L’Enseignement scientifique en France

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L'enseignement scientifique en France
A. de Quatrefages



DE


L'ENSEIGNEMENT SCIENTIFIQUE


EN FRANCE.




Malgré l’immense événement accompli le 24 février, les questions relatives à l’enseignement, en acquérant peut-être plus d’importance, n’en demeurent pas moins posées à peu près dans les mêmes termes-. Naguère les mots réforme de l’enseignement et réforme universitaire étaient pour ainsi dire synonymes à raison, du rôle prédominant de l’Université. Ils le sont encore aujourd’hui. Au lieu des idées outrées de liberté, conséquence logique d’une révolution toute populaire, on voit se manifester de toutes parts les symptômes d’une réaction au moins exagérée. Depuis que le pouvoir exécutif s’appelle l’état et non plus le gouvernement, démocrates et socialistes semblent rivaliser d’ardeur pour abdiquer entre ses mains jusqu’à leur personnalité. Certes, les hommes qui veulent faire l’état banquier, industriel, commerçant, voudront, à plus forte raison, qu’il soit instituteur et enseignant.

Ici du moins ils auront pour eux le droit et la raison. Dès-lors il est impossible que nos législateurs n’aient pas à compter avec un corps puissant par le nombre de ses membres, par la position sociale de presque tous, par l’illustration de plusieurs. La république, comme la monarchie, ne peut toucher à l’enseignement sans se préoccuper beaucoup de l’Université. Celle-ci à son tour aurait grand tort de se refuser à une réforme impérieusement exigée par le mouvement des esprits, par la transformation des besoins. Expression d’une pensée juste au commencement de ce siècle, il est nécessaire qu’elle subisse la loi commune, qu’elle se modifie profondément.

Notre époque, il faut bien le reconnaître, est éminemment utilitaire, Partout les intérêts prennent le pas sur les idées. S’enrichir pour jouir, telle est la devise des populations du plus haut au plus bas degré de l’échelle sociale. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Nul ne pourrait encore répondre. Ce n’est pas au moment où la question se pose qu’il peut être donné de prévoir soit la solution elle-même, soit les conséquences de cette solution. Toutefois il est permis de croire à des réactions salutaires. Sous l’empire de ces préoccupations, la société nouvelle nous offrira en grand la répétition des phénomènes étranges qui accusent chez l’individu l’influence du physique sur le moral. Pour satisfaire à des exigences purement matérielles, l’esprit humain devra faire des efforts nouveaux et nous étonner par des prodiges imprévus. Ainsi la matière, qui semble tendre à écraser l’intelligence, ne fera que donner plus de ressort à nos plus nobles facultés.

Le rôle de plus en plus important que la science conquiert dans le monde justifie ces prévisions. Jadis elle fut l’apanage exclusif de quelques castes. Devenue libre, elle ne s’adressa long-temps qu’à un petit nombre d’élus. A l’époque où Napoléon organisa l’Université, elle était loin d’être populaire. On ne croyait pas encore aux applications directes de la science élevée. La vapeur n’avait pas révélé sa puissance. L’utilité des ballons stratégiques était plus que douteuse. La chimie seule avait rendu des services réels et incontestables, mais en touchant de si près au métier, qu’elle en avait presque perdu son caractère scientifique.

Il n’en est plus de même aujourd’hui. Les abstractions les plus hautes se traduisent en applications immédiates et d’un, usage journalier. Des industries entières s’élèvent, corollaires des travaux les plus purement scientifiques. En agriculture, la modification des espèces domestiques, la pratique des assolemens ; en industrie, la fabrication des bougies à bon marché, le dorage par la pile, les télégraphes électriques, la locomotion par la vapeur, ne sont que l’expression usuelle des plus difficiles théories des sciences naturelles, chimiques ou physiques. De tout temps, la science voulut expliquer le monde : de nos jours, elle le conquiert.

Le génie de Napoléon semble avoir pressenti ce résultat. En fondant l’Université, il fit une large part à la science ; mais les temps n’étaient pas venus, et les études littéraires envahirent peu à peu ce terrain réservé. Sans doute l’enseignement scientifique s’éleva dans les facultés à mesure que les sciences grandissaient elles-mêmes : là il y avait plus de liberté, et chaque nouveau professeur apportait sa part de progrès ; mais dans les établissemens à règle fixe et à traditions, comme dans les lycées, la science fut étrangement négligée. Malgré quelques améliorations accomplies depuis une dizaine d’années et très inégalement réparties entre Paris et les provinces, le fait général subsiste ; on ne saurait le méconnaître. Pour justifier cette assertion, il suffira de rappeler la prospérité toujours croissante des institutions préparatoires pour les écoles spéciales et surtout l’importance acquise en peu d’années par l’école centrale. Évidemment ces succès d’entreprises individuelles, destinées à compléter l’enseignement donné par l’état, accusent de sérieuses lacunes dans cet enseignement. Tous ces succès, l’enseignement privé les a obtenus en s’appuyant sur la science. C’est donc là qu’est le défaut réel de l’enseignement public. La réforme universitaire doit, avant tout, être scientifique.

Pour que cette réforme soit utile et durable, il faut se garder de procéder au hasard comme par le passé. Des améliorations isolées et sans lien entre elles ne sauraient réaliser les progrès exigés par l’intérêt du pays ; elles auraient pour résultat de rendre plus sensible le désaccord existant déjà entre des institutions qui presque toutes pèchent par insuffisance ou par excès. Il faut se faire un plan et procéder avec ordre. Il faut définir le but des divers établissemens où s’enseignera la science, afin d’établir une échelle dont chaque degré conduise à quelque chose de précis.

Une des plus justes exigences de la révolution est le devoir imposé à l’état de donner à tous l’instruction et l’éducation gratuites. Oui, il faut que l’enfant du dernier prolétaire puisse développer les germes que la nature a peut-être déposés dans son sein. Si son intelligence est égale à celle de ses maîtres, il faut qu’il puisse un jour venir siéger à côté d’eux jusque dans les salons de l’institut [1]. Au point de départ, tout doit donc être égal pour tous. L’instruction primaire doit être la large base sur laquelle reposera tout l’édifice universitaire. Cet enseignement devra sonder en tous sens les intelligences et s’assurer des aptitudes diverses. Il faut, par conséquent, que toutes les sciences y soient également représentées. Agir autrement serait s’exposer à perdre quelqu’une de ces gloires dont s’honore tout un pays. Rejeter de l’enseignement élémentaire la zoologie et la chimie, ce serait risquer de méconnaître un Cuvier ou un Lavoisier.

