L’Enfant maudit

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A MADAME LA BARONNE JAMES ROTHSCHILD


COMMENT VÉCUT LA MERE

Par une nuit d’hiver et sur les deux heures du matin, la comtesse Jeanne d’Hérouville éprouva de si vives douleurs que, malgré son inexpérience, elle pressentit un prochain accouchement ; et l’instinct qui nous fait espérer le mieux dans un changement de position lui conseilla de se mettre sur son séant, soit pour étudier la nature de souffrances toutes nouvelles, soit pour réfléchir à sa situation. Elle était en proie à de cruelles craintes causées moins par les risques d’un premier accouchement dont s’épouvantent la plupart des femmes, que par les dangers qui attendaient l’enfant. Pour ne pas éveiller son mari couché près d’elle, la pauvre femme prit des précautions qu’une profonde terreur rendait aussi minutieuses que peuvent l’être celles d’un prisonnier qui s’évade. Quoique les douleurs devinssent de plus en plus intenses, elle cessa de les sentir, tant elle concentra ses forces dans la pénible entreprise d’appuyer sur l’oreiller ses deux mains humides, pour faire quitter à son corps endolori la posture où elle se trouvait sans énergie. Au moindre bruissement de l’immense courte-pointe en moire verte sous laquelle elle avait très-peu dormi depuis son mariage, elle s’arrêtait comme si elle eût tinté une cloche. Forcée d’épier le comte, elle partageait son attention entre les plis de la criarde étoffe et une large figure basanée dont la moustache frôlait son épaule. Si quelque respiration par trop bruyante s’exhalait des lèvres de son mari, elle lui inspirait des peurs soudaines qui ravivaient l’éclat du vermillon répandu sur ses joues par sa double angoisse. Le criminel parvenu nuitamment jusqu’à la porte de sa prison et qui tâche de tourner sans bruit dans une impitoyable serrure la clef qu’il a trouvée, n’est pas plus timidement audacieux. Quand la comtesse se vit sur son séant sans avoir réveillé son gardien, elle laissa échapper un geste de joie enfantine où se révélait la touchante naïveté de son caractère ; mais le sourire à demi formé sur ses lèvres enflammées fut promptement réprimé : une pensée vint rembrunir son front pur, et ses longs yeux bleus reprirent leur expression de tristesse. Elle poussa un soupir et replaça ses mains, non sans de prudentes précautions, sur le fatal oreiller conjugal. Puis, comme si pour la première fois depuis son mariage elle se trouvait libre de ses actions et de ses pensées, elle regarda les choses autour d’elle en tendant le cou par de légers mouvements semblables à ceux d’un oiseau en cage. A la voir ainsi, on eût facilement deviné que naguère elle était tout joie et tout folâtrerie ; mais que subitement le destin avait moissonné ses premières espérances et changé son ingénue gaieté en mélancolie.

La chambre était une de celles que, de nos jours encore, quelques concierges octogénaires annoncent aux voyageurs qui visitent les vieux châteaux en leur disant : — Voici la chambre de parade où Louis XIII a couché. De belles tapisseries généralement brunes de ton étaient encadrées de grandes bordures en bois de noyer dont les sculptures délicates avaient été noircies par le temps. Au plafond, les solives formaient des caissons ornés d’arabesques dans le style du siècle précédent, et qui conservaient les couleurs du châtaignier. Ces décorations pleines de teintes sévères réfléchissaient si peu la lumière, qu’il était difficile de voir leurs dessins, alors même que le soleil donnait en plein dans cette chambre haute d’étage, large et longue. Aussi la lampe d’argent posée sur le manteau d’une vaste cheminée l’éclairait-elle alors si faiblement, que sa lueur tremblotante pouvait être comparée à ces étoiles nébuleuses qui, par moments, percent le voile grisâtre d’une nuit d’automne. Les marmousets pressés dans le marbre de cette cheminée qui faisait face au lit de la comtesse, offraient des figures si grotesquement hideuses, qu’elle n’osait y arrêter ses regards, elle craignait de les voir se remuer ou d’entendre un rire éclatant sortir de leurs bouches béantes et contournées. En ce moment une horrible tempête grondait par cette cheminée qui en redisait les moindres rafales en leur prêtant un sens lugubre, et la largeur de son tuyau la mettait si bien en communication avec le ciel, que les nombreux tisons du foyer avaient une sorte de respiration, ils brillaient et s’éteignaient tour à tour, au gré du vent. L’écusson de la famille d’Hérouville, sculpté en marbre blanc avec tous ses lambrequins et les figures de ses tenants, prêtait l’apparence d’une tombe à cette espèce d’édifice qui faisait le pendant du lit, autre monument élevé à la gloire de l’hyménée. Un architecte moderne eût été fort embarrassé de décider si la chambre avait été construite pour le lit, ou le lit pour la chambre. Deux amours qui jouaient sur un ciel de noyer orné de guirlandes auraient pu passer pour des anges, et les colonnes de même bois qui soutenaient ce dôme présentaient des allégories mythologiques dont l’explication se trouvait également dans la Bible ou dans les Métamorphoses d’Ovide. Otez le lit, ce ciel aurait également bien couronné dans une église la chaire ou les bancs de l’oeuvre. Les époux montaient par trois marches à cette somptueuse couche entourée d’une estrade et décorée de deux courtines de moire verte à grands dessins brillants, nommés ramages, peut-être parce que les oiseaux qu’ils représentent sont censés chanter. Les plis de ces immenses rideaux étaient si roides, qu’à la nuit on eût pris cette soie pour un tissu de métal. Sur le velours vert, orné de crépines d’or, qui formait le fond de ce lit seigneurial, la superstition des comtes d’Hérouville avait attaché un grand crucifix où leur chapelain plaçait un nouveau buis bénit, en même temps qu’il renouvelait au jour de Pâques fleuries l’eau du bénitier incrusté au bas de la croix.

D’un côté de la cheminée était une armoire de bois précieux et magnifiquement ouvré, que les jeunes mariées recevaient encore en province le jour de leurs noces. Ces vieux bahuts si recherchés aujourd’hui par les antiquaires étaient l’arsenal où les femmes puisaient les trésors de leurs parures aussi riches qu’élégantes. Ils contenaient les dentelles, les corps de jupe, les hauts cols, les robes de prix, les aumônières, les masques, les gants, les voiles, toutes les inventions de la coquetterie du seizième siècle. De l’autre côté, pour la symétrie, s’élevait un meuble semblable où la comtesse mettait ses livres, ses papiers et ses pierreries. D’antiques fauteuils en damas, un grand miroir verdâtre fabriqué à Venise et richement encadré dans une espèce de toilette roulante, achevaient l’ameublement de cette chambre. Le plancher était couvert d’un tapis de Perse dont la richesse attestait la galanterie du comte. Sur la dernière marche du lit se trouvait une petite table sur laquelle la femme de chambre servait tous les soirs, dans une coupe d’argent ou d’or, un breuvage préparé avec des épices.

Quand nous avons fait quelques pas dans la vie, nous connaissons la secrète influence exercée par les lieux sur les dispositions de l’âme. Pour qui ne s’est-il pas rencontré des instants mauvais où l’on voit je ne sais quels gages d’espérance dans les choses qui nous environnent ? Heureux ou misérable, l’homme prête une physionomie aux moindres objets avec lesquels il vit ; il les écoute et les consulte, tant il est naturellement superstitieux. En ce moment, la comtesse promenait ses regards sur tous les meubles, comme s’ils eussent été des êtres ; elle semblait leur demander secours ou protection ; mais ce luxe sombre lui paraissait inexorable.

Tout à coup la tempête redoubla. La jeune femme n’osa plus rien augurer de favorable en entendant les menaces du ciel, dont les changements étaient interprétés à cette époque de crédulité suivant les idées ou les habitudes de chaque esprit. Elle reporta soudain les yeux vers deux croisées en ogive qui étaient au bout de la chambre ; mais la petitesse des vitraux et la multiplicité des lames de plomb ne lui permirent pas de voir l’état du firmament et de reconnaître si la fin du monde approchait, comme le prétendaient quelques moines affamés de donations. Elle aurait facilement pu croire à ces prédictions, car le bruit de la mer irritée, dont les vagues assaillaient les murs du château, se joignit à la grande voix de la tempête, et les rochers parurent s’ébranler. Quoique les souffrances se succédassent toujours plus vives et plus cruelles, la comtesse n’osa pas réveiller son mari ; mais elle en examina les traits, comme si le désespoir lui avait conseillé d’y chercher une consolation contre tant de sinistres pronostics.

Si les choses étaient tristes autour de la jeune femme, cette figure, malgré le calme du sommeil, paraissait plus triste encore. Agitée par les flots du vent, la clarté de la lampe qui se mourait aux bords du lit n’illuminait la tête du comte que par moments, en sorte que les mouvements de la lueur simulaient sur ce visage en repos les débats d’une pensée orageuse. A peine la comtesse fut-elle rassurée en reconnaissant la cause de ce phénomène. Chaque fois qu’un coup de vent projetait la lumière sur cette grande figure en ombrant les nombreuses callosités qui la caractérisaient, il lui semblait que son mari allait fixer sur elle deux yeux d’une insoutenable rigueur. Implacable comme la guerre que se faisaient alors l’Eglise et le Calvinisme, le front du comte était encore menaçant pendant le sommeil ; de nombreux sillons produits par les émotions d’une vie guerrière y imprimaient une vague ressemblance avec ces pierres vermiculées qui ornent les monuments de ce temps ; pareils aux mousses blanches des vieux chênes, des cheveux gris avant le temps l’entouraient sans grâce, et l’intolérance religieuse y montrait ses brutalités passionnées. La forme d’un nez aquilin qui ressemblait au bec d’un oiseau de proie, les contours noirs et plissés d’un œil jaune, les os saillants d’un visage creusé, la rigidité des rides profondes, le dédain marqué dans la lèvre inférieure, tout indiquait une ambition, un despotisme, une force d’autant plus à craindre que l’étroitesse du crâne trahissait un défaut absolu d’esprit et du courage sans générosité. Ce visage était horriblement défiguré par une large balafre transversale dont la couture figurait une seconde bouche dans la joue droite. A l’âge de trente-trois ans, le comte, jaloux de s’illustrer dans la malheureuse guerre de religion dont le signal fut donné par la Saint-Barthélemi, avait été grièvement blessé au siége de la Rochelle. La malencontre de sa blessure, pour parler le langage du temps, augmenta sa haine contre ceux de la Religion ; mais, par une disposition assez naturelle, il enveloppa aussi les hommes à belles figures dans son antipathie. Avant cette catastrophe, il était déjà si laid qu’aucune dame n’avait voulu recevoir ses hommages. La seule passion de sa jeunesse fut une femme célèbre nommée la Belle Romaine. La défiance que lui donna sa nouvelle disgrâce le rendit susceptible au point de ne plus croire qu’il pût inspirer une passion véritable ; et son caractère devint si sauvage, que s’il eut des succès en galanterie, il les dut à la frayeur inspirée par ses cruautés. La main gauche, que ce terrible catholique avait hors du lit, achevait de peindre son caractère. Etendue de manière à garder la comtesse comme un avare garde son trésor, cette main énorme était couverte de poils si abondants, elle offrait un lacis de veines et de muscles si saillants, qu’elle ressemblait à quelque branche de hêtre entourée par les tiges d’un lierre jauni. En contemplant la figure du comte, un enfant aurait reconnu l’un de ces ogres dont les terribles histoires leur sont racontées par les nourrices. Il suffisait de voir la largeur et la longueur de la place que le comte occupait dans le lit pour deviner ses proportions gigantesques. Ses gros sourcils grisonnants lui cachaient les paupières de manière à rehausser la clarté de son œil où éclatait la férocité lumineuse de celui d’un loup au guet dans la feuillée. Sous son nez de lion, deux larges moustaches peu soignées, car il méprisait singulièrement la toilette, ne permettaient pas d’apercevoir la lèvre supérieure. Heureusement pour la comtesse, la large bouche de son mari était muette en ce moment, car les plus doux sons de cette voix rauque la faisaient frissonner. Quoique le comte d’Hérouville eût à peine cinquante ans, au premier abord on pouvait lui en donner soixante, tant les fatigues de la guerre, sans altérer sa constitution robuste, avaient outragé sa physionomie ; mais il se souciait fort peu de passer pour un mignon.

La comtesse, qui atteignait à sa dix-huitième année, formait auprès de cette immense figure un contraste pénible à voir. Elle était blanche et svelte. Ses cheveux châtains, mélangés de teintes d’or, se jouaient sur son cou comme des nuages de bistre et découpaient un de ces visages délicats trouvés par Carlo Dolci pour ses madones au teint d’ivoire, qui semblent près d’expirer sous les atteintes de la douleur physique. Vous eussiez dit de l’apparition d’un ange chargé d’adoucir les volontés du comte d’Hérouville.

— Non, il ne nous tuera pas, s’écria-t-elle mentalement après avoir longtemps contemplé son mari. N’est-il pas franc, noble, courageux et fidèle à sa parole ?… Fidèle à sa parole ? En reproduisant cette phrase par la pensée, elle tressaillit violemment et resta comme stupide.

Pour comprendre l’horreur de la situation où se trouvait la comtesse, il est nécessaire d’ajouter que cette scène nocturne avait lieu en 1591, époque à laquelle la guerre civile régnait en France, et où les lois étaient sans vigueur. Les excès de la Ligue, opposée à l’avénement de Henri IV, surpassaient toutes les calamités des guerres de religion. La licence devint même alors si grande que personne n’était surpris de voir un grand seigneur faisant tuer son ennemi publiquement, en plein jour. Lorsqu’une expédition militaire dirigée dans un intérêt privé était conduite au nom de la Ligue ou du Roi, elle obtenait des deux parts les plus grands éloges. Ce fut ainsi que Balagny, un soldat, faillit devenir prince souverain, aux portes de la France. Quant aux meurtres commis en famille, s’il est permis de se servir de cette expression, on ne s’en souciait pas plus, dit un contemporain, que d’une gerbe de feurre, à moins qu’ils n’eussent été accompagnés de circonstances par trop cruelles. Quelque temps avant la mort du roi, une dame de la cour assassina un gentilhomme qui avait tenu sur elle des discours malséants. L’un des mignons de Henri III lui dit : — Elle l’a, vive Dieu ! sire, fort joliment dagué !

Par la rigueur de ses exécutions, le comte d’Hérouville, un des plus emportés royalistes de Normandie, maintenait sous l’obéissance de Henri IV toute la partie de cette province qui avoisine la Bretagne. Chef de l’une des plus riches familles de France, il avait considérablement augmenté le revenu de ses nombreuses terres en épousant, sept mois avant la nuit pendant laquelle commence cette histoire, Jeanne de Saint-Savin, jeune demoiselle qui, par un hasard assez commun dans ces temps où les gens mouraient dru comme mouches, avait subitement réuni sur sa tête les biens des deux branches de la maison de Saint-Savin. La nécessité, la terreur, furent les seuls témoins de cette union. Dans un repas donné, deux mois après, par la ville de Bayeux au comte et à la comtesse d’Hérouville à l’occasion de leur mariage, il s’éleva une discussion qui, par cette époque d’ignorance, fut trouvée fort saugrenue ; elle était relative à la prétendue légitimité des enfants venant au monde dix mois après la mort du mari, ou sept mois après la première nuit des noces. — Madame, dit brutalement le comte à sa femme, quant à me donner un enfant dix mois après ma mort, je n’y peux. Mais pour votre début, n’accouchez pas à sept mois. — Que ferais-tu donc, vieil ours ? demanda le jeune marquis de Verneuil pensant que le comte voulait plaisanter. — Je tordrais fort proprement le col à la mère et à l’enfant. Une réponse si péremptoire servit de clôture à cette discussion imprudemment élevée par un seigneur bas-normand. Les convives gardèrent le silence en contemplant avec une sorte de terreur la jolie comtesse d’Hérouville. Tous étaient persuadés que dans l’occurrence ce farouche seigneur exécuterait sa menace.

La parole du comte retentit dans le sein de la jeune femme alors enceinte ; à l’instant même, un de ces pressentiments qui sillonnent l’âme comme un éclair de l’avenir l’avertit qu’elle accoucherait à sept mois. Une chaleur intérieure enveloppa la jeune femme de la tête aux pieds, en concentrant la vie au cœur avec tant de violence qu’elle se sentit extérieurement comme dans un bain de glace. Depuis lors, il ne se passa pas un jour sans que ce mouvement de terreur secrète n’arrêtât les élans les plus innocents de son âme. Le souvenir du regard et de l’inflexion de voix par lesquels le comte accompagna son arrêt, glaçait encore le sang de la comtesse et faisait taire ses douleurs, lorsque, penchée sur cette tête endormie, elle voulait y trouver durant le sommeil les indices d’une pitié qu’elle y cherchait vainement pendant la veille. Cet enfant menacé de mort avant de naître, lui demandant le jour par un mouvement vigoureux, elle s’écria d’une voix qui ressemblait à un soupir : — Pauvre petit ! Elle n’acheva point, il y a des idées qu’une mère ne supporte pas. Incapable de raisonner en ce moment, la comtesse fut comme étouffée par une angoisse qui lui était inconnue. Deux larmes échappées de ses yeux roulèrent lentement le long de ses joues, y tracèrent deux lignes brillantes, et restèrent suspendues au bas de son blanc visage, semblables à deux gouttes de rosée sur un lis. Quel savant oserait prendre sur lui de dire que l’enfant reste sur un terrain neutre où les émotions de la mère ne pénètrent pas, pendant ces heures où l’âme embrasse le corps et y communique ses impressions, où la pensée infiltre au sang des baumes réparateurs ou des fluides vénéneux ? Cette terreur qui agitait l’arbre troubla-t-elle le fruit ? Ce mot : Pauvre petit ! fut-il un arrêt dicté par une vision de son avenir ? Le tressaillement de la mère fut bien énergique, et son regard fut bien perçant !

La sanglante réponse échappée au comte était un anneau qui rattachait mystérieusement le passé de sa femme à cet accouchement prématuré. Ces odieux soupçons, si publiquement exprimés, avaient jeté dans les souvenirs de la comtesse la terreur qui retentissait jusque dans l’avenir. Depuis ce fatal gala, elle chassait, avec autant de crainte qu’une autre femme aurait pris de plaisir à les évoquer, mille tableaux épars que sa vive imagination lui dessinait souvent malgré ses efforts. Elle se refusait à l’émouvante contemplation des heureux jours où son cœur était libre d’aimer. Semblables aux mélodies du pays natal qui font pleurer les bannis, ces souvenirs lui retraçaient des sensations si délicieuses, que sa jeune conscience les lui reprochait comme autant de crimes, et s’en servait pour rendre plus terrible encore la promesse du comte : là était le secret de l’horreur qui oppressait la comtesse.

Les figures endormies possèdent une espèce de suavité due au repos parfait du corps et de l’intelligence ; mais quoique ce calme changeât peu la dure expression des traits du comte, l’illusion offre aux malheureux de si attrayants mirages, que la jeune femme finit par trouver un espoir dans cette tranquillité. La tempête qui déchaînait alors des torrents de pluie ne fit plus entendre qu’un mugissement mélancolique ; ses craintes et ses douleurs lui laissèrent également un moment de répit. En contemplant l’homme auquel sa vie était liée, la comtesse se laissa donc entraîner dans une rêverie dont la douceur fut si enivrante, qu’elle n’eut pas la force d’en rompre le charme. En un instant, par une de ces visions qui participent de la puissance divine, elle fit passer devant elle les rapides images d’un bonheur perdu sans retour.

Jeanne aperçut d’abord faiblement, et comme dans la lointaine lumière de l’aurore, le modeste château où son insouciante enfance s’écoula : ce fut bien la pelouse verte, le ruisseau frais, la petite chambre, théâtre de ses premiers jeux. Elle se vit cueillant des fleurs, les plantant, et ne devinant pas pourquoi toutes se fanaient sans grandir, malgré sa constance à les arroser. Bientôt apparut confusément encore la ville immense et le grand hôtel noirci par le temps où sa mère la conduisit à l’âge de sept ans. Sa railleuse mémoire lui montra les vieilles têtes des maîtres qui la tourmentèrent. A travers un torrent de mots espagnols ou italiens, en répétant en son âme des romances aux sons d’un joli rebec, elle se rappela la personne de son père. Au retour du Palais, elle allait au-devant du Président, elle le regardait descendant de sa mule à son montoir, lui prenait la main pour gravir avec lui l’escalier, et par son babil chassait les soucis judiciaires qu’il ne dépouillait pas toujours avec la robe noire ou rouge dont, par espièglerie, la fourrure blanche mélangée de noir tomba sous ses ciseaux. Elle ne jeta qu’un regard sur le confesseur de sa tante, la supérieure des Clarisses, homme rigide et fanatique, chargé de l’initier aux mystères de la religion. Endurci par les sévérités que nécessitait l’hérésie, ce vieux prêtre secouait à tout propos les chaînes de l’enfer, ne parlait que des vengeances célestes, et la rendait craintive en lui persuadant qu’elle était toujours en présence de Dieu. Devenue timide, elle n’osait lever les yeux, et n’avait plus que du respect pour sa mère, à qui jusqu’alors elle avait fait partager ses folâtreries. Dès ce moment, une religieuse terreur s’emparait de son jeune coeur, quand elle voyait cette mère bien-aimée arrêtant sur elle ses yeux bleus avec une apparence de colère. Elle se retrouva tout à coup dans sa seconde enfance, époque pendant laquelle elle ne comprit rien encore aux choses de la vie. Elle salua par un regret presque moqueur ces jours où tout son bonheur fut de travailler avec sa mère dans un petit salon de tapisserie, de prier dans une grande église, de chanter une romance en s’accompagnant du rebec, de lire en cachette un livre de chevalerie, déchirer une fleur par curiosité, découvrir quels présents lui ferait son père à la fête du bienheureux saint Jean, et chercher le sens des paroles qu’on n’achevait pas devant elle. Aussitôt elle effaça par une pensée, comme on efface un mot crayonné sur un album, les enfantines joies que, pendant ce moment où elle ne souffrait pas, son imagination venait de lui choisir parmi tous les tableaux que les seize premières années de sa vie pouvaient lui offrir. La grâce de cet océan limpide fut bientôt éclipsée par l’éclat d’un plus frais souvenir, quoique orageux. La joyeuse paix de son enfance lui apportait moins de douceur qu’un seul des troubles semés dans les deux dernières années de sa vie, années riches en trésors pour toujours ensevelis dans son coeur. La comtesse arriva soudain à cette ravissante matinée où, précisément au fond du grand parloir en bois de chêne sculpté qui servait de salle à manger, elle vit son beau cousin pour la première fois. Effrayée par les séditions de Paris, la famille de sa mère envoyait à Rouen ce jeune courtisan, dans l’espérance qu’il s’y formerait aux devoirs de la magistrature auprès de son grand-oncle, de qui la charge lui serait transmise quelque jour. La comtesse sourit involontairement en songeant à la vivacité avec laquelle elle s’était retirée en reconnaissant ce parent attendu qu’elle ne connaissait pas. Malgré sa promptitude à ouvrir et fermer la porte, son coup d’œil avait mis dans son âme une si vigoureuse empreinte de cette scène, qu’en ce moment il lui semblait encore le voir tel qu’il se produisit en se retournant. Elle n’avait alors admiré qu’à la dérobée le goût et le luxe répandus sur des vêtements faits à Paris ; mais, aujourd’hui plus hardie dans son souvenir, son œil allait librement du manteau en velours violet brodé d’or et doublé de satin, aux ferrons qui garnissaient les bottines, et des jolies losanges crevées du pourpoint et du haut-de-chausse, à la riche collerette rabattue qui laissait voir un cou frais aussi blanc que la dentelle. Elle flattait avec la main une figure caractérisée par deux petites moustaches relevées en pointe, et par une royale pareille à l’une des queues d’hermine semées sur l’épitoge de son père. Au milieu du silence et de la nuit, les yeux fixés sur les courtines de moire qu’elle ne voyait plus, oubliant et l’orage et son mari, la comtesse osa se rappeler comment, après bien des jours qui lui semblèrent aussi longs que des années, tant pleins ils furent, le jardin entouré de vieux murs noirs et le noir hôtel de son père lui parurent dorés et lumineux. Elle aimait, elle était aimée ! Comment, craignant les regards sévères de sa mère, elle s’était glissée un matin dans le cabinet de son père pour lui faire ses jeunes confidences, après s’être assise sur lui et s’être permis des espiègleries qui avaient attiré le sourire aux lèvres de l’éloquent magistrat, sourire qu’elle attendait pour lui dire : « — Me gronderez-vous, si je vous dis quelque chose ? » Elle croyait entendre encore son père lui disant après un interrogatoire où, pour la première fois, elle parlait de son amour : « — Eh ! bien, mon enfant, nous verrons. S’il étudie bien, s’il veut me succéder, s’il continue à te plaire, je me mettrai de ta conspiration ! » Elle n’avait plus rien écouté, elle avait baisé son père et renversé les paperasses pour courir au grand tilleul où, tous les matins avant le lever de sa redoutable mère, elle rencontrait le gentil George de Chaverny ! Le courtisan promettait de dévorer les lois et les coutumes, il quittait les riches ajustements de la noblesse d’épée pour prendre le sévère costume des magistrats. « — Je t’aime bien mieux vêtu de noir, » lui disait-elle. Elle mentait, mais ce mensonge avait rendu son bien-aimé moins triste d’avoir jeté la dague aux champs. Le souvenir des ruses employées pour tromper sa mère dont la sévérité semblait grande, lui rendirent les joies fécondes d’un amour innocent, permis et partagé. C’était quelque rendez-vous sous les tilleuls, où la parole était plus libre sans témoins ; les furtives étreintes et les baisers surpris, enfin tous les naïfs à-comptes de la passion qui ne dépasse point les bornes de la modestie. Revivant comme en songe dans ces délicieuses journées où elle s’accusait d’avoir eu trop de bonheur, elle osa baiser dans le vide cette jeune figure aux regards enflammés, et cette bouche vermeille qui lui parla si bien d’amour. Elle avait aimé Chaverny pauvre en apparence ; mais combien de trésors n’avait-elle pas découverts dans cette âme aussi douce qu’elle était forte ! Tout à coup meurt le président, Chaverny ne lui succède pas, la guerre civile survient flamboyante. Par les soins de leur cousin, elle et sa mère trouvent un asile secret dans une petite ville de la Basse-Normandie. Bientôt les morts successives de quelques parents la rendent une des plus riches héritières de France. Avec la médiocrité de fortune s’enfuit le bonheur. La sauvage et terrible figure du comte d’Hérouville qui demande sa main, lui apparaît comme une nuée grosse de foudre qui étend son crêpe sur les richesses de la terre jusqu’alors dorée par le soleil. La pauvre comtesse s’efforce de chasser le souvenir des scènes de désespoir et de larmes amenées par sa longue résistance. Elle voit confusément l’incendie de la petite ville, puis Chaverny le huguenot mis en prison, menacé de mort, et attendant un horrible supplice. Arrive cette épouvantable soirée où sa mère pâle et mourante se prosterne à ses pieds, Jeanne peut sauver son cousin, elle cède. Il est nuit ; le comte, revenu sanglant du combat, se trouve prêt ; il fait surgir un prêtre, des flambeaux, une église ! Jeanne appartient au malheur. A peine peut-elle dire adieu à son beau cousin délivré. « — Chaverny, si tu m’aimes, ne me revois jamais ! » Elle entend le bruit lointain des pas de son noble ami qu’elle n’a plus revu ; mais elle garde au fond du cœur son dernier regard qu’elle retrouve si souvent dans ses songes et qui les lui éclaire. Comme un chat enfermé dans la cage d’un lion, la jeune femme craint à chaque heure les griffes du maître, toujours levées sur elle. La comtesse se fait un crime de revêtir à certains jours, consacrés par quelque plaisir inattendu, la robe que portait la jeune fille au moment où elle vit son amant. Aujourd’hui, pour être heureuse, elle doit oublier le passé, ne plus songer à l’avenir.

