L’Enfer des femmes/La fleur qui tue

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H. Laroche et
E. Dentu, éditeur. A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (p. 231-238).


LA FLEUR QUI TUE


Il y avait bal à l’Opéra ; de Flabert s’y trouvait ainsi qu’Adolphe et Anna qui, depuis longtemps, n’était plus sa maîtresse. Toutes les femmes lui devenaient insupportables ; il en changeait tous les huit jours.

Deux dominos se trouvaient dans une loge. Le duc passa, elles l’attirèrent et il leur dit en entrant :

— Je m’ennuie et ne serai pas amusant, je vous en préviens.

— Amusant ! tu ne l’es jamais, répondit Adèle.

— Ah ! je te reconnais, toi, dit-il en soulevant ses paupières lourdes qui retombaient, malgré lui, sur ses yeux abrutis, tu me dois cent louis, on n’a pas encore triomphé de la vertu d’Adolphe.

— Cela ne prouve rien.

— Si fait. Cela prouve que le replâtrage n’a pas eu lieu et que tu me dois cent louis. Mais j’annule le pari.

— Non pas, je le tiens toujours, moi, et l’envie de le gagner me prend ce soir. Dunel est-il ici ?

— Non, il n’y est pas venu cette année et ne veut pas y venir.

— Pourtant, dit Anna, il me semble bien l’avoir reconnu sous un domino marron-dinde.

— Cherchons-le, dit Adèle en prenant le bras du duc et en sortant de la loge.

— Un domino trop court et trop étroit, cria Anna par les draperies qui fermaient la loge.

Elle restait pour attendre quelqu’un qui ne devait pas venir la chercher, à qui elle n’avait pas donné rendez-vous, mais qu’elle espérait rencontrer.

En effet Dunel était à l’Opéra.

— Voici, mon bon, quelqu’un qui te cherche, lui dit le duc, ton costume te change, c’est étourdissant ! On ne te reconnaît pas du tout, comme tu vois.

Adèle prit le bras d’Adolphe qui, sous le prétexte de l’intriguer, lui dit d’abord plusieurs phrases inconvenantes. C’est ainsi généralement qu’on cause à l’Opéra ; on y est stupide par l’envie qu’on a d’y être essentiellement malpropre.

Il la reconnut bientôt et la Tourcos recommença son petit manége. Dunel avait bien dîné, il accepta facilement l’invitation qu’elle lui fit de venir le lundi suivant prendre le thé chez elle. Il fut convenu que le soir même, on souperait avec le duc et Anna. Adèle proposa de les décider et ils remontèrent à la loge. Dunel resta debout à l’entrée, riant et causant avec une pierrette qui passait, lorsqu’il aperçut M. de Cournon qu’un masque désignait du nom de vieux crétin. Dunel allait se trouver un peu honteux, lorsque le comte lui dit en lui frappant sur l’épaule :

— Vous ici, mon cher, j’ai bien envie de vous appeler misérable, comme dans les comédies. Avez-vous une loge !

— J’ai le n° 11 en bas. Allons-y, voulez-vous ?

Ils descendirent.

— Ah ! ça, cousin, je suis bien éloigné de vous blâmer de venir ici. Seulement, prenez garde que votre femme ne le sache. Cela ferait mauvais effet dans votre ménage, et il faut respecter les convenances avant tout.

— Monsieur le comte, vous devriez bien venir souper avec nous, il y aura de Flabert, Adèle et Anna.

— Très bien, je suis des vôtres. Où allez-vous ?

— Au Café anglais.

— Moi, depuis longtemps je viens ici. Eh bien ! la comtesse ne s’en est jamais doutée.

— Soyez tranquille, cousin.

— Si nous emmenions la pierrette ?

— Demandons à ces dames.

Dunel partit, laissant le comte seul. Un des danseurs qui se promenait en bas avec un plumet de six pieds sur la tête, s’arrêta devant la loge et, regardant M. de Cournon, s’écria :

— Ah ! voilà donc enfin mon homme à la fausse tête.

Plusieurs masques accoururent.

— Eh bien, mon petit chérubin, nous ne l’avons donc pas changée, comme Bibi l’avait conseillé ; pourtant faire que de mettre un chef postiche, je m’en offrirais un mieux que celui-là.

— Est-elle à vendre la tête ? Je ne l’achète pas, dit un hussard coiffé d’un manchon d’hermine.

— On donne du retour, dit le premier.

— Combien ? À cent francs ! Y a-t-il marchand ?

— Eh ! l’ancien jeune homme, il n’y a pas marchand à cent francs ; peut-on mettre cinquante centimes ?

