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L’Enfer (Barbusse)/XIV

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L’Enfer (1908)
G. Crès (p. 247-270).

XIV


Je suis seul cette nuit. Je veille devant ma table. Ma lampe bourdonne comme l’été sur les champs. Je lève les yeux. Les étoiles écartent et poussent le ciel au-dessus de moi, la ville plonge à mes pieds, l’horizon s’enfuit éternellement à mes côtés. Les ombres et les lumières forment une sphère infinie, puisque je suis là.

Ce soir je ne suis pas tranquille ; une vaste angoisse m’a saisi. Je me suis assis comme si j’étais tombé. Comme le premier jour, je dirige ma figure vers la glace, attiré par moi-même ; je fouille mon image, et comme le premier jour, je n’ai qu’un cri : « Moi ! »

Je voudrais savoir le secret de la vie. J’ai vu des hommes, des groupes, des gestes, des figures. J’ai vu briller dans le crépuscule les yeux tremblants d’êtres profonds comme des puits. J’ai vu la bouche qui, dans un épanouissement de gloire, disait : « Je suis plus sensible que les autres, moi ! » J’ai vu la lutte d’aimer et de se faire comprendre : le refus mutuel des deux interlocuteurs et la mêlée de deux amants, les amants au sourire contagieux, qui ne sont amants que de nom, qui se creusent de baisers, qui s’étreignent plaie à plaie pour se guérir, qui n’ont entre eux aucun attachement, et qui, malgré leur rayonnante extase hors de l’ombre, sont aussi étrangers que la lune et le soleil. J’ai entendu ceux qui ne trouvent un peu de paix que dans l’aveu de leur honteuse misère, et les figures qui ont pleuré, pâles, avec les yeux comme des roses.

Je voudrais embrasser tout cela à la fois. Toutes les vérités n’en font qu’une (il m’a fallu venir jusqu’à ce jour pour comprendre cette chose si simple) ; c’est cette vérité des vérités dont j’ai besoin.

Ce n’est pas par amour des hommes. Il n’est pas vrai qu’on aime les hommes. Personne n’a aimé, n’aime et n’aimera les hommes. C’est pour moi, — uniquement pour moi, que je cherche à atteindre et à gagner cette pleine vérité qui est par-dessus l’émotion, par-dessus la paix, par-dessus même la vie, comme une espèce de morte. Je veux y puiser une direction, une foi ; je veux m’en servir pour mon salut.

Je regarde les souvenirs captivés depuis que je suis ici ; ils sont si nombreux que je suis devenu pour moi-même un étranger, et que je n’ai presque plus de nom ; je les écoute. Je m’évoque moi-même, tendu sur le spectacle des autres, et m’en emplissant comme Dieu, hélas — et, dans une attention suprême, j’essaye de voir et d’entendre ce que je suis. Ce serait si beau de savoir qui je suis !

Je pense à tous ceux qui, jusqu’à moi, ont cherché, — savants, poètes, artistes, — à tous ceux qui ont peiné, pleuré, souri vers la réalité, près des temples carrés ou sous la voûte ogivale ou dans les jardins nocturnes, dont le sol n’est plus qu’un souple parfum noir. Je pense au poète latin qui a voulu rassurer et consoler les hommes en leur montrant la vérité sans brume comme une statue. Un fragment de son prélude me revient en mémoire, appris autrefois, puis rejeté et perdu comme presque tout ce que je me suis donné la peine d’apprendre jusqu’ici. Il dit dans sa langue lointaine, barbare au milieu de ma vie quotidienne, qu’il veille pendant les nuits sereines pour chercher dans quelles paroles, dans quel poème, il apportera aux hommes les idées qui les délivreront. Depuis deux mille ans, les hommes sont toujours à rassurer et à consoler. Depuis deux mille ans, je suis toujours à délivrer. Rien n’a changé la face des choses. L’enseignement du Christ ne l’aurait pas changée, même si les hommes ne l’avaient pas abîmée au point de ne plus pouvoir honnêtement s’en servir. Viendra-t-il, le grand poète qui délimitera et éternisera la croyance, le poète qui sera non un fou, non un ignorant éloquent, mais un sage, le grand poète inexorable ? Je ne sais, bien que les hautes paroles de l’homme qui a fini là m’aient donné une vague espérance de sa venue et le droit de l’adorer déjà.

