L’Ensorcelée/V

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Alphonse Lemerre (p. 82-95).
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Pour bien comprendre cette préoccupation nouvelle, si soudaine et si diabolique, dont elle devait plus tard être la victime, il faut dire ce qu’était alors Jeanne-Madelaine de Feuardent, femme par mariage de maître Thomas Le Hardouey.

C’était une femme dans la fleur mûrie de la jeunesse, active, courageuse, et de ce sens droit, perçant et supérieur, qu’on rencontre dans une grande quantité de femmes de Normandie, la terre classique de cette forte race de ménagères qui entendent si bien le gouvernement du logis. Il fallait qu’elle inspirât beaucoup d’estime dans la contrée, car, quoique riche, et d’une richesse mal acquise par Thomas Le Hardouey, qui passait pour un homme violent et rusé, on ne la haïssait pas.

On savait la distinguer de son mari quand on en parlait. À elle, on ne lui reprochait rien, si ce n’est un peu de hauteur quand on pensait à son mariage, mais qu’on lui pardonnait quand on pensait à sa naissance. Les Feuardent avaient été une famille puissante.

Des fautes, des malheurs, des passions, cette triple cause de tous les renversements de ce monde, avaient, depuis plusieurs siècles, poussé, de générations en générations, les Feuardent à une ruine complète. Avant que 1789 éclatât, cette ruine était consommée.

Jeanne-Madelaine de Feuardent, le dernier rejeton du vieux chêne normand déraciné, orpheline à la merci du sort, fut recueillie par la famille des Aveline, qui avait de grandes obligations aux Feuardent, et qui l’éleva avec ses autres enfants comme un enfant de plus. Sans cela, elle aurait pu aller rejoindre dans leur misère ces marquis de Pottigny, « que j’ai vus aux portes, Monsieur ! » me disait maître Louis Tainnebouy avec une espèce d’horreur religieuse, mourant éclat de cette flamme divine du respect des races, éteinte maintenant dans tous les cœurs et qui brillait encore dans ce dernier peut-être des paysans d’autrefois !

Les Aveline (Aveline de la Saussaye, comme ils se faisaient appeler) étaient de ces bourgeois d’un honneur antique, qui, sous l’ancienne monarchie française, étaient les nobles du lendemain, car la noblesse finissait toujours par leur ouvrir son sein, en les invertissant de certaines charges, grave initiation à la vie publique, qu’on ne définissait point comme aujourd’hui : le gouvernement de tous par tous, – ce qui est impossible et absurde, – mais le gouvernement de tous par quelques-uns, ce qui est possible, moral et intelligent. Jeanne-Madelaine de Feuardent prit sa part d’une éducation aussi cultivée qu’elle pouvait l’être à la campagne et à cette époque, mais qui l’était trop encore pour la vie qui devait lui échoir. Ce qui eût convenu à la file des Feuardent ne devenait-il pas un danger pour une femme dont la destinée n’était pas au niveau du nom !… Quand elle atteignit l’âge nubile, la Révolution était finie, et les enfants des Aveline, élevés avec elle, mariés et dispersés dans les environs, la laissèrent seule avec leurs vieux parents, qui, se voyant au bord de leurs tombes, songèrent aussi à l’établir. Maître Le Hardouey se présenta, et, comme il n’avait pas encore taché sa réputation d’honnête homme en achetant du bien d’émigré, les Aveline appuyèrent sa recherche auprès de leur fille d’adoption. Cependant Jeanne-Madelaine n’aimait guères son prétendu. Le sang des Feuardent bouillonnait dans ce cœur vierge à l’idée d’épouser un paysan et un homme comme maître Thomas Le Hardouey, beaucoup plus âgé qu’elle et d’une rudesse de mœurs et de caractère qui choquait ses instincts délicats de jeune fille. Elle ne l’agréa donc point tout d’abord. Il fallut même le cruel empire des circonstances pour la décider, non pas à donner sa main, mais à se la laisser prendre par cet homme pour qui elle n’éprouvait que de l’éloignement. La prévoyance, cette sévère conseillère, la prévoyance, ce sentiment si profondément normand, lui montra l’avenir dans toute sa sombre et inquiétante réalité. Les Aveline pouvaient mourir d’un instant à l’autre, et alors que deviendrait-elle ? La Révolution avait détruit ces couvents, asiles naturels des filles nobles sans fortune, dont la fierté ne voulait pas souffrir la honte forcée d’une mésalliance.

