L’Encyclopédie/1re édition/POLYTHÉISME

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POLYTHÉISME, s. m. (Métaphysiq.) le polythéisme est une opinion qui suppose la pluralité des dieux. Il est étonnant dans quels excès l’idolâtrie a précipité ses sectateurs. Lisez-en la description dans le discours de M. de Meaux sur l’Histoire universelle. « Tout étoit dieu, dit ce grand prélat, excepté Dieu lui-même, & le monde que Dieu avoit fait pour manifester sa puissance, sembloit être devenu un temple d’idoles. Le genre humain s’égara jusqu’à adorer ses vices & ses passions ; & il ne faut pas s’en étonner, il n’y avoit point de puissance plus inévitable ni plus tyrannique que la leur. L’homme accoutumé à croire divin tout ce qui étoit puissant, comme il se sentoit entraîné au vice par une force invincible, crut aisément que cette force étoit hors de lui, il s’en fit bien-tôt un dieu. C’est par-là que l’amour impudique eut tant d’autels, & que des impuretés qui font horreur, commencerent à être mêlées dans les sacrifices. La cruauté y entra en même tems. L’homme coupable qui étoit troublé par le sentiment de son crime, & regardoit la divinité comme ennemie, crut ne pouvoir l’appaiser par les victimes ordinaires. Il fallut verser le sang humain avec celui des bêtes. Une aveugle fureur poussoit les peres à immoler leurs enfans, & à les brûler à leurs dieux au lieu d’encens. Ces sacrifices étoient communs dès le tems de Moïse, & ne faisoient qu’une partie de ces horribles iniquités des Amorrhéens dont Dieu commit la vengeance aux Israélites. Mais ils n’étoient pas particuliers à ces peuples. On sait que dans tous les peuples du monde, sans en excepter aucun, les hommes ont sacrifié leurs semblables ; & il n’y a point eu d’endroits sur la terre où l’on n’en ait servi à ces tristes & affreuses divinités, dont la haine implacable pour le genre humain exigeoit de telles victimes. Au milieu de tant d’ignorances l’homme vint à adorer jusqu’à l’œuvre de ses mains. Il crut pouvoir renfermer l’esprit divin dans ses statues ; & il oublia si profondement que Dieu l’avoit fait, qu’il crut à son tour pouvoir faire un dieu. Qui le pourroit croire, si l’expérience ne nous faisoit voir qu’une erreur si stupide & si brutale n’étoit pas seulement la plus universelle, mais encore la plus enracinée & la plus incorrigible parmi les hommes ? Ainsi il faut reconnoître, à la confusion du genre humain, que la premiere des vérités, celle que le monde prêche, celle dont l’impression est la plus puissante, étoit la plus éloignée de la vue des hommes. »

Les Athées prétendent que le culte religieux rendu à des hommes après leur mort, est la premiere source de l’idolâtrie, & ils en concluent que la religion est originairement une institution politique, parce que les premiers hommes qui furent déifiés, étoient ou des législateurs, ou des magistrats, ou d’autres bienfaiteurs publics. C’est ainsi que parmi les anciens, Evhémerus, surnommé l’athée, composa un traité pour prouver que les premiers dieux des Grecs étoient des hommes. Cicéron qui pénétra son dessein, observe fort judicieusement que ce sentiment tend à renverser toute religion. Parmi les modernes, l’anglois Toland a écrit une brochure dans le même dessein, intitulée, de l’origine de l’idolâtrie, & des motifs du paganisme. La conduite uniforme de ces deux écrivains est singuliere. Evhémerus prétendoit que son dessein étoit seulement d’exposer la fausseté de la religion populaire de la Grece, & Toland a prétendu de même que son dessein n’étoit que d’écrire contre l’idolâtrie payenne, tandis que le but réel de l’un & de l’autre étoit de détruire la religion en général.

On doit avouer que cette opinion sur la premiere origine de l’idolâtrie a une apparence plausible, mais cette apparence n’est fondée que sur un sophisme qui confond l’origine de l’idolâtrie avec celle de tout culte religieux en général. Or il est non-seulement possible, mais même il est extrèmement probable que le culte de ce qu’on croyoit la premiere & la grande cause de toutes choses, a été antérieur à celui des idoles, le culte idolâtre n’ayant aucune des circonstances qui accompagnent une institution originaire & primitive, ayant au contraire toutes celles qui accompagnent une institution dépravée & corrompue. Cela est non-seulement possible & probable, mais l’histoire payenne prouve de plus que le culte rendu aux hommes déifiés après leur mort, n’est point la premiere source de l’idolâtrie.

Un auteur dont l’autorité tient une des premieres places dans le monde savant, aussi différent de Toland par le cœur que par l’esprit, je veux dire le grand Newton, dans sa chronologie grecque, paroît être du même sentiment que lui sur l’origine de l’idolâtrie. « Eacus, dit-il, fils d’Egina, & de deux générations plus ancien que la guerre de Troie, est regardé par quelques-uns comme le premier qui ait bâti un temple dans la Grece. Vers le même tems les oracles d’Egypte y furent introduits, ainsi que la coutume de faire des figures pour représenter les dieux, les jambes liées ensemble, de la même maniere que les momies égyptiennes. Car l’idolâtrie naquit dans la Chaldée & dans l’Egypte, & se répandit de-là, &c. Les pays qu’arrosent le Tygre & le Nil, étant extrèmement fertiles, furent les premiers habités par le genre humain, & par conséquent ils commencerent les premiers à adorer leurs rois & leurs reines après leur mort ». On voit par ce passage que cet illustre savant a supposé que le culte rendu aux hommes déifiés, étoit le premier genre d’idolâtrie, & il ne fait qu’en insinuer la raison ; savoir que le culte rendu aux hommes après leur mort, a introduit le culte des statues. Car les Egyptiens adorerent d’abord leurs grands hommes décédés en leurs propres personnes, c’est-à-dire leur momies ; & après qu’elles eurent été perdues, consumées ou détruites, ils les adorerent sous des figures qui les représentoient, & dont les jambes, à l’imitation des momies, étoient liées ensemble. Il paroît que M. Newton s’est lui-même donné le change en supposant que le culte des statues étoit inséparablement uni à l’idolâtrie en général ; ce qui est contraire à ce que rapporte Hérodote, que les Perses qui adoroient les corps célestes, n’avoient point de statues de leurs dieux, & à ce que Denis d’Halycarnasse nous apprend, que les Romains, dont les dieux étoient des hommes déifiés après leur mort, les adorerent pendant plusieurs siecles sans statues.

Mais ce qui est remarquable, c’est que dès l’entrée de la question, les esprits forts renversent eux-mêmes ce qu’ils prétendent établir. Leur grand principe est que la crainte a d’abord fait des dieux, primus in orbe deos fecit timor ; & cependant si on veut les croire, ces premiers dieux furent des hommes déifiés après leur mort, à cause de leurs bienfaits envers leur patrie & le genre humain. Sans m’arrêter à cette contradiction, il est certain que ce grand principe de crainte est en toute maniere incompatible avec leur système. Car les siecles où la crainte régnoit le plus, & étoit la passion dominante du genre humain, furent ceux qui précéderent l’établissement des sociétés civiles, lorsque la main de chaque homme étoit tournée contre son frere. Si la crainte étoit donc le principe de la religion, il s’ensuivroit incontestablement que la religion existoit avant l’établissement des sociétés.

Comme l’espérance & la crainte, l’amour & la haine sont les grands ressorts des pensées & des actions des hommes, je ne crois pas que ce soit aucune de ses passions en particulier, mais je crois que toutes ensemble ont contribué à faire naître l’idée des êtres supérieurs dans l’esprit des premiers mortels, dont la raison brute n’avoit point acquis la connoissance du vrai Dieu, & dont les mœurs dépravées en avoient effacé la tradition.

Ces premiers hommes encore dans l’état de nature, où ils trouvoient toute leur subsistance dans les productions de la terre, ont dû naturellement observer ce qui avançoit ou retardoit ces productions ; ensorte que le soleil qui anime le système du monde dut bientôt être regardé comme la divinité éminemment bienfaisante. Le tonnerre, les éclairs, les orages, les tempêtes furent regardés comme des marques de sa colere ; & chaque orbe céleste en particulier fut envisagé sous la même face, à proportion de son utilité & de sa magnificence ; c’est ce qui paroît de plus naturel sur l’origine de l’idolâtrie, & les réfléxions suivantes le vont mettre entierement dans son jour.

On trouve des vestiges de l’adoration des astres chez toutes les nations. Moyse Maimonide prétend qu’elle a précedé le déluge, & il en fixe la naissance vers le tems d’Enoch ; c’est aussi le sentiment de la plûpart de rabbins, qui assurent que ce fut-là un des crimes que Dieu châtia par les eaux du déluge. Je ne detaillerai point ici leurs raisons, qui sont combattues par les SS. Peres & par les meilleurs interpretes de l’ancien testament, & je tomberai d’accord avec ces derniers, que l’idolâtrie n’a commencé qu’après le déluge ; mais on même tems je dois avouer qu’elle fit des progrès si rapides & si contagieux, que les origines de tous les grands peuples qui tirerent leur naissance ou des enfans ou des petits enfans de Noé, en furent infectés. Les Juifs, hors quelques intervalles d’égarement, se conserverent dans la créance de l’unité de Dieu, sous la main duquel ils étoient si particulierement. Ils ne méconnurent point le grand ouvrier, pour admirer les beautés innombrables de l’ouvrage. Il faut cependant convenir, que si le peuple hébreu n’a point adoré les astres, il les a du moins regardé comme des êtres intelligens qui se connoissent eux-mêmes, qui obéissent aux ordres de Dieu, qui avancent ou retardent leurs courses, ainsi qu’il le leur prescrit. Origène va encore plus loin, & il soupçonne que les astres ont la liberté de pécher & de se repentir de leurs fautes. Sans doute que lui, qui allégorisoit toutes choses, prenoit à la lettre ce passage de Job : les cieux & les astres ne sont pas purs devant Dieu. Que d’erreurs grossieres sont nées de l’ignorance de l’Astronomie ! combien les découvertes modernes nous ont dévoilé de vérités capitales, de points importans !

