L’Enfant rêveur

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L’ENFANT RÊVEUR


    Abandonnant tout à coup mes jeunes compagnons, j’allais m’asseoir à l’écart pour contempler la nue fugitive ou entendre la pluie tomber sur le feuillage.
René


À mon ami ***.


  Où vas-tu, bel enfant ? tous les jours je le vois,
An malin, l’échapper par la porte du bois,
Et, déjà renonçant aux jeux du premier âge,
Chercher dans les taillis un solitaire ombrage ;
Et le soir, quand, bien tard, nous te croyons perdu,
Répondant à regret au signal entendu,
Tu reviens lentement par la plus longue allée,
La face de cheveux et de larmes voilée.
Qu’as-tu fait si longtemps ? tu n’as pas dans leurs nids
Sous la mère enlevé les petits réunis ;

Pour un chapelet d’œufs, dont tous les ans l’on change,
Jamais tu ne troublas fauvette ni mésange ;
Hier encor tu lâchas un bouvreuil prisonnier,
Et tu n’aimes qu’au bois les soupirs du ramier.
Dans tous nos environs, une lieue à la ronde,
Jamais tu n’as pu voir de jeune fille blonde,
Et d’un an plus que toi, qui vienne tous les jours
T’attendre innocemment, veuille jouer toujours,
Et te donne à tenir sa boucle dégrafée ;
Puis sous les clairs taillis le bois n’a plus de Fée.
Où vas-tu cependant ? et que fais-tu si seul ?
L’autre jour je passais : assis contre un tilleul,
Le front sur les genoux, sur les yeux tes mains blanches,
Dans les cheveux noyé comme un tronc dans ses branches,
Ému profondément, tu gémissais tout bas,
Et tu ne levas point la tête au bruit des pas.
De quoi peux-tu pleurer, bel enfant, à ton âge ?
Déjà ton jour d’hier a fui sur un nuage ;
Un brouillard si doré couvre ton avenir :
À l’horizon, de loin, qu’as-tu cru voir venir ?
Ah ! serais-tu de ceux (je commence à le craindre),
De ceux qu’embrase un feu que rien ne peut éteindre,
Que dévore en naissant un regret éternel,
L’absence de quelque être oublié par le Ciel,
De ceux dont l’âme tremble à des voix inconnues,
Et gémit en dormant comme un lac sous les nues ?

D’abord le lac est frais, et claires sont les eaux ;
À peine un vent plaintif incline les roseaux ;
Et l’enfant amoureux de suaves murmures,
Dos saules entr’ouvrant les pleureuses ramures,
Avance un front vermeil, comme entre les lilas,
Son amphore à la main, penchait le bel Hylas.
Dans ce grand lac de l’âme il regarde et s’arrête :

Un pur soleil levant, des flots rasant la crête,
Émaille au loin l’écume, et d’un éclat changeant
Peint le dos des poissons écaillés en argent.
Ô jeune enfant, prends garde ; il en est temps encore ;
Ne reviens pas au lac tous les jours dès l’aurore ;
Loin de ta mère, enfant, ne viens pas jusqu’au soir
Te mirer, écouter et pleurer sans savoir.
D’abord ce ne seront que vagues mélodies
Dans les joncs, par degrés quelques voix plus hardies ;
Mais un jour te viendra l’âge d’homme, et pour lors
Tu verras en ces eaux naître et fuir de beaux corps ;
Et tu voudras nager, et bien loin les poursuivre.
On te dira des mots dont tout le cœur s’enivre,
Et tu répondras oui. — Brûlant, plein de rougeur,
De son rocher déjà s’est lancé le plongeur,
Et l’onde refermée a blanchi sur sa tête,
Comme un gouffre qui prend et garde sa conquête ;
Un triste écho succède, et le rideau mouvant
Des saules d’alentour frissonne sous le vent.
Pauvre enfant qui plongeais avec une foi d’ange,
Qu’à ton œil détrompé soudainement tout change !
Au lieu des blancs cristaux, des bosquets de corail,
Des nymphes aux yeux verts assises eu sérail
Et tressant sous leurs doigts, à défaut de feuillages,
Les solides rameaux semés de coquillages,
Qu’as-tu vu sous les eaux ? précipices sans fond,
Arêtes de rocher, sable mouvant qui fond,
Monstres de toute forme entrelacés en groupe,
Serpents des mers, dragons à tortueuse croupe,
Crocodiles vomis du rivage africain,
Et, plus affreux que tous, le vorace requin.
C’en est fait, pauvre enfant, de ta jeunesse amère,
Et sur le bord en vain t’appellera ta mère.

Et quand tu reviendrais, par miracle échappé,
Quand, aux feux de midi séchant ton corps trempé,
Tu sentirais un peu renaître ton courage,
Et que, pâle à jamais des scènes du naufrage,
Sur ton luth vierge encor, sur ta flûte de buis,
Tu voudrais les chanter durant les longues nuits,
Personne sous tes chants ne suivra ta pensée,
Et de loin on rira de la plainte insensée.

Et quand (nouveau miracle !) à la lyre soumis,
Enchanté de ces maux divinement gémis,
Plein des cris arrachés à tes douleurs sublimes
Et de ces grands récits qui rouvrent les abîmes,
Tout mortel ici-bas qui souffrit un seul jour
Adorerait ton nom et t’aimerait d’amour,
Toi poëte, toujours, comme un enfant sauvage,
Sous un charme inconnu t’égarant au rivage,
Tu vivras à rêver sur l’éternel tableau,
À regarder encor tomber tes pleurs dans l’eau,
À saisir dans la voix de l’écume plaintive
Quelque nom oublié de nymphe fugitive,
À voir aux flots du lac un soleil onduler :
Et l’affreux souvenir revenant, s’y mêler
Gâtera tout, soleil, flots bleus, doux noms de femme…
Malheur à qui sonda les abîmes de l’âme !