— Je ne me crois pas coupable, se dit-elle ; mais si je le parais aux yeux du comte, n’est-ce pas comme si je l’étais ? Peut-être le suis-je ! La sainte Vierge n’a-t-elle pas conçu sans… Elle s’arrêta.

Pendant ce moment où ses pensées étaient nuageuses, où son âme voyageait dans le monde des fantaisies, sa naïveté lui fit attribuer au dernier regard, par lequel son amant lui darda toute sa vie, le pouvoir qu’exerça la Visitation de l’ange sur la mère du Sauveur. Cette supposition, digne du temps d’innocence auquel sa rêverie l’avait reportée, s’évanouit devant le souvenir d’une scène conjugale plus odieuse que la mort. La pauvre comtesse ne pouvait plus conserver de doute sur la légitimité de l’enfant qui s’agitait dans son sein. La première nuit des noces lui apparut dans toute l’horreur de ses supplices, traînant à sa suite bien d’autres nuits, et de plus tristes jours ! — Ah ! pauvre Chaverny ! s’écria-t-elle en pleurant, toi si soumis, si gracieux, tu m’as toujours été bienfaisant !

Elle tourna les yeux sur son mari, comme pour se persuader encore que cette figure lui promettait une clémence si chèrement achetée. Le comte était éveillé. Ses deux yeux jaunes, aussi clairs que ceux d’un tigre, brillaient sous les touffes de ses sourcils, et jamais son regard n’avait été plus incisif qu’en ce moment. La comtesse, épouvantée d’avoir rencontré ce regard, se glissa sous la courte-pointe et resta sans mouvement.

— Pourquoi pleurez-vous ? demanda le comte en tirant vivement le drap sous lequel sa femme s’était cachée.

Cette voix, toujours effrayante pour elle, eut en ce moment une douceur factice qui lui sembla de bon augure.

— Je souffre beaucoup, répondit-elle.

— Eh ! bien, ma mignonne, est-ce un crime que de souffrir ? Pourquoi trembler quand je vous regarde ? Hélas ! que faut-il donc faire pour être aimé ? Toutes les rides de son front s’amassèrent entre ses deux sourcils. — Je vous cause toujours de l’effroi, je le vois bien, ajouta-t-il en soupirant.

Conseillée par l’instinct des caractères faibles, la comtesse interrompit le comte en jetant quelques gémissements, et s’écria : — Je crains de faire une fausse couche ! J’ai couru sur les rochers pendant toute la soirée, je me serai sans doute trop fatiguée.

En entendant ces paroles, le sire d’Hérouville jeta sur sa femme un regard si soupçonneux qu’elle rougit en frissonnant. Il prit la peur qu’il inspirait à cette naïve créature pour l’expression d’un remords.

— Peut-être est-ce un accouchement véritable qui commence ? demanda-t-il.

— Eh ! bien ? dit-elle.

— Eh ! bien, dans tous les cas, il faut ici un homme habile, et je vais l’aller chercher.

L’air sombre qui accompagnait ces paroles glaça la comtesse, elle retomba sur le lit en poussant un soupir arraché plutôt par le sentiment de sa destinée que par les angoisses de la crise prochaine. Ce gémissement acheva de prouver au comte la vraisemblance des soupçons qui se réveillaient dans son esprit. En affectant un calme que les accents de sa voix, ses gestes et ses regards démentaient, il se leva précipitamment, s’enveloppa d’une robe qu’il trouva sur un fauteuil, et commença par fermer une porte située auprès de la cheminée, et par laquelle on passait de la chambre de parade dans les appartements de réception qui communiquaient à l’escalier d’honneur. En voyant son mari garder cette clef, la comtesse eut le pressentiment d’un malheur ; elle l’entendit ouvrir la porte opposée à celle qu’il venait de fermer, et se rendre dans une autre pièce où couchaient les comtes d’Hérouville, quand ils n’honoraient pas leurs femmes de leur noble compagnie. La comtesse ne connaissait que par ouï-dire la destination de cette chambre, la jalousie fixait son mari près d’elle. Si quelques expéditions militaires l’obligeaient à quitter le lit d’honneur, le comte laissait au château des argus dont l’incessant espionnage accusait ses outrageuses défiances. Malgré l’attention avec laquelle la comtesse s’efforçait d’écouter le moindre bruit, elle n’entendit plus rien. Le comte était arrivé dans une longue galerie contiguë à sa chambre, et qui occupait l’aile occidentale du château. Le cardinal d’Hérouville, son grand-oncle, amateur passionné des oeuvres de l’imprimerie, y avait amassé une bibliothèque aussi curieuse par le nombre que par la beauté des volumes, et la prudence lui avait fait pratiquer dans les murs une de ces inventions conseillées par la solitude ou par la peur monastique. Une chaîne d’argent mettait en mouvement, au moyen de fils invisibles, une sonnette placée au chevet d’un serviteur fidèle. Le comte tira cette chaîne, un écuyer de garde ne tarda pas à faire retentir du bruit de ses bottes et de ses éperons les dalles sonores d’une vis en colimaçon contenue dans la haute tourelle qui flanquait l’angle occidental du château du côté de la mer. En entendant monter son serviteur, le comte alla dérouiller les ressorts de fer et les verrous qui défendaient la porte secrète par laquelle la galerie communiquait avec la tour, et il introduisit dans ce sanctuaire de la science un homme d’armes dont l’encolure annonçait un serviteur digne du maître. L’écuyer, à peine éveillé, semblait avoir marché par instinct ; la lanterne de corne qu’il tenait à la main éclaira si faiblement la longue galerie, que son maître et lui se dessinèrent dans l’obscurité comme deux fantômes.

— Selle mon cheval de bataille à l’instant même, et tu vas m’accompagner. Cet ordre fut prononcé d’un son de voix profond qui réveilla l’intelligence du serviteur ; il leva les yeux sur son maître, et rencontra un regard si perçant, qu’il en reçut comme une se- [Le comte d’Hérouville]

cousse électrique. — Bertrand, ajouta le comte en posant la main droite sur le bras de l’écuyer, tu quitteras ta cuirasse et prendras les habits d’un capitaine de miquelets.

— Vive Dieu, monseigneur, me déguiser en ligueur ! Excusez-moi, je vous obéirai, mais j’aimerais autant être pendu.

Flatté dans son fanatisme, le comte sourit ; mais pour effacer ce rire qui contrastait avec l’expression répandue sur son visage, il répondit brusquement : — Choisis dans l’écurie un cheval assez vigoureux pour que tu me puisses suivre. Nous marcherons comme des balles au sortir de l’arquebuse. Quand je serai prêt, sois-le. Je sonnerai de nouveau.

Bertrand s’inclina en silence et partit ; mais quand il eut descendu quelques marches, il se dit à lui-même, en entendant siffler l’ouragan : — Tous les démons sont dehors, jarnidieu ! j’aurais été bien étonné de voir celui-ci rester tranquille. Nous avons surpris Saint-Lô par une tempête semblable.

Le comte trouva dans sa chambre le costume qui lui servait souvent pour ses stratagèmes. Après avoir revêtu sa mauvaise casaque, qui avait l’air d’appartenir à l’un de ces pauvres reîtres dont la solde était si rarement payée par Henri IV, il revint dans la chambre où gémissait sa femme.

— Tâchez de souffrir patiemment, lui dit-il. Je crèverai, s’il le faut, mon cheval, afin de revenir plus vite pour apaiser vos douleurs.

Ces paroles n’annonçaient rien de funeste, et la comtesse enhardie se préparait à faire une question, lorsque le comte lui demanda tout à coup : — Ne pourriez-vous me dire où sont vos masques ?

— Mes masques, répondit-elle. Bon Dieu ! qu’en voulez-vous faire ?

— Où sont vos masques ? répéta-t-il avec sa violence ordinaire.

— Dans le bahut, dit-elle.

La comtesse ne put s’empêcher de frémir en voyant son mari choisir dans ses masques un touret de nez, dont l’usage était aussi naturel aux dames de cette époque, que l’est celui des gants aux femmes d’aujourd’hui. Le comte devint entièrement méconnaissable quand il eut mis sur sa tête un mauvais chapeau de feutre gris orné d’une vieille plume de coq toute cassée. Il serra autour de ses reins un large ceinturon de cuir dans la gaîne duquel il passa une dague qu’il ne portait pas habituellement. Ces misérables vêtements lui donnèrent un aspect si effrayant, et il s’avança vers le lit par un mouvement si étrange, que la comtesse crut sa dernière heure arrivée.

— Ah ! ne nous tuez pas, s’écria-t-elle, laissez-moi mon enfant, et je vous aimerai bien.

— Vous vous sentez donc bien coupable pour m’offrir comme une rançon de vos fautes l’amour que vous me devez ?

La voix du comte eut un son lugubre sous le velours ; ses amères paroles furent accompagnées d’un regard qui eut la pesanteur du plomb et anéantit la comtesse en tombant sur elle.

— Mon Dieu, s’écria-t-elle douloureusement, l’innocence serait-elle donc funeste ?

— Il ne s’agit pas de votre mort, lui répondit son maître en sortant de la rêverie où il était tombé, mais de faire exactement, et pour l’amour de moi, ce que je réclame en ce moment de vous. Il jeta sur le lit un des deux masques qu’il tenait, et sourit de pitié en voyant le geste de frayeur involontaire qu’arrachait à sa femme le choc si loger du velours noir. — Vous ne me ferez qu’un mièvre enfant ! s’écria-t-il. Ayez ce masque sur votre visage lorsque je serai de retour, ajouta-t-il. Je ne veux pas qu’un croquant puisse se vanter d’avoir vu la comtesse d’Hérouville !

— Pourquoi prendre un homme pour cet office ? demanda-t-elle à voix basse.

— Oh ! oh ! ma mie, ne suis-je pas le maître ici ? répondit le comte.

— Qu’importe un mystère de plus ! dit la comtesse au désespoir.

Son maître avait disparu, cette exclamation fut sans danger pour elle, car souvent l’oppresseur étend ses mesures aussi loin que va la crainte de l’opprimé. Par un des courts moments de calme qui séparaient les accès de la tempête, la comtesse entendit le pas de deux chevaux qui semblaient voler à travers les dunes périlleuses et les rochers sur lesquels ce vieux château était assis. Ce bruit fut promptement étouffé par la voix des flots. Bientôt elle se trouva prisonnière dans ce sombre appartement, seule au milieu d’une nuit tour à tour silencieuse ou menaçante, et sans secours pour conjurer un malheur qu’elle voyait s’avancer à grands pas. La comtesse chercha quelque ruse pour sauver cet enfant conçu dans les larmes, et déjà devenu toute sa consolation, le principe de ses idées, l’avenir de ses affections, sa seule et frêle espérance. Soutenue par un maternel courage, elle alla prendre le petit cor dont se servait son mari pour faire venir ses gens, ouvrit une fenêtre, et tira du cuivre des accents grêles qui se perdirent sur la vaste étendue des eaux, comme une bulle lancée dans les airs par un enfant. Elle comprit l’inutilité de cette plainte ignorée des hommes, et se mit à marcher à travers les appartements, en espérant que toutes les issues ne seraient pas fermées. Parvenue à la bibliothèque, elle chercha, mais en vain, s’il n’y existerait pas quelque passage secret, elle traversa la longue galerie des livres, atteignit la fenêtre la plus rapprochée de la cour d’honneur du château, fit de nouveau retentir les échos en sonnant du cor, et lutta sans succès avec la voix de l’ouragan. Dans son découragement, elle pensait à se confier à l’une de ses femmes, toutes créatures de son mari, lorsqu’en passant dans son oratoire elle vit que le comte avait fermé la porte qui conduisait à leurs appartements. Ce fut une horrible découverte. Tant de précautions prises pour l’isoler annonçaient le désir de procéder sans témoins à quelque terrible exécution. A mesure que la comtesse perdait tout espoir, les douleurs venaient l’assaillir plus vives, plus ardentes. Le pressentiment d’un meurtre possible, joint à la fatigue de ses efforts, lui enleva le reste de ses forces. Elle ressemblait au naufragé qui succombe, emporté par une dernière lame moins furieuse que toutes celles qu’il a vaincues. La douloureuse ivresse de l’enfantement ne lui permit plus de compter les heures. Au moment où elle se crut sur le point d’accoucher, seule, sans secours, et qu’à ses terreurs se joignit la crainte des accidents auxquels son inexpérience l’exposait, le comte arriva soudain sans qu’elle l’eût entendu venir. Cet homme se trouva là comme un démon réclamant, à l’expiration d’un pacte, l’âme qui lui a été vendue ; il gronda sourdement en voyant le visage de sa femme découvert ; mais après l’avoir assez adroitement masquée, il l’emporta dans ses bras et la déposa sur le lit de sa chambre.

L’effroi que cette apparition et cet enlèvement inspirèrent à la comtesse fit taire un moment ses douleurs, elle put jeter un regard furtif sur les acteurs de cette scène mystérieuse, et ne reconnut pas Bertrand qui s’était masqué aussi soigneusement que son maître. Après avoir allumé à la hâte quelques bougies dont la clarté se mêlait aux premiers rayons du soleil qui rougissait les vitraux, ce serviteur alla s’appuyer à l’angle d’une embrasure de fenêtre. Là, le visage tourné vers le mur, il semblait en mesurer l’épaisseur et se tenait dans une immobilité si complète que vous eussiez dit d’une statue de chevalier. Au milieu de la chambre, la comtesse aperçut un petit homme gras, tout pantois, dont les yeux étaient bandés et dont les traits étaient si bouleversés par la terreur, qu’il lui fut impossible de deviner leur expression habituelle.

— Par la mort-dieu ! monsieur le drôle, dit le comte en lui rendant la vue par un mouvement brusque qui fit tomber au cou de l’inconnu le bandeau qu’il avait sur les yeux, ne t’avise pas de regarder autre chose que la misérable sur laquelle tu vas exercer ta science ; sinon, je te jette dans la rivière qui coule sous ces fenêtres après t’avoir mis un collier de diamants qui pèseront plus de cent livres ! Et il tira légèrement sur la poitrine de son auditeur stupéfait la cravate qui avait servi de bandeau. — Examine d’abord si ce n’est qu’une fausse couche ; dans ce cas ta vie me répondrait de la sienne ; mais si l’enfant est vivant, tu me l’apporteras.

Après cette allocution, le comte saisit par le milieu du corps le pauvre opérateur, l’enleva comme une plume de la place où il était, et le posa devant la comtesse. Le seigneur alla se placer au fond de l’embrasure de la croisée, où il joua du tambour avec ses doigts sur le vitrage, en portant alternativement ses yeux sur son serviteur, sur le lit et sur l’Océan, comme s’il eût voulu promettre à l’enfant attendu la mer pour berceau.

L’homme que, par une violence inouïe, le comte et Bertrand venaient d’arracher au plus doux sommeil qui eût jamais clos paupière humaine, pour l’attacher en croupe sur un cheval qu’il put croire poursuivi par l’enfer, était un personnage dont la physionomie peut servir à caractériser celle de cette époque, et dont l’influence se fit d’ailleurs sentir dans la maison d’Hérouville.

Jamais en aucun temps les nobles ne furent moins instruits en sciences naturelles, et jamais l’astrologie judiciaire ne fut plus en honneur, car jamais on ne désira plus vivement connaître l’avenir. Cette ignorance et cette curiosité générale avaient amené la plus grande confusion dans les connaissances humaines ; tout y était pratique personnelle, car les nomenclatures de la théorie manquaient encore ; l’imprimerie exigeait de grands frais, les communications scientifiques avaient peu de rapidité ; l’Eglise persécutait encore les sciences tout d’examen qui se basaient sur l’analyse des phénomènes naturels. La persécution engendrait le mystère. Donc, pour le peuple comme pour les grands, physicien et alchimiste, mathématicien et astronome, astrologue et nécromancien, étaient six attributs qui se confondaient en la personne du médecin. Dans ce temps, le médecin supérieur était soupçonné de cultiver la magie ; tout en guérissant ses malades, il devait tirer des horoscopes. Les princes protégeaient d’ailleurs ces génies auxquels se révélait l’avenir, ils les logeaient chez eux et les pensionnaient. Le fameux Corneille Agrippa, venu en France pour être le médecin de Henri II, ne voulut pas, comme le faisait Nostradamus, pronostiquer l’avenir, et il fut congédié par Catherine de Médicis qui le remplaça par Cosme Ruggieri. Les hommes supérieurs à leur temps et qui travaillaient aux sciences étaient donc difficilement appréciés ; tous inspiraient la terreur qu’on avait pour les sciences occultes et leurs résultats.

Sans être précisément un de ces fameux mathématiciens, l’homme enlevé par le comte jouissait en Normandie de la réputation équivoque attachée à un médecin chargé d’oeuvres ténébreuses. Cet homme était l’espèce de sorcier que les paysans nomment encore, dans plusieurs endroits de la France, un Rebouteur. Ce nom appartenait à quelques génies bruts qui, sans étude apparente, mais par des connaissances héréditaires et souvent par l’effet d’une longue pratique dont les observations s’accumulaient dans une famille, reboutaient, c’est-à-dire remettaient les jambes et les bras cassés, guérissaient bêtes et gens de certaines maladies, et possédaient des secrets prétendus merveilleux pour le traitement des cas graves. Non-seulement maître Antoine Beauvouloir, tel était le nom du rebouteur, avait eu pour aïeul et pour père deux fameux praticiens desquels il tenait d’importantes traditions, mais encore il était instruit en médecine ; il s’occupait de sciences naturelles. Les gens de la campagne voyaient son cabinet plein de livres et de choses étranges qui donnaient à ses succès une teinte de magie. Sans passer précisément pour sorcier, Antoine Beauvouloir imprimait, à trente lieues à la ronde, un respect voisin de la terreur aux gens du peuple ; et, chose plus dangereuse pour lui-même, il avait à sa disposition des secrets de vie et de mort qui concernaient les familles nobles du pays. Comme son grand-père et son père, il était célèbre par son habileté dans les accouchements, avortements et fausses couches. Or, dans ces temps de désordres, les fautes furent assez fréquentes et les passions assez mauvaises pour que la haute noblesse se vît obligée d’initier souvent maître Antoine Beauvouloir à des secrets honteux ou terribles. Nécessaire à sa sécurité, sa discrétion était à toute épreuve ; aussi sa clientèle le payait-elle généreusement, en sorte que sa fortune héréditaire s’augmentait beaucoup. Toujours en route, tantôt surpris comme il venait de l’être par le comte, tantôt obligé de passer plusieurs jours chez quelque grande dame, il ne s’était pas encore marié ; d’ailleurs sa renommée avait empêché plusieurs filles de l’épouser. Incapable de chercher des consolations dans les hasards de son métier qui lui conférait tant de pouvoir sur les faiblesses féminines, le pauvre rebouteur se sentait fait pour les joies de la famille, et ne pouvait se les donner. Ce bonhomme cachait un excellent cœur sous les apparences trompeuses d’un caractère gai, en harmonie avec sa figure joufflue, avec ses formes rondes, avec la vivacité de son petit corps gras et la franchise de son parler. Il désirait donc se marier pour avoir une fille qui transportât ses biens à quelque pauvre gentilhomme ; car il n’aimait pas son état de rebouteur, et voulait faire sortir sa famille de la situation où la mettaient les préjugés du temps. Son caractère s’était d’ailleurs assez bien accommodé de la joie et des repas qui couronnaient ses principales opérations. L’habitude d’être partout l’homme le plus important avait ajouté à sa gaieté constitutive une dose de vanité grave. Ses impertinences étaient presque toujours bien reçues dans les moments de crise, où il se plaisait à opérer avec une certaine lenteur magistrale. De plus, il était curieux comme un rossignol, gourmand comme un lévrier et bavard comme le sont les diplomates qui parlent sans jamais rien trahir de leurs secrets. A ces défauts près, développés en lui par les aventures multipliées où le jetait sa profession, Antoine Beauvouloir passait pour être le moins mauvais homme de la Normandie. Quoiqu’il appartînt au petit nombre d’esprits supérieurs à leur temps, un bon sens de campagnard normand lui avait conseillé de tenir cachées ses idées acquises et les vérités qu’il découvrait.

En se trouvant placé par le comte devant une femme en mal d’enfant, le rebouteur recouvra toute sa présence d’esprit. Il se mit à tâter le pouls de la dame masquée, sans penser aucunement à elle ; mais, à l’aide de ce maintien doctoral, il pouvait réfléchir et réfléchissait sur sa propre situation. Dans aucune des intrigues honteuses et criminelles où la force l’avait contraint d’agir en instrument aveugle, jamais les précautions n’avaient été gardées avec autant de prudence qu’elles l’étaient dans celle-ci. Quoique sa mort eût été souvent mise en délibération, comme moyen d’assurer le succès des entreprises auxquelles il participait malgré lui, jamais sa vie n’avait été compromise autant qu’elle l’était en ce moment. Avant tout, il résolut de reconnaître ceux qui l’employaient, et de s’enquérir ainsi de l’étendue de son danger afin de pouvoir sauver sa chère personne.

— De quoi s’agit-il ? demanda le rebouteur à voix basse en disposant la comtesse à recevoir les secours de son expérience.

— Ne lui donnez pas l’enfant.

— Parlez haut, dit le comte d’une voix tonnante qui empêcha maître Beauvouloir d’entendre le dernier mot prononcé par la victime. Sinon, ajouta le seigneur qui déguisait soigneusement sa voix, dis ton In manus.

— Plaignez-vous à haute voix, dit le rebouteur à la dame. Criez, jarnidieu ! cet homme a des pierreries qui ne vous iraient pas mieux qu’à moi ! Du courage, ma petite dame ?

— Aie la main légère, cria de nouveau le comte.

— Monsieur est jaloux, répondit l’opérateur d’une petite voix aigre qui fut heureusement couverte par les cris de la comtesse.

Pour la sûreté de maître Beauvouloir, la nature se montra clémente. Ce fut plutôt un avortement qu’un accouchement, tant l’enfant qui vint était chétif ; aussi causa-t-il peu de douleurs à sa mère.

— Par le ventre de la sainte Vierge, s’écria le curieux rebouteur, ce n’est pas une fausse couche !

Le comte fit trembler le plancher en piétinant de rage, et la comtesse pinça maître Beauvouloir.

— Ah ! j’y suis, se dit-il à lui-même. — Ce devait donc être une fausse couche ? demanda-t-il tout bas à la comtesse qui lui répondit par un geste affirmatif, comme si ce geste eût été le seul langage qui pût exprimer ses pensées. — Tout cela n’est pas encore bien clair, pensa le rebouteur.

Comme tous les gens habiles en son art, l’accoucheur reconnaissait facilement une femme qui en était, disait-il, à son premier malheur. Quoique la pudique inexpérience de certains gestes lui révélât la virginité de la comtesse, le malicieux rebouteur s’écria : — Madame accouche comme si elle n’avait jamais fait que cela !

Le comte dit alors avec un calme plus effrayant que sa colère : — A moi l’enfant.

— Ne le lui donnez pas, au nom de Dieu ! fit la mère dont le cri presque sauvage réveilla dans le cœur du petit homme une courageuse bonté qui l’attacha, beaucoup plus qu’il ne le crut lui-même, à ce noble enfant renié par son père.

— L’enfant n’est pas encore venu. Vous vous battez de la chape à l’évêque, répondit-il froidement au comte en cachant l’avorton.

Etonné de ne pas entendre de cris, le rebouteur regarda l’enfant en le croyant déjà mort ; la comte s’aperçut alors de la supercherie et sauta sur lui d’un seul bond.

— Tête-dieu pleine de reliques ! me le donneras-tu, s’écria le seigneur en lui arrachant l’innocente victime qui jeta de faibles cris.

— Prenez garde, il est contrefait et presque sans consistance, dit maître Beauvouloir en s’accrochant au bras du comte. C’est un enfant venu sans doute à sept mois ! Puis, avec une force supérieure qui lui était donnée par une sorte d’exaltation, il arrêta les doigts du père en lui disant à l’oreille, d’une voix entrecoupée : — Epargnez-vous un crime, il ne vivra pas.

— Scélérat ! répliqua vivement le comte aux mains duquel le rebouteur avait arraché l’enfant, qui te dit que je veuille la mort de mon fils ? Ne vois-tu pas que je le caresse ?

— Attendez alors qu’il ait dix-huit ans pour le caresser ainsi, répondit Beauvouloir en retrouvant son importance. Mais, ajouta-t-il en pensant à sa propre sûreté, car il venait de reconnaître le seigneur d’Hérouville qui dans son emportement avait oublié de déguiser sa voix, baptisez-le promptement et ne parlez pas de mon arrêt à la mère : autrement, vous la tueriez.

La joie secrète que le comte avait trahie par le geste qui lui échappa quand la mort de l’avorton lui fut prophétisée, avait suggéré cette phrase au rebouteur, et venait de sauver l’enfant ; Beauvouloir s’empressa de le reporter près de la mère alors évanouie, et il la montra par un geste ironique, pour effrayer le comte de l’état dans lequel leur débat l’avait mise. La comtesse avait tout entendu, car il n’est pas rare de voir dans les grandes crises de la vie les organes humains contractant une délicatesse inouïe ; cependant les cris de son enfant posé sur le lit la rendirent comme par magie à la vie ; elle crut entendre la voix de deux anges quand, à la faveur des vagissements du nouveau-né, le rebouteur lui dit à voix basse, en se penchant à son oreille : — Ayez-en bien soin, il vivra cent ans. Beauvouloir s’y connaît.

Un soupir céleste, un mystérieux serrement de main furent la récompense du rebouteur qui cherchait à s’assurer, avant de livrer aux embrassements de la mère impatiente cette frêle créature dont la peau portait encore l’empreinte des doigts du comte, si la caresse paternelle n’avait rien dérangé dans sa chétive organisation. Le mouvement de folie par lequel la mère cacha son fils auprès d’elle et le regard menaçant qu’elle jeta sur le comte par les deux trous du masque firent frissonner Beauvouloir.

— Elle mourrait si elle perdait trop promptement son fils, dit-il au comte.

Pendant cette dernière partie de la scène, le sire d’Hérouville semblait n’avoir rien vu, ni entendu. Immobile et comme absorbé dans une profonde méditation, il avait recommencé à battre du tambour avec ses doigts sur les vitraux ; mais, après la dernière phrase que lui dit le rebouteur, il se retourna vers lui par un mouvement d’une violence frénétique, et tira sa dague.