Les peuples les plus anciens du nord & du sud, les Suèves, les Arabes, les Africains, qui ont vécu long-tems sans être civilisés, adoroient tous les corps célestes. M. Sale, auteur anglois, entierement versé dans l’histoire des Arabes, rapporte qu’après de longues observations & expériences sur les changemens qui surviennent dans l’air, ces peuples attribuerent enfin aux étoiles une puissance divine. Les Chinois, les Péruviens & les Méxicains paroissent aussi avoir d’abord adoré les corps célestes ; actuellement même les Chinois lettrés qui forment une secte particuliere, semblent se faire une divinité d’une certaine vertu répandue dans l’univers, & sur-tout dans le ciel matériel.

En un mot, toute l’antiquité est unanime sur ce point, & elle nous apprend que le premier culte religieux rendu à des créatures, a eu pour objet les corps célestes ; c’étoit une vérité si évidente & si universellement reconnue, que Critius fameux athée, a été obligé de l’admettre. Il ne peut y avoir que la force de la vérité qui lui ait arraché cet aveu, puisque cela même détruit entierement son système sur l’origine de la religion ; voici le passage.

« Il y eut un tems où l’homme vivoit en sauvage, sans lois, sans gouvernement, ministre & instrument de la violence, où la vertu n’avoit point de récompense, ni le vice de châtiment. Les lois civiles furent inventées pour refréner le mal ; alors la justice présida à la conduite du genre humain. La force devint l’esclave du droit, & un châtiment inexorable poursuivit le coupable ; ne pouvant plus désormais violer ouvertement la justice, les hommes conspirerent secretement pour trouver le moyen de nuire aux autres. Quelque politique rusé, habile dans la connoissance du cœur humain, imagina de combattre ce complot par un autre, en inventant quelque nouveau principe, capable de tenir dans la crainte les méchans, lorsque même ils diroient, penseroient ou feroient du mal en secret ; c’est ce qu’il exécuta en proposant aux peuples la créance d’un Dieu immortel, être d’une connoissance sans bornes, d’une nature supérieure & éminente. Il leur dit que ce Dieu pouvoit entendre & voir tout ce que les mortels faisoient & disoient ici bas, & que la premiere idée du crime le plus caché ne pouvoit point se dérober à la connoissance d’un être, dont la connoissance étoit l’essence même de sa nature ; c’est ainsi que notre politique en inculquant ces notions, devint l’auteur d’une doctrine merveilleusement séduisante, tandis qu’il cachoit la vérité sous le voile brodé de la fiction ; mais pour ajouter la terreur au respect, il leur dit que les dieux habitoient les lieux consacrés à tous les phantômes & à ces horreurs paniques, que les hommes ont été si ingénieux à imaginer pour s’épouvanter eux-mêmes, ajoutant des miseres imaginaires à une vie déja surchargée de maux. Ces lieux où la lumiere foudroyante des météores enflammés, accompagnée des éclats horribles du tonnere, traverse la voûte étoilée des cieux, l’ouvrage admirable de ce vieux & sage architecte, le tems où les cohortes associées des spheres lumineuses, remplissent leurs révolutions régulieres & bienfaisantes, & d’où des pluies rafraichissantes descendent pour recréer la terre altérée ; telle fut l’habitation qu’il assigna à ses dieux, place propre à l’exercice de leurs fonctions ; telles furent les terreurs dont il se servit pour prévenir les maux, étouffer les désordres dans leur naissance, faire jouer le ressort de ses lois, & introduire la religion si nécessaire aux magistrats. Tel est à mon avis, l’artifice dont on s’est servi pour faire croire à des hommes mortels, qu’il y avoit des êtres immortels. »

Ce seroit abuser de la patience du lecteur, que d’accumuler les citations ; mais comme l’Egypte & la Grece, de tous les pays, sont ceux où la politique & l’économie civile prirent les racines les plus profondes & s’étendirent de-là presque par-tout, effacerent la mémoire de l’ancienne idolâtrie, par l’idolâtrie plus récente de déifier les hommes après leur mort, & que plusieurs auteurs modernes en ont conclu, que ce dernier genre d’idolâtrie avoit été le premier de tous ; je rapporterai ici seulement deux témoignages de l’antiquité, pour prouver que l’adoration des corps célestes a été le premier genre d’idolâtrie dans ces deux pays, aussi-bien que dans tous les autres. « Il me paroît, dit Platon dans son Cratylus, que les premiers hommes qui ont habité la Grece, n’avoient point d’autres dieux que ceux que plusieurs barbares adorent encore actuellement ; savoir, le soleil, la lune, la terre, les étoiles, les cieux ». Par ces nations barbares, Platon entend également, celles qui étoient civilisées & celles qui ne l’étoient pas ; savoir, les Perses & les sauvages d’Afrique, qui au rapport d’Hérodote, adoroient également les astres, dont la lumiere bienfaisante renouvelle toute la nature.

Le second témoignage que j’ai à rapporter, regarde les Egyptiens, & il est tiré du premier livre de Diodore de Sicile. « Les premiers hommes, dit-il, en parlant de cette nation, levant les yeux vers le ciel, frappés de crainte & d’étonnement à la vûe du spectacle de l’univers, supposerent que le soleil & la lune en étoient les principaux dieux & qu’ils étoient éternels ». La raison que cet historien rapporte rend sa proposition générale, l’étend à toutes les nations, & fait voir qu’il croyoit que ce genre d’idolâtrie avoit été le premier en tout autre lieu aussi bien qu’en Egypte.

En général, les anciens croyoient que tout ce qui se meut de lui-même & d’une maniere réglée, participe bien surement à la divinité, & que le principe intérieur par lequel il se meut, est non-seulement incréé, mais encore exempt de toute altération. Cela supposé, on voit que dans la pensée où étoient les anciens, que les astres se mouvoient d’eux-mêmes, ils devoient nécessairement les regarder comme des dieux, comme les auteurs & les conservateurs de l’univers.

Au reste, c’étoient le soleil & la lune, qui par leur éclat & leur lumiere se rendoient dignes des principaux hommages, dont le peuple superstitieux honoroit les astres. Le soleil se nommoit le roi, le maître & le souverain ; & la lune la reine, la princesse du ciel. Tous les autres globes lumineux passoient ou pour leurs sujets, ou pour leurs conseillers, ou pour leurs gardes, ou pour leur armée. L’Ecriture-sainte paroît elle-même s’accommoder à ce langage, en faisant mention de la milice du ciel, à qui le peuple offroit ses hommages.

Théodoret, en voulant piquer les payens sur le culte qu’ils rendoient encore de son tems aux astres, fait une réfléxion bien sensée. Le souverain arbitre de la nature, dit-il, a doué ses ouvrages de toutes les perfections dont ils étoient susceptibles ; mais comme il a craint que l’homme foible & timide n’en fût ébloui, il a entremêlé ces mêmes ouvrages de quelques défauts & de quelques imperfections, afin que d’un côté ce qu’il y a de grand & de merveilleux dans l’univers s’attirât notre admiration, & que de l’autre, ce qui s’y trouve d’incommode & de différence, nous ôtât la pensée de lui rendre aucun culte divin. Ainsi de quelque éclat, de quelque lumiere dont brillent le soleil & la lune, il ne faut qu’un simple nuage pour effacer l’un en plein midi, & pour obscurcir l’autre pendant les plus belles nuits de l’été. Ainsi la terre est une source inépuisable de trésors, elle ne ressent aucune vieillesse, elle renouvelle ses libéralités en faveur des hommes laborieux ; mais de peur qu’on ne fût tenté de l’adorer & de lui offrir des respects, Dieu en a fait un théatre des plus grandes agitations, le séjour des maladies cruelles & des guerres sanglantes. Parmi les animaux utiles se trouvent les serpens venimeux, & parmi les plantes salutaires se cueillent des herbes qui empoisonnent.

On invoquoit plus particulierement le soleil sur les hauts lieux ou toîts des maisons, à la lumiere & en plein jour : on invoquoit de la même maniere la lune dans les bocages & les vallées, à l’ombre & pendant la nuit ; & c’est à ce culte secret qu’on doit rapporter l’origine de tant d’actions indécentes, de tant de coutumes folles, de tant d’histoires impures, dont il est étonnant que des hommes, d’ailleurs sensés & raisonnables, ayent pû faire une matiere de religion. Mais de quoi ne sont pas capables ceux qui viennent à s’oublier eux-mêmes, & qui font céder la lumiere de l’esprit aux rapides égaremens du cœur ? A cette adoration des astres tenoit celle du feu, en tant qu’il est le plus noble des élémens, & une vive image du soleil. On ne voyoit même autrefois aucun sacrifice ni aucune cérémonie religieuse, où il n’entrât du feu. Celui qui servoit à parer les autels, & à consumer les victimes qu’on immoloit aux dieux, étoit traité avec beaucoup d’égard & de distinction. On feignoit qu’il avoit été apporté du ciel, & même sur l’autel du premier temple que Zoroastre avoit fait bâtir dans la ville de Zix en Médie. On n’y jettoit rien de gras ni d’impur : on n’osoit même le regarder fixement : tanta gentium in rebus frivolis, s’écrie Pline, plerumque religio est. Pour en imposer davantage, les prêtres payens toujours fourbes & imposteurs, entretenoient ce feu secrettement, & faisoient accroire au peuple, qu’il étoit inaltérable & se nourrissoit de lui-même. Le lieu du monde où l’on revéroit davantage le feu, étoit la Perse. Il y avoit des enclos fermés de murailles & sans toît, où l’on en faisoit assidument, & où le peuple soumis venoit à certaines heures pour prier. Les personnes qualifiées se ruinoient à y jetter des essences précieuses & des fleurs odoriférantes. Les enclos qui subsistent encore peuvent être regardes comme les plus anciens monumens de la superstition.