Qu’on ne dise pas que le jeune âge des élèves s’oppose à cette extension de l’enseignement primaire. Dans les écoles déjà existantes, on apprend à lire, à écrire, à compter. Nous demandons qu’en physique, en chimie, en histoire naturelle, on conduise les enfans jusqu’à l’équivalent des quatre règles de l’arithmétique. Les élémens de ces sciences ne sont pas plus difficiles que ceux des sciences mathématiques. Quelques échantillons bien choisis, quelques expériences fort simples apprendront bien vite à un enfant les caractères des principaux types animaux ou végétaux qui l’entourent, ceux de l’oxygène et de l’azote qu’il respire. D’ailleurs, l’expérience a déjà répondu à cette objection. Dans plusieurs élablissemens étrangers, surtout en Allemagne et en Suisse, dans certaines écoles des frères de la doctrine chrétienne, on enseigne depuis long-temps les notions élémentaires que nous demandons. Ces hommes voués à l’instruction ont compris sur ce point les instincts de l’époque bien mieux que l’Université.

Dans une république plus que dans tout autre état, l’instruction primaire est un besoin pour tous ; sous tous les gouvernemens, elle suffit à un grand nombre. Pour l’instruction secondaire et supérieure, les exigences se multiplient et se compliquent. L’enseignement ne peut plus conserver la même uniformité. Pour bien comprendre ce que demandent à cet égard le présent et l’avenir, nous pouvons interroger un passé qui, malgré ses fautes, nous donnera des leçons utiles. La force des choses a jeté des germes d’ordre réel au milieu d’un désordre regrettable, résultat d’efforts individuels et que rien ne coordonnait. Des besoins se sont manifestés et ont pour ainsi dire commandé leur satisfaction. Paris, où ces exigences se sont produites avec plus de force et où elles ont été le plus écoutées, doit être sous ce rapport étudié avec attention.

Les personnes qui s’occupent de science peuvent se répartir en trois classes. Les unes ne voient dans la science que le complément d’une éducation libérale ; ce qu’elles recherchent, ce sont les élémens de toutes les sciences. D’autres, soit dans une vue d’utilité, soit simplement pour orner leur esprit, veulent apprendre jusque dans leurs détails une ou plusieurs sciences. Il en est enfin qui éprouvent le besoin d’aller encore au-delà, qui s’efforcent de faire progresser quelqu’une de nos connaissances. A ces trois genres de besoins doivent correspondre des enseignemens distincts. A Paris, les lycées, les facultés, le Collège de France, nous paraissent représenter assez bien ces trois degrés de l’enseignement.

Considérés d’une manière générale, les lycées sont des établissemens où s’acquiert l’instruction que doit posséder tout homme bien élevé. A ce titre, nous demandons qu’ils soient pour la science ce qu’ils sont pour les études littéraires. Cette demande paraîtra peut-être bien exorbitante à quelques universitaires habitués à regarder la science comme parfaitement inutile à quiconque n’est pas un savant de profession. Qu’on y songe pourtant, et qu’ici encore on interroge le passé. Il fut un temps où les chefs de la société ne savaient ni lire ni écrire, où les mots clergie et noblesse représentaient des idées presque opposées. Pourtant tout le monde est clerc aujourd’hui. Les descendans des barons ont senti le besoin de posséder cette instruction si méprisée par leurs ancêtres. Or, de nos jours, la science se fait place dans la société avec autant d’autorité que purent en avoir les lettres à l’époque de la renaissance. Encore quelques années, et il sera aussi honteux pour le plus illustre écrivain d’être complètement ignorant en science qu’il le serait aujourd’hui pour un Montmorency de ne pouvoir signer.

On n’exige pas des lycées qu’ils forment d’emblée des historiens savans, des littérateurs érudits. Nous ne demandons pas davantage qu’ils rendent à la société des physiciens, des naturalistes achevés. L’instruction scientifique secondaire doit s’étendre bien plus en superficie qu’en profondeur. L’écolier doit y puiser des notions générales basées sur une théorie élémentaire appliquée à la connaissance des faits les plus ordinaires, à l’explication des phénomènes journaliers. Au sortir du lycée, il doit non pas connaître dans ses détails le monde qui l’entoure, mais être à même de promener sur l’ensemble un regard intelligent. En un mot, il doit pouvoir subir un examen à peu près semblable à celui du baccalauréat ès-sciences actuel.

Ainsi préparé, un jeune homme pourra aborder sans crainte l’enseignement supérieur. Entré dans la faculté, il choisira avec connaissance de cause. Tout en étudiant les détails de la science à laquelle il aura dû se consacrer, il échappera, par la généralité de son instruction antérieure, aux inconvéniens d’une spécialisation trop restreinte. L’enseignement des facultés doit être à la fois théorique et pratique. En écoutant les professeurs dans les amphithéâtres, l’élève apprendra à connaître l’état actuel de la science dans tout ce qu’il a de précis, de définitivement acquis, et en quelque sorte de classique. En manipulant dans les laboratoires, il s’initiera aux méthodes d’observation ou d’expérimentation ; il apprendra à travailler par lui-même. Les examens de la licence, les thèses, du doctorat constateront sa capacité sous ce double rapport.

Au-dessus de la faculté se trouve le Collège de France. Ici l’enseignement doit revêtir un autre caractère et s’adresser non plus à des élèves, mais aux professeurs eux-mêmes. C’est au Collège de France que doivent être exposées les théories les plus hautes, la philosophie même des sciences. En outre, les progrès les plus récens, les doctrines les plus nouvelles doivent pouvoir s’y faire jour. Le professeur ne doit plus seulement promener son auditoire dans les routes battues, il doit leur ouvrir des voies nouvelles, leur montrer les champs ; à défricher. Pour atteindre ce double but, le Collège de France devrait avoir deux sortes de chaires. Les unes, destinées à un enseignement fixe, seraient permanentes et occupées par des professeurs titulaires ; les autres s’ouvriraient pour un temps plus ou moins limité aux hommes qui mériteraient cet honneur par des travaux originaux sur quelques branches de nos connaissances. Par là on ouvrirait en quelque sorte un débouché à ces mille petits faits, à ces aperçus presque fugitifs que tout travailleur sérieux rencontre sur sa route, et qui ne sauraient souvent trouver place dans les publications, mais qui, recueillis par un auditoire convenable, peuvent faire naître des idées nouvelles, provoquer des recherches et amener des progrès imprévus.

