L’Encyclopédie/1re édition/MYTHOLOGIE

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  MYSTRUM
MYTILÈNE  ►

MYTHOLOGIE, s. f. (Belles-Lettres.) histoire fabuleuse des dieux, des demi-dieux, & des héros de l’antiquité, comme son nom même le désigne.

Mais l’Encyclopédie considere encore, sous ce nom, tout ce qui a quelque rapport à la religion payenne : c’est-à-dire, les divers systèmes & dogmes de Théologie, qui se sont établis successivement dans les différens âges du paganisme ; les mysteres & les cérémonies du culte dont étoient honorées ces prétendues divinités ; les oracles, les sorts, les augures, les auspices & aruspices, les présages, les prodiges, les expiations, les dévouemens, les évocations, & tous les genres de divination qui ont été en usage ; les pratiques & les fonctions des prêtres, des devins, des sibylles, des vestales ; les fêtes & les jeux ; les sacrifices & les victimes ; les temples, les autels, les trépiés, & les instrumens des sacrifices ; les bois sacres, les statues, & généralement tous les symboles sous lesquels l’idolâtrie s’est perpétuée parmi les hommes durant un si grand nombre de siecles.

La Mythologie, envisagée de cette maniere, constitue la branche la plus grande de l’étude des belles-Lettres. On ne peut entendre parfaitement les ouvrages des Grecs & des Romains que la haute antiquité nous a transmis, sans une profonde connoissance des mysteres & des coutumes religieuses du paganisme.

Les gens du monde, ceux mêmes qui se montrent les moins curieux de l’amour des Sciences, sont obligés de s’initier dans celle de la Mythologie, parce qu’elle est devenue d’un usage si fréquent dans nos conversations, que quiconque en ignore les élémens, doit craindre de passer pour être dépourvu des lumieres les plus ordinaires à une éducation commune.

Son étude est indispensable aux Peintres, aux Sculpteurs, sur-tout aux Poëtes, & généralement à tous ceux dont l’objet est d’embellir la nature & de plaire à l’imagination. C’est la Mythologie qui fait le fonds de leurs productions, & dont ils tirent leurs principaux ornemens. Elle décore nos palais, nos galeries, nos plat-fonds & nos jardins. La fable est le patrimoine des Arts ; c’est une source inépuisable d’idées ingénieuses, d’images riantes, de sujets intéressans, d’allégories, d’emblêmes, dont l’usage plus ou moins heureux dépend du goût & du génie. Tout agit, tout respire dans ce monde enchanté, où les êtres intellectuels ont des corps, où les êtres matériels sont animés, où les campagnes, les forêts, les fleuves, les élémens, ont leurs divinités particulieres ; personnages chimériques, je le sais, mais le rôle qu’ils jouent dans les écrits des anciens poëtes, & les fréquentes allusions des poëtes modernes, les ont presque réalisés pour nous. Nos yeux y sont familiarisés, au point que nous avons peine à les regarder comme des êtres imaginaires. On se persuade que leur histoire est le tableau défiguré des événemens du premier âge : on veut y trouver une suite, une liaison, une vraissemblance qu’ils n’ont pas.

La critique croit faire assez de dépouiller les faits de la fable d’un merveilleux souvent absurde, & d’en sacrifier les détails pour en conserver le fonds. Il lui suffit d’avoir réduit les dieux au simple rang de héros, & les héros au rang des hommes, pour se croire en droit de défendre leur existence, quoique peut-être de tous les dieux du paganisme, Hercule, Castor, Pollux, & quelques autres, soient les seuls qui aient été véritablement des hommes. Evhemere, auteur de cette hypothese qui sappoit les fondemens de la religion populaire, en paroissant l’expliquer, eut dans l’antiquité même un grand nombre de partisans ; & la foule des modernes s’est rangée de son avis.

Presque tous nos Mythologistes, peu d’accord entr’eux à l’égard des explications de détails, se réunissent en faveur d’un principe que la plûpart supposent comme incontestable. C’est le point commun d’où ils partent, & leurs systèmes, malgré les contrariétés qui les distinguent, sont tous des édifices construits sur la même base, avec les mêmes matériaux, combinés différemment. Par-tout on voit doner l’evhémérisme, commenté d’une maniere plus ou moins plausible.

Il faut avouer que cette réduction du merveilleux au naturel, est une des clés de la Mythologie grecque ; mais cette clé n’est ni la seule, ni la plus importante. Les Grecs, dit Strabon, étoient dans l’usage de proposer, sous l’enveloppe des fables, les idées qu’ils avoient non seulement sur la Physique, & sur les autres objets relatifs à la nature & à la Philosophie, mais encore sur les faits de leur ancienne histoire.

