L’Enfant (Gasquet)/04

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A. Dragon (p. 13-25).


Tu m’as donné la main, Femme, et je t’ai suivie.


Les pins, nourris de Dieu, les ruches et l’azur
Ouvrent, derrière toi, de ma nouvelle vie
Le tranquille horizon éblouissant et sûr.
Nous vivons, ô ma joie, un rêve solitaire,
Mais notre âme comprend ce que dit le blé mûr,
Rien n’est voilé pour nous des choses de la terre,
Le monde, chaque soir, s’endort dans notre cœur.


Ô demeure de vie, ô maison du bonheur !
Le matin nous éveille avec la voix du pâtre,
Mais lorsqu’avec l’hiver la campagne s’endort,
À l’heure où le couchant rend le salon rougeâtre,
Quand un tronc d’olivier croule en flambant dans l’âtre,
De l’austère piano le chant des maîtres sort.
Contre les vitres meurt un crépuscule d’or.
La nuit vient lentement, on allume les lampes,
Et j’aime dans mes mains sentir battre tes tempes
Toutes pleines encor d’un monde harmonieux.
Devant le vieux bahut, sur la table servie,
Rit la vaisselle à fleurs qui nous vient des aïeux,
Et tout blanc le grand lit est là, qui nous convie.



Je connais le bonheur tranquille des époux.
Mon âme à te servir attentive et ravie,
À tout ce que tu vois trouve un charme plus doux.
La loi de ton amour ma raison l’a suivie.


Je n’oublierai jamais ce divin vendredi…
Autour de nous rêvait la campagne endormie,
C’était l’heure où le bois de chênes resplendit,
La rivière luisait parmi les basses branches.
Ô causerie au bord de l’ancien pont de planches,
Ô vieux banc où tu vins, défaillante, t’asseoir.
Solitude, frissons de la nuit ! Ce fut l’heure.
Et ton âme accepta le suprême devoir…


Depuis, dans la maison, ô douceur de te voir !
Dans chaque chose aimée un peu de toi demeure.
C’est dans ton cœur que bat le cœur de la demeure,
Ton sourire toujours flotte dans le miroir.
Les parfums, les lueurs te suivent, mais le soir,
Moi qui, chaste, te tiens contre mon cœur qui tremble,
Quand glisse doucement la robe à tes genoux,
Je sens confusément tous ces désirs ensemble
Enivrer ma raison du bonheur des époux.



Mon père a relevé la maison des ancêtres.
Blanche, à travers les pins, par-dessus les lauriers,
Elle regarde, au loin, de toutes ses fenêtres,
Se lever le soleil sur les champs d’oliviers.
Deux ceps noueux font à la porte une couronne,
Et beaux comme des dieux, deux antiques mûriers
Dressent devant le seuil leur rugueuse colonne.


Je m’accoude souvent au marbre usé du puits
Et j’entends se répondre, autour de moi, les bruits
De la ferme et des champs qui varient avec l’heure,
Et le rouge coteau, tout parfumé de thym,
Comme une ruche en fleurs contemple la demeure.


Ayant rempli ma loi, s’il faut qu’un jour je meure,
Ô maison, j’ai bâti dans tes murs mon destin.
Quand ta porte au soleil s’ouvre chaque matin
Je sens mon cœur aussi qui s’ouvre à la lumière
Et nous faisons au ciel une même prière :
« Ô Provence, à travers les changeantes saisons,
Dans le flot incessant des choses et des êtres,
Quand nos fils bâtiront de nouvelles maisons,
Qu’ils ne quittent jamais le pays des ancêtres. »



Écoute-moi… Ce soir s’ouvre profond et pur.
Le murmure des pins emplit le crépuscule.
À peine si la nuit peut assombrir l’azur.
Laisse battre ton cœur, le mien tout entier brûle
Avec l’immense ciel plein d’astres… Notre enfant
A bu ce flot de moi qui dans ton sang circule,
Il frappe de son front ton ventre triomphant.
Ô radieuse plaie ! Ô flancs ! Source sanglante !
Mon père dans ses bras tint ma mère tremblante,
Je recevrai le fruit de ta maternité.
Déjà dans tes regards je vois mon fils qui brille…

 
Ah ! donne-moi tes mains ! Qu’il vienne ! J’ai chanté.
Certitude de voir, humaine éternité,
Notre amour prolongé de famille en famille,
La race croit ! Le ciel a béni notre ville.
Enfin j’ai pu bâtir les lois de ma raison
Dans les sûrs fondements d’une riche maison.
Ô bonheur ! — cependant que là-bas, sur la route.
Dans la boue et le froid, piétine, lourd et dur,
Le troupeau sans bergers égaré par le doute, —
Nous sentons notre enfant grandir dans le soir pur.