Si la science s’adressait, seulement à l’esprit, les trois sortes d’institutions dont nous venons de parler suffiraient à l’enseignement ; mais, on le sait, de notre temps elle est devenue industrielle, et s’est mêlée d’une manière toute pratique à notre vie de chaque jour. La diffusion de la science appliquée est un des plus réels besoins de l’époque. Aussi la faculté ne comble-t-elle qu’imparfaitement la vaste lacune qui existe entre les lycées et le Collège de France. Au sortir des premiers, il est nécessaire de continuer l’enseignement d’une façon à la fois théorique et usuelle. La faculté répond au premier de ces besoins. Peut-elle, par la création de nouvelles chaires, satisfaire de même au second ? Malgré l’autorité des personnes qui, l’année dernière encore, se prononçaient pour l’affirmative, nous n’hésitons pas un instant à répondre : Non. Confier à un seul établissement le soin de former à la fois des savans et des praticiens, ce serait vouloir n’atteindre ni l’un ni l’autre de ces résultats. L’enseignement théorique disparaîtrait bientôt devant des préoccupations essentiellement aveugles et envahissantes, parce qu’elles auraient leur source dans l’ignorance et les intérêts matériels, et en même temps l’insuffisance forcée des moyens empêcherait de jamais tenir une seule des promesses imprudemment adressées à l’industrie, à l’agriculture ou au commerce.

Bien loin de songer à une concentration irréalisable, il faut appliquer ici sur une large échelle la grande loi de perfectionnement que l’industrie semble avoir empruntée à la physiologie. Il faut diviser le travail. L’enseignement polytechnique nous offre à cet égard un exemple à suivre et, sous bien des rapports, un modèle à imiter. Les fondateurs de cet enseignement comprirent dès l’abord que toute application supposait quelque chose d’antérieur et de purement théorique. L’École Polytechnique fut chargée de cette partie de l’instruction. En sortant de ses murs, les élèves ne sont ni des officiers de génie ou d’artillerie, ni des ingénieurs. Ils ont seulement appris tout ce qu’il faut savoir pour remplir dignement ces diverses professions. Aux leçons de théorie succèdent les leçons d’application. L’école d’artillerie, celle des mines, celle des ponts-et-chaussées, exploitent pour ainsi dire chacune dans une direction spéciale le fonds commun précédemment acquis. On sait quels sont les résultats de cette méthode. Quel pays au monde peut opposer des corps d’officiers et d’ingénieurs militaires on civils comparables dans leur ensemble à ceux que possède la France ?

Nous demandons pour l’enseignement libre quelque chose de semblable. La Faculté des Sciences serait pour nous l’École Polytechnique de cet enseignement. Nous grouperions autour d’elle des établissemens spéciaux en nombre assez considérable pour répondre à tous les besoins du pays. Partout les cours seraient publics aussi bien qu’à la faculté elle-même ; mais, pour acquérir les titres officiels que chacun de ces établissemens serait autorisé à délivrer, il faudrait avoir fait ses preuves devant la faculté. Les conditions d’admission aux diverses écoles pourraient d’ailleurs varier selon la nature de chacune d’elles. On voit que notre plan ne serait qu’une extension de ce qui existe déjà. Pour pouvoir prendre des inscriptions à l’École de Médecine, l’élève doit avoir acquis le diplôme de bachelier és-sciences ; pour être admis aux derniers examens de l’École Normale, il faut avoir subi deux examens de licencié. Les deux établissemens dont nous venons de parler fournissent à la France des médecins et des professeurs. L’école de Grignon est chargée de fournir des agriculteurs ; elle devrait se rattacher à la Faculté des Sciences d’une manière inti€ne. Nous demanderions la même chose pour l’école d’Alfort, d’oit sortent les médecins de nos animaux domestiques. Le Conservatoire des Arts et Métiers, placé dans des conditions semblables, deviendrait l’école de l’industrie, et formerait des chimistes industriels, des mécaniciens, des ingénieurs. Enfin, l’école administrative, détachée du Collège de France, où elle est un hors-d’œuvre, et sérieusement constituée, compléterait ce faisceau dont la Faculté des Sciences serait à la fois le centre et le lien [2].

Tout en conservant à la faculté son caractère exclusivement scientifique, nous faisons, on le voit, une large part aux instincts de notre époque. Avons-nous pour cela amoindri la faculté ? Placée à côté de ces écoles d’application, aura-t-elle à souffrir de la comparaison ? Nous ne le pensons pas. Au contraire de quelques esprits par trop utilitaires, nous croyons qu’elle ne pourrait que perdre à se faire industrielle. Son devoir à elle est de conserver et de transmettre, en l’augmentant chaque jour, le dépôt de la science. Qu’elle se préoccupe sérieusement de cette mission, qu’elle songe à réaliser dans son sein les améliorations, les perfectionnemens exigés par les progrès du siècle, et, certes, elle aura pour bien long-temps encore à exercer son activité. Par son enseignement oral, elle a jusqu’ici répandu les faits et les idées scientifiques, les théories générales qui président à l’application. Qu’elle fasse désormais davantage : que des laboratoires vastes et fournis des instrumens nécessaires s’ouvrent aux étudians ; qu’on leur fasse manier la pince, le scalpel, la balance, le thermomètre, les instrumens de précision ; qu’on leur apprenne à obtenir par eux-mêmes des résultats : qu’on fasse d’eux, en un mot, de véritables savans [3] ; mais que la faculté laisse aux écoles spéciales tout ce qui est du ressort des applications professionnelles. Ce ne sera, de sa part, ni mépris, ni orgueil, comme on l’a prétendu bien à tort ; ce sera purement et simplement respect pour la propriété d’autrui.

Qu’on y songe sérieusement : le moment serait mal choisi pour déserter la cause des institutions qui s’adressent directement à l’intelligence. Sans doute, nous espérons ne voir jamais renaître les mauvais jours où la tête de Lavoisier tombait condamnée par ces stupides paroles : — « La république française n’a pas besoin de savans pour vaincre ses ennemis. » - Sans doute la république de 1848 n’imitera pas son aînée en fermant jusqu’aux portes des académies. Cependant la science et tout ce qui s’y rattache n’en courent pas moins un danger réel. Les classes arrivées au pouvoir ont des instincts généreux ; mais elles sont peu éclairées. Au nom du sentiment, on obtiendra beaucoup d’elles ; mais elles se laisseront aisément égarer par des sophismes. Si l’on fait imprudemment retentir à leurs oreilles le mot utilité, elles pourraient bien le traduire à leur manière ; elles pourraient bien ne voir que de l’inutile dans tout ce qui n’est pas science immédiatement applicable. Pourtant, sans science proprement dite, que devient la science appliquée ? Sans Volta, qui inventa la pile, les télégraphes électriques et le dorage sans mercure auraient-ils jamais existé ? Ah ! ne nous laissons pas entraîner par les ultra-utilitaires, quel que soit l’éclat de leurs noms. Pour l’amour de notre patrie dont la gloire est ici en jeu, pour l’amour même de ces intérêts matériels que l’on prétend servir, sauvegardons les droits de l’intelligence. Étouffer la science pure, c’est attaquer l’application dans sa source, c’est imiter l’homme de la fable, c’est tuer la poule aux oeufs d’or.