— Misérable manant ! s’écria-t-il, en lui donnant le sobriquet par lequel les Royalistes outrageaient les Ligueurs. Impudent coquin ! La science, qui te vaut l’honneur d’être le complice des gentilshommes pressés d’ouvrir ou de fermer des successions, me retient à peine de priver à jamais la Normandie de son sorcier. Au grand contentement de Beauvouloir, le comte repoussa violemment sa dague dans le fourreau. — Ne saurais-tu, dit le sire d’Hérouville en continuant, te trouver une fois en ta vie dans l’honorable compagnie d’un seigneur et de sa dame, sans les soupçonner de ces méchants calculs que tu laisses faire à la canaille, sans songer qu’elle n’y est pas autorisée comme les gentilshommes par des motifs plausibles ? Puis-je avoir, dans cette occurrence, des raisons d’État pour agir comme tu le supposes ? Tuer mon fils ! l’enlever à sa mère ! Où as-tu pris ces billevesées ? Suis-je fou ? Pourquoi nous effraies-tu sur les jours de ce vigoureux enfant ? Bélître, comprends donc que je me suis défié de ta pauvre vanité. Si tu avais su le nom de la dame que tu as accouchée, tu te serais vanté de l’avoir vue ! Pâque-Dieu ! Tu aurais peut-être tué, par trop de précaution, la mère ou l’enfant. Mais, songes-y bien, ta misérable vie me répond et de ta discrétion et de leur bonne santé !

Le rebouteur fut stupéfait du changement subit qui s’opérait dans les intentions du comte. Cet accès de tendresse pour l’avorton l’effrayait encore plus que l’impatiente cruauté et la morne indifférence d’abord manifestées par le seigneur. L’accent du comte en prononçant sa dernière phrase décelait une combinaison plus savante pour arriver à l’accomplissement d’un dessein immuable. Maître Beauvouloir s’expliqua ce dénoûment imprévu par la double promesse qu’il avait faite à la mère et au père : — J’y suis ! se dit-il. Ce bon seigneur ne veut pas se rendre odieux à sa femme, et s’en remettra sur la providence de l’apothicaire. Il faut alors que je tâche de prévenir la dame de veiller sur son noble marmot.

Au moment où il se dirigeait vers le lit, le comte, qui s’était approché d’une armoire, l’arrêta par une impérative interjection. Au geste que fit le seigneur en lui tendant une bourse, Beauvouloir se mit en devoir de recueillir, non sans une joie inquiète, l’or qui brillait à travers un réseau de soie rouge, et qui lui fut dédaigneusement jeté.

— Si tu m’as fait raisonner comme un vilain, je ne me crois pas dispensé de te payer en seigneur. Je ne te demande pas la discrétion ! L’homme que voici, dit le comte en montrant Bertrand, a dû t’expliquer que partout où il se rencontre des chênes et des rivières, mes diamants et mes colliers savent trouver les manants qui parlent de moi.

En achevant ces paroles de clémence, le géant s’avança lentement vers le rebouteur interdit, lui approcha bruyamment un siége, et parut l’inviter à s’asseoir comme lui, près de l’accouchée.

— Eh ! bien, ma mignonne, nous avons enfin un fils, reprit-il. C’est bien de la joie pour nous. Souffrez-vous beaucoup ?

— Non, dit en murmurant la comtesse.

L’étonnement de la mère et sa gêne, les tardives démonstrations de la joie factice du père convainquirent maître Beauvouloir qu’un incident grave échappait à sa pénétration habituelle ; il persista dans ses soupçons, et appuya sa main sur celle de la jeune femme, moins pour s’assurer de son état, que pour lui donner quelques avis.

— La peau est bonne, dit-il. Nul accident fâcheux n’est à craindre pour madame. La fièvre de lait viendra sans doute, ne vous en épouvantez pas, ce ne sera rien.

Là, le rusé rebouteur s’arrêta, serra la main de la comtesse pour la rendre attentive.

— Si vous ne voulez pas avoir d’inquiétude sur votre enfant, madame, reprit-il, vous ne devez pas le quitter. Laissez-le longtemps boire le lait que ses petites lèvres cherchent déjà ; nourrissez-le vous-même, et gardez-vous bien des drogues de l’apothicaire. Le sein est le remède à toutes les maladies des enfants. J’ai beaucoup observé d’accouchements à sept mois, mais j’ai rarement vu de délivrance aussi peu douloureuse que la vôtre. Ce n’est pas étonnant, l’enfant est si maigre ! Il tiendrait dans un sabot ! Je suis sûr qu’il ne pèse pas quinze onces. Du lait ! du lait ! S’il reste toujours sur votre sein, vous le sauverez.

Ces dernières paroles furent accompagnées d’un nouveau mouvement de doigts. Malgré les deux jets de flamme que dardaient les yeux du comte par les trous de son masque, Beauvouloir débita ses périodes avec le sérieux imperturbable d’un homme qui voulait gagner son argent.

— Oh ! oh ! rebouteur, tu oublies ton vieux feutre noir, lui dit Bertrand au moment où l’opérateur sortait avec lui de la chambre.

Les motifs de la clémence du comte envers son fils étaient puisés dans un et coetera de notaire. Au moment où Beauvouloir lui arrêta les mains, l’Avarice et la Coutume de Normandie s’étaient dressées devant lui. Par un signe, ces deux puissances lui engourdirent les doigts et imposèrent silence à ses passions haineuses. L’une lui cria : — « Les biens de ta femme ne peuvent appartenir à la maison d’Hérouville que si un enfant mâle les y transporte ! » L’autre lui montra la comtesse mourant et les biens réclamés par la branche collatérale des Saint-Savin. Toutes deux lui conseillèrent de laisser à la nature le soin d’emporter l’avorton, et d’attendre la naissance d’un second fils qui fût sain et vigoureux, pour pouvoir se moquer de la vie de sa femme et de son premier-né. Il ne vit plus un enfant, il vit des domaines, et sa tendresse devint subitement aussi forte que son ambition. Dans son désir de satisfaire à la Coutume, il souhaita que ce fils mort-né eût les apparences d’une robuste constitution. La mère, qui connaissait bien le caractère du comte, fut encore plus surprise que ne l’était le rebouteur, et conserva des craintes instinctives qu’elle manifestait parfois avec hardiesse, car en un instant le courage des mères avait doublé sa force.

Pendant quelques jours, le comte resta très-assidûment auprès de sa femme, et lui prodigua des soins auxquels l’intérêt imprimait une sorte de tendresse. La comtesse devina promptement qu’elle seule était l’objet de toutes ces attentions. La haine du père pour son fils se montrait dans les moindres détails ; il s’abstenait toujours de le voir ou de le toucher ; il se levait brusquement et allait donner des ordres au moment où les cris se faisaient entendre ; enfin, il semblait ne lui pardonner de vivre que dans l’espoir de le voir mourir. Cette dissimulation coûtait encore trop au comte. Le jour où il s’aperçut que l’œil intelligent de la mère pressentait sans le comprendre le danger qui menaçait son fils, il annonça son départ pour le lendemain de la messe des relevailles, en prenant le prétexte d’amener toutes ses forces au secours du roi.

Telles furent les circonstances qui accompagnèrent et précédèrent la naissance d’Etienne d’Hérouville. Pour désirer incessamment la mort de ce fils désavoué, le comte n’aurait pas eu le puissant motif de l’avoir déjà voulue ; il aurait même fait taire cette triste disposition que l’homme se sent à persécuter l’être auquel il a déjà nui ; il ne se serait pas trouvé dans l’obligation, cruelle pour lui, de feindre de l’amour pour un odieux avorton qu’il croyait fils de Chaverny, le pauvre Etienne n’en aurait pas moins été l’objet de son aversion. Le malheur d’une constitution rachitique et maladive, aggravé peut-être par sa caresse, était à ses yeux une offense toujours flagrante pour son amour-propre de père. S’il avait en exécration les beaux hommes, il ne détestait pas moins les gens débiles chez lesquels la force de l’intelligence remplaçait la force du corps. Pour lui plaire, il fallait être laid de figure, grand, robuste et ignorant. Etienne, que sa faiblesse vouait en quelque sorte aux occupations sédentaires de la science, devait donc trouver dans son père un ennemi sans générosité. Sa lutte avec ce colosse commençait dès le berceau ; et pour tout secours contre un si dangereux antagoniste, il n’avait que le cœur de sa mère, dont l’amour s’accroissait, par une loi touchante de la nature, de tous les périls qui le menaçaient.

Ensevelie tout à coup dans une profonde solitude par le brusque départ du comte, Jeanne de Saint-Savin dut à son enfant les seuls semblants de bonheur qui pouvaient consoler sa vie. Ce fils, dont la naissance lui était reprochée à cause de Chaverny, la comtesse l’aima comme les femmes aiment l’enfant d’un illicite amour, obligée de le nourrir, elle n’en éprouva nulle fatigue. Elle ne voulut être aidée en aucune façon par ses femmes, elle vêtait et dévêtait son enfant en ressentant de nouveaux plaisirs à chaque petit soin qu’il exigeait. Ces travaux incessants, cette attention de toutes les heures, l’exactitude avec laquelle elle devait s’éveiller la nuit pour allaiter son enfant, furent des félicités sans bornes. Le bonheur rayonnait sur son visage quand elle obéissait aux besoins de ce petit être. Comme Etienne était venu prématurément, plusieurs vêtements manquaient, elle désira les faire elle-même, et les fit, avec quelle perfection, vous le savez, vous qui, dans l’ombre et le silence, mères soupçonnées, avez travaillé pour des enfants adorés ! A chaque aiguillée de fil, c’était une souvenance, un désir, des souhaits, mille choses qui se brodaient sur l’étoffe comme les jolis dessins qu’elle y fixait. Toutes ces folies furent redites au comte d’Hérouville et grossirent l’orage déjà formé. Les jours n’avaient plus assez d’heures pour les occupations multipliées et les minutieuses précautions de la nourrice ; ils s’enfuyaient chargés de contentements secrets.

Les avis du rebouteur étaient toujours écrits devant la comtesse ; aussi craignait-elle pour son enfant, et les services de ses femmes, et la main de ses gens ; elle aurait voulu pouvoir ne pas dormir afin d’être sûre que personne n’approcherait d’Etienne pendant son sommeil ; elle le couchait près d’elle. Enfin elle assit la Défiance à ce berceau. Pendant l’absence du comte, elle osa faire venir le chirurgien de qui elle avait bien retenu le nom. Pour elle, Beauvouloir était un être envers lequel elle avait une immense dette de reconnaissance à payer ; mais elle désirait surtout le questionner sur mille choses relatives à son fils. Si l’on devait empoisonner Etienne, comment pouvait-elle déjouer les tentatives, comment gouverner sa frêle santé ? fallait-il l’allaiter longtemps ? Si elle mourait, Beauvouloir se chargerait-il de veiller sur la santé du pauvre enfant ?

Aux questions de la comtesse, Beauvouloir attendri lui répondit qu’il redoutait autant qu’elle le poison pour Etienne ; mais sur ce point, la comtesse n’avait rien à craindre tant qu’elle le nourrirait de son lait ; puis pour l’avenir, il lui recommanda de toujours goûter à la nourriture d’Etienne. — Si madame la comtesse, ajouta le rebouteur, sent quoi que ce soit d’étrange sur la langue, une saveur piquante, amère, forte, salée, tout ce qui étonne le goût enfin, rejetez l’aliment. Que les vêtements de l’enfant soient lavés devant vous, et gardez la clef du bahut où ils seront. Enfin, quoi qu’il lui arrive, mandez-moi, je viendrai.

Les enseignements du rebouteur se gravèrent dans le cœur de Jeanne, qui le pria de compter sur elle comme sur une personne dont il pouvait disposer ; Beauvouloir lui dit alors qu’elle tenait entre ses mains tout son bonheur.

Il raconta succinctement à la comtesse comment le seigneur d’Hérouville, faute de belles et de nobles amies qui voulussent de lui à la cour, avait aimé dans sa jeunesse une courtisane surnommée la Belle Romaine, et qui précédemment appartenait au cardinal de Lorraine. Bientôt abandonnée, la Belle Romaine était venue à Rouen pour solliciter de plus près le comte en faveur d’une fille de laquelle il ne voulait point entendre parler, en alléguant sa beauté pour ne la point reconnaître. A la mort de cette femme qui périt misérable, la pauvre enfant, nommée Gertrude, encore plus belle que sa mère, avait été recueillie par les Dames du couvent des Clarisses, dont la supérieure était mademoiselle de Saint-Savin, tante de la comtesse. Ayant été appelé pour soigner Gertrude, il s’était épris d’elle à en perdre la tête. Si madame la comtesse, dit Beauvouloir, voulait entremettre cette affaire, elle s’acquitterait non-seulement de ce qu’elle croyait lui devoir, mais encore il s’estimerait être son redevable. Ainsi sa venue au château, fort dangereuse aux yeux du comte, serait justifiée ; puis tôt ou tard, le comte s’intéresserait à une si belle enfant, et pourrait peut-être un jour la protéger indirectement en le faisant son médecin.

La comtesse, cette femme si compatissante aux vraies amours, promit de servir celles du pauvre médecin. Elle poursuivit si chaudement cette affaire, que, lors de son second accouchement, elle obtint, pour la grâce qu’à cette époque les femmes étaient autorisées à demander à leurs maris en accouchant, une dot pour Gertrude, la belle bâtarde, qui, vers ce temps, au lieu d’être religieuse, épousa Beauvouloir. Cette dot et les économies du rebouteur le mirent à même d’acheter Forcalier, un joli domaine voisin du château d’Hérouville, et que vendaient alors des héritiers. Rassurée ainsi par le bon rebouteur, la comtesse sentit sa vie à jamais remplie par des joies inconnues aux autres mères. Certes, toutes les femmes sont belles quand elles suspendent leurs enfants à leur sein en veillant à ce qu’ils y apaisent leurs cris et leurs commencements de douleur ; mais il était difficile de voir, même dans les tableaux italiens, une scène plus attendrissante que celle offerte par la comtesse, lorsqu’elle sentait Etienne se gorgeant de son lait, et son sang devenir ainsi la vie de ce pauvre être menacé. Son visage étincelait d’amour, elle contemplait ce cher petit être, en craignant toujours de lui voir un trait de Chaverny à qui elle avait trop songé. Ces pensées, mêlées sur son front à l’expression de son plaisir, le regard par lequel elle couvait son fils, son désir de lui communiquer la force qu’elle se sentait au coeur, ses brillantes espérances, la gentillesse de ses gestes, tout formait un tableau qui subjugua les femmes qui l’entouraient : la comtesse vainquit l’espionnage.

Bientôt ces deux êtres faibles s’unirent par une même pensée, et se comprirent avant que le langage ne pût leur servir à s’entendre. Au moment où Etienne exerça ses yeux avec la stupide avidité naturelle aux enfants, ses regards rencontrèrent les sombres lambris de la chambre d’honneur. Lorsque sa jeune oreille s’efforça de percevoir les sons et de reconnaître leurs différences, il entendit le bruissement monotone des eaux de la mer qui venait se briser sur les rochers par un mouvement aussi régulier que celui d’un balancier d’horloge. Ainsi les lieux, les sons, les choses, tout ce qui frappe les sens, prépare l’entendement et forme le caractère, le rendit enclin à la mélancolie. Sa mère ne devait-elle pas vivre et mourir au milieu des nuages de la mélancolie. Dès sa naissance, il put croire que la comtesse était la seule créature qui existât sur la terre, voir le monde comme un désert, et s’habituer à ce sentiment de retour sur nous-mêmes qui nous porte à vivre seuls, à chercher en nous-mêmes le bonheur, en développant les immenses ressources de la pensée. La comtesse n’était-elle pas condamnée à demeurer seule dans la vie, et à trouver tout dans son fils, persécuté comme le fut son amour à elle. Semblable à tous les enfants en proie à la souffrance, Etienne gardait presque toujours l’attitude passive qui, douce ressemblance, était celle de sa mère. La délicatesse de ses organes fut si grande, qu’un bruit trop soudain ou que la compagnie d’une personne tumultueuse lui donnait une sorte de fièvre. Vous eussiez dit d’un de ces petits insectes pour lesquels Dieu semble modérer la violence du vent et la chaleur du soleil ; comme eux incapable de lutter contre le moindre obstacle, il cédait comme eux, sans résistance ni plainte, à tout ce qui paraissait agressif. Cette patience angélique inspirait à la comtesse un sentiment profond qui ôtait toute fatigue aux soins minutieux réclamés par une santé si chancelante.

Elle remercia Dieu, qui plaçait Etienne, comme une foule de créatures, au sein de la sphère de paix et de silence, la seule où il pût s’élever heureusement. Souvent les mains maternelles, pour lui si douces et si fortes à la fois, le transportaient dans la haute région des fenêtres ogives. De là, ses yeux, bleus comme ceux de sa mère, semblaient étudier les magnificences de l’Océan. Tous deux restaient alors des heures entières à contempler l’infini de cette vaste nappe, tour à tour sombre et brillante, muette et sonore. Ces longues méditations étaient pour Etienne un secret apprentissage de la douleur. Presque toujours alors les yeux de sa mère se mouillaient de larmes, et pendant ces pénibles songes de l’âme, les jeunes traits d’Etienne ressemblaient à un léger réseau tiré par un poids trop lourd. Bientôt sa précoce intelligence du malheur lui révéla le pouvoir que ses jeux exerçaient sur la comtesse ; il essaya de la divertir par les mêmes caresses dont elle se servait pour endormir ses souffrances. Jamais ses petites mains lutines, ses petits mots bégayés, ses rires intelligents, ne manquaient de dissiper les rêveries de sa mère. Etait-il fatigué, sa délicatesse instinctive l’empêchait de se plaindre.

— Pauvre chère sensitive, s’écria la comtesse en le voyant endormi de lassitude après une folâtrerie qui venait de faire enfuir un de ses plus douloureux souvenirs, où pourras-tu vivre ? Qui te comprendra jamais, toi dont l’âme tendre sera blessée par un regard trop sévère ? toi qui, semblable à ta triste mère, estimeras un doux sourire chose plus précieuse que tous les biens de la terre ? Ange aimé de ta mère, qui t’aimera dans le monde ? Qui devinera les trésors cachés sous ta frêle enveloppe ? Personne. Comme moi, tu seras seul sur terre. Dieu te garde de concevoir, comme moi, un amour favorisé par Dieu, traversé par les hommes !

Elle soupira, elle pleura. La gracieuse pose de son fils qui dormait sur ses genoux la fit sourire avec mélancolie : elle le regarda longtemps en savourant un de ces plaisirs qui sont un secret entre les mères et Dieu. Après avoir reconnu combien sa voix, unie aux accents de la mandoline, plaisait à son fils, elle lui chantait les romances si gracieuses de cette époque, et elle croyait voir sur ses petites lèvres barbouillées de son lait le sourire par lequel Georges de Chaverny la remerciait jadis quand elle quittait son rebec. Elle se reprochait ces retours sur le passé, mais elle y revenait toujours. L’enfant, complice de ces rêves, souriait précisément aux airs qu’aimait Chaverny.

A dix-huit mois, la faiblesse d’Etienne n’avait pas encore permis à la comtesse de le promener au dehors ; mais les légères couleurs qui nuançaient le blanc mat de sa peau, comme si le plus pâle des pétales d’un églantier y eût été apporté par le vent, attestaient déjà la vie et la santé. Au moment où elle commençait à croire aux prédictions du rebouteur, et s’applaudissait d’avoir pu, en l’absence du comte, entourer son fils des précautions les plus sévères, afin de le préserver de tout danger, les lettres écrites par le secrétaire de son mari lui en annoncèrent le prochain retour. Un matin, la comtesse, livrée à la folle joie qui s’empare de toutes les mères quand elles voient pour la première fois marcher leur premier enfant, jouait avec Etienne à ces jeux aussi indescriptibles que peut l’être le charme des souvenirs ; tout à coup elle entendit craquer les planchers sous un pas pesant. A peine s’était-elle levée, par un mouvement de surprise involontaire, qu’elle se trouva devant le comte. Elle jeta un cri, mais elle essaya de réparer ce tort involontaire en s’avançant vers le comte et lui tendant son front avec soumission pour y recevoir un baiser.

— Pourquoi ne pas me prévenir de votre arrivée ? dit-elle.

— La réception, répondit le comte en l’interrompant, eût été plus cordiale, mais moins franche.

Il avisa l’enfant, l’état de santé dans lequel il le revoyait lui arracha d’abord un geste de surprise empreint de fureur ; mais il réprima soudain sa colère, et se mit à sourire.

— Je vous apporte de bonnes nouvelles, reprit-il. J’ai le gouvernement de Champagne, et la promesse du roi d’être fait duc et pair. Puis, nous avons hérité d’un parent ; ce maudit huguenot de Chaverny est mort.

La comtesse pâlit et tomba sur un fauteuil. Elle devinait le secret de la sinistre joie répandue sur la figure de son mari, et que la vue d’Etienne semblait accroître. — Monsieur, dit-elle d’une voix émue, vous n’ignorez pas que j’ai longtemps aimé mon cousin de Chaverny. Vous répondrez à Dieu de la douleur que vous me causez.

A ces mots, le regard du comte étincela ; ses lèvres tremblèrent sans qu’il pût proférer une parole, tant il était ému par la rage ; il jeta sa dague sur une table avec une telle violence que le fer résonna comme un coup de tonnerre.

— Ecoutez-moi, cria-t-il de sa grande voix, et souvenez-vous de mes paroles : je veux ne jamais entendre ni voir le petit monstre que vous tenez dans vos bras, car il est votre enfant et non le mien ; a-t-il un seul de mes traits ? tête-Dieu pleine de reliques ! cachez-le bien, ou sinon…

— Juste ciel ! cria la comtesse, protégez-nous.

— Silence ! répondit le colosse. Si vous ne voulez pas que je le heurte, faites en sorte que je ne le trouve jamais sur mon passage.

— Mais alors, reprit la comtesse, qui se sentit le courage de lutter contre son tyran, jurez-moi de ne point attenter à ses jours, si vous ne le rencontrez plus. Puis-je compter sur votre parole de gentilhomme ?

— Que veut dire ceci ? reprit le comte.

— Eh ! bien, tuez-nous donc aujourd’hui tous deux ! s’écria-t-elle en se jetant à genoux et serrant son enfant dans ses bras.

— Levez-vous, madame ! Je vous engage ma foi de gentilhomme de ne rien entreprendre sur la vie de ce maudit embryon, pourvu qu’il demeure sur les rochers qui bordent la mer au-dessous du château ; je lui donne la maison du pêcheur pour habitation et la grève pour domaine ; mais malheur à lui, si je le retrouve jamais au delà de ces limites !

La comtesse se mit à pleurer amèrement.

— Voyez-le donc, dit-elle. C’est votre fils.

— Madame !

A ce mot, la mère épouvantée emporta son enfant dont le cœur palpitait comme celui d’une fauvette surprise dans son nid par un pâtre. Soit que l’innocence ait un charme auquel les hommes les plus endurcis ne sauraient se soustraire, soit que le comte se reprochât sa violence et craignit de plonger dans un trop grand désespoir une créature nécessaire à ses plaisirs autant qu’à ses desseins, sa voix s’était faite aussi douce qu’elle pouvait l’être, quand sa femme revint. — Jeanne, ma mignonne, lui dit-il, ne soyez pas rancunière, et donnez-moi la main. On ne sait comment se comporter avec vous autres femmes. Je vous apporte de nouveaux honneurs, de nouvelles richesses, tête-dieu ! vous me recevez comme un maheustre qui tombe en un parti de manants ! Mon gouvernement va m’obliger à de longues absences, jusqu’à ce que je l’aie échangé contre celui de Normandie ; au moins, ma mignonne, faites-moi bon visage pendant mon séjour ici.

La comtesse comprit le sens de ces paroles dont la feinte douceur ne pouvait plus la tromper.

— Je connais mes devoirs, répondit-elle avec un accent de mélancolie que son mari prit pour de la tendresse.

Cette timide créature avait trop de pureté, trop de grandeur pour essayer, comme certaines femmes adroites, de gouverner le comte en mettant du calcul dans sa conduite, espèce de prostitution par laquelle les belles âmes se trouvent salies. Elle s’éloigna silencieuse pour aller consoler son désespoir en promenant Etienne.

— Tête-dieu pleine de reliques ! je ne serai donc jamais aimé, s’écria le comte en surprenant une larme dans les yeux de sa femme au moment où elle sortit.

Incessamment menacée, la maternité devint chez la comtesse une passion qui prit la violence que les femmes portent dans leurs sentiments coupables. Par une espèce de sortilége dont le secret gît dans le cœur de toutes les mères, et qui eut encore plus de force entre la comtesse et son fils, elle réussit à lui faire comprendre le péril qui le menaçait sans cesse, et lui apprit à redouter l’approche de son père. La scène terrible de laquelle Etienne avait été témoin se grava dans sa mémoire, de manière à produire en lui comme une maladie. Il finit par pressentir la présence du comte avec tant de certitude, que, si l’un de ces sourires dont les signes imperceptibles éclatent aux yeux d’une mère, animait sa figure au moment où ses organes imparfaits, déjà façonnés par la crainte, lui annonçaient la marche lointaine de son père, ses traits se contractaient, et l’oreille de la mère n’était pas plus alerte que l’instinct du fils. Avec l’âge, cette faculté créée par la terreur grandit si bien, que, semblable aux Sauvages de l’Amérique, Etienne distinguait le pas de son père, savait écouter sa voix à des distances éloignées, et prédisait sa venue. Voir le sentiment de terreur que son mari lui inspirait, partagé si tôt par son enfant, le rendit encore plus précieux à la comtesse ; et leur union se fortifia si bien, que, comme deux fleurs attachées au même rameau, ils se courbaient sous le même vent, se relevaient par la même espérance. Ce fut une même vie.

Au départ du comte, Jeanne commençait une seconde grossesse. Elle accoucha cette fois au terme voulu par les préjugés, et mit au monde, non sans des douleurs inouïes, un gros garçon qui, quelques mois après, offrit une si parfaite ressemblance avec son père que la haine du comte pour l’aîné s’en accrut encore. Afin de sauver son enfant chéri, la comtesse consentit à tous les projets que son mari forma pour le bonheur et la fortune de son second fils. Etienne, promis au cardinalat, dut devenir prêtre pour laisser à Maximilien les biens et les titres de la maison d’Hérouville. A ce prix, la pauvre mère assura le repos de l’enfant maudit.

Jamais deux frères ne furent plus dissemblables qu’Etienne et Maximilien. Le cadet eut en naissant le goût du bruit, des exercices violents et de la guerre ; aussi le comte conçut-il pour lui autant d’amour que sa femme en avait pour Etienne. Par une sorte de pacte naturel et tacite, chacun des époux se chargea de son enfant de prédilection. Le duc, car vers ce temps Henri IV récompensa les éminents services du seigneur d’Hérouville, le duc ne voulut pas, dit-il, fatiguer sa femme, et donna pour nourrice à Maximilien une bonne grosse Bayeusaine choisie par Beauvouloir. A la grande joie de Jeanne de Saint-Savin, il se défia de l’esprit autant que du lait de la mère, et prit la résolution de façonner son enfant à son goût. Il éleva Maximilien dans une sainte horreur des livres et des lettres ; il lui inculqua les connaissances mécaniques de l’art militaire, il le fit de bonne heure monter à cheval, tirer l’arquebuse et jouer de la dague. Quand son fils devint grand, il le mena chasser pour qu’il contractât cette sauvagerie de langage, cette rudesse de manières, cette force de corps, cette virilité dans le regard et dans la voix qui rendaient à ses yeux un homme accompli. Le petit gentilhomme fut à douze ans un lionceau fort mal léché, redoutable à tous au moins autant que le père, ayant la permission de tout tyranniser dans les environs et tyrannisant tout.

