L’Encyclopédie/1re édition/PROBITÉ

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PROBITÉ, s. f. (Morale.) la probité est un attachement à toutes les vertus civiles. Il en coûte plus qu’on ne pense pour s’acquitter envers les hommes de tout ce qu’on leur doit ; les passions en murmurent, l’humeur s’y oppose, la nature y répugne, l’amour-propre s’en alarme ; à regarder tous les devoirs de la société civile sans une espece de frayeur, c’est marquer qu’on ne s’est jamais mis en peine de les observer comme il faut ; ce n’est que sous les auspices de la religion que les droits les plus sacrés de la société peuvent être en assurance & qu’ils sont respectés. Un homme qui a secoué le joug de la religion, ne trouve nulle part de motif assez puissant pour le rendre fidele aux devoirs de la probité. Qu’est-ce qui lui tiendra lieu de religion ? L’intérêt, sans doute, car c’est le grand mobile de la conduite des gens du monde ; peut-être un intérêt d’honneur, mais toujours un intérêt humain, qui n’a ni Dieu pour objet, ni l’autre vie pour fin. On a beau vanter sa probité, si elle n’est pour-ainsi-dire étayée de la religion, les droits de la société courent alors un grand risque. Je conviens que mon intérêt peut me réduire à garder certains dehors qui en imposent, parce qu’en ne les gardant pas je risquerois bien plus qu’il ne m’en coûteroit à les garder ; probité par conséquent toute défectueuse & peu durable, que celle à qui la religion ne prête pas son appui. Car si c’est précisément l’intérêt qui me conduit, que risquerai-je en mille rencontres, si j’ai l’autorité, à brusquer l’un, à tromper l’autre, à supplanter celui-ci, à décrier celui-là, à détruire en un mot tout ce qui me nuit, tout ce qui me choque ? que gagnerai-je à me contraindre pour des gens que je crains peu, de qui je n’attends rien ? que me reviendra-t-il de mille sacrifices inconnus, dont les hommes mêmes ne sont pas les témoins : cependant pour quelques occasions éclatantes, où j’autorise la probité que j’attends par celle que j’exerce ; combien d’autres occasions aussi importantes, où j’ai à souffrir devant les hommes par la violence que je me fais ? Combien d’autres occasions où intérêt pour intérêt, celui d’écouter ma passion est pour moi au-dessus de celui d’écouter ma raison. Le plaisir de satisfaire une passion qui nous tyrannise avec force & avec vivacité, & qui a l’amour-propre dans ses intérêts, est communément ce que nous regardons comme le plus capable de contribuer à notre satisfaction & à notre bonheur. Les passions étant très-souvent opposées à la vertu & incompatibles avec elle, il faut, pour contrebalancer leur effet, mettre un nouveau poids dans la balance de la vertu, & ce poids ne peut être mis que par la religion. J’ai un droit bien fondé, que les hommes me rendent ce qu’ils me doivent ; & pour les y engager, il faut aussi que je leur rende tout ce que je leur dois. Voilà le grand principe de la morale, de ces hommes qui prétendent que la religion n’a aucune influence sur les mœurs ; mais parce que j’ai un autre intérêt présent bien plus fort, qui est une passion furieuse de m’enrichir, de me satisfaire, de m’aggrandir, ce sera là, au risque de tout ce qui pourra arriver, le mobile de ma conduite. Toutes les voies honorables, régulieres, honnêtes, qui ne m’éloigneront point de mon but, seront de mon goût, je les respecterai, j’aurai soin de faire sonner bien haut ma probité, ma sincérité, ma sagesse ; & toutes les sourdes intrigues qui m’en abrégeront le chemin, seront mises en usage ; n’est-ce pas ainsi que raisonne, que pense, que se conduit tout homme passionné, qui n’est pas retenu par le frein de la religion ? Combien d’autres occasions où tous les intérêts de l’homme, dans le système de l’incrédulité, conspirent à