Dans les projets élaborés sous l’impulsion du dernier ministère de la monarchie, dans les polémiques soulevées par ces projets, il n’a été question que des lycées, que des facultés de Paris. Il n’a pas été dit un mot de la province. De toute manière, c’était là un tort. La province est aussi la France ; à ce titre, elle a droit à sa part de toutes les améliorations. Pour excuser un oubli étrange, on l’accuse de paresse, d’inertie intellectuelle. Ceux qui parlent ainsi ne la connaissent pas. C’est pour avoir vécu près de quinze ans, soit comme élève, soit comme professeur, dans les principales villes de province que nous avons le droit de prendre leur défense. Toulouse, Montpellier, Strasbourg, renferment tous les élémens nécessaires pour devenir de véritables centres intellectuels. Chaque jour, il se dépense dans ces villes une somme de travail considérable, et, si les résultats ne sont pas proportionnels, la cause en est au défaut de direction. Que Paris, dont la supériorité est incontestable, daigne s’intéresser à ces efforts et les guider ; que les travaux accomplis hors de la capitale puissent compter sur une juste rémunération, et l’on reconnaîtra bien vite la vérité de nos paroles.

Toutefois est-il nécessaire de répéter sur d’autres points l’ensemble d’institutions que nous venons d’indiquer ? Non, certes. Paris, tête et cœur de la France, réunit au plus haut degré tous les genres d’activité. A ce titre, l’enseignement devait y être complet, et, pour atteindre ce but, une division portée très loin était nécessaire. En province, il n’en est pas ainsi. Sans doute, certains besoins généraux réclament l’emploi de moyens identiques pour être satisfaits. Partout l’enseignement des lycées devra être le même. Des facultés, distribuées dans les principales villes, devront posséder à peu près les mêmes moyens d’instruction qu’à Paris ; mais ces facultés de province devront représenter à la fois la faculté et le Collège de France de Paris. A chacune d’elles seront annexées une ou plusieurs écoles spéciales en rapport avec les tendances propres aux contrées environnantes. Strasbourg, Montpellier, ont déjà leur école de médecine ; Toulouse, son école vétérinaire. Une école d’agriculture serait en outre parfaitement placée dans cette dernière ville, située au centre du bassin le plus essentiellement agricole de France. Une école de mécaniciens et de chimistes est presque indispensable à Lyon, et une institution pareille établie à Strasbourg rendrait d’incontestables services à l’Alsace industrielle.

L’établissement de centres secondaires pour l’enseignement supérieur nous paraît un des moyens les plus propres à relever la province de son infériorité, à répandre partout les connaissances scientifiques que réclame le temps présent ; mais, pour que des espérances si légitimes puissent se réaliser, il faut que ces centres soient fortement organisés. Sous ce rapport, le gouvernement aura beaucoup à faire. Dans les dernières années de la monarchie, les exigences parlementaires ont fait multiplier outre mesure les facultés des sciences. On a disséminé des ressources d’action qu’il eût été plus utile de concentrer sur quelques points bien choisis. Toutefois nous ne demanderons la suppression d’aucune des facultés existantes. Toutes peuvent certainement rendre de grands services ; mais nous voudrions voir quelques-unes d’elles acquérir plus d’importance. Celles-ci deviendraient des facultés de première classe qui correspondraient en quelque sorte aux facultés de médecine, tandis que les autres, conservées comme facultés de seconde classe, représenteraient les écoles médicales secondaires. Cette organisation hiérarchique offrirait, ce nous semble, de grands avantages. Pour mieux motiver notre opinion, il nous suffira d’entrer ici dans quelques détails.

Jusqu’à ce jour, en parlant des réformes scientifiques, on s’est beaucoup occupé des élèves ; personne n’a songé aux professeurs. Pourtant c’était là aussi une des faces de la question. L’homme qui se voue à l’instruction supérieure est-il placé dans des conditions telles qu’il puisse rendre tous les services qu’on attend de lui ? Trouve-t-il dans cette carrière de quoi stimuler et récompenser son activité ? Non, sans doute. Sous ce rapport comme sous bien d’autres, l’organisation des facultés présente des anomalies choquantes. On dirait qu’on a pris plaisir à les annihiler le plus possible en évitant de leur appliquer les règles les plus communes en usage partout ailleurs.

Certes, s’il est un principe essentiel à introduire dans toute carrière, dans toute administration, c’est celui de l’émulation. Nous ne comprenons pas, quant à nous, que l’état place sur la même ligne le paresseux qu’il nourrit à rien faire et le travailleur qui rend service pour service. Nous ne comprenons pas davantage qu’on atteigne de primesaut à une position qu’aucun effort, aucun travail ne pourra améliorer. Tel est pourtant le sort du professeur de faculté de province. Une fois arrivé à ce siège, qu’il travaille ou qu’il se repose, il a son bâton de maréchal. Ce qu’il est parfois à vingt ans, il le sera encore à soixante. Aussi voit-on le plus souvent les professeurs de faculté s’endormir dans une oisiveté déplorable. Le nombre de ceux qui produisent des travaux originaux, qui font avancer la science, est extrêmement restreint. Ce sont pour la plupart quelques jeunes hommes partis de Paris et encore sous l’influence des exemples qu’ils ont eus sous les yeux ; mais le séjour de la province ne tarde pas à éteindre cette ardeur, et, au bout de quelques années, celui qui promettait le plus se contentera peut-être de faire un cours tant bien que mal.

