L’Ensorcelée/VII

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Alphonse Lemerre (p. 113-134).
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Le repas fut long, comme tout repas normand. Le curé Caillemer parla encore quelque temps de l’abbé de La Croix-Jugan. Il venait, disait-il, habiter Blanchelande, à côté des ruines de son abbaye, et racheter, par une vie exemplaire, le crime de son suicide et de sa vie de partisan. Il avait choisi Blanchelande par la raison qu’il faut que le mal soit expié là où il a causé le plus de scandale. À ces raisons chrétiennes, il s’en mêlait peut-être une autre moins élevée, que le bon curé ne savait pas. L’abbé, homme de part d’une grande importance, chef de Chouans, devait, à cette époque où la guerre venait de finir, mais où la pacification n’était pas encore à l’épreuve du premier espoir qui pouvait renaître, se trouver placé sous la surveillance d’une administration inquiète. À Blanchelande, à Lessay, pays perdu, il était moins exposé à cette vigilance, nécessairement tracassière, que tous les gouvernements menacés exercent, sans qu’on puisse justement la leur reprocher. Bientôt on laissa là l’ancien moine, dont le nom et les aventures avaient rendu tout à coup la conversation si sérieuse. Le curé et maître Le Hardouey passèrent à d’autres sujets de causerie et s’égayèrent vers la fin du repas. Une bûche énorme brûlait dans la vaste cheminée, sous le manteau de laquelle la table était placée, et cette bûche, qui se dissolvait peu à peu en charbons flambants, entourait nos trois convives d’une chaude atmosphère et joignait son influence à cette excitation qui vient de tout repas fait en commun, surtout quand il est arrosé d’un cidre en bouteille ambré, pétillant et mousseux, que le curé appelait en riant « un aimable casse-tête du bon Dieu ».

« Pas vrai, monsieur le curé, qu’il n’est pas mauvais ? – disait maître Thomas avec le double sentiment de l’homme qui possède et de l’homme qui a créé ; – c’est un caramel pour la couleur et pour le goût. J’ai moi-même goûté à chaque pomme dont il a été fait.

— Sainte Vierge ! – répondait le curé, les mains jointes sur son rabat, sa pose favorite, et avec une humide jubilation sur les lèvres et dans le regard, – ce devait être du pareil cidre que buvait le fameux prieur de Regneville avec M. de Matignon quand le tonnerre tomba sur le prieuré et leur mit le ciel du lit sur la tête, comme un dais dont ils eussent été les bâtons, sans qu’ils en sentissent la moindre chose et prissent seulement la peine de se déranger. »

C’était une anecdote du pays. Le prieur de Regneville était un de ces prêtres grands viveurs, une de ces granges à dîme, comme on dit encore en Normandie, dont le physique colossal justifiait bien un pareil nom.

Il avait été fort célèbre dans le Cotentin, pays de grands mangeurs et de buveurs intrépides, et il était devenu, sur la fin de sa vie, d’un embonpoint si considérable qu’il avait été obligé de faire une entaille circulaire à sa table pour y loger la rotonde capacité de son ventre. Le curé de Blanchelande l’avait connu, pendant l’émigration, à Jersey, où il étonnait et émerveillait les Anglais par les prodiges de son estomac, toujours prêt à tout, et le bon abbé Caillemer en avait conservé une telle mémoire qu’il n’achevait jamais un repas plantureux et gai sans parler du prieur de Regneville. On pouvait même apprécier le degré d’excitation cérébrale du curé par le nombre d’anecdotes qu’il racontait sur le prieur.

Mais la gaieté des deux convives n’atteignait pas Jeanne. Elle vivait à part de ce qu’ils disaient. Elle en était restée à l’abbé de La Croix-Jugan. Ce prêtre-soldat, ce chef de Chouans, ce suicidé échappé de la mort volontaire et à la fureur des Bleus, la frappait maintenant par le côté moral de la physionomie, comme, à l’église, il l’avait frappée par le côté extérieur. C’était un genre de sentiment qu’eue éprouvait, analogue à sa première sensation. L’horreur y était toujours, mais, chez cette femme d’action et de race, qui ne s’était jamais consolée d’avoir humilié la sienne dans une mésalliance, l’admiration pour ce moine décloîtré par la guerre civile, qui ne s’était souvenu que d’une chose, au prix du salut de son âme, c’est qu’il était gentilhomme, oui, l’admiration l’emportait alors sur l’horreur et la changeait en une enthousiaste et noble pitié, Pendant que son mari et le curé buvaient, elle se tenait grave et sans boire, soutenant son coude droit dans sa main gauche, et jouant pensivement avec sa jeannette, la croix surmontée d’un gros cœur d’or quelle portait attachée à son cou par un ruban de velours noir, Placée en face de l’âtre embrasé, entre les deux soupeurs, le feu du foyer incendiait sa joue pâle d’ordinaire, et aussi le feu de sa pensée ! Son œil distrait ne quittait pas le canon d’un fusil de chasse qui luisait doucement au-dessus du manteau de la cheminée, là où, d’ordinaire, les paysans mettent leurs armes.