Mais moi, moi ! Moi qui ne suis rien qu’un regard, comme j’en ai recueilli, de destinée ? Je suis là à m’en ressouvenir. Je ressemble malgré tout à un poète au seuil d’une œuvre. Poète maudit et stérile qui ne laissera pas de gloire, auquel le hasard a prêté la vérité que le génie lui eût donnée ; œuvre fragile qui passera avec moi, mortelle et fermée aux autres comme moi, mais œuvre sublime pourtant, qui montrerait les lignes essentielles de la vie et raconterait le drame des drames.

Qu’est-ce que je suis ? Je suis le désir de ne pas mourir. Ce n’est pas seulement ce soir, où me pousse le besoin de construire le rêve solide et puissant que je ne quitterai plus, mais toujours. Nous sommes tous, toujours, le désir de ne pas mourir. Il est innombrable et varié comme la complexité de la vie, mais c’est, au fond, ceci : continuer à être, être de plus en plus, s’épanouir et durer. Tout ce qu’on a de force, d’énergie et de lucidité, sert à s’exalter, de quelque façon que ce soit. On s’exalte avec des impressions nouvelles, des sensations nouvelles, de nouvelles idées. On s’efforce de prendre ce qu’on n’a pas pour se l’ajouter. L’humanité, c’est le désir du nouveau sur la peur de la mort. C’est cela : je l’ai vu, moi. Les mouvements instinctifs et les cris libres étaient dirigés toujours dans le même sens comme des signaux, et, au fond, les paroles les plus dissemblables étaient pareilles.

Mais après… Où sont les mots qui éclairent la voie ? Si c’est cela, l’humanité, qu’est-elle dans le monde, et qu’est-ce que le monde ?

Je me souviens, je me souviens, comme on appellerait au secours… Un jalon, une borne, où la sainte inquiétude se pose : l’importance d’un être humain parmi les choses, cette importance que j’ai mis toute ma vie à comprendre…

L’immensité de chacun de nous : premier grand signe dans le noir. C’est vrai que le cœur fait son deuil ou sa fête avec toute la nature, et, aux yeux du plus humble des contemplateurs, c’est vrai que dans le ciel provençal les étoiles ont pâli lorsque Mireille est apparue à sa petite fenêtre.

Je suis au milieu du monde. Les astres me couronnent. La terre me porte et m’élève. Je me tiens au sommet des siècles. Je ramène tout à moi, les vastes ou les petites choses de l’esprit et du cœur. De ma main devant les yeux, le jour, je fais la nuit, et la nuit, je me cache la nuit ; si je ferme les yeux, l’azur ne peut plus rien être. À partir de moi, toutes les grandeurs vont se rapetissant.

J’ai appuyé ma tête sur ma main.

Alors mes doigts sentent les os de mon crâne : l’orbite, la dépression de la tempe, la mâchoire. Un crâne…

Un crâne ! Mais je connais cela ! Mon crâne est semblable aux autres.

Cette ressemblance de moi et de tous, je n’y avais jamais pensé. Je la vois. Je vois, à travers un peu d’ombre, mes os, mes ossements. Je reconnais dans moi-même mon fantôme éternel de poussière, mon squelette, comme on reconnaît quelqu’un. Je le touche, je le palpe, le monstre morne et blanc que je suis au fond…

Mes rêves de grandeur se sont écroulés, puisque mon crâne est semblable aux autres, à tous ceux qui furent.

Combien y en a-t-il eu ? Si l’humanité date de cent mille ans, ce qui est sans doute au-dessous de la vérité, comme il vit sur la Terre un milliard et demi d’habitants qui se renouvellent tous les trente ans, cela fait quatre mille cinq cent milliards de crânes qui tombent en poussière depuis les hommes.

J’irai dans la terre. J’aurai eu une maladie, ou une plaie qui feront pourrir plus vite un coin de ma chair. Je mourrai sans doute de maladie, quelque organe atrophié, rompu, arrêté — ou bien affolé, brisant tout le reste ; je mourrai d’une maladie, tout le sang en dedans… (J’aimerais mieux m’en aller dans la pourpre d’une blessure…)

Et moi aussi, on m’enterrera comme les autres, quoique cela puisse paraître étrange. Déjà comme un avertissement de la boue (les paroles du poète reviennent à moi et m’accablent), j’ai cette poussière qui vient sur moi tous les jours, dont je suis obligé de me laver, dont je me défends dont je m’arrache : c’est l’ange sombre de la terre.

Dans le frêle cercueil, mon corps deviendra la proie des insectes, du pullulement irrésistible de leurs larves. Innombrable envahissement qui se multiplie ! Linné a pu dire que trois mouches consomment un cadavre aussi vite que le fait un lion.