Quelle ressource devait lui rester ? Serait-elle obligée d’aller comme ouvrière à la journée, ou, ce qui serait pire encore, d’entrer quelque part en condition ?… Une telle pensée navrait son courage. Elle se souvenait aussi de sa mère, qui était une plébéienne, et voilà comment, les dernières fiertés de son cœur vaincues, elle détourna la tête et se laissa épouser.

Car sa mère, cette Louisine-à-la-hache, comme l’avait appelée Nônon Cocouan, était la première mésalliance de ces Feuardent dont elle portait le nom et qui devaient à jamais s’éteindre en elle. Elle, Jeanne-Madelaine, serait la seconde, mais ce serait la dernière.

En effet, son père, le seigneur de Feuardent, avait couronné une vie d’excès et de folies par un mariage qui l’avait mis, comme on dit, au ban de toute la noblesse du pays.

Il avait épousé, dans l’âge où les passions des hommes qui furent longtemps passionnés contractent je ne sais quoi de plus impérieux et de plus désordonné que dans la superficielle jeunesse, la fille d’un simple garde-chasse d’un seigneur de ses amis, son voisin de terre, le seigneur de Sang-d’Aiglon, vicomte de Haut-Mesnil. Cet ami, ce Sang-d’Aiglon de Haut-Mesnil, était un homme beaucoup plus taré et décrié que jamais ne l’avaient été les Feuardent. Il a laissé dans le pays des souvenirs tels que, si on les remue encore aujourd’hui dans l’esprit des générations qui entendirent parler de cet homme à leurs pères, il en sort ou le feu d’une imprécation ou la pâleur glacée de l’effroi.

Pendant vingt ans il avait été l’horreur et la désolation de la contrée. Dernier venu d’une race faite pour les grandes choses, mais qui, décrépite, et physiologiquement toujours puissante, finissait en lui par une immense perversité, il était duelliste, débauché, impie, contempteur de toutes les lois divines et humaines ; il avait enfin tous les vices qui peuvent tenir en faisceau dans un lien de fer sans le fausser, car son âme en était un que la plus épouvantable corruption ne put amollir.

On disait que la fille de son garde, le vieux Dagoury, le fameux sonneur de trompe qui sonnait toujours dans une chasse et faussait les meilleurs instruments avec son souffle de fer rougi, si bien qu’on prétendait qu’il avait fait un pacte avec le Diable pour pouvoir sonner de cette force-là ! oui, on disait que la fille de Dagoury était la sienne, et la dissolution des mœurs du maître expliquait bien la honte du valet. Cette fille était la belle Louisine. Ce qui autorisait encore de pareils bruits, c’est que Louisine n’était point traitée au château de Haut-Mesnil comme la fille d’un serviteur. Elle y jouissait d’une position étrange, exceptionnelle, osée, depuis le jour surtout où elle avait conquis, par une intrépidité étonnante dans une si jeune enfant, ce nom singulier de Louisine-à-la-hache qu’elle porta jusqu’à sa mort. Voici le fait en quelques mots :

Un jour, un dimanche, tous les gens du village étaient à la grand-messe, et depuis une semaine Ruffin Dagoury chassait le sanglier avec son maître dans les forêts des environs.

Il n’y avait que Louisine au château. C’était d’autant plus imprudent de le faire garder par une fille de quinze ans, qu’à cette époque le pays était infesté par une troupe de brigands fort redoutables. Mais c’est aussi un trait caractéristique de la Normandie que la téméraire sécurité de ce pays qui tient tant à son fait, comme il dit dans son langage antique et populaire, et qui ne songe à le défendre que quand on a littéralement la main dessus.

Ainsi, dans mon enfance, j’ai vu des fermiers isolés, n’ayant des voisins qu’à une lieue de là, coucher tranquillement, la porte ouverte. On s’y croyait toujours au temps de Rollon. La Louisine, avec ses quinze ans, n’était qu’une amorce de plus, une odeur de chair fraîche pour les misérables vagabonds qui couraient, pillaient, et parfois incendiaient le pays.