Comment en serait-il autrement ? Le travailleur, isolé en province, privé de ces communications journalières qui évitent aux Parisiens tant de pénibles recherches, dépourvu de ces mille ressources dont abonde la capitale, doit lutter contre des difficultés et plus grandes et plus nombreuses. Trop souvent ses chefs universitaires, loin de faciliter son travail, prennent à tâche de le rendre plus pénible. Un recteur presF6ue toujours parfaitement étranger à la science, un doyen en qui l’Université a cherché un administrateur bien plus qu’un savant, voient toujours de mauvais œil leurs subordonnés s’élever par des travaux et acquérir une réputation qui les rejette dans l’ombre. Ici nous pourrions citer des faits déplorables ; nous pourrions nommer un doyen qui voulait faire placer dans les combles de la faculté l’observatoire construit aux frais de la ville : il savait très bien qu’en agissant ainsi, il rendait impossible tout travail astronomique sérieux. Nous pourrions en nommer un autre qui, sollicité de prêter un instrument de physique pour des observations importantes, répondait que les instrumens de la faculté étaient faits pour être montrés aux élèves, mais ne devaient servir à aucune recherche. Et ce ne sont pas là de tristes exceptions : ces faits donnent une idée de l’esprit qui anime en général les administrateurs locaux. De son côté, l’administration centrale se préoccupe fort peu des titres scientifiques acquis par des professeurs éloignés ; aussi n’est-il pas surprenant que ces derniers renoncent à des travaux qui ne leur valent aucune récompense, qui entraînent presque à coup sûr des tracasseries et des ennuis.

Nous voudrions voir l’Université, si soigneuse de tout ce qui est administration matérielle, s’occuper aussi des progrès intellectuels. Nous voudrions lui voir témoigner quelque reconnaissance à ceux de ses membres qui ajoutent par leurs travaux à son illustration déjà si grande. Quelques mesures bien simples atteindraient ce but. L’Université pourrait demander annuellement un rapport officiel sur ce qui s’est fait dans les facultés. L’Académie des Sciences serait chargée de ce rapport, et, par son autorité même, lui donnerait une grande importance. Ce rapport serait publié, et les chefs y trouveraient des renseignemens précis, comme les travailleurs un encouragement. Nous voudrions voir les recherches scientifiques provoquées par des congés souvent nécessaires pour les compléter. Nous voudrions que l’Université contribuât par l’allocation de quelques indemnités tantôt à l’achèvement, tantôt à la publication de mémoires d’un intérêt reconnu. Enfin pourquoi n’instituerait-on pas entre les professeurs un concours annuel semblable à celui qui, tous les ans, appelle les ingénieurs des ponts-et-chaussées à décerner une médaille au meilleur mémoire inséré dans les annales publiées par cette administration ? On sait quelle émulation entretient, parmi ces anciens élèves de l’École Polytechnique, le désir de mériter cette récompense décernée par les suffrages de leurs égaux.

Une des réformes les plus importantes à introduire dans les facultés des sciences est celle du traitement. Par suite de l’inégalité du casuel, ce traitement est inférieur à celui des professeurs des lycées de première classe placés dans les cités quelque peu populeuses. C’est là une véritable injustice, car le professeur de faculté, de droit officier de l’Université, est hiérarchiquement supérieur au professeur de lycée. De plus, cet état de choses entraîne des inconvéniens réels. A chaque emploi vacant, on éprouve de véritables difficultés pour trouver des professeurs de faculté de province. À chaque instant, on est forcé d’enfreindre les règlemens, qui veulent qu’un professeur de faculté ait trente ans accomplis. La nécessité, et non des services rendus, sert seule d’excuse à ces violations de la loi. Nous avons vu une chaire de mathématiques, vacante dans une de nos plus grandes villes, refusée successivement par trois professeurs de lycée. De guerre lasse, on nomma pour la remplir un jeune homme de vingt-deux ans. Nous avons vu une chaire de physique donnée, pour des raisons semblables, à un élève tout récemment sorti de l’École Normale. Sans doute ces jeunes gens avaient intelligence et bonne volonté : placés aux premiers rangs de cette pépinière de professeurs distingués que fournit la faculté de l’enseignement, ils étaient parfaitement capables de faire un bon cours ; mais leur nom était inconnu dans la science, ils n’avaient rien produit par eux-mêmes, et ils ne pouvaient parler avec l’autorité que doit posséder tout homme chargé d’un enseignement supérieur. A Paris, où ces convenances sont mieux observées, laisserait-on monter dans une chaire de la Sorbonne celui qui saurait seulement répéter à ses auditeurs la parole d’autrui, qui ne pourrait jamais parler au nom de sa propre expérience ?

Le traitement des professeurs de facultés des sciences est inférieur à celui de tous les autres professeurs de faculté. L’infériorité est surtout choquante lorsqu’on compare sous ce rapport les facultés des sciences avec les facultés de droit ou de médecine. Ces différences tiennent au casuel résultant des examens, qui, toujours considérable pour les écoles professionnelles, est presque nul dans les établissemens dont ne relève directement aucune carrière. Quoi qu’il en soit, les populations, habituées en général à juger du rang des fonctionnaires par le chiffre plus ou moins élevé de leur traitement, ont été conduites à établir entre les diverses facultés une distinction qui n’existe pas. À Strasbourg, à Montpellier, à Toulouse, le professeur de médecine ou de droit occupe dans la société un rang élevé que personne ne lui dispute ; le professeur de science est à peine regardé comme supérieur au professeur de lycée. Poussés par l’exiguïté de leur traitement, un grand nombre de professeurs de faculté cherchent à se créer d’autres ressources. En dépit de règlemens formels à cet égard, le mathématicien donne des répétitions ; le physicien, le chimiste, s’attachent à quelque pensionnat ; le naturaliste, presque toujours médecin, s’adonne à la clientelle. Bientôt, le mauvais vouloir des supérieurs administratifs venant en aide à ces distractions, les travaux de recherche sont entièrement abandonnés, et voilà comment nos facultés de province, qui devraient rallier et stimuler les intelligences, qui devraient être l’intermédiaire entre Paris et les départemens, qui devraient remuer en tout sens le sol si riche de notre patrie, ne sont, en définitive, que des espèces de succursales des lycées.

C’est chose triste à dire, mais nulle part peut-être les hommes de science ne sont aussi mal traités qu’en France. En Russie, dans ce pays dont le nom est pour nous synonyme de barbarie et d’ignorance, le savant que l’état prend à son service est traité à l’égal de tous les autres fonctionnaires. S’il parvient à une position équivalente à celle de général, il jouit de tous les honneurs, de tous les droits attachés à ce grade, son travail est largement rétribué. En France, les positions scientifiques sont loin d’assurer à celui qui les a conquises une considération proportionnée à leur importance, et les plus élevées d’entre elles donnent bien juste de quoi vivre à l’homme qui, par ses travaux, a su rendre son nom européen. Un professeur du Collège de France est moins rétribué qu’un sous-chef de division aux ministères.