J’ai ouvert un livre que j’ai là. Je me plonge dans le détail. J’y apprends ce qui m’attend, moi ! J’y apprends mon histoire future.

Les animaux des cimetières se succèdent par périodes ; chaque espèce vient en son temps, de sorte qu’on reconnaît l’âge d’un cadavre à la foule qui s’en repaît. Il y a ainsi à travers les corps abandonnés huit immigrations successives qui correspondent aux huit phases de la fermentation putride par laquelle, peu à peu, l’intérieur du corps s’extériorise.

Je veux les connaître, voir d’avance ce que je ne verrai pas — et palpiter ce que je ne ressentirai pas.

De petites mouches, les curtonèvres, hantent le corps quelques instants avant la mort… Je les entendrai. Certaines émanations leur indiquent l’imminence d’un événement qui va leur procurer avec une abondance débordante des aliments pour leurs larves, et lourdes d’œufs, elles s’acharnent déjà à pondre dans les narines, dans la bouche, et aux coins des yeux.

À peine la vie a-t-elle cessé, que d’autres mouches affluent. Dès que le pauvre souffle de corruption devient sensible, d’autres encore : la mouche bleue, la mouche verte, dont le nom scientifique est Lucilia Cæsar, et la grande mouche au thorax rayé de blanc et noir qu’on appelle « grand sarcophagien ». La première génération de ces mouches accourues à l’affreux signal peut former à elle seule dans le cadavre sept à huit générations qui se prolongent et s’entassent pendant trois à six mois : « Chaque jour, dit Mégnin, les larves de la mouche bleue augmentent de deux cents fois leur poids… » La peau du cadavre est alors d’un jaune tirant légèrement sur le rose, le ventre est vert clair, le dos vert sombre. Ou du moins, telles en seraient les teintes, si cela ne se passait pas dans l’ombre.

Puis, la décomposition change de nature. C’est la fermentation butyrique, qui produit des acides gras dénommés vulgairement gras de cadavre. C’est la saison des dermestes, — insectes carnassiers qui produisent des larves munies de longs poils, — et de papillons : les aglossas. Les larves des dermestes et les chenilles des aglossas présentent cette particularité qu’elles peuvent vivre dans les matières grasses « qui se moulent, comme du suif, au fond des bières » ; quelques-unes de ces matières cristalliseront et luiront comme des paillettes, plus tard, dans la poussière définitive.

Voici maintenant la quatrième escouade. Elle accompagne la fermentation caséïque, et elle est composée : de mouches, les pyophilas, qui donnent ses vers au fromage — vers reconnaissables aux sauts caractéristiques qu’ils exécutent — et de coléoptères, les corynètes.

La fermentation ammoniacale, la liquéfaction noire des chairs, appelle un cinquième envahissement : il y a là des mouches, les lonchéas, les ophyras et les phoras, si nombreuses que, sur les cadavres exhumés au cours de cette période, les débris noirâtres de leurs chrysalides apparaissent, selon l’expression d’un médecin légiste, « comme de la chapelure sur les jambonneaux » et que des nuées de mouches s’échappent de la bière quand il arrive qu’on la remonte et qu’on l’ouvre pendant cette phase. La décomposition déliquescente noire est préférée aussi par des coléoptères : les silphides, et les neuf espèces de nécrophores.

Maintenant, la putréfaction a à peu près accompli son œuvre. La période qui s’ouvre est celle de la dessiccation et de la momification du cadavre sous les linceuls et les vêtements empesés par les liquides gélatineux de la période précédente. Tout ce qui reste de la matière molle, de pâte organique, farineuse et friable, et de savons ammoniacaux, est dévoré par une autre espèce de bêtes : des acariens, ronds et crochus, à peine visibles à l’œil nu. De quinze jours en quinze jours, leur nombre décuple : au commencement, il y en avait vingt ; au bout de deux mois et demi, il y en a deux millions.

Aux acariens succède une septième immigration. Ce sont des sortes de mites, les aglossas, qui étaient déjà venues au moment de l’écoulement des acides gras, puis avaient disparu. Celles-là rongent, scient, émiettent les tissus parcheminés, les ligaments et tendons, transformés en une matière dure, d’apparence résineuse — ainsi que les poils, les cheveux et les étoffes. Le corps est d’une couleur dorée, bronzée, et répand une forte odeur de cire.

Enfin, au bout de trois ans, la dernière nuée de travailleurs. Que dévorent-ils, ceux-là ? Tout ce qui reste, tout, jusqu’aux débris des insectes qui à l’état larvaire se sont succédé sur le cadavre. L’effaceur suprême est un petit coléoptère noir dont le nom scientifique est tenebrio obscurus.