Ce passage indique une différence essentielle entre les diverses especes de fictions qui formoient le corps de la sable. Il en résulte que les unes avoient rapport à la Physique générale ; que les autres exprimoient des idées metaphysiques par des images sensibles ; que plusieurs enfin, conservoient quelques traces des premieres traditions. Celles de cette troisieme classe étoient les seules historiques ; & ce sont les seules qu’il soit permis à la saine critique de lier avec les faits connus des tems postérieurs. Elle doit y rétablir l’ordre, s’il est possible, y chercher un enchaînement conforme à ce que nous savons de vraissemblable sur l’origine & le mélange des peuples, en dégager le fonds des circonstances étrangeres qui l’ont dénaturé d’âge en âge, l’envisager, en un mot, comme une introduction à l’histoire de l’antiquité.

Les fictions de cette classe ont un caractere propre, qui les distingue de celles dont le fonds est mystagogique ou philosophique. Ces dernieres, assemblage confus de merveilles & d’absurdités, doivent être reléguées dans le cahos d’où l’esprit de système a prétendu vainement les tirer. Elles peuvent de là fournir aux poëtes des images & des allégories ; d’ailleurs, le spectacle qu’elles offrent à nos réflexions, tout étrange qu’il est, nous instruit par sa bisarrerie même. On y suit la marche de l’esprit humain ; on y découvre la trempe du génie national des Grecs. Ils eurent l’art d’imaginer, le talent de peindre, & le bonheur de sentir ; mais par un amour déréglé d’eux-mêmes & du merveilleux, ils abuserent de ces heureux dons de la nature ; vains, légers, voluptueux & crédules, ils adopterent, aux dépens de la raison & des mœurs, tout ce qui pouvoit autoriser la licence, flatter l’orgueil, & donner carriere aux spéculations métaphysiques.

La nature du polythéisme, tolérant par essence, permettoit l’introduction des cultes étrangers ; & bien-tôt ces cultes, naturalisés dans la Grece, s’incorporoient aux rites anciens. Les dogmes & les usages confondus ensemble, formoient un tout dont les parties originairement peu d’accord entr’elles, n’étoient parvenues à se concilier qu’à force d’explications & de changemens faits de part & d’autre. Les combinaisons par-tout arbitraires & susceptibles de variétés sans nombre, se diversifioient, se multiplioient à l’infini suivant les lieux, les circonstances & les intérêts.

Les révolutions successivement arrivées dans les différentes contrées de la Grece, le mélange de ses habitans, la diversité de leur origine, leur commerce avec les nations étrangeres, l’ignorance du peuple, le fanatisme & la fourberie des prêtres, la subtilité des métaphysiciens, le caprice des poëtes, les méprises des étymologistes, l’hyperbole si familiere aux enthousiastes de toute espece, la singularité des cérémonies, le secret des mysteres, l’illusion des prestiges ; tout influoit à l’envi sur le fonds, sur la forme, sur toutes les branches de la Mythologie.

C’étoit un champ vague, mais immense & fertile, ouvert indifféremment à tous, que chacun s’approprioit, où chacun prenoit à son gré l’essor, sans subordination, sans concert, sans cette intelligence mutuelle qui produit l’uniformité. Chaque pays, chaque territoire avoit ses dieux, ses erreurs, ses pratiques religieuses, comme ses lois & ses coutumes. La même divinité changeoit de nom, d’attributs, de fonctions en changeant de temple. Elle perdoit dans une ville ce qu’elle avoit usurpé dans une autre. Tant d’opinions en circulant de lieux en lieux, en se perpétuant de siecle en siecle, s’entrechoquoient, se méloient, se séparoient ensuite pour se rejoindre plus loin ; & tantôt alliées, tantôt contraires, elles s’arrangeoient réciproquement de mille & mille façons différentes, comme la multitude des atomes épars dans le vuide, se distribue, suivant Epicure, en corps de toute espece, composés, organisés, détruits par le hasard.

Ce tableau suffit pour montrer qu’on ne doit pas à beaucoup près traiter la Mythologie comme l’histoire ; que, prétendre y trouver par tout des faits, & des faits liés ensemble & revêtus de circonstances vraissemblables, ce seroit substituer un nouveau système historique à celui que nous ont transmis, sur le premier âge de la Grece, des écrivains tels qu’Hérodote & Thucydide, témoins plus croyables lorsqu’ils déposent des antiquités de leur nation, que des mythologues modernes à leur égard, compilateurs sans critique & sans goût, ou même que des poëtes dont le privilege est de feindre sans avoir l’intention de tromper.