Ce qui embarrasse les Savans sur l’origine de l’idolâtrie, c’est qu’on n’a pas fait assez d’attention aux degrés par lesquels l’idolâtrie des hommes déïfiés après leur mort, a supplanté l’ancienne & primitive idolâtrie des corps célestes. Le premier pas vers l’apothéose a été de donner aux héros & aux bienfaiteurs publics le nom de l’être qui étoit le plus estimé & le plus révéré. C’est ainsi qu’un roi fut appellé le soleil, à cause de sa munificence, & une reine la lune, à cause de sa beauté. Ce même genre d’adulation subsiste encore parmi les nations orientales, quoique dans un degré subordonné ; ces titres étant aujourd’hui plutôt un compliment civil, qu’un compliment religieux. A mesure qu’un genre d’adulation fit des progrès, on retourna la phrase, & alors la planete fut appellée du nom du héros, afin sans doute d’accoutumer plus facilement à ce nouveau genie d’adoration, ce peuple déja accoutumé à celle des planetes. Diodore de Sicile après avoir dit que le soleil & la lune furent les premiers dieux d’Egypte, ajoute qu’on appella le soleil du nom d’Osiris, & la lune du nom d’Isis.

Par cette maniere d’introduire un nouveau genre d’idolâtrie, l’ancienne & la nouvelle furent confondues ensemble. On peut juger de l’excès de cette confusion par la savante collection de Vossius, sur la théologie des payens, où l’on voit de combien d’obscurités on a embrouillé ce point de l’antiquité, en se proposant de l’expliquer, dans la supposition qu’un de ces deux genres d’idolâtrie, n’étoit qu’une idée symbolique de l’autre.

M. l’abbé Pluche, dans son histoire du ciel, a inventé un nouveau système sur l’origine de l’idolâtrie. Il prétend que ce n’est point l’admiration du soleil qui a fait adorer le soleil à la place de son auteur. Jamais, dit-il, ce spectacle de l’univers n’a corrompu les hommes ; jamais il ne les a détournés de la pensée d’un être moteur de tout, & de la reconnoissance qu’ils doivent à une providence toujours seconde en nouvelles libéralités ; il les y rappelle, loin de les en détourner. L’écriture symbolique des Egyptiens, si on l’en croit, par l’abus que la cupidité en a fait, est la source du mal. Toutes les nations s’y sont empoisonnées, en recevant les caracteres de cette écriture sans en recevoir le sens. Une autre conséquence de ce système, tout aussi naturelle, c’est que les anciens dieux n’ont point été des hommes réels ; la seule méprise des figures hiéroglyphiques a donné naissance aux dieux, aux déesses, aux métamorphoses, aux augures, & aux oracles. C’est-là ce qu’il appelle rapporter toutes les branches de l’idolâtrie à une seule & même racine ; mais ce système est démenti par les mysteres si célebres parmi les payens ; on y enseignoit avec soin que les dieux étoient des hommes déïfiés après leur mort. M. l’abbé Pluche tâche de prouver son sentiment par l’autorité de Cicéron, & Cicéron dit positivement dans ses tusculanes, que les cieux sont remplis du genre humain. Il dit encore dans son traité de la nature des dieux, que les dieux étoient des hommes puissans & illustres, qui avoient été déïfiés après leur mort. Il rapporte qu’Evhemerus enseigne où ils sont enterrés, sans parler, ajoute-t-il, de ce qui s’enseigne dans les mysteres d’Eleusis & de Samothrace. Cependant malgré des preuves si décisives, M. l’abbé Pluche, en parlant des mysteres, prétend que ce ne sont point des dieux qu’il faut chercher sous ces enveloppes, qu’elles sont plutôt destinées à nous apprendre l’état des choses qui nous intéressent ; & ces choses qui nous intéressent ne sont, selon lui, que le sens des figures qu’on y représentoit, réduit aux réglemens du labourage encore informe, aux avantages de la paix, & à la justice qui donne droit d’espérer une meilleure vie.

Mais pour renverser de fond en comble tout le système de M. l’abbé Pluche, je vais rapporter un témoignage décisif, tiré de deux des plus grands peres de l’Eglise, & qui prouve que l’hiérophante dans les mystères même d’Egypte, où M. l’abbé Pluche a placé le lieu de la scene, enseignoit que les dieux nationnaux étoient des hommes qui avoient été déïfiés après leur mort. Le trait dont il s’agit est du tems d’Alexandre, lorsque l’Egypte n’avoit point encore succé l’esprit subtil & spéculatif de la philosophie des Grecs. Ce conquérant écrit à sa mere que le suprème hiérophante des mystères égyptiens lui avoit découvert en secret les instructions mystérieuses que l’on y donnoit, concernant la nature des dieux nationnaux. Saint Augustin & saint Cyprien nous ont conservé ce fait curieux de l’histoire ancienne : voici ce qu’en dit le premier dans le huitieme livre de la Cité de Dieu. « Ces choses sont de la même espece que celles qu’Alexandre écrivit à sa mere, comme lui ayant été révélées par un certain Léon, le suprème hiérophante des mysteres d’Egypte ; savoir que Picus, non-seulement Faunus, Enée, Romulus, & même Hercule, Esculape, Bacchus, fils de Sémelé, Castor & Pollux, & les autres de même rang, étoient des hommes que l’on avoit déifiés après leur mort ; mais encore que les dieux de la premiere classe, auxquels Cicéron paroît faire allusion dans ses tusculanes, comme Jupiter, Junon, Saturne, Neptune, Vulcain, Vesta, & plusieurs autres, que Varron voudroit par des allégories transformer dans les élémens où les parties du monde, avoient été de même que les autres, des hommes mortels. Léon rempli de crainte, sachant qu’en révélant ces choses, il révéloit les secrets des mysteres, supplia Alexandre, qu’après les avoir communiqués à sa mere, il lui ordonnât de bruler sa lettre ». Saint Cyprien dit que la crainte du pouvoir d’Alexandre extorqua de l’hiérophante le secret des hommes dieux.

Ces différens témoignages confirment de plus en plus que les mysteres avoient été destinés à découvrir la fausseté des divinités populaires, afin de soutenir la religion des hommes de bon sens, & de les exciter au service de leur patrie. Dans cette ancienne institution imaginée par les hommes les plus sages & les plus habiles, en enseignant que les dieux étoient des hommes déifiés à cause de leurs bienfaits envers la société : rien n’étoit plus propre que l’histoire de ces bienfaits à exciter le zèle à l’héroïsme. D’un autre côté, la découverte du véritable état de ces héros sur la terre, qui avoient participé à toutes les foiblesses de la nature humaine, prévenoit le mal qu’auroit pû produire l’histoire de leurs vices & de leurs déréglemens ; histoire propre à faire accroire aux hommes qu’ils étoient autorisés par l’exemple des dieux à donner dans les mêmes excès. Si l’on suppose avec M. Pluche, que tous les dieux provenoient d’un alphabet égyptien, quel motif peut-on supposer dans les peuples, qui les ait entraînés vers l’idolâtrie ? Ils s’y seroient précipités, pour ainsi dire, de gaieté de cœur, sans y avoir été déterminés, sans aucune de ces passions vives & véhémentes qui agissent également sur le cœur & sur l’esprit, qui accompagnent toujours les grandes révolutions, & qui régnant avec une force universelle dans le cœur de tous les hommes, peuvent seules être envisagées comme la cause d’une pratique universelle. Mais que l’on suppose au contraire ce que toute l’antiquité nous apprend, que les peuples ont adoré leurs ancêtres & leurs premiers rois, à cause des bienfaits qu’ils en avoient reçu, on ne peut alors concevoir un motif plus puissant ni plus capable de les avoir conduits à l’idolâtrie ; & de la sorte l’histoire du genre humain se concilie avec la connoissance de la nature humaine, & celle de l’effet des passions.

Ce n’est point une simple conjecture que de croire qu’une reconnoissance superstitieuse fit regarder comme des dieux les inventeurs des choses utiles à la société. Eusebe juge compétent, s’il y en eut jamais, des sentimens de l’antiquité, atteste ce fait, comme un fait notoire & certain. Ce savant évêque dit, que ceux qui dans les premiers âges du monde excellerent par leur sagesse, leur force, ou leur valeur, ou qui avoient le plus contribué au bien commun des hommes, ou inventé, ou perfectionné les Arts, furent déifiés durant leur vie même, ou immédiatement après leur mort. C’est ce qu’Eusebe avoit lui-même puisé dans une des histoires des plus anciennes & des plus respectables, l’histoire phénicienne & sanchoniate, qui donne un détail fort exact de l’origine du culte des héros, & qui nous apprend expressément que leur déification se fit immédiatement après leur mort, tems où le souvenir de leurs bienfaits étoit encore récent dans la mémoire des hommes, & où les mouvemens d’une reconnoissance vive & profonde absorbant, pour ainsi dire, toutes les facultés de leur ame, enflammoient les cœurs & les esprits de cet amour & de cette admiration, que M. Pope a si parfaitement dépeint dans son essai sur l’homme.