Après lui, il ne reste plus rien que, malgré lui, quelques débris de débris autour des os blanchis, et une petite masse compacte au fond de la boîte crânienne. Cette sorte de terreau brun, granuleux, qui poudre la pierre humaine et qu’on croirait être le dernier résidu des chairs, n’est même pas cela. C’est l’accumulation des carapaces, des pupes, des chrysalides et des excréments des dernières générations d’insectes dévorateurs.

Trois ans se sont passés. Tout est fini. La créature qui a été adorée et a adoré est retournée tout entière en trois ans au règne minéral. La puanteur a disparu ; c’était la dernière marque de vie ; elle s’anéantit, hélas, et il n’y a même plus de deuil.

Et tous les habitants du monde auront passé par là dans quelques années. Depuis que je médite, un quart d’heure peut-être, un millier d’êtres humains sont morts sur la surface du monde.

Leurs corps, agglomérations de cellules, leurs cellules, agglomérations d’atomes (fragments indivisibles de la matière) — sont jetés à d’autres combinaisons. La cellule ! Cette unité organique a une dimension qui varie entre un millième et un dix-millième de millimètre. L’atome ! C’est un élément inconnu et supposé. Si on lui accorde une dimension à peu près conforme à la vraisemblance en se basant sur la petitesse des éléments anatomiques, on trouve que, dans une sphère de matière du diamètre d’une tête d’épingle, il y en aurait un nombre représenté par un huit suivi de vingt-et-un zéros, et que, pour compter tous les éléments primordiaux d’une tête d’épingle, à raison d’un par seconde et par homme, l’humanité tout entière, occupée sans relâche, mettrait deux cent mille ans.

C’est de cette poussière qu’est fait le Globe.

Et le Globe lui-même n’est rien dans l’univers.

… Sur une feuille de papier, un point ténu, à peine visible ; autour, on trace une circonférence qui prend toute la largeur de la feuille ; le point, c’est la Terre ; le cercle figure le Soleil ; telle est la proportion. Sur une autre feuille, un point, fait du bout de la plume posée : c’est le Soleil, si large sur la feuille mise de côté. Une sphère est représentée par un cercle qui va d’un bord à l’autre du papier : c’est Canopus, une étoile ; le Soleil est aussi menu par rapport à Canopus que la Terre par rapport au Soleil. Et Bételgeuse, ce céleste point brillant qu’aimaient tant nos ancêtres, son diamètre est aussi grand que la distance de la Terre au Soleil. Ce gris sur ce papier, ce n’est pas de la couleur grise, mais des petits points rapprochés. Chaque petit point est une étoile, comme le Soleil ou comme Canopus, ou plus grande… C’est un fragment de la carte du ciel. Fragment infime, puisqu’on évalue à cent millions le nombre des étoiles dont on a perçu l’image et qu’il y en a sur cette feuille à peu près trois mille. On ne perçoit cent millions d’étoiles que parce que les instruments d’optique ne peuvent agrandir le champ visuel que jusqu’aux étoiles de vingt-et-unième grandeur, et ne permettent de voir que dix-sept mille fois plus d’étoiles que l’œil nu ; mais qui oserait prétendre que les étoiles extrêmes que nous percevons limitent l’univers ? Et la grandeur des étoiles, si énorme qu’elle soit, n’est rien au regard des espaces vides qui les séparent. L’étoile la plus rapprochée de nous après le Soleil, l’étoile Alpha de la constellation du Centaure, est à dix mille milliards de lieues de nous. Arcturus est à trois cent vingt-quatre mille milliards de kilomètres ; Arcturus se meut dans l’espace à raison de deux mille six cent quarante millions de kilomètres par année — et depuis trois mille ans qu’on observe et qu’on pointe sa place sur les cartes astronomiques, elle ne semble pas avoir bougé. L’étoile 1830 du catalogue de Groombridge est à huit cent mille milliards de kilomètres…

