l’île sur le bord de la mer, & donnerent à cette nouvelle ville, le nom de Leucade, qui depuis long-tems étoit celui de la petite contrée, & qui lui fut conservé lorsqu’on en fit une île.

Quoique cette île ait toûjours été séparée de la terre-ferme depuis que les Corinthiens s’en emparerent, plusieurs écrivains ont continué de lui donner le nom de presqu’île, parce que le canal qui la sépare du continent est étroit, & qu’il n’a jamais été fort profond.

Nous recueillons d’un passage de Tite-Live, que Leucade étoit encore réellement une presqu’île l’an de Rome 557 ; & M. Dodwel conjecture qu’on n’en fit une île, que lorsque les Romains ôterent Leucade de la jurisdiction de l’Acarnanie, c’est-à-dire l’an de Rome 587, selon Varron ; cette conjecture est très-vraissemblable. De-là vient que tous les écrivains qui ont vécu depuis ce tems-là, l’appellent une île. Ovide en en parlant dit :

Leucada continuam veteres habuêre coloni,
Nunc freta circumeunt.

On la nomme aujourd’hui Sainte-Maure. Voyez Sainte-Maure.

Leucade, Leucas en latin, (Géog. anc.) par la plûpart des auteurs, excepté Florus, ville ancienne de la presqu’île, ou île Leucade. Elle devint très-florissante, & fut la capitale de l’Acarnanie, le chef-lieu du pays, & celui de l’assemblée générale des habitans. Auprès de cette île étoit le cap ou le promontoire dit de Leucade, d’où les amans malheureux se précipitoient dans la mer, & sur le haut duquel étoit bâti le temple d’Apollon Leucadien. Voyez donc Leucade promontoire de, Géog. hist. & Littérature. (D. J.)

Leucade, Promontoire de (Géog. anc. Hist. & Littér.) en latin juga Leucatæ, mons Leucatæ, promontoire d’Acarnanie, auprès de la ville de Leucade. Détachons en partie ce que nous en dirons, d’un discours de M. Hardion, inséré dans le recueil des Mém. de Littér. tom. X.

Le promontoire de Leucade étoit à l’une des extrémités de l’île, vis-à-vis de Céphalonie ; on l’appelloit Leucade, Leucate, ou mont Leucadien, du mot λευκὸς, qui signifie blanc, à cause de la blancheur de ses roches. Ce nom devint celui du pays, & ensuite de la ville de Leucade.

Suivant le témoignage de l’auteur de l’Acméonide, cité par Strabon, Leucadius fils d’Icarius, & frere de Pénélope, ayant eu dans le partage des biens de son pere, le territoire du cap de Leucade, donna son nom à ce petit domaine. D’autres tirent le nom de Leucade de Leucas Zacynthien, l’un des compagnons d’Ulysse, & prétendent que ce fut lui qui y bâtit le temple d’Apollon. D’autres enfin estiment que le cap Leucate devoit sa dénomination à l’avanture d’un jeune enfant appellé Leucatée, qui s’élança du haut de cette montagne dans la mer, pour se dérober aux poursuites d’Apollon.

Quoi qu’il en soit, le promontoire de Leucade étoit terminé par une pointe qui s’avançoit au-dessus de la mer, & qui se perdoit dans les nues. Les écrivains qui en ont parlé, n’en ont point marqué la hauteur précise ; ils se sont contentés de dire qu’elle étoit constamment environnée de brouillards dans les jours mêmes les plus sereins.

Le temple d’Apollon dont je viens de faire mention, étoit bâti sur le sommet du promontoire, & comme on l’appercevoit de loin, ceux qui navigeoient dans la mer Ionienne, ne manquoient guere de le reconnoître, pour s’assurer de leur route, si nous en croyons le rapport de Virgile, Ænéid. liv. III. v. 274.

Mox & Leucatæ nimbosa cacumina montis,
Et formidatus nautis aperitur Apollo.

Cependant ce n’est pas le seul temple du fils de Jupiter & de Latone, qui rendit célebre la montagne de Leucate ; ce sont les précipitations du haut de cette roche éclatante, qui l’ont immortalisée.

Il falloit, suivant une ancienne coutume, que tous les ans, au jour de la fête du dieu de Leucade, l’on précipitât du haut de cette montagne quelque criminel condamné à mort. C’étoit un sacrifice expiatoire, que les Leucadiens offroient à Apollon pour détourner les fléaux qui pouvoient les menacer. Il est vrai qu’en même tems on attachoit au coupable des aîles d’oiseaux, & même des oiseaux vivans, pour le soutenir en l’air, & rendre sa chute moins rude. On rangeoit au bas du précipice, de petites chaloupes, pour tirer promptement le criminel hors de la mer. Si on pouvoit ensuite le rappeller à la vie, on le bannissoit à perpétuité, & on le conduisoit hors du pays.

Voilà ce qu’on faisoit par l’autorité publique, & pour le bien de la patrie ; mais il y eut des particuliers qui de leur propre mouvement, & dans l’espérance de guérir des fureurs de l’amour, se précipiterent eux-mêmes du haut de cette roche. De-là vint que ce promontoire fut appellé le saut des amoureux, ἅλμα τῶν ἐρώντων, saltus quo finiri amores, creditum est.