Un mortel généreux, par ses soins, sa valeur,
Du public qu’il aimoit, faisoit-il le bonheur ?
Admiroit-on en lui les qualités aimables
Qui rendent aux enfans les peres respectables ?
Il commandoit sur tous, il leur donnoit la loi,
Et le pere du peuple en devenoit le roi.
Jusqu’à ce tems fatal, seul reconnu pour maître,
Tout patriarche étoit le monarque, le prêtre,
Le pere de l’état qui se formoit sous lui.
Ses peuples après Dieu n’avoient point d’autre appui.
Ses yeux étoient leur loi, sa bouche leur oracle,
Jamais ses volontés ne trouverent d’obstacle ;
De leur bonheur commun il devint l’instrument,
Du sillon étonné tira leur aliment.
Il leur porta les Arts, leur apprit à réduire
Le feu, l’air, & les eaux aux lois de leur empire,
Fit tomber à leurs piés les habitans des airs,
Et tira les poissons de l’abyme des mers.
Lorsqu’enfin abattu sous le poids des années
Il s’éteint & finit ses longues destinées,
Cet homme comme un dieu si long-tems honoré,
Comme un foible mortel par les siens est pleuré.
Jaloux d’en conserver les traits & la figure,
Leur zele industrieux inventa la peinture.
Leurs neveux attentifs à ces hommes fameux
Qui par le droit du sang avoient régné sur eux,
Trouvent-ils dans leur suite un grand, un premier pere,
Leur aveugle respect l’adore & le révere.

Ces premiers sentimens antérieurs à l’idolâtrie, en furent la premiere cause par les passions d’amour & d’admiration qu’ils exciterent dans un peuple encore simple & ignorant. On ne doit pas être étonné qu’un peuple de ce caractere ait été porté à regarder comme des especes de dieux, ceux qui avoient enseigné aux hommes à s’assujettir les élémens. Ils devinrent le sujet de leurs hymnes, de leurs panégyriques, & de leurs hommages ; & l’on peut observer que parmi toutes les nations, les hommes dont la mémoire fut consacrée par un culte religieux, sont les seuls de ces tems anciens & ignorans, dont le nom n’ait point été enseveli dans l’oubli.

On a vu dans des tems postérieurs, lorsque les circonstances étoient semblables, des hommes parvenir aux honneurs divins avec autant de facilité & de succès, que les anciens héros, qu’Osiris, Jupiter, ou Bélus ; car la nature en général est uniforme dans ses démarches. On s’est à la vérité moqué des apothéoses d’Alexandre & de César ; mais c’est que les nations au milieu desquelles ils vivoient, étoient trop éclairées. Il n’en fut pas de même d’un Odin, qui vivoit vers le tems de César, & qui fut mis par le peuple du nord au-dessus de tous les autres dieux. C’est que ces peuples étoient encore barbares & sauvages, & qu’une pareille farce ne peut être jouée avec applaudissement, que le lieu de la scene ne soit parmi un peuple grossier & ignorant.

Tacite rapporte que c’étoit une coutume générale parmi les nations du nord, que de déifier leurs grands hommes, non à la maniere des Romains leurs contemporains, uniquement par flatterie & par persuasion intime, mais sérieusement & de bonne foi. Un trait qui se trouve dans Ezéchiel, confirme que l’apothéose se faisoit souvent du vivant même des rois. Ton cœur s’en glorifie, dit Dieu en s’adressant au roi de Tyr par la bouche de son prophete, tu as dit, je suis un dieu, je suis assis sur le trône de Dieu au milieu de la mer, cependant tu n’es qu’un homme & non un dieu.... Diras-tu encore que tu es un dieu ?.... Mais tu trouveras que tu es un homme & non un dieu. Ce passage indique, ce me semble, que les sujets du roi de Tyr rendoient à ce prince un culte idolâtre, même durant sa vie, & il est assez vraissemblable qu’il devint dans la suite un des Neptunes grecs.

Sous prétexte d’expliquer l’antiquité, M. Pluche la renverse & la détruit entierement. Sa chimere est que toutes les coutumes civiles & religieuses de l’antiquité sont provenues de l’agriculture, & que les dieux & les déesses mêmes proviennent de cette moisson fertile. Mais s’il y a deux faits dans l’antiquité, que le scepticisme même avoit honte, dans ses momens de sincérité & de bon sens, de révoquer en doute, c’est que ce culte idolâtre des corps célestes, a eu pour premier fondement l’influence sensible & visible qu’ils ont sur les corps sublunaires, & que les dieux tutélaires des passions payennes étoient des hommes déifiés après leur mort, & à qui leurs bienfaits envers le genre humain ou envers leurs concitoyens avoient procuré les honneurs divins ; qui croiroit que ces deux faits puissent être niés par une personne qui prétend à la connoissance de l’antiquité, & qui se propose de l’expliquer ? Mais ni les hommes, ni les dieux ne peuvent tenir contre un système. M. Pluche nous assure que tout cela est illusion ; que l’antiquité n’a eu aucune connoissance de cette matiere ; que les corps célestes n’ont point été adorés à cause de leur influence ; qu’Osiris, Isis, Jupiter, Pluton, Neptune, Mercure, que même les héros demi-dieux, comme Hercule & Minos, n’ont jamais existé ; que ces prétendus dieux n’étoient que les lettres d’un ancien alphabet, de simples figures qui servoient à donner des instructions au laboureur égyptien. Ses hiéroglyphes sont presqu’entierement confinés à la seule agriculture & à l’usage des calendriers ; ce qui suppose ou qu’ils n’ont point été destinés dans leur origine à représenter les pensées des hommes, sur quelques sujets qu’elles pussent rouler, ou que les soins de ces fameux personnages de l’antiquité, qui ont établi, affermi & gouverné les sociétés, étoient absorbés par l’agriculture, ou qu’ils n’étoient occupés d’aucune autre idée. L’agriculture, en un mot, est la base principale & fondamentale à ce système de l’antiquité ; tout le reste n’y est inséré que pour l’ornement de la scène. Ce système, que l’on peut regarder comme le débordement d’une imagination féconde, est lui-même comme l’ancienne, dont les débordemens du Nil couvroient les terres les plus fertiles de l’Egypte ; & qui, échauffée & mise en fermentation par les rayons puissans du soleil, produisoit des hommes & des monstres. Les dieux de M. l’abbé Pluche paroissent sortir des sillons, comme l’on dit qu’il est autrefois arrivé au dieu Tagès.

Mais comment prouve-t-il la justesse du principe sur lequel il fonde son système, & la vérité des conséquences qu’il en déduit ? Il les prouve alternativement l’un par l’autre, ce principe par la conséquence, & la conséquence par le principe. Toutes les fois qu’il veut prouver qu’un hiéroglyphe que l’on prenoit pour la figure réelle d’un dieu, n’est qu’un symbole de l’agriculture, il suppose que ce ne peut être la figure réelle d’un dieu, parce que les dieux n’ont point existé ; il en conclut que c’est un symbole ; il lui plaît que ce soit un symbole de l’agriculture ; & lorsqu’il veut prouver que les dieux n’ont point existé, alors il suppose que l’hiéroglyphe que l’on prenoit pour la figure réelle d’un dieu, n’étoit qu’un symbole de l’agriculture.

En général on peut dire contre le systéme de M. Pluche, qu’il est absurde de supposer que les Egyptiens n’aient fait usage des hiéroglyphes que pour les choses qui concernent le labourage. Il est fort naturel de croire, que l’esprit n’ayant pas encore inventé des signes qui servissent à représenter les sons & non les choses, les législateurs & les magistrats auront été obligés de puiser dans cette source, c’est-à-dire, de recourir aux hiéroglyphes pour s’exprimer aux yeux du peuple sur les matieres relatives au culte religieux, au gouvernement de la société, à l’histoire des héros, aux arts & aux sciences. Le genre d’expression étoit extrémement imparfaite, & le sujet des méprises infinies, toutes les fois qu’au défaut des images réelles on étoit obligé d’employer des images symboliques. Souvent on substituoit le symbole à l’idée ; & c’est ainsi qu’après s’être servi de la figure des animaux & des végétatifs, pour exprimer les attributs des dieux & des héros, on a substitué à ces dieux & à ces héros les animaux & les végétatifs même. On a cru que ces dieux les animoient, qu’ils s’étoient cachés sous leur figure, & on les a adorés. Ce progrès est sensible dans l’exemple d’Osiris & d’Apis.

De ce qui n’étoit que l’origine d’une seule branche de l’idolâtrie, M. Pluche en a voulu faire l’origine de toute l’idolâtrie. Des images empruntées de la diversité des objets visibles qui sont sur la terre & dans les cieux, ne pouvant manquer d’avoir quelque rapport avec les productions de l’agriculture, qui sont en même tems les effets de la fécondité de la terre & de l’influence des astres. De ce rapport M. Pluche a conclu qu’il falloit expliquer les hiéroglyphes relativement à l’agriculture ; & ce qui s’y trouvoit sur les dieux, sur le gouvernement & sur l’histoire, est devenu dans son esprit un instrument ou une instruction pour le labourage. Il a employé les monumens même de l’antiquité pour la détruire, comme le pere Hardouin s’est servi de médailles pour renverser l’histoire. Ses conjectures ont pris la place des faits, l’imagination a dégradé la vérité ; & j’oserois dire qu’il ne seroit pas difficile, en conséquence des mêmes principes, de prouver que les dieux d’Egypte, au lieu de provenir de l’agriculture proviennent des jeux de cette nation, de leurs fêtes, de leurs combats, de leur maniere de chasser, de pêcher, & même si l’on vouloit de leur cuisine, & les langues orientales ne manqueroient pas de fournir des étimologies pour soutenir ces différens sentimens.

