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L’Enfant maudit (Balzac, RDDM 1831)

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§ ier.
une chambre à coucher du xvie siècle.


Par une nuit orageuse du mois de novembre, et sur les deux heures du matin, la comtesse Jeanne d’Hérouville ressentant de cruelles angoisses, pensa, malgré son inexpérience, qu’elle pouvait être sur le point d’accoucher. Le sentiment des personnes souffrantes les porte presque toujours à changer la position dans laquelle elles éprouvent les premières atteintes d’une douleur. Et alors, cherchant à dissiper de sinistres pressentimens, la comtesse essaya de se mettre sur son séant comme pour étudier la nature de ses souffrances, et réfléchir à la situation critique où elle allait se trouver. Elle était assaillie par des craintes trop vives, pour songer aux périls d’une crise maternelle qui cause toujours quelque épouvante aux femmes quand elles doivent la subir pour la première fois.

En tâchant de se lever, la comtesse prit, pour ne pas éveiller son mari qui dormait auprès d’elle, des précautions minutieuses, dictées, sans doute, par le plus tendre amour ou par une profonde terreur. Quoique les douleurs devinssent de plus en plus intenses, elle cessa, pendant un moment, de les sentir. Toutes ses forces furent absorbées par une pénible entreprise. Elle essayait d’appuyer sur l’oreiller ses deux mains presque humides, afin de se dresser insensiblement, et de faire quitter à la moitié de son corps endolori la posture horizontale qui la privait de son énergie.

Au moindre bruissement de l’immense courtepointe en moire verte, sous laquelle elle avait si peu dormi depuis son mariage, elle s’arrêtait comme si elle eût tinté une cloche. Puis, forcée, par la nécessité, d’épier l’effet que ses mouvemens produisaient sur le sommeil de son mari, elle dirigeait alternativement le regard de ses longs yeux bleus sur les plis de la moire importune, et sur une large figure basanée, dont elle sentait la moustache à son épaule. Si une respiration par trop bruyante s’exhalait des lèvres de son gardien, la jeune femme exprimait des peurs soudaines qui ravivaient encore l’éclat du vermillon répandu sur ses joues blanches par les angoisses d’un enfantement prochain. Elle ressemblait à un criminel, qui, parvenu nuitamment jusqu’à la porte de sa prison, espère, pendant le sommeil du geôlier, faire tourner sans bruit, dans une impitoyable serrure, la clef qu’il a savamment dérobée.

Enfin la comtesse réussit à se lever sans avoir troublé le calme qui régnait sur le visage de son mari. Quand elle se trouva sur son séant, elle laissa échapper un geste involontaire de joie enfantine qui accusait une touchante naïveté de caractère ; mais le sourire à demi formé sur ses lèvres enflammées fut promptement réprimé. Une pensée vint rembrunir son front pur, et sa brillante figure reprit une expression de tristesse. Elle poussa un long soupir, replaça ses mains, non sans de prudentes précautions, sur le fatal oreiller conjugal ; et, comme si, pour la première fois depuis son mariage, elle se trouvait libre de ses actions et de ses pensées, elle regarda timidement autour d’elle. Vous eussiez dit d’un oiseau contemplant sa cage.

L’on devinait facilement que naguère elle était toute joie et toute folâtrerie, mais que, subitement, le destin avait moissonné ses espérances et changé sa gaîté ingénue en mélancolie.

La chambre, objet de sa curiosité, était une de ces chambres antiques que, de nos jours encore, quelques concierges octogénaires annoncent ainsi aux voyageurs qui visitent les vieux châteaux : — Voici la chambre de parade où Louis xiii a couché.

De belles tapisseries, mais généralement brunes de ton, étaient encadrées par de grands panneaux en bois de noyer, dont le temps avait noirci les sculptures délicates. Les solives du plafond, disposées avec art, formaient des caissons de couleur fauve et ornés de moulures. Ces décorations, de style sévère, réfléchissaient si peu la lumière, qu’il était difficile de voir les dessins des frises, même lorsque le soleil illuminait de ses rayons les plus chauds cette chambre haute d’étage, large et longue, qui conservait toujours de solennelles ténèbres.

Aussi, la lampe d’argent posée sur le manteau d’une vaste cheminée, éclairait-elle alors si faiblement, que sa lueur tremblottante pouvait être comparée à ces étoiles nébuleuses qui apparaissent à peine sur le voile grisâtre d’une nuit d’automne.

Les marmousets qui se pressaient dans le marbre noir du chambranle de cette cheminée, placée presque en face du lit de la comtesse, avaient des figures si grotesquement hideuses, qu’elle n’osait y arrêter ses regards, dans la crainte de les voir se remuer ou d’entendre un rire éclatant sortir de leurs bouches béantes et contournées. En ce moment, cette cheminée semblait être l’organe d’une horrible tempête qui ravageait l’océan, car elle en traduisait les moindres rafales avec une lugubre fidélité. Son âtre était, grâce à la largeur démesurée du tuyau, en communication si directe avec le ciel, que les nombreux tisons du foyer avaient une sorte de respiration : ils brillaient et s’éteignaient tour à tour, selon les caprices et la force du vent. Au-dessus de cette cheminée, l’écusson de la famille d’Hérouville était sculpté en marbre blanc avec tous ses lambrequins et les figures de ses tenans, ornemens qui donnaient à cette espèce d’édifice l’apparence d’un tombeau. Évidemment cette cheminée avait été destinée à faire, dans l’ordonnance de la chambre, le pendant du lit occupé par la comtesse et son mari.

Quant à ce monument élevé à la gloire de l’hyménée, un architecte moderne eût été fort embarassé de décider si la chambre avait été construite pour le lit, ou le lit pour la chambre. Il ressemblait assez à ces œuvres où siègent les membres de la fabrique dans les riches paroisses. Deux amours qui jouaient sur un ciel de noyer orné de fleurons galans, auraient pu passer pour des anges, et les colonnes de même bois qui soutenaient le dôme offraient des allégories mythologiques dont l’explication se trouvait également, au gré des savans, dans la Bible ou dans les Métamorphoses d’Ovide. Le tout aurait convenu à une chaire ou à un œuvre aussi bien qu’à un lit. Les époux montaient par trois marches à cette somptueuse couche, entourée d’une estrade ; et deux immenses courtines de moire verte à grands dessins brillans, nommés ramages, peut-être parce que les oiseaux qu’ils représentent sont censés chanter, l’enveloppaient en décrivant des plis si raides, qu’à la nuit, on eût pris cette soie pour un métal flexible.

Sur le velours vert, orné de crépines d’or, tendu au fond de ce lit seigneurial, la superstition crédule des comtes d’Hérouville, qui pourtant de religion ne se souciaient guère, avait attaché un grand crucifix en travers duquel, tous les ans, le chapelain du château plaçait un nouveau rameau de buis béni, en même temps qu’il renouvelait au jour de Pâques fleuries la provision d’eau sainte contenue dans un petit bénitier incrusté à l’extrémité inférieure de la croix.

D’un côté de la cheminée était placée une armoire de bois précieux et magnifiquement ouvragé, que les jeunes mariées recevaient encore en province le jour de leurs noces. Ces vieux bahuts, si recherchés aujourd’hui par les antiquaires, contenaient le linge, les robes de prix, les ceintures et toutes les ressources de la coquetterie du xvie siècle. C’était l’arsenal où les femmes puisaient les trésors de leurs parures plus riches qu’élégantes.

De l’autre côté, pour la symétrie, se trouvait un meuble semblable, qui servait de secrétaire à la comtesse. D’antiques fauteuils en tapisserie, un grand miroir verdâtre, fabriqué à Venise et curieusement encadré dans une espèce de toilette roulante, achevaient l’ameublement de cette chambre, dont le plancher était couvert d’un tapis de Perse qui attestait la galanterie du comte.

Sur la dernière marche, qui servait de socle au lit, était une petite table destinée à recevoir la coupe d’argent ou d’or dans laquelle, tous les soirs, les époux trouvaient un breuvage préparé avec des épices.

Ces descriptions peuvent déplaire à certaines personnes qui veulent à tout prix des événemens ; mais quand nous avons fait quelques pas dans la vie, nous connaissons assez la secrète influence exercée par les lieux sur les dispositions de l’âme, pour sympathiser avec des sites.

Or, la comtesse inventoriait avec terreur cette chambre, sur laquelle elle n’avait pas encore pu jeter aussi librement les yeux. Ce luxe sévère lui semblait inexorable, et il y a beaucoup d’instans mauvais où l’on trouve je ne sais quels gages d’espérance dans les choses qui nous entourent. Heureux ou misérable, l’homme donne une physionomie aux moindres objets dont il est environné, les écoute, les consulte, tant il est naturellement superstitieux. En ce moment, la comtesse, promenant ses regards sur tous les meubles, comme s’ils eussent été des êtres, semblait leur demander secours et protection.

Tout à coup la tempête redoubla. Devenant alors plus craintive en entendant les menaces de l’ouragan, la jeune femme n’osa plus rien augurer de favorable sous d’aussi tristes lambris, et par un tel courroux du ciel, dont les changemens étaient interprétés à cette époque de crédulité suivant les espérances et les habitudes de chaque esprit.

La comtesse, aussi épouvantée du tumulte extérieur que de ses appréhensions secrètes, reporta soudain les yeux vers deux fenêtres en ogive qui étaient au bout de la chambre ; mais la petitesse des vitraux et la multiplicité des lames de plomb ne lui permirent pas de s’assurer, par l’état du firmament, si la lin du monde approchait, comme le prétendaient quelques moines affamés de donations. La comtesse aurait pu facilement y croire, car le bruit de la mer irritée, dont les vagues assaillaient les murs du château, se joignit au mugissement de la tempête, de manière à faire trembler les rochers. Cet effort de la nature réveilla de nouvelles douleurs dans les entrailles de la future mère. Alors, sans jeter une plainte, elle se tourna lentement vers le crucifix, et après avoir mis, par un regard, toutes ses espérances en Dieu, elle osa contempler la figure de son mari.

Quoique ses souffrances se succédassent toujours plus vives et plus cruelles, elle se tint appuyée sur ses deux mains fatiguées, sans pousser un cri, sans se hasarder à réveiller son protecteur naturel, dont toute autre femme, à sa place, aurait énergiquement réclamé le secours.

Elle se mit à examiner, avec une curiosité mêlée d’effroi, des traits qu’elle avait toujours eu peur d’analyser. Il semblait que le désespoir pouvait seul lui conseiller d’en sonder les mystères.

Si les choses étaient tristes autour d’elle, cette figure, toute calme qu’elle pût être dans le sommeil, paraissait plus triste encore, et jamais habitation ne fut plus digne du maître. Agitée par les coups de vent, la flamme ondoyante de la lampe venait mourir sur les bords du lit ; et, n’illuminant la tête du comte que par momens, les caprices de la clarté mouvante simulaient sur ce visage en repos les effrayans débats d’une pensée orageuse. Un tel spectacle fit d’abord peur à la comtesse. À peine fut-elle même rassurée en reconnaissant la cause de ce phénomène. Chaque fois qu’une nappe de lumière arrivant sur cette grande figure y projetait les ombres des nombreuses callosités qui la caractérisaient, il lui semblait que son mari allait s’éveiller et fixer sur elle deux yeux gris, dont elle n’avait pas encore pu soutenir la rigueur.

Le front du comte était menaçant, même pendant le sommeil : des sillons multipliés y imprimaient une vague ressemblance avec ces pierres vermiculées dont quelques monumens sont ornés ; et, comme les mousses blanches ou vertes qui pendent aux branches des vieux chênes, ses cheveux, gris avant le temps, l’entouraient sans grâce. L’intolérance religieuse siégeait sur ce front implacable et guerrier. La forme du nez aquilin, les os saillans du visage, la rigidité des rides profondes, le dédain écrit sur la lèvre inférieure, les noirs contours de l’œil, tout indiquait une cruauté presque innée, une ambition d’autant plus à craindre, que l’étroitesse de la tête trahissait un défaut absolu d’esprit. Il était facile de lire une intrépidité native, mais sans générosité, dans ce visage qu’une large balafre avait encore horriblement défiguré. Cette ancienne plaie y formait une couture transversale qui figurait une seconde bouche dans la joue droite.