Ainsi, à Paris aussi bien qu’en province, le traitement des professeurs de science est insuffisant. A Paris, l’inégalité de ce traitement, comparé à celui des professeurs de droit ou de médecine, est peut-être plus choquante encore à raison de la position élevée que leurs travaux ont faite.à presque tous ces savans aux yeux de leurs compatriotes et des étrangers. Des exigences sociales, plus multipliées, plus impérieuses, nécessitent des dépenses plus considérables, et, pour y subvenir, ils ont recours au cumul. Ici nous touchons à une question brûlante. De tout temps, mais surtout depuis la révolution de février, le cumul scientifique a été attaqué avec violence, défendu avec ténacité. Au risque de soulever des inimitiés dans les deux camps, nous dirons sur ce point toute notre pensée.

Le cumul, on ne saurait le méconnaître, entraîne des conséquences déplorables. Nous nous bornerons à indiquer ici une des plus désastreuses. Chaque professeur occupant deux et quelquefois trois chaires, le nombre, déjà peu considérable, de celles-ci est comme réduit de moitié. Chaque professeur répète dans deux chaires distinctes le même cours ou tout au moins professe les mêmes doctrines. Quelle que soit la valeur scientifique de son enseignement, n’y aurait-il pas un incontestable avantage à ce que ces mêmes idées fussent exposées d’une autre manière, à ce que des doctrines différentes pussent se faire jour ? Il résulte aussi de cette accumulation de chaires sur une seule tête, que le mouvement des promotions est considérablement ralenti. De là, pour les jeunes gens qui se consacrent aux sciences, une extrême difficulté d’atteindre aux positions qui doivent à la fois récompenser et faciliter leurs travaux. Ceci est un inconvénient grave, car ou ces jeunes gens se rebutent, ou ils arrivent tard. Il serait facile de citer bien des exemples, de nommer les hommes qui, après avoir débuté de la manière la plus brillante, ont reculé devant la perspective d’une attente indéfinie, et ont quitté la science pour le commerce, l’industrie ou la médecine.

Celui qui résiste au découragement ne peut guère arriver au but avant l’âge de quarante ans, souvent beaucoup plus tard. Parfois il est obligé de prendre la première place vacante sans s’inquiéter si c’est bien là l’enseignement auquel l’ont rendu propre les études de toute sa vie. Il monte dans une chaire sans avoir acquis l’habitude de parler en public, et à un âge où il lui sera plus que difficile d’apprendre jamais complètement l’art d’exposer ses idées d’une manière â la fois attrayante et complète. Bientôt arrive la seconde place. Le professeur a deux cours à faire par an. Alors de deux choses l’une : ou bien il remplit cette double tâche, et dans ce cas renonce trop souvent à ces travaux de recherches qui seuls font avancer la science, ou bien il se fait suppléer.

Ici encore nous rencontrons une de ces nombreuses lacunes que présente l’organisation des facultés. Quel sera ce suppléant ? Jusqu’à ce jour, ce choix a dépendu uniquement de la volonté du professeur. Nulle condition n’a été exigée. Aussi a-t-on pu constater de singuliers abus. Les étrangers que la renommée d’un savant illustre appelait à Paris ont dû parfois être bien étrangement surpris en écoutant certains de ces professeurs temporaires. Une agrégation fortement constituée aurait pu mettre un terme à cet état de choses. Malheureusement une première tentative a déjà échoué faute de suite dans l’application et surtout faute de précision dans le rôle attribué aux agrégés. Les ordonnances plus récentes relatives au même sujet présentent ce dernier défaut à un degré bien plus prononcé encore. Ici les agrégés ne sont pas même suppléans de droit. Aussi regardons-nous comme impossible que ces ordonnances atteignent le but qu’on s’est proposé. Pourtant la création de places secondaires qui facilitent le présent et préparent l’avenir est un des plus sérieux besoins de la science. Si l’on veut relever les facultés, il faut créer une pépinière de jeunes professeurs. Pour cela, on ne peut compter sur l’École Normale. Cette institution, qui répond si complètement aux exigences de l’enseignement des lycées, s’est jusqu’à présent montrée impuissante lorsqu’il s’est agi de l’enseignement supérieur. En province, ses élèves occupent toutes les places scientifiques des lycées. De plus, dans les facultés, les chaires de mathématiques et de physique leur sont presque réservées. Certes, on serait en droit d’attendre de ces jeunes hommes si instruits, si intelligens, qu’ils ne se bornassent pas à transmettre à autrui ce qu’ils ont appris de leurs maîtres. Et pourtant que sont leurs travaux ? Quelques traités généraux, quelques ouvrages de compilation, presque jamais des recherches originales. L’École Normale a rendu et rend chaque jour d’incontestables services ; elle ne peut les rendre tous. Peut-être se modifiera-t-elle par la suite, mais jusqu’à ce jour elle enseigne à professer, elle n’enseigne pas à travailler. Par cela seul, ses élèves ne sauraient être d’utiles professeurs de faculté.

La chimie, les sciences naturelles, représentées seulement dans les facultés, comptent en province bien moins de chaires que la physique et les mathématiques. Cependant, chaque année, on voit paraître plusieurs mémoires souvent fort importans sur quelques points des deux premières sciences. La différence d’éducation produit cette différence dans les résultats. Les chimistes et les naturalistes ne sortent guère de l’École Normale. Élevés dans les laboratoires de Paris ou livrés à eux-mêmes, ils ont suivi l’exemple de leurs maîtres ; ils ont sondé des yeux et des mains les mystères de la nature. En sont-ils moins bons professeurs ? Nous ne le pensons pas. Y eût-il dans leur langage quelque infériorité sous le rapport de l’élégance et de l’exposition, ce désavantage serait largement compensé. En matière d’enseignement, comme en toute autre chose, celui qui décrit d’après nature l’emporte nécessairement sur celui qui parle par ouï-dire.

Nous venons de signaler le mal, essayons d’indiquer le remède. Les professeurs de faculté doivent être non-seulement des vulgarisateurs, mais encore des inventeurs. Il faut donc qu’ils aient pris de bonne heure des habitudes de recherche et d’observation, il faut donc qu’ils aient vu et touché par eux-mêmes. Pour faciliter cette éducation indispensable, nous voudrions voir créer des places de chefs de travaux chargés de surveiller les études pratiques des élèves dans les laboratoires [4]. Ces chefs d’étudians seraient plus tard d’excellens professeurs. Les facultés de province formeraient deux classes. Aux facultés de première classe se rattacherait un certain nombre d’écoles spéciales. On créerait ainsi en France une hiérarchie scientifique et un certain nombre de centres secondaires comparables à ces universités d’importance diverse qui ont exercé une si heureuse influence dans l’Allemagne entière. Enfin, Paris, avec sa faculté, avec son enseignement professionnel complet, avec son Collège de France, formerait le point culminant de l’enseignement supérieur.

