L’Envers de l’histoire contemporaine/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes de H. de BalzacA. Houssiaux18 (p. 131-218).




L’ENVERS

DE

L’HISTOIRE CONTEMPORAINE




DEUXIÈME ÉPISODE

L’INITIÉ.


De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille et silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l’harmonie des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid, qui n’entendit pas un éclat de voix, ni une discussion, finit par s’avouer à lui-même que, depuis l’âge de raison, il ne se souvenait point d’avoir été si complètement non pas heureux, mais tranquille. Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir qu’il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces mystérieux personnages devint une passion ; et, sans être un grand philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions dans la solitude.

Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l’esprit, après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid monta chez le bon vieil Alain, celui que madame de La Chanterie nommait son agneau, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait le moins imposant, le plus abordable, dans l’intention d’obtenir du bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris. Les allusions déjà faites à un temps d’épreuves lui pronostiquaient une initiation à laquelle il s’attendait. Sa curiosité n’avait pas été contentée par ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son agrégation à l’œuvre de madame de La Chanterie ; il voulait en savoir davantage.

Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain, à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire sa lecture de l’Imitation. Cette fois, le doux initiateur ne put retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit, sans le laisser parler :

— Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon, au lieu de vous adresser à Madame ? Je suis le plus ignorant, le moins spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici trois jours que Madame et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d’un petit air fin.

— Et qu’ont-ils vu ?… demanda Godefroid.

— Ah ! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous une envie assez naïve d’appartenir à notre petit troupeau. Mais ce sentiment n’est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui, reprit-il vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas tellement détaché de vos anciennes idées, que vous n’ayez entrevu je ne sais quoi d’aventureux, de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie…

Godefroid ne put s’empêcher de rougir.

— Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des califes des Mille et une Nuits, et vous éprouvez par avance une sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les romans de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer !… Allons, mon fils, votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés. Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les ruses de la pauvreté, les calculs de l’indigence, et qui sont des espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute souffrance dont l’unique remède est l’argent sagement employé. Mais, voyez-vous, mon enfant, nous ne querellons pas les motifs qui nous amènent un néophyte, pourvu qu’il nous reste et qu’il devienne un frère de notre Ordre. Nous vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités, celle du bien et celle du mal ; vous avez en ce moment la bonne. Si vous devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera la soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons que de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez acquérir une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu ! la vie parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police et de ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration permanente du mal ? à la saisir dans ses formes si changeantes qu’on les croirait infinies ? La Charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice, de même que l’agent de police doit être aussi rusé que le voleur. Chacun de nous doit être candide et défiant ; avoir le jugement sûr et rapide autant que le coup d’œil. Aussi, mon enfant, sommes-nous tous vieux et vieillis ; mais nous sommes si contents des résultats que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser de successeurs ; et vous nous êtes d’autant plus cher à tous, que vous serez, si vous persistez, notre premier élève. Il n’y a pas de hasard pour nous, nous vous devons à Dieu ! Vous êtes une bonne nature aigrie ; et depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis. La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu conseil ; et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé de me donner à vous comme tuteur et instituteur… Êtes-vous content ?

— Ah ! mon bon monsieur Alain ! vous avez éveillé par votre éloquence une…

— Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses qui sont éloquentes… On est toujours sûr d’être grandiose en obéissant à Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés par la foi…

— Eh bien ! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur ! s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire…

— C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. Avez-vous étudié cette devise : Transire benefaciendo ? Transire veut dire aller au-delà de ce monde, en y laissant une longue traînée de bienfaits.

— J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de l’Ordre devant mon lit.

— C’est bien ! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup à mes yeux ! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire, votre premier duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l’étrier… Nous allons nous quitter… Oui, moi-même je suis détaché du couvent pour prendre place au cœur d’un volcan. Je vais devenir contre-maître dans une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines communistes, et qui rêvent une destruction sociale, l’égorgement des maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l’industrie, du commerce, des fabriques…Je resterai là, qui sait ? peut-être un an, à tenir la caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de pauvres gens égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et les jours de fête. Comme nous habiterons le même quartier, je vous indique l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas comme lieu de rendez-vous ; j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie du matin. Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à moins que vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets, un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et surabondamment démontrée.

Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit et reprit aussitôt la parole.

— Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance, ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant de commerces ; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie notre grand et sublime saint Paul ; car, mon enfant, nous pensons que la Charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal de quelque cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit surtout sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un malheureux ; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et par la douceur qu’autrement ; car nous croyons que Dieu nous aide en ceci. Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les misères parisiennes, les plus difficiles à découvrir, et les plus âpres, sont celles des gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie dont les familles viennent à tomber dans l’indigence, car elles mettent leur honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon cher Godefroid, sont l’objet d’une sollicitude particulière. En effet, les personnes secourues ont de l’intelligence et du cœur, elles nous rendent avec usure les sommes que nous leur avons prêtées ; et, dans un temps donné, ces restitutions couvrent les pertes que nous faisons avec les infirmes, les fripons, ou ceux que le malheur a rendus stupides. Nous obtenons bien quelquefois des renseignements par nos propres obligés ; mais notre œuvre est devenue si vaste, les détails en sont si multipliés que nous n’y suffisions plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous un médecin à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin une indemnité de trois mille francs par an pour s’occuper de nos pauvres. Il nous doit son temps et ses soins préférablement à tout ; mais nous ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades. Savez-vous que nous n’avons pas pu trouver douze hommes si précieux, douze braves gens, en huit mois, malgré les ressources que nous offraient nos amis et nos propres connaissances ? Ne nous fallait-il pas des personnes d’une discrétion absolue, de mœurs pures, de science éprouvée, actives, aimant à faire le bien ? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille individus plus ou moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se rencontrent pas en un an.

— Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres, et encore, s’y était-il fourré un traître et un incrédule ! dit Godefroid.

— Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous pourvus d’un Visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est le nom que nous donnons à nos médecins ; aussi, depuis une quinzaine, avons-nous un surcroît de besogne ; mais nous redoublons d’activité. — Si je vous confie ce secret de notre Ordre naissant, c’est que vous devez connaître le médecin de l’arrondissement où vous allez, d’autant plus que les renseignements viennent de lui. Ce visiteur se nomme Berton, le docteur Berton, il demeure rue d’Enfer. Et maintenant, voici le fait. Le docteur Berton soigne une dame dont la maladie défie en quelque sorte la science. Ceci ne nous regarde pas, mais bien la Faculté ; notre affaire à nous est de découvrir la misère de la famille de cette malade, que le docteur soupçonne être effroyable, et surtout cachée avec une énergie, avec une fierté qui veulent tous nos soins. Autrefois, j’aurais suffi, mon enfant, à cette tâche ; aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me dévoue, exige un aide pour mes quatre arrondissements, et vous serez cet aide. Notre famille demeure rue Notre-Dame-des-Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard du Montparnasse. Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous tâcherez de savoir la vérité, pendant le temps que vous habiterez ce logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous ; mais, quant à l’argent à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les sommes que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances, entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. Le cœur, la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques ! Avares pour nous, généreux avec les souffrants, nous devons être prudents et même calculateurs, car nous puisons dans le trésor des pauvres. Ainsi, demain matin, partez et songez à toute la puissance dont vous disposez. Les Frères sont avec vous !…

— Ah ! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de bien faire et d’être digne de vous appartenir un jour que, vraiment, je n’en dormirai pas…

— Ah ! mon enfant ! une dernière recommandation ! La défense de me reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs, Madame, et même les gens de la maison. C’est une nécessité de l’incognito absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes si souvent obligés de le garder, que nous en avons fait une loi. D’ailleurs, nous devons rester ignorés, perdus dans Paris… Songez aussi, cher Godefroid, à l’esprit de notre Ordre, qui consiste à ne jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui d’intermédiaires. Nous nous présentons toujours comme les agents d’une personne pieuse, sainte (ne travaillons-nous pas pour Dieu ?), afin qu’on ne se croie pas obligé à de la reconnaissance envers nous ou qu’on ne nous prenne point pour des personnages riches. L’humilité vraie, sincère, et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour être mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées… Vous pouvez être content d’avoir réussi ; mais tant que vous sentirez en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez pas digne d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes parfaits, l’un qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot ; quant à l’autre, qui s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin de campagne qui a laissé son nom écrit dans un canton. Celui-ci, mon cher Godefroid, est un des plus grands hommes de notre temps ; il a fait passer toute une contrée de l’état sauvage à l’état prospère, de l’état irréligieux à l’état catholique, de la barbarie à la civilisation. Le nom de ces deux hommes sont gravés dans nos cœurs, et nous nous les proposons comme modèles. Nous serions bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris l’influence que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici, la plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques aides comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution qui fera bénir sa sainte religion. Allons, adieu… Votre initiation commence… Ah ! je suis bavard comme un professeur, et j’oublie l’essentiel. Tenez, voici l’adresse de cette famille, dit-il en remettant à Godefroid un carré de papier ; j’y ai ajouté le numéro de la maison où demeure monsieur Berton, rue d’Enfer… Maintenant, allez prier Dieu qu’il vous vienne en aide.

Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement, en lui souhaitant le bonsoir, et lui protestant de ne manquer à aucune de ses recommandations.

— Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma mémoire pour toute ma vie…

Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour aller s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa chambre, joyeux de participer enfin aux mystères de cette maison, et d’avoir une occupation qui, dans la disposition d’âme où il se trouvait, devenait un plaisir.

Le lendemain matin, au déjeuner, le bonhomme Alain manquait, mais Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence ; il ne fut pas questionné non plus sur la mission que le vieillard lui avait confiée, il reçut ainsi sa première leçon de discrétion. Néanmoins, après le déjeuner, il prit à part madame de La Chanterie, et lui dit qu’il allait être absent pour quelques jours.

— Bien, mon enfant ! lui répondit madame de La Chanterie, tâchez de faire honneur à votre parrain, car monsieur Alain a répondu de vous à ses frères.

Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un salut affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans cette pénible carrière.

L’association, une des plus grandes forces sociales et qui a fait l’Europe du Moyen-Âge, repose sur des sentiments qui, depuis 1792, n’existent plus en France, où l’individu a triomphé de l’État. L’association exige d’abord une nature de dévouement qui n’y est pas comprise, puis une foi candide contraire à l’esprit de la nation, enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la Religion catholique peut seule obtenir. Dès qu’une association se forme dans notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d’une assemblée où les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière de ce dévouement collectif, de cette réunion de forces, et il s’ingénie à traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant suffire à tant d’adresse individuelle, meurt étique.

On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris, combien de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été brisés, perdus pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie française, par les souscriptions patriotiques du Champ-d’Asile, et autres tromperies politiques qui devaient être de grands, de nobles drames, et qui ne furent que des vaudevilles de police correctionnelle. Il en fut des associations industrielles, comme des associations politiques. L’amour de soi s’est substitué à l’amour du Corps collectif. Les corporations et les Hanses du Moyen-Âge, auxquelles on reviendra, sont impossibles encore ; aussi les seules SOCIÉTÉS qui subsistent sont-elles des institutions religieuses auxquelles on fait la plus rude guerre en ce moment, car la tendance naturelle des malades est de s’attaquer aux remèdes et souvent aux médecins. La France ignore l’abnégation. Aussi, toute association ne peut-elle vivre que par le sentiment religieux, le seul qui dompte les rébellions de l’esprit, les calculs de l’ambition et les avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que l’association a des mondes à donner.

En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre homme. Qui l’eût pu pénétrer, aurait admiré le phénomène curieux de la communication du pouvoir collectif. Ce n’était plus un homme, mais bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient avec lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait une plénitude de vie, une puissance noble qui l’exaltait. Ce fut, comme il le dit plus tard, l’un des plus beaux moments de son existence ; car il jouissait d’un sens nouveau, celui d’une omnipotence plus certaine que celle des despotes. Le pouvoir moral est comme la pensée, sans limites.

— Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul homme, et agir à soi seul comme tous ensemble ! avoir pour chef la Charité, la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous avons faite des vertus catholiques, voilà vivre ! Allons, réprimons cette joie puérile, et dont rirait le père Alain. N’est-ce pas singulier, cependant, se dit-il, que ce soit en voulant m’annuler, que j’aie trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps ? Le monde des malheureux va m’appartenir !

Il fit le trajet du cloître Notre-Dame à l’avenue de l’Observatoire dans une telle exaltation, qu’il ne s’aperçut point de la longueur du chemin.

Arrivé rue Notre-Dame-des-Champs, dans la partie aboutissant à la rue de l’Ouest, qui, ni l’une ni l’autre, n’étaient encore pavées à cette époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un endroit si magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes en planches qui bordaient des jardins marécageux, ou le long des maisons, par d’étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux stagnantes, qui les convertissaient en ruisseaux.

À force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et il y arriva non sans peine. C’était évidemment une ancienne fabrique abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme une longue muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement ; mais ces ouvertures carrées n’existaient pas au rez-de-chaussée, où l’on ne voyait qu’une misérable porte bâtarde.

Godefroid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements dans ce local, pour en tirer parti ; car il y avait au-dessus de la porte une affiche faite à la main, et ainsi conçue : Plusieurs chambres à louer. Godefroid sonna, mais personne ne vint ; et comme il attendait, une personne qui passait lui fit observer que la maison avait une autre entrée sur le boulevard où il trouverait à qui parler.

Godefroid suivit ce conseil, et vit au fond d’un jardinet qui longeait le boulevard la façade de cette construction, quoique cachée par les arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente, car il existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame-des-Champs une assez forte différence de hauteur qui faisait de ce petit jardin une espèce de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au bout de laquelle il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés étaient en parfaite harmonie avec la maison.

— N’est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame ? demanda-t-elle.

— Oui, madame… Êtes-vous chargée de faire voir les logements ?