Sous le ciel gris les pins humides de la lande
Et les chênes cuivrés, moins tristes, mais plus beaux,
Se souviennent encor de nous… La terre est grande,
Dans la bruyère en fleurs ont passé les troupeaux
Pourtant, le vent d’automne a dépouillé les branches,
Et rien n’est demeuré semblable à nous… Berceaux
De lilas balancés au fond des combes blanches,
Je voudrais retrouver, ce soir, votre fraîcheur.
La terre est grande et rien n’y reste du bonheur.

 
De la saison qui meurt, toi, tu n’es pas jalouse,
Tu ne regrettes rien de ce qui nous fut cher.
Les matins de décembre ont glacé la pelouse,
Mais tout le bel été, ton sûr instinct d’épouse
Te dit qu’au fond de toi, malgré le rude hiver,
Il s’éveille, il renaît peut-être dans ta chair.
Ah ! prends-moi dans tes bras, prends-moi, la flamme baisse,
Dis-moi tout le secret de tes entrailles, laisse
La lampe doucement s’éteindre, le miroir
S’est endormi déjà sous sa vieille guirlande,
Il ne te verra pas rougir, je veux savoir
Ce qu’ont mis dans ton sang les parfums de la lande.



« Ferme tes livres… Rien de ce que tu m’as lu
N’a l’immense douceur des strophes murmurées
Par le jour qui descend dans les pins… Il a plu,
Dans les derniers rayons les plaines empourprées
S’endorment, l’horizon sans soleil resplendit.
L’air est plein de l’odeur des terres labourées,
Tout un soir lumineux sur les champs s’agrandit.
Je le sais, je le sais, derrière ce silence,
Pareil à nous, un monde, un ciel nouveau commence.
Ah ! qu’avec toi ce monde écoute mes aveux…
De tout un peuple heureux mon fils sera l’ancêtre.
Tes fils laboureront ces champs selon tes vœux.
Ah ! prends-moi dans tes bras. Pleure avec moi. Je veux
Que tu sentes mes flancs qui vont trembler peut-être.
J’ai créé… Nous vivrons, tous deux, dans le même être.
Il aura ta raison, ta force, ta beauté.
Il sera le sauveur que tes vers ont chanté.
Pour la première fois, au fond de mes entrailles,
Il vient de remuer, il nous a répondu,
Je comprends le mystère auguste des semailles.
Je porte dans mes flancs de mère l’être élu. »



Lorsque les amandiers en fleurs, comme un poème.
Embaumaient ce vallon solitaire, tu vins
Et me tendis, ainsi qu’un nuptial emblème,
Une branche arrachée aux beaux arbres divins.
« Ô mon cœur, me dis-tu, prends, je serai fidèle.
Un soir illuminé couronne ces ravins,
Cette terre nous voit, nous nous souviendrons d’elle.
Tu portes dans ton âme un être aux yeux humains,
Ô mystère ! c’est lui qui vient d’unir nos mains.
Viens. Il boira ma vie. Il sera de ta race. »
Les arbres s’endormaient caressés par le soir,
Les blancs coteaux voyaient monter la lune lasse.
« Ô mon maître… » Déjà l’ombre noyait ta face,
Je sentais la rougeur de ton front sans la voir.
« Ô doux maître, mon cœur plein d’un immense espoir
N’attend que le baiser qui pâme et sanctifie.
Les arbres sont en fleur : que ma chair fructifie…
Ah ! regarde, l’amour a défait mes cheveux,
Ils sont à toi… »

Ils sont à toi… » Doux cœur, ce vallon est le même.
C’est le printemps encor, les arbres sont heureux,
Mais toi, tes flancs sont lourds et ton visage est blême.