À cause de la formidable envergure de sa vitesse, la lumière amoindrit follement les chiffres, et rend leurs immensités plus sensibles… La lumière parcourt l’éther à raison de trois cent trente mille kilomètres à la seconde. Elle met un peu plus de huit minutes pour venir du Soleil, de sorte que l’image que nous en avons est celle de l’astre tel qu’il était huit minutes avant notre contemplation. Elle met quatre ans et quatre mois pour venir de l’étoile la plus rapprochée ; trente-six ans pour venir de l’Étoile Polaire… Elle met plusieurs siècles pour venir de certaines étoiles qui se présentent ainsi à nous telles qu’elles étaient il y a plusieurs siècles. Et si ces étoiles nous regardent, elles nous voient avec le même vertigineux retard… Cette constellation, qui surmonte la ville vivante et mourante d’un diadème triste parce qu’il est trop grand, nous ne savons pas ce que c’est. Tout au plus nous doutons-nous que chacun de ses points a quelque analogie avec le brûlant Soleil, avec la boule de feu que hérissent des flammes grandes comme la distance de la Terre à la Lune. Si les yeux d’une de ces étoiles sont plus perçants que les nôtres, que voit-elle ici-bas, à l’instant où je parle ?… Parmi les formes terrestres convulsées encore et tremblantes de quelque grande crise géologique, elle voit, sur une éminence, un seul être se dégager de la terre qui attire ses quatre membres, se tendre debout en chancelant encore, et une seule face encore bestiale et effarée d’ombre lever obscurément les yeux. Et entre telle autre étoile et nous, l’échange de lumière ne s’est pas encore effectué, depuis le commencement d’elle, et lorsque son aspect se sera transporté jusqu’à nous, elle sera peut-être détruite depuis des éternités…

Et ces éternités me font penser au temps. Combien il y a-t-il de temps que la Terre existe ? Depuis que la masse gazeuse mondiale s’est détachée de l’équateur de la nébuleuse solaire, combien de milliards de siècles se sont écoulés ? On ne sait. On suppose que pour la seconde phase — de beaucoup la plus courte — de sa transformation, c’est-à-dire pour passer de l’état liquide à l’état solide, il a fallu trois cent cinquante millions d’années.

L’atome, le plus petit élément de la matière. Voici maintenant le plus grand élément : le monde stellaire. Non pas l’ensemble réel ou même visible du firmament, qui est incommensurable, mais la partie qui en a été mesurée par la science. L’investigation scientifique se borne à un rayon de huit cent mille milliards de kilomètres à partir de la Terre. Au delà de ce rayon, qui n’embrasse que les astres les plus proches, les mondes ne présentent pas, par rapport au mouvement de la terre, un déplacement apparent nous permettant d’apprécier leur distance, et nous n’avons plus aucune donnée sur les espaces sidéraux. L’univers exploré par le calcul est donc représenté par une sphère dont le rayon aurait huit cent mille milliards de kilomètres. Les nombres qui déterminent cette sphère sont les plus grands qu’on puisse appliquer à la réalité. Ils donnent, comme volume, deux mille cent quarante-cinq sexdécillions de mètres cubes. Comme, d’autre part, le nombre d’atomes contenu dans un mètre cube est, en nous référant à la dimension hypothétique que nous avons accordée à l’atome, d’un décillion, le rapport entre la plus grande chose et la plus petite est un nombre tel, que la science n’a pas de terme pour l’exprimer. Jamais on ne s’en est servi : je suis peut-être le premier homme qui le fait, dans le besoin de précision énorme qui me tourmente ce soir. D’après l’étymologie latine des noms des nombres, ce nombre vierge qui formule ce que l’univers peut contenir d’atomes commencerait à s’énoncer ainsi : deux octovigentillions… Il est composé d’un deux suivi de quatre-vingt-sept chiffres. Rien ne peut donner une idée de l’immensité de ce nombre, qui exprime la nature depuis ses fondements jusqu’à son extrême frontière attingible.

Et pourtant, ce chiffre, qui a figure de monstre, il faut le déformer encore, il faut le multiplier encore par cinquante trillions, le transformer en cent duotrigentillions, c’est-à-dire en un nombre de cent deux chiffres, si on admet la théorie de Newcomb qui, en se basant sur les mouvements et les vitesses des astres selon la loi immuable de la gravitation, limite notre système stellaire tout entier à une sphère d’espace de soixante quintillions de kilomètres de diamètre, où tombent harmoniquement cent vingt-cinq millions d’étoiles.

Qu’est-ce qu’on peut faire contre tout cela ?

Qu’est-ce que je peux faire, moi, qui suis là, ébloui par les papiers que je lis, au pied de cette lampe qui forme une ombre octogonale effleurant mon encrier, — dont la clarté diffuse me montre à peine le plafond et la fenêtre, noire et luisante sous ses rideaux légers, et ne fait presque pas sortir de la nuit les murs de la chambre…

Je me suis levé. J’erre dans la chambre. Qu’est-ce que je suis, qu’est-ce que je suis ? Ah ! il faut, il faut que je réponde à cette question parce qu’une autre y est suspendue comme une menace : Qu’est-ce qu’il va advenir de moi !