Le lendemain de ce souper, qui se prolongea un peu dans la nuit, Jeanne Le Hardouey se leva de bonne heure et s’occupa des détails de sa maison avec une activité supérieure à celle qu’elle déployait d’ordinaire. Son ton de commandement fut plus bref, presque dur, ses mouvements plus rapides. Chez les êtres très actifs, la fébrilité de certaines pensées se révèle par une intensité de la vie habituelle, par une espèce de transport muet de la voix, du regard et du geste, qui sera peut-être du délire bien caractérisé le lendemain. La nuit, en passant sur la joue de Jeanne, n’y avait point éteint la flamme que les troubles de son âme avaient allumée presque sous ses yeux. On aurait pu même remarquer que plus la journée s’avança, plus se fonça cette trace enflammée. Après le repas de midi, et quand Thomas Le Hardouey fut aux champs, Jeanne jeta sur ses épaules sa pelisse bleue et quitta le Clos. Cependant elle ne se cachait point de son mari. Elle ne profitait pas, comme bien des femmes, du moment où il avait le dos tourné pour faire une démarche sur laquelle il aurait pu lui adresser une question. Maître Le Hardouey avait un grand respect pour sa femme. Jamais il ne lui demanda compte de ses actions. Dix ans de raison et de ménage consacraient, pour Jeanne, une indépendance que les femmes ne connaissent pas à un pareil degré dans les villes, où chaque pas qu’elles font est un danger et quelquefois une perfidie.

Elle s’en alla visiter une de ses anciennes connaissances, la Clotte, comme on disait dans le pays. C’est une abréviation populaire du nom de Clotilde. Connue surtout sous cette dénomination à Blanchelande, Clotilde Mauduit était une vieille fille paralytique, qui ne sortait plus de sa maison depuis plusieurs années, et dont la jeunesse avait, comme celle de plusieurs de ses contemporaines, belles et passionnées, jeté un scandaleux éclat. Orgueilleuse de sa beauté, elle avait été une fille sage jusqu’à vingt-sept ans. Sa froideur naturelle l’avait préservée. Mais, à vingt-sept ans, cet orgueil fou, courroucé d’attendre, la rage d’une curiosité qui perdit Ève, le regret, plus affreux qu’un remords, qui commençait pour elle, d’avoir perdu sa jeunesse, la firent succomber. Ses passions violentes, mais toutes de tête, ne descendirent jamais plus bas que ses yeux. Tout le pays l’avait courtisée sans succès, quand elle tomba volontairement sur la dernière flatterie d’un monceau d’hommages, entassés vainement à ses pieds superbes depuis dix ans. C’était le temps où Sang-d’Aiglon de Haut-Mesnil faisait de son château le repaire d’une noblesse qui se corrompait dans le sang des femmes, quand elle ne se ravivait pas dans le sang des ennemis. Clotilde Mauduit, après sa chute, fut une des reines villageoises des fêtes criminelles qu’on y célébrait. Seulement, ce n’était pas aux reins que cette bacchante portait sa peau de tigre, c’était autour du cœur. La nature avait jeté cette fille du peuple dans le moule vaste et glacé des grandes coquettes, non de celles-là qui prennent à la pipée des imaginations imbéciles avec les singeries de l’amour, mais de celles qui ont le calme meurtrier des sphinx et qui exaspèrent les coupables passions qu’elles font naître avec les cruautés du sang-froid. Au château de Haut-Mesnil, les débauchés qui l’y attirèrent- avec tant d’autres belles filles des environs, l’appelaient Hérodiade. C’est là qu’elle avait connu Louisine-à-la-hache, bien différente d’elle et de toutes les autres femmes qui s’enfonçaient sous les voûtes de ce dévorant château, sous la cambrure rougie de ce four dévorant de la débauche, d’où la beauté, la pudeur, la vertu, la jeunesse ne ressortaient jamais qu’en cendres !