L’idolâtrie ayant déifié les hommes, il étoit tout naturel qu’elle communiquât à ses dieux les défauts des hommes. C’est aussi ce qui arriva. Les dieux du paganisme furent donc hommes en toutes manieres, à cela près qu’ils étoient plus puissans que des hommes. Les hommes jouissoient du plaisir secret de voir retracée dans de si respectables modèles l’image de leurs propres passions, & d’avoir pour fauteurs & pour complices de leurs débauches, les dieux mêmes qu’ils adoroient. Sous le nom de fausses divinités, c’étoient en effet leurs propres pensées, leurs plaisirs & leurs fantaisies qu’ils adoroient. Ils adoroient Vénus, parce qu’ils se laissoient dominer par l’amour sensuel, & qu’ils en aimoient la puissance. Ils érigeoient des autels à Bacchus le plus enjoué de tous les dieux, parce qu’ils s’abandonnoient & qu’ils sacrifioient, pour ainsi dire, à la joie des sens plus douce & plus enivrante que le vin. La manie de déifier alla si loin, qu’on déifia même les villes, & Rome fut considérée comme une déesse.

Le polythéisme considéré en lui-même, est également contraire à la raison & aux phénomenes de l’univers. Quand on a une fois admis l’existence d’une nature infiniment parfaite, il est facile de comprendre qu’elle est l’unique, & qu’aucun être ne peut l’égaler. Si notre raison peut s’élever jusqu’à ce principe, il existe une telle nature, elle fera aisément & sans nul secours cet autre pas, qui est plus facile sans comparaison que le premier, donc il n’y a qu’un seul dieu. S’il pouvoit y avoir trois ou quatre de ces natures, il pourroit y en avoir non-seulement dix millions, mais aussi une infinité, car on ne sauroit trouver aucune raison d’un certain nombre plutôt que d’un autre. Comme donc le nombre binaire enfermeroit une superfluité qui choque notre raison, l’ordre demande que l’on se reduise à l’unité. Si chacune de ces matieres étoit souverainement parfaite, elle n’auroit besoin que d’elle-même pour jouir d’une félicité infinie ; la société des autres ne lui serviroit donc de rien, & ainsi notre raison ne pourroit souffrir aucune pluralité. C’est un de ses axiomes, que la nature ne fait rien en vain, & que c’est en vain que l’on emploie plusieurs causes pour un effet qu’un plus petit nombre de causes peut produire aussi commodément : la maxime qui a été appellée la raison des nominaux, parce qu’elle leur a servi à retrancher des écoles de philosophie une infinité d’excrescences & d’entités superflues ; la maxime, dis-je, qu’il ne faut point multiplier les êtres sans nécessité, est un principe qu’aucune secte de philosophie n’a rejetté ; or elle ruine sans ressource le polythéisme.

Le polythéisme n’est pas moins contraire aux phénomenes qu’à la raison, puisqu’on ne voit aucun désordre dans le monde, ni aucune confusion dans ses parties qui puissent faire soupçonner qu’il y a plusieurs divinités indépendantes auxquelles il soit soumis. Or cependant c’est ce qui arriveroit, si le polythéisme avoit lieu. M. Bayle prouve parfaitement bien que la religion payenne étoit un principe d’anarchie. En effet, ces dieux qu’elle répandoit partout, & dont elle remplissoit le ciel & la terre, la mer & l’air, étant sujets aux mêmes passions que l’homme, la guerre étoit immanquable entr’eux. Ils étoient & plus puissans & plus habiles que les hommes : tant pis pour le monde. L’ambition ne cause jamais autant de ravages que lorsqu’elle est secondée d’un grand pouvoir & d’un grand esprit.

Le désordre commença bientôt dans la famille divine. Titan le fils aîné du premier des dieux fut privé de la succession par les intrigues de ses sœurs, qui ayant gagné leur mere, firent ensorte qu’il cédât son droit à Saturne son frere puîné, de sorte qu’une cabale de femmes troubla la loi naturelle des la premiere génération. Saturne dévoroit ses enfans mâles pour tenir parole à Titan, mais son épouse le trompa, & fit nourrir en secret trois de ses fils. Titan ayant découvert ce manege, résolut de tirer raison de cette injure, & fit la guerre à Saturne & le vainquit, & l’enferma dans une noire prison lui & sa femme. Jupiter fils de Saturne, soutint la guerre, & remit en liberté son pere & sa mere ; & alors Titan & ses fils, chargés de fers, furent enfermés dans le tartare, qui étoit la même prison où Saturne & son épouse avoient été enchaînés. Saturne redevable de sa liberté à son fils, n’en fut pas reconnoissant. Un oracle lui avoit prédit que Jupiter le détroneroit ; il tâcha de prévenir cette prédiction. Mais Jupiter s’étant appercu de l’entreprise, le renversa du trône, le chargea de chaînes, & le précipita dans le tartare. Il le châtia même, comme Saturne en avoit usé envers son pere. Le sang qui coula de la plaie que Saturne reçut en cette occasion, tomba sur la terre, & produisit des géans, qui s’efforcerent de déposer Jupiter. Le combat fut rude & douteux pendant assez long-tems. Enfin la victoire se déclara pour Jupiter.

Ce sont les principales guerres divines dont les Payens aient fait mention. Ils se sont autant éloignés du vraissemblable, en ne continuant point l’histoire de cette suite de rébellions, qui ont dû être fréquentes, qu’ils s’y étoient conformes en la conduisant jusqu’à la gigantomachie. Rien ne choque plus la vraissemblance, que de voir qu’ils ont supposé que les autres dieux ne conspiroient pas souvent contre Jupiter, & que par des ligues & des contre-ligues ils ne tâchoient pas de s’agrandir, ou de s’exposer aux usurpateurs. La suite naturelle & inévitable du caractere qu’on leur donne, étoit qu’ils se querelassent plus souvent, & qu’ils entreprissent plus fréquemment de s’emparer des états les uns des autres, que les hommes ne se querellent & ne forment de pareilles entreprises. Cela va loin, comme vous voyez. Junon seule, telle qu’on la représente, devoit tailler plus de besogne à Jupiter son mari, qu’il n’en eût su expédier. Elle étoit jalouse, fiere, vindicative excessivement, & se voyoit tous les jours trahie par son mari. Quels tumultes ne devoit-elle pas exciter ? Quels complots ne devoit-elle pas former contre un époux si infidelle ? Il se tira d’une guerre qu’elle lui avoit suscitée, & d’une seconde conspiration où elle entra. Quels désordres ne causa-t-elle pas dans le monde pour se venger de ses rivales, & pour perdre tous ceux qui lui déplaisoient ? Il n’y a rien de plus vraissemblable dans l’Enéide, que le personnage qu’elle y joue ; personnage si pernicieux, qu’elle sait sortir des enfers une furie, pour inspirer la rage martiale à des peuples qui ne songeoient qu’à la paix. Souvenez-vous qu’il y avoit encore d’autres déesses. Il n’eût fallu que celle-là pour mettre le trouble parmi les dieux. Cela rendoit inévitables les fonctions & les intrigues, les complots & les querelles. Un bel esprit (le chevalier Temple) les a bien décrites, en disant que ce sont des guerres d’anarchie, dont les mauvais fruits murissent tôt ou tard, & bouleversent quelquefois les sociétés les plus florissantes. L’histoire est toute remplie de ces sortes de choses. Voici donc comme je raisonne. Malgré toutes les précautions qu’on a prises dans les états, malgré les différentes formes de gouvernement qu’on y a successivement introduites, on n’a jamais pu ôter les semences de l’anarchie, ni empêcher qu’elle ne levât la tête de tems en tems. Les séditions, les guerres civiles, les révolutions sont fréquentes dans tous les états, quoique plus ou moins dans les uns que dans les autres. Pourquoi cela ? C’est que les hommes sont sujets à des mauvaises passions. Ils sont envieux les uns des autres. L’avarice, l’ambition, la volupté, la vengeance les possedent. Ceux qui doivent commander, s’en acquittent mal. Ceux qui doivent obéir, s’en acquittent encore quelquefois plus mal. Vous donnez des bornes à l’autorité royale ; c’est le moyen d’inspirer l’envie de parvenir à la puissance despotique. En un mot, les uns abusent de l’autorité, & les autres de la liberté. Or puisque les dieux étoient sujets aux mêmes passions que l’homme, il falloit donc nécessairement qu’il y eût des guerres entr’eux, & des guerres d’autant plus funestes, qu’ils surpassoient l’homme en esprit & en puissance ; des guerres qui ébranlassent jusqu’au centre de la mer & de la terre, l’air & les cieux, des guerres enfin qui missent l’anarchie, le trouble & la confusion dans tous les corps de l’univers. Or puisque cette anarchie n’est point venue, c’est une marque qu’il n’y a point eu de guerre entre les dieux ; & c’est en même tems une preuve qu’ils n’existoient point, car s’ils eussent existé, ils n’eussent point pu être d’accord. Je ne voudrois point d’autre raison que celle-là pour me convaincre de la fausseté de la religion payenne.