La Mythologie n’est donc point un tout composé de parties correspondantes : c’est un corps informe, irrégulier mais agréable dans les détails ; c’est le mélange confus des songes de l’imagination, des rêves de la Philosophie, & des débris de l’ancienne histoire. L’analyse en est impossible. Du moins ne parviendra-t-on jamais à une décomposition assez savante pour être en état de déméler l’origine de chaque fiction, moins encore celle des détails dont chaque fiction est l’assemblage. La théogonie d’Hésiode & d’Homere est le fonds sur lequel ont travaillé tous les théologiens du paganisme, c’est-à-dire, les prêtres, les poëtes & les philosophes. Mais à force de surcharger ce fonds, & de le défigurer même en l’embellissant, ils l’ont rendu méconnoissable ; &, faute de monumens, nous ne pouvons déterminer avec précision ce que la fable doit à tel ou tel poëte en particulier, ce qui en appartient à tel ou tel peuple, à telle ou telle époque. C’en est assez pour juger dans combien d’erreurs sont tombés nos meilleurs auteurs, en voulant perpétuellement expliquer les fables, & les concilier avec l’histoire ancienne de divers peuples du monde.

L’un, entêté de ses Phéniciens, les trouve par-tout, & cherche dans les équivoques fréquentes de leur langue le dénouement de toutes les fables ; l’autre, charmé de l’antiquité de ses Egyptiens, les regarde comme les seuls peres de la Théologie & de la religion des Grecs, & croit découvrir l’explication de leurs fables dans les interprétations capricieuses de quelques hiéroglyphes obscurs ; d’autres, appercevant dans la bible quelques vestiges de l’ancien héroïsme, puisent l’origine des fables dans l’abus prétendu que les poëtes firent des livres de Moïse qu’ils ne connoissoient pas ; &, sur les moindres ressemblances, font des paralleles forcés des héros de la fable & de ceux de l’Ecriture-sainte.

Tel de nos savans reconnoît toutes les divinités du paganisme parmi les Syriens ; tel autre parmi les Celtes ; quelques-uns jusque chez les Germains & les Suédois ; chacun se conduit de la même maniere que si les fables formoient chez les poëtes un corps suivi fait par la même personne, dans un même tems, un même pays, & sur les mêmes principes.

Il y a environ vingt ans que parut un nouveau système mythologique, celui de l’auteur de l’histoire du ciel. M. Pluche s’est persuadé que l’Ecriture symbolique prise grossierement dans le sens qu’elle présentoit à l’œil, au lieu d’être prise dans le sens qu’elle étoit destinée à présenter à l’esprit, a été non-seulement le premier fonds de l’existence prétendue d’Isis, d’Osiris, & de leur fils Horus, mais encore de toute la Mythologie payenne. On vint, dit-il, à prendre pour des êtres réels des figures d’hommes & de femmes, qui avoient été imaginées pour peindre des besoins. En un mot, selon ce critique d’ailleurs fort ingénieux dans ses explications, les dieux, les demi-dieux, tels qu’Hercule, Minos, Rhadamante, Castor & Pollux, ne sont point des hommes, ce sont de pures figures qui servoient d’instructions symboliques. Mais ce système singulier ne peut réellement se soutenir, parce que, loin d’être autorisé par l’antiquité, il la contredit sans cesse & en sappe toute l’histoire de fond en comble. Or, s’il y a des faits dont les Sceptiques eux-mêmes auroient peine à douter dans leurs momens raisonnables, c’est que certains dieux, ou demi-dieux du paganisme, ont été des hommes déifiés après leur mort ; honneur dont ils étoient redevables aux bienfaits procurés par eux à leurs citoyens, ou au genre humain en général.

Ainsi nos écrivains se sont jettés dans mille erreurs différentes, pour vouloir nous donner des explications suivies de toute la Mythologie. Chacun y a découvert ce que son génie particulier & le plan de ses études l’ont porté à y chercher. Que dis-je ! le physicien y trouve par allégorie les mysteres de la nature ; le politique, les rafinemens de la sagesse des gouvernemens ; le philosophe, la plus belle morale ; le chimiste même, les secrets de son art. Enfin, chacun a regardé la fable comme un pays de conquête, où il a cru avoir droit de faire des irruptions conformes à son goût & à ses intérêts.

On a indiqué, au mot Fable, le précis des recherches de M. l’abbé Banier sur ses différentes sources : il est également agréable & utile de lire ses explications de toute la Mythologie ; mais on trouvera des morceaux plus approfondis par M. Freret sur cette matiere, dans le Recueil de l’académie des Belles-Lettres. (D. J.)