À l’âge de trente ans, le comte s’était fait un nom dans la malheureuse guerre de religion dont la Saint-Barthélemy fut le signal. Il avait été grièvement blessé au siège de La Rochelle. La malencontre de sa blessure, pour parler le langage du temps, augmenta sa haine contre ceux de la religion ; et, par une disposition morale assez naturelle, il enveloppa les hommes à belles figures dans le sentiment qu’il vouait aux calvinistes. La défiance que lui donna sa laideur le rendit d’une extrême susceptibilité. N’osant jamais croire qu’il pût inspirer grande passion aux femmes, son caractère était devenu sauvage. S’il avait eu des succès en amour, il ne les devait guère qu’à la frayeur inspirée par ses cruautés.

La main gauche, que le terrible catholique avait hors du lit, achevait d’en peindre le caractère. Étendue de manière à garder la comtesse comme un avare garde son trésor, cette main énorme était couverte de poils si nombreux, d’un dédale de veines et de muscles si saillans, qu’elle ressemblait à une branche de hêtre entourée des tiges d’un lierre jauni.

En contemplant la puissante figure du comte, un enfant l’aurait attribuée au corps d’un de ces ogres dont les nourrices racontent de si terribles histoires. Il suffisait de voir la largeur et la longueur de la place occupée dans le lit par le comte pour lui reconnaître des proportions gigantesques. Ses yeux étaient surmontés de gros sourcils grisonnans qui cachaient les paupières, de manière à donner à son regard une sorte de férocité dont on ne peut avoir une idée qu’en le comparant à celui d’un loup. Sous son nez, deux larges moustaches peu soignées, car il méprisait singulièrement la toilette, ne permettaient pas d’apercevoir sa lèvre supérieure ; et, heureusement pour la comtesse, la large bouche de son mari était muette en ce moment, car les plus doux sons qui en sortaient la faisaient frissonner. Enfin, quoique le comte d’Hérouville eût à peine cinquante ans, au premier abord on pouvait lui en donner soixante, tant les fatigues de la guerre, sans altérer sa constitution robuste, avaient outragé sa physionomie ; mais il se souciait fort peu de passer pour un mignon.

La comtesse, qui atteignait à peine sa dix-huitième année, formait, auprès de cette immense figure, un contraste pénible à voir. Elle était blanche, svelte, délicate. Ses cheveux châtains se jouaient sur son cou comme des nuages de bistre. Vous eussiez dit d’une apparition.

— Non, il ne nous tuera pas !… s’écria-t-elle mentalement après avoir long-temps contemplé son mari. N’est-il pas franc, noble, courageux et fidèle à sa parole… — Fidèle à sa parole ?…

En reproduisant cette phrase par la pensée, elle tressaillit violemment, elle pâlit et resta comme stupide.

Pour comprendre toute l’horreur de la situation où se trouvait la comtesse, il est nécessaire d’ajouter que cette scène nocturne avait lieu en 1593, époque à laquelle la guerre civile régnait en France, et où les lois y étaient sans vigueur. Le parti de la Ligue, opposé à l’avénement de Henri iv, surpassait dans ses excès toutes les calamités des guerres précédentes. La licence devint même alors si grande, qu’il n’était pas surprenant de voir un grand seigneur faire tuer son ennemi publiquement et en plein jour. Lorsqu’une expédition militaire, dirigée dans un intérêt privé, était sagement conduite, il suffisait de l’entreprendre au nom de la Ligue ou du Roi pour obtenir les plus grands éloges des deux parts.

Quant aux meurtres commis en famille, s’il est permis de se servir de cette expression, on ne s’en souciait pas plus, dit un contemporain, que d’une gerbe de feurre, à moins qu’ils n’eussent été accompagnés de circonstances par trop cruelles. Quelque temps avant la mort du roi, une dame de la cour ayant assassiné un gentilhomme qui avait tenu sur elle des discours malséans, un des mignons de Henri iii lui dit :

— Elle l’a, par dieu, sire, fort joliment dagué !

Par la rigueur de ses exécutions, le comte d’Hérouville, un des plus emportés royalistes de Normandie, maintenait, sous l’obéissance de Henri iv, toute la partie-ouest de cette province qui avoisine la Bretagne. Chef de l’une des plus riches familles de France, il avait considérablement augmenté le revenu de ses nombreuses terres en épousant, sept mois avant la nuit pendant laquelle commence cette histoire, Jeanne de Saint-Savin, jeune demoiselle qui, par un hasard assez commun dans ces temps, où les gens mouraient dru comme mouches, réunit subitement sur sa tête les biens des trois branches opulentes de la maison de Saint-Savin.

Deux mois après, il s’éleva, dans un repas donné au comte et à la comtesse d’Hérouville par la ville de Bayeux, à l’occasion de ce mariage, une discussion qui, à cette époque d’ignorance, fut trouvée mal sonnante et fort saugrenue. Elle était relative à la prétendue légitimité des enfans venant au monde dix mois après la mort du mari, ou sept mois après la première nuit des noces.

— Madame, avait dit brutalement le comte à sa femme, quant à me donner un enfant dix mois après ma mort… je n’y peux !… — Mais, pour votre début, n’accouchez pas à sept mois.

— Que ferais-tu donc, vieil ours ? demanda le jeune marquis de Pont-Carré, pensant que le comte voulait plaisanter.

— Je tordrais fort proprement le col à la mère et à l’enfant.

Une réponse aussi péremptoire servit de clôture à cette discussion imprudemment élevée par un médecin bas-normand. Les convives gardèrent le silence en contemplant, avec une sorte de terreur, la jolie comtesse d’Hérouville ; car ils étaient persuadés que, dans l’occurrence, ce farouche seigneur exécuterait sa menace.

La terrible parole du comte retentit dans le sein de la jeune femme, alors enceinte ; et, à l’instant même, un de ces pressentimens qui viennent sillonner l’âme comme des éclairs l’avertit qu’elle accoucherait à sept mois. Une chaleur intérieure lui monta des pieds jusqu’au cœur, et ses oreilles tintèrent avec violence. Depuis lors, il ne se passa pas un jour sans que ce mouvement de terreur secrète n’arrêtât les élans les plus innocens de son âme.

Le souvenir du regard et de l’inflexion de voix qu’eut son mari en prononçant cet arrêt glaçait encore le sang de la comtesse, et lui faisait oublier ses douleurs lorsque, penchée sur cette tête endormie, elle y cherchait durant le sommeil les indices d’une pitié toujours absente pendant le jour. Tout à coup, sentant un mouvement vigoureux qui annonçait la turbulence de cet enfant menacé de mort avant de naître, elle s’écria bien doucement, et d’une voix qui ressemblait à un soupir :

— Pauvre petit !…

Elle n’acheva point. Il y a des idées qu’une mère ne supporte pas ; et la comtesse, incapable, en ce moment, de raisonner, fut comme étouffée par une angoisse d’âme qui lui était inconnue. Deux larmes, s’échappant de ses yeux, roulèrent lentement le long de ses joues, y tracèrent deux lignes brillantes, et restèrent suspendues au contour de son blanc visage, semblables à deux gouttes de rosée sur une fleur.

Le chagrin auquel elle était en proie s’étendait sur toute sa vie, comme l’exhalaison empestée qui corrompt l’air d’une verte campagne. La sanglante réponse échappée au comte était un anneau mystérieux qui rattachait les événemens de la jeunesse de sa femme à cet accouchement prématuré ; et ses odieux soupçons, si publiquement exprimés, avaient jeté dans les souvenirs de la comtesse toute la terreur dont ils dotaient l’avenir.

Aussi, depuis ce fatal repas, la jeune femme s’était-elle abstenue, comme d’une faute, de contempler le passé. Elle chassait, avec autant de crainte qu’une autre aurait pris de plaisir à les évoquer, mille tableaux épars que sa vive imagination lui dessinait souvent malgré ses efforts. Elle se refusait à se perdre dans les visions des heureux jours où elle était libre encore. En effet, semblables aux fragmens des mélodies du pays natal qui font pleurer les bannis, ses méditations lui retraçaient des sites et des sentimens si délicieux, que sa jeune conscience les lui reprochait comme autant de crimes. Ses souvenirs étaient un commentaire qui rendait bien plus terrible encore la promesse du comte, et ils contenaient les véritables, les plus puissans secrets de l’horreur à laquelle la comtesse était en ce moment livrée.

Il règne sur les figures endormies une espèce de suavité due au repos parfait du corps et de l’intelligence. Or, quoique cette absence de toute passion ne pût guère communiquer de charme aux traits du comte, cependant l’illusion est si attrayante pour les malheureux que la jeune épouse finit par trouver un espoir dans ce calme trompeur. Ses craintes et ses douleurs lui laissèrent un moment de répit ; la tempête, déchaînant des torrens de pluie, ne faisait plus entendre qu’un bruissement mélancolique ; et alors, tout en contemplant l’homme auquel sa vie était à jamais liée, la comtesse tomba insensiblement dans une rêverie dont elle n’eut pas la force de combattre la douceur enivrante.

En un instant, par une de ces intuitions d’âme qui participent de la puissance divine, elle fit passer rapidement devant elle les ravissantes images du bonheur qui n’était plus.

Elle aperçut d’abord faiblement, et comme dans la lointaine lumière de l’aurore, le modeste château où son insouciante enfance s’était écoulée, la pelouse verte, le ruisseau frais, la petite chambre, théâtre de ses jeux. Elle se vit cueillant des fleurs, les plantant, et ne devinant pas pourquoi elles se fanaient sans grandir, malgré sa constance à les arroser.

Bientôt lui apparurent, confusément encore, la ville immense et le vieil hôtel de pierre où elle fut conduite à sept ans. Alors sa railleuse mémoire lui montra les vieilles têtes de tous les maîtres qui la tourmentèrent. Puis, à travers des mots d’italien et d’espagnol, en écoutant, dans son âme, des romances et les sons d’un joli rebec, elle se rappela la personne de son père : au retour du parlement, il descendait de sa mule à l’aide d’une grande pierre, montait lentement l’escalier, et ne déposait les soucis judiciaires qu’en dépouillant la robe noire ou rouge dont elle, espiègle et rieuse, avait, un jour, coupé la fourrure blanche mélangée de noir. Elle ne jeta qu’un regard sur le confesseur de sa mère, homme rigide et fanatique, chargé de l’initier aux mystères d’une religion terrible. Là elle se souvint d’avoir commencé à trembler. Ce vieux prêtre insensible, secouant les chaînes de l’enfer, ne lui parlant que des vengeances célestes, lui persuadant qu’elle était toujours en présence de Dieu, la rendait faible et craintive. Elle devenait timide, recueillie, n’osait lever les yeux, et n’avait plus que du respect pour sa mère, qui, jusqu’alors, avait partagé ses folâtreries. De ce moment une religieuse terreur s’emparait de son jeune cœur quand elle voyait cette mère bien-aimée arrêtant sur elle ses yeux bleus avec une apparence de colère.

Elle revit tout à coup la seconde époque de son enfance pendant laquelle elle ne comprenait rien aux choses de la vie ; et redit encore adieu à ces jours, où travailler avec sa mère dans un petit salon de tapisserie, prier dans une grande église, chanter une romance en s’accompagnant du rebec, lire en cachette un livre de chevalerie, déchirer une fleur par curiosité, attendre les présens que son père lui faisait à la fête du bienheureux saint Jean, et chercher le sens des paroles qu’on n’achevait pas devant elle, étaient des sources intarissables de bonheur…

Mais aussitôt elle effaça par une pensée, comme on efface un mot crayonné sur un album, les enfantines joies que, pendant un moment, et entre deux souffrances, son imagination rapide venait de lui choisir parmi tous les tableaux que les seize premières années de sa vie pouvaient lui offrir. Et la grâce de cet océan limpide fut bientôt éclipsée par l’éclat d’un plus frais souvenir, car la joyeuse paix de son enfance lui apportait moins de douceur qu’un seul des troubles semés dans les deux dernières années de sa vie, années riches en trésors ensevelis pour toujours dans son cœur…

La comtesse se retrouva soudain à cette ravissante matinée où, précisément au coin du grand parloir en bois de chêne sculpté qui servait de salle à manger, elle vit son beau cousin pour la première fois. La famille de sa mère, redoutant les troubles de Paris, envoyait à Rouen ce jeune courtisan, dans l’espérance qu’il s’y formerait aux devoirs de la magistrature auprès de son grand-oncle, dont, un jour la charge de président pouvait lui être résignée.

La comtesse sourit involontairement en songeant à la vivacité avec laquelle elle s’était retirée en reconnaissant dans le parloir ce parent attendu qu’elle ne connaissait pas ; mais malgré sa promptitude à ouvrir et fermer la porte, son coup d’œil avait été si pénétrant, qu’en ce moment encore, il lui semblait le voir devant elle.