Le polythéisme étant si absurde en lui-même, & si contraire en même tems aux phénomenes, vous me demanderez peut-être ce qu’en pensoient les plus sages d’entre les Payens. C’est à quoi je vais satisfaire. Il y avoit autrefois trois classes de dieux, rangés avec beaucoup d’adresse : les poétiques, les politiques, & les philosophiques. C’est la division qu’en fait le grand pontife Scevola, qui se trouvant à la tête de tous les ministres de la superstition, ne devoit point s’y méprendre. Les dieux poétiques sembloient abandonnés au vulgaire qui se repaît de fictions. Les politiques servoient dans les occurrences délicates, où il falloit relever les courages abattus, les manier avec dextérité, leur donner une nouvelle force. Les philosophiques enfin n’offroient rien que de noble, de pur, de convenable au petit nombre d’honnêtes gens qui parmi les payens, savoient penser. Ces derniers ne reconnoissoient qu’un seul Dieu qui gouvernoit l’univers par le ministere des génies ou des démons, à qui ils donnoient le nom de divinités subalternes. M. Bayle prétend qu’aucun philosophe payen n’a eu connoissance de l’unité de Dieu ; car tous ceux, dit-il, qui semblent reconnoître cette vérité, ont réduit à la seule divinité du soleil tous les autres dieux du paganisme, ou n’ont point admis d’autre dieu que l’univers même, que la nature, que l’ame du monde. Or on comprend aisément, pour peu qu’on y fasse attention, que l’unité ne peut convenir ni au soleil ni au monde, ni à l’ame du monde. Cela est visible à l’égard du soleil & du monde ; car ils sont composés de plusieurs portions de matiere réellement distinctes les unes des autres ; & il ne seroit pas moins absurde de soutenir qu’un vaisseau n’est qu’un seul être, ou qu’un éléphant n’est qu’une seule entité, que de l’affirmer du monde, soit qu’on le considere comme une simple machine, soit qu’on le considere comme un animal. Toute machine, tout animal est essentiellement un composé de diverses pieces. L’ame du monde est aussi composée de parties différentes. Ce qui anime un arbre n’est point la même chose que ce qui anime un chien. Personne n’a mieux décrit que Virgile le dogme de l’ame du monde, laquelle il prenoit pour Dieu.

Esse apibus partem divinæ mentis & haustus
Æthereos dixere : Deum namque ire per omnes
Terrasque, tractusque maris, cœlumque profundum,
Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum,
Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitam
.

Virg. Georg. lib. II. v. 220.

On voit par-là clairement la divinité divisée en autant de parties qu’il y a de bêtes & d’hommes. Cet esprit, cet entendement répandu, selon Virgile, par toute la masse de la matiere, peut-il être composé de moins de parties que la matiere ? ne faut-il pas qu’il soit dans l’air par des portions de sa substance numériquement distinctes des portions par lesquelles il est dans l’eau réellement ; donc les philosophes qui semblent avoir enseigné l’unité de Dieu ont été plus polythéistes que le peuple. Ils ne savoient ce qu’ils disoient, s’ils croyoient dire que l’unité appartient à Dieu. Elle ne peut lui convenir selon leur dogme, que de la maniere qu’elle convient à l’Océan, à une nation, à une ville, à un palais, à une armée. Le dieu qu’ils reconnoissoient être un amas d’une infinité de parties, si elles étoient homogènes, chacune étoit un dieu, ou aucune ne l’étoit. Or si aucune ne l’avoit été, le tout n’auroit pas pû être dieu. Il falloit donc qu’ils admissent au pié de la lettre une infinité de dieux, ou pour le moins un plus grand nombre qu’il n’y en avoit dans le poëme d’Hésiode, ni dans aucune autre lithurgie. Si elles étoient hétérogenes, on tomboit dans la même conséquence, car il falloit que chacune participât à la nature divine & à l’essence de l’ame du monde. Elle n’y pouvoit participer sans être un dieu, puisque l’essence des choses n’est point susceptible du plus ou du moins. On l’a toute entiere, ou l’on n’en a rien du tout. Voilà donc autant de dieux que de parties dans l’univers. Que si la nature de Dieu n’avoit point été communiquée à quelques-unes des parties, d’où seroit venu qu’elle auroit été communiquée à quelques autres ? & quel composé bisarre & monstrueux ne seroit-ce pas qu’une ame composée de parties non vivantes & non animées, & de parties vivantes & animées ? Il seroit encore plus monstrueux de dire qu’aucune portion de dieu n’étoit un dieu, & que néanmoins toutes ensemble elles composoient un dieu ; car en ce cas là, l’être divin eût été le résultat d’un assemblage de plusieurs pieces non divines, il eût été fait de rien, tout comme si l’étendue étoit composée de points mathématiques.

Qu’on se tourne de quelque côté qu’on voudra ; on ne peut trouver jamais dans les systèmes des anciens philosophes, l’unité de Dieu ; ce sera toujours une unité collective. Affectez de dire sans nommer jamais l’armée, que tels ou tels bataillons ont fait ceci, ou sans jamais articuler ni régimens, ni bataillons, que l’armée a fait cela, vous marquerez également une multitude d’acteurs. S’il n’y a qu’un seul Dieu, selon eux, c’est de la même maniere qu’il n’y a qu’un peuple romain, ou que, selon Aristote, il n’y a qu’une matiere premiere. Voyez dans saint Augustin les embarras où la doctrine de Varron se trouve réduite. Il croyoit que Dieu n’étoit autre chose que l’ame du monde. On lui fait voir que c’est une division de Dieu en plusieurs choses, & la réduction de plusieurs choses en un seul Dieu. Lactance aussi a très-bien montré le ridicule du sentiment des Stoïques, qui étoit à-peu-près le même que celui de Varron. Spinoza est dans le même labyrinthe. Il soutient qu’il n’admet qu’une substance, & il la nomme Dieu. Il semble donc n’admettre qu’un Dieu ; mais dans le fond il en admet une infinité sans le savoir. Jamais on ne comprendra que l’unité de substance, à quoi il réduit l’univers, soit autre chose que l’unité collective, ou que l’unité formelle des Logiciens, qui ne subsiste qu’idéalement dans notre esprit. S’il se trouve donc dans les philosophes payens quelques passages qui semblent autoriser d’une maniere plus orthodoxe l’unité de Dieu, ce ne sont la plûpart du tems qu’un galimathias pompeux ; faites-en bien l’analyse, il en sortira toujours une multitude de dieux. On n’est parfaitement unitaire qu’autant qu’on reconnoît une intelligence parfaitement simple, totalement distinguée de la matiere & de la forme du monde, productrice de toutes choses, & véritablement spirituelle. Si l’on affirme cela, l’on croit qu’il n’y a qu’un Dieu ; mais si on ne l’affirme pas, on a beau siffler tous les dieux du paganisme, & témoigner de l’horreur pour la multitude des dieux, on en admettra réellement une infinité. Or c’est là précisément le cas de tous les anciens philosophes que nous avons prouvé ailleurs n’avoir aucune teinture de la véritable spiritualité.

Si M. Bayle s’étoit contenté de dire qu’en raisonnant conséquemment, on ne se persuaderoit jamais que l’unité de Dieu fût compatible avec la nature de Dieu, telle que l’admettoient les anciens philosophes, je me rangerois à son avis. Il me semble que ce qu’ils disoient de l’unité de Dieu, ne couloit point de leur doctrine touchant la nature de cet Etre. Je parle même de la doctrine des premiers peres de l’Eglise, qui mettoient dans Dieu une espece de matérialisme. Cette doctrine bien pénétrée, & conduite exactement de conséquence en conséquence, étoit l’éponge de toute religion. Les raisonnemens de M. Bayle, que j’ai apportés en objection, en sont une preuve bien évidente. Mais comme les opinions, inconséquemment & très-impertinemment tirées d’une hypothese, n’entrent pas moins facilement dans les esprits, que si elles émanoient nécessairement d’un bon principe ; il faut convenir que les philosophes payens ont veritablement reconnu l’unité de Dieu, quoiqu’elle ne coulât pas de leur doctrine sur la nature d’un Être suprême. Il n’y a point eu de philosophes payens qui aient plus insisté sur le dogme de la Providence que les Stoïques. Ils croyoient pourtant que Dieu étoit corporel. Ils joignoient donc ensemble la nature corporelle à une intelligence répandue par-tout. Or l’unité proprement dite, n’est pas plus difficile à concilier avec une telle nature, que la Providence, ou plûtôt elles sont toutes deux également incapables de lui être assorties. Combien de philosophes modernes, qui sur les traces de M. Locke, s’imaginent que leur ame est matérielle ! en sont-ils pour cela moins persuadés de sa véritable unité ? L’idée de l’unité de Dieu est si naturelle & si conforme à la droite raison, qu’ils l’ont entée sur leur système, quelque discordant qu’il fût avec cette idée. Ils se sont rapprochés de l’orthodoxie par ces inconséquences, car il est sûr que s’ils avoient bien suivi leur pointe, je veux dire qu’ils se fussent attachés réguliérement aux résultats de leur principe, ils auroient parlé de Dieu moins noblement qu’ils n’ont fait. Tous les systèmes des anciens philosophes sur la nature de Dieu, conduisoient à l’irréligion ; & si tous les philosophes ne sont point tombés dans cet abîme, ils en ont été redevables, encore un coup, au défaut d’exactitude dans le raisonnement. Ils sont sortis de leur route, attirés ailleurs par les idées que la nature avoit imprimée dans leur esprit, & que l’étude de la morale nourrissoit & fortifioit.

Un des plus grands esprits de l’ancienne Rome, s’avisa d’examiner les opinions des philosophes sur la nature divine. Il disputa pour & contre avec beaucoup d’attention. Qu’en arriva-t-il ? c’est qu’au bout du compte, il se trouva athée, ou peu s’en fallut, ou qu’au moins il n’évita ce grand changement que parce qu’il eut plus de déférence pour l’autorité de ses ancêtres que pour ses lumieres philosophiques.