Etienne habita la maison située au bord de l’Océan que lui avait donnée son père, et que la duchesse fit disposer de manière à ce qu’il y trouvât quelques-unes des jouissances auxquelles il avait droit. La duchesse y allait passer la plus grande partie de la journée. La mère et l’enfant parcouraient ensemble les rochers et les grèves ; elle indiquait à Etienne les limites de son petit domaine de sable, de coquilles, de mousse et de cailloux ; la terreur profonde qui la saisissait en lui voyant quitter l’enceinte concédée, lui fit comprendre que la mort l’attendait au delà. Etienne trembla pour sa mère avant de trembler pour lui-même ; puis bientôt chez lui, le nom même du duc d’Hérouville excita un trouble qui le dépouillait de son énergie, et le soumettait à l’atonie qui fait tomber une jeune fille à genoux devant un tigre. S’il apercevait de loin ce géant sinistre, ou s’il en entendait la voix, l’impression douloureuse qu’il avait ressentie jadis au moment où il fut maudit lui glaçait le coeur. Aussi, comme un Lapon qui meurt au delà de ses neiges, se fit-il une délicieuse patrie de sa cabane et de ses rochers ; s’il en dépassait la frontière, il éprouvait un malaise indéfinissable. En prévoyant que son pauvre enfant ne pourrait trouver de bonheur que dans une humble sphère silencieuse, la duchesse regretta moins d’abord la destinée qu’on lui avait imposée ; elle s’autorisa de cette vocation forcée pour lui préparer une belle vie en remplissant sa solitude par les nobles occupations de la science, et fit venir au château Pierre de Sebonde pour servir de précepteur au futur cardinal d’Hérouville. Malgré la tonsure destinée à son fils, Jeanne de Saint-Savin ne voulut pas que cette éducation sentît la prêtrise, et la sécularisa par son intervention. Beauvouloir fut chargé d’initier Etienne aux mystères des sciences naturelles. La duchesse, qui surveillait elle-même les études afin de les mesurer à la force de son enfant, le récréait en lui apprenant l’italien et lui dévoilait insensiblement les richesses poétiques de cette langue. Pendant que le duc conduisait Maximilien devant les sangliers au risque de le voir se blesser, Jeanne s’engageait avec Etienne dans la voie lactée des sonnets de Pétrarque ou dans le gigantesque labyrinthe de la Divine Comédie. Pour dédommager Etienne de ses infirmités, la nature l’avait doué d’une voix si mélodieuse, qu’il était difficile de résister au plaisir de l’entendre ; sa mère lui enseigna la musique. Des chants tendres et mélancoliques, soutenus par les accents d’une mandoline, étaient une récréation favorite que promettait la mère en récompense de quelque travail demandé par l’abbé de Sebonde. Etienne écoutait sa mère avec une admiration passionnée qu’elle n’avait jamais vue que dans les yeux de Chaverny. La première fois que la pauvre femme retrouva ses souvenirs de jeune fille dans le long regard de son enfant, elle le couvrit de baisers insensés. Elle rougit quand Etienne lui demanda pourquoi elle paraissait l’aimer mieux en ce moment ; puis elle lui répondit qu’à chaque heure elle l’aimait davantage. Bientôt elle retrouva, dans les soins que voulaient l’éducation de l’âme et la culture de l’esprit, les mêmes plaisirs qu’elle avait goûtés en nourrissant, en élevant le corps de son enfant. Quoique les mères ne grandissent pas toujours avec leurs fils, la duchesse était une de celles qui portent dans la maternité les humbles adorations de l’amour ; elle pouvait caresser et juger ; elle mettait son amour-propre à rendre Etienne supérieur à elle en toute chose et non à le régenter ; peut-être se savait-elle si grande par son inépuisable affection, qu’elle ne redoutait aucun amoindrissement. C’est les cœurs sans tendresse qui aiment la domination, mais les sentiments vrais chérissent l’abnégation, cette vertu de la Force. Lorsqu’Etienne ne comprenait pas tout d’abord quelque démonstration, un texte ou un théorème, la pauvre mère, qui assistait aux leçons, semblait vouloir lui infuser la connaissance des choses, comme naguère, au moindre cri, elle lui versait des flots de lait. Mais aussi de quel éclat la joie n’empourprait-elle pas le regard de la duchesse, alors qu’Etienne saisissait le sens des choses et se l’appropriait ? Elle montrait, comme disait Pierre de Sebonde, que la mère est un être double dont les sensations embrassent toujours deux existences.

La duchesse augmentait ainsi le sentiment naturel qui lie un fils à sa mère, par les tendresses d’un amour ressuscité. La délicatesse d’Etienne lui fit continuer pendant plusieurs années les soins donnés à l’enfance, elle venait l’habiller, elle le couchait ; elle seule peignait, lissait, bouclait et parfumait la chevelure de son fils. Cette toilette était une caresse continuelle ; elle donnait à cette tête chérie autant de baisers qu’elle y passait de fois le peigne d’une main légère. De même que les femmes aiment à se faire presque mères pour leurs amants en leur rendant quelques soins domestiques, de même la mère se faisait de son fils un simulacre d’amant ; elle lui trouvait une vague ressemblance avec le cousin aimé par delà le tombeau. Etienne était comme le fantôme de Georges, entrevu dans le lointain d’un miroir magique ; elle se disait qu’il était plus gentilhomme qu’ecclésiastique.

— Si quelque femme aussi aimante que moi voulait lui infuser la vie de l’amour, il pourrait être bien heureux ! pensait-elle souvent.

Mais les terribles intérêts qui exigeaient la tonsure sur la tête d’Etienne lui revenaient en mémoire, et elle baisait les cheveux que les ciseaux de l’Eglise devaient retrancher, en y laissant des larmes. Malgré l’injuste convention faite avec le duc, elle ne voyait Etienne ni prêtre ni cardinal dans ces trouées que son œil de mère faisait à travers les épaisses ténèbres de l’avenir. Le profond oubli du père lui permit de ne pas engager son pauvre enfant dans les Ordres.

— Il sera toujours bien temps ! se disait-elle.

Puis, sans s’avouer une pensée enfouie dans son coeur, elle formait Etienne aux belles manières des courtisans, elle le voulait doux et gentil comme était Georges de Chaverny. Réduite à quelque mince épargne par l’ambition du duc, qui gouvernait lui-même les biens de sa maison en employant tous les revenus à son agrandissement ou à son train, elle avait adopté pour elle la mise la plus simple, et ne dépensait rien afin de pouvoir donner à son fils des manteaux de velours, des bottes en entonnoir garnies de dentelles, des pourpoints en fines étoffes tailladées. Ses privations personnelles lui faisaient éprouver les mêmes joies que causent les dévouements qu’on se plaît tant à cacher aux personnes aimées. Elle se faisait des fêtes secrètes en pensant, quand elle brodait un collet, au jour où le cou de son fils en serait orné. Elle seule avait soin des vêtements, du linge, des parfums, de la toilette d’Etienne, elle ne se parait que pour lui, car elle aimait à être trouvée belle par lui. Tant de sollicitudes accompagnées d’un sentiment qui pénétrait la chair de son fils et la vivifiait, eurent leur récompense. Un jour Beauvouloir, cet homme divin qui par ses leçons s’était rendu cher à l’enfant maudit et dont les services n’étaient pas d’ailleurs ignorés d’Etienne ; ce médecin de qui le regard inquiet faisait trembler la duchesse toutes les fois qu’il examinait cette frêle idole, déclara qu’Etienne pouvait vivre de longs jours si aucun sentiment violent ne venait agiter brusquement ce corps si délicat. Etienne avait alors seize ans.

A cet âge, la taille d’Etienne avait atteint cinq pieds, mesure qu’il ne devait plus dépasser ; mais Georges de Chaverny était de taille moyenne. Sa peau, transparente et satinée comme celle d’une petite fille, laissait voir le plus léger rameau de ses veines bleues. Sa blancheur était celle de la porcelaine. Ses yeux, d’un bleu clair empreints d’une douceur ineffable, imploraient la protection des hommes et des femmes ; les entraînantes suavités de la prière s’échappaient de son regard et séduisaient avant que les mélodies de sa voix n’achevassent le charme. La modestie la plus vraie se révélait dans tous ses traits. De longs cheveux châtains, lisses et tins, se partageaient en deux bandeaux sur son front et se bouclaient à leurs extrémités. Ses joues pâles et creuses, son front pur, marqué de quelques rides, exprimaient une souffrance native qui faisait mal à voir. Sa bouche, gracieuse et ornée de dents très-blanches, conservait cette espèce de sourire qui se fixe sur les lèvres des mourants. Ses mains blanches comme celles d’une femme, étaient remarquablement belles de forme. Semblable à une plante étiolée, ses longues méditations l’avaient habitué à pencher la tête, et cette attitude seyait à sa personne : c’était comme la dernière grâce qu’un grand artiste met à un portrait pour en faire ressortir toute la pensée. Vous eussiez cru voir une tête de jeune fille malade placée sur un corps d’homme débile et contrefait.

La studieuse poésie dont les riches méditations nous font parcourir en botaniste les vastes champs de la pensée, la féconde comparaison des idées humaines, l’exaltation que nous donne la parfaite intelligence des oeuvres du génie, étaient devenues les inépuisables et tranquilles félicités de sa vie rêveuse et solitaire. Les fleurs, créations ravissantes dont la destinée avait tant de ressemblance avec la sienne, eurent tout son amour. Heureuse de voir à son fils des passions innocentes qui le garantissaient du rude contact de la vie sociale auquel il n’aurait pas plus résisté que la plus jolie dorade de l’Océan n’eût soutenu sur la grève un regard du soleil, la comtesse avait encouragé les goûts d’Etienne, en lui apportant des romanceros espagnols, des motets italiens, des livres, des sonnets, des poésies. La bibliothèque du cardinal d’Hérouville était l’héritage d’Etienne, la lecture devait remplir sa vie. Chaque matin, l’enfant trouvait sa solitude peuplée de jolies plantes aux riches couleurs, aux suaves parfums. Ainsi, ses lectures, auxquelles sa frêle santé ne lui permettait pas de se livrer longtemps, et ses exercices au milieu des rochers, étaient interrompus par de naïves méditations qui le faisaient rester des heures entières assis devant ses riantes fleurs, ses douces compagnes, ou tapi dans le creux de quelque roche en présence d’une algue, d’une mousse, d’une herbe marine en en étudiant les mystères. Il cherchait une rime au sein des corolles odorantes, comme l’abeille y eût butiné son miel. Il admirait souvent sans but, et sans vouloir s’expliquer son plaisir, les filets délicats imprimés sur les pétales en couleurs foncées, la délicatesse des riches tuniques d’or ou d’azur, vertes ou violâtres, les découpures si profusément belles des calices ou des feuilles, leurs tissus mats ou veloutés qui se déchiraient, comme devait se déchirer son âme au moindre effort. Plus tard, penseur autant que poëte, il devait surprendre la raison de ces innombrables différences d’une même nature, en y découvrant l’indice de facultés précieuses ; car, de jour en jour, il fit des progrès dans l’interprétation du Verbe divin écrit sur toute chose de ce monde. Ces recherches obstinées et secrètes, faites dans le monde occulte, donnaient à sa vie l’apparente somnolence des génies méditatifs. Etienne demeurait pendant de longues journées couché sur le sable, heureux, poëte à son insu. L’irruption soudaine d’un insecte doré, les reflets du soleil dans l’Océan, les tremblements du vaste et limpide miroir des eaux, un coquillage, une araignée de mer, tout devenait événement et plaisir pour cette âme ingénue. Voir venir sa mère, entendre de loin le frôlement de sa robe, l’attendre, la baiser, lui parler, l’écouter, lui causaient des sensations si vives, que souvent un retard ou la plus légère crainte lui causaient une fièvre dévorante. Il n’y avait qu’une âme en lui, et pour que le corps faible et toujours débile ne fût pas détruit par les vives émotions de cette âme, il fallait à Etienne le silence, des caresses, la paix dans le paysage, et l’amour d’une femme. Pour le moment, sa mère lui prodiguait l’amour et les caresses ; les rochers étaient silencieux ; les fleurs, les livres charmaient sa solitude ; enfin, son petit royaume de sable et de coquilles, d’algues et de verdure, lui semblait un monde toujours frais et nouveau.

Etienne eut tous les bénéfices de cette vie physique si profondément innocente, et de cette vie morale si poétiquement étendue. Enfant par la forme, homme par l’esprit, il était également angélique sous les deux aspects. Par la volonté de sa mère, ses études avaient transporté ses émotions dans la région des idées. L’action de sa vie s’accomplit alors dans le monde moral, loin du monde social qui pouvait le tuer ou le faire souffrir. Il vécut par l’âme et par l’intelligence. Après avoir saisi les pensées humaines par la lecture, il s’éleva jusqu’aux pensées qui meuvent la matière, il sentit des pensées dans les airs, il en lut d’écrites au ciel. Enfin, il gravit de bonne heure la cime éthérée où se trouvait la nourriture délicate propre à son âme, nourriture enivrante, mais qui le prédestinait au malheur le jour où ces trésors accumulés se joindraient aux richesses qu’une passion met soudain au coeur. Si parfois Jeanne de Saint-Savin redoutait cet orage, elle se consolait bientôt par une pensée que lui inspirait la triste destinée de son fils ; car cette pauvre mère ne trouvait d’autre remède à un malheur qu’un malheur moindre ; aussi chacune de ses jouissances était-elle pleine d’amertume !

— Il sera cardinal, se disait-elle, il vivra par le sentiment des arts dont il se fera le protecteur. Il aimera l’art au lieu d’aimer une femme, et l’art ne le trahira jamais.

Les plaisirs de cette amoureuse maternité furent donc sans cesse altérés par de sombres pensées qui naissaient de la singulière situation où se trouvait Etienne au sein de sa famille. Les deux frères avaient déjà dépassé l’un et l’autre l’âge de l’adolescence sans se connaître, saur s’être vus, sans soupçonner leur existence rivale. La duchesse avait longtemps espéré pouvoir, pendant une absence de son mari, lier les deux frères par quelque scène solennelle où elle comptait les envelopper de son âme. Elle se flattait d’intéresser Maximilien à Etienne, en disant au cadet combien il devait de protection et d’amour à son aîné souffrant en retour des renoncements auxquels il avait été soumis, et auxquels il serait fidèle, quoique contraint. Cet espoir longtemps caressé s’était évanoui. Loin de vouloir amener une reconnaissance entre les deux frères, elle redoutait plus une rencontre entre Etienne et Maximilien qu’entre Etienne et son père. Maximilien, qui ne croyait qu’au mal, eût craint qu’un jour Etienne ne redemandât ses droits méconnus, et l’aurait jeté dans la mer en lui mettant une pierre au cou. Jamais fils n’eut moins de respect que lui pour sa mère. Aussitôt qu’il avait pu raisonner, il s’était aperçu du peu d’estime que le duc avait pour sa femme. Si le vieux gouverneur conservait quelques formes dans ses manières avec la duchesse, Maximilien, peu contenu par son père, causait mille chagrins à sa mère. Aussi Bertrand veillait-il incessamment à ce que jamais Maximilien ne vît Etienne, de qui la naissance d’ailleurs était soigneusement cachée. Tous les gens du château haïssaient cordialement le marquis de Saint-Sever, nom que portait Maximilien, et ceux qui savaient l’existence de l’aîné le regardaient comme un vengeur que Dieu tenait en réserve. L’avenir d’Etienne était donc douteux ; peut-être serait-il persécuté par son frère ! La pauvre duchesse n’avait point de parents auxquels elle pût confier la vie et les intérêts de son enfant chéri ; Etienne n’accuserait-il pas sa mère, quand, sous la pourpre romaine, il voudrait être père comme elle avait été mère ? Ces pensées, sa vie mélancolique et pleine de douleurs secrètes, étaient comme une longue maladie tempérée par un doux régime. Son cœur exigeait les ménagements les plus habiles, et ceux qui l’entouraient étaient cruellement inexperts en douceurs. Quel cœur de mère n’eût pas été meurtri sans cesse en voyant le fils aîné, l’homme de tête et de cœur en qui se révélait un beau génie, dépouillé de ses droits ; tandis que le cadet, homme de sac et de corde, sans aucun talent, même militaire, était chargé de porter la couronne ducale et de perpétuer la famille. La maison d’Hérouville reniait sa gloire. Incapable de maudire, la douce Jeanne de Saint-Savin ne savait que bénir et pleurer ; mais elle levait souvent les yeux au ciel, pour lui demander compte de cet arrêt bizarre. Ses yeux s’emplissaient de larmes quand elle pensait qu’à sa mort son fils serait tout à fait orphelin et resterait en butte aux brutalités d’un frère sans foi ni loi. Tant de sensations réprimées, un premier amour inoublié, tant de douleurs incomprises, car elle taisait ses plus vives souffrances à son enfant chéri, ses joies toujours troublées, ses chagrins incessants, avaient affaibli les principes de la vie et développé chez elle une maladie de langueur qui, loin d’être atténuée, prit chaque jour une force nouvelle. Enfin, un dernier coup activa la consomption de la duchesse, elle essaya d’éclairer le duc sur l’éducation de Maximilien et fut rebutée ; elle ne put porter aucun remède aux détestables semences qui germaient dans l’âme de cet enfant. Elle entra dans une période de dépérissement si visible, que cette maladie nécessita la promotion de Beauvouloir au poste de médecin de la maison d’Hérouville et du gouvernement de Normandie. L’ancien rebouteur vint demeurer au château. Dans ce temps, ces places appartenaient à des savants qui y trouvaient les loisirs nécessaires à l’accomplissement de leurs travaux et les honoraires indispensables à leur vie studieuse. Beauvouloir souhaitait depuis quelque temps cette position, car son savoir et sa fortune lui avaient valu de nombreux et d’acharnés ennemis. Malgré la protection d’une grande famille à laquelle il avait rendu service dans une affaire dont il était question, il avait été récemment impliqué dans un procès criminel, et l’intervention du gouverneur de Normandie, sollicitée par la duchesse, arrêta seule les poursuites. Le duc n’eut pas à se repentir de l’éclatante protection qu’il accordait à l’ancien rebouteur : Beauvouloir sauva le marquis de Saint-Sever d’une maladie si dangereuse, que tout autre médecin eût échoué dans cette cure. Mais la blessure de la duchesse datait de trop loin pour qu’on pût la guérir, surtout quand elle était incessamment ravivée au logis. Lorsque les souffrances firent entrevoir une fin prochaine à cet ange que tant de douleurs préparaient à de meilleures destinées, la mort eut un véhicule dans les sombres prévisions de l’avenir.

— Que deviendra mon pauvre enfant sans moi ! était une pensée que chaque heure ramenait comme un flot amer.

Enfin, lorsqu’elle dut demeurer au lit, la duchesse inclina promptement vers la tombe ; car alors elle fut privée de son fils, à qui son chevet était interdit par le pacte à l’observation duquel il devait la vie. La douleur de l’enfant fut égale à celle de la mère. Inspiré par le génie particulier aux sentiments comprimés, Etienne se créa le plus mystique des langages pour pouvoir s’entretenir avec sa mère. Il étudia les ressources de sa voix comme eût fait la plus habile des cantatrices, et venait chanter d’une voix mélancolique sous les fenêtres de sa mère, quand, par un signe, Beauvouloir lui disait qu’elle était seule. Jadis, au maillot, il avait consolé sa mère par d’intelligents sourires ; devenu poëte, il la caressait par les plus suaves mélodies.

— Ces chants me font vivre ! disait la duchesse à Beauvouloir en aspirant l’air animé par la voix d’Etienne.

Enfin arriva le moment où devait commencer un long deuil pour l’enfant maudit. Déjà plusieurs fois il avait trouvé de mystérieuses correspondances entre ses émotions et les mouvements de l’Océan. La divination des pensées de la matière dont l’avait doué sa science occulte, rendait ce phénomène plus éloquent pour lui que pour tout autre. Pendant la fatale soirée où il allait voir sa mère pour la dernière fois, l’Océan fut agité par des mouvements qui lui parurent extraordinaires. C’était un remuement d’eaux qui montrait la mer travaillée intestinement ; elle s’enflait par de grosses vagues qui venaient expirer avec des bruits lugubres et semblables aux hurlements des chiens en détresse. Etienne se surprit à se dire à lui-même : — Que me veut-elle ? elle tressaille et se plaint comme une créature vivante ! Ma mère m’a souvent raconté que l’Océan était en proie à d’horribles convulsions pendant la nuit où je suis né. Que va-t-il m’arriver ?

Cette pensée le fit rester debout à la fenêtre de sa chaumière, les yeux tantôt sur la croisée de la chambre de sa mère où tremblotait une lumière, tantôt sur l’Océan qui continuait à gémir. Tout à coup Beauvouloir frappa doucement, ouvrit, et montra sur sa figure assombrie le reflet d’un malheur.

— Monseigneur, dit-il, madame la duchesse est dans un si triste état qu’elle veut vous voir. Toutes les précautions sont prises pour qu’il ne vous advienne aucun mal au château ; mais il nous faut beaucoup de prudence, nous serons obligés de passer par la chambre de Monseigneur, là où vous êtes né.

Ces paroles firent venir des larmes aux yeux d’Etienne, qui s’écria : — L’Océan m’a parlé !

Il se laissa machinalement conduire vers la porte de la tour par où Bertrand était monté pendant la nuit où la duchesse avait accouché de l’enfant maudit. L’écuyer s’y trouvait une lanterne à la main. Etienne parvint à la grande bibliothèque du cardinal d’Hérouville où il fut obligé de rester avec Beauvouloir pendant que Bertrand allait ouvrir les portes et reconnaître si l’enfant maudit pouvait passer sans danger. Le duc ne s’éveilla pas. En s’avançant à pas légers, Etienne et Beauvouloir n’entendaient dans cet immense château que la faible plainte de la mourante. Ainsi, les circonstances qui accompagnèrent la naissance d’Etienne se retrouvaient à la mort de sa mère. Même tempête, mêmes angoisses, même peur d’éveiller le géant sans pitié, qui cette fois dormait bien. Pour éviter tout malheur, l’écuyer prit Etienne dans ses bras et traversa la chambre de son redoutable maître, décidé à lui donner quelque prétexte tiré de l’état où se trouvait la duchesse, s’il était surpris. Etienne eut le cœur horriblement serré par la crainte qui animait ces deux fidèles serviteurs ; mais cette émotion le prépara pour ainsi dire au spectacle qui s’offrit à ses regards dans cette chambre seigneuriale où il revenait pour la première fois depuis le jour où la malédiction paternelle l’en avait banni. Sur ce grand lit que le bonheur n’approcha jamais, il chercha sa bien-aimée et ne la trouva pas sans peine, tant elle était maigrie. Blanche comme ses dentelles, n’ayant plus qu’un dernier souffle à exhaler, elle rassembla ses forces pour prendre les mains d’Etienne, et voulut lui donner toute son âme dans un long regard, comme autrefois Chaverny lui avait légué à elle toute sa vie dans un adieu. Beauvouloir et Bertrand, l’enfant et la mère, le duc endormi, se trouvaient encore réunis. Même lieu, même scène, mêmes acteurs ; mais c’était la douleur funèbre au lieu des joies de la maternité, la nuit de la mort au lieu du jour de la vie. En ce moment, l’ouragan annoncé depuis le coucher du soleil par les lugubres hurlements de la mer, se déclara soudain.

— Chère fleur de ma vie, dit Jeanne de Saint-Savin en baisant son fils au front, tu fus détaché de mon sein au milieu d’une tempête, et c’est par une tempête que je me détache de toi. Entre ces deux orages tout me fut orage, hormis les heures où je t’ai vu. Voici ma dernière joie, elle se mêle à ma dernière douleur. Adieu mon unique amour, adieu belle image de deux âmes bientôt réunies, adieu ma seule joie, joie pure, adieu tout mon bien-aimé !

— Laisse-moi te suivre, dit Etienne qui s’était couché sur le lit de sa mère.

— Ce serait un meilleur destin ! dit-elle en laissant couler deux larmes sur ses joues livides, car, comme autrefois, son regard parut lire dans l’avenir. — Personne ne l’a vu ? demanda-t-elle à ses deux serviteurs. En ce moment le duc se remua dans son lit, tous tressaillirent. — Il y a du mélange jusque dans ma dernière joie ! dit la duchesse. Emmenez-le ! emmenez-le !

— Ma mère, j’aime mieux te voir un moment de plus et mourir ! dit le pauvre enfant en s’évanouissant sur le lit.

A un signe de la duchesse, Bertrand prit Etienne dans ses bras, et le laissant voir une dernière fois à la mère qui le baisait par un dernier regard, il se mit en devoir de l’emporter, en attendant un nouvel ordre de la mourante.

— Aimez-le bien, dit-elle à l’écuyer et au rebouteur, car je ne lui vois pas d’autres protecteurs que vous et le ciel.

Avertie par un instinct qui ne trompe jamais les mères, elle s’était aperçue de la pitié profonde qu’inspirait à l’écuyer l’aîné de la maison puissante à laquelle il portait un sentiment de vénération comparable à celui des Juifs pour la Cité Sainte. Quant à Beauvouloir, le pacte entre la duchesse et lui s’était signé depuis long-temps. Ces deux serviteurs, émus de voir leur maîtresse forcée de leur léguer ce noble enfant, promirent par un geste sacré d’être la providence de leur jeune maître, et la mère eut foi en ce geste.

La duchesse mourut au matin, quelques heures après ; elle fut pleurée des derniers serviteurs qui, pour tout discours, dirent sur sa tombe qu’elle était une gente femme tombée du paradis.

Etienne fut en proie à la plus intense, à la plus durable des douleurs, douleur muette d’ailleurs. Il ne courut plus à travers les rochers, il ne se sentit plus la force de lire ni de chanter. Il demeura des journées entières accroupi dans le creux d’un roc, indifférent aux intempéries de l’air, immobile, attaché sur le granit, semblable à l’une des mousses qui y croissaient, pleurant bien rarement ; mais perdu dans une seule pensée, immense, infinie comme l’Océan ; et comme l’Océan, cette pensée prenait mille formes, devenait terrible, orageuse, calme. Ce fut plus qu’une douleur, ce fut une vie nouvelle, une irrévocable destinée faite à cette belle créature qui ne devait plus sourire. Il est des peines qui, semblables à du sang jeté dans une eau courante, teignent momentanément les flots ; l’onde, en se renouvelant, restaure la pureté de sa nappe ; mais, chez Etienne, la source même fut adultérée ; et chaque flot du temps lui apporta même dose de fiel.