On ne manque pas d’exemples d’amans malheureux, qui dans le desespoir d’aimer sans être aimés, n’ont envisagé que la mort, pour se délivrer de leurs peines, & ont pris les chemins les plus courts, pour se la procurer. L’exécution de si noirs projets, n’écoute ni réflexion ni raisonnement. Il n’en est pas de même du saut de Leucade, qui consistoit à se précipiter du haut de cette montagne dans la mer, pour obtenir la guérison des tourmens de l’amour.

Ce saut étoit regardé comme un remede souverain, auquel on recouroit sans renoncer au plaisir & à l’espérance de vivre. On se rendoit de sang froid à Leucade, des pays les plus éloignés ; on se disposoit par des sacrifices & par des offrandes, à cette épreuve ; on s’y engageoit par un acte de religion, & par une invocation à Apollon, qui faisoit partie du vœu même ; enfin, on étoit persuadé qu’avec l’assistance du dieu dont on imploroit la protection avant que d’entreprendre ce redoutable saut, & par l’attention des personnes placées au bas du précipice, pour en recevoir tous les secours possibles à l’instant de la chute, on recouvreroit en cessant d’aimer, la tranquillité qu’on avoit perdue.

Cette étrange recette fut accréditée par la conduite de Jupiter, qui n’avoit trouvé, disoit-on, d’autre remede dans sa passion pour Junon, que de descendre du ciel, & s’asseoir sur la roche leucadienne. Vénus elle-même, ajoutoient les poëtes, éprouvant après la mort de son cher Adonis, que les feux dont elle brûloit, devenoient chaque jour encore plus insupportables, recourut à la science d’Apollon, comme au dieu de la Medecine, pour obtenir du soulagement à ses maux ; il fut touché de son triste état, lui promit sa guérison, & la mena généreusement sur le promontoire de Leucade, d’où il lui conseilla de se jetter dans la mer. Elle obéit, & fut toute surprise au sortir de l’onde, de se trouver heureuse & tranquille.

On ignore cependant quel mortel osa le premier suivre l’exemple des dieux. Sapho nous assure dans la lettre où l’aimable Ovide lui servoit de secrétaire, que ce fut Deucalion, trop sensible aux charmes de l’indifférente Pyrrha. L’histoire parle de deux poëtes qui l’imiterent ; l’un nommé Nicostrate, fit le saut sans aucun accident, & fut guéri de sa passion pour la cruelle Tettigigée ; l’autre appellé Charinus, se cassa la cuisse, & mourut quelques heures après.

Nous ne savons pas mieux si ce fut la fille de Ptéréla, éperduement amoureuse de Céphale ; Calycé, atteinte du même mal pour un jeune homme qui s’appelloit Evathlus ; ou l’infortunée Sapho, qui tenta la premiere le terrible saut de Leucate, pour se délivrer des cruels tourmens dont Phaon étoit l’objet ; mais nous savons que toutes périrent victimes de leur aveugle confiance dans le remede des prêtres d’Apollon.

On doit être cependant moins étonné des égaremens où l’amour jetta les trois femmes que nous venons de nommer, que de ceux où tomba depuis une illustre héroïne, qui ayant partagé sa vie entre les soins d’un état, & les pénibles exercices de la guerre, ne put avec de pareilles armes, garantir son cœur des excès d’une folle passion, je veux parler d’Artémise, fille de Lygdamis, & reine de Carie.

Cette princesse dont on vante l’élévation des sentimens, la grandeur de courage, & les ressources de l’esprit dans les plus grands dangers, sécha d’amour pour un jeune homme de la ville d’Abydos, nommé Dardanus. Les prieres & les promesses furent vainement employées : Dardanus ne voulut rien écouter ; Artémise guidée par la rage & le désespoir, entra dans sa chambre, & lui creva les yeux. Bien-tôt une action si barbare lui fit horreur à elle-même, & pour lors ses feux se rallumerent avec plus de violence que jamais ; accablée de tant de malheurs, elle crut ne pouvoir trouver de ressource que dans le remede d’Apollon Leucadien ; mais ce remede trancha le fil de ses jours, & elle fut enterrée dans l’île Leucade.

Il paroît par les exemples tirés des annales historiques, que le saut du promontoire a été fatal à toutes les femmes qui s’y sont exposées, & qu’il n’y eut qu’un petit nombre d’hommes vigoureux qui le soutinrent heureusement.

Il est même très-vraissemblable que sans les liens d’un vœu redoutable que les amans contractoient sur les autels d’Apollon, avant que de subir l’épreuve du saut, tous auroient changé de résolution à la vûe du précipice, puisqu’il y en eut qui malgré cet engagement solemnel, firent céder dans ces momens d’effroi, le respect pour les dieux, à la crainte plus forte d’une mort presque assurée ; témoin ce lacédémonien qui s’étant avancé au bord du précipice, retourna sur ses pas, & répondit à ceux qui lui reprochoient son irreligion : « J’ignorois que mon vœu avoit besoin d’un autre vœu bien plus fort, pour m’engager à me précipiter ».

Enfin, les hommes éclairés par l’expérience, ne songerent plus à risquer une si rude épreuve, que les femmes avoient depuis long-tems pour toûjours abandonnée. Alors les ministres du temple d’Apollon, ne trouvant aucun moyen de remettre en crédit leur remede contre l’amour, établirent selon les apparences, qu’on pourroit se racheter du saut, en jettant une somme d’argent dans la mer, de l’endroit où l’on se précipitoit auparavant. Du-moins cette conjecture est fondée sur ce qu’un historien rapporte, qu’on tira de la mer dans un filet, une cassette pleine d’or, avec un jeune homme nommé Nérée, dont on sauva la vie. (D. J.)