Mais une chose qu’on ne peut pardonner aux anciens philosophes qui reconnoissoient un seul Dieu, c’est que satisfaits de ne point tomber dans l’erreur, ils regardoient comme une de leurs obligations d’y entretenir les autres. Le sage, avoue l’orateur philosophe, doit maintenir tout l’extérieur de la religion qu’il trouve établi, & conserver inviolablement les cérémonies brillantes, sacrées, auxquelles les ancêtres ont donné cours. Pour lui qu’il considere la beauté de l’univers, qu’il examine l’arrangement des corps célestes, il verra que sans rien changer aux choses anciennes, il doit adorer en secret l’Etre suprême. En cela consistoit toute la religion des Payens, gens d’esprit. Ils reconnoissoient un Dieu qu’ils regardoient comme remplissant le monde de sa grandeur, de son immensité. Ils retenoient avec cela les principaux usages du pays où ils vivoient, craignoient surtout d’en troubler la paix par un zele furieux, ou par trop d’attachement à leurs opinions particulieres. C’est sur quoi appuie Séneque d’une maniere très-sensée. Quand nous plions, dit-il, devant cette foule de divinités qu’une vieille superstition a entassée les unes sur les autres, nous donnons ces hommages à la coûtume, & non pas à la religion. Nous voulons par-là contenir le peuple, & non point nous avilir honteusement.

Suivant quelques philosophes, tout le polythéisme poétique, tout ce qu’il y a eu de divinités parmi les Grecs, tout ce qui entre dans le détail de leurs généalogies, de leurs familles, de leurs domaines, de leurs amours, de leurs avantures, n’est autre chose que la physique mise sur un certain ton & agréablement tournée. Ainsi Jupiter n’est plus que la matiere éthérée, & Junon la masse liquide de notre atmosphere. Apollon est le soleil, & Diane est la lune. Pour abreger, tous les dieux ne sont que les élémens & les corps physiques ; la nature se trouve partagée entre eux, ou plûtôt ils ne sont tous que les différentes parties de divers effets de la nature.

Il faut convenir que cette premiere institution des dieux, est un fait d’histoire assez constant, du-moins pris en général. On sait que dans l’origine du paganisme, la physique qui n’avoit pas encore formé de science, laissoit les écrivains dans une si grande sécheresse sur le fond des choses, que pour la corriger, ils emprunterent le secours des allusions & des fables, genre d’écrire que favorisoit le penchant, & en quelque sorte l’enfance des lecteurs, comme il paroît dans Cicéron. Mais ce fait même, la défense du paganisme dans le tems que le Christianisme s’élevoit sur ses ruines & ses débris, étoit la plus forte démonstration contre lui. 1°. Si les dieux n’étoient que des portions de l’univers, il demeuroit évident que l’univers prenoit la place de son auteur, & que l’homme aveugle décernoit à la créature, l’adoration qui n’est dûe qu’au Créateur. 2°. Quand même les dieux n’auroient été dans l’origine que les élémens personnifiés, cette théologie symbolique ne devenoit-elle pas une occasion de scandale & d’erreur impie ? Quelle que fût l’origine physique du mot Jupiter, n’étoit-il pas dans la signification d’usage, le nom propre d’un Dieu, pere des autres dieux ? Lorsque le peuple lisoit dans ses poëtes que Jupiter frappoit Junon son épouse & sa sœur, concevoit-il qu’il ne s’agissoit là que du choc des élémens ? Recouroit-il aux allusions pour l’intelligence des autres fables, où il voyoit un sens clair, qui dès le premier aspect, fixoit sa croyance ? Où étoit le poëte qui eût appris à distinguer ces images allégoriques d’avec la simplicité de la lettre ? Où étoient même les poëtes qui n’eussent pas représenté le même Dieu sous des emblèmes tous différens, & quelquefois opposés ? Il étoit donc impossible que le vulgaire ignorant saisît au milieu de ces variations un point fixé d’allégorie qui le déterminât, & dèslors il ne lui restoit qu’un système scandaleux où la raison trompée n’offroit à la morale que des exemples trompeurs.

Quelque parti que prît l’Idolatrie, soit qu’elle regardât ses dieux comme des élémens qu’elle avoit personnifiés, soit qu’elle les regardât comme des hommes qu’elle avoit déifiés après leur mort, pour les bienfaits dont ils avoient comblé les humains, toujours est-il vrai de dire que son fonds étoit une ignorance brutale, & une entiere dépravation du sens humain. Ajoutez à cela que les Poëtes épuiserent en sa faveur tout ce qu’ils avoient d’esprit, de délicatesse & de graces, & qu’ils s’étudierent à employer les couleurs les plus vives pour fonder des vices & des crimes qui seroient tombés dans le décri, sans la parure qu’ils leur prêtoient, pour en couvrir la difformité, l’absurdité & l’infamie.

On sait que le plus sage des philosophes condamnoit sans réserve ces fictions profanes, si manifestement injurieuses à la divinité. « Nous ne devons, disoit-il, admettre dans notre république, ni les chaînes de Junon formées par son propre fils ; ni la chûte de Vulcain, précipité du haut des cieux pour avoir pris la défense de sa mere contre Jupiter qui levoit la main sur elle ; ni les autres combats des dieux, soit que ces idées servent de voiles à d’autres, soit que le poëte les donne pour ce qu’il semble qu’elles sont. La jeunesse qui ne peut démêler ces vûes différentes, se remplit par-là d’opinions insensées qui ne s’effacent qu’avec peine de son esprit. Il faut au contraire lui montrer toujours Dieu comme juste & véritable dans ses œuvres, autant que dans ses paroles. Et en effet, il est constant dans ses promesses, il ne séduit ni par de vaines images, ni par de faux discours, ni par des signes trompeurs, ni durant le jour, ni durant la nuit ».

La raison même au milieu des plus épaisses ténebres, ne pouvoit se dérober à ces rayons de vérité, tant il est impossible à l’homme d’anéantir l’idée de l’Etre unique, saint & parfait qui l’a tiré du néant.

Mais si ces fables dont on repaissoit le peuple étoient, de l’aveu même de Platon, si injurieuses à la divinité, & en même tems si funestes à la pureté des mœurs, pourquoi ne travailloit-il pas à le détromper, en lui inspirant une idée saine de la divinité ? Pourquoi, de concert avec les autres philosophes, fomentoit-il encore son erreur ? Le voici, c’est qu’il s’imaginoit que le polythéisme étoit si fort enraciné, qu’il étoit impossible de le détruire sans mettre toute la société en combustion. « Il est très-difficile, dit-il, de connoître le pere, le souverain arbitre de cet univers ; mais si vous avez le bonheur de le connoître, gardez-vous bien d’en parler au peuple ». Les Philosophes, aussi bien que les Législateurs, étoient dans ce principe, que la vérité étoit peu propre à être communiquée aux hommes. On croyoit sans aucune répugnance qu’il falloit les tromper, ou du moins leur exposer les choses adroitement voilées. De-là vient, dit Strabon, que l’usage des fables s’est si fort étendu, qu’on a feint & imaginé, par une espece de devoir politique, le tonnerre de Jupiter, l’égide de Pallas, le trident de Neptune, les flambeaux & les serpens des Furies vengeresses ; & ce sont toutes ces traditions ajoutées les unes aux autres, qui ont formé l’ancienne théologie, dans la vûe d’intimider ceux qui se conduisent par la crainte plutôt que par la raison, trop foible, hélas ! sur l’esprit des hommes corrompus. Séneque dit que le Jupiter du peuple est celui qui est armé de la foudre, & dont la statue se voit au milieu du Capitole ; mais que le véritable Jupiter, celui des Philosophes, est un Etre invisible, l’ame & l’esprit universel, le maître & le conservateur de toutes choses, la cause des causes, dont la nature emprunte sa force, & pour ainsi dire sa vie. Varron le plus savant des Romains, dans un fragment de son traité sur les religions, cité par S. Augustin, dit qu’il y a de certaines vérités qu’il n’est pas à-propos de faire connoître trop généralement pour le bien de l’état ; & d’autres choses qu’il est utile de faire accroire au peuple quoiqu’elles soient fausses, & que c’est par cette raison que les Grecs cachent leurs mysteres en général. Quelque système qu’on embrasse, il faut que le peuple soit séduit ; & il veut lui-même être séduit. Orphée en parlant de Dieu disoit, je ne le vois point, car il y a un nuage autour de lui qui me le dérobe.

Une autre raison qui portoit les législateurs à ne point déprévenir l’esprit des peuples des erreurs dont ils étoient imbus, c’est qu’ils avoient eux-mêmes contribué à l’établissement ou à la propagation du polythéisme, en protestant des inspirations, & se servant des opinions religieuses quoique fausses ; & dont les peuples étoient prévenus, pour leur inspirer une plus grande vénération pour les lois. Le polythéisme fut entierement corrompu par les Poëtes qui inventerent ou publierent des histoires scandaleuses des dieux & des héros ; histoires dont la prudence des législateurs auroit voulu dérober la connoissance au peuple, ce qui plus que toute autre chose, contribuoit à rendre le polythéisme dangereux pour l’état, comme il est aisé de s’en convaincre par le passage de Platon que j’ai cité ci-dessus. Trouvant donc les peuples livrés à une religion qui étoit faite pour le plaisir, à une religion dont les divertissemens, les fêtes, les spectacles, & enfin la licence même faisoit une partie du culte, les trouvant, dis-je, enchantés par une telle religion, ils se virent forcés de se prêter à des préjugés trop tenans & trop invétérés. Ils crurent qu’il n’étoit pas dans leur pouvoir de la détruire, pour y en substituer une meilleure. Tout ce qu’ils purent faire, ce fut d’établir avec plus de fermeté le corps de la religion ; & c’est à cet usage qu’ils employerent un grand nombre de pompeuses cérémonies. Dans la suite des tems, le génie de la religion suivit celui du gouvernement civil, & ainsi elle s’épura d’elle même comme à Rome, ou elle se corrompit de plus en plus comme dans la Syrie. Si les législateurs eussent institué une religion nouvelle, ainsi qu’ils instituerent de nouvelles lois, on auroit trouvé dans quelques-unes de ces religions des institutions moins éloignées de la pureté de la religion naturelle. L’imperfection de ces religions est une preuve qu’ils les trouverent dejà établies, & qu’ils n’en furent pas les inventeurs.