Louisine, qui avait vécu pure là où les autres s’étaient perdues, n’y resta pas longtemps après son mariage avec Loup de Feuardent. Cette connaissance de sa mère, cette amitié de jeunesse, était la principale raison qui avait attiré à la Clotte l’intérêt de Jeanne. Tout ce qui lui parlait de sa mère lui était sacré ! Une autre raison encore de cet intérêt qu’elle montrait courageusement à la Mauduit, car, dans l’opinion du pays, Clotilde s’était déshonorée, et le poids de son déshonneur devait, sans qu’on l’allégeât, rester sur elle, c’est que, fière de ses souvenirs comme elle l’avait été de sa beauté, la Clotte, ainsi qu’on l’appelait alors, aimait à tenir tête au mépris public en rappelant hardiment à quel monde elle s’était mêlée autrefois. Elle avait un respect exalté pour les anciennes familles éteintes, comme l’était celle des Feuardent. Vassale orgueilleuse de ceux qui l’avaient entraînée, elle gardait une espèce de fierté féodale même de son déshonneur. Vieille, pauvre, frappée de paralysie depuis la ceinture jusqu’aux pieds, elle avait toujours montré à chacun, dans ce pays, une hauteur silencieuse que sa honte n’avait pu courber. Les compagnes de ses désordres étaient mortes autour d’elle ; le château de Haut-Mesnil s’était écroulé, et la Révolution en avait dispersé les ruines ; les infirmités étaient venues ; elle s’était trouvée isolée au milieu d’une génération qui avait grandi et à qui, dès l’enfance, on l’avait montrée du doigt comme un objet de réprobation. Eh bien, malgré tout cela, Clotilde Mauduit, ou plutôt la Clotte, était restée tout ce qu’on l’avait connue dans sa coupable prospérité. Elle habitait une pauvre cabane à quelques pas du bourg de Blanchelande, la seule chose qu’elle eût au monde avec un petit courtil, dont elle faisait vendre les légumes et les fruits, et elle vivait là dans une méprisante et sourcilleuse solitude. Une voisine, qui calculait que, pour prix de ses attentions, la Clotte, en mourant, lui léguerait la petite maison ou le courtil, lui envoyait, chaque jour, sa fille, âgée de quatorze ans, pour la soigner. Elle ne hantait personne, et personne ne la hantait… excepté Jeanne, à qui elle avait toujours montré un bon visage, à cause de ce nom de Feuardent qui lui rappelait sa jeunesse. Jeanne, cette mésalliée qui gardait dans son âme la blessure immortelle de la fierté, trouvait une jouissance, vengeresse de tout ce que son mariage lui avait fait souffrir, dans ses rapports avec la Clotte, qui avait maudit autant qu’elle l’inexorable nécessité de ce mariage, et aux yeux de qui elle n’était jamais que la fille de Loup de Feuardent. Après cela, qui ne comprendrait la force du lien qui existait entre ces deux femmes ?… Jeanne-Madelaine, obligée de vivre avec des hommes du niveau de son mari, attachée aux intérêts d’un ménage de cultivateur, n’ayant jamais connu les mœurs d’une société plus élevée qui, sans les évènements, aurait été la sienne, ignorante mais instinctive ne sentait vivement, ne vivait réellement qu’avec la Clotte. Son âme patricienne comprimée se dilatait avec cette vieille, qui lui parlait sans cesse des seigneurs qu’elle avait connus, et dont le langage, enflammé par la solitude, par l’orgueil, par le caractère, avait parfois une extraordinaire éloquence. Pour Jeanne, qui ne connaissait que son missel, la Clotte et ses récits étaient la poésie. Cette fille perdue, et qui ne s’était pas repentie, cette vieille endurcie dans son péché, à qui personne ne tendait la main, parlait à l’imagination de maîtresse Le Hardouey comme elle consolait son orgueil. Comment ne l’eût-elle pas souvent visitée ?… Les gens du bourg s’en étonnaient.

« Que diable – disaient-ils – cette sorcière de la Clotte a-t-elle fait à maîtresse Le Hardouey pour qu’elle aille si souvent la visiter dans son taudis, et pourquoi ne laisse-t-elle pas se débattre avec le démon, sur son grabat, ce reste d’impudicité qui a fait honte à tout Blanchelande pendant dix ans ? »

Ce jour-là, Jeanne allait chez la Clotte, poussée par un ensemble de circonstances qui, depuis les vêpres de la veille, cernaient pour ainsi dire son âme et lui donnaient sans qu’elle pût les comprendre les plus singulières agitations. Il était trois heures de relevée quand elle arriva chez la Clotte. La porte de la chaumière était grande ouverte, comme c’est la coutume dans les campagnes de Normandie quand le temps est doux. Selon son éternel usage, la Clotte se tenait assise sur une espèce de fauteuil grossier contre l’unique croisée qui éclairait du côté du courtil l’intérieur enfumé et brun de son misérable logis. Les vitres de cette croisée, en forme de losanges, étaient bordées de petit plomb et tellement jaunies par la fumée que le soleil le plus puissant des beaux jours de l’année, qui se couchait en face, – car la chaumière de la Clotte était sise au couchant, – n’aurait pas pu les traverser.

