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L’Enfantement

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Chants révolutionnairesAu bureau du Comité Pottier (p. 26-27).



L’ENFANTEMENT



À Adolphe Douai, à New-York.


Les flancs tout en lambeaux, la mère
Est en travail sur son lit de misère,
Notre siècle est un dénouement.
L’humanité, notre âme-mère,
Est en travail sur son lit de misère.
Peuples, voici l’enfantement !
 
Elle attendait sa délivrance
Depuis bien des jours ! Mais : voici !…
Son cœur qui s’appelle la France,
Devine un mâle et dit : merci !
« Qu’importent mes douleurs profondes,
» Voici mon temps, voici mon lieu ! »
Et dans l’infini noir, les mondes
La veillent d’un regard de feu.
 
Chair qu’on dégrade et qu’on immole,
Dans un passé presqu’inconnu,
Ce fut d’abord la vierge folle
Se livrant au premier venu.
Assez d’orgie et de batailles,
Assez d’esclavage muet,
Elle a senti dans ses entrailles
Quelque chose qui remuait.
 
Il lui fallut percer les ombres,
Traverser les bûchers ardents,

Des dieux balayer les décombres,
Gravir la route épée aux dents,
Triompher des rois et des castes
Et, dans ce combat éternel,
Pendant mille siècles néfastes,
Traîner son fardeau maternel.
 
Près d’elle un groupe de tout âge !
Le plus jeune a le fer en main :
« Employons le forceps, courage,
» Que tout s’achève avant demain ! »
Ah ! jeune homme, en cette heure amère,
La science te le défend,
Tu risques de blesser la mère,
Tu risques de tuer l’enfant.
 
Des pièces de cent sous vivantes,
Se parlent bas : « S’il vient à bien,
» Agio, banque, achats et ventes,
» Tout est fini : l’Or n’est plus rien.
» Si ce n’est qu’une fausse couche,
» On verra la Bourse monter,
» Grimpons à pieds joints sur sa couche,
» Tâchons de la faire avorter ! »
 
Place aux derniers, aux misérables,
Aux va-nu-pieds, aux rejetés,
Peuplant par foules innombrables
Les campagnes et les cités.
« Il n’est plus d’ennemi qui bouge,
» Mère, mère, l’heure a sonné,
» Couvre de notre drapeau rouge
» Le berceau de ton nouveau-né ! »
 

Paris, juin 1848.