Mais, de son pays plus que personne, elle n’y songeait guères, ce jour-là. Elle allait et venait dans la cuisine. Et comme elle taillait un de ces énormes morceaux de pain bis que l’on appelle un mousquetaire et qu’elle appuyait contre son sein rond et calme, voilà qu’un mendiant poussa la porte et lui demanda la charité.

« Entrez, mon bonhomme, – lui dit-elle, – et asseyez-vous sur le banc. Je taille la soupe, elle sera bientôt trempée, et je vous en donnerai plein votre écuelle. »

Le pauvre s’assit en geignant, et Louisine continua de vaquer aux soins du ménage.

Mais, dans l’entre-deux de ces soins, comme elle était passée dans une pièce voisine, elle vit dans la mirette, devant laquelle elle ajusta son tour de gorge des dimanches, le mendiant qui rattachait sa fausse barbe grise ; et ce fut alors que l’idée des vols et des assassinats dont on parlait tant dans le pays lui revint.

« On n’est pas encore au sacrement de la messe, – pensa-t-elle, – et, sans doute, ce mendiant n’est pas seul. »

Comme elle sentait qu’elle devenait pâle, elle alla au feu et s’y pencha, pour que la chaleur fit remonter le sang à ses joues. Bientôt elle enleva la marmite à bras tendu et la porta fumante dans la pièce où elle était allée déjà, et en referma la porte. Après qu’elle eut versé la soupe dans un plat de terre où elle avait coupé le pain par tranches, elle regarda encore une fois bien furtivement par la serrure, comme elle avait fait dans la mirette, et elle vit le mendiant qui ouvrait un grand couteau par-dessous la table auprès de laquelle il s’était assis. Alors, avec ce sang-froid de la tête que ne troublent pas les plus impétueuses palpitations de nos cœurs, elle coucha une hache sur le pli de son bras nu, et prenant avec les deux mains le vase de terre dans lequel la soupe bouillait :

« Bonhomme ! – cria-t-elle à travers la porte, – voici votre soupe ; mais j’ai les deux mains chargées, ouvrez-moi ! »

Le brigand, son couteau à la main, vint lui ouvrir pour se jeter sur elle ; mais, cruelle jusque dans sa vaillance, elle lui jeta dans les yeux cette soupe bouillante qui l’aveugla et le fit hurler de douleur. Puis, saisissant la hache au pli de son bras, elle l’en frappa dans le front, adroite comme un boucher qui frappe le bœuf entre les cornes et l’abat, le front fendu, d’un seul coup. Elle laissa la hache dans la blessure et sauta par-dessus le corps du bandit, tombé dans une mare de sang, comme elle eût sauté une touffe d’églantiers au bout d’un buisson. Elle respirait toutes les qualités de son pays dans son action.

Prévoyante autant qu’inspirée, elle ferma la porte au verrou, poussa contre cette porte la grosse table de la cuisine, et, décrochant le fusil de son père au manteau de la cheminée, elle monta en haut, sans plus s’inquiéter de ce corps vautré dans son sang et qui râlait son agonie. Une fois montée, elle arma son fusil, ouvrit la fenêtre, et attendit.

Deux brigands parurent. Ils allèrent d’abord à cette porte, qu’ils trouvèrent fermée, à leur grand étonnement ; puis, levant les yeux, ils l’aperçurent.

« Ouvre-nous la porte, fillette ! » – lui crièrent-ils.

Mais la fillette les coucha en joue et les menaça de faire feu s’ils ne se retiraient pas. Eux se moquèrent de cette jeunesse, et, comme ils essayaient de forcer la porte, l’un d’eux tomba frappé dans le cœur. L’autre crut venger son complice en envoyant une balle à cette jeune fille, qui rechargeait le fusil de son père. La balle emporta la coiffe de linon de Louisine, qui resta décoiffée, et que les gens du château, en revenant de la messe, trouvèrent à la fenêtre, son fusil armé, les joues aussi ardentes que le ruban de fil rouge qui retenait à sa tête son abondant chignon, blond comme une gerbe d’épis mûrs.

Le brigand s’était sauvé, et, s’il y en avait d’autres dans le voisinage, la fin de la messe s’avançant, ils n’avaient pas osé venir.