Or, comme ce jour-là, qui était un jour d’hiver, il n’y avait pas de soleil, à peine si quelques gouttes de lumière passaient à travers ce verre jauni, qui semblait avoir l’opacité de la corne, pour tomber sur le front soucieux de Clotilde Mauduit. Elle était seule, comme presque toujours lorsque la petite de la mère Ingou se trouvait à l’école ou en commission à Blanchelande. Son rouet, qui d’ordinaire faisait entendre ce bruit monotone et sereinement rêveur qui passe le seuil dans la campagne silencieuse et avertit le voyageur au bord de la route que le travail et l’activité habitent au fond de ces masures que l’on dirait abandonnées, son rouet était muet et immobile devant elle. Elle l’avait un peu repoussé dans l’embrasure de la croisée, et elle tricotait des bas de laine bleue, d’un bleu foncé, presque noir, comme j’en ai vu porter à toutes les paysannes dans ma jeunesse. Quoique l’âge et les passions eussent étendu sur elle leurs mains ravageuses, on voyait bien qu’elle avait été une femme « dont la beauté – me dit Tainnebouy quand il m’en parla – avait brillé comme un feu de joie dans le pays ». Elle était grande et droite, d’un buste puissant comme toute sa personne, dont les larges lignes s’attestaient encore, mais dont les formes avaient disparu. Sa coiffe plate aux papillons tuyautés, qui tombaient presque sur ses épaules, laissait échapper autour de ses tempes deux fortes mèches de cheveux gris qui semblaient être la couronne de fer de sa fière et sombre vieillesse. Son visage, sillonné de rides, creusé comme un bronze florentin qu’aurait fouillé Michel-Ange, avait cette expression que les âmes fortes donnent à leur visage quand elles résistent pendant des années au mépris. Sans les propos de la contrée, on n’aurait jamais reconnu sous ce visage de médaille antique, aux yeux de vert-de-gris, la splendide maîtresse de Remy de Sang-d’Aiglon, une créature sculptée dans la chair purpurine des filles normandes. Les lèvres de cette femme avaient-elles été dévorées par les vampires du château de Haut-Mesnil ? On ne les voyait plus. La bouche n’était qu’une ligne recourbée, orgueilleuse. La Clotte portait un corset couleur de rouille en droguet, un cotillon plissé à larges bandes noires sur un fond gris, et un devantey bleu en siamoise. À côté de son fauteuil, on voyait son bâton d’épine durcie au four sur lequel elle appuyait ses deux mains, quand, avec des mouvements de serpent à moitié coupé qui tire son tronçon en saignant, elle se traînait jusqu’au feu de tourbe de sa cheminée afin d’y surveiller soit le pot qui chauffait dans l’âtre, soit quelques pommes de reinette ou quelques châtaignes qui cuisaient pour la petite Ingou.

« Je vous ai reconnue au pas, mademoiselle de Feuardent, – dit-elle quand Jeanne parut au seuil garni de paille de sa demeure, – j’ai reconnu le bruit de vos sabots. »

Jamais, depuis son mariage, la Clotte n’avait appelé Jeanne Le Hardouey du nom de son mari. Pour elle, Jeanne-Madelaine était toujours Mlle de Feuardent, malgré la loi et, disait cet esprit fort de village, malgré les simagrées des hommes. Quand elle n’était pas en train de maudire ce mariage, elle l’oubliait.

Jeanne souhaita le bonsoir à la Clotte et vint s’asseoir sur un escabeau à côté de la paralytique.

« Ah ! – dit-elle, – je suis fatiguée ; – et elle fit un mouvement d’épaules, comme si sa pelisse avait été de plomb. – Je suis venue trop vite, – ajouta-t-elle pour répondre au regard de la Clotte, qui avait laissé tomber son tricot sur ses genoux et planté une de ses aiguilles dans les cheveux de ses tempes en la regardant.

— Vère ! – fit la Clotte, – vous serez venue trop vite. Les sabots pèsent la mort par la boue qu’il fait, et le chemin doit être bien mauvais au Carrefour des Raines. Vous, qui n’êtes pas rouge d’ordinaire, vous avez les joues comme du feu.

