L’Enfer des femmes/Un mari au dix-neuvième siècle

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
H. Laroche et
E. Dentu, éditeur. A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (p. 187-192).


UN MARI AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE


Le lendemain, Dunel et sa femme firent une promenade au bois. Déjà le froid commençait, et pourtant il y avait un assez grand nombre de promeneurs ; tous regardaient avec curiosité dans la voiture.

Beaucoup de jeunes gens et de jeunes femmes, de vertus différentes, connaissant Dunel au moins de vue, voulaient voir cette merveille dont on le disait si amoureux. Aussi le mari, qui ne pouvait que gagner à satisfaire cette curiosité, témoigna-t-il le désir d’aller le soir même à l’Opéra. Leur arrivée fit une petite révolution dans la salle ; Adolphe était seul heureux de ce succès ; sa femme n’en éprouvait pas la moindre joie. Sûre de l’amour de son époux, elle n’avait pas même cette coquetterie qui fait désirer aux femmes les admirations, ne serait-ce que pour pouvoir prouver à leurs maris qu’elles sont dignes d’être aimées.

En rentrant, Dunel prit Lydie dans ses bras en disant :

— Je suis fier quand je pense que tous ces hommes qui vous regardaient donneraient des trésors pour déposer un baiser sur votre front, et que seul j’en ai le droit.

Pendant les jours suivants, tantôt seuls, tantôt en compagnie des deux amis, le jeune ménage fut tout entier aux distractions de Paris, et Adolphe se grisa du plaisir de montrer sa femme.

Depuis longtemps Mme Dunel s’apercevait des penchants de son mari et s’appliquait à l’entourer de tout ce qui pouvait le charmer. Il était gourmand, elle apportait un soin tout particulier à lui faire servir des mets délicats.

Elle faisait mettre chaque matin des fleurs nouvelles dans sa chambre, lui permettait de fumer autant qu’il le voulait, enfin courait au devant de tous ses désirs. La vie d’Adolphe, qui avait pour but la satisfaction des sens, avait atteint le paroxisme du bien-être. Il mangeait comme un ogre, il était aimé et possédait toutes les jouissances qu’on peut trouver ici-bas.

Ce ménage était, en plein, dans la seconde période, c’est à dire que, sans s’en douter, Lydie entourait son mari d’attentions, le soignait, l’adorait, enfin lui faisait la cour comme il la lui avait faite lui-même.

Par une des premières gelées, Dunel, se promenant à cheval, rencontra deux de ses anciens amis, qui lui reprochèrent son abandon. Il s’excusa sur la nécessité de son installation. En effet, il n’avait pas encore été suffisamment assis dans la vie matrimoniale pour se souvenir du passé ; il avait été trop occupé, parce qu’il trouvait chaque jour quelque chose de nouveau dans ses plaisirs. Il fut invité pour le soir même à un dîner de garçon, et, cédant aux pressantes instances de ses amis, il accepta.

Lydie, quoique attristée de l’absence de son mari, comprit qu’elle ne pouvait pas espérer qu’il s’isolât de tout.

Le lendemain ce fut le betting. Deux jours après la petite bourse. Dunel ne voulait pas s’endormir dans l’oisiveté, et, conseillé par ses anciens compagnons de coulisse, il voulut refaire des affaires. Il lui fallut sortir tous les jours.

— Je veux accroître notre fortune, disait-il, pour cela je suis obligé de vous quitter quelquefois ; mais votre amie est là, vous êtes avec elle et je suis parfaitement tranquille.

Le vide se fit dans l’existence de cette jeune femme, qui depuis près de six mois avait vécu toujours à côté de son mari. Elle crut s’éveiller après un rêve charmant et n’osait chercher à comprendre ce qui lui arrivait. Elle n’était plus la même, à peine entendait-elle ce qu’on lui disait. Une seule pensée la dominait :

« Il n’est plus là. »

Dès le troisième jour de l’absence de son époux, elle ne pouvait tolérer la présence de qui que ce fût, elle désirait être seule puisqu’elle ne pouvait voir Adolphe, et ne voulut même point recevoir Violette.

Que lui dirais-je ? pensait-elle. Que je n’existe pas parce que depuis trois jours il s’est trouvé forcé de sortir ? Elle rirait, et cela me ferait mal. Elle me dirait que je suis insensée, je le sais ; j’aime mieux attendre, je m’habituerai sans doute à le voir s’éloigner quelquefois.

Elle ne pouvait comprendre qu’une circonstance, aussi simple en apparence, pût lui causer un si grand trouble. C’est que, sans le savoir, elle sentait le malheur qui commençait, et que cet éloignement était, chez son mari, le premier pas dans une route nouvelle : la fin de leur rêve à deux.

Les personnes constituées comme l’était Lydie ont une intelligence magnétique qui leur fait ressentir les malheurs avant qu’elles ne les comprennent et ne les connaissent. Elle restait plongée dans une terreur qui ne lui permettait pas d’arrêter son esprit sur aucune crainte positive, lorsque sa femme de chambre frappa doucement à la porte.

— Monsieur envoie quelque chose pour madame, dit-elle.

C’était une charmante bibliothèque qui renfermait tous les plus jolis romans modernes. Il y avait aussi une lettre de Dunel. Lydie l’ouvrit et lut ce qui suit :

« Je vous aime, ne vous ennuyez pas, lisez. En choisissant chacun de ces livres, je pensais à vous.

« Votre époux. »

Jusqu’à ce jour Lydie s’était crue certaine du cœur d’Adolphe. Elle pensait que l’amour était éternel, et qu’une fois mère, elle n’aurait plus rien à apprendre.

Enchantée de l’envoi de son mari, elle s’enferma, prit au hasard un livre, le posa sur ses lèvres, en pensant à Dunel, et lut.

C’étaient les vers d’Alfred de Musset.