Sur la réponse de cette portière d’un âge douteux, Godefroid s’enquit si la maison était habitée par des gens tranquilles ; il se livrait à des occupations qui exigeaient le silence et le repos ; il était garçon, et voulait s’arranger avec la concierge pour qu’elle fît son ménage.

À cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit :

— Monsieur est bien tombé en venant ici ; car, excepté les jours de Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins…

— Vous connaissez les marais Pontins ? dit Godefroid.

— Non, monsieur ; mais j’ai là-haut un vieux monsieur dont la fille a pour état d’être à l’agonie, et qui dit cela, je le répète. Ce pauvre vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et veuille du repos ; car un locataire qui serait un général Tempête lui avancerait sa fille… Nous avons, au second, deux espèces d’écrivains ; mais ils rentrent, le jour, à minuit ; et la nuit, ils s’en vont à huit heures du matin. Ils se disent auteurs ; mais je ne sais pas où ni quand ils travaillent.

En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de ces affreux escaliers de briques et de bois, si mal mariés qu’on ne sait si c’est le bois qui veut quitter la brique ou les briques qui s’ennuient d’être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux se fortifient l’un contre l’autre par des provisions de poussière en été, de boue en hiver. Les murs en plâtre fendillé offraient aux regards plus d’inscriptions que l’Académie des Belles-Lettres n’en a inventé. La portière s’arrêta sur le premier palier.

— Voici, monsieur, deux chambres contiguës et très-propres qui donnent sur le carré de monsieur Bernard. C’est le vieux monsieur en question, un homme bien comme il faut. C’est un monsieur décoré, mais qui a eu des malheurs, à ce qu’il paraît, car il ne porte jamais son décor… Ils ont d’abord été servis par un domestique qui était de la province, et ils l’ont renvoyé il y a de ça trois ans… Le jeune fils de la dame suffit pour lors à tout : il fait le ménage…

Godefroid fit un geste.

— Oh ! s’écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront rien, ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution de juillet, il est venu en 1831… C’est des gens de province qui auront été ruinés par le changement de gouvernement ; ils sont fiers, ils sont taciturnes comme des poissons… Depuis quatre ans, monsieur, ils n’ont pas accepté de moi le plus petit service, de peur d’avoir à le payer… Cent sous au jour de l’an, voilà tout ce que je gagne avec eux… Parlez-moi des auteurs ? j’ai dix francs par mois rien que pour dire qu’ils sont déménagés du dernier terme à tous ceux qui viennent les demander.

Ce bavardage fit espérer à Godefroid un allié dans cette portière, qui lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et des deux cabinets, qu’elle n’était pas portière, mais bien la femme de confiance du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte la maison.

— On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez ! car madame Vauthier aimerait mieux ne rien avoir que d’avoir un sou à autrui !

Madame Vauthier fut bientôt d’accord avec Godefroid, qui ne voulut louer ce logement qu’au mois et meublé. Ces misérables chambres d’étudiants ou d’auteurs malheureux se louaient meublées ou non meublées. Les vastes greniers qui s’étendaient sur tout le bâtiment contenaient les meubles. Mais monsieur Bernard avait meublé lui-même le logement qu’il occupait.

En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son ambition était de tenir une pension bourgeoise ; mais, depuis cinq ans, elle n’avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commensal. Elle demeurait au rez-de-chaussée sur le boulevard, et gardait ainsi elle-même la maison, à l’aide d’un gros chien, d’une grosse servante et d’un petit domestique qui faisait les boites, les chambres et les commissions, deux pauvres gens comme elle, en harmonie avec la misère de la maison, avec celle des locataires, avec l’air sauvage et désolé du jardin qui précédait la maison.

Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et à qui la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages, et quelle nourriture ! Le garçon, que Godefroid entrevit, portait une blouse déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers, et dehors il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui sort de prendre un bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer du bois dans un des chantiers, du boulevard, après avoir fait le service du matin ; et, après sa journée qui, chez les marchands de bois est finie à quatre heures et demie, il reprenait ses occupations domestiques. Il allait chercher à la fontaine de l’Observatoire l’eau nécessaire à la maison, et que la veuve fournirait aux locataires, ainsi que de petites falourdes sciées et fabriquées par lui.

Népomucène, ainsi s’appelait cet esclave de la veuve Vauthier, apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les lundis, et les dimanches. La veuve l’habillait alors convenablement.

Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de la veuve Vauthier, qu’elle aidait dans son industrie le reste du temps, car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de lisière pour les vendeurs ambulants.

Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la veuve le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant la transformation. Jusqu’en 1828, une magnanerie avait été établie là, moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu’on nomme de la graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine Montrouge, et trois arpents rue de l’Ouest, convertis plus tard en maisons, avaient alimenté cette fabrique d’œufs de vers à soie. Au moment où la veuve expliquait à Godefroid que monsieur Barbet, qui prêtait de l’argent à un Italien nommé Fresconi, l’entrepreneur de cette fabrique, n’avait recouvré ses fonds hypothéqués sur les constructions et les terrains que par la vente de ces trois arpents, qu’elle lui montrait de l’autre côté de la rue Notre-Dame-des-Champs, un grand vieillard sec, dont les cheveux étaient entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue qui aboutit au carrefour de la rue de l’Ouest.

— Ah ! bien ! il arrive à propos ! s’écria la Vauthier ; tenez, voilà votre voisin, monsieur Bernard… — Monsieur Bernard, lui dit-elle dès que le vieillard fut à portée de l’entendre, vous ne serez plus seul, voici monsieur qui vient de louer le logement en face du vôtre…

Monsieur Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension qu’il était facile de pénétrer, il avait l’air de se dire :

— Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé…

— Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici ?

— Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n’est pas l’asile des gens qui font partie des heureux du monde, et c’est ce que j’ai trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier n’a pas la prétention de loger des millionnaires… Adieu, ma bonne madame Vauthier, disposez tout de manière à ce que je puisse m’installer ce soir à six heures, je reviendrai très-exactement à cette heure-là.

Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l’Ouest, en allant avec lenteur, car l’anxiété peinte sur la physionomie du grand vieillard sec lui fit croire qu’ils allaient avoir ensemble une explication. En effet, après quelque hésitation, monsieur Bernard retourna sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid.

— Le vieux mouchard ! il va l’empêcher de revenir…, se dit la dame Vauthier, voilà deux fois qu’il me joue ce tour-là… Mais patience ! dans cinq jours, il doit payer son loyer, et s’il ne le solde pas recta, je le flanque à la porte. Monsieur Barbet est une espèce de tigre qu’on n’a pas besoin d’exciter, et… Mais je voudrais bien savoir ce qu’il leur dit… Félicité !… Félicité ! grosse gaupe ! arriveras-tu ?… cria la veuve de sa voix réelle et formidable, car elle avait pris sa petite voix flûtée pour parler avec Godefroid.

La servante, grosse fille rousse et louche, accourut.

— Veille bien à tout ici pour quelques instants, m’entends-tu ?… je reviens dans cinq minutes.

Et la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un des plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de ses deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir retrouver Godefroid lorsque la conversation entre monsieur Bernard et lui serait finie.

Monsieur Bernard allait lentement, comme un homme indécis ou comme un débiteur qui cherche des raisons à donner à un créancier qui vient de le quitter dans de mauvaises dispositions. Godefroid, quoiqu’en avant de cet inconnu, le regardait en feignant d’examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu’au milieu de la grande allée du jardin du Luxembourg que monsieur Bernard aborda Godefroid.

— Pardon, monsieur, dit monsieur Bernard en saluant Godefroid qui lui rendit son salut ; mille pardons de vous arrêter, sans avoir l’honneur d’être connu de vous ; mais votre dessein de loger dans l’affreuse maison où je me trouve est-il bien arrêté ?

— Mais, monsieur…

— Oui, reprit le vieillard en interrompant Godefroid par un geste d’autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge… Écoutez, monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j’ai plus que mon âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m’en donnerait quatre-vingts… L’âge et les malheurs autorisent bien des choses, puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics ; mais je ne vous parle pas des droits qu’ont les têtes blanchies ; il s’agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez demeurer est désert à huit heures du soir, et que l’on y court des dangers, dont le moindre est d’être volé ?… Avez-vous fait attention à ces espaces sans habitations, à ces cultures, à ces jardins ?… Vous pouvez me dire que j’y demeure, mais moi, monsieur, je ne sors plus de chez moi passé six heures du soir… Vous me ferez observer qu’il y a deux jeunes gens logés au second étage, au-dessus de l’appartement que vous allez prendre… Mais, monsieur, ces deux pauvres gens de lettres sont sous le coup de lettres de change, poursuivis par des créanciers, ils se cachent, et, partis au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni les voleurs, ni les assassins ; d’ailleurs ils vont toujours ensemble et sont armés… C’est moi qui leur ai obtenu de la préfecture de police l’autorisation de porter des armes…

— Hé ! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par des raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables, et j’ai pour la vie un si grand mépris, que si l’on m’assassinait par erreur, je bénirais le meurtrier…

— Vous n’avez cependant pas l’air d’être très-malheureux, répliqua le vieillard qui avait examiné Godefroid.

— J’ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et je suis venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais, puis-je vous demander quel intérêt vous avez à m’éloigner de cette maison ?