Aux moyens d’émulation indiqués plus haut nous en ajouterions d’autres puisés dans les intérêts mêmes. On donnerait aux professeurs des facultés de seconde classe un traitement à peu près égal au traitement actuel [5] ; celui des professeurs des facultés de première classe serait augmenté ; celui des professeurs de Paris serait au moins doublé. Dans chaque ordre de facultés, le traitement aurait un minimum et un maximum auquel permettraient d’atteindre l’ancienneté, mais surtout les services rendus à la science. Ces derniers seuls motiveraient le passage d’une classe de faculté à une classe supérieure. A ces conditions, l’état aurait le droit de demander au professeur de province qu’il réservât son temps tout entier à la science, car il dépendrait de lui d’augmenter son bien-être sans manquer à ses devoirs. A ces conditions aussi, mais à ces conditions seulement, l’état aurait le droit d’interdire le cumul aux professeurs de Paris. Dans l’état actuel des choses, cette défense serait une iniquité criante. Obliger un professeur dur Collège de France ou de la Sorbonne, membre de l’Institut, à vivre dans la capitale avec cinq ou six mille francs, lorsque le moindre directeur d’administration reçoit de dix à douze mille francs par an, ce ne serait pas seulement une injustice personnelle, ce serait une insulte à la science.

A ceux qui trouveraient nos prétentions exagérées, nous opposerions une autorité que personne aujourd’hui ne contestera. Lorsque la convention, sur le rapport de Lakanal, organisa le Jardin des Plantes et en fit un établissement unique dans le monde, elle voulut que les hommes placés à la tête de cette institution scientifique jouissent, non de la fortune, mais au moins de l’aisance. Elle leur alloua le logement et cinq mille francs d’appointemens. En tenant compte de la dépréciation de l’argent, on voit que ce chiffre est à peu près celui que nous réclamons pour les chefs de l’enseignement. Nous espérons que notre voix sera entendue. Aujourd’hui que la science a grandi de toute manière, aujourd’hui qu’elle s’adresse à la fois à toutes les intelligences et à tous les intérêts, la république de 1848 ne saurait se montrer moins libérale envers elle que la république de 1793. En se restreignant dans les limites que nous venons d’indiquer, elle restera encore bien en arrière de quelques peuples voisins. En Allemagne, le moindre professeur d’université jouit d’un traitement à peu près égal à celui de nos professeurs de province ; mais ce traitement s’accroît avec l’importance des universités, au point qu’à Berlin le professeur d’anatomie reçoit de cinquante à soixante mille francs par an.

Pour compléter ce que nous avons à dire sur l’organisation des facultés, il nous reste à faire connaître notre opinion sur le mode d’admission et d’avancement des agrégés et des professeurs. D’après les règlemens aujourd’hui en vigueur, les premiers sont nominés au concours, les seconds sont choisis par le ministre sur deux listes dressées par la faculté qu’il s’agit de compléter et par le conseil académique. Ces deux modes de nominations nous paraissent présenter de graves inconvéniens. Personne n’est plus que nous partisan d’un concours réel ; mais nous ne saurions regarder comme sérieux celui qui est actuellement en vigueur dans l’Université. Dans le concours tel qu’il est usité en France, les épreuves sont presque uniquement du ressort de la mémoire, souvent de l’argutie, toujours de l’assurance et d’une espèce d’escrime de langage par trop semblable à celle des anciens sophistes et qui ne s’apprend que par un long exercice. Le concours place les concurrens dans une position où ne se trouvera jamais le professeur, mais à laquelle il faut être habitué de longue main. Il tue les intelligences en contraignant ceux qui veulent suivre la carrière du professorat à passer les vingt meilleures années de leur vie dans l’étude toute mnémonique de ce qu’ont fait les autres, et en les empêchant de produire quelque chose par eux-mêmes. Ici encore l’Allemagne nous offre un grave enseignement. En Autriche, les universités se recrutent par des concours analogues à ceux que nous trouvons en France ; pas une d’elles n’a un nom dans la science. Dans le reste de l’Allemagne, les universités procèdent par élection, et personne n’ignore quels éclatans services elles rendent chaque jouir. Nous ne proscrivons pourtant pas d’une manière absolue le mode actuel de concours. Il nous semble très propre à faire juger des progrès et de la capacité d’un étudiant. A ce titre, il doit être conservé pour les places d’aides scientifiques, de chefs de laboratoire. Au-delà, il est vicieux en principe. Vous aurez beau multiplier les épreuves et les rendre plus difficiles, vous n’aurez jamais qu’une lutte d’écoliers répétant plus ou moins bien leur leçon, vous n’aurez pas un concours de professeurs.

Heureusement les facultés des sciences ont jusqu’à ce jour échappé à la plaie des concours. Toutefois leur mode de recrutement est loin d’être à l’abri de tout reproche. Les deux jurys chargés de dresser les listes de candidats sont peu compétens. Qu’une place de physicien vienne à vaquer dans une faculté, ce sont des chimistes, des naturalistes, des mathématiciens qui ont à apprécier les titres des concurrens. Le seul homme spécial est précisément celui qu’il s’agit de remplacer. N’y a-t-il pas là un vice radical ? Et pourtant ce jugement, nécessairement défectueux, est peut-être encore le meilleur. A part le doyen et quelquefois un ou deux professeurs de sciences, le conseil académique se compose uniquement d’administrateurs, de littérateurs, de juristes, de médecins, de membres du conseil municipal. De bonne foi, que peut signifier le suffrage d’un pareil tribunal ? N’est-il pas à redouter que ses arrêts soient trop souvent dictés par des considérations étrangères à la science ? Ici encore nous pourrions citer des faits à l’appui de notre opinion et montrer que ces craintes ne sont point illusoires.

Nous voudrions voir appliquer aux facultés le mode de nomination adopté pour les écoles de pharmacie. Le principe de l’élection d’après les titres antérieurs est ici consacré, comme dans les facultés ; mais l’ Académie des Sciences remplace le conseil académique. Les droits du corps à compléter, ceux de la science, qu’on ne doit jamais méconnaître, sont ainsi également sauvegardés. Les professeurs sont appelés à désigner celui qu’ils désirent se donner pour collègue ; mais l’intervention de l’Académie empêche que les affections intéressées, les petites haines de localité, n’entrent pour une trop forte part dans cette détermination. Tout homme ayant bien mérité de la science peut accepter sans crainte l’intervention de ce double jury. Pour passer d’une faculté de seconde classe à une faculté de première classe, ou de celle-ci à la faculté de Paris, on procédera de la même manière, car l’avancement de grade constitue une véritable nomination. Ainsi tout professeur saura bien que pour s’élever dans sa carrière il doit ne pas rester oisif. Ainsi on arrivera aux chaires les plus élevées de l’enseignement, non point par un concours de quelques jours, de quelques mois, mais par un concours de toute la vie. Celui-là seul sera jugé digne d’enseigner qui aura rendu à la science les plus signalés services. Ne craignez pas qu’il manque à sa mission, celui qui aura passé de longues années au milieu des matériaux, des instrumens de la science. Pour être un peu moins disert, son enseignement n’en sera peut-être que plus substantiel et plus instructif.