Elle avait, à la dérobée, admiré le goût et le luxe répandu sur des vêtemens faits à Paris ; mais aujourd’hui, plus hardie dans son souvenir qu’en cette innocente et furtive entrevue, elle caressait le manteau de velours violet brodé d’or et doublé de satin, les dentelles noires dont les bottines étaient garnies, les jolis losanges crevés du pourpoint et du haut-de-chausse, la blanche collerette empesée, et surtout une figure jeune, caractérisée par deux petites moustaches relevées en pointe, et par une royale qui, sous le menton, ressemblait à une des queues d’hermine répandues sur l’épitoge de son père.

Au milieu du silence et de la nuit, les yeux attachés sur les courtines de moire qu’elle ne voyait plus, oubliant et son mari et l’orage, la comtesse osa se rappeler comment, après bien des jours, qui furent comme des années, le jardin entouré de vieux murs noirs, et le noir hôtel de son père lui semblèrent lumineux. Elle aimait, elle était aimée. Puis, comment, craignant les regards sévères de sa mère, elle s’était glissée un matin dans le cabinet de son père, pour lui faire ses jeunes confidences, après s’être assise sur lui et s’être permis des espiègleries qui avaient attiré le sourire aux lèvres de l’éloquent magistrat, sourire qu’elle attendait pour lui dire :

— Me gronderez-vous, si ?…

Elle croyait entendre encore son père, lui disant, après un interrogatoire où, pour la première fois, elle parlait de son amour : — Eh bien ! mon enfant, nous verrons. S’il étudie bien, s’il veut me succéder, s’il continue à te plaire… je me mettrai dans ta conspiration de bonheur…

Et alors, n’écoutant plus rien, elle avait baisé son père, renversé les paperasses, pour courir au grand tilleul, où tous les matins, avant le lever de la redoutable mère, elle rencontrait son cousin Georges de Chaverny !

Lui promettant de dévorer les lois et les coutumes, le courtisan quittait les riches ajustemens de la noblesse d’épée pour prendre le sévère costume des magistrats.

— Je t’aime bien mieux vêtu de noir, lui disait-elle.

Elle mentait ; mais ce mensonge avait rendu son bien-aimé moins triste d’avoir jeté la dague. Enfin les ruses employées pour tromper cette mère, dont la sévérité semblait grande, lui apportèrent les joies fécondes d’un amour innocent, permis et partagé…

Revivant, comme en songe, dans ces délicieuses journées où elle s’accusait d’avoir eu trop de bonheur, et d’autant plus qu’elle le sentait tout entier, elle se complut à revoir encore cette jeune figure aux regards enflammés, et cette bouche vermeille, qui lui parlait si bien d’amour. Elle avait aimé Chaverny, parce qu’il était pauvre ; et, en récompense, que de trésors elle avait découverts dans cette âme modeste et douce !…

Mais tout à coup meurt le président. Chaverny ne lui succède pas. La guerre civile survient flamboyante. Par les soins de leur cousin, elle et sa mère trouvent un asile secret dans une petite ville de la Basse-Normandie. Bientôt les morts successives de quelques parens la rendent une des plus riches héritières de France, et avec la médiocrité de fortune s’enfuit le bonheur. Alors la sauvage et terrible figure du comte d’Hérouville, demandant sa main et l’obtenant à force de terreur, lui apparaît comme la nuit qui étend un crêpe sur les richesses du soleil. La pauvre comtesse s’efforce de chasser le souvenir de toutes les scènes de désespoir et de larmes amenées par sa longue résistance ; mais elle voit confusément l’incendie de la petite ville, et Chaverny emprisonné. Puis elle arrive à cette épouvantable soirée où sa mère, pâle, mourante, se prosterne à ses pieds. Elle cède ; il est nuit ; le comte, revenu sanglant du combat, se trouve là. Elle appartient au malheur. À peine peut-elle dire adieu à son beau cousin.

— Chaverny, si tu m’aimes, ne me revois jamais !…

Elle entend le bruit lointain des pas de son noble ami. Elle garde au fond du cœur son dernier regard qu’elle voit si souvent en songe. Puis, la jeune fille est comme un chat enfermé dans la cage du lion, craignant à chaque heure les griffes puissantes du maître, toujours levées sur elle. La comtesse se fait un crime de se vêtir à certains jours de la robe que portait la jeune fille au moment où, pour la première fois, elle vit son amant. Aujourd’hui, pour être heureuse, elle doit oublier le passé et ne plus songer à l’avenir.

— Je ne me crois pas coupable, se dit-elle ; mais si je le parais aux yeux du comte… il est si jaloux ! La sainte Vierge n’a-t-elle pas…

Elle s’arrêta ; et, pendant ce moment d’irréflexion, sa naïveté lui fit attribuer aux adieux de son amant le pouvoir de la visitation de l’ange ; mais cette supposition, digne du temps d’innocence auquel sa rêverie l’avait si imprudemment reportée, s’évanouit devant le souvenir d’une scène plus odieuse que la mort. La pauvre comtesse ne pouvait plus conserver de doute sur la légitimité de l’enfant qui s’agitait dans son sein, car la première nuit des noces lui apparut dans toute son horreur, traînant à sa suite bien d’autres nuits, et de bien tristes jours !…

— Ah ! s’écria-t-elle, pauvre Chaverny !…

Alors elle pleura. Puis, se cramponnant à son chevet, elle tourna les yeux sur son mari, comme pour se persuader encore une fois que cette figure lui promettait une clémence si chèrement achetée…

Elle jeta un cri perçant.

Le comte était éveillé. Ses deux yeux gris, aussi clairs que ceux d’un tigre, brillaient sous les touffes brunes de ses sourcils, et lançaient un regard accusateur. Depuis un moment sans doute il contemplait sa femme.

La comtesse, épouvantée d’avoir rencontré ce terrible regard, se glissa sous la courtepointe, et resta sans mouvement.


§ II.
LE REBOUTEUR.

— Pourquoi pleurez-vous ?… demanda le comte en tirant vivement le drap sous lequel sa femme s’était ensevelie.

Cette voix, toujours effrayante pour elle, eut en ce moment une douceur factice qui lui sembla de bon augure.

— Je souffre beaucoup, répondit-elle.

— Eh bien ! ma mignonne, est-ce un crime que de souffrir ? Pourquoi vous cacher quand je vous regarde ? Hélas ! que faut-il donc faire pour être aimé ?

Il soupira, et toutes les rides de son front s’amassèrent entre ses deux sourcils.

— Je vous cause toujours de l’effroi, je le vois bien !…

La comtesse se permit d’interrompre son mari en jetant quelques gémissemens, et conseillée par l’instinct des caractères faibles et timides, elle s’écria tout à coup :

— Je crains de faire une fausse couche ! J’ai couru sur les rochers toute la soirée, et je me serai sans doute trop fatiguée…

Elle trembla violemment en prononçant ces paroles, tant son mari la regardait fixement ; car, prenant la peur qu’il inspirait à cette naïve créature, pour l’expression d’un remords, il répliqua :

— Mais c’est peut-être un accouchement véritable qui commence…

— Eh bien ?… dit-elle…

— Eh bien ! dans tous les cas, il faut ici quelqu’un d’habile, et je vais le chercher…

L’air sombre dont ces paroles furent accompagnées, glaça la comtesse. Elle retomba sur le lit en pousasnt un cri arraché plutôt par une affreuse vision de sa destinée que par les angoisses de la crise prochaine.

Ce gémissement acheva de prouver au comte la vraisemblance de tous les soupçons qui se réveillaient dans son esprit. Une rage concentrée lui brisa le cœur ; mais, affectant un calme que les accens de sa voix, ses gestes, ses regards démentaient, il se leva précipitamment ; puis, s’enveloppant à la hâte d’une robe en velours noir qu’il trouva sur un fauteuil, il alla fermer soigneusement une porte située auprès de la cheminée, et par laquelle on pouvait passer de la chambre de parade dans les appartemens de réception qui communiquaient à l’escalier d’honneur.

En voyant le soin avec lequel son mari gardait cette clef, la comtesse eut le pressentiment d’un malheur. Épiant ses mouvemens avec une indéfinissable anxiété, elle l’entendit ouvrir la porte opposée à celle qu’il venait de fermer, et se rendre dans une autre pièce où couchaient les comtes d’Hérouville, quand ils n’honoraient pas leurs femmes de leur noble compagnie. Mais la comtesse ne connaissait que par ouï-dire la destination de cette chambre, car depuis son mariage quelques expéditions militaires avaient pu seules obliger le comte à quitter le lit d’honneur ; et l’on doit croire que, pendant ses absences forcées, il laissait plus d’un argus au château.

Alors la comtesse resta dans un profond silence ; et, malgré l’attention avec laquelle elle s’efforçait d’écouter le moindre bruit, elle n’entendit plus rien qui pût lui révéler les intentions de son mari. Le comte était arrivé dans une longue galerie aboutissant à sa chambre, et qui occupait toute l’aile occidentale du château. Le cardinal d’Hérouville, son grand-oncle, amateur passionné d’imprimerie, y avait amassé une bibliothèque aussi curieuse par le nombre que par la beauté des volumes ; et, la prudence lui avait fait pratiquer dans les murs une de ces inventions merveilleuses, conseillée par la solitude ou la peur monastique.

Une chaîne d’argent soigneusement cachée mettait en mouvement, au moyen de fils invisibles, une sonnette placée au chevet du lit d’un serviteur fidèle.

Le comte voulant agir avec le plus grand secret, entra à tâtons, saisit la chaîne, et la tira doucement. Un vieil écuyer de garde ne tarda pas à faire retentir du bruit de ses bottes et de ses éperons les dalles sonores d’une vis en colimaçon, contenue dans la haute tourelle qui flanquait, du côté de la mer, l’angle occidental du château. En entendant monter le compagnon de ses périls, le comte alla dérouiller les puissans ressorts de fer et les verroux qui défendaient la porte secrète par laquelle la galerie communiquait avec la tourelle. Puis il introduisit dans ce sanctuaire de la science un homme d’armes dont l’encolure annonçait un serviteur digne du maître.

L’écuyer, à peine éveillé, semblait avoir marché par instinct. La lanterne de corne qu’il tenait à la main éclaira si faiblement la longue galerie, que son maître et lui se dessinèrent dans l’obscurité comme deux fantômes.

— Selle mon cheval de bataille à l’instant même, et prépare-toi à m’accompagner… dit le comte d’un son de voix profond qui réveilla toute l’intelligence du serviteur.

Ce dernier, levant les yeux sur son maître, rencontra un regard si perçant, qu’il en reçut comme une secousse électrique.

— Bertrand, ajouta le comte en posant la main droite sur le bras de l’écuyer, il faut quitter ta cuirasse et prendre les habits d’un capitaine de miquelets.

— Vive Dieu, monseigneur, me déguiser en ligueur !…Excusez-moi, je vous obéirai, mais j’aimerais autant être pendu !…

Le comte sourit comme un homme dont on caresse la chimère favorite ; mais, pour effacer ce rire qui contrastait avec l’expression sinistre répandue sur son visage, il répondit brusquement :

— Ah ça, choisis dans l’écurie un cheval assez vigoureux pour que tu puisses me suivre. Nous irons comme des balles au sortir de l’arquebuse. Quand je serai prêt, sois-le. Je sonnerai de nouveau.

Bertrand s’inclina en silence, et partit. Quand il eut descendu quelques marches, il se dit à lui-même, en entendant siffler l’ouragan :

— Tous les démons sont dehors, jarni-dieu !… et ça m’aurait étonné de voir celui-ci rester tranquille. C’est par une tempête semblable que nous avons surpris Saint-Lô !…

Le comte trouva dans sa chambre un costume favorable à son projet, et qui lui servait souvent pour ses stratagèmes. Il s’habilla à la hâte avec une mauvaise casaque qui avait l’air d’appartenir à l’un de ces pauvres reîtres dont Henri iv payait si rarement la solde, et revint promptement dans la chambre où gémissait sa femme.

— Tachez de souffrir patiemment, lui dit-il. Je crèverai, s’il le faut, mon cheval, afin de revenir plus vite pour apaiser vos douleurs.