Le grand vieillard hésitait à répondre ; il voyait venir madame Vauthier ; mais Godefroid, qui l’examinait attentivement, fut surpris du degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être, peut-être le travail, l’avaient fait arriver ; il y avait trace de toutes ces causes d’affaiblissement sur cette figure où la peau desséchée se collait avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée aux feux de l’Afrique. Le front haut et d’un aspect menaçant abritait sous sa coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux froids, durs, sagaces et perspicaces comme ceux des Sauvages, mais meurtris par un profond cercle noir très-ridé. Le nez grand, long et mince, et le menton très-relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque si connu, si populaire attribué à don Quichotte ; mais c’était don Quichotte méchant, sans illusions, un don Quichotte terrible.

Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la crainte et la faiblesse que prête l’indigence à tous les malheureux. Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette face construite si solidement que le pic dévastateur de la misère semblait s’y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don Quichotte se compliquait du président de Montesquieu.

Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait la corde. L’habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient quelques reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient d’être renouvelés. L’habit boutonné jusqu’au menton, ne laissait pas voir la couleur du linge, et la cravate d’un noir rougi cachait l’industrie d’un faux col. Ce noir, porté depuis de longues années, puait la misère. Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche, la pensée qui habitait son front et se manifestait dans ses yeux, excluaient l’idée de pauvreté. L’observateur eût hésité à classer ce Parisien.

Monsieur Bernard paraissait tellement absorbé qu’il pouvait être pris pour un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des méditations jalouses et tyranniques ; aussi Godefroid fut-il pris d’un violent intérêt et d’une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait encore.

— Monsieur, si j’étais sûr que vous cherchiez le silence et la retraite, je vous dirais : Logez-vous près de moi, reprit le vieillard en continuant. — Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix de manière à se faire entendre de la Vauthier qui passait et qui l’écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n’ai plus au monde que ma fille et son fils pour m’aider à supporter les misères de la vie ; or, ma fille a besoin de silence et d’une absolue tranquillité… Tous ceux qui sont venus jusqu’à présent pour se loger dans l’appartement que vous voulez prendre, se sont rendus aux raisons et à la prière d’un père au désespoir ; il leur était indifférent de se loger dans telle ou telle rue d’un quartier vraiment désert, et où les logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à des prix modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée, et, je vous en supplie, monsieur, ne me trompez pas ; car, autrement, je serais forcé de partir, et d’aller hors barrière… D’abord, un déménagement peut me coûter la vie de ma fille, dit-il d’une voix altérée ; puis, ô qui sait si les médecins qui déjà viennent voir ma fille pour l’amour de Dieu, voudront passer les barrières !…

Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes de larmes en disant ces dernières paroles ; mais, selon une expression devenue aujourd’hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix, et se couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et des muscles.

— Quelle maladie a donc madame votre fille ? demanda Godefroid d’un air insinuant et sympathique.

— Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les noms, ou, pour mieux dire, qui n’a pas de nom… Ma fortune a passé… Il se reprit pour dire avec un de ces gestes qui n’appartiennent qu’aux malheureux : Le peu d’argent que j’avais, car je me suis trouvé sans fortune en 1830, renversé d’une haute position, enfin tout ce que je possédais a été dévoré promptement par ma fille, qui déjà, monsieur, avait ruiné sa mère et la famille de son mari… Aujourd’hui, la pension que je touche suffit à peine à payer les nécessités de l’état où se trouve ma pauvre sainte fille… Elle a usé chez moi la faculté de pleurer… J’ai subi mille tortures. Monsieur, je suis de granit pour n’être pas mort, ou, plutôt, Dieu conserve le père à l’enfant pour qu’elle ait une garde, une providence, car sa mère est morte à la peine… Ah ! vous êtes venu, jeune homme, dans le moment où le vieil arbre qui n’a jamais plié sent la hache de la misère, aiguisée par la douleur, entamer le cœur… Et moi, qui n’ai jamais proféré de plaintes, je vais vous parler de cette maladie, afin de vous empêcher de venir dans cette maison, ou, si vous persistez, pour vous montrer la nécessité de ne pas troubler notre repos… En ce moment, monsieur, ma fille aboie comme un chien, jour et nuit…

— Elle est folle ! dit Godefroid.

— Elle a toute sa raison, et c’est une sainte, répondit le vieillard. Vous allez tout à l’heure croire que je suis fou, quand je vous aurai tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d’une mère qui jouissait d’une excellente santé. Je n’ai dans ma vie aimé qu’une seule femme, c’était la mienne ; je l’ai choisie. J’ai fait un mariage d’inclination en épousant la fille d’un des plus braves colonels de la garde impériale, un Polonais, ancien officier d’ordonnance de l’empereur, le brave général Tarlowski. Les fonctions que j’exerçais exigent une grande pureté de mœurs ; mais je n’ai pas le cœur fait à loger beaucoup de sentiments, et j’ai fidèlement aimé ma femme, qui méritait un pareil amour. Je suis père comme j’ai été mari, c’est tout vous dire en un mot. Ma fille n’a jamais quitté sa mère, et jamais enfant n’a vécu plus chastement, plus chrétiennement que cette chère fille. Elle est née plus que jolie, belle ; et son mari, jeune homme des mœurs duquel j’étais sûr, car il était le fils d’un de mes amis, un président de Cour royale, n’a pu, certes, contribuer en rien à la maladie de ma fille.