Dans ses vieux jours, Bertrand avait conservé l’intendance des écuries, pour ne pas perdre l’habitude d’être une autorité dans la maison. Son logis se trouvait près de la maison où se retirait Etienne, en sorte qu’il était à portée de veiller sur lui avec la persistance d’affection et la simplicité rusée qui caractérisent les vieux soldats. Il dépouillait toute sa rudesse pour parler au pauvre enfant ; il allait doucement le prendre par les temps de pluie, et l’arrachait à sa rêverie pour le ramener au logis. Il mit de l’amour-propre à remplacer la duchesse de manière à ce que le fils trouvât, sinon le même amour, du moins les mêmes attentions. Cette pitié ressemblait à de la tendresse. Etienne supporta sans plainte ni résistance les soins du serviteur ; mais trop de liens étaient brisés entre l’enfant maudit et les autres créatures, pour qu’une vive affection pût renaître dans son coeur. Il se laissa machinalement protéger, car il devint une sorte de créature intermédiaire entre l’homme et la plante, ou peut-être en l’homme et Dieu. A quoi comparer un être à qui les lois sociales, les faux sentiments du monde étaient inconnus, et qui conservait une ravissante innocence, en n’obéissant qu’à l’instinct de son coeur. Néanmoins, malgré sa sombre mélancolie, il sentit bientôt le besoin d’aimer, d’avoir une autre mère, une autre âme à lui ; mais séparé de la civilisation par une barrière d’airain, il était difficile qu’il rencontrât un être qui se fût fait fleur comme lui. A force de chercher un autre lui-même auquel il pût confier ses pensées et dont la vie pût devenir la sienne, il finit par sympathiser avec l’Océan. La mer devint pour lui un être animé, pensant. Toujours en présence de cette immense création dont les merveilles cachées contrastent si grandement avec celles de la terre, il y découvrit la raison de plusieurs mystères. Familiarisé dès le berceau avec l’infini de ces campagnes humides, la mer et le ciel lui racontèrent d’admirables poésies. Pour lui, tout était varié dans ce large tableau si monotone en apparence. Comme tous les hommes de qui l’âme domine le corps, il avait une vue perçante, et pouvait saisir à des distances énormes, avec une admirable facilité, sans fatigue, les nuances les plus fugitives de la lumière, les tremblements les plus éphémères de l’eau. Par un calme parfait, il trouvait encore des teintes multipliées à la mer qui, semblable à un visage de femme, avait alors une physionomie, des sourires, des idées, des caprices : là verte et sombre, ici riant dans son azur, tantôt unissant ses lignes brillantes avec les lueurs indécises de l’horizon, tantôt se balançant d’un air doux sous des nuages orangés. Il se rencontrait pour lui des fêtes magnifiques pompeusement célébrées au coucher du soleil, quand l’astre versait ses couleurs rouges sur les flots comme un manteau de pourpre. Pour lui la mer était gaie, vive, spirituelle au milieu du jour, lorsqu’elle frissonnait en répétant l’éclat de la lumière par ses mille facettes éblouissantes ; elle lui révélait d’étonnantes mélancolies, elle le faisait pleurer, lorsque, résignée, calme et triste, elle réfléchissait un ciel gris chargé de nuages. Il avait saisi les langages muets de cette immense création. Le flux et reflux était comme une respiration mélodieuse dont chaque soupir lui peignait un sentiment, il en comprenait le sens intime. Nul marin, nul savant n’aurait pu prédire mieux que lui la moindre colère de l’Océan, le plus léger changement de sa face. A la manière dont le flot venait mourir sur le rivage, il devinait les houles, les tempêtes, les grains, la force des marées. Quand la nuit étendait ses voiles sur le ciel, il voyait encore la mer sous les lueurs crépusculaires, et conversait avec elle ; il participait à sa féconde vie, il éprouvait en son âme une véritable tempête quand elle se courrouçait ; il respirait sa colère dans ses sifflements aigus, il courait avec les lames énormes qui se brisaient en mille franges liquides sur les rochers, il se sentait intrépide et terrible comme elle, et comme elle bondissait par des retours prodigieux ; il gardait ses silences mornes, il imitait ses clémences soudaines. Enfin, il avait épousé la mer, elle était sa confidente et son amie. Le matin, quand il venait sur ses rochers, en parcourant les sables fins et brillants de la grève, il reconnaissait l’esprit de l’Océan par un simple regard ; il en voyait soudain les paysages, et planait ainsi sur la grande face des eaux, comme un ange venu du ciel. Si de joyeuses, de lutines, de blanches vapeurs lui jetaient un réseau fin, comme un voile au front d’une fiancée, il en suivait les ondulations et les caprices avec une joie d’amant, aussi charmé de la trouver au matin coquette comme une femme qui se lève encore tout endormie, qu’un mari de revoir sa jeune épouse dans la beauté que lui a faite le plaisir. Sa pensée, mariée avec cette grande pensée divine, le consolait dans sa solitude, et les mille jets de son âme avaient peuplé son étroit désert de fantaisies sublimes. Enfin, il avait fini par deviner dans tous les mouvements de la mer sa liaison intime avec les rouages célestes, et il entrevit la nature dans son harmonieux ensemble, depuis le brin d’herbe jusqu’aux astres errants qui cherchent, comme des graines emportées par le vent ; à se planter dans l’éther. Pur comme un ange, vierge des idées qui dégradent les hommes, naïf comme un enfant, il vivait comme une mouette, comme une fleur, prodigue seulement des trésors d’une imagination poétique, d’une science divine de laquelle il contemplait seul la féconde étendue. Incroyable mélange de deux créations ! tantôt il s’élevait jusqu’à Dieu par la prière, tantôt il redescendait, humble et résigné, jusqu’au bonheur paisible de la brute. Pour lui, les étoiles étaient les fleurs de la nuit ; le soleil était un père ; les oiseaux étaient ses amis. Il plaçait partout l’âme de sa mère ; souvent il la voyait dans les nuages, il lui parlait, et ils communiquaient réellement par des visions célestes ; en certains jours, il entendait sa voix, il admirait son sourire, enfin il y avait des jours où il ne l’avait pas perdue ! Dieu semblait lui avoir donné la puissance des anciens solitaires, l’avoir doué de sens intérieurs perfectionnés qui pénétraient l’esprit des choses. Des forces morales inouïes lui permettaient d’aller plus avant que les autres hommes dans les secrets des oeuvres immortelles. Ses regrets et sa douleur étaient comme des liens qui l’unissaient au monde des esprits ; il y allait, armé de son amour, pour y chercher sa mère, en réalisant ainsi par les sublimes accords de l’extase la symbolique entreprise d’Orphée. Il s’élançait dans l’avenir ou dans le ciel, comme de son rocher il volait sur l’Océan d’une ligne à l’autre de l’horizon. Souvent aussi, quand il était tapi au fond d’un trou profond, capricieusement arrondi dans un fragment de granit, et dont l’entrée avait l’étroitesse d’un terrier ; quand, doucement éclairé par les chauds rayons du soleil qui passaient par des fissures et lui montraient les jolies mousses marines par lesquelles cette retraite était décorée, véritable nid de quelque oiseau de mer ; là, souvent, il était saisi d’un sommeil involontaire. Le soleil, son souverain, lui disait seul qu’il avait dormi en lui mesurant le temps pendant lequel avaient disparu pour lui ses paysages d’eau, ses sables dorés et ses coquillages. Il admirait à travers une lumière brillante comme celle des cieux, les villes immenses dont lui parlaient ses livres ; il allait regardant avec étonnement, mais sans envie, les cours, les rois, les batailles, les hommes, les monuments. Ce rêve en plein jour lui rendait toujours plus chères ses douces fleurs, ses nuages, son soleil, ses beaux rochers de granit. Pour le mieux attacher à sa vie solitaire, un ange semblait lui révéler les abîmes du monde moral, et les chocs terribles des civilisations. Il sentait que son âme, bientôt déchirée à travers ces océans d’hommes, périrait brisée comme une perle qui, à l’entrée royale d’une princesse, tombe de la coiffure dans la boue d’une rue. COMMENT MOURUT LE FILS

En 1617, vingt et quelques années après l’horrible nuit pendant laquelle Etienne fut mis au monde, le duc d’Hérouville, alors âgé de soixante-seize ans, vieux, cassé, presque mort, était assis au coucher du soleil dans un immense fauteuil, devant la fenêtre ogive de sa chambre à coucher, à la place d’où jadis la comtesse avait si vainement réclamé, par les sons du cor perdus dans les airs, le secours des hommes et du ciel. Vous eussiez dit d’un véritable débris de tombeau. Sa figure énergique, dépouillée de son aspect sinistre par la souffrance et par l’âge, avait une couleur blafarde en rapport avec les longues mèches de cheveux blancs qui tombaient autour de sa tête chauve, dont le crâne jaune semblait débile. La guerre et le fanatisme brillaient encore dans ces yeux jaunes, quoique tempérés par un sentiment religieux. La dévotion jetait une teinte monastique sur ce visage, jadis si dur et marqué maintenant de teintes qui en adoucissaient l’expression. Les reflets du couchant coloraient par une douce lueur rouge cette tête encore vigoureuse. Le corps affaibli, enveloppé de vêtements bruns, achevait, par sa pose lourde, par la privation de tout mouvement, de peindre l’existence monotone, le repos terrible de cet homme, autrefois si entreprenant, si haineux, si actif.

— Assez, dit-il à son chapelain.

Ce vieillard vénérable lisait l’Evangile en se tenant debout devant le maître dans une attitude respectueuse. Le duc, semblable à ces vieux lions de ménagerie qui arrivent à une décrépitude encore pleine de majesté, se tourna vers un autre homme en cheveux blancs, et lui tendit un bras décharné, couvert de poils rares, encore nerveux, mais sans vigueur.

— A vous, rebouteur, s’écria-t-il, voyez où j’en suis aujourd’hui.

— Tout va bien, monseigneur, et la fièvre a cessé. Vous vivrez encore de longues années.

— Je voudrais voir Maximilien ici, reprit le duc en laissant échapper un sourire d’aise. Ce brave enfant ! il commande maintenant une compagnie d’arquebusiers chez le roi. Le maréchal d’Ancre a eu soin de mon gars, et notre gracieuse reine Marie pense à le bien apparenter, maintenant qu’il a été créé duc de Nivron. Mon nom sera donc dignement continué. Le gars a fait des prodiges de valeur à l’attaque…

En ce moment Bertrand arriva, tenant une lettre à la main.

— Qu’est ceci ? dit vivement le vieux seigneur.

— Une dépêche apportée par un courrier que vous envoie le roi, répondit l’écuyer.

— Le roi et non la reine-mère ! s’écria le duc. Que se passe-t-il donc, les Huguenots reprendraient-ils les armes, tête-dieu pleine de reliques ! reprit le duc en se dressant et jetant un regard étincelant sur les trois vieillards. J’armerais encore mes soldats, et, avec Maximilien à mes côtés, la Normandie…

— Asseyez-vous, mon bon seigneur, dit le rebouteur inquiet de voir le duc se livrant à une bravade dangereuse chez un convalescent. Lisez, maître Corbineau, dit le vieillard en tendant la dépêche à son confesseur. Ces quatre personnages formaient un tableau plein d’enseignements pour la vie humaine. L’écuyer, le prêtre et le médecin, blanchis par les années, tous trois debout devant leur maître assis dans son fauteuil, et ne se jetant l’un à l’autre que de pâles regards, traduisaient chacun l’une des idées qui finissent par s’emparer de l’homme au bord de la tombe. Fortement éclairés par un dernier rayon du soleil couchant, ces hommes silencieux composaient un tableau sublime de mélancolie et fertile en contrastes. Cette chambre sombre et solennelle, où rien n’était changé depuis vingt-cinq années, encadrait bien cette page poétique, pleine de passions éteintes, attristée par la mort, remplie par la religion.

— Le maréchal d’Ancre a été tué sur le pont du Louvre par ordre du roi, puis,… Oh ! mon Dieu…

— Achevez, cria le seigneur.

— Monseigneur le duc de Nivron…

— Eh ! bien.

— Est mort !

Le duc pencha la tête sur sa poitrine, fit un grand soupir, et resta muet. A ce mot, à ce soupir, les trois vieillards se regardèrent. Il leur sembla que l’illustre et opulente maison d’Hérouville disparaissait devant eux comme un navire qui sombre.

— Le maître d’en haut, reprit le duc en lançant un terrible regard sur le ciel, se montre bien ingrat envers moi. Il ne se souvient pas des hauts faits que j’ai commis pour sa sainte cause !

— Dieu se venge, dit le prêtre d’une voix grave.

— Mettez cet homme au cachot, s’écria le seigneur.

— Vous pouvez me faire taire plus facilement que vous n’apaiserez votre conscience.

Le duc d’Hérouville redevint pensif.

— Ma maison périr ! mon nom s’éteindre ! Je veux me marier, avoir un fils ! dit-il après une longue pause.

Quelque effrayante que fût l’expression du désespoir peint sur la face du duc d’Hérouville, le rebouteur ne put s’empêcher de sourire. En ce moment, un chant frais comme l’air du soir, aussi pur que le ciel, simple autant que la couleur de l’Océan, domina le murmure de la mer et s’éleva pour charmer la nature. La mélancolie de cette voix, la mélodie des paroles, répandirent dans l’âme comme un parfum. L’harmonie montait par nuages, remplissait les airs, versait du baume sur toutes douleurs, ou plutôt elle les consolait en les exprimant. La voix s’unissait au bruissement de l’onde avec une si rare perfection qu’elle semblait sortir du sein des flots. Ce chant fut plus doux pour ces vieillards que ne l’aurait été la plus tendre parole d’amour pour une jeune fille, il apportait tant de religieuses espérances qu’il résonna dans le cœur comme une voix partie du ciel.

— Qu’est ceci ? demanda le duc.

— Le petit rossignol chante, dit Bertrand, tout n’est pas perdu, ni pour lui, ni pour vous.

— Qu’appelez-vous un rossignol ?

— C’est le nom que nous avons donné au fils aîné de monseigneur, répondit Bertrand.

— Mon fils, s’écria le vieillard. J’ai donc un fils, enfin quelque chose qui porte mon nom et qui peut le perpétuer.

Il se dressa sur ses pieds, et se mit à marcher dans sa chambre d’un pas tour à tour lent et précipité ; puis il fit un geste de commandement et renvoya ses gens, à l’exception du prêtre.

Le lendemain matin, le duc appuyé sur son vieil écuyer allait le long de la grève, à travers les rochers cherchant le fils que jadis il avait maudit ; il l’aperçut de loin, tapi dans une crevasse de granit, nonchalamment étendu au soleil, la tête posée sur une touffe d’herbes fines, les pieds gracieusement ramassés sous le corps. Etienne ressemblait à une hirondelle en repos. Aussitôt que le grand vieillard se montra sur le bord de la mer, et que le bruit de ses pas assourdi par le sable résonna faiblement en se mêlant à la voix des flots, Etienne tourna la tête, jeta un cri d’oiseau surpris, et disparut dans le granit même, comme une souris qui rentre si lestement dans son trou que l’on finit par douter de l’avoir aperçue.

— Hé ! tête-dieu pleine de reliques, où s’est-il donc fourré ? s’écria le seigneur en arrivant au rocher sur lequel son fils était accroupi.

— Il est là, dit Bertrand en montrant une fente étroite dont les bords avaient été polis, usés par l’assaut répété des hautes marées.

— Etienne, mon fils bien-aimé ! s’écria le vieillard.

L’enfant maudit ne répondit pas. Pendant une partie de la matinée, le vieux duc supplia, menaça, gronda, implora tour à tour, sans pouvoir obtenir de réponse. Parfois il se taisait, appliquait l’oreille à la crevasse, et tout ce que son ouïe faible lui permettait d’entendre était le sourd battement du cœur d’Etienne, dont les pulsations précipitées retentissaient sous la voûte sonore.

— Il vit au moins, celui-là, dit le vieillard d’un son de voix déchirant.

Au milieu du jour, le père au désespoir eut recours à la prière.

— Etienne, lui disait-il, mon cher Etienne, Dieu m’a puni de t’avoir méconnu ! Il m’a privé de ton frère ! Aujourd’hui, tu es mon seul et unique enfant. Je t’aime plus que je m’aime moi-même. J’ai reconnu mon erreur, je sais que tu as véritablement dans tes veines mon sang ou celui de ta mère dont le malheur a été mon ouvrage. Viens, je tâcherai de te faire oublier mes torts en te chérissant pour tout ce que j’ai perdu. Etienne, tu es déjà duc de Nivron, et tu seras après moi duc d’Hérouville, pair de France, chevalier des Ordres et de la Toison-d’Or, capitaine de cent hommes d’armes, grand-bailli de Bessin, gouverneur de Normandie pour le roi, seigneur de vingt-sept domaines où se comptent soixante-neuf clochers, marquis de Saint-Sever. Tu auras pour femme la fille d’un prince. Tu seras le chef de la maison d’Hérouville. Veux-tu donc me faire mourir de chagrin ? Viens, viens ! ou je reste agenouillé là, devant ta retraite, jusqu’à ce que je t’aie vu. Ton vieux père te prie, et s’humilie devant son enfant comme si c’était Dieu lui-même.

L’enfant maudit n’entendit pas ce langage hérissé d’idées sociales, de vanités qu’il ne comprenait point, et retrouvait dans son âme des impressions de terreur invincibles. Il resta muet, livré à d’affreuses angoisses. Sur le soir, le vieux seigneur, après avoir épuisé toutes les formules de langage, toutes les ressources de la prière et les accents du repentir, fut frappé d’une sorte de contrition religieuse. Il s’agenouilla sur le sable, et fit ce voeu :

— Je jure d’élever une chapelle à saint Jean et à saint Etienne, patrons de ma femme et de mon fils, d’y fonder cent messes en l’honneur de la Vierge, si Dieu et les saints me rendent l’affection de monsieur le duc de Nivron, mon fils, ici présent !

Il demeura dans une humilité profonde, agenouillé, les mains jointes, et pria. Mais ne voyant point paraître son enfant, l’espoir de son nom, de grosses larmes sortirent de ses yeux si longtemps secs, et roulèrent le long de ses joues flétries. En ce moment, Etienne, qui n’entendait plus rien, se coula sur le bord de sa grotte comme une jeune couleuvre affamée de soleil, il vit les larmes de ce vieillard abattu, reconnut le langage de la douleur, saisit la main de son père, et l’embrassa en disant d’une voix d’ange : — O ma mère, pardonne !

Dans la fièvre du bonheur, le gouverneur de Normandie emporta dans ses bras son chétif héritier qui tremblait comme une fille enlevée ; et le sentant palpiter, il s’efforça de le rassurer en le baisant avec les précautions qu’il aurait prises pour manier une fleur, il trouva pour lui de douces paroles qu’il n’avait jamais su prononcer.

— Vrai Dieu, tu ressembles à ma pauvre Jeanne, cher enfant ! lui disait-il. Instruis-moi de tout ce qui te plaira, je te donnerai tout ce que tu désireras. Sois bien fort ! porte-toi bien ! Je t’apprendrai à monter à cheval sur une jument douce et gentille comme tu es doux et gentil. Rien ne te contrariera. Tête-dieu pleine de reliques ! autour de toi, tout pliera comme des roseaux sous le vent. Je vais te donner ici un pouvoir sans bornes. Moi-même je t’obéirai comme au Dieu de la famille.

Le père entra bientôt avec son fils dans la chambre seigneuriale où s’était écoulée la triste vie de la mère. Etienne alla soudain s’appuyer près de cette croisée où il avait commencé de vivre, d’où sa mère lui faisait des signaux pour lui annoncer le départ de son persécuteur qui maintenant, sans qu’il sût encore pourquoi, devenait son esclave et ressemblait à ces gigantesques créatures que le pouvoir d’une fée mettait aux ordres d’un jeune prince. Cette fée était la Féodalité. En revoyant la chambre mélancolique où ses yeux s’étaient habitués à contempler l’Océan, des pleurs vinrent aux yeux d’Etienne ; les souvenirs de son long malheur mêlés aux mélodieuses souvenances des plaisirs qu’il avait goûtés dans le seul amour qui lui fût permis, l’amour maternel, tout fondit à la fois sur son cœur et y développa comme un poëme à la fois délicieux et terrible. Les émotions de cet enfant habitué à vivre dans les contemplations de l’extase, comme d’autres se livrent aux agitations du monde, ne ressemblaient à aucune des émotions habituelles aux hommes.

— Vivra-t-il ? dit le vieillard étonné de la faiblesse de son héritier sur lequel il se surprit à retenir son souffle.

— Je ne pourrai vivre qu’ici, répondit simplement Etienne qui l’avait entendu.

— Hé ! bien, cette chambre sera la tienne, mon enfant.

— Qu’y a-t-il ? dit le jeune d’Hérouville en entendant des commensaux du château qui arrivaient dans la salle des gardes où le duc les avait convoqués tous pour leur présenter son fils, en ne doutant pas du succès.

— Viens, lui répondit son père en le prenant par la main et l’amenant dans la grande salle.

A cette époque un duc et pair, possessionné comme l’était le duc d’Hérouville, ayant ses charges et ses gouvernements, menait en France le train d’un prince ; les cadets de famille ne répugnaient pas à le servir ; il avait une maison et des officiers : le premier lieutenant de sa compagnie d’ordonnance était chez lui ce que sont aujourd’hui les aides de camp chez un maréchal. Quelques années plus tard, le cardinal de Richelieu eut des gardes du corps. Plusieurs princes alliés à la maison royale, les Guise, les Condé, les Nevers, les Vendôme avaient des pages pris parmi les enfants des meilleures maisons, dernière coutume de la chevalerie éteinte. Sa fortune et l’ancienneté de sa race normande indiquée par son nom (herus villa, maison du chef), avaient permis au duc d’Hérouville d’imiter la magnificence des gens qui lui étaient inférieurs, tels que les d’Epernon, les Luynes, les Balagny, les d’O, les Zamet, regardés en ce temps comme des parvenus, et qui néanmoins vivaient en princes. Ce fut donc un spectacle imposant pour le pauvre Etienne que de voir l’assemblée des gens attachés au service de son père. Le duc monta sur une chaise placée sous un de ces solium ou dais en bois sculpté garni d’une estrade élevée de quelques marches, d’où, dans quelques provinces, certains seigneurs rendaient encore des arrêts dans leurs châtellenies, rares vestiges de féodalité qui disparurent sous le règne de Richelieu. Ces espèces de trônes, semblables aux bancs d’oeuvre dans les églises, sont devenus des objets de curiosité. Quand Etienne se trouva là, près de son vieux père, il frissonna de se voir le point de mire de tous les yeux.

— Ne tremble pas, lui dit le duc en abaissant sa tête chauve jusqu’à l’oreille de son fils, car tout ça, c’est nos gens.

A travers les ténèbres à demi lumineuses produites par le soleil couchant dont les rayons rougissaient les croisées de cette salle, Etienne apercevait le bailli, les capitaines et les lieutenants en armes, accompagnés de quelques soldats, les écuyers, le chapelain, les secrétaires, le médecin, le majordome, les huissiers, l’intendant, les piqueurs, les gardes-chasse, toute la livrée et les valets. Quoique ce monde se tînt dans une attitude respectueuse commandée par la terreur qu’inspirait le vieillard aux gens les plus considérables qui vivaient sous son commandement et dans sa province, il se faisait un bruit sourd produit par une curieuse attente. Ce bruit serra le cœur d’Etienne qui, pour la première fois, éprouvait l’influence de la lourde atmosphère d’une salle où respirait une assemblée nombreuse ; ses sens, habitués à l’air pur et sain de la mer, furent offensés avec une promptitude qui indiquait la perfection de ses organes. Une horrible palpitation, due à quelque vice dans l’organisation de son coeur, l’agita de ses coups précipités, quand son père, obligé de se montrer comme un vieux lion majestueux, prononça, d’une voix solennelle, le petit discours suivant : — Mes amis, voici mon fils Etienne, mon premier-né, mon héritier présomptif, le duc de Nivron, à qui le roi confirmera sans doute les charges de défunt son frère ; je vous le présente afin que vous le reconnaissiez et que vous lui obéissiez comme à moi-même. Je vous préviens que si l’un de vous, ou si quelqu’un dans la province dont j’ai le gouvernement, déplaisait au jeune duc ou le heurtait en quoi que ce soit, il vaudrait mieux, cela étant et moi le sachant, que ce quelqu’un ne fût jamais sorti du ventre de sa mère. Vous avez entendu ? retournez tous à vos affaires, et que Dieu vous conduise. Les obsèques de Maximilien d’Hérouville se feront ici, lorsque son corps y sera rapporté. La maison prendra le deuil dans huit jours. Plus tard, nous fêterons l’avénement de mon fils Etienne.

— Vive monseigneur ! vivent les d’Hérouville ! fut crié de manière à faire mugir le château.

Les valets apportèrent des flambeaux pour éclairer la salle. Ce hourra, cette lumière et les sensations que donna à Etienne le discours de son père, jointes à celles qu’il avait éprouvées déjà, lui causèrent une défaillance complète, il tomba sur le fauteuil en laissant sa main de femme dans la large main de son père. Quand le duc, qui avait fait signe au lieutenant de sa compagnie d’approcher, lui dit : — Eh ! bien, baron d’Artagnon, je suis heureux de pouvoir réparer ma perte, venez voir mon fils ! il sentit dans sa main une main froide, regarda le nouveau duc de Nivron, le crut mort, et jeta un cri de terreur qui épouvanta l’assemblée.

Beauvouloir ouvrit l’estrade, prit le jeune homme dans ses bras, et l’emmena en disant à son maître : — Vous l’avez tué en ne le préparant pas à cette cérémonie. — Il ne pourra donc pas avoir d’enfant, s’il en est ainsi ? s’écria le duc qui suivit Beauvouloir dans la chambre seigneuriale où le médecin alla coucher le jeune héritier.

— Eh ! bien, maître ? demanda le père avec anxiété.

— Ce ne sera rien, répondit le vieux serviteur en montrant à son seigneur Etienne ranimé par un cordial dont il lui avait donné quelques gouttes sur un morceau de sucre, nouvelle et précieuse substance que les apothicaires vendaient au poids de l’or.

— Prends, vieux coquin, dit le vieux seigneur, en tendant sa bourse à Beauvouloir, et soigne-le comme le fils d’un roi. S’il mourait par ta faute, je te brûlerais moi-même sur un gril.

— Si vous continuez à vous montrer violent, le duc de Nivron mourra par votre fait, dit brutalement le médecin à son maître, laissez-le, il va s’endormir.

— Bonsoir, mon amour, dit le vieillard, en baisant son fils au front.

— Bonsoir, mon père, reprit le jeune homme dont la voix fit tressaillir le duc qui pour la première fois s’entendait donner par Etienne le nom de père.

Le duc prit Beauvouloir par le bras, l’emmena dans la salle voisine, et le poussa dans l’embrasure d’une croisée en lui disant : — Ha ! çà, vieux coquin à nous deux ?

Ce mot, qui était la gracieuseté favorite du duc, fit sourire le médecin, qui depuis longtemps avait quitté ses rebouteries.

— Tu sais, dit le duc en continuant, que je ne te veux pas de mal. Tu as deux fois accouché ma pauvre Jeanne, tu as guéri mon fils Maximilien d’une maladie, enfin tu fais partie de ma maison. Pauvre enfant ! je le vengerai, je me charge de celui qui me l’a tué ! Tout l’avenir de la maison d’Hérouville est donc entre tes mains. Je veux marier cet enfant-là sans tarder. Toi seul peux savoir s’il y a chance de trouver en cet avorton de l’étoffe à faire des d’Hérouville… Tu m’entends. Que crois-tu ?

— Sa vie, au bord de la mer, a été si chaste et si pure, que la nature est plus drue chez lui qu’elle ne l’aurait été s’il eût vécu dans votre monde. Mais un corps si délicat est le très-humble serviteur de l’âme. Monseigneur Etienne doit choisir lui-même sa femme, car tout en lui sera l’ouvrage de la nature, et non celui de vos vouloirs. Il aimera naïvement, et fera, par désir de coeur, ce que vous souhaitez qu’il fasse pour votre nom. Donnez à votre fils une grande dame qui soit comme une haquenée, il ira se cacher dans ses rochers ; bien plus ! si quelque vive terreur le tuerait à coup sûr, je crois qu’un bonheur trop subit le foudroierait également. Pour éviter ce malheur, m’est avis de laisser Etienne s’engager de lui-même, et à son aise, dans la voie des amours. Ecoutez, monseigneur, quoique vous soyez un grand et puissant prince, vous n’entendez rien à ces sortes de choses. Accordez-moi votre confiance entière, sans bornes, et vous aurez un petit-fils.