— J’ai presque couru, – reprit Jeanne. – On va si vite quand on a l’ennui derrière soi ! Il est des jours, ma pauvre Clotte, où les ouvrages, les marchés, la maison, toute cette vie d’occupations que je me suis faite, n’empêchent pas d’avoir le cœur, on ne sait pourquoi, entre deux pierres, et vous savez bien que c’est toujours dans ces moments-là que je viens vous voir.

— Je le sais, – dit gravement la Clotte, – et je voyais bien qu’il n’y avait pas que la fatigue de la marche dans l’éclat de vos couleurs, ma fille. C’est donc aujourd’hui – reprit-elle après un silence, comme une femme qui parle une langue déjà bien parlée entre elles deux – un de nos mauvais jours ? »

Jeanne fit le geste d’un aveu silencieux. Elle courba la tête.

« Ah ! – dit la Clotte déjà exaltée, – ils ne sont pas finis, ces jours-là, mon enfant. Vous êtes si jeune et si forte ! Le sang des Feuardent, qui vous brûle les joues, se révoltera encore longtemps avant de se calmer tout à fait.

« Peut-être – ajouta-t-elle en fronçant les rides de son front – que des enfants, si vous en aviez, vous feraient plus de bien que tout le reste ; mais des enfants qui ne seraient pas des Feuardent !… »

Et elle s’arrêta, comme si elle se fût repentie d’en avoir trop dit.

« Tenez, la Clotte, – dit Jeanne-Madelaine en mettant sa main sur une des mains desséchées de la vieille femme, – je crois que j’ai la fièvre depuis hier au soir. »

Et alors elle raconta sa rencontre avec le berger sous le porche du Vieux Presbytère, et la menace qu’il lui avait jetée et qu’elle n’avait pu oublier.

La Clotte l’écouta en jetant sur elle un regard profond.

« Il y a d’autres anguilles sous roche, – dit-elle en hochant la tête. – La fille de Louisine-à-la-hache n’a pas peur des sornettes que débitent les bergers pour effrayer les fileuses. Je ne dis pas qu’ils n’aient pas de méchants secrets pour faire mourir les bêtes et se venger des maîtres qui les ont chassés ; mais qu’est-ce qu’un de ces misérables pourrait faire contre Mademoiselle de Feuardent ? Vous avez autre chose que ça sur l’esprit, mon enfant… »

Mais Jeanne Le Hardouey resta muette, et la Clotte, qui semblait chercher la pensée de Jeanne dans sa vieille tête, à elle, fouillait les cheveux gris de sa tempe creusée, avec le bout de son aiguille à bas, comme on cherche une chose perdue dans les cendres d’un foyer éteint, et continuait à la dévisager de ses redoutables yeux pers.

« Vous qui avez connu tant de monde, la Clotte, – dit, après quelques minutes de silence, Jeanne Le Hardouey, qui succombait enfin à sa pensée secrète, – avez-vous connu, dans le temps, un abbé de La Croix-Jugan ?

— L’abbé de La Croix-Jugan ! Jéhoël de La Croix-Jugan ! qu’on appelait le frère Ranulphe de Blanchelande ! – s’écria tout à coup la Clotte, redevenue Clotilde Mauduit, avec le frémissement d’un souvenir qui galvanisait sa vieillesse, – si je l’ai connu ! Oui, ma fille. Mais pourquoi me demander cela ? Qui vous a parlé de l’abbé de La Croix-Jugan ? Je ne l’ai que trop connu, ce Jéhoël. C’était avant la Révolution. Il était moine à l’abbaye. Sa famille l’y avait mis presque au sortir de son enfance ; et ma jeunesse, à moi, quand je l’ai connu, commençait déjà à se passer. On disait que, comme tant d’autres prêtres de grande famille, il n’avait pas de vocation, mais que, toujours, chez les La Croix-Jugan, le dernier des enfants était moine depuis des siècles. Si je l’ai connu ! oh ! ma fille, comme je vous connais ! Il sortait bien sou vent de son monastère, et il s’en venait chez le seigneur de Haut-Mesnil les jours qu’ils appelaient leur jour de sabbat, et il voyait là de terribles spectacles pour un homme qui devait un jour porter la mitre et la croix d’abbé. Jéhoël de La Croix-Jugan ! comme l’appelaient Rémy de Sang-d’Aiglon de Haut-Mesnil et ses anis, car ils ne lui donnaient jamais son nom religieux de frère Ranulphe, alors qu’il était avec eux, quoiqu’il portât la soutane blanche et son manteau de chanoine de Saint-Norbert par-dessus, quand il venait au château, entre l’office et matines. J’ai ouï dire qu’ils voulaient, en lui donnant son nom de gentilhomme, lui enfoncer dans le cœur un dégoût encore plus profond que celui qu’il avait pour son état de prêtre, et je n’ai pas de peine à croire que cela ait été l’idée de pareils réprouvés, mon enfant !