La musique ou plutôt le tonnerre de Strauss recommença, emportant dans une affreuse mêlée les interrupteurs. Des centaines d’individus dansaient, c’est à dire se démenaient comme s’ils eussent pris l’engagement de se briser les os. Les uns ressemblaient à des fous, d’autres à des enragés, ceux-ci riaient, ceux-là s’agitaient sans perdre leur sérieux. La poussière du bal formait un nuage au dessus de la salle. Les costumes étaient sales et fripés. Les hommes en habits tout couverts de poussière et de bougie, presque tous ivres. Les sauvages, les postillons, les paillasses, les titis, les laitières ou les gamins bouleversaient les sergents de ville et ceux-ci criaient :

— On ne sort pas par ici, on n’entre pas par là, les costumes ne sont pas admis au foyer.

De jolies petites femmes leur répondaient par des gestes grivois. Dans les couloirs des couples pressés par la masse se parlaient bas de leurs projets d’une nuit. On commençait à sortir deux à deux pour aller ou ne pas aller souper.

Adolphe avec Adèle, le duc avec la pierrette, vinrent chercher le comte en lui amenant Anna ; puis ils descendirent pour quitter le bal. Le domino de la Tourcos s’accrocha dans l’escalier aux branches d’un petit arbre soutenant d’énormes cloches blanches qui, presque fanées, exhalaient un parfum très fort.

— Cette fleur embaume, dit Dunel.

Adèle détacha son domino. Ne voyant plus de Flabert et sa suite, ils pressèrent le pas pour rejoindre la société. Le duc avait envoyé son domestique au café et quand on arriva le souper était servi.

— Nous avons été arrêtés, dit Adolphe en entrant, la robe d’Adèle s’était accrochée.

— Je n’ai jamais senti d’odeur plus vive et plus suave que celle des fleurs auxquelles elle s’était prise. C’étaient de grands cornets blancs, jaunes au milieu.

— Je sais ce que vous voulez dire, répondit M. de Cournon, j’en ai vu chez un Anglais qui les nommait des brugmencias.

— J’en veux, dit nonchalamment la Tourcos, en ouvrant une crevette.

— Oh ! prenez garde, ces fleurs-là sont charmantes, mais d’abord, il est difficile de s’en procurer. Et puis il est impossible de les garder dans un appartement.

— Pourquoi donc ? dit Adèle.

— Parce que l’odeur en est si forte qu’à une heure dite elle devient mortelle dans un petit espace. À l’Opéra il n’y a pas le moindre danger ; pourtant, si vous restiez longtemps à côté de cette fleur, vous gagneriez un violent mal de tête.

— Ah ! la drôle de fleur ! dit la pierrette.

— L’Anglais dont je vous parle avait placé devant sa maison un de ces arbustes. Quand les fleurs se sont ouvertes, elles ont excité une admiration générale, mais la nuit, le parfum de citron, de jasmin et d’orange qu’elles lançaient montait et pénétrait dans l’appartement si fortement, que dès le second jour il fallut transporter la fleur plus loin, et la nuit le jardin était entièrement embaumé.

— Mais enfin, en ouvrant sa fenêtre, on peut bien en avoir chez soi ?

— Oui, en ouvrant sa fenêtre la nuit et en ne se tenant pas dans la pièce où est la fleur ; encore en faut-il une toute petite, composée d’une tige ou de deux seulement.

— Oh ! mais c’est une découverte précieuse, reprit Adèle. Quand on en veut à quelqu’un, on lui envoie des brugmencias pour sa fête ; moi, j’en veux décidément.

— Quelle fantaisie ! dit le duc.

— Bah ! cela m’amusera. Je les mettrai dans mon salon, et la nuit j’ouvrirai ma fenêtre.

— Quand je pense, ajouta de Flabert, qu’autrefois j’ai pu croire à ces caprices-là ! Ce sont de petites charges que vous faites pour nous occuper de vous, pour nous retenir quelquefois, et toujours pour nous faire dépenser de l’argent : ce que nous sommes assez fous pour aimer.

— Edmond qui fait le Diogène ! s’écria la Tourcos, qu’est-ce qui lui prend ? qu’on lui passe une lanterne.

— Permettez ! Je ne critique pas, j’admire. Vous n’avez pas envie de ces fleurs ; mais vous voulez vous les faire donner par Adolphe.

— Pas du tout, répondit Adèle en croquant un cornichon ; puis, se penchant à l’oreille du duc, elle ajouta :

— Vos cent louis sont en route pour me rendre visite, mon cher. Dunel vient chez moi lundi.

La petite pierrette ne disait rien. C’était une fille de seize ans, encore tout étonnée du monde où elle se trouvait. On lui fit raconter son histoire ; elle plaisait à Adèle qui se proposa de la lancer, au point qu’Anna parut en être jalouse.

— Oui, cette petite a un air bête qui sent son village d’une lieue, dit-elle. Je protége l’innocence et prend l’inconnue sous mon aile.

— Un instant, interrompit Edmond, je protége aussi l’innocence moi, et je veux reconduire la fillette.

Il la reconduisit pendant deux jours. Le duc n’eut pas même pour elle une sorte d’intérêt ; il la prit par curiosité, et la laissa, comme il laissait tout, par ennui.

Anna fut ramenée par le vieux de Cournon, qui, profitant du désœuvrement involontaire de ce domino, se crut en bonne fortune.