Malgré les sons rauques de la voix de son mari, ces paroles n’annonçant rien de funeste, la comtesse, enhardie, se préparait à faire une question, lorsque le comte lui demanda tout à coup :

— Ne pourriez-vous pas m’indiquer où vous mettez vos masques ?…

— Mes masques !… répondit-elle. Bon Dieu, que voulez-vous en faire ?…

— Où sont vos masques ? répéta-t-il avec sa violence ordinaire.

— Dans le bahut, dit-elle.

La comtesse ne put s’empêcher de frémir en voyant son mari s’emparer de tous ses masques, et s’occuper, avec une attention minutieuse, à déguiser son visage à l’aide d’un tour et de nez, dont l’usage était aussi naturel aux dames de cette époque, que l’est celui des gants aux femmes d’aujourd’hui.

Le comte devint entièrement méconnaissable quand il eut mis sur sa tête un mauvais chapeau de feutre gris, orné d’une vieille plume de coq toute cassée. Il serra autour de ses reins un large ceinturon de cuir, dans la gaine duquel il passa une longue dague qu’il ne portait pas habituellement.

En ce moment, il s’avança vers le lit par un mouvement si étrange, et ses misérables vêtemens lui donnèrent un aspect si effrayant, que la comtesse crut sa dernière heure arrivée.

— Ah ! ne nous tuez pas ?… s’écria-t-elle. Laissez-moi mon enfant, et je vous aimerai !…

— Vous vous sentez donc bien coupable pour m’offrir, comme une rançon, l’amour que vous me devez !…

Ces paroles amères furent accompagnées d’un regard flamboyant, et la voix du comte eut un son lugubre sous le velours. La comtesse, anéantie, s’écria douloureusement :

— Mon Dieu, l’innocence serait-elle donc funeste !…

— Il ne s’agit pas de votre mort, lui répondit son maître en sortant de la rêverie où il était tombé, mais de faire exactement, et pour l’amour de moi, ce que je réclame en ce moment de vous.

Il jeta sur le lit un des deux masques qu’il tenait, et sourit de pitié en voyant le geste de frayeur involontaire arraché à sa femme par la chute du velours noir.

— Ayez ce masque sur votre visage lorsque je serai de retour, ajouta-t-il, je ne veux pas qu’un homme, même un croquant, puisse se vanter d’avoir vu la comtesse d’Hérouville !…

— Pourquoi un homme ?… demanda-t-elle à voix basse.

— Oh ! oh ! ma mie, ne suis-je pas le maître ici ? répondit le comte.

— Qu’importe un mystère de plus ?… dit la comtesse au désespoir. Le maître ayant disparu, son exclamation fut sans danger pour elle.

Par un des courts momens de calme qui séparaient les accès de la tempête, la comtesse entendit le pas de deux chevaux qui semblaient voler à travers les dunes périlleuses et les rochers sur lesquels ce vieux château était assis ; mais ce bruit fut étouffé par la voix des flots, et bientôt elle se trouva prisonnière dans ce sombre appartement, seule au milieu d’une nuit tour à tour silencieuse ou menaçante, et sans secours pour conjurer le malheur qu’elle voyait s’avancer à grands pas, comme le dénoûment des angoisses de son premier enfantement.

Pensant qu’elle devait peut-être la vie à l’innocente finesse par laquelle elle avait fait appréhender une fausse couche à son mari, la comtesse chercha une nouvelle ruse pour sauver son enfant. Ce petit être, conçu dans les larmes et le désespoir, était devenu toute son existence. Depuis cinq mois, il était sa consolation, le principe de ses idées, l’avenir de ses affections, sa seule et frêle espérance.

Elle se leva, soutenue par un maternel courage ; et, allant prendre le petit cor de cuivre dont se servait son mari pour faire venir ses gens, elle ouvrit une fenêtre, et tira du cuivre quelques accens faibles et grêles qui se perdirent sur la vaste étendue des eaux comme une bulle lancée dans les airs par un enfant. Alors elle pleura en comprenant l’inutilité de cette plainte ignorée des hommes. Marchant à travers les appartemens, elle espéra que toutes les issues n’en seraient pas fermées. Parvenue à la bibliothèque, elle chercha s’il n’y existerait pas quelque passage secret ; mais ce fut en vain. S’élançant au bout de la longue galerie des livres, elle atteignit la fenêtre la plus rapprochée de la cour d’honneur du château ; et là, faisant de nouveau retentir les échos en sonnant du cor, elle lutta sans succès avec la voix puissante de l’ouragan.

Presque morte et découragée, elle pensait à se confier à l’une des duègnes dont son mari l’avait entourée, lorsqu’en passant dans son oratoire, elle vit que la porte conduisant aux appartemens de ses femmes était fermée. La comtesse eut à peine le temps de regagner son lit. À mesure qu’elle perdait tout espoir, les douleurs venaient l’assaillir, et alors elle en sentit bien plus vivement le poids ; car son découragement, accru de tous les efforts tentés pour sauver son enfant, lui avait enlevé ses dernières forces. Elle ressemblait au naufragé qui, fatigué, succombe, emporté par une lame moins furieuse que toutes les autres.

Bientôt les souffrances ne permirent plus à la comtesse de compter les heures. Au moment où elle se crut sur le point d’accoucber seule, sans secours, et qu’à toutes ses terreurs se joignait la crainte des accidens auxquels son inexpérience l’exposait, le comte arriva soudain sans qu’elle l’eût entendu venir. Il se trouva là comme un démon réclamant, à l’expiration d’un pacte, l’âme qui lui a été vendue. Il gronda sourdement en voyant le visage de sa femme découvert ; mais après l’avoir assez adroitement masquée, il l’emporta dans ses bras nerveux, et la déposa sur le lit de sa chambre.

L’effroi que cette apparition et cet enlèvement inspirèrent à la comtesse, fit taire un moment la nature, et alors la malheureuse mère put jeter un regard furtif sur les acteurs de cette scène mystérieuse.

Bertrand, qu’elle ne reconnut pas, car il était masqué aussi soigneusement que son maître, avait allumé à la hâte quelques bougies, dont la clarté se mêlait aux premiers rayons du soleil, qui commençait à rougir les vitraux des fenêtres. Ce serviteur étonné paraissait, en restant dans la même position, obéir à un ordre supérieur. Il était appuyé sur l’angle d’une embrasure de fenêtre ; et, le visage tourné vers le mur, dont il semblait mesurer l’épaisseur formidable, il se tenait dans une immobilité si complète, que vous eussiez dit une statue de chevalier.

Au milieu de la chambre, la comtesse aperçut un petit homme très-gras et tout pantois, dont les yeux étaient bandés. La terreur peinte sur sa figure rondelette en bouleversait tellement les traits, qu’il était impossible d’en deviner l’expression habituelle, et il gardait, comme les mannequins des peintres, une posture si stupide, qu’on pouvait le comparer à un enfant auquel ses camarades ont malicieusement crié casse-cou de tous côtés.

— Par là mort-dieu ! monsieur le rebouteur, lui dit le comte en lui rendant la vue par un mouvement brusque qui fit tomber, autour du cou de l’inconnu, le bandeau qu’il avait sur les yeux, ne t’avise pas de regarder autre chose que la misérable sur laquelle tu vas exercer ta science, ou sinon je te jette dans la rivière qui coule sous ces fenêtres, après t’avoir mis au chef un diamant de cent livres !

Et il tira légèrement sur la poitrine de son auditeur stupéfait la cravate qui avait servi de bandeau.

— Examine d’abord si ce n’est qu’une fausse couche, et, dans ce cas, ta vie me répondrait de la sienne… Mais si l’enfant est vivant, tu me l’apporteras !

Après cette allocution, le comte saisit par le milieu du corps le pauvre rebouteur, l’enleva comme une plume de la place où il était, et le posa devant la comtesse. Puis, il alla se placer au fond de l’embrasure de la croisée, où il demeura immobile comme Bertrand. Seulement, jouant du tambour avec ses doigts sur le vitrage, ses yeux se portèrent alternativement sur son serviteur, sur le lit, sur l’océan, mais plus fréquemment peut-être sur le lit et l’océan ; et ses sinistres regards semblaient promettre à l’enfant attendu la mer pour berceau.

Le nom de rebouteur appartenait, à cette époque, comme un titre d’honneur, à quelques-uns de ces hommes rares en France, qui, soit par sortilége, ou grâce à une longue pratique, reboutaient, c’est-à-dire remettaient les jambes et les bras cassés, guérissaient bêtes et gens de certaines maladies, et s’accommodaient merveilleusement aux volontés des dames et des seigneurs qui ne les payaient toujours. Le pauvre rebouteur, que le comte et Bertrand venaient d’arracher par une violence inouie au plus doux sommeil qui eût jamais clos paupière d’homme, pour l’attacher en croupe sur un cheval qui semblait avoir l’enfer à sa suite, était célèbre, principalement par son habileté, dans les accouchemens, avortemens et fausses couches.

Son caractère, naturellement malicieux et gai, s’était admirablement bien accommodé de la joie et des repas qui couronnaient presque toujours ses opérations. Il luttait avec la corporation formidable des sages-femmes ; mais sa discrétion bien connue lui avait valu, de quarante lieues à la ronde, la clientelle de la haute noblesse, qui, dans ces temps de désordres, était souvent obligée d’initier à des secrets honteux, ou terribles, maître Antoine Beauvouloir. L’babitude d’être partout l’homme le plus important avait ajouté à son imperturbable gaîté une dose de vanité grave. Ses impertinences étaient presque toujours bien reçues dans les momens de crise, où il se plaisait à opérer avec une certaine lenteur magistrale. De plus, il était curieux comme un rossignol ; à ces deux défauts près, développés en lui par les aventures multipliées où le jetait sa profession, c’était le meilleur homme de Normandie.

En se trouvant placé par le comte devant une femme en mal d’enfant, maître Beauvouloir recouvra toute sa présence d’esprit. Il se mit à tâter le pouls de la dame masquée, sans penser aucunement à elle. C’était un maintien doctoral, à l’aide duquel il réfléchissait sur sa propre situation. Dans aucune des intrigues, soit honteuses, soit criminelles, où la force l’avait contraint d’agir en instrument aveugle, jamais les précautions n’avaient été gardées avec autant de prudence que dans celle-ci. Il pouvait souvent avoir compris que sa mort était mise en délibération, comme un moyen d’assurer le secret de l’entreprise à laquelle il participait malgré lui ; mais sa vie n’avait jamais été tant compromise qu’en ce moment. Il résolut, avant tout, de reconnaître ceux dont il était le complice, et de s’enquérir ainsi de l’étendue de son danger, afin de pouvoir sauver sa chère personne.

— De quoi s’agit-il ?… demanda le rebouteur à voix basse, en disposant la comtesse à recevoir les secours de sa vieille expérience.

— Ne lui donnez pas l’enfant…

— Parlez tout haut… s’écria le comte d’une voix tonnante, qui empêcha maître Beauvouloir d’entendre le dernier mot prononcé par la victime. — Ou sinon, ajouta le seigneur qui déguisait soigneusement sa voix, dis ton In manus.

— Plaignez-vous à haute voix, dit le rebouteur à la dame. Criez, jarni-dieu ! car cet homme a des pierreries qui ne vous iraient pas mieux qu’à moi !… Du courage, ma petite dame !

— Aye la main légère !… cria de nouveau le comte.

— Monsieur est jaloux ?… répondit le frater d’une petite voix aigre ; mais les cris de la comtesse couvrirent sa voix.

Aussi heureusement pour la sûreté que pour la renommée de maître Beauvouloir, la nature se montra clémente. C’était plutôt un avortement qu’un accouchement, tant l’enfant qui apparut était chétif, débile et sans consistance. Grâce à sa rare petitesse, le nouveau-né n’avait dû causer à sa mère aucune douleur aiguë.

— Par le ventre de la sainte Vierge !… s’écria le curieux rebouteur, ce n’est pas une fausse couche !…

À ces mots le comte fit trembler le plancher, tant il le frappa violemment du pied ! tandis que la comtesse pinça maître Beauvouloir.

— Ah ! ah ! j’y suis ! se dit-il à lui-même.

— Ce devait donc être une fausse couche ?… demanda-t-il à l’oreille de la dame masquée, qui lui répondit par un geste affirmatif, comme si ce geste était le seul langage qui pût exprimer ses pensées.

— Tout cela n’est pas encore bien clair ! pensa le rebouteur.

Comme tous ceux qui exercent son art avec habileté, le frater savait reconnaître assez facilement si une femme en était, disait-il, à son premier malheur.