— Comment était-il quand vous l’avez connu ? – fit avidement Jeanne-Madelaine.

— Je vous l’ai dit, ma fille, il était bien jeune alors, – dit la Clotte, – oui, jeune d’âge ; rais qui le voyait ou l’entendait ne l’aurait pas dit, car il était sombre comme un vieux. Jamais son visage ne s’éclaircissait. On disait qu’il n’était pas heureux d’être moine, mais ce n’était pas, malgré sa grande jeunesse, un homme à se plaindre et à porter la tonsure qui lui brûlait le crâne moins fièrement qu’il n’eût fait un casque d’acier. Il était haut comme le ciel, et je crois que l’orgueil était son plus grand vice. Car, je vous l’ai déjà dit, mon enfant, nous étions là, au château de Haut-Mesnil, une troupe d’affolées, et jamais, au grand jamais, je n’ai entendu dire que l’abbé de La Croix-Jugan ait oublié sa robe de prêtre avec aucune de nous.

— Pourquoi donc, s’il était ce que vous dites, – repartit Jeanne, – allait-il au château de Haut-Mesnil ?

— Pourquoi ? Qui sait pourquoi, ma fille ? – dit la Clotte. – Il trouvait là des seigneurs comme lui, des gens de sa sorte, et des occupations qui lui plaisaient plus que les offices de son abbaye. Il n’était pas né pour faire ce qu’il faisait… Il chassait souvent, tout moine qu’il fût, avec les seigneurs de Haut-Mesnil, de la Haye et de Varanguebec, et c’était toujours lui qui tuait le plus de loups ou de sangliers. Que de fois je l’ai vu, à la soupée, couper la hure saignante et les pattes boueuses de la bête tuée le matin et les plonger dans le baquet d’eau-de-vie à laquelle on mettait le feu et dont on nous barbouillait les lèvres. Oh ! ma fille, je ne vous dirai pas les blasphèmes et les abominations qu’il entendait alors. « Tiens ! – lui disait Richard de Varanguebec en lui versant cette eau-de-vie à feu, leur régal de démons, – tu aimes mieux ça que le sang du Christ, buveur de calice ! » Mais il continuait de boire en silence, sombre comme le bois de Limore et froid comme un rocher de la mer devant les excès dont il était témoin. Non, ce n’était pas un homme comme un autre que Jéhoël de La Croix-Jugan ! Quand la Révolution est venue, il a été un des premiers qui aient disparu de son cloître. On raconte qu’il a passé dans le Bocage et qu’il a tué autant de Bleus qu’il avait jadis tué de loups… Mais pourquoi ne parlez-vous de l’abbé de La Croix-Jugan, ma fille ? – interrompit la Clotte en laissant là ses souvenirs, vers lesquels elle s’était précipitée, pour revenir à la question de Jeanne Le Hardouey.

— C’est qu’il est revenu à Blanchelande et qu’hier il était aux vêpres, mère Clotte, – répondit Jeanne-Madelaine.

— Il est revenu ! – fit avec éclat la vieille femme.

— Vous êtes sûre qu’il est revenu, Jeanne de Feuardent ? Ah ! si vous ne vous trompez pas, je me traînerai sur mon bâton jusqu’à l’église pour le revoir. Il a été mêlé à une mauvaise et coupable jeunesse, mais dont le souvenir me poursuit toujours. Quelquefois je crois, – reprit-elle en fermant ses yeux ardents et rigides comme si elle regardait en elle-même, – oui, je crois que les vices qu’on a eus vous ensorcellent, car pourquoi, moi que voilà sur le bord de ma fosse, désiré-je revoir ce Jéhoël de La Croix-Jugan ?

— D’autant que vous ne le reconnaîtriez pas, mère Clotte ! – dit Jeanne. – Quand vous le reverrez, on peut vous défier de dire que c’est lui. On raconte que, dans un moment de désespoir, quand il a vu les Chouans perdus, il s’est tiré d’une arme à feu dans le visage. Dieu n’a pas permis qu’il en soit mort, mais il lui a laissé sur la face l’empreinte de son crime inaccompli, pour en épouvanter les autres et peut-être pour lui en faire horreur à lui-même. Nous en avons tous tremblé hier, à l’église de Blanchelande, quand il y a paru.