C’était depuis cette aventure mémorable que la Louisine avait été traitée au château comme une enfant gâtée, ou comme une sultane favorite. Cette mâle intrépidité dans une fillette, cette enfant à qui il ne fallait peut-être, pour être une héroïne, que l’occasion historique, cette Jeanne Hachette obscure, qui n’avait pas tous les yeux d’une ville sur elle pour lui décharger dans le cœur les chocs électriques du courage, fut l’objet de l’enthousiasme des amis du vicomte de Haut-Mesnil, de ces nobles qui, à travers leurs vices, n’avaient qu’une vertu restée fidèle, la vertu du sang, la bravoure. Remy de Sang-d’Aiglon crut sans doute reconnaître une inspiration de sa race dans le courage de cette enfant, et sentit sa paternité longtemps muette se réveiller par les tressaillements de l’orgueil.

Il fit asseoir Louisine à sa table et lui donna, malgré sa jeunesse, la haute main et la surveillance du château. Souvent il l’emmena dans ses parties de chasse. Il aimait à la voir abattre un sanglier aussi bien que lui, et monter avec l’adresse hardie d’une Cotentinaise les chevaux les plus jeunes et les plus fringants. À coup sûr, si Louisine avait eu l’âme faible, c’eût été pour elle une mauvaise école que le château de Haut-Mesnil, que ces festins qu’elle présidait au retour des chasses, et dont les convives y amenaient des femmes sans vertu et se gênaient d’autant moins qu’elle n’était pas une demoiselle, une fille de leur rang, et que tout le leur rappelait, même le costume de Louisine-à-la-hache ; car elle avait gardé son bavolet et cette fière coiffe de la conquête, abandonnée aux paysannes en Normandie, mais qui n’en est pas moins digne de la tête d’une fille de roi. Heureusement Louisine, qui n’avait plus de mère, était de cette famille d’êtres forts qui s’élèvent seuls, et dont Dieu a sculpté la lèvre de manière à trouver de quoi boire aux mamelles de Bronze de la Nécessité.

Elle sut imposer un respect qu’ils ne connaissaient plus aux hommes sans frein dont elle était entourée. Elle inspira même à quelques-uns d’entre eux de ces passions d’âmes inassouvies qui se soulèvent avec les rages du vieux Tibère à Caprée, contre leur propre assouvissement.

On le conçoit. La jeune fille en elle voilait l’amazone de ses timidités rougissantes.

C’était un piquant mélange que cette combinaison d’intrépidité et de suave faiblesse dans cette jeune et innocente meurtrière de deux hommes, que ces quelques gouttes d’un sang fièrement versé, retrouvées sur ses bras, plus frais que la fleur des pêchers ! C’était un goût nouveau qu’aurait ce breuvage dans leur verre, à ces blasés de gentilshommes, à ces satrapes usés de jouissances ; et plus d’une fois ils voulurent l’y faire couler ! Mais Louisine-à-la-hache, on l’a vu, savait se défendre, et elle se défendit si bien que Loup de Feuardent, qui n’avait plus guères qu’un débris de fortune et à qui nulle femme de hobereau bas-normand n’aurait voulu donner sa fille, ayant conçu pour elle une passion irrésistible, mit cette tache dans son blason et l’épousa.

Telle avait été la mère de Jeanne, cette célèbre Louisine-à-la-hache, à qui Jeanne ressemblait, disaient ceux qui l’avaient connue. Louisine était morte bien peu de temps après la naissance de sa fille. Le pied d’un cheval furieux brisa ce cœur qui battait dans une poitrine digne d’allaiter des héros, et broya ce beau sein dont jamais nulle passion mauvaise n’avait altéré le lait pur. Louisine avait transmis à sa fille la force d’âme qui respirait en elle comme un souffle de divinité ; mais, pour le malheur de Jeanne-Madelaine, il s’y mêlait le sang des Feuardent, d’une race vieillie, ardente autrefois comme son nom, et ce sang devait produire en elle quelque inextinguible incendie, pour peu qu’il fût agité par cette vieille sorcière de Destinée qui remue si souvent nos passions dans nos veines endormies, avec un tison enflammé ! Hélas ! quand Jeanne avait épousé Thomas Le Hardouey, elle avait senti un soulèvement de ce sang qui arrosait dans son cœur les rêves que toute jeune fille y porte, et qui rendait les siens plus brûlants et plus impérieux.