En face du grand miroir qui est debout sur la cheminée, je fixe mon image, je cherche en moi ce que je pourrais répondre à ma petitesse. Si je ne peux pas m’en évader, je suis perdu… Suis-je le peu que je parais être, suis-je immobilisé et étouffé dans cette chambre comme dans un cercueil trop large ?

Instinctivement une intuition paisible, simple comme moi, rejette l’épouvante qui m’assaille, et je me dis que ce n’est pas possible, et qu’il y a une immense erreur partout.

Qu’est-ce qui m’a dicté ce que je viens de penser ? À quoi ai-je obéi ?

À une croyance qu’ont accumulée en moi le bon sens, la religion, la science…

Ce bon sens là, c’est la voix des sens, et une grosse voix trop proche ressasse que les choses sont telles que nous les voyons. Mais je sais bien, au fond, que cela n’est pas vrai. Il faut s’arracher tout d’abord à cette grossière écorce de la vie usuelle.

Les contradictions que comporte cette réalisation béate de l’apparence, les erreurs innombrables de nos sens, les créations fantaisistes du rêve, de la folie, ne nous permettent pas d’écouter ce piteux enseignement. Le bon sens est une bête probe mais aveugle. Il ne reconnaît pas la vérité, qui se dérobe aux premiers coups d’œil ; qui, selon la magnifique parole de l’ancien sage, « est dans un abîme ».

La science… Qu’est-ce que la science ? Pure, c’est une organisation de la raison par elle-même ; appliquée, c’est une organisation de l’apparence. La « vérité » scientifique est une négation presque intégrale du bon sens. Il n’y a guère de détails de l’apparence qui ne soient contredits par l’affirmation scientifique correspondante. La science dit que le son, la lumière, sont des vibrations ; que la matière est un composé de forces… Elle édicté un matérialisme abstrait. Elle remplace l’apparence grossière par des formules ; ou alors, elle l’admet sans examen. Elle soulève, dans un ordre plus complexe et plus ardu, les mêmes contradictions que le réalisme superficiel. Même au sein de son domaine expérimental ou logique, elle est obligée de se servir de données fictives, de suppositions. Si on la pousse du côté de la grandeur du monde ou du côté de la petitesse, elle reste court. En bas, elle s’arrête devant la question de la divisibilité de l’espace ; en haut, elle s’arrête devant le dilemme d’absurdités : « L’espace ne finit nulle part », ou : « L’espace finit quelque part ».

Pas plus que le bon sens, elle ne voit la vérité ; elle n’est d’ailleurs pas faite pour cela, puisqu’elle n’a pour but que la systématisation abstraite ou pratique d’éléments dont elle ne discute pas la réalité profonde.

La religion… Elle dit avec raison : le bon sens ment, la science ne s’engage à rien ; elle ajoute : nous ne serions certains de rien sans la garantie de Dieu. Et la religion a ainsi arrêté Pascal, en interposant son double fond entre la vérité et lui. Dieu n’est qu’une réponse toute faite au mystère et à l’espérance, et il n’y a pas d’autre raison à la réalité de Dieu, que le désir que nous en avons.

Ce monde illimité que je viens de voir s’élever contre moi ne repose donc sur rien ? Alors, qu’est-ce qui est sûr, qu’est-ce qui est fort ?

Et, pour m’assister, j’évoque encore une fois les êtres vivants en qui j’ai foi, les êtres dont j’ai vu ici s’épanouir la figure et les regards se déchaîner.

Je revois des faces, dans le de profundis du soir, émerger comme des victoires suprêmes. L’une contenait le passé ; une autre, toute son attention tendue vers la fenêtre, s’azurait ; une autre, dans la noirceur humide de la brume, songeait au soleil comme un soleil ; une autre, pensive et prolongée, était pleine de la mort qui la dévorerait, et toutes étaient entourées d’une solitude qui commençait dans cette chambre, mais qui ne finissait plus.

Et moi qui suis comme elles, moi qui contiens à l’intérieur de ma pensée l’implacable passé et l’avenir rêvé, et la grandeur des autres ; moi qui regrette, qui voudrais, et qui pense, avec ma figure inguérissable et étendue — moi, moi, le rêve d’étoiles que je viens d’avoir me changerait en poussière ? Est-il possible que je ne sois rien, alors qu’à certains moments il me semble que je suis tout ? Suis-je rien, suis-je tout ?