— Si j’obtiens un petit-fils par quelque sortilége que ce soit, je te fais anoblir. Oui, quoique ce soit difficile, de vieux coquin tu deviendras un galant homme, tu seras Beauvouloir, baron de Forcalier. Emploie le vert et le sec, la magie blanche et noire, les neuvaines à l’Eglise et les rendez-vous au sabbat, pourvu que j’aie une lignée mâle, tout sera bien.

— Je sais, dit Beauvouloir, un chapitre de sorciers capable de tout gâter ; ce sabbat n’est autre que vous-même, monseigneur. Je vous connais. Vous désirez une lignée à tout prix aujourd’hui ; demain vous voudrez déterminer les conditions dans lesquelles doit venir cette lignée, et vous tourmenterez votre fils.

— Dieu m’en garde !

— Eh ! bien, allez à la cour, où la mort du maréchal et l’émancipation du roi doit avoir mis tout sens dessus dessous, et où vous avez affaire, ne fut-ce que pour vous faire donner le bâton de maréchal qu’on vous a promis. Laissez-moi gouverner monseigneur Etienne. Mais engagez-moi votre parole de gentilhomme de m’approuver en quoi que je fasse.

Le duc frappa dans la main du vieillard en signe d’une entière adhésion, et se retira dans son appartement.

Quand les jours d’un haut et puissant seigneur sont comptés, le médecin est un personnage important au logis. Aussi, ne faut-il pas s’étonner de voir un ancien rebouteur devenu si familier avec le duc d’Hérouville. A part les liens illégitimes par lesquels son mariage l’avait rattaché à cette grande maison, et qui militaient en sa faveur, le duc avait si souvent éprouvé le grand sens du savant, qu’il en avait fait l’un de ses conseillers favoris. Beauvouloir était le Coyctier de ce Louis XI. Mais, de quelque prix que fût sa science, le médecin n’avait pas, sur le gouverneur de Normandie, en qui respirait toujours la férocité des guerres religieuses, autant d’influence que la féodalité. Aussi, le serviteur avait-il deviné que les préjugés du noble nuisaient aux vœux du père. En grand médecin qu’il était, Beauvouloir comprit que, chez un être délicatement organisé comme Etienne, le mariage devait être une lente et douce inspiration qui lui communiquât de nouvelles forces en l’animant du feu de l’amour. Comme il l’avait dit, imposer une femme à Etienne, c’était le tuer. On devait éviter surtout que ce jeune solitaire s’effrayât du mariage dont il ne savait rien, et qu’il connût le but dont se préoccupait son père. Ce poëte inconnu n’admettait que la noble et belle passion de Pétrarque pour Laure, de Dante pour Béatrix. Comme sa mère, il était tout amour pur, et tout âme ; on devait lui donner l’occasion d’aimer, attendre l’événement et non le commander ; un ordre aurait tari en lui les sources de la vie.

Maître Antoine Beauvouloir était père, il avait une fille élevée dans des conditions qui en faisaient la femme d’Etienne. Il était si difficile de prévoir les événements qui rendraient un enfant destiné par son père au cardinalat, l’héritier présomptif de la maison d’Hérouville, que Beauvouloir n’avait jamais remarqué la ressemblance des destinées d’Etienne et de Gabrielle. Ce fut une idée subite inspirée par son dévouement à ces deux êtres plutôt que par son ambition. Malgré son habileté, sa femme était morte en couches en lui donnant une fille, dont la santé fut si faible, qu’il pensa que la mère avait dû léguer à son fruit des germes de mort. Beauvouloir aima sa Gabrielle comme tous les vieillards aiment leur unique enfant. Sa science et ses soins constants prêtèrent une vie factice à cette frêle créature, qu’il cultiva comme un fleuriste cultive une plante étrangère. Il l’avait soustraite à tous les regards dans son domaine de Forcalier, où elle fut protégée contre les malheurs du temps par la bienveillance générale qui s’était attachée à un homme auquel chacun devait un cierge, et dont le pouvoir scientifique inspirait une sorte de terreur respectueuse. En s’attachant à la maison d’Hérouville, il avait augmenté les immunités dont il jouissait dans la province, et déjoué les poursuites de ses ennemis par sa position formidable auprès du gouverneur ; mais il s’était bien gardé, en venant au château, d’y amener la fleur qu’il tenait enfouie à Forcalier, domaine plus important par les terres qui en dépendaient que par l’habitation, et sur lequel il comptait pour trouver à sa fille un établissement conforme à ses vues. En promettant au vieux duc une postérité, en lui demandant sa parole d’approuver sa conduite, il pensa soudain à Gabrielle, à cette douce enfant, dont la mère avait été oubliée par le duc, comme il avait oublié son fils Etienne. Il attendit le départ de son maître avant de mettre son plan à exécution, en prévoyant que si le duc en avait connaissance, les énormes difficultés qui pourraient être levées à la faveur d’un résultat favorable, seraient dès l’abord insurmontables.

La maison de maître Beauvouloir était exposée au midi, sur le penchant d’une de ces douces collines qui cerclent les vallées de Normandie ; un bois épais l’enveloppait au nord ; des murs élevés et des haies normandes à fossés profonds, y faisaient une impénétrable enceinte. Le jardin descendait, en pente molle, jusqu’à la rivière qui arrosait les herbages de la vallée, et à laquelle le haut talus d’une double haie formait en cet endroit un quai naturel. Dans cette haie tournait une secrète allée, dessinée par les sinuosités des eaux, et que les saules, les hêtres, les chênes rendaient touffue comme un sentier de forêt. Depuis la maison jusqu’à ce rempart, s’étendaient les masses de la verdure particulière à ce riche pays, belle nappe ombragée par une lisière d’arbres rares, dont les nuances composaient une tapisserie heureusement colorée : là, les teintes argentées d’un pin se détachaient de dessus le vert foncé de quelques aulnes ; ici, devant un groupe de vieux chênes, un svelte peuplier élançait sa palme, toujours agitée ; plus loin, des saules pleureurs penchaient leurs feuilles pâles entre de gros noyers à tête ronde. Cette lisière permettait de descendre, à toute heure, de la maison vers la haie, sans avoir à craindre les rayons du soleil. La façade, devant laquelle se déroulait le ruban jaune d’une terrasse sablée, était ombrée par une galerie de bois autour de laquelle s’entortillaient des plantes grimpantes qui, dans le mois de mai, jetaient leurs fleurs jusqu’aux croisées du premier étage. Sans être vaste, ce jardin semblait immense par la manière dont il était percé ; et ses points de vue, habilement ménagés dans les hauteurs du terrain, se mariaient à ceux de la vallée où l’œil se promenait librement. Selon les instincts de sa pensée, Gabrielle pouvait, ou rentrer dans la solitude d’un étroit espace sans y apercevoir autre chose qu’un épais gazon et le bleu du ciel entre les cimes des arbres, ou planer sur les plus riches perspectives en suivant les nuances des lignes vertes, depuis leurs premiers plans si éclatants, jusqu’aux fonds purs de l’horizon où elles se perdaient, tantôt dans l’océan bleu de l’air, tantôt dans les montagnes de nuages qui y flottaient.

Soignée par sa grand’mère, servie par sa nourrice, Gabrielle Beauvouloir ne sortait de cette modeste maison que pour se rendre à la paroisse, dont le clocher se voyait au faîte de la colline, et où l’accompagnaient toujours son aïeule, sa nourrice et le valet de son père. Elle était donc arrivée à l’âge de dix-sept ans dans la suave ignorance que la rareté des livres permettait à une fille de conserver sans qu’elle parût extraordinaire en un temps où les femmes instruites étaient de rares phénomènes. Cette maison avait été comme un couvent, plus la liberté, moins la prière ordonnée, et où elle avait vécu sous les yeux d’une vieille femme pieuse, sous la protection de son père, le seul homme qu’elle eût jamais vu. Cette solitude profonde, exigée dès sa naissance par la faiblesse apparente de sa constitution, avait été soigneusement entretenue par Beauvouloir. A mesure que Gabrielle grandissait, les soins qui lui étaient prodigués, l’influence d’un air pur avaient à la vérité fortifié sa jeunesse frêle. Néanmoins le savant médecin ne pouvait se tromper en voyant les teintes nacrées qui entouraient les jeux de sa fille s’attendrir, se brunir, s’enflammer suivant ses émotions : la débilité du corps et la force de l’âme se signaient là par des indices que sa longue pratique lui permettait de reconnaître ; puis, la céleste beauté de Gabrielle lui avait fait redouter les entreprises si communes par un temps de violence et de sédition. Mille raisons avaient donc conseillé à ce bon père d’épaissir l’ombre et d’agrandir la solitude autour de sa fille dont l’excessive sensibilité l’effrayait, une passion, un rapt, un assaut quelconque la lui aurait blessée à mort. Quoique sa fille encourût rarement des reproches, un mot de réprimande la bouleversait ; elle le gardait au fond du cœur où il pénétrait et engendrait une mélancolie méditative ; elle allait pleurer, et pleurait longtemps. Chez Gabrielle, l’éducation morale n’avait donc pas voulu moins de soins que l’éducation physique. Le vieux médecin avait dû renoncer à conter à sa fille les histoires qui charment les enfants, elle en recevait de trop vives impressions. Aussi, cet homme, qu’une longue pratique avait rendu si savant, s’était-il empressé de développer le corps de sa fille afin d’amortir les coups qu’y portait une âme aussi vigoureuse. Comme Gabrielle était toute sa vie, son amour, sa seule héritière, il n’avait jamais hésité à se procurer les choses dont le concours devait amener le résultat souhaité. Il écarta soigneusement les livres, les tableaux, la musique, toutes les créations des arts qui pouvaient réveiller la pensée. Aidé par sa mère, il intéressait Gabrielle à des ouvrages manuels. La tapisserie, la couture, la dentelle, la culture des fleurs, les soins du ménage, la récolte des fruits, enfin les plus matérielles occupations de la vie étaient données en pâture à l’esprit de cette charmante enfant ; Beauvouloir lui apportait de beaux rouets, des bahuts bien travaillés, de riches tapis, de la poterie de Bernard de Palissy, des tables, des prie-Dieu, des chaises sculptées et garnies d’étoffes précieuses, du linge ouvré, des bijoux. Avec l’instinct que donne la paternité, le vieillard choisissait toujours ses cadeaux parmi les oeuvres dont les ornements appartenaient à ce genre fantasque nommé arabesque, et qui ne parlant ni aux sens ni à l’âme, s’adressent seulement à l’esprit par les créations de la fantaisie pure. Ainsi, chose étrange ! la vie que la haine d’un père avait commandée à Etienne d’Hérouville, l’amour paternel avait dit à Beauvouloir de l’imposer à Gabrielle. Chez l’un et l’autre de ces deux enfants, l’âme devait tuer le corps ; et sans une profonde solitude, ordonnée par le hasard chez l’un, voulue par la science chez l’autre, tous deux pouvaient succomber, celui-ci à la terreur, celle-là sous le poids d’une trop vive émotion d’amour. Mais, hélas ! au lieu de naître dans un pays de landes et de bruyères, au sein d’une nature sèche aux formes arrêtées et dures, que tous les grands peintres ont donné comme fonds à leurs vierges, Gabrielle vivait au fond d’une grasse et plantureuse vallée. Beauvouloir n’avait pu détruire l’harmonieuse disposition des bosquets naturels, le gracieux agencement des corbeilles de fleurs, la fraîche mollesse du tapis vert, l’amour exprimé par les entrelacements des plantes grimpantes. Ces vivaces poésies avaient leur langage, plutôt entendu que compris de Gabrielle qui se laissait aller à de confuses rêveries sous les ombrages ; à travers les idées nuageuses que lui suggéraient ses admirations sous un beau ciel, et ses longues études de ce paysage observé dans tous les aspects qu’y imprimaient les saisons et les variations d’une atmosphère marine où viennent mourir les brumes de l’Angleterre, où commencent les clartés de la France, il s’élevait dans son esprit une lointaine lumière, une aurore qui perçait les ténèbres dans lesquelles la maintenait son père. Beauvouloir n’avait pas soustrait non plus Gabrielle à l’influence de l’amour divin, elle joignait à l’admiration de la nature l’adoration du Créateur ; elle s’était élancée dans la première voie ouverte aux sentiments féminins : elle aimait Dieu, elle aimait Jésus, la Vierge et les saints, elle aimait l’Eglise et ses pompes ; elle était catholique à la manière de sainte Thérèse qui voyait dans Jésus un infaillible époux, un continuel mariage. Mais Gabrielle se livrait à cette passion des âmes fortes avec une simplicité si touchante, qu’elle aurait désarmé la séduction la plus brutale par l’enfantine naïveté de son langage.

Où cette vie d’innocence conduisait-elle Gabrielle ? Comment instruire une intelligence aussi pure que l’eau d’un lac tranquille qui n’aurait encore réfléchi que l’azur des cieux ? Quelles images dessiner sur cette toile blanche ? Autour de quel arbre tourner les clochettes de neige épanouies sur ce liseron ? Jamais le père ne s’était fait ces questions sans éprouver un frisson intérieur. En ce moment, le bon vieux savant cheminait lentement sur sa mule, comme s’il eût voulu rendre éternelle la route qui menait du château d’Hérouville à Ourscamp, nom du village auprès duquel se trouvait son domaine de Forcalier. L’amour infini qu’il portait à sa fille lui avait fait concevoir un si hardi projet ! un seul être au monde pouvait la rendre heureuse, et cet homme était Etienne. Certes, le fils angélique de Jeanne de Saint-Savin et la candide fille de Gertrude Marana étaient deux créations jumelles. Toute autre femme que Gabrielle devait effrayer et tuer l’héritier présomptif de la maison d’Hérouville ; de même qu’il semblait à Beauvouloir que Gabrielle devait périr par le fait de tout homme de qui les sentiments et les formes extérieures n’auraient pas la virginale délicatesse d’Etienne. Certes le pauvre médecin n’y avait jamais songé, le hasard s’était complu à ce rapprochement, et l’ordonnait. Mais, sous le règne de Louis XIII, oser amener le duc d’Hérouville à marier son fils unique à la fille d’un rebouteur normand ! Et cependant de ce mariage seulement pouvait résulter cette lignée que voulait impérieusement le vieux duc. La nature avait destiné ces deux beaux êtres l’un à l’autre, Dieu les avait rapprochés par une incroyable disposition d’événements, tandis que les idées humaines, les lois mettaient entre eux des abîmes infranchissables. Quoique le vieillard crût voir en ceci le doigt de Dieu, et malgré la parole qu’il avait surprise au duc, il fut saisi par de telles appréhensions en pensant aux violences de ce caractère indompté, qu’il revint sur ses pas au moment où, parvenu sur le haut de la colline opposée à celle d’Ourscamp, il aperçut la fumée qui s’élevait de son toit entre les arbres de son enclos. Il fut décidé par son illégitime parenté, considération qui pouvait influer sur l’esprit de son maître. Puis une fois décidé, Beauvouloir eut confiance dans les hasards de la vie, il se pourrait que le duc mourût avant le mariage ; et d’ailleurs il compta sur les exemples : une paysanne du Dauphiné, Françoise Mignot, venait d’épouser le maréchal de l’Hopital ; le fils du connétable Anne de Montmorency avait épousé Diane, la fille de Henri II et d’une dame piémontaise nommée Philippe Duc.

Pendant cette délibération, où l’amour paternel estimait toutes les probabilités, discutait les bonnes comme les mauvaises chances, et tâchait d’entrevoir l’avenir en en pesant les éléments, Gabrielle se promenait dans le jardin où elle choisissait des fleurs pour garnir les vases de l’illustre potier qui fit avec l’émail ce que Benvenuto Cellini avait fait avec les métaux. Gabrielle avait mis ce vase, orné d’animaux en relief, sur une table, au milieu de la salle, et le remplissait de fleurs pour égayer sa grand’mère, et peut-être aussi pour donner une forme à ses propres pensées. Le grand vase de faïence, dite de Limoges, était plein, achevé, posé sur le riche tapis de la table, et Gabrielle disait à sa grand’mère : « — Regardez donc ! » quand Beauvouloir entra. La fille courut se jeter dans les bras du père. Après les premières effusions de tendresse, Gabrielle voulut que le vieillard admirât le bouquet ; mais après l’avoir regardé, Beauvouloir plongea sur sa fille un regard profond qui la fit rougir.

— Il est temps, se dit-il en comprenant le langage de ces fleurs dont chacune avait été sans doute étudiée et dans sa forme et dans sa couleur, tant chacune était bien mise à sa place, où elle produisait un effet magique dans le bouquet.

Gabrielle resta debout, sans penser à la fleur commencée sur son métier. A l’aspect de sa fille, une larme roula dans les yeux de Beauvouloir, sillonna ses joues qui contractaient encore difficilement une expression sérieuse, et tomba sur sa chemise que, selon la mode du temps, son pourpoint ouvert sur le ventre laissait voir au-dessus de son haut-de-chausses. Il jeta son feutre orné d’une vieille plume rouge, pour pouvoir faire avec sa main le tour de sa tête pelée. En contemplant de nouveau sa fille qui, sous les solives brunes de cette salle tapissée de cuir, ornée de meubles en ébène, de portières en grosses étoffes de soie, parée de sa haute cheminée, et qu’éclairait un jour doux, était encore bien à lui, le pauvre père sentit des larmes dans ses yeux et les essuya. Un père qui aime son enfant voudrait le garder toujours petit ; quant à celui qui peut voir, sans une profonde douleur, sa fille passant sous la domination d’un homme, il ne remonte pas vers les mondes supérieurs, il redescend dans les espèces infimes.

— Qu’avez-vous, mon fils ? dit la vieille mère en ôtant ses lunettes et cherchant dans l’attitude ordinairement joyeuse du bonhomme le sujet du silence qui la surprenait.

Le vieux médecin montra du doigt sa fille à l’aïeule qui hocha la tête par un signe de satisfaction, comme pour dire : Elle est bien mignonne !

Qui n’eût pas éprouvé l’émotion de Beauvouloir en voyant la jeune fille comme la dessinait l’habillement de l’époque et le jour frais de la Normandie. Gabrielle portait ce corset en pointe par devant et carré par derrière que les peintres italiens ont presque tous donné à leurs saintes et leurs madones. Cet élégant corselet en velours bleu de ciel, aussi joli que celui d’une demoiselle des eaux, enveloppait le corsage comme une guimpe, en le comprimant de manière à modeler finement les formes qu’il semblait aplatir ; il moulait les épaules, le dos, la taille avec la netteté d’un dessin fait par le plus habile artiste, et se terminait autour du cou par une oblongue échancrure ornée d’une légère broderie en soie couleur carmélite, et qui laissait voir autant de nu qu’il en fallait pour montrer la beauté de la femme, mais pas assez pour éveiller le désir. Une robe de couleur carmélite, qui continuait le trait des lignes accusées par le corps de velours, tombait jusque sur les pieds en formant des plis minces et comme aplatis. La taille était si fine, que Gabrielle semblait grande. Son bras menu pendait avec l’inertie qu’une pensée profonde imprime à l’attitude. Ainsi posée, elle présentait un modèle vivant des naïfs chefs-d’oeuvre de la statuaire dont le goût existait alors, et qui se recommande à l’admiration par la suavité de ses lignes droites sans roideur, et par la fermeté d’un dessin qui n’exclut pas la vie. Jamais profil d’hirondelle n’offrit, en rasant une croisée le soir, des formes plus élégamment coupées. Le visage de Gabrielle était
Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1874, tome 15.djvu
GABRIELLE. Son front était rêveur, souvent étonné, riant parfois, et toujours d’une auguste sérénité.
mince sans être plat ; sur son cou et sur son front couraient des filets bleuâtres qui y dessinaient des nuances semblables à celles de l’agate, en montrant la délicatesse d’un teint si transparent, qu’on eût cru voir le sang couler dans les veines. Cette blancheur excessive était faiblement teintée de rose aux joues. Cachés sous un petit bonnet de velours bleu brodé de perles, ses cheveux, d’un blond égal, coulaient comme deux ruisseaux d’or le long de ses tempes, et se jouaient en anneaux sur ses épaules, qu’ils ne couvraient pas. La couleur chaude de cette chevelure soyeuse animait la blancheur éclatante du cou, et purifiait encore par son reflet les contours du visage déjà si pur. Les yeux, longs et comme pressés entre des paupières grasses, étaient en harmonie avec la finesse du corps et de la tête ; le gris de perle y avait du brillant sans vivacité, la candeur y recouvrait la passion. La ligne du nez eût paru froide comme une lame d’acier, sans deux narines veloutées et roses dont les mouvements semblaient en désaccord avec la chasteté d’un front rêveur, souvent étonné, riant parfois, et toujours d’une auguste sérénité. Enfin, une petite oreille alerte attirait le regard, en montrant sous le bonnet, entre deux touffes de cheveux, la poire d’un rubis dont la couleur se détachait vigoureusement sur le lait du cou. Ce n’était ni la beauté normande où la chair abonde, ni la beauté méridionale où la passion agrandit la matière, ni la beauté française, toute fugitive comme ses expressions, ni la beauté du Nord mélancolique et froide, c’était la séraphique et profonde beauté de l’Eglise catholique, à la fois souple et rigide, sévère et tendre.

— Où trouvera-t-on une plus jolie duchesse ? se dit Beauvouloir en se complaisant à voir Gabrielle, qui, légèrement penchée, tendant le cou pour suivre au dehors le vol d’un oiseau, ne pouvait se comparer qu’à une gazelle arrêtée pour écouter le murmure de l’eau où elle va se désaltérer.

— Viens t’asseoir là, dit Beauvouloir en se frappant la cuisse et faisant à Gabrielle un signe qui annonçait une confidence.

Gabrielle comprit et vint. Elle se posa sur son père avec la légèreté de la gazelle, et passa son bras autour du cou de Beauvouloir dont le collet fut brusquement chiffonné.

— A qui pensais-tu donc en cueillant ces fleurs ? jamais tu ne les as si galamment disposées.

— A bien des choses, dit-elle. En admirant ces fleurs, qui semblent faites pour nous, je me demandais pour qui nous sommes faites, nous ; quels sont les êtres qui nous regardent ? Vous êtes mon père, je puis vous dire ce qui se passe en moi ; vous êtes habile, vous expliquerez tout. Je sens en moi comme une force qui veut s’exercer, je lutte contre quelque chose. Quand le ciel est gris, je suis à demi contente, je suis triste, mais calme. Quand il fait beau, que les fleurs sentent bon, que je suis là-bas sur mon banc, sous les chèvrefeuilles et les jasmins, il s’élève en moi comme des vagues qui se brisent contre mon immobilité. Il me vient dans l’esprit des idées qui me heurtent et s’enfuient comme les oiseaux le soir à nos croisées, je ne peux pas les retenir. Eh ! bien, quand j’ai fait un bouquet où les couleurs sont nuancées comme sur une tapisserie, où le rouge mord le blanc, où le vert et le brun se croisent, quand tout y abonde, que l’air s’y joue, que les fleurs se heurtent, qu’il y a une mêlée de parfums et de calices entre-choqués, je suis comme heureuse en reconnaissant ce qui se passe en moi-même. Quand, à l’église, l’orgue joue et que le clergé répond, qu’il y a deux chants distincts qui se parlent, les voix humaines et la musique, eh ! bien, je suis contente, cette harmonie me retentit dans la poitrine, je prie avec un plaisir qui m’anime le sang…

En écoutant sa fille, Beauvouloir l’examinait avec l’œil de la sagacité : son regard eût semblé stupide par la force même de ses pensées rayonnantes, de même que l’eau d’une cascade semble immobile. Il soulevait le voile de chair qui lui cachait le jeu secret par lequel l’âme réagit sur le corps, il étudiait les symptômes divers que sa longue expérience avait surpris dans toutes les personnes confiées à ses soins, et il les comparait aux symptômes contenus dans ce corps frêle dont les os l’effrayaient par leur délicatesse, dont le teint de lait l’épouvantait par son peu de consistance ; et il tâchait de relier les enseignements de sa science à l’avenir de cette angélique enfant, et il avait le vertige en se trouvant ainsi, comme s’il eût été sur un abîme ; la voix trop vibrante, la poitrine trop mignonne de Gabrielle l’inquiétait, et il s’interrogeait lui-même, après l’avoir interrogée.

— Tu souffres ici ! s’écria-t-il enfin poussé par une dernière pensée où se résuma sa méditation. Elle inclina mollement la tête.

— A la grâce de Dieu ! dit le vieillard en jetant un soupir. Je t’emmène au château d’Hérouville, tu y pourras prendre, dans la mer, des bains qui te fortifieront. — Cela est-il vrai, mon père ? ne vous moquez pas de votre Gabrielle. J’ai tant désiré voir le château, les hommes d’armes, les capitaines et Monseigneur.

— Oui, ma fille. Ta nourrice et Jean t’accompagneront.

— Sera-ce bientôt ?

— Demain, dit le vieillard qui se précipita dans le jardin pour cacher son agitation à sa mère et à sa fille.

— Dieu m’est témoin, s’écria-t-il, qu’aucune pensée ambitieuse ne me fait agir. Ma fille à sauver, le pauvre petit Etienne à rendre heureux, voilà mes seuls motifs !

S’il s’interrogeait ainsi lui-même, c’est qu’il sentait, au fond de sa conscience, une inextinguible satisfaction de savoir que, par la réussite de son projet, Gabrielle serait un jour duchesse d’Hérouville. Il y a toujours un homme chez un père. Il se promena longtemps, rentra pour souper, et se complut pendant toute la soirée à regarder sa fille au sein de la douce et brune poésie à laquelle il l’avait habituée.

Quand, avant le coucher, la grand’mère, la nourrice, le médecin et Gabrielle s’agenouillèrent pour faire leur prière en commun, il leur dit : — Supplions tous Dieu qu’il bénisse mon entreprise.

La grand’mère, qui connaissait le dessein de son fils, eut les yeux humectés par ce qui lui restait de larmes. La curieuse Gabrielle avait le visage rouge de bonheur. Le père tremblait, tant il avait peur d’une catastrophe.

— Après tout, lui dit sa mère, ne t’effraie pas, Antoine ! Le duc ne tuera pas sa petite-fille.

— Non, répondit-il, mais il peut la contraindre à épouser quelque soudard de baron qui nous la meurtrirait.

Le lendemain Gabrielle, montée sur un âne, suivie de sa nourrice à pied, de son père à cheval sur sa mule, et accompagnée du valet qui conduisait deux chevaux chargés de bagages, se mit en route vers le château d’Hérouville, où la caravane n’arriva qu’à la tombée du jour. Afin de pouvoir tenir ce voyage secret, Beauvouloir s’était dirigé par les chemins détournés en partant de grand matin, et il avait fait emporter des provisions pour manger en route, sans se montrer dans les hôtelleries. Beauvouloir entra donc à la nuit, sans être remarqué par les gens du château, dans l’habitation que l’enfant maudit avait occupée si longtemps, et où l’attendait Bertrand, la seule personne qu’il eut mise dans sa confidence. Le vieil écuyer aida le médecin, la nourrice et le valet à décharger les chevaux, à transporter le bagage, et à établir la fille de Beauvouloir dans la demeure d’Etienne. Quand Bertrand vit Gabrielle, il resta tout ébahi.