On peut dire que ni les Philosophes, ni les Législateurs n’ont reconnu cette vérité essentielle, que le vrai & l’utile sont inséparables. Par-là les uns & les autres ont très-souvent manqué leur but. Les premiers négligeant l’utilité, sont tombés dans les opinions les plus absurdes sur la nature de Dieu, & sur celle de l’ame ; & les derniers n’étant pas assez scrupuleux sur la vérité, ont beaucoup contribué à la propagation du Polythéisme, qui tend naturellement à la destruction de la société. Ce fut même la nécessité de remédier à ce mal qui leur fit établir les mysteres sacrés avec tant de succès ; & on peut dire qu’ils étoient fort propres à produire cet effet. Dans le Paganisme l’exemple des dieux vicieux & corrompus avoit une forte influence sur les mœurs : Ils ont fait cela, disoit-on, & moi chétif mortel je ne le ferois pas ? Ego homuncio hoc non facerem ? Térence, Eunuq. acte III. scene v. Eurypide met le même argument dans la bouche de plusieurs de ses personnages en différens endroits de ses tragédies.

Voilà ce que l’on alleguoit pour sa justification, lorsqu’on vouloit s’abandonner à ses passions déréglées, & ouvrir un champ libre à ses vastes desirs. Or dans les mysteres on affoiblissoit ce puissant aiguillon, & c’est ce que l’on faisoit en coupant la racine du mal. On découvroit à ceux des initiés qu’on en jugeoit capables, l’erreur où étoit le commun des hommes : on leur apprenoit que Jupiter, Mercure, Vénus, Mars, & toutes les divinités licentieuses, n’étoient que des hommes comme les autres, qui durant leur vie avoient été sujets aux mêmes passions & aux mêmes vices que le reste des mortels ; qu’ayant été à divers égards les bienfaiteurs du genre humain, la postérité les avoit déifiés par reconnoissance, & avoit indiscrétement canonisé leurs vices avec leurs vertus. Au reste on ne doit pas croire que la doctrine enseignée dans les mysteres, d’une cause suprême, auteur de toutes choses, détruisît les divinités tutélaires, ou pour mieux dire les patrons locaux. Ils étoient simplement considérés comme des êtres du second ordre, inférieurs à Dieu ; mais supérieurs à l’homme, & placés par le premier être pour présider aux différentes parties de l’univers. Ce que la doctrine des grands mysteres détruisoit, c’étoit le polythéisme vulgaire, ou l’adoration des hommes déifiés après leur mort.

L’unité de Dieu étoit donc établie dans les grands mysteres sur les ruines du polythéisme ; car dans les petits on ne demasquoit pas encore les erreurs du polythéisme : seulement on y inculquoit fortement le dogme de la Providence, & ceci n’est pas une simple conjecture. Les mystagogues d’Egypte enseignoient dans leurs cérémonies secretes le dogme de l’unité de Dieu, comme M. Ladworth savant anglois, l’a évidemment prouvé. Or les Grecs & les Asiatiques emprunterent leurs mysteres des Egyptiens, d’où l’on peut conclure très-probablement qu’ils enseignoient le même dogme. Pythagore reconnoissoit que c’étoit dans les mysteres d’Orphée qui se célébroient en Thrace, qu’il avoit appris l’unité de la cause premiere universelle. Cicéron garde aussi peu de mesure « Si j’entreprenois d’approfondir l’antiquité, & d’examiner les relations des historiens grecs, on trouveroit que les dieux de la premiere classe ont habité la terre avant que d’habiter les cieux. Informez-vous seulement de qui sont ces sépulchres que l’on montre dans la Grece ; ressouvenez-vous, car vous êtes initié, de ce que l’on enseigne dans les mysteres ? Vous concevrez alors toute l’étendue que l’on pourroit donner à cette discussion » On pourroit, s’il étoit nécessaire, citer une nuée de témoins pour confirmer de plus en plus cette vérité.

S’il restoit encore quelques nuages, ils seroient bientôt dissipés par ce qui est dit de l’unité de Dieu dans l’hymne chantée par l’hiérophante, qui paroissoit sous la figure du créateur. Après avoir ouvert les mysteres, & chanté la theologie des idoles, il renversoit alors lui-même tout ce qu’il avoit dit, & introdusoit la vérité en débutant ainsi. « Je vais déclarer un secret aux initiés ; que l’on ferme l’entrée de ces lieux aux profanes. O toi, Musée, descendu de la brillante Sélene, sois attentif à mes accens : je t’annoncerai des vérités importantes. Ne souffre pas que des préjugés ni des affections antérieures, t’enlevent le bonheur que tu souhaites de puiser dans la connoissance des vérités mystérieuses. Considere la nature divine, contemple-la sans cesse, regle ton esprit & ton cœur, & marchant dans une voie sûre, admire le maître unique de l’univers. Il en est un, il existe par lui-même. C’est à lui seul que tous les autres êtres doivent leur existence. Il opere en tout & par-tout ; invisible aux yeux des mortels, il voit lui-même toutes choses ».

Avant de finir cet article, il est à-propos de prévenir une objection que fait M. Bayle au sujet du polythéisme, qu’il pretend pour le moins être aussi pernicieux à la société que l’athéisme. Il se fonde sur ce que cette religion si peu liée dans toutes ses parties, n’exigeoit point les bonnes mœurs. Et de quel quel front, disoit-il, les auroit-elle exigées ? Tout étoit plein des crimes, des iniquités diverses qu’on reprochoit à l’assemblée des dieux. Leur exemple accoutumoit au mal, leur culte même applanissoit le chemin qui y conduit. Qu’on remonte à la source du paganisme, ou verra qu’il ne promettoit aux hommes que des biens physiques, comme des cérémonies d’éclat, des sacrifices, des décorations propres à faire respecter les temples & les autels, des jeux, des spectacles pour les passions si difficiles à corriger, ou plutôt à retenir dans de justes bornes, (car les passions ne se corrigent jamais entierement). Il leur laissoit une libre étendue, sans les contraindre en aucune maniere, sans aller jamais jusqu’au cœur. En un mot, la religion payenne étoit une espece de banque, où en échange des offrandes temporelles, les dieux rendoient des plaisirs, des satisfactions voluptueuses.

Pour répondre à cette objection, il faut remarquer que dans le paganisme il y avoit deux sortes de religion, la religion des particuliers, & la religion de la société. La religion des particuliers étoit inférieure à celle de l’état, & en étoit différente. A chacune de ces religions présidoit une Providence particuliere. Celle de la religion des particuliers ne punissoit pas toujours le vice, ni ne récompensoit pas toujours la vertu en ce bas monde, idée qui entraînoit nécessairement après elle celle du dogme des p<eines & des récompenses d’une autre vie. La Providence, sous la direction de laquelle étoit la société, étoit au contraire égale ou uniforme dans sa conduite, dispensant les biens & les maux temporels, selon la maniere dont la société se comportoit envers les dieux. De-la vient que la religion faisoit partie du gouvernement civil. On ne délibéroit sur rien, ni l’on n’exécutoit rien sans consulter l’oracle. Les prodiges, les présages étoient aussi communs que les édits des magistrats ; car on les regardoit comme dispersés par la Providence pour le bien public ; c’étoient ou des déclarations de la faveur des dieux, ou des dénonciations des châtimens qu’ils étoient sur le point d’infliger. Tout cela ne regardoit point les particuliers considérés comme tels. S’il s’agissoit d’accepter un augure, ou d’en détourner le présage, de rendre graces aux dieux, ou d’appaiser leur colere, la méthode que l’on suivoit constamment, étoit ou de rétablir quelque ancienne céremonie, ou d’en instituer de nouvelles ; mais la réformation des mœurs ne faisoit jamais partie de la propitiation de l’état. La singularité & l’évidence de ce fait ont frappé si fortement M. Bayle, que s’imaginant que cette partie publique de la religion des payens en faisoit le tout, il en a conclu avec un peu trop de précipitation, que la religion payenne n’instruisoit point à la vertu, mais seulement au culte externe des dieux ; & de-là il a tiré un argument pour soutenir son paradoxe favori en faveur de l’athéisme. La vaste & profonde connoissance qu’il avoit de l’antiquité ne l’a point, en cette occasion, garanti de l’erreur ; & l’on doit avouer qu’il y a été en partie entraîné par plusieurs passages des peres de l’Eglise dans leurs déclamations contre les vices du paganisme. Quoiqu’il soit évident que cette partie publique de la religion payenne n’eût aucun rapport à la pratique de la vertu, & à la pureté des mœurs ; on ne sauroit prétendre la même chose de l’autre partie de la religion, dont chaque individu étoit le sujet. Le dogme des peines & des récompenses d’une autre vie en étoit le fondement ; dogme inséparable du mérite des œuvres, qui consiste dans le vice & la vertu. Je ne nierai cependant pas que la nature de la partie publique de la religion n’ait souvent donné lieu à des erreurs dans la pratique de la religion privée, concernant l’efficacité des actes extérieurs en des cas particuliers. Mais les mysteres sacrés auxquels bien des personnes se faisoient initier, corrigeoient les maux que le polythéisme n’avoit pas la force de réprimer.