Alors, je me mets à comprendre… Je n’ai pas tenu compte de la pensée dans cette évocation de l’ordre des choses. Je l’ai considérée comme enfermée dans le corps, ne le dépassant pas, n’ajoutant rien à l’univers. Notre âme ne serait en nous qu’un souffle comme le souffle vital, un organe ; nous tiendrions la même place, vivants, que morts ?

Non ! Et c’est ici que je mets la main sur l’erreur.

La pensée est la source de tout. C’est par elle qu’il faut commencer, toujours… La vérité est retournée sur sa base.

Et maintenant je lis des signes de folie dans ma méditation de tout à l’heure. Cette méditation était la même chose que moi ; elle prouvait la grandeur de la pensée qui la pensait, et pourtant elle disait que l’être pensant n’est rien. Elle m’anéantissait, moi qui la créais !

…Mais ne suis-je pas la proie d’une illusion ? Je m’entends m’objecter : ce qui est en moi, c’est l’image, le reflet, l’idée de l’univers. La pensée n’est que le fantôme du monde prêté à chacun de nous. L’univers par lui-même existe en dehors de moi, indépendamment de moi, avec une telle immensité qu’il fait que je suis du néant et comme mort déjà. Et j’aurais beau n’être pas ou fermer les yeux, l’univers serait quand même.

Une angoisse, une blessure commençante m’étreint les entrailles… Puis voici qu’un cri monte en moi, un cri lucide, conscient et inoubliable comme un accord sublime de toute la musique : « Non ! »

Non. Cela n’est pas ainsi. Je ne sais si l’univers a en dehors de moi une réalité quelconque. Ce que je sais, c’est que sa réalité n’a lieu que par l’intermédiaire de ma pensée, et que tout d’abord, il n’existe que par l’idée que j’en ai. Je suis celui qui a fait se lever les étoiles et les siècles, et qui a roulé le firmament dans sa tête. Je ne peux pas sortir de ma pensée. Je n’ai pas le droit de le faire sans faute et sans mensonge. Je ne peux pas. J’ai beau essayer de me débattre comme pour m’envoler de moi. Je ne peux pas accorder au monde d’autre réalité que celle de mon imagination. Je crois en moi et je suis seul, puisque je ne peux pas sortir de moi. Comment imaginer sans folie que je puisse sortir de moi-même ? Comment imaginer sans folie que je ne sois pas seul ? Qu’est-ce qui pourrait me prouver qu’au delà de l’infranchissable pensée, le monde a une existence séparée de moi !

J’écoute la métaphysique (elle n’est pas une science : elle est située au delà du programme scientifique ; elle est plutôt assimilable à l’art, s’attachant comme lui à la vérité vraie : car si un tableau est puissant et si un beau vers est beau, c’est à cause de la vérité). Je parcours les livres, je consulte les savants et les penseurs, je réunis tout l’arsenal des certitudes que l’esprit humain a réunies, j’écoute la grande voix de celui qui a passé toutes les croyances et tous les systèmes au crible de sa raison terrible, et je lis cette vérité même qui s’imposait à moi : On ne peut pas nier la pensée qu’on a du monde, mais on ne peut pas certifier qu’il existe en dehors de la pensée qu’on en a.

Et maintenant que j’ai cette affirmation enfermée précisément, effectivement, dans des mots, maintenant que je tiens cette richesse sublime, je ne peux plus m’écarter du miracle de simplification qu’elle apporte.

Non, il n’est pas sûr que la vérité qui commence en nous continue ailleurs, et lorsque, après avoir dit cette parole que personne après lui n’a pu même songer à nier : « Je pense, donc je suis », le philosophe a essayé, raisonnement par raisonnement, de conclure à quelque chose de réel en dehors du sujet pensant, il est sorti pas à pas de la certitude. De toute la philosophie passée, il ne reste que ce commandement d’évidence qui met en chacun de nous le principe de tout ; de la recherche humaine il ne reste que cette grande nouvelle que j’ai déjà lue comme dans un livre sur le recommencement et la solitude de chaque figure. Le monde, tel qu’il semble nous apparaître, ne prouve que nous, qui croyons le voir. Le monde extérieur, c’est-à-dire le globe terrestre avec ses onze mouvements dans l’espace, ses horizons et le va-et-vient de la mer, ses mille milliards de kilomètres cubes, ses cent vingt mille espèces végétales et ses trois cent mille espèces animales, et tout le monde solaire et sidéral avec ses transformations et son histoire, ses origines et ses voies lactées, — est un mirage et une hallucination.