— Il me semble voir Madame ? s’écria-t-il. Elle est mince et fluette comme elle ; elle a ses couleurs pâles et ses cheveux blonds ; le vieux duc l’aimera.

— Dieu le veuille ! dit Beauvouloir. Mais reconnaîtra-t-il son sang à travers le mien ?

— Il ne peut guère le renier, dit Bertrand. Je suis allé souvent le quérir à la porte de la Belle Romaine, qui demeurait rue Culture-Sainte-Catherine, le cardinal de Lorraine la laissa forcément à monseigneur, par honte d’avoir été maltraité en sortant de chez elle. Monseigneur, qui, dans ce temps-là, marchait sur les talons de ses vingt ans, doit bien se souvenir de cette embûche, il était déjà bien hardi, je peux dire la chose aujourd’hui, il menait les affronteurs !

— Il ne pense plus guère à tout ceci, dit Beauvouloir. Il sait que ma femme est morte, mais à peine sait-il que j’ai une fille !

— Deux vieux reîtres comme nous mèneront la barque à bon port, dit Bertrand. Après tout, si le duc se fâche et s’en prend à nos carcasses, elles ont fait leur temps.

Avant de partir, le duc d’Hérouville avait défendu, sous les peines les plus graves, à tous les gens du château, d’aller sur la grève où Etienne avait jusqu’alors passé sa vie, à moins que le duc de Nivron n’y ramenât quelqu’un avec lui. Cet ordre, suggéré par Beauvouloir, qui avait démontré la nécessité de laisser Etienne maître de garder ses habitudes, garantissait à Gabrielle et à sa nourrice l’inviolabilité du territoire d’où le médecin leur commanda de ne jamais sortir sans sa permission.

Etienne était resté, pendant ces deux jours, dans la chambre seigneuriale, où le retenait le charme de ses douloureux souvenirs. Ce lit avait été celui de sa mère ; à deux pas, elle avait subi cette terrible scène de l’accouchement où Beauvouloir avait sauvé deux existences ; elle avait confié ses pensées à cet ameublement, elle s’en était servie, ses yeux avaient souvent erré sur ces lambris ; combien de fois était-elle venue à cette croisée pour appeler, par un cri, par un signe, son pauvre enfant désavoué, maintenant maître souverain du château. Demeuré seul dans cette chambre, où, la dernière fois, il n’était venu qu’à la dérobée, amené par Beauvouloir pour donner un dernier baiser à sa mère mourante, il l’y faisait revivre, il lui parlait, il l’écoutait ; il s’abreuvait à cette source qui ne tarit jamais, et d’où découlent tant de chants semblables au Super flumina Babylonis. Le lendemain de son retour, Beauvouloir vint voir son maître, et le gronda doucement d’être resté dans sa chambre sans sortir, en lui faisant observer qu’il ne fallait pas substituer à sa vie en plein air, la vie d’un prisonnier.

— Ceci est bien vaste, répondit Etienne, il y a l’âme de ma mère.

Le médecin obtint cependant, par la douce influence de l’affection, qu’Etienne se promènerait tous les jours, soit au bord de la mer, soit au dehors dans les campagnes qui lui étaient inconnues. Néanmoins Etienne, toujours en proie à ses souvenirs, resta le lendemain jusqu’au soir à sa fenêtre, occupé à regarder la mer ; elle lui offrit des aspects si multipliés, qu’il croyait ne l’avoir jamais vue si belle. Il entremêla ses contemplations de la lecture de Pétrarque, un de ses auteurs favoris, celui dont la poésie allait le plus à son cœur par la constance et l’unité de son amour. Etienne n’avait pas en lui l’étoffe de plusieurs passions, il ne pouvait aimer que d’une seule façon, une seule fois. Si cet amour devait être profond, comme tout ce qui est un, il devait être calme dans ses expressions, suave et pur comme les sonnets du poëte italien. Au coucher du soleil, l’enfant de la solitude se mit à chanter de cette voix merveilleuse qui s’était produite, comme une espérance, dans les oreilles les plus sourdes à la musique, celles de son père. Il exprima sa mélancolie en variant un même air qu’il dit plusieurs fois à la manière du rossignol. Cet air, attribué au feu roi Henri IV, n’était pas l’air de Gabrielle, mais un air de beaucoup supérieur comme facture, comme mélodie, comme expression de tendresse, et que les admirateurs du vieux temps reconnaîtront aux paroles également composées par le grand roi ; l’air fut sans doute pris aux refrains qui avaient bercé son enfance dans les montagnes du Béarn.

Viens, aurore,

Je t’implore,

Je suis gai quand je te voi ;

La bergère

Qui m’est chère

Est vermeille comme toi ; De rosée

Arrosée,

La rose a moins de fraîcheur ;

Une hermine

Est moins fine,

Le lis a moins de blancheur.

Après s’être naïvement peint la pensée de son cœur par ses chants, Etienne contempla la mer en se disant : — Voilà ma fiancée et mon seul amour à moi ! Puis il chanta cet autre passage de la chansonnette :

Elle est blonde,

Sans seconde !

et le répéta en exprimant la poésie solliciteuse qui surabonde chez un timide jeune homme, oseur quand il est solitaire. Il y avait des rêves dans ce chant onduleux, pris, repris, interrompu, recommencé, puis perdu dans une dernière modulation dont les teintes s’affaiblirent comme les vibrations d’une cloche. En ce moment, une voix qu’il fut tenté d’attribuer à quelque sirène sortie de la mer, une voix de femme répéta l’air qu’il venait de chanter, mais avec toutes les hésitations que devait y mettre une personne à laquelle se révèle pour la première fois la musique ; il reconnut le bégaiement d’un cœur qui naissait à la poésie des accords. Etienne, à qui de longues études sur sa propre voix avaient appris le langage des sons, où l’âme rencontre autant de ressources que dans la parole pour exprimer ses pensées, pouvait seul deviner tout ce que ces essais accusaient de timide surprise. Avec quelle religieuse et subtile admiration n’avait-il pas été écouté ? Le calme de l’air lui permettait de tout entendre, et il tressaillit au frémissement des plis flottants d’une robe ; il s’étonna, lui que les émotions produites par la terreur poussaient toujours à deux doigts de la mort, de sentir en lui-même la sensation balsamique autrefois causée par la venue de sa mère.

— Allons, Gabrielle, mon enfant, dit Beauvouloir, je t’ai défendu de rester après le coucher du soleil sur ces grèves. Rentre, ma fille.

— Gabrielle ! se dit Etienne, le joli nom !

Beauvouloir apparut bientôt et réveilla son maître d’une de ces méditations qui ressemblaient à des rêves. Il était nuit, la lune se levait.

— Monseigneur, dit le médecin, vous n’êtes pas encore sorti aujourd’hui, ce n’est pas sage.

— Et moi, répondit Etienne, puis-je aller sur la grève après le coucher du soleil ?

Le sous-entendu de cette phrase qui accusait la douce malice d’un premier désir fit sourire le vieillard.

— Tu as une fille ? Beauvouloir.

— Oui, monseigneur, l’enfant de ma vieillesse, mon enfant chéri. Monseigneur le duc, votre illustre père, m’a si fort recommandé de veiller sur vos précieux jours, que, ne pouvant plus l’aller voir à Forcalier où elle était, je l’en ai fait sortir, à mon grand regret, et afin de la soustraire à tous les regards, je l’ai mise dans la maison où logeait auparavant monseigneur. Elle est si délicate, je crains tout pour elle, même un sentiment trop vif ; aussi ne lui ai-je rien fait apprendre, elle se serait tuée.

— Elle ne sait rien ! dit Etienne surpris.

— Elle a tous les talents d’une bonne ménagère ; mais elle a vécu comme vit une plante. L’ignorance, monseigneur, est une chose aussi sainte que la science ; la science et l’ignorance sont pour les créatures deux manières d’être ; l’une et l’autre conservent l’âme comme dans un suaire ; la science vous a fait vivre, l’ignorance sauvera ma fille. Les perles bien cachées échappent au plongeur et vivent heureuses. Je puis comparer ma Gabrielle à une perle, son teint en a l’orient, son âme en a la douceur, et jusqu’ici mon domaine de Forcalier lui a servi d’écaille.

— Viens avec moi, dit Etienne en s’enveloppant d’un manteau, je veux aller au bord de la mer, le temps est doux.

Beauvouloir et son maître cheminèrent en silence jusqu’à ce qu’une lumière partie d’entre les volets de la maison du pêcheur eût sillonné la mer par un ruisseau d’or.

— Je ne saurais exprimer, s’écria le timide héritier en s’adressant au médecin, les sensations que me cause la vue d’une lumière projetée sur la mer. J’ai si souvent contemplé la croisée de cette chambre jusqu’à ce que sa lumière s’éteignit ! ajouta-t-il en montrant la chambre de sa mère.

— Quelque délicate que soit Gabrielle, répondit gaiement Beauvouloir, elle peut venir et se promener avec nous, la nuit est chaude et l’air ne contient aucune vapeur, je vais l’aller chercher ; mais soyez sage, monseigneur.

Etienne était trop timide pour proposer à Beauvouloir de l’accompagner à la maison du pêcheur ; d’ailleurs, il se trouvait dans l’état de torpeur où nous plonge l’affluence des idées et des sensations qu’engendre l’aurore de la passion. Plus libre en se trouvant seul, il s’écria, voyant la mer éclairée par la lune : — L’Océan a donc passé dans mon âme !

L’aspect de la jolie statuette animée qui venait à lui, et que la lune argentait en l’enveloppant de sa lumière, redoubla les palpitations au cœur d’Etienne, mais sans le faire souffrir.

— Mon enfant, dit Beauvouloir, voici monseigneur.

En ce moment, le pauvre Etienne souhaita la taille colossale de son père, il aurait voulu se montrer fort et non chétif. Toutes les vanités de l’amour et de l’homme lui entrèrent à la fois dans le cœur comme autant de flèches, et il demeura dans un morne silence en mesurant pour la première fois l’étendue de ses imperfections. Embarrassé d’abord du salut de la jeune fille, il le lui rendit gauchement et resta près de Beauvouloir avec lequel il causa tout en se promenant le long de la mer ; mais la contenance timide et respectueuse de Gabrielle l’enhardit, il osa lui adresser la parole. La circonstance du chant était l’effet du hasard ; le médecin n’avait rien voulu préparer, il pensait qu’entre deux êtres à qui la solitude avait laissé le cœur pur, l’amour se produirait dans toute sa simplicité. La répétition de l’air par Gabrielle fut donc un texte de conversation tout trouvé. Pendant cette promenade, Etienne sentit en lui-même cette légèreté corporelle que tous les hommes ont éprouvée au moment où le premier amour transporte le principe de leur vie dans une autre créature. Il offrit à Gabrielle de lui apprendre à chanter. Le pauvre enfant était si heureux de pouvoir se montrer aux yeux de cette jeune fille investi d’une supériorité quelconque, qu’il tressaillit d’aise quand elle accepta. Dans ce moment, la lumière donna pleinement sur Gabrielle et permit à Etienne de reconnaître les points de vague ressemblance qu’elle avait avec la feue duchesse. Comme Jeanne de Saint-Savin, la fille de Beauvouloir était mince et délicate ; chez elle comme chez la duchesse, la souffrance et la mélancolie produisaient une grâce mystérieuse. Elle avait la noblesse particulière aux âmes chez lesquelles les manières du monde n’ont rien altéré, en qui tout est beau parce que tout est naturel. Mais il se trouvait de plus en Gabrielle le sang de la Belle Romaine qui avait rejailli à deux générations, et qui faisait à cette enfant un cœur de courtisane violente dans une âme pure ; de là procédait une exaltation qui lui rougit le regard, qui lui sanctifia le front, qui lui fit exhaler comme une lueur, et communiqua les pétillements d’une flamme à ses mouvements. Beauvouloir frissonna quand il remarqua ce phénomène qu’on pourrait aujourd’hui nommer la phosphorescence de la pensée, et que le médecin observait alors comme une promesse de mort. Etienne surprit la jeune fille à tendre le cou par un mouvement d’oiseau timide qui regarde autour de son nid. Cachée par son père, Gabrielle voulait voir Etienne à son aise, et son regard exprimait autant de curiosité que de plaisir, autant de bienveillance que de naïve hardiesse. Pour elle, Etienne n’était pas faible, mais délicat ; elle le trouvait si semblable à elle-même, que rien ne l’effrayait dans ce suzerain : le teint souffrant d’Etienne, ses belles mains, son sourire malade, ses cheveux partagés en deux bandeaux et répandus en boucles sur la dentelle de son collet rabattu, ce front noble sillonné de jeunes rides, ces oppositions de luxe et de misère, de pouvoir et de petitesse lui plaisaient ; ne flattaient-elles pas les désirs de protection maternelle qui sont en germe dans l’amour ? ne stimulaient-elles pas déjà le besoin qui travaille toute femme de trouver des distinctions à celui qu’elle veut aimer ? Chez tous les deux, des idées, des sensations nouvelles s’élevaient avec une force, avec une abondance qui leur élargissaient l’âme ; ils restaient l’un et l’autre étonnés et silencieux, car l’expression des sentiments est d’autant moins démonstrative qu’ils sont plus profonds. Tout amour durable commence par de rêveuses méditations. Il convenait peut-être à ces deux êtres de se voir pour la première fois dans la lumière adoucie de la lune, afin de ne pas être éblouis tout à coup par les splendeurs de l’amour ; ils devaient se rencontrer au bord de la mer qui leur offrait une image de l’immensité de leurs sentiments. Ils se quittèrent pleins l’un de l’autre, en craignant tous deux de ne s’être pas plu.

De sa fenêtre Etienne regarda la lumière de la maison où était Gabrielle. Pendant cette heure d’espoir mêlée de craintes, le jeune poëte trouva des significations nouvelles aux sonnets de Pétrarque. Il avait entrevu Laure, une fine et délicieuse figure, pure et dorée comme un rayon de soleil, intelligente comme l’ange, faible comme la femme. Ses vingt années d’études eurent un lien, il comprit la mystique alliance de toutes les beautés ; il reconnut combien il y avait de la femme dans les poésies qu’il adorait ; il aimait enfin depuis si longtemps sans le savoir, que tout son passé se confondit dans les émotions de cette belle nuit. La ressemblance de Gabrielle avec sa mère lui parut un ordre divinement donné. Il ne trahissait pas sa douleur en aimant, l’amour lui continuait la maternité. Il contemplait, à la nuit, l’enfant couchée dans cette chaumière, avec les mêmes sentiments qu’éprouvait sa mère quand il y était. Cette autre similitude lui rattachait encore le présent au passé. Sur les nuages de ses souvenirs, la figure endolorie de Jeanne de Saint-Savin lui apparut ; il la revit avec son sourire faible, il entendit sa parole douce, elle inclina la tête, et pleura. La lumière de la maison s’éteignit. Etienne chanta la jolie chansonnette d’Henri IV avec une expression nouvelle. De loin, les essais de Gabrielle lui répondirent. La jeune fille faisait aussi son premier voyage dans les pays enchantés de l’extase amoureuse. Cette réponse remplit de joie le cœur d’Etienne ; en coulant dans ses veines, le sang y répandit une force qu’il ne s’était jamais sentie, l’amour le rendait puissant. Les êtres faibles peuvent seuls connaître la volupté de cette création nouvelle au milieu de la vie. Les pauvres, les souffrants, les maltraités ont des joies ineffables, peu de chose est l’univers pour eux. Etienne tenait par mille liens au peuple de la Cité dolente. Sa grandeur récente ne lui causait que de la terreur, l’amour lui versait le baume créateur de la force : il aimait l’amour.

Le lendemain, Etienne se leva de bonne heure pour courir à son ancienne maison, où Gabrielle animée de curiosité, pressée par une impatience qu’elle ne s’avouait pas, avait de bon matin bouclé ses cheveux et revêtu son charmant costume. Tous deux étaient pleins du désir de se revoir, et craignaient mutuellement les effets de cette entrevue. Quant à lui, pensez qu’il avait choisi ses plus fines dentelles, son manteau le mieux orné, son haut-de-chausses de velours violet ; il avait pris enfin ce bel habillement que recommande à toutes les mémoires la pâle figure de Louis XIII, figure opprimée au sein de la grandeur comme Etienne l’avait été jusqu’alors. Cet habillement n’était pas le seul point de ressemblance qui existât entre le maître et le sujet. Mille sensibilités se rencontraient chez Etienne comme chez Louis XIII : la chasteté, la mélancolie, les souffrances vagues mais réelles, les timidités chevaleresques, la crainte de ne pouvoir exprimer le sentiment dans sa pureté, la peur d’être trop vite amené au bonheur que les âmes grandes aiment à différer, la pesanteur du pouvoir, cette pente à l’obéissance qui se trouve chez les caractères indifférents aux intérêts, mais pleins d’amour pour ce qu’un beau génie religieux a nommé l’astral.

Quoique très-inexperte du monde, Gabrielle avait pensé que la fille d’un rebouteur, l’humble habitante de Forcalier était jetée à une trop grande distance de monseigneur Etienne, duc de Nivron, l’héritier de la maison d’Hérouville, pour qu’ils fussent égaux ; elle n’allait pas jusqu’à deviner l’anoblissement de l’amour. La naïve créature n’avait pas vu là sujet d’ambitionner une place à laquelle toute autre fille eût été jalouse de s’asseoir, elle n’y avait vu que des obstacles. Aimant déjà sans savoir ce que c’était qu’aimer, elle se trouvait loin de son plaisir et voulait s’en rapprocher, comme un enfant souhaite la grappe dorée, objet de sa convoitise, trop haut située. Pour une fille émue à l’aspect d’une fleur, et qui entrevoyait l’amour dans les chants de la liturgie, combien doux et forts n’avaient pas été les sentiments éprouvés la veille, à l’aspect de cette faiblesse seigneuriale qui rassurait la sienne ; mais Etienne avait grandi pendant cette nuit, elle s’en était fait une espérance, un pouvoir ; elle l’avait mis si haut qu’elle désespérait de parvenir jusqu’à lui.

— Me permettrez-vous de venir quelquefois près de vous, dans votre domaine ? demanda le duc en baissant les yeux.

En voyant Etienne si craintif, si humble, car lui aussi avait déifié la fille de Beauvouloir, Gabrielle fut embarrassée du sceptre qu’il lui remettait ; mais elle fut profondément émue et flattée de cette soumission. Les femmes seules savent combien le respect que leur porte un maître engendre de séductions. Néanmoins, elle eut peur de se tromper, et tout aussi curieuse que la première femme, elle voulut savoir.

— Ne m’avez-vous pas promis hier de me montrer la musique ? lui répondit-elle tout en espérant que la musique serait un prétexte pour se trouver avec elle.

Si la pauvre enfant avait su la vie d’Etienne, elle se serait bien gardée d’exprimer un doute. Pour lui, la parole était un retentissement de l’âme, et cette phrase lui causa la plus profonde douleur. Il arrivait le cœur plein en redoutant jusqu’à une obscurité dans sa lumière, et il rencontrait un doute. Sa joie s’éteignit, il se replongea dans son désert et n’y trouva plus les fleurs dont il l’avait embelli. Eclairée par la prescience des douleurs qui distingue l’ange chargé de les adoucir et qui sans doute est la Charité du ciel, Gabrielle devina la peine qu’elle venait de causer. Elle fut si vivement frappée de sa faute qu’elle souhaita la puissance de Dieu pour pouvoir dévoiler son cœur à Etienne, car elle avait ressenti la cruelle émotion que causaient un reproche, un regard sévère ; elle lui montra naïvement les nuées qui s’étaient élevées en son âme et qui faisaient comme des langes d’or à l’aube de son amour. Une larme de Gabrielle changea la douleur d’Etienne en plaisir, et il voulut alors s’accuser de tyrannie. Ce fut un bonheur qu’à leur début ils connussent ainsi le diapason de leurs coeurs, ils évitèrent mille chocs qui les auraient meurtris. Tout à coup Etienne, impatient de se retrancher derrière une occupation, conduisit Gabrielle à une table, devant la petite croisée où il avait souffert et où désormais il allait admirer une fleur plus belle que toutes celles qu’il avait étudiées. Puis il ouvrit un livre sur lequel se penchèrent leurs têtes dont les cheveux se mêlèrent.

Ces deux êtres si forts par le coeur, si maladifs de corps, mais embellis par les grâces de la souffrance, formaient un touchant tableau. Gabrielle ignorait la coquetterie : un regard était accordé aussitôt que sollicité, et les doux rayons de leurs yeux ne cessaient de se confondre que par pudeur ; elle eut de la joie à dire à Etienne combien sa voix lui faisait plaisir à entendre ; elle oubliait la signification des paroles quand il lui expliquait la position des notes ou leur valeur ; elle l’écoutait, laissant la mélodie pour l’instrument, l’idée pour la forme ; ingénieuse flatterie, la première que rencontre l’amour vrai. Gabrielle trouvait Etienne beau, elle voulut manier le velours du manteau, toucher la dentelle du collet. Quant à Etienne, il se transformait sous le regard créateur de ces yeux fins ; ils lui infusaient une sève fécondante qui étincelait dans ses yeux, reluisait à son front, qui le retrempait intérieurement, et il ne souffrait point de ce jeu nouveau de ses facultés ; au contraire, elles se fortifiaient. Le bonheur était comme le lait nourricier de sa nouvelle vie.

Comme rien ne pouvait les distraire d’eux-mêmes, ils restèrent ensemble non-seulement cette journée, mais toutes les autres, car ils s’appartinrent dès le premier jour, en se passant l’un à l’autre le sceptre, et jouant avec eux-mêmes comme l’enfant joue avec la vie. Assis et heureux sur ce sable doré, chacun disait à l’autre son passé, douloureux chez celui-ci, mais plein de rêveries ; rêveur chez celle-là, mais plein de souffrants plaisirs.

— Je n’ai pas eu de mère, disait Gabrielle, mais mon père a été bon comme Dieu.

— Je n’ai pas eu de père, répondait l’enfant maudit, mais ma mère a été tout un ciel.

Etienne racontait sa jeunesse, son amour pour sa mère, son goût pour les fleurs. Gabrielle se récriait à ce mot. Questionnée, elle rougissait, se défendait de répondre ; puis, quand une ombre passait sur ce front que la mort semblait effleurer de son aile, sur cette âme visible où les moindres émotions d’Etienne apparaissaient, elle répondait : — C’est que moi aussi j’aimais les fleurs.

N’était-ce pas une déclaration comme les vierges en savent faire, que de se croire liée jusque dans le passé par la communauté des goûts ! L’amour cherche toujours à se vieillir, c’est la coquetterie des enfants.

Etienne apporta des fleurs le lendemain, en ordonnant qu’on lui en cherchât de rares, comme sa mère en faisait jadis chercher pour lui. Sait-on la profondeur à laquelle arrivaient chez un être solitaire les racines d’un sentiment qui reprenait ainsi les traditions de la maternité, en prodiguant à une femme les soins caressants par lesquels sa mère avait charmé sa vie ! Pour lui, quelle grandeur dans ces riens où se confondaient ses deux seules affections ! Les fleurs et la musique devinrent le langage de leur amour. Gabrielle répondit par des bouquets aux envois d’Etienne, de ces bouquets dont un seul avait fait deviner au vieux rebouteur que son ignorante fille en savait déjà trop. L’ignorance matérielle des deux amants formait comme un fond noir sur lequel les moindres traits de leur accointance toute spirituelle se détachaient avec une grâce exquise, comme les profils rouges et si purs des figures étrusques. Leurs moindres paroles apportaient des flots d’idées, car elles étaient le fruit de leurs méditations. Incapables d’inventer la hardiesse, pour eux tout commencement leur semblait une fin. Quoique toujours libres, ils étaient emprisonnés dans une naïveté, qui eût été désespérante si l’un d’eux avait pu donner un sens à ses confus désirs. Ils étaient à la fois les poëtes et la poésie. La musique, le plus sensuel des arts pour les âmes amoureuses, fut le truchement de leurs idées, et ils prenaient plaisir à répéter une même phrase en épanchant la passion dans ces belles nappes de sons où leurs âmes vibraient sans obstacle.

Beaucoup d’amours procèdent par opposition : c’est des querelles et des raccommodements, le vulgaire combat de l’Esprit et de la Matière. Mais le premier coup d’aile du véritable amour le met déjà bien loin de ces luttes, il ne distingue plus deux natures là où tout est même essence ; semblable au génie dans sa plus haute expression, il sait se tenir dans la lumière la plus vive, il la soutient, il y grandit, et n’a pas besoin d’ombre pour obtenir son relief. Gabrielle, parce qu’elle était femme, Etienne, parce qu’il avait beaucoup souffert et beaucoup médité, parcoururent promptement l’espace dont s’emparent les passions vulgaires, et allèrent bientôt au delà. Comme toutes les natures faibles, ils furent plus rapidement pénétrés par la Foi, par cette pourpre céleste qui double la force en doublant l’âme. Pour eux, le soleil fut toujours à son midi. Bientôt ils eurent cette divine croyance en eux-mêmes qui ne souffre ni jalousie, ni tortures ; ils eurent l’abnégation toujours prête, l’admiration constante. Dans ces conditions, l’amour était sans douleur. Egaux par leur faiblesse, forts par leur union, si le noble avait quelques supériorités de science ou quelque grandeur de convention, la fille du médecin les effaçait par sa beauté, par la hauteur du sentiment, par la finesse qu’elle imprimait aux jouissances. Ainsi, tout à coup, ces deux blanches colombes volent d’une aile semblable sous un ciel pur : Etienne aime, il est aimé, le présent est serein, l’avenir est sans nuage, il est souverain, le château est à lui, la mer est à tous deux, nulle inquiétude ne trouble l’harmonieux concert de leur double cantique ; la virginité des sens et de l’esprit leur agrandit le monde, leurs pensées se déduisent sans efforts ; le désir, dont les satisfactions flétrissent tant de choses, le désir, cette faute de l’amour terrestre, ne les atteint pas encore. Comme deux zéphyrs assis sur la même branche de saule, ils en sont au bonheur de contempler leur image dans le miroir d’une eau limpide ; l’immensité leur suffit, ils admirent l’Océan, sans songer à y glisser sur la barque aux blanches voiles, aux cordages fleuris que conduit l’Espérance.

Il est dans l’amour un moment où il se suffit à lui-même, où il est heureux d’être. Pendant ce printemps où tout est en bourgeon, l’amant se cache parfois de la femme aimée pour en mieux jouir, pour la mieux voir ; mais Etienne et Gabrielle se plongèrent ensemble dans les délices de cette heure enfantine : tantôt c’était deux sœurs pour la grâce des confidences, tantôt deux frères pour la hardiesse des recherches. Ordinairement l’amour veut un esclave et un dieu, mais ils réalisèrent le délicieux rêve de Platon, il n’y avait qu’un seul être divinisé. Ils se protégeaient tour à tour. Les caresses vinrent, lentement, une à une, mais chastes comme les jeux si mutins, si gais, si coquets des jeunes animaux qui essaient la vie. Le sentiment qui les portait à transporter leur âme dans un chant passionné les conduisit à l’amour par les mille transformations d’un même bonheur. Leurs joies ne leur causaient ni délire ni insomnies. Ce fut l’enfance du plaisir grandissant sans connaître les belles fleurs rouges qui couronneront sa tige. Ils se livraient l’un à l’autre sans supposer de danger, ils s’abandonnaient dans un mot comme dans un regard, dans un baiser comme dans la longue pression de leurs mains entrelacées. Ils se vantaient leurs beautés l’un à l’autre ingénument, et dépensaient dans ces secrètes idylles des trésors de langage en devinant les plus douces exagérations, les plus violents diminutifs trouvés par la muse antique des Tibulle et redits par la Poésie italienne. C’était sur leurs lèvres et dans leurs cœurs le constant retour des franges liquides de la mer sur le sable fin de la grève, toutes pareilles, toutes dissemblables. Joyeuse, éternelle fidélité !