Quoique la pudique inexpérience de certains gestes lui révélât la virginité de la comtesse en ce genre, le malicieux rebouteur s’écria :

— Madame accouche comme si elle n’avait jamais fait que cela !…

Un sourd grognement de rage sortit du gosier du comte, il trépigna d’une manière convulsive, et dit :

— À moi l’enfant !

— Ne le lui donnez pas, au nom de Dieu !… s’écria la mère.

Ce cri presque sauvage réveilla dans le cœur du frater une courageuse bonté, qui lui fit épouser la cause de la comtesse.

— L’enfant n’est pas encore venu ! Vous vous battez de la chape à l’évêque !… répondit-il froidement au comte, en cachant le pauvre avorton.

Mais étonné de ne pas entendre de cris, il regarda l’enfant croyant déjà qu’il était mort.

Alors le comte s’aperçut de la supercherie du rebouteur, et sautant sur lui d’un seul bond :

— Tête-dieu pleine de reliques !… me le donneras-tu !… s’écria-t-il en rugissant de rage et lui arrachant des mains l’innocente victime, qui alors jeta de faibles cris.

— Prenez garde, il est tout contrefait ! dit maître Beauvouloir en s’accrochant au bras du comte ! Il est chétif, c’est un enfant venu sans doute à sept mois !…

Puis, avec une force supérieure qui lui était donnée par une sorte d’exaltation, il arrêta les doigts du père en lui disant à l’oreille, d’une voix entrecoupée :

— Épargnez-vous un crime, il ne vivra pas !…

— Scélérat ! s’écria vivement le comte, des mains duquel le rebouteur épouvanté avait arraché l’enfant. Qui te dit que je veuille sa mort ?… ne vois-tu pas que je le caresse ?…

— Attendez alors qu’il ait dix-huit ans pour le caresser ainsi !… répondit Beauvouloir retrouvant toute son importance.

— Mais, ajouta-t-il, en pensant à sa propre sûreté, car il venait de reconnaître le comte qui, dans son emportement, avait oublié de déguiser sa voix, baptisez-le promptement, et ne parlez pas de mon arrêt à la mère, autrement vous la tueriez.

Cette phrase adroite lui était suggérée par la joie secrète que le comte avait trahie en laissant échapper un geste promptement réprimé, au moment où le frater lui prophétisa la mort de l’avorton.

Le rebouteur, dont les paroles venaient de sauver l’enfant, s’était empressé de le rapporter près de la mère. Il la trouva évanouie. Elle avait tout entendu, car il n’est pas rare de voir, dans les grandes crises, les organes de l’homme contracter une délicatesse inouie.

Maître Beauvouloir montra au comte, par un geste ironique, l’état dans lequel leur débat avait mis l’accouchée ; cependant les cris de l’enfant qu’il posa sur le lit rendirent, comme par magie, la vie à la comtesse.

La pauvre dame crut entendre la voix de deux anges, quand, à la faveur des vagissemens du nouveau-né, le rebouteur lui dit à voix basse, en se penchant à son oreille :

— Ayez-en bien soin, il vivra cent ans !… Beauvouloir s’y connaît !

Un soupir céleste, un mystérieux serrement de main furent la récompense du rebouteur, qui cherchait à s’assurer, avant de livrer aux embrassemens de la mère impatiente cette frêle créature dont la peau portait encore l’empreinte des doigts du comte, si la caresse paternelle n’avait rien dérangé dans sa chétive organisation.

Le mouvement de folie par lequel la mère cacha son fils auprès d’elle, et le regard menaçant qu’elle jeta sur le comte par les deux trous du masque, firent frissonner le frater.

— Elle mourrait, si elle perdait trop promptement son enfant ! dit-il au comte vers lequel il s’élança.

Pendant cette dernière partie de la scène, le sire d’Hérouville semblait être devenu plus farouche. Il n’avait rien vu ni rien entendu. Restant immobile et comme absorbé dans une profonde méditation, il avait recommencé à battre du tambour avec ses doigts sur les vitraux ; mais après la dernière phrase que lui dit le rebouteur, il se retourna vers lui par un mouvement d’une violence frénétique, tira sa dague, et s’écria :

— Misérable manant !Ce mot était un sobriquet outrageant donné par les royalistes aux ligueurs.

— Impudent coquin ! La science qui te vaut l’honneur d’être le complice des gentilshommes pressés d’ouvrir ou de fermer des successions me retient à peine de priver à jamais la Normandie de son sorcier, en l’élevant triomphalement à six pieds de terre !…

Puis, au grand contentement de Beauvouloir, le comte repoussa violemment sa dague dans le fourreau.

— Ne saurais-tu, continua-t-il d’une voix tonnante, te trouver une fois en ta vie dans l’honorable compagnie d’un seigneur et de sa dame, sans les soupçonner de ces méchans calculs que tu laisses faire à la canaille, sans songer qu’elle n’y est pas autorisée, comme les gentilshommes, par des motifs plausibles ? Puis-je avoir dans cette occurrence des raisons d’état, pour agir, comme tu le supposes ?… Tuer mon fils ! l’enlever à sa mère !… Où as-tu pris ces billevesées ? Suis-je fou ? Pourquoi nous effraies-tu sur les jours de ce vigoureux enfant ?… Bélitre, comprends donc que je me suis défié de ta pauvre vanité ! Si tu avais su le nom de la dame que tu as accouchée, tu te serais vanté de l’avoir vue ! Pâques-Dieu !… Tu aurais peut-être tué, par trop de précaution, la mère ou l’enfant ; mais, songes-y bien, ta misérable vie me répond des leurs !

Le rebouteur fut stupéfait du changement subit qui s’opérait dans les intentions du comte. Cet accès de tendresse pour l’avorton l’effrayait encore plus que l’impatiente cruauté et la morne indifférence qu’il avait manifestées d’abord ; car l’accent qu’il mit en prononçant sa dernière phrase, décelait une combinaison plus savante pour arriver à l’accomplissement d’un dessein immuable.

Maître Beauvouloir se promit alors intérieurement de décamper du pays, s’il avait le bonheur de se retirer sain et sauf de ce mauvais pas. Puis, s’expliquant un dénouement aussi imprévu par la double promesse qu’il avait faite à la mère et au père :

— J’y suis ! se dit-il. Ce bon seigneur ne veut pas se rendre odieux à sa femme, et s’en remettra sur la providence de l’apothicaire ; alors il faut que je tâche de prévenir la dame de veiller sur son noble marmot !…

Au moment où il se dirigeait vers le lit, le comte, qui s’était approché d’une armoire à plusieurs tiroirs, l’arrêta par une puissante interjection ; et, au geste que fit le seigneur en lui tendant une bourse, le rebouteur se mit en devoir de recueillir, non sans une joie inquiète, l’or qui brillait à travers un réseau de soie rouge.

Le comte le lui jetant avec dédain, dit avec ironie :

— Si tu m’as fait raisonner comme un vilain, je ne me crois pas dispensé de te payer en seigneur. Je ne te demande pas la discrétion !… L’homme que voici, — le comte montra Bertrand, — a dû te dire que partout où il y a des chênes et des rivières, mes diamans et mes colliers savent trouver les manans qui parlent de moi !…

En achevant ces paroles de clémence, le géant s’avança lentement vers le rebouteur interdit, lui approcha un siége, et parut l’inviter à s’asseoir comme lui, près de l’accouchée.

— Eh bien ! ma mignonne, nous avons enfin un fils !… reprit-il. C’est bien de la joie pour nous. Souffrez-vous beaucoup ?…

— Non, dit en murmurant la comtesse.

L’étonnement de la mère et sa gêne, les démonstrations de la joie factice et tardive du père, convainquirent maître Beauvouloir qu’un incident grave échappait à sa pénétration habituelle. Le frater, persistant dans ses soupçons, appliqua sa main sur celle de la jeune femme, sous prétexte de s’assurer de son état.

— La peau est bonne… dit-il. Nul accident fâcheux n’est à craindre pour madame. La fièvre de lait viendra sans doute, ne vous en épouvantez pas… ce ne sera rien.

Mais là, le rusé rebouteur s’arrêtant, serra la main de la comtesse, par un mouvement d’une rare intelligence.

— Si vous ne voulez pas avoir d’inquiétude sur votre enfant, madame, reprit-il, il ne faut pas le quitter. Laissez-le long-temps boire le lait que ses petites lèvres cherchent déjà, et gardez-vous bien des drogues de l’apothicaire. Le sein est le remède à toutes les maladies des enfans. J’ai beaucoup vu d’accouchemens à sept mois, mais j’ai rarement vu de délivrance aussi peu douloureuse que la vôtre. Ce n’est pas étonnant, l’enfant est si maigre !… Il tiendrait dans un sabot !… et je suis sûr qu’il ne pèse pas quinze onces. Du lait, du lait ! S’il reste toujours sur votre sein, vous le sauverez.

Ces dernières paroles furent accompagnées d’un nouveau mouvement imperceptible des doigts du rebouteur qui pressa le bras de la comtesse ; et malgré les deux jets de flammes que dardaient les yeux du comte par les trous de son masque, Beauvouloir débita ses périodes avec le sérieux imperturbable d’un homme qui voulait gagner son argent.

— Oh ! oh ! rebouteur, tu oublies ton vieux feutre noir ?… lui dit Bertrand au moment où le frater sortait avec lui de la chambre.

§ III.
L’AMOUR PATERNEL.

Les motifs de la clémence du comte envers son fils étaient puisés dans un et cœtera de notaire. En effet, au moment où le rebouteur lui arrêta les mains, l’Avarice et la Coutume de Normandie s’étaient tout à coup dressées devant lui. Par un signe, ces deux puissances lui engourdirent les doigts, et imposèrent silence à ses passions haineuses.

L’une lui cria : — Les biens de ta femme ne peuvent appartenir à la maison d’Hérouville, que si un enfant mâle les y transporte.

L’autre lui montra la comtesse mourante, et les biens réclamés par la branche collatérale des Saint-Savin.

Toutes deux lui conseillèrent de laisser à la nature le soin d’emporter l’avorton, et d’attendre la naissance d’un second fils, qui fût sain et vigoureux, pour aider la nature et pouvoir mépriser la vie de sa femme.

Alors il ne vit plus un enfant, il vit des domaines.

Sa tendresse subite était forte comme son ambition : il aurait voulu, dans son désir de satisfaire à la loi, que ce fils mort-né eût les apparences d’une robuste constitution.

Connaissant mieux le caractère du comte, la mère, encore plus surprise que le rebouteur, conserva une crainte instinctive qu’elle manifestait parfois avec hardiesse ; mais son enfant lui avait donné de la force et fait un courage.

Pendant quelques jours, le comte resta très-assidûment auprès de sa femme, et lui prodigua des soins auxquels l’intérêt imprimait une sorte de tendresse. Mais, avec l’œil d’une mère, la comtesse s’aperçut promptement qu’elle seule était l’objet de toutes ces attentions. La haine du père pour son fils était visible. Il s’abstenait toujours de le voir ou de le toucher, se levait brusquement et allait donner des ordres au moment où les cris se faisaient entendre ; enfin, il ne semblait lui pardonner d’exister que dans l’espoir de sa mort. Mais cette dissimulation coûtait encore trop au comte. Le jour où il s’aperçut que l’œil intelligent de la mère devinait, sans le comprendre, le danger qui menaçait son fils, il annonça son départ pour le lendemain de la messe des relevailles, en prétextant la nécessité où il était d’amener au secours du roi toutes les forces dont il pouvait disposer.

Telles furent les circonstances qui accompagnèrent et précédèrent la naissance d’Étienne d’Hérouville. Le comte n’aurait pas eu, pour désirer incessamment la mort de ce fils désavoué, le puissant motif de l’avoir déjà voulue ; il aurait même fait taire cette triste disposition que l’homme se sent, de haïr l’être auquel il a nui une première fois, et il ne se serait pas trouvé dans l’obligation, cruelle pour lui, de feindre de l’amour pour un avorton qui lui était odieux, le pauvre Étienne n’en aurait pas moins été l’objet de son aversion.

La constitution rachitique et maladive de ce petit corps, dont la caresse paternelle avait peut-être aggravé les défauts de conformation, était, aux yeux du comte, une offense toujours flagrante pour son amour-propre de père. S’il avait en exécration les beaux hommes, il ne détestait pas moins les gens débiles, voués aux sciences et aux plaisirs de l’intelligence. Pour lui plaire, il fallait être laid de figure, grand et robuste. L’ignorance des livres et la connaissance de l’art militaire étaient les seules qualités qu’il prisât dans un homme. La rudesse des manières et du langage achevaient d’en faire, à ses yeux, un modèle accompli de virilité.