Mais elle mit par-dessus cet orage la volonté courageuse qu’elle tenait de sa mère, et l’idée que ce sang, après tout, confondu avec celui d’une fille du peuple, n’avait pas tant le droit de gronder ! Plus tard, la vie active, cette laborieuse et saine existence des cultivateurs, qu’elle avait épousée avec son mari, le ménage, l’intérêt domestique, l’éloignement de la classe à laquelle elle appartenait par son père, pesèrent et agirent sur elle avec tant d’empire qu’elle ne semblait plus que ce qu’elle devait être, c’est-à-dire une femme qui avait pris son parti avec le sort et qui portait au doigt son alliance de mariage, comme le premier anneau de cette chaîne, formée de devoirs, que, parmi nous autres chrétiens, on appelle la résignation.

Elle avait été belle comme le jour à dix-huit ans : moins belle cependant que sa mère ; mais cette beauté, qui passe plus vite dans les femmes de la campagne que dans les femmes du monde, parce qu’elles ne font rien pour la retenir, elle ne l’avait plus.

Je veux parler de cette chair lumineuse de roses fondues et devenues fruit sur des joues virginales, de cette perle de fraîcheur des filles normandes près de laquelle la plus pure nacre des huîtres de leurs rochers semble manquer de transparence et d’humidité. À cette époque, les soins de la vie active, les soucis de la vie domptée, avaient dû éteindre au visage de Jeanne cette nuance des larmes de l’Aurore sous une teinte plus humaine, plus digne de la terre dont nous sommes sortis et où bientôt nous devons rentrer : la teinte mélancolique de l’orange, pâle et meurtrie. Grands et réguliers, les traits de Maîtresse Le Hardouey avaient conservé la noblesse qu’elle avait perdue, elle, par son mariage. Seulement ils étaient un peu hâlés par le grand air, et parsemés de ces grains d’orge savoureux et âpres, qui vont bien, du reste, au visage d’une paysanne. La centenaire comtesse Jacqueline de Montsurvent, qui l’avait connue, et dont le nom reviendra plus d’une fois dans ces Chroniques de l’Ouest, m’a raconté que c’était surtout aux yeux de Jeanne-Madelaine qu’on reconnaissait la Feuardent. Partout ailleurs, on pouvait confondre la femme de Thomas Le Hardouey avec les paysannes des environs, avec toutes ces magnifiques mères de conscrits qui avaient donné ses plus beaux régiments à l’Empire ; mais aux yeux, non ! il n’était plus permis de s’y tromper. Jeanne avait les regards de faucon de sa race paternelle, ces larges prunelles d’un opulent bleu d’indigo foncé comme les quinte-feuilles veloutées de la pensée, et qui étaient aussi caractéristiques des Feuardent que les émaux de leur blason. Il n’y a que des femmes ou des artistes pour tenir compte de ces détails. Naturellement, ils avaient échappé à maître Louis Tainnebouy, comme bien d’autres choses d’ailleurs, quand il m’avait raconté l’histoire que j’ai complétée depuis qu’il m’en eut touché la première note, dans cette lande de Lessay où nous nous étions rencontrés. Lui, mon rustique herbager, jugeait un peu les femmes comme il jugeait les génisses de ses troupeaux, comme les pasteurs romains durent juger les Sabines qu’ils enlevèrent dans leurs bras nerveux : il ne voyait guère en elle que les signes de la force et les aptitudes de la santé. Avec sa taille moyenne, mais bien prise, sa hanche et son sein proéminents, comme toutes ses compatriotes dont la destination est de devenir mères, si Jeanne n’était plus alors une femme belle, pour maître Tainnebouy, elle était encore une belle femme. Aussi, quand il m’en parla, et quoiqu’elle fût morte depuis des années, son enthousiasme de bouvier bas-normand s’exalta et atteignit des vibrations superbes, je dois en convenir.

« Ah ! Monsieur, – me disait-il en frappant de son pied de frêne les cailloux du chemin, – c’était une fière et verte commère ! Il fallait la voir revenant du marché de Créance, sur son cheval bai, un cheval entier, violent comme la poudre, toute seule, ma foi ! comme un homme ; son fouet de cuir noir orné de houppes de soie rouge à la main, avec son justaucorps de drap bleu et sa jupe de cheval ouverte sur le côté et fixée par une ligne de boutons d’argent ! Elle brûlait le pavé et faisait feu des quatre pieds, Monsieur ! Et il n’y avait pas dans tout le Cotentin une femme de si grande mine et qu’on pût citer en comparaison ! »