S’il fallait compter les jours, ce temps prit cinq mois ; s’il fallait compter les innombrables sensations, les pensées, les rêves, les regards, les fleurs écloses, les espérances réalisées, les joies sans fin, une chevelure dénouée et vétilleusement éparpillée, puis remise et ornée de fleurs, les discours interrompus, renoués, abandonnés, les rires folâtres, les pieds trempés dans la mer, les chasses enfantines faites à des coquillages cachés dans les rochers, les baisers, les surprises, les étreintes, mettez toute une vie, la mort se chargera de justifier le mot. Il est des existences toujours sombres, accomplies sous des cieux gris ; mais supposez un beau jour où le soleil enflamme un air bleu, tel fut le mai de leur tendresse pendant lequel Etienne avait suspendu toutes ses douleurs passées au cœur de Gabrielle, et la jeune fille avait rattaché ses joies à venir à celui de son seigneur. Etienne n’avait eu qu’une douleur dans sa vie, la mort de sa mère ; il ne devait y avoir qu’un seul amour, Gabrielle.

La grossière rivalité d’un ambitieux précipita le cours de cette vie de miel. Le duc d’Hérouville, vieux guerrier rompu aux ruses, politique rude mais habile, entendit en lui-même s’élever la voix de la défiance après avoir donné la parole que lui demandait son médecin. Le baron d’Artagnon, lieutenant de sa compagnie d’ordonnance, avait en politique toute sa confiance. Le baron était un homme comme les aimait le duc d’Hérouville, une espèce de boucher, taillé en force, grand, à visage mâle, acerbe et froid, le brave au service du trône, rude en ses manières, d’une volonté de bronze à l’exécution, et souple sous la main ; noble d’ailleurs, ambitieux avec la probité du soldat et la ruse du politique. Il avait la main que supposait sa figure, la main large et velue du condottière. Ses manières étaient brusques, sa parole était brève et concise. Or, le gouverneur avait chargé son lieutenant de surveiller la conduite que tiendrait le médecin auprès du nouvel héritier présomptif. Malgré le secret qui environnait Gabrielle, il était difficile de tromper le lieutenant d’une compagnie d’ordonnance : il entendit le chant de deux voix, il vit de la lumière le soir dans la maison au bord de la mer ; il devina que tous les soins d’Etienne, que les fleurs demandées et ses ordres multipliés concernaient une femme ; puis il surprit la nourrice de Gabrielle par les chemins allant chercher quelques ajustements à Forcalier, emportant du linge, en rapportant un métier ou des meubles de jeune fille. Le soudard voulut voir et vit la fille du rebouteur, il en fut épris. Beauvouloir était riche. Le duc allait être furieux de l’audace du bonhomme. Le baron d’Artagnon basa sur ces événements l’édifice de sa fortune. Le duc, apprenant que son fils était amoureux, voudrait lui donner une femme de grande maison, héritière de quelques domaines ; et pour détacher Etienne de son amour, il suffirait de rendre Gabrielle infidèle en la mariant à un noble dont les terres seraient engagées à quelque Lombard. Le baron n’avait pas de terres. Ces données eussent été excellentes avec les caractères qui se produisent ordinairement dans le monde, mais elles devaient échouer avec Etienne et Gabrielle. Le hasard avait cependant déjà bien servi le baron d’Artagnon.

Pendant son séjour à Paris, le duc avait vengé la mort de Maximilien en tuant l’adversaire de son fils, et il avait avisé pour Etienne une alliance inespérée avec l’héritière des domaines d’une branche de la maison de Grandlieu, une grande et belle personne dédaigneuse, mais qui fut flattée par l’espérance de porter un jour le titre de duchesse d’Hérouville. Le duc espéra faire épouser à son fils mademoiselle de Grandlieu. En apprenant qu’Etienne aimait la fille d’un misérable médecin, il voulut ce qu’il espérait. Pour lui, cet échange ne faisait pas question. Vous savez si cet homme de politique brutale comprenait brutalement l’amour ! il avait laissé mourir près de lui la mère d’Etienne, sans avoir compris un seul de ses soupirs. Jamais peut-être en sa vie n’avait-il éprouvé de colère plus violente que celle dont il fut saisi quand la dernière dépêche du baron lui apprit avec quelle rapidité marchaient les desseins de Beauvouloir, auquel le capitaine prêta la plus audacieuse ambition. Le duc commanda ses équipages et vint de Paris à Rouen en conduisant à son château la comtesse de Grandlieu, sa sœur la marquise de Noirmoutier, et mademoiselle de Grandlieu, sous le prétexte de leur montrer la province de Normandie. Quelques jours avant son arrivée, sans que l’on sût comment ce bruit se répandait dans le pays, il n’était question, d’Hérouville à Rouen, que de la passion du jeune duc de Nivron pour Gabrielle Beauvouloir, la fille du célèbre rebouteur. Les gens de Rouen en parlèrent au vieux duc précisément au milieu du festin qui lui fut offert, car les convives étaient enchantés de piquer le despote de la Normandie. Cette circonstance excita la colère du gouverneur au dernier point. Il fit écrire au baron de tenir fort secrète sa venue à Hérouville, en lui donnant des ordres pour parer à ce qu’il regardait comme un malheur.

Dans ces circonstances, Etienne et Gabrielle avaient déroulé tout le fil de leur peloton dans l’immense labyrinthe de l’amour, et tous deux, peu inquiets d’en sortir, voulaient y vivre. Un jour, ils étaient restés auprès de la fenêtre où s’accomplirent tant de choses. Les heures, d’abord remplies par de douces causeries, avaient abouti à quelques silences méditatifs. Ils commençaient à sentir en eux-mêmes les vouloirs indécis d’une possession complète : ils en étaient à se confier l’un à l’autre leurs idées confuses, reflets d’une belle image dans deux âmes pures. Durant ces heures encore sereines, parfois les yeux d’Etienne s’emplissaient de larmes pendant qu’il tenait la main de Gabrielle collée à ses lèvres. Comme sa mère, mais en cet instant plus heureux en son amour qu’elle ne l’avait été, l’enfant maudit contemplait la mer, alors couleur d’or sur la grève, noire à l’horizon, et coupée çà et là de ces lames d’argent qui annoncent une tempête. Gabrielle, se conformant à l’attitude de son ami, regardait ce spectacle et se taisait. Un seul regard, un de ceux par lequel les âmes s’appuient l’une sur l’autre, leur suffisait pour se communiquer leurs pensées. Le dernier abandon n’était pas pour Gabrielle un sacrifice, ni pour Etienne une exigence. Chacun d’eux aimait de cet amour si divinement semblable à lui-même dans tous les instants de son éternité, qu’il ignore le dévouement, qu’il ne craint ni les déceptions ni les retards. Seulement, Etienne et Gabrielle étaient dans une ignorance absolue des contentements dont le désir aiguillonnait leur âme. Quand les faibles teintes du crépuscule eurent fait un voile à la mer, que le silence ne fut plus interrompu que par la respiration du flux et du reflux dans la grève, Etienne se leva, Gabrielle imita ce mouvement par une crainte vague, car il avait quitté sa main. Etienne prit Gabrielle dans un de ses bras en la serrant contre lui par un mouvement de tendre cohésion ; aussi, comprenant son désir, lui fit-elle sentir le poids de son corps assez pour lui donner la certitude qu’elle était à lui, pas assez pour le fatiguer. L’amant posa sa tête trop lourde sur l’épaule de son amie, sa bouche s’appuya sur le sein tumultueux, ses cheveux abondèrent sur le dos blanc et caressèrent le cou de Gabrielle. La jeune fille ingénument amoureuse pencha la tête afin de donner plus de place à Etienne en passant son bras autour de son cou pour se faire un point d’appui. Ils demeurèrent ainsi, sans se dire une parole, jusqu’à ce que la nuit fut venue. Les grillons chantèrent alors dans leurs trous, et les deux amants écoutèrent cette musique comme pour occuper tous leurs sens dans un seul. Certes ils ne pouvaient alors être comparés qu’à un ange qui, les pieds posés sur le monde, attend l’heure de revoler vers le ciel. Ils avaient accompli ce beau rêve du génie mystique de Platon et de tous ceux qui cherchent un sens à l’humanité : ils ne faisaient qu’une seule âme, ils étaient bien cette perle mystérieuse destinée à orner le front de quelque astre inconnu, notre espoir à tous !

— Tu me reconduiras, dit Gabrielle en sortant la première de ce calme délicieux.

— Pourquoi nous quitter ? répondit Etienne.

— Nous devrions être toujours ensemble, dit-elle.

— Reste. — Oui.

Le pas lourd du vieux Beauvouloir se fit entendre dans la salle voisine. Le médecin trouva les deux enfants séparés, et il les avait vus entrelacés à la fenêtre. L’amour le plus pur aime encore le mystère.

— Ce n’est pas bien, mon enfant, dit-il à Gabrielle. Demeurer si tard, ici, sans lumière.

— Pourquoi ? dit-elle, vous savez bien que nous nous aimons, et qu’il est le maître au château.

— Mes enfants, reprit Beauvouloir, si vous vous aimez, votre bonheur exige que vous vous épousiez pour passer votre vie ensemble ; mais votre mariage est soumis à la volonté de monseigneur le duc…

— Mon père m’a promis de satisfaire tous mes voeux, s’écria vivement Etienne en interrompant Beauvouloir.

— Ecrivez-lui donc, monseigneur, répondit le médecin, exprimez-lui votre désir, et donnez-moi votre lettre pour que je la joigne à celle que je viens d’écrire. Bertrand partira sur-le-champ pour remettre ces dépêches à monseigneur lui-même. Je viens d’apprendre qu’il est à Rouen ; il amène l’héritière de la maison de Grandlieu, et je ne pense pas que ce soit pour lui… Si j’écoutais mes pressentiments, j’emmènerais Gabrielle cette nuit même…

— Nous séparer, s’écria Etienne qui défaillit de douleur en s’appuyant sur son amie.

— Mon père !

— Gabrielle, dit le médecin en lui tendant un flacon qu’il alla prendre sur une table et qu’elle fit respirer à Etienne, Gabrielle, ma science m’a dit que la nature vous avait destinés l’un à l’autre… Mais je voulais préparer monseigneur le duc à un mariage qui froisse toutes ses idées, et le démon l’a prévenu contre nous. — Il est monsieur le duc de Nivron, dit le père à Gabrielle, et toi tu es la fille d’un pauvre médecin.

— Mon père a juré de ne me contrarier en rien, dit Etienne avec calme.

— Il m’a bien juré aussi, à moi, de consentir à ce que je ferais en vous cherchant une femme, répondit le médecin ; mais s’il ne tient pas ses promesses ?

Etienne s’assit comme foudroyé. — La mer était sombre ce soir, dit-il après un moment de silence.

— Si vous saviez monter à cheval, monseigneur, dit le médecin, je vous dirais de vous enfuir avec Gabrielle, ce soir même : je vous connais l’un et l’autre, et sais que toute autre union vous sera funeste. Le duc me ferait certes jeter dans un cachot et m’y laisserait pour le reste de mes jours en apprenant cette fuite ; mais je mourrais joyeusement, si ma mort assurait votre bonheur. Hélas, monter à cheval, ce serait risquer votre vie et celle de Gabrielle. Il faut affronter ici la colère du gouverneur.

— Ici, répéta le pauvre Etienne.

— Nous avons été trahis par quelqu’un du château qui a courroucé votre père, reprit Beauvouloir.

— Allons nous jeter ensemble à la mer, dit Etienne à Gabrielle en se penchant à l’oreille de la jeune fille qui s’était mise à genoux auprès de son amant.

Elle inclina la tête en souriant. Beauvouloir devina tout.

— Monseigneur, reprit-il, votre savoir autant que votre esprit vous a fait éloquent, l’amour doit vous rendre irrésistible ; déclarez votre amour à monseigneur le duc, vous confirmerez ma lettre qui est assez concluante. Tout n’est pas perdu, je le crois. J’aime autant ma fille que vous l’aimez, et veux la défendre.

Etienne hocha la tête.

— La mer était bien sombre ce soir, dit-il.

— Elle était comme une lame d’or à nos pieds, répondit Gabrielle d’une voix mélodieuse.

Etienne fit venir de la lumière, et se mit à sa table pour écrire à son père. D’un côté de sa chaise était Gabrielle agenouillée, silencieuse, regardant l’écriture sans la lire, elle lisait tout sur le front d’Etienne. De l’autre côté se tenait le vieux Beauvouloir dont la figure joviale était profondément triste, triste comme cette chambre où mourut la mère d’Etienne. Une voix secrète criait au médecin : — Il aura la destinée de sa mère !

La lettre finie, Etienne la tendit au vieillard, qui s’empressa d’aller la donner à Bertrand. Le cheval du vieil écuyer était tout sellé, l’homme prêt : il partit et rencontra le duc à quatre lieues d’Hérouville.

— Conduis-moi jusqu’à la porte de la tour, dit Gabrielle à son ami quand ils furent seuls. Tous deux passèrent par la bibliothèque du cardinal, et descendirent par la tour où se trouvait la porte dont la clef avait été donnée à Gabrielle par Etienne. Abasourdi par l’appréhension du malheur, le pauvre enfant laissa dans la tour le flambeau qui lui servait à éclairer sa bien-aimée, et la reconduisit vers sa maison. A quelques pas du petit jardin qui faisait une cour de fleurs à cette humble habitation, les deux amants s’arrêtèrent. Enhardis par la crainte vague qui les agitait, ils se donnèrent, dans l’ombre et le silence, ce premier baiser où les sens et l’âme se réunissent pour causer un plaisir révélateur. Etienne comprit l’amour dans sa double expression, et Gabrielle se sauva de peur d’être entraînée par la volupté, mais à quoi ?… Elle n’en savait rien.

Au moment où le duc de Nivron montait les degrés de l’escalier, après avoir fermé la porte de la tour, un cri de terreur poussé par Gabrielle retentit à son oreille avec la vivacité d’un éclair qui brûle les yeux. Etienne traversa les appartements du château, descendit par le grand escalier, gagna la grève, et courut vers la maison de Gabrielle où il vit de la lumière. En arrivant dans le petit jardin, et à la lueur du flambeau qui éclairait le rouet de sa nourrice, Gabrielle avait aperçu sur la chaise un homme à la place de cette bonne femme. Au bruit des pas, cet homme s’était avancé vers elle et l’avait effrayée. L’aspect du baron d’Artagnon justifiait bien la peur qu’il inspirait à Gabrielle.

— Vous êtes la fille à Beauvouloir, le médecin de Monseigneur, lui dit le lieutenant de la compagnie d’ordonnance quand Gabrielle fut remise de sa frayeur.

— Oui, seigneur.

— J’ai des choses de la plus haute importance à vous confier. Je suis le baron d’Artagnon, le lieutenant de la compagnie d’ordonnance que monseigneur le duc d’Hérouville commande.

Dans les circonstances où se trouvaient les deux amants, Gabrielle fut frappée de ces paroles et du ton de franchise avec lequel le soldat les prononça.

— Votre nourrice est là, elle peut nous entendre, venez dit le baron.

Il sortit, Gabrielle le suivit. Tous deux allèrent sur la grève qui était derrière la maison.

— Ne craignez rien, lui dit le baron.

Ce mot aurait épouvanté une personne qui n’eût pas été ignorante ; mais une jeune fille simple et qui aime ne se croit jamais en péril.

— Chère enfant, lui dit le baron, en s’efforçant de donner un ton mielleux à sa voix, vous et votre père vous êtes au bord d’un abîme où vous allez tomber demain ; je ne saurais voir ceci sans vous avertir. Monseigneur est furieux contre votre père et contre vous, il vous soupçonne d’avoir séduit son fils, et il aime mieux le voir mort que le voir votre mari : voilà pour son fils. Quant à votre père, voici la résolution qu’a prise Monseigneur. Il y a neuf ans, votre père fut impliqué dans une affaire criminelle ; il s’agissait du détournement d’un enfant noble au moment de l’accouchement de la mère, et auquel il s’est employé. Monseigneur, sachant l’innocence de votre père, le garantit alors des poursuites du parlement ; mais il va le faire saisir et le livrer à la justice en demandant qu’on procède contre lui. Votre père sera rompu vif ; mais en faveur des services qu’il a rendus à son maître, peut-être obtiendra-t-il de n’être que pendu. J’ignore ce que Monseigneur a décidé de vous ; mais je sais que vous pouvez sauver monseigneur de Nivron de la colère de son père, sauver Beauvouloir du supplice horrible qui l’attend, et vous sauver vous-même.

— Que faut-il faire ? dit Gabrielle.

— Allez vous jeter aux pieds de Monseigneur, lui avouer que son fils vous aime malgré vous, et lui dire que vous ne l’aimez pas. En preuve de ceci, vous lui offrirez d’épouser l’homme qu’il lui plaira de vous désigner pour mari. Il est généreux, il vous établira richement.

— Je puis tout faire, excepté de renier mon amour.

— Mais s’il le faut pour sauver votre père, vous et monseigneur de Nivron ?

— Etienne, dit-elle, en mourra, et moi aussi !

— Monseigneur de Nivron sera triste de vous perdre, mais il vivra pour l’honneur de sa maison ; vous vous résignerez à n’être que la femme d’un baron, au lieu d’être duchesse, et votre père vivra, répondit l’homme positif.

En ce moment, Etienne arrivait à la maison, il n’y vit pas Gabrielle, et jeta un cri perçant.

— Le voici, s’écria la jeune fille, laissez-moi l’aller rassurer.

— Je viendrai savoir votre réponse demain matin, dit le baron.

— Je consulterai mon père, répondit-elle. — Vous ne le verrez plus, je viens de recevoir l’ordre de l’arrêter et de l’envoyer à Rouen, sous escorte et enchaîné, dit-il en quittant Gabrielle frappée de terreur.

La jeune fille s’élança dans la maison et y trouva Etienne épouvanté du silence par lequel la nourrice avait répondu à sa première question : — Où est-elle ?

— Me voilà, s’écria la jeune fille dont la voix était glacée, dont les couleurs avaient disparu, dont la démarche était lourde.

— D’où viens-tu, dit-il, tu as crié.

— Oui, je me suis heurtée contre…

— Non, mon amour, répondit Etienne en l’interrompant, j’ai entendu les pas d’un homme.

— Etienne, nous avons sans doute offensé Dieu, mettons-nous à genoux et prions. Je te dirai tout après.

Etienne et Gabrielle s’agenouillèrent au prie-dieu, la nourrice récita son rosaire.

— Mon Dieu, dit la jeune fille dans un élan qui lui fit franchir les espaces terrestres, si nous n’avons pas péché contre vos saints commandements, si nous n’avons offensé ni l’Eglise ni le roi, nous qui ne formons qu’une seule et même personne en qui l’amour reluit comme la clarté que vous avez mise dans une perle de la mer, faites-nous la grâce de ne nous séparer ni dans ce monde ni dans l’autre !

— Chère mère, ajouta Etienne, toi qui es dans les cieux, obtiens de la Vierge que si nous ne pouvons être heureux, Gabrielle et moi, nous mourions au moins ensemble, sans souffrir. Appelle-nous, nous irons à toi !

Puis, ayant récité leurs prières du soir, Gabrielle raconta son entretien avec le baron d’Artagnon.

— Gabrielle, dit le jeune homme en puisant du courage dans son désespoir d’amour, je saurai résister à mon père.

Il la baisa au front et non plus sur les lèvres ; puis il revint au château, résolu d’affronter l’homme terrible qui pesait tant sur sa vie. Il ne savait pas que la maison de Gabrielle allait être gardée par des soldats aussitôt qu’il l’aurait quittée.

Le lendemain, Etienne fut accablé de douleur quand, en allant voir Gabrielle, il la trouva prisonnière ; mais Gabrielle envoya sa nourrice pour lui dire qu’elle mourrait plutôt que de le trahir ; que d’ailleurs elle avait trouvé le moyen de tromper la vigilance des gardes, et qu’elle se réfugierait dans la bibliothèque du cardinal, où personne ne pourrait soupçonner qu’elle serait ; mais elle ignorait quand elle pourrait accomplir son dessein. Etienne se tint alors dans sa chambre, où les forces de son cœur s’usèrent dans une pénible attente.

A trois heures, les équipages du duc et sa suite entrèrent au château, où il devait venir souper avec sa compagnie. En effet, à la chute du jour, madame la comtesse de Grandlieu à qui sa fille donnait le bras, le duc et la marquise de Noirmoutier montaient le grand escalier dans un profond silence, car le front sévère de leur maître avait épouvanté tous les serviteurs. Quoique le baron d’Artagnon eût appris l’évasion de Gabrielle, il avait affirmé qu’elle était gardée ; mais il tremblait d’avoir compromis la réussite de son plan particulier, au cas où le duc verrait son dessein contrarié par cette fuite. Ces deux terribles figures avaient une expression farouche mal déguisée par l’air agréable que leur imposait la galanterie. Le duc avait commandé à son fils de se trouver au salon. Quand la compagnie y entra, le baron d’Artagnon reconnut à la physionomie abattue d’Etienne que l’évasion de Gabrielle lui était encore inconnue.

— Voici monsieur mon fils, dit le vieux duc en prenant Etienne par la main et le présentant aux dames.

Etienne les salua sans mot dire. La comtesse et mademoiselle de Grandlieu échangèrent un regard qui n’échappa point au vieillard.

— Votre fille sera mal partagée, dit-il à voix basse, n’est-ce pas là votre pensée ?

— Je pense tout le contraire, mon cher duc, répondit la mère en souriant.

La marquise de Noirmoutier qui accompagnait sa sœur se prit à rire finement. Ce rire perça le cœur d’Etienne, que la vue de la grande demoiselle avait déjà terrifié.

— Hé ! bien, monsieur le duc, lui dit son père à voix basse et d’un air enjoué, ne vous ai-je pas trouvé là un beau moule ? Que dites-vous de ce brin de fille, mon chérubin ?

Le vieux duc ne mettait pas en doute l’obéissance de son fils, Etienne était pour lui l’enfant de sa mère, la même pâte docile au doigt.

— Qu’il ait un enfant et qu’il crève ! pensait le vieillard, peu m’en chault. — Mon père, dit l’enfant d’une voix douce, je ne vous comprends pas.,

— Venez chez vous, j’ai deux mots à vous dire, fit le duc en passant dans la chambre d’honneur.

Etienne suivit son père. Les trois dames, émues par un mouvement de curiosité que partagea le baron d’Artagnon, se promenèrent dans cette grande salle de manière à se trouver groupées à la porte de la chambre d’honneur que le duc avait laissée entr’ouverte.

— Cher Benjamin, dit le vieillard en adoucissant d’abord sa voix, je t’ai choisi pour femme cette grande et belle demoiselle ; elle est l’héritière des domaines d’une branche cadette de la maison de Grandlieu, bonne et vieille noblesse du duché de Bretagne. Ainsi, sois gentil compagnon, et rappelle-toi les plus jolies choses de tes livres pour leur dire des galanteries avant de leur en faire.

— Mon père, le premier devoir d’un gentilhomme n’est-il pas de tenir sa parole ?

— Oui !

— Hé ! bien, quand je vous ai pardonné la mort de ma mère, morte ici par le fait de son mariage avec vous, ne m’avez-vous pas promis de ne jamais contrarier mes désirs ? Moi-même je t’obéirai comme au Dieu de la famille, avez-vous dit. Je n’entreprends rien sur vous, je ne demande que d’avoir mon libre arbitre dans une affaire où il s’en va de ma vie, et qui me regarde seul : mon mariage.

— J’entendais, dit le vieillard en sentant tout son sang lui monter au visage, que tu ne t’opposerais pas à la continuation de notre noble race.

— Vous ne m’avez point fait de condition, dit Etienne. Je ne sais ce que l’amour a de commun avec une race ; mais ce que je sais bien, c’est que j’aime la fille de votre vieil ami Beauvouloir, et petite-fille de votre amie la Belle Romaine.

— Mais elle est morte, répondit le vieux colosse d’un air à la fois sombre et railleur qui annonçait l’intention où il était de la faire disparaître.

Il y eut un moment de profond silence.

Le vieillard aperçut les trois dames et le baron d’Artagnon. En cet instant suprême, Etienne, dont le sens de l’ouïe était si délicat, entendit dans la bibliothèque la pauvre Gabrielle qui, voulant faire savoir à son ami qu’elle s’y était renfermée, chantait ces paroles :

Une hermine

Est moins fine,

Le lis a moins de fraîcheur.

L’enfant maudit, que l’horrible phrase de son père avait plongé dans les abîmes de la mort, revint à la surface de la vie sur les ailes de cette poésie. Quoique déjà ce mouvement de terreur, effacé si rapidement, lui eût brisé le cœur, il rassembla ses forces, releva la tête, regarda son père en face pour la première fois de sa vie, échangea mépris pour mépris, et dit avec l’accent de la haine : — Un gentilhomme ne doit pas mentir ! D’un bond il sauta vers la porte opposée à celle du salon et cria : — Gabrielle !

Tout à coup, la suave créature apparut dans l’ombre comme un lis dans les feuillages, et trembla devant ce groupe de femmes moqueuses, instruites des amours d’Etienne. Semblable à ces nuages qui portent la foudre, le vieux duc, arrivé à un degré de rage qui ne se décrit point, se détachait sur le front brillant que produisaient les riches habillements de ces trois dames de cour. Entre la prolongation de sa race et une mésalliance, tout autre homme aurait hésité ; mais il se rencontra dans ce vieil homme indompté la férocité qui jusqu’alors avait décidé toutes les difficultés humaines ; il tirait à tout propos l’épée, comme le seul remède qu’il connût aux nœuds gordiens de la vie. Dans cette circonstance où le bouleversement de ses idées était au comble, le naturel devait triompher. Deux fois pris en flagrant délit de mensonge par un être abhorré, par son enfant maudit mille fois, et plus que jamais maudit au moment où sa faiblesse méprisée, et pour lui la plus méprisable, triomphait d’une omnipotence infaillible jusqu’alors, il n’y eut plus en lui ni père, ni homme : le tigre sortit de l’antre où il se cachait. Le vieillard, que la vengeance rendit jeune, jeta sur le plus ravissant couple d’anges qui eût consenti à mettre les pieds sur la terre, un regard pesant de haine et qui assassinait déjà.

— Eh ! bien, crevez tous ! Toi, sale avorton, la preuve de ma honte. Toi, dit-il à Gabrielle, misérable gourgandine à langue de vipère qui as empoisonné ma maison ! Ces paroles portèrent dans le cœur des deux enfants la terreur dont elles étaient chargées. Au moment où Etienne vit la large main de son père armée d’un fer et levée sur Gabrielle, il mourut, et Gabrielle tomba morte en voulant le retenir.

Le vieillard ferma la porte avec rage, et dit à mademoiselle de Grandlieu : — Je vous épouserai, moi !

— Et vous êtes assez vert-galant pour avoir une belle lignée, dit la comtesse à l’oreille de ce vieillard qui avait servi sous sept rois de France.

Paris, 1831 – 1836.