Étienne devait donc trouver dans son père un ennemi sans générosité. Sa lutte avec ce colosse commençait dès le berceau ; et, pour tout secours contre un antagoniste aussi dangereux, il n’avait que le cœur de sa timide et jeune mère, dont l’amour pour lui s’accroissait, par une loi touchante de la nature, de tous les périls qui le menaçaient.

Ensevelis tout à coup dans une profonde solitude par le brusque départ du comte, ces deux êtres faibles et timides se comprirent admirablement, s’unirent par une même pensée, et arrivèrent à n’avoir qu’une même existence.

Au moment où, pour la première fois, Étienne distingua les objets, et qu’il put exercer sa vue avec cette stupide avidité naturelle aux enfans, ses regards rencontrèrent les sombres lambris de la chambre d’honneur ; lorsque sa jeune oreille s’efforça de percevoir les sons et d’en saisir les différences, il entendit le bruissement monotone des eaux de la mer qui venaient se briser sur les rochers par un mouvement aussi régulier que celui d’un balancier d’horloge : ainsi, les lieux, les sons, les choses, tout ce qui frappe les sens, prépare l’entendement et forme le caractère, s’accordait à le rendre enclin à la mélancolie.

Dès sa naissance, il devait croire que sa mère était la seule créature qui existât sur terre, voir le monde comme un désert, et s’habituer à ce sentiment de retour sur nous-mêmes qui nous porte à vivre seuls, à chercher en nous les immenses ressources de la pensée. Comme tous les enfans en proie à une souffrance, il gardait presque toujours une attitude passive. La délicatesse de ses organes était si grande, qu’un bruit trop soudain ou la compagnie d’une personne tumultueuse lui donnait une sorte de fièvre. Vous eussiez dit un de ces petits insectes pour lesquels Dieu semble modérer la violence du vent et la chaleur du soleil. Aussi, comme eux, incapable de lutter contre le moindre obstacle, il cédait, comme eux, sans résistance et sans plainte à tout ce qui paraissait agressif.

Cette patience angélique inspirait à sa mère un sentiment profond qui l’aidait à supporter les soins minutieux et constans réclamés par une santé si chancelante. Les avis du rebouteur étaient toujours écrits devant elle ; et, alors, craignant tout pour son enfant, elle assit la Défiance près de son berceau. Bientôt elle trouva des joies célestes dans la triste existence qu’elle croyait déshéritée de bonheur : voir son fils, c’était oublier ses peines. Elle admira la Providence, qui le plaçait, comme une foule de créatures, au sein de la sphère de paix et de silence, la seule où il pût s’élever heureusement, et se soustraire à la mort.

Souvent les mains maternelles, pour lui si douces et si prudentes, le transportaient dans la haute région des fenêtres ogives… alors ses yeux bleus, comme ceux de sa mère, semblaient étudier les ondes vertes de l’océan. Ils restaient ainsi tous deux des heures entières à contempler l’infini de cette vaste nappe, tour à tour sombre et brillante. Ces longues et muettes méditations étaient pour Étienne un secret apprentissage de la douleur, car presque toujours les yeux de sa mère se mouillaient de larmes ; et, alors, pendant ces pénibles songes de l’âme, les jeunes traits d’Étienne ressemblaient à un léger réseau tiré par un poids trop lourd. Puis, bientôt, sa précoce intelligence du malheur lui révélant tout le pouvoir de ses jeux enfantins sur la comtesse, il essayait, en ces instans de tristesse, de la divertir par les mêmes caresses dont elle se servait pour endormir ses souffrances ; et jamais ses petites mains lutines, ses demi-mots bégayés, ses rires intelligens, ne manquaient de dissiper les rêveries de sa mère. Alors, s’il était fatigué, une délicatesse instinctive l’empêchait de se plaindre.

— Pauvre chère sensitive !… s’écria la comtesse en le voyant endormi de lassitude après une folâtrerie qui venait de faire enfuir un de ses souvenirs les plus douloureux. Où pourras-tu vivre ? Qui te comprendra jamais !… toi, dont l’âme tendre sera blessée par un regard trop sévère, et qui, semblable à ta triste mère, estimeras un sourire chose plus précieuse que tous les biens de la terre ?… Ange aimé de ta mère, qui t’aimera dans le monde ?… Qui devinera les trésors ensevelis sous ta frêle enveloppe ?… Personne… Comme moi, tu seras seul sur terre…

Elle soupira, pleura ; mais en voyant la pose gracieuse de son fils qui dormait sur ses genoux, elle sourit avec mélancolie, et le regarda long-temps en silence… heureuse, et goûtant un de ces plaisirs muets, profonds, qui sont un secret entre les mères et Dieu…

À dix-huit mois, la faiblesse d’Étienne n’avait pas encore permis à la comtesse de le promener au dehors ; mais les légères couleurs qui nuançaient le blanc mat de sa peau, comme si le plus pâle des pétales d’un églantier y eût été apporté par le vent, attestaient la vie et la santé. Au moment où elle commençait à croire aux prédictions du rebouteur, et s’applaudissait d’avoir pu, en l’absence du comte, entourer son fils des précautions les plus sévères, afin de le préserver de tout danger, les lettres écrites par le secrétaire de son mari lui annoncèrent le prochain retour du maître.

Un matin, la comtesse, livrée à la folle joie qui s’empare de toutes les mères quand elles voient pour la première fois marcher leur premier enfant, jouait avec Étienne à ces jeux aussi indescriptibles que le charme des souvenirs… Tout à coup elle entendit craquer les planchers sous un pas pesant, et à peine s’était-elle levée par un mouvement de surprise involontaire, qu’elle se trouva devant le comte. Elle jeta un cri d’effroi, mais elle essaya de réparer ce tort involontaire en s’avançant vers le comte et lui tendant son front avec soumission pour y recevoir un baiser.

— Si j’avais été prévenue de votre arrivée…

— La réception, dit le comte en l’interrompant, eût été plus cordiale et moins franche.

Il avisa l’enfant, et l’état de santé dans lequel il le revoyait lui arracha d’abord un geste de surprise empreint de fureur ; mais réprimant soudain sa colère, il se mit à sourire.

— Je vous apporte de bonnes nouvelles… reprit-il. J’ai le gouvernement de Champagne, et la promesse du roi d’être fait duc et pair ; puis, nous avons hérité d’un parent… Ce maudit huguenot de Chaverny est mort.

La comtesse pâlit et tomba sur un fauteuil. Elle devinait le secret de la sinistre joie répandue sur la figure de son mari, et que la vue d’Étienne semblait accroître. C’était le rire d’un démon.

— Monsieur, dit-elle d’une voix émue, vous n’ignorez pas que j’ai long-temps aimé mon cousin de Chaverny. Vous répondrez à Dieu de la douleur que vous me causez…

À ces mots, le regard du comte étincela, et ses lèvres tremblèrent sans qu’il pût proférer une parole, tant il était ému par la rage ; mais, enfin, jetant sa dague sur une table avec une telle violence que le fer résonna comme un coup de tonnerre :

— Écoutez-moi !… cria-t-il d’une voix étourdissante, et souvenez-vous de ceci ! Je veux ne jamais entendre ni voir le petit monstre que vous tenez dans vos bras. Il est votre enfant et non le mien… A-t-il un seul de mes traits ?… Jour de Dieu ! cachez le bien, ou sinon…

— Juste ciel !… cria la comtesse.

— Silence !… répondit le colosse. Si vous ne voulez pas que je le heurte, faites en sorte qu’il ne se rencontre plus sur mon passage…

— Alors, reprit la comtesse qui se sentit le courage de lutter contre son tyran, jurez-moi de ne point attenter à ses jours, si vous ne le voyez pas… Puis-je compter sur votre parole de gentilhomme ?…

— Mais… reprit le comte.

— Eh bien ! monstre, tuez-nous donc… s’écria-t-elle en se jetant à genoux, et serrant son enfant dans ses bras…

— Levez-vous, madame, je vous engage ma foi de gentilhomme de ne rien entreprendre sur la vie de ce maudit embryon, pourvu qu’il demeure sur les rochers qui bordent la mer au-dessous du château ; mais, malheur à lui, si je le trouve jamais au-delà de ces limites…

La comtesse se mit à pleurer amèrement.

— Voyez-le donc !… dit-elle. C’est votre fils…

— Madame !…

À ce mot, la comtesse épouvantée emporta son enfant dont le cœur palpitait comme celui d’une fauvette surprise dans son nid par un pâtre.

Mais soit que l’innocence ait un charme auquel les hommes les plus endurcis ne sauraient se soustraire, soit que le comte se reprochât sa violence, ou craignît de plonger dans le désespoir une créature nécessaire à ses plaisirs et à ses desseins, sa voix était redevenue aussi douce qu’elle pouvait l’être, au moment où sa femme revint pâle et presque mourante.

— Jeanne, ma mignonne, lui dit-il, donnez-moi la main, et ne soyez pas rancunière !… On ne sait comment se comporter avec vous. Je vous apporte de nouveaux honneurs, de nouvelles richesses, et tête-dieu ! vous me recevez comme un maheustre dans un parti de manans. Mon gouvernement va m’obliger à de longues absences jusqu’à ce que je l’aie échangé pour celui de Normandie ; ainsi, ma mignonne, au moins faites-moi bon visage pendant mon séjour ici…

La comtesse comprit le sens de ces paroles ; leur feinte douceur ne pouvait plus la tromper.

— Je connais mes devoirs !… répondit-elle avec un accent de mélancolie, que son mari prit d’abord pour de la tendresse.

Il y avait trop de pureté, trop de grandeur chez cette timide créature, pour qu’elle osât essayer, comme certaines femmes adroites, de gouverner le comte en mettant du calcul dans sa conduite ou en prostituant son cœur ; elle soupira, s’éloigna en silence, soumise et cachant son désespoir.

— Tête-dieu pleine de reliques ! je ne serai donc jamais aimé !… s’écria le comte, en surprenant une larme dans les yeux de sa femme, au moment où elle sortit.

Par une espèce de sortilége, dont toutes les mères ont le secret, et qui avait encore plus de force entre la comtesse et son fils, elle réussit à lui faire comprendre le péril qui le menaçait sans cesse, et lui apprit à redouter l’approche de son père. La scène terrible dont Étienne avait été témoin se grava dans sa mémoire, de manière à produire en lui une maladie. Il finit par pressentir la présence du comte avec tant d’instinct, que, si un de ces sourires dont les mères connaissent les signes imperceptibles animait sa figure au moment où ses organes imparfaits, déjà façonnés par la crainte, lui annonçaient la marche lointaine de son père, ses traits se contractaient, et l’oreille de la mère n’était pas plus alerte que le sentiment intérieur du fils. Avec l’âge, cette faculté de terreur grandit au point qu’Étienne, semblable aux sauvages de l’Amérique, distinguait les pas de son père, savait écouter sa voix éclatante à des distances éloignées, et prédisait sa venue.

Voir le sentiment de terreur que son mari lui inspirait, partagé sitôt par son enfant, le rendit encore plus précieux à la comtesse ; et leur union se fortifia si bien, que, comme deux fleurs nées sur la même tige, ils se courbaient sous le même vent, se relevaient par la même espérance. C’était une même vie.

Au départ du comte, Jeanne commençait une seconde grossesse ; et, cette fois, elle accoucha au terme voulu par les préjugés.

Elle mit au monde, non sans des douleurs inouies, un gros garçon, qui, dix-huit mois après, offrit une si parfaite ressemblance avec son père, que la haine du comte pour l’aîné s’en accrut singulièrement. Pour sauver son enfant chéri, la comtesse consentit à tous les projets que son mari forma pour le bonheur et la fortune de leur second fils. Étienne fut destiné à l’état ecclésiastique. Maximilien devait être l’héritier des biens et des titres de la maison d’Hérouville. À ce prix, la pauvre mère assura le repos de son enfant chéri.

Jamais deux frères ne furent plus dissemblables qu’Étienne et Maximilien. Le cadet eut en naissant le goût du bruit, des exercices violens et de la guerre. Aussi le comte eut-il pour lui autant d’amour que sa femme en avait pour Étienne. Les deux frères grandirent sans se connaître, sans se voir, et arrivèrent à l’âge de l’adolescence.