La nomination des agrégés doit-elle être soumise aux mêmes conditions que celle des professeurs ? La réponse à cette question dépend du rôle qu’on leur attribue. Si les agrégés ne doivent être que de simples chefs de laboratoire, on peut sans inconvénient les nommer au concours ; mais, si on leur réserve le droit de suppléance, si on les élève au rang de professeurs adjoints, il faut qu’ils présentent les mêmes garanties que les professeurs titulaires ; il faut qu’ils aient fait leurs preuves, et que ces preuves aient été appréciées par la Faculté et par l’Académie.

Pour compléter l’ensemble des mesures que nous croyons propres à relever et à répandre en France l’enseignement scientifique supérieur, nous demanderions la création d’un corps spécial d’inspecteurs. La science et l’administration sont deux choses distinctes. Jusqu’à ce jour, les mêmes fonctionnaires ont été chargés de surveiller l’une et l’autre. Certes, la chose est possible, tant qu’il s’agit des lycées ; mais, à mesure que la science s’élève, il faut une véritable spécialité pour juger sainement des hommes et des choses. Les professeurs de faculté, arrivés dans leurs chaires par le suffrage des chefs de la science, ne sauraient être inspectés que par leurs pairs. Ces inspecteurs doivent être eux-mêmes des savans, et nommés sur une liste de deux ou trois candidats au plus, dressée par l’Académie des Sciences.

On voit que nous voudrions ménager à cette dernière une intervention active qu’elle n’a jamais eue. Ce serait là, ce nous semble, une innovation des plus utiles. Nous regrettons de voir que l’Académie, à chaque instant consultée par les ministères de la guerre, de la marine ou du commerce, ne le soit jamais par l’Université. De tout temps, elle aurait pu rendre d’immenses services ; aujourd’hui que la dernière constitution imposée au conseil royal a donné à ce corps un caractère presque entièrement administratif, elle seule nous semble offrir des garanties réelles en ce qui touche à la composition du personnel d’un enseignement élevé. Sur ce point, comme sur bien d’autres, nous voudrions voir l’Académie devenir l’auxiliaire consultatif de l’Université.

L’Académie des Sciences est partagée en un grand nombre de sections correspondant à autant de spécialités. Lorsqu’il s’agit d’une nomination, d’une présentation quelconque, la section directement intéressée se forme en commission ; elle présente à l’Académie une liste de candidats dont elle expose les titres dans un rapport détaillé. Ce rapport est discuté avant le vote auquel prend part l’Académie entière. Or, on comprend qu’à côté de chaque section se trouvent dans les sections voisines des hommes parfaitement en état d’apprécier la tendance générale des travaux et la valeur réelle des candidats présentés. D’ordinaire les zoologistes et les médecins, les physiciens et les chimistes, peuvent très bien se juger réciproquement. Ce contrôle, toujours sévèrement exercé, et qui a parfois amené la cassation de l’arrêt des sections, impose à ces dernières une grande impartialité dans la formation des listes. De cette organisation il résulte que les jugemens de l’Académie présentent des garanties qu’on chercherait peut-être vainement partout ailleurs. Voilà pourquoi nous voudrions voir remettre entre ses mains le choix des hommes à qui la France confierait son présent et son avenir scientifique en leur conférant les fonctions de professeurs de faculté.

En résumé, le développement de l’instruction scientifique en France nous semble exiger : — dans toute l’étendue du territoire, des écoles primaires et des lycées où l’enseignement des sciences soit plus étendu et plus varié qu’il ne l’a été jusqu’à ce jour ; — à Paris, une faculté où se professera la science pure, à laquelle se rattachera un enseignement professionnel complet, que dominera un Collège de France consacré à l’exposition des doctrines les plus élevées et ouvert à tous les inventeurs sérieux ; — en province, des facultés de deux classes et la création de centres secondaires reproduisant sur une échelle réduite l’ensemble des institutions de Paris ; — l’introduction parmi les professeurs de faculté d’une hiérarchie qui les attache à leur carrière et réveille chez eux l’émulation ; — la création d’inspecteurs spéciaux ; — enfin la nomination plus ou moins directe de ces inspecteurs et de tous les professeurs de faculté par l’Académie des sciences. Quand°la république aura réalisé ce programme ou tout autre analogue, elle aura beaucoup fait pour la science, et par conséquent pour la gloire et les intérêts de la France.


A. DE QUATREFAGES.


  1. Selon nous, l’état doit l’instruction élémentaire gratuite à tous les citoyens sans exception. Une fois cette tâche remplie, l’état ne doit prendre à sa charge que les enfans qui paieront un jour les sacrifices de tous par des services réels. Un système de bourses largement établi atteindrait ce but. Ces bourses seraient données à titre d’encouragement, ou mieux de récompenses nationales, à un certain nombre d’élèves vraiement distingués. Une appréciation sérieuse et reposant, non pas sur de courts examens ou sur des concours de quelques heures, mais sur l’ensemble des études, servirait de base pour la distribution des bourses. Il faudrait des bourses pour tous les degrés de l’enseignement. Ainsi le fils du plus humble ouvrier pourrait s’élever par son travail jusqu’à la hauteur sociale que mériteraient son intelligence et ses efforts soutenus.
  2. On nous reprochera peut-être d’avoir négligé, dans ce qui précède, la question fort importante d’ailleurs des contre-maîtres. Ces sous-officiers de l’industrie, qu’on nous passe l’expression, ne peuvent, ce nous semble, se former que dans les ateliers en ce qui touche à la pratique. Quant aux notions théoriques qu’ils doivent posséder, l’enseignement des collètges, tels que nous le comprenons, serait très suffisant.
  3. Nous devons dire que la commission instituée, il y a deux ans, dans le sein de la Faculté des Sciences a énergiquement réclamé l’établissement de ces laboratoires. Si sur d’autres points nous sommes en désaccord avec elle, nous aimons à constater qu’ici du moins nos idées s’accordent avec les vœux qu’elle a formulés.
  4. La commission dont nous avons parlé plus haut a formulé des vœux semblables.
  5. Ce traitement n’est que de 3,800 fr., en tenant compte de la retenue pour la caisse des retraites.