tenter un cœur par son foible, & à le mettre en compromis avec les lois de la probité : l’honneur est à couvert, l’impunité est assurée, la passion est vive, le plaisir est piquant, la fortune est brillante, le chemin est court, il ne m’en coûtera qu’un peu de stabilité & de mauvaise foi pour surprendre la simplicité & séduire l’innocence ; qu’un peu de médisance pour écarter un rival dangereux & supplanter un concurrent redoutable ; qu’un peu de complaisance pour m’assurer un protecteur injuste & me ménager un criminel appui ; qu’un peu de détour & de dissimulation pour parvenir au comble de mes desirs ; ferai-je ce pas ? ne le ferai-je point ? Non me dit la probité, non me dit l’honneur, non me dit la sagesse. Ah ! foible voix au milieu de tant d’attraits, de tant de fortes tentations, seriez-vous écoutées, si la religion ne vous appuie point de ses oracles ? Qui de nous voudroit être alors à la discrétion d’un sage sans religion ? Honnête homme tant qu’il vous plaira, s’il n’a de la religion sa probité m’est suspecte dans ces circonstances délicates. Combien d’autres occasions, moins frapantes à la vérité, mais aussi plus fréquentes, où l’intérêt humain n’est pas assez pressant pour obtenir de moi tout ce que le prochain a droit d’en attendre ; car il faut bien de la fidélité, bien de l’attention pour rendre à chacun ce que l’on doit, & bien de la constance pour ne manquer jamais à ce que l’on doit. Ceux qui vous environnent & qui vous pressent sont quelquefois des étrangers, peut-être des fâcheux, peut-être même des ennemis, n’importe. Ces ennemis, ces fâcheux, ces étrangers ont sur vous par leurs rapports de légitimes droits, & vous avez à leur égard, par vos emplois, par vos charges, par votre état, des devoirs indispensables ; ce qu’ils vous demandent se réduit souvent à de médiocres attentions, à de légeres bienséances, à de véritables minuties, à de simples bagatelles ; mais minuties, bagatelles, superficies tant qu’il vous plaira, ce sont toujours des assujettissemens réels dont dépendent le bon ordre ; assujettissemens pour lesquels on a d’autant plus de répugnance qu’elle est causée par un ton d’imagination, par un trait d’humeur chagrine, par une situation bisarre d’esprit, qui peuvent être l’effet du tempérament ou de quelques conjonctures indépendantes de la liberté. Enfin c’est presque toujours à contre-tems que les devoirs sociables reviennent ; c’est par exemple, lorsque le chagrin vous ronge, que l’ennui vous abat, que la paresse vous tient ; c’est lorsque occupés à des interêts chers ou à des amusemens piquans, un peu de solitude vous plairoit ; faut-il donc tout quitter alors, vaincre sa répugnance & la disposition actuelle de son humeur ? En doutez-vous ? Eh ! d’où viennent, je vous prie, les murmures des enfans, les plaintes des parens, les cris des cliens, les mécontentemens des domestiques ? Ne sont-ils pas tous les jours les victimes d’une humeur, d’un caprice qu’il faudroit vaincre pour les agrémens de la société ? Or quel est l’incrédule honnête homme, qui par les seuls principes de la sagesse mondaine, consentira à les sacrifier de la sorte au bonheur de la société ? On fera ce personnage, si vous voulez, en public ; mais on saura s’en dédommager en particulier, & on fera payer bien cher aux siens tout le reste du jour quelques momens de contrainte qu’on a passés avec d’autres ; c’est donc un principe constant que ce n’est que dans la religion qu’on peut trouver une justice exacte, une probité constante, une sincérité parfaite, une application utile, un desintéressement généreux, une amitié fidele, une inclination bienfaisante, un commerce même agréable, en un mot tous les charmes & les agrémens de la société. Ces principes sont applicables à tous cultes, ou ils ne le sont à aucun.