— Quoi ! – reprit la Clotte avec un sentiment d’étonnement, – Jéhoël de La Croix-Jugan n’a plus son beau visage de saint Michel qui tue le dragon ! Il l’a perdu sous le fer du suicide, comme nous, qui l’avons trouvé si beau, nous, les mauvaises filles de Haut-Mesnil, nous avons perdu notre beauté aussi sous les chagrins, l’abandon, les malheurs du temps, la vieillesse ! Il est jeune encore, lui, mais un coup de feu et de désespoir l’a mis d’égal à égal avec nous ! Ah ! Jéhoël, Jéhoël ! – ajouta-t-elle avec cette abstraction des vieillards qui les fait parler, quand ils sont seuls, aux spectres invisibles de leur jeunesse, – tu as donc porté les mains sur toi et détruit cette beauté sinistre et funeste qui promettait ce que tu as tenu ! Que dirait Dlaïde Malgy, si elle vivait et qu’elle te revît ?

— Qu’était-ce que Dlaïde Malgy, mère Clotte ? – dit Jeanne Le Hardouey toute troublée, et dont l’intérêt s’accroissait à mesure que parlait la vieille femme.

— C’était une de nous, et la meilleure peut-être, – fit la Mauduit ; – c’était l’amie de votre mère, Jeanne de Feuardent. Mais, hélas ! Louisine, qui était sage, ne put sauver Dlaïde Malgy par ses conseils. La pauvre enfant se perdit, comme toutes les hanteuses du château de Haut-Mesnil, comme Marie Otto, Julie Travers, Odette Franchomme, et Clotilde Mauduit avec elles, toutes filles orgueilleuses, qui aimèrent mieux être des maîtresses de seigneurs que d’épouser des paysans, comme leurs mères. Vous ne savez pas, Jeanne de Feuardent, vous ne saurez jamais, vous qui avez été forcée d’épouser un vassal de votre père, ce que c’est que l’amour de ces hommes qui, autrefois, étaient les maîtres des autres, et qui se vantaient que la couleur du sang de leurs veines n’était pas la même que celle de notre sang. Allez ! il était impossible d’y résister. Dlaïde Malgy l’apprit par sa propre expérience. Elle fut une des plus folles de ces folles qui livrèrent leur vertu à Sang-d’Aiglon de Haut-Mesnil et à ses abominables compagnons. Mais aussi qu’elle en fut punie ! Ah ! nous avons toutes été châtiées ! Mais elle fut la première qui sentit la main de Dieu s’étendre comme un feu sur elle. Au sein de toutes ces perditions dans lesquelles se consumaient nos jeunesses, elle aima Jéhoël de La Croix-Jugan, le beau et blanc moine de Blanchelande, comme elle n’avait aimé personne, comme elle ne croyait pas, elle qui avait été si rieuse et si légère de cœur, qu’on pût aimer un homme, un être fait avec de la terre et qui doit mourir ! Elle ne s’en cacha point. Belle, amoureuse, devenue effrontée, elle croyait facile de se faire aimer… Mais elle s’abusa. Elle fut méprisée pour sa peine. Nous n’étions pas dans les passions de ce Jéhoël, s’il en avait. Roger de la Haye, Richard de Varanguebec, Jacques de Néhou, Lucas de Lablaierie, Guillaume de Hautemer se moquèrent de l’amour méprisé de Dlaïde. « Fais ta belle et ta fière, maintenant ! – disaient-ils. – Tu n’as pas même su mettre le feu à la robe d’amadou d’un moine. Tu as trouvé ton maître, ton maître qui ne veut pas de toi. » Elle, exaspérée par leurs railleries, jura qu’il l’aimerait. Mais ce serment fut un parjure… Jéhoël avait des pensées qu’on ne savait pas. L’acier de son fusil de chasse était moins dur que son cœur orgueilleux, et le sang des bêtes massacrées qu’il rapportait sur ses mains du fond des forêts, il ne l’essuya jamais à nos tabliers ! Nous ne lui étions rien ! Un soir, Dlaïde, devant nous toutes, dans un de ces repas qui duraient des nuits, lui avoua son amour insensé. Mais, au lieu de l’écouter, il prit au mur un cor de cuivre, et, y collant ses lèvres pâles, il couvrit la voix de la malheureuse des sons impitoyables du cor, et lui sonna longtemps un air outrageant et terrible comme s’il eût été un des Archanges qui sonneront un jour le Dernier Jugement ! Je vivrais cent ans, Jeanne-Madelaine, que je n’oublierais pas ce mouvement formidable, et l’action cruelle de ce prêtre, et l’air qu’il avait en l’accomplissant ! Pour Dlaïde, elle en tomba folle tout à fait. La pauvre tête perdue s’abandonna aux faiseuses de breuvages, qui lui donnèrent des poudres pour se faire aimer. Elle les jetait subtilement, par derrière, dans le verre du moine, à la soupée ; mais les poudres étaient des menteries. Rien ne pouvait empoisonner l’âme de Jéhoël. Tout indigne qu’il fût, Dieu gardait-il son prêtre ? ou l’Esprit des ténèbres se servait-il de l’oint du Seigneur pour mieux maîtriser le cœur de Dlaïde ?… Exemple effroyable pour nous toutes, mais qui ne nous profita pas ! Dlaïde Malgy passa bientôt pour une possédée et une coureuse de guilledou, dans tout le pays. Les femmes se signaient quand elles la rencontraient le long des chemins, ou assise contre les haies, presque à l’état d’idiote, tant elle avait le cœur navré ! D’aucuns disaient qu’elle n’était pas toujours si tranquille… et que, la nuit, on l’avait vue souvent se rouler, avec des cris, sur les têtes de chat de la chaussée de Broquebœuf, hurlant de douleur, au clair de lune, comme une louve qui a faim. C’était peut-être une invention que cette dirie de la chaussée de Broquebœuf… mais ce qui est certain, c’est que, dans le temps, quand nous allions nous baigner dans la rivière, je comptai bien des meurtrissures, bien des places bleues sur son pauvre corps, et quand je lui demandais : « Qu’est-ce donc que ça ? où t’es-tu mise ?… » elle me disait, dans son égarement : « C’est une gangrène qui me vient du cœur et qui me doit manger partout. » Ah ! sa beauté et sa santé furent bientôt mangées. La toux la prit. C’était la plus faible d’entre nous. Mais la maladie et son corps, qui se fondait comme un suif au feu, ne l’empêchèrent point de mener la vie que nous menions à Haut-Mesnil. Ce n’étaient pas des délicats que les débauchés qui y vivaient ! L’amour de la Malgy pour Jéhoël, sa maladie, sa maigreur, sa langueur, quelle enflammait en buvant du genièvre comme on boit de l’eau quand on a soif, ce qui lui fit bientôt trembler les mains, bleuir les lèvres, perdre la voix, rien n’arrêta les forcenés dont elle était entourée. Ils aimaient, disaient-ils, à monter dans le clocher quand il brûle ! et ils se passaient de main en main cette mourante, dont chacun prenait sa bouchée, cette fille consumée, qui flambait encore par dedans, mais pas pour eux ! Ils l’ont tuée ainsi, l’infortunée ! Ça ne fut pas long… Mais pourquoi pâlissez-vous, Jeanne de Feuardent ? – s’écria, en s’interrompant, Clotilde Mauduit, épouvantée du visage de Jeanne. – Ah ! ma fille, Jéhoël a-t-il encore le don d’émouvoir les femmes, maintenant qu’il n’est plus le beau Jéhoël d’autrefois ? A-t-il encore cette puissance diabolique qu’on crut longtemps accordée par l’enfer à ce prêtre glacé, puisque, malgré le changement de son visage, vous pâlissez, ma fille, rien qu’à m’en entendre parler ?… »