Étienne habitait une petite chaumière de jardinier située dans une grotte de granit au bord de la mer, au pied du château. Sa mère avait fait disposer l’intérieur de cette humble maison de manière à ce que son fils y trouvât toutes les jouissances du luxe. Elle y allait passer avec lui la plus grande partie de la journée. Ils parcouraient les rochers, les grèves, et elle lui indiquait les limites du petit domaine de sable, de coquilles, de mousses et de cailloux qui lui appartenait. Insensiblement il avait compris, par la terreur profonde dont sa mère était saisie, s’il venait à faire un pas hors de cette enceinte, que la mort l’attendait au-delà. Chez lui, le nom de père excitait tout à la fois une terrible crainte qui troublait son âme, la dépouillait de son énergie, et le soumettait à cette espèce d’atonie qui fait tomber à genoux une jeune fille devant un tigre.

Caché dans un trou de rocher, il apercevait souvent de loin ce géant sinistre, ou il en entendait la voix, et alors l’impression douloureuse qu’il avait ressentie jadis au moment où il en fut maudit, lui glaçait le cœur. Aussi, comme un Lapon qui meurt au-delà de ses neiges, il se fit une délicieuse patrie de sa cabane, de ses rochers, et, s’il en dépassait l’enceinte, il éprouvait un malaise indéfinissable.

Sa mère, sentant que ce pauvre enfant ne pouvait trouver de bonheur que dans une humble sphère de calme et de silence, lui avait donné tous les goûts de la solitude. Ainsi, la bibliothèque du cardinal d’Hérouville fut, en quelque sorte, son héritage. La lecture devait remplir sa vie. Pour le dédommager de ses infirmités, la nature l’avait doué d’une voix si mélodieuse, qu’il était difficile de résister au plaisir de l’entendre. Sa mère lui enseigna la musique, et quelque chant tendre et mélancolique, soutenu par les accens d’une mandoline, fut un de ses trésors… La studieuse poésie, dont les riches méditations nous font parcourir en botaniste les vastes champs de la pensée ; la féconde comparaison des idées humaines, l’exaltation que nous donne la parfaite intelligence des œuvres du génie, devinrent les inépuisables et tranquilles félicités de sa vie rêveuse et solitaire. Enfin, les fleurs, créations ravissantes, dont la destinée avait tant de ressemblance avec la sienne, eurent tout son amour. Aussi, heureuse de voir à son fils des passions innocentes qui le garantissaient du rude contact de la vie sociale auquel il n’aurait pas plus résisté que la plus jolie dorade de l’océan n’eût soutenu sur la grève un regard du soleil, la comtesse encouragea les goûts d’Étienne, en lui apportant des romanceros espagnols, des motets italiens, des livres, des sonnets, des poésies… Et chaque matin, il trouvait sa solitude peuplée de jolies plantes aux riches couleurs, aux suaves parfums.

Ses lectures, auxquelles sa frêle santé ne lui permettait pas de se livrer long-temps, et ses faibles exercices au milieu des rochers, étaient interrompus par de naïves méditations qui le faisaient rester des heures entières devant ses riantes fleurs, ses douces compagnes, ou tapi dans le creux de quelque roche en présence d’une algue, d’une mousse, d’une herbe marine dont il étudiait les mystères.

Il cherchait une rime au sein des corolles odorantes comme l’abeille y eût été butiner son miel. Il admirait même souvent sans but, et sans vouloir s’expliquer son plaisir, les filets délicats imprimés en couleur foncée sur les pétales, la délicatesse des riches tuniques d’or ou d’azur, vertes ou violâtres, les découpures si profusément belles des calices ou des feuilles, leurs tissus mats ou veloutés qui se déchiraient, comme son âme, au moindre effort.

Il demeurait pendant de longues journées couché sur le sable, vivant sa vie douce et molle, heureux, poète sans le savoir ; et alors l’irruption soudaine d’un insecte doré, les reflets du soleil dans l’océan, les tremblemens du vaste et limpide miroir des eaux, un coquillage, une araignée de mer, tout devenait événement, plaisir pour cette âme ingénue. Voir venir sa mère, entendre de loin le frôlement de sa robe, l’entendre, la baiser, lui parler, l’écouter, lui causaient des sensations si vives, que souvent un retard, la plus légère crainte lui donnaient une fièvre dévorante…

À l’âge de seize ans, Étienne avait la taille d’un enfant ; et, semblable à une plante étiolée, ses longues méditations l’avaient habitué à pencher la tête. Sa peau transparente et satinée comme celle d’une petite fille laissait voir le plus léger rameau de ses veines bleues. Sa blancheur était celle de la porcelaine. Ses yeux clairs exprimaient la faiblesse, une douceur ineffable ; ils imploraient protection, car il y avait de la prière dans son regard, et la modestie la plus vraie dans tous ses traits. De longs cheveux châtains, plats, lisses et fins se partageaient en deux bandeaux sur son front et se bouclaient à leur extrémité. Ses joues étaient pâles et creuses ; son front pur, marqué de quelques rides, faisait mal à voir, car il trahissait une souffrance lente et profonde. Sa bouche, gracieuse et ornée de dents très-blanches, conservait cette espèce de sourire qui se fixe sur les lèvres des mourans. Ses mains étaient blanches comme celles d’une coquette, et remarquablement belles. Sa voix avait un timbre qui inspirait l’amour… Enfin, vous eussiez cru voir une tête de jeune fille malade sur un corps débile et contrefait. Il n’y avait qu’une âme en lui, et à cette âme il fallait le silence, des caresses, la paix et l’amour. Sa mère lui prodiguait l’amour et les caresses ; les rochers étaient silencieux ; les fleurs, les livres charmaient sa solitude, et son petit royaume de sable et de coquilles, d’algues et de verdure lui semblait un monde toujours frais et nouveau : aussi, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, Étienne fut-il heureux.

Mais bientôt il éprouva le plus affreux malheur qui pût l’affliger. La comtesse, dévorée par le chagrin, était en proie depuis long-temps à une maladie de langueur. Elle mourut. Étienne resta seul dans le monde. Sa douleur fut muette. Il ne courut plus à travers les rochers ; il ne se sentit plus la force de lire, de chanter ; il demeura des journées entières accroupi dans un creux de rocher, indifférent aux intempéries de l’air, immobile, attaché sur le granit, semblable à l’une des mousses qui y croissaient, pleurant bien rarement, mais perdu dans une seule pensée, immense, infinie comme l’océan ; et, comme l’océan, elle prenait mille formes, devenait terrible, orageuse, calme… C’était plus qu’une douleur, c’était une vie nouvelle, une irrévocable destinée. Cette pauvre petite créature ne devait plus sourire. Il y a des peines qui, semblables à du sang jeté dans une eau courante, teignent momentanément les flots ; puis l’onde, en se renouvelant, restaure la pureté de sa nappe : mais, chez Étienne, la source même était adultérée, et chaque flot du temps devait lui apporter une même dose de fiel.

À son lit de mort, la comtesse avait confié son fils au vieux Bertrand. Avertie par un instinct qui ne trompe jamais les mères, elle s’était aperçue de la pitié profonde qu’inspirait à l’écuyer le chétif héritier de la maison puissante à laquelle il portait un sentiment de vénération comparable à celui de Tom-le-Long pour son navire.

Bertrand fut donc la providence de son jeune maître. Presque octogénaire, ie fidèle serviteur avait conservé l’intendance des écuries, pour ne pas perdre l’habitude d’être une autorité dans la maison ; et, comme son logis se trouvait près de la chaumière où se retirait Étienne, il était à portée de veiller sur lui avec cette persistance d’affection et cette simplicité rusée qui caractérisent les vieux soldats.

Il dépouillait toute sa rudesse pour parler au pauvre enfant. Il allait doucement le prendre par les temps de pluie ; et, l’arrachant à sa rêverie, il le ramenait au logis. Il mit de l’amour-propre à remplacer la comtesse de manière à ce que le fils trouvât, sinon le même amour, du moins les mêmes attentions… Cette pitié ressemblait à de la tendresse.

Or, comme le vieil écuyer s’attachait de plus en plus à son maître, Étienne supporta sans plainte et sans résistance les soins du serviteur ; mais il n’y eut jamais de sympathie entre eux : tous les liens étaient brisés entre l’enfant maudit et les autres créatures. Sa mère avait emporté dans la tombe tout ce qu’il pouvait porter d’amour à un être de son espèce. Il semblait que son cœur eût été brisé comme son corps par la nature.

Aussi devint-il une sorte de créature intermédiaire entre l’homme et la plante, ou peut-être entre l’homme et Dieu. Son âme conservait une pureté native. Il ignorait les lois sociales, les faux sentimens du monde, et n’obéissait qu’à l’instinct de son cœur.

Néanmoins, malgré sa sombre mélancolie, il sentit bientôt le besoin d’aimer, d’avoir une autre mère, une autre âme à lui ; et, comme une barrière d’airain s’élevait entre lui et la civilisation, à force de chercher un être auquel il pût confier ses pensées et dont il pût partager la vie, il finit par sympathiser avec l’océan.

Toujours en présence de cette immense création, dont les merveilles cachées contrastent si puissamment avec celles de la terre, il y découvrit d’étonnans mystères. Familiarisé dès le berceau avec l’infini de ces campagnes humides, la mer et le ciel lui racontaient d’admirables poésies. Pour lui, tout était varié dans ce large tableau, si monotone en apparence. Comme tous les hommes dont l’âme domine le corps, il avait une vue perçante, et pouvait saisir à des distances énormes, avec une admirable facilité, sans fatigue, les nuances les plus fugitives de la lumière, les tremblemens les plus éphémères de l’eau. Il admirait même, par un calme parfait, les teintes multipliées de la mer, qui, semblable à un visage de femme, avait alors une physionomie, des sourires, des idées, des caprices ; là verte et sombre, ici riant dans son azur… tantôt unissant ses lignes brillantes avec les tremblantes lueurs de l’horizon, tantôt se balançant d’un air doux sous des nuages bruns… Il y avait pour lui des fêtes magnifiques pompeusement célébrées au coucher du soleil, quand l’astre versait ses couleurs rouges sur les flots comme un manteau de pourpre. La mer était gaie, vive, spirituelle au milieu du jour, lorsqu’elle frissonnait en répétant l’éclat de la lumière par mille facettes éblouissantes ; puis, elle lui révélait d’étonnantes mélancolies, et le faisait pleurer, lorsque, résignée, calme et triste, elle réfléchissait un ciel gris chargé de nuages… Il avait saisi tous les langages muets de cette immense créature : le flux et reflux était comme une respiration mélodieuse dont chaque soupir lui peignait un sentiment. Il en comprenait le sens intime, et nul marin, nul savant n’aurait pu prédire mieux que lui la moindre colère de l’océan, le plus léger changement de sa face. À la manière dont le flot venait mourir sur le rivage, il devinait les houles, les tempêtes, les grains, la force des marées…

Quand la nuit étendait ses voiles sur le ciel, il la voyait encore sous les lueurs crépusculaires, et conversait avec elle. Enfin, il participait à sa grande et féconde vie : il éprouvait en son âme une véritable tempête quand elle se courrouçait ; il respirait dans ses sifflemens aigus, courait dans ses lames énormes qui se brisaient en mille franges liquides sur les rochers, se sentait intrépide et terrible comme elle ; et, comme elle, bondissait par des retours prodigieux, gardait des silences mornes, imitait ces clémences soudaines… Il avait épousé la mer. Elle était sa confidente, son amie, son bonheur.

Le matin quand il venait sur ses rochers, en parcourant les sables fins et brillans de la grève, il reconnaissait l’esprit de l’océan par un simple regard : il en voyait soudain les paysages, et planait ainsi sur la grande face des eaux, comme un ange du ciel… Si de joyeuses, de lutines, de blanches vapeurs lui jetaient un réseau vague, comme un voile au front d’une fiancée, il en suivait les ondulations et les caprices avec une joie délicieuse… C’était un charme pour lui que de la trouver coquette au matin comme une femme qui se lève, fraîche, rouge, encore toute endormie…

Sa pensée, mariée avec cette grande pensée divine, le consolait dans sa solitude, et les mille jets de son âme avaient peuplé son étroit désert de fantaisies sublimes. Pur comme un ange, vierge des idées sociales qui dégradent tant les hommes, naïf comme un enfant, il vivait comme une mouette, comme une fleur, prodigue seulement des trésors d’une imagination poétique : tantôt s’élevant jusqu’à Dieu par la prière, tantôt redescendant, humble et résigné, jusqu’au bonheur paisible de la brute ; incroyable mélange de deux créations. Pour lui, les étoiles étaient les fleurs de la nuit ; le soleil, un père ; les oiseaux, des amis. Partout il plaçait l’âme de sa mère : souvent il la voyait dans les nuages, il lui parlait, et ils communiquaient réellement ensemble par des visions célestes… Il y avait des jours où il entendait sa voix, où il admirait son sourire, des jours où il ne l’avait pas perdue… Dieu semblait lui avoir donné la puissance des anciens solitaires, des sens intérieurs plus parfaits, des forces morales inouies qui lui permettaient d’aller plus avant que les autres hommes dans les secrets des œuvres immortelles. Ses regrets et sa douleur étaient comme des liens qui l’unissaient au monde des esprits. Il y pénétrait, armé de son amour, pour y aller chercher sa mère, réalisant ainsi, par les sublimes accords de l’extase, la fabuleuse entreprise d’Orphée… Il s’élançait dans l’avenir, dans le ciel, comme de son rocher il volait sur l’océan d’une ligne à l’autre de l’horizon.