Et malgré les voix, qui, même du fond de nous, crient contre ce que je viens d’oser penser, comme une foule contre la beauté, malgré le savant qui, avouant que le monde est une hallucination, ajoute, sans preuve, que c’est une « hallucination vraie », — je dis que l’infini et l’éternité du monde sont deux faux dieux. C’est moi qui ai donné à l’univers ces vertus démesurées, que j’ai en moi (il faut bien que je les lui aie données puisque, quand bien même il les aurait, je ne pourrais constater sur lui l’inconstatable, et je les ajouterais de mon propre fonds à l’image bornée que j’ai de lui). — Rien ne prévaut contre l’absolu de dire que j’existe et que je ne puis pas sortir de moi, et que tout : espaces, temps, raisonnements, ne sont que des façons de m’imaginer la réalité, et comme de vagues pouvoirs que j’ai.

C’est avec une sorte de frisson que j’ai trouvé dans le livre austère cette traduction des cris d’humanité qui sont venus jusqu’à moi. Le cœur humain saignait et s’éployait à travers les lignes froides et calculées de l’écrivain allemand. Peut-être faut-il une certaine gravité pour s’affranchir de l’apparence et pour comprendre les formules grandioses de la vérité ainsi purifiée. Mais je dis que ces paroles sont les plus magnifiques qui aient jamais été dictées aux hommes, et qu’elles font du livre du philosophe de Königsberg l’œuvre qui se rapproche le plus de la vraie bible. Les paroles de Jésus-Christ, faites pour régenter la société selon de nobles lignes, apparaissent, à côté, superficielles et utilitaires.

Cela est important, cela est solennel et capital, d’arracher au silence les vraies paroles, de mettre la raison où elle est, de replacer la vérité. Il ne s’agit pas d’une vaine discussion de formules, mais d’un effrayant problème personnel qui m’intéresse tout entier, d’une question de vie et de mort pour moi, d’un grand jugement sans appel où je suis impliqué.

Tout est en moi, et il n’y a pas de juges, et il n’y a pas de bornes, et il n’y a pas de limites à moi. Le de profundis, l’effort pour ne pas mourir, la chute du désir avec son cri qui monte, tout cela n’est pas arrêté. C’est dans l’immense liberté que s’exerce le mécanisme incessant du cœur humain (toujours autre chose, toujours ! ). Et c’est une telle expansion que la mort en est elle-même effacée. Car comment pourrais-je imaginer ma mort, sinon en sortant de moi-même et en me considérant comme si j’étais non moi-même, mais un autre ?

On ne meurt pas… Chaque être est seul au monde. Cela paraît absurde, contradictoire, d’énoncer une phrase pareille. Et pourtant, il en est ainsi… Mais il y a plusieurs êtres comme moi… Non, on ne peut pas dire cela. Pour dire cela, on se place à côté de la vérité en une sorte d’abstraction. On ne peut dire qu’une chose : Je suis seul.

Et c’est pour cela qu’on ne meurt pas.

A ce moment, courbé dans le soir, l’homme avait dit : « Après ma mort, la vie continuera. Il y aura tous les détails du monde qui occuperont paisiblement les mêmes places. Il y aura toutes les traces de mon passage qui peu à peu mourront, mon vide qui se refermera. »

Il se trompait. Il se trompait en parlant ainsi. Il a emporté toute la vérité avec lui. Pourtant nous, nous l’avons vu mourir. Il est mort pour nous ; pour lui, non. Je sens qu’il y a là une vérité effroyablement difficile à atteindre, une contradiction formidable, mais j’en tiens les deux bouts, cherchant à tâtons quel balbutiement informe traduirait cela. Quelque chose comme : « Chaque être est toute la vérité… » Je reviens à la parole de tout à l’heure : On ne meurt pas puisqu’on est seul ; ce sont les autres qui meurent. Et cette phrase qui se répand en tremblant à mes lèvres, à la fois sinistre et radieuse, annonce que la mort est un faux dieu.

Mais le reste ? En admettant que j’aie la sagesse toute-puissante de me débarrasser de la hantise de ma propre mort, il restera la mort des autres et la mort de tant de sentiments et de douceur. Ce n’est pas la conception de la vérité qui changera la douleur ; car la douleur est comme la joie, un absolu.

Et pourtant !… La grandeur infinie de notre misère se confond avec de la gloire et presque avec du bonheur — du bonheur hautain et glacé. Est-ce d’orgueil ou de joie que je commence à sourire dans les premières blancheurs de l’aube, près de la lampe assaillie par l’azur, à mesure que je me vois seul universellement !…