La femme des passions avait vu l’éclair souterrain qu’elles jettent parfois du fond d’une âme.

« Ai-je donc pâli ? – fit Jeanne effrayée à son tour.

— Oui, ma fille, – dit la Clotte, pensive devant cette pâleur, comme le médecin pénétrant devant le premier symptôme du mal caché, – et, Dieu me punisse, je crois même que vous pâlissez encore ! »

Jeanne-Madelaine baissa les yeux et ne répondit pas, car elle sentait que la Clotte disait vrai et que quelque chose de terrifiant et d’indicible lui étreignait le cœur et le lui tordait encore plus fort que la veille aux vêpres, à la même heure. Clouée sur l’escabeau où elle s’était assise, elle ne put pas même, elle, Jeanne la forte, relever ses paupières, lourdes comme d’un plomb mortel, vers la Clotte, qui ne parlait plus.

Maître Louis Tainnebouy, qui n’était pas un moraliste et qui regardait plus au poil de ses bœufs qu’à l’âme humaine, m’avait peint d’un mot rude et terrible, dans son patois de mots et d’idées, ce que je cherche à exprimer avec des nuances.

« Les femmes se perdent avec des histoires ! – me dit-il. – La vieille sorcière de la Clotte avait écopi sur maîtresse Le Hardouey le venin de ses radoteries. À dater de ce moment, elle s’hébéta comme la Malgy, – ajouta-t-il ; – elle avait le sang tourné. »