Souvent aussi, quand il était tapi au fond d’un trou profond capricieusement arrondi dans un fragment de granit, et dont l’entrée avait l’étroitesse d’un terrier ; quand, doucement éclairé par les chauds rayons du soleil qui passaient par des fissures et lui montraient les jolies mousses marines dont cette retraite était décorée, véritable nid de quelque oiseau de mer ; là souvent, il était saisi d’un sommeil involontaire. Le soleil, son souverain, lui disait seul qu’il avait dormi en lui mesurant le temps pendant lequel avaient disparu, pour lui, ses paysages d’eau, ses sables dorés, ses coquillages. Alors il admirait à travers une lumière brillante comme celle des cieux, les villes immenses dont ses livres lui parlaient ; il allait, regardant avec étonnement, mais sans envie, les cours, les rois, les batailles, les hommes, les monumens… Ce rêve en plein jour lui rendait toujours plus chères ses douces fleurs, ses nuages, son soleil, ses beaux rochers de granit. Il semblait qu’un ange lui révélait les abîmes du monde moral, et les chocs terribles des civilisations pour le mieux attacher à sa vie solitaire… Il sentait que, s’il se hasardait à traverser ces océans d’hommes, son âme y serait bientôt déchirée ; qu’il y périrait brisé comme une fleur qui tombe du bord d’une pauvre mansarde dans la boue d’une rue…

Un jour, en 1617, vingt et quelques années après l’horrible nuit pendant laquelle Étienne fut mis au monde, le duc d’Hérouville, alors âgé de soixante-quinze ans, vieux, cassé, presque mort, était assis, au coucher du soleil, dans un immense fauteuil, devant la fenêtre ogive de sa chambre à coucher, à la place d’où jadis la comtesse avait si vainement réclamé par les sons du cor perdus dans les airs, le secours des hommes et du ciel… Vous eussiez dit un véritable débris de tombeau. Sa large et puissante figure, dépouillée de son aspect sinistre par la souffrance et par l’âge, avait une couleur blafarde en rapport avec les longues mèches de cheveux blancs qui tombaient autour de sa tête chauve, dont le crâne jaune semblait débile. La guerre et le fanatisme brillaient encore dans ses yeux gris, mais ils y étaient tempérés par un sentiment religieux. La dévotion jetait une teinte monastique sur ce visage, jadis si dur et maintenant sillonné de rides qui en adoucissaient l’expression. Les reflets du couchant coloraient cette tête encore vigoureuse par des tons doux, et le corps affaibli, enveloppé de vêtemens bruns, achevait, par sa pose lourde, par la privation de tout mouvement, de peindre l’existence monotone, le repos terrible de cet homme, autrefois si entreprenant, si haineux, si actif…

— Assez !… dit-il à son chapelain, vieillard vénérable, qui lui lisait l’Évangile en se tenant debout devant lui, dans une attitude respectueuse.

Le duc, semblable à ces vieux lions de ménagerie qui arrivent à une décrépitude encore pleine de majesté, se tourna vers un autre homme en cheveux blancs, et lui tendit un bras décharné, couvert de poils rares, encore nerveux, mais sans vigueur.

— À vous, rebouteur, s’écria-t-il, voyez où j’en suis aujourd’hui…

— Tout va bien, monseigneur, et la fièvre a cessé… Vous vivrez encore de longues années…

— Je voudrais voir Maximilien ici ! reprit le duc en laissant échapper un sourire d’aise… Ce brave enfant ! Il commande maintenant sa compagnie d’arquebusiers chez le roi… Le maréchal d’Ancre en a eu soin… Notre gracieuse reine Marie pense à le bien apparenter, et mon nom sera dignement continué… Il a fait des prodiges de valeur à l’attaque…

En ce moment, Bertrand arriva, tenant une lettre à la main.

— Qu’est ceci ?… dit vivement le vieux seigneur.

— Une dépêche apportée par un courier que vous envoie Sa Majesté, repondit l’écuyer.

— Les huguenots reprendraient-ils les armes, tête-dieu pleine de reliques ! s’écria le duc en se dressant et jetant un regard étincelant sur les trois vieillards… J’armerais encore mes soldats, et avec Maximilien à mes côtés, la Normandie…

— Asseyez-vous, mon bon seigneur, dit le rebouteur inquiet de voir le duc se livrer à une bravade dangereuse chez un convalescent.

— Lisez, maître Corbineau, dit le vieillard en tendant la dépêche à son confesseur.

Ces quatre personnages formaient un tableau curieux, plein d’enseignemens pour la vie humaine. L’écuyer, le prêtre et le médecin, blanchis par les années, tous trois debout devant leur maître assis dans son fauteuil, ne se jetant l’un à l’autre que de pâles regards, traduisant chacun l’une des idées qui finissent par s’emparer de l’homme au bord de la tombe, tous fantastiquement éclairés par les riches couleurs du couchant, silencieux, composaient un tableau sublime de mélancolie et fertile en contrastes. Cette chambre sombre et solennelle, où rien n’était changé depuis plus de vingt années, encadrait merveilleusement cette page poétique pleine de passions éteintes, attristée par la mort, remplie par la religion…

— Le maréchal d’Ancre a été tué sur le pont du Louvre par ordre du roi, puis…

— Achevez, cria le seigneur.

— Votre fils…

— Eh bien !…

— Mort…

Le duc pencha la tête sur sa poitrine, fit un grand soupir et resta muet, immobile.

À ce mot, à ce soupir, les trois vieillards se regardèrent. Il leur sembla que l’illustre et opulente maison d’Hérouville disparaissait devant eux comme un navire qui sombre…

— Le maître d’en haut, reprit le duc, en lançant un terrible regard sur le ciel, se montre bien ingrat envers moi !… Il ne se souvient guère de ce que j’ai osé pour sa sainte cause…

— Dieu se venge !… dit le prêtre d’une voix grave.

— Mettez-moi cet homme au cachot !… s’écria le seigneur exaspéré.

— Vous pouvez me faire taire plus facilement que votre conscience.

Le vieillard redevint pensif.

— Ma maison périr !… mon nom s’éteindre !… Je veux me marier… avoir un fils !… s’écria-t-il après une longue pause.

Le rebouteur ne put s’empêcher de sourire, tout effrayante que fût l’expression du désespoir peint sur la face du duc d’Hérouville.

En ce moment, au milieu du silence, et dominant le doux murmure de la mer, un chant aussi frais que l’air du soir, aussi pur que le ciel, simple comme la couleur verte qui teignait l’océan, s’éleva soudain pour charmer la nature. La ravissante mélancolie de cette voix céleste, la mélodie des paroles, la musique plaintive, répandaient dans l’âme un sentiment semblable à je ne sais quel parfum magique. L’harmonie montait comme par nuages. Elle remplissait les airs, elle versait du baume sur toutes les douleurs, ou plutôt elle les consolait en les exprimant. La voix s’unissait au bruissement de l’onde avec une si rare perfection, qu’elle semblait sortir du sein des flots C’était plus doux qu’une parole d’amour ; car il y avait la délicieuse fraîcheur de l’espérance.

— Qu’est-ce ceci ?… demanda le duc.

— C’est le petit rossignol qui chante. Tel est le nom que nous avons donné au fils aîné de monseigneur… répondit Bertrand.

— Mon fils !… s’écria le vieillard. J’ai un fils !… un fils !…

Il se dressa sur ses pieds, et se mit à marcher dans sa chambre d’un pas lent et précipité tour à tour ; puis, faisant un geste de commandement, il renvoya ses gens, à l’exception du prêtre.

Le lendemain matin, le duc, appuyé sur son vieil écuyer, allait sur la grève, à travers les rochers, cherchant le fils que jadis il avait maudit. Il l’aperçut de loin, tapi dans une crevasse de granit, nonchalamment étendu au soleil, la tête posée sur une touffe d’herbes fines, les pieds ramassés gracieusement sous le corps… Il ressemblait à une hirondelle en repos… Aussitôt que le grand vieillard se montra sur le bord de la mer, et que le bruit de ses pas, assourdi par le sable, résonna faiblement, en se mêlant à la voix des flots, Étienne tourna la tête, jeta un petit cri d’oiseau surpris, et disparut dans le granit même, comme une souris qui rentre si lestement dans son trou, que l’on finit même par douter de l’avoir aperçue…

— Hé ! tête-dieu pleine de reliques ! où s’est-il donc fourré !… s’écria le seigneur en arrivant au rocher sur lequel son fils était accroupi.

— Il est là… dit Bertrand en montrant une fente étroite dont les bords avaient été polis, usés par les assauts des hautes marées…

— Étienne !… mon fils !… cria le vieillard.

L’héritier ne répondit pas. Alors, pendant une partie de la matinée, le duc supplia, menaça, gronda, implora tour à tour, sans pouvoir obtenir de réponse. Parfois il se taisait, appliquait l’oreille à la crevasse, et tout ce que son ouïe faible lui permettait d’entendre était le sourd battement du cœur d’Étienne, dont les pulsations précipitées retentissaient sous la voûte sonore…

— Il vit au moins celui-là !… dit le vieillard d’un son de voix déchirant.

Au milieu du jour, le père au désespoir eut recours à la prière.

— Étienne, lui disait-il, mon cher Étienne, Dieu m’a puni de t’avoir méconnu ! Il m’a privé de ton frère ! Aujourd’hui, tu es mon seul et unique enfant. — Je t’aime plus que moi !… — J’ai reconnu mon erreur, et je sais que tu as véritablement mon sang dans tes veines et celui de ta mère dont j’ai causé le malheur ; mais viens !… Je tâcherai de te faire oublier mes torts en te chérissant pour tout ce que j’ai perdu.

— Étienne, tu seras duc d’Hérouville, pair de France, chevalier des ordres, capitaine de cent hommes d’armes, grand bailli de Bessin, gouverneur de Normandie pour le roi… seigneur de vingt-sept domaines, de quarante-neuf clochers… Tu auras pour femme la fille d’un prince… Tu seras le chef de la maison d’Hérouville… Veux-tu donc me faire mourir de chagrin ?… Viens, viens, ou je reste agenouillé là, devant ta retraite, jusqu’à ce que je te voie…

Mais l’Enfant maudit, n’entendant pas ce langage hérissé d’idées sociales, de vanités qu’il ne comprenait pas, et retrouvant dans son âme des impressions de terreur invincibles, resta muet, livré à d’affreuses angoisses.

Alors, sur le soir, le vieux seigneur ayant épuisé toutes les formules de langage, toutes les ressources de la prière, et les accens du repentir, se jeta, frappé d’une sorte de contrition religieuse, à genoux sur le sable, et fit en lui-même ce vœu :

— Je jure !… d’élever une chapelle à saint Jean et à saint Étienne, patrons de ma femme et de mon fils, d’y fonder cent messes en l’honneur de la Vierge, si Dieu et les saints me ramènent mon fils !…

Il demeura dans une humilité profonde, agenouillé, les mains jointes, pria ; et, ne voyant point paraître son enfant, l’espoir de son nom, alors de grosses larmes sortirent de ses yeux si long-temps secs, et roulèrent le long de ses joues flétries…

En ce moment, Étienne qui n’entendait plus rien, s’étant coulé sur le bord de sa grotte comme une jeune couleuvre affamée de soleil, vit ces larmes, reconnut le langage de la douleur ; et, saisissant la main de son père, il l’embrassa, disant d’une voix d’ange :

— Ô ma mère, pardonne !…

De Balzac.