Godefroid et monsieur Bernard firent une pause involontaire en se regardant tous deux.

— Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les jeunes personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est bien passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec moi maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. La seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires, que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie des phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet état, et qu’ils consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha d’un enfant mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements intérieurs. La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien… Peut-être êtes-vous étudiant en médecine ?

Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation, tout aussi bien que par une négation.

— Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur Bernard, un accouchement, monsieur, qui fit une impression si violente sur mon gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il est mort, ma fille, deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse générale qui affectait particulièrement les pieds, lesquels, selon son expression, lui paraissaient être comme du coton. Cette atonie s’est changée en paralysie ; mais quelle paralysie, monsieur ! On peut plier les pieds à ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle le sente. Le membre existe, et n’a en apparence ni sang, ni muscles, ni os. Cette affection, qui ne se rapporte à rien de connu, a gagné les bras, les mains, et nous avons cru à quelque maladie de l’épine dorsale. Médecine et remèdes n’ont fait qu’empirer cet état, et ma pauvre fille ne pouvait plus bouger sans se démettre, soit les reins, soit les épaules ou les bras. Nous avons eu pendant longtemps, chez nous, un excellent chirurgien, presque à demeure, occupé, de concert avec le médecin ou les médecins (car il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur place… le croiriez-vous, monsieur ? trois ou quatre fois par jour !… Ah !… Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de vous dire que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie des membres, il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie les plus bizarres… Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle restait les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position où cet état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux de cette affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos. Cette phase de la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme à sa guérison, lorsque je la vis paralysée si singulièrement. Ma fille, monsieur, fut d’une clairvoyance miraculeuse ; son âme a été le théâtre de tous les prodiges du somnambulisme, comme son corps est le théâtre de toutes les maladies…

Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa raison.

— Vraiment, moi, qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius, suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il, en continuant, sans faire attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis un fils de la Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité et le Moyen-Âge racontent des possédés ; eh bien, monsieur, la possession peut seule expliquer l’état dans lequel est mon enfant. Somnambule, elle n’a jamais pu nous dire la cause de ses souffrances, elle ne les voyait point ; et toutes les méthodes de traitement qu’elle nous a dictées, quoique scrupuleusement suivies, ne lui firent aucun bien. Par exemple, elle voulut être enveloppée dans un porc fraîchement égorgé ; puis elle ordonna de lui plonger dans les jambes des pointes de fer aimanté fortement et rougi au feu… de faire fondre le long de son dos de la cire à cacheter…

Et quels désastres, monsieur ! Les dents sont tombées ! Elle devient sourde, puis muette ; et puis, après six mois de mutisme absolu, de surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent. Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, l’usage de ses mains ; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés perclus. Elle a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie bien prononcés, bien caractérisés. Non-seulement la vue de l’eau, le bruit de l’eau, l’aspect d’un verre, d’une tasse, la mettaient en fureur, mais encore elle a contracté l’aboiement des chiens, un aboiement mélancolique, les hurlements qu’ils font entendre lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a été plusieurs fois à l’agonie et administrée, et elle revenait à la vie pour souffrir avec toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit ; car les facultés de l’âme et du cœur sont encore inattaquées… Si elle a vécu, monsieur, elle a causé la mort de son mari, de sa mère, qui n’ont pas pu supporter de pareilles crises… Hélas ! monsieur… ce que je vous dis là n’est rien ! Toutes les fonctions naturelles sont perverties, et la médecine peut seule vous expliquer les étranges aberrations des organes… Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener de province à Paris, en 1829 ; car les deux ou trois médecins célèbres de Paris, à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et Haudry, tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme était alors très énergiquement nié par les académies ; et sans mettre la bonne foi des médecins de la province et la mienne en doute, ils supposaient une inobservation, ou si vous voulez, une exagération assez commune dans les familles ou chez les malades. Mais ils ont été forcés de changer d’avis, et c’est à ces phénomènes que sont dues les recherches faites dans ces derniers temps sur les maladies nerveuses, car ils ont classé cet état bizarre dans les névroses. La dernière consultation que ces messieurs ont faite a eu pour résultat de supprimer la médecine ; ils ont décidé qu’il fallait suivre la nature, l’étudier ; et, depuis, je n’ai plus eu qu’un médecin, le dernier est le médecin des pauvres de ce quartier. Il suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les pallier, puisqu’on n’en connaît pas les causes.

Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable confidence.

— Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives de mieux et de rechutes continuelles ; mais aucun phénomène nouveau ne s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de ces attaques nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées ; mais les jambes et la perturbation des fonctions naturelles sont constantes. La gêne où nous sommes, et qui n’a fait que s’accroître, nous a forcés de quitter l’appartement que j’avais pris, en 1829, dans le quartier du faubourg du Roule ; et comme ma fille ne peut supporter le changement, que deux fois déjà j’ai failli la perdre en l’emmenant à Paris et en la transportant du quartier Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le logement où je suis, en prévision des malheurs qui n’ont pas tardé longtemps à fondre sur moi ; car, après trente ans de service, l’on m’a fait attendre le règlement de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que depuis six mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à tant de rigueurs, celle de ne m’accorder que le minimum.

Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ, non sans laisser échapper un regard accusateur vers le ciel.

— Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je cache un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre, souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs d’aucune politique… Non que je me repente d’avoir fait mon devoir, ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux, quoique différents ; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une peur passagère. L’instrument dont on s’est servi, quelque fidèle qu’il soit, est tôt ou tard entièrement oublié. Vous voyez en moi l’un des plus fermes soutiens du gouvernement des Bourbons de la branche aînée, comme je le fus du pouvoir impérial, et je suis dans la misère ! Trop fier pour tendre la main, jamais on ne songera que je souffre des maux inouïs. Il y a cinq jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne ma fille, ou, si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors d’état de guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze jours. Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car les causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit d’avoir recours à un médecin juif qui passe pour un empirique ; mais il m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié, que les médecins sont très jaloux de quelques cures extraordinaires dont on parle beaucoup, et que certaines personnes le croient très-savant, très-habile. Seulement, il est exigeant, défiant, il choisit ses malades, il ne perd pas son temps, enfin, il est… communiste… il se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est allé déjà voir ce médecin deux fois inutilement, car nous n’avons pas encore eu sa visite, je comprends pourquoi !…

— Pourquoi ? dit Godefroid.

— Oh ! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu que je le suis ; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me présenter chez ce médecin : ma mise est trop peu d’accord avec ce qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le suis. S’il voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils s’est montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma fille les soins nécessaires ? Il agira comme on agit avec les pauvres… Et pensez, mon cher monsieur, que j’aime ma fille pour toutes les douleurs qu’elle m’a faites, de même que je l’aimais jadis pour toutes les félicités qu’elle me prodiguait. Elle est devenue angélique. Hélas ! ce n’est plus qu’une âme, une âme qui rayonne sur son fils et sur moi ; le corps n’existe plus, car elle a vaincu la douleur… Jugez quel spectacle pour un père ! Le monde pour ma fille, c’est sa chambre ! il y faut des fleurs qu’elle aime ; elle lit beaucoup ; et, quand elle a l’usage de ses mains, elle travaille comme une fée… Elle ignore la profonde misère dans laquelle nous sommes plongés Aussi notre existence est-elle si bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous… Me comprenez-vous bien, monsieur ? Devinez-vous qu’un voisin est impossible ? Je lui demanderais tant de choses, que je lui aurais trop d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord le temps me manque pour tout : je fais l’éducation de mon petit-fils, et je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas plus de trois ou quatre heures par nuit.

— Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il avait écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention, je serai votre voisin, et je vous aiderai…

Le vieillard laissa échapper un geste de fierté, d’impatience même, car il ne croyait à rien de bon des hommes.

— Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au vieillard et les lui serrant avec une pieuse affection ; mais comme je puis vous aider… Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre petit-fils ?

— Il va bientôt entrer à l’école de Droit, car il prendra la carrière du Palais.

— Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors…

Le vieillard garda le silence.

— Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai rien, mais je puis beaucoup : je vous aurai le médecin juif ! Et si votre fille est guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le moyen de récompenser cet Halpersohn.

— Oh ! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne puis faire qu’une fois ! s’écria le vieillard. Je vendrais la poire conservée pour la soif !

— Vous garderez la poire…

— Oh ! la jeunesse ! la jeunesse !… s’écria le vieillard en branlant la tête… Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure de la bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis forcé d’y aller tous les jours pour mes travaux… Je vous tiens compte de ce bon mouvement que vous venez d’avoir ; mais nous verrons si vous m’accordez les ménagements que je dois demander à mon voisin. Voilà tout ce que j’attends de vous…

— Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin ; car, voyez-vous, Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant longtemps, et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon de misère que moi… Maintenant je ne vous demande pas de croire en moi, mais de me permettre de vous être utile…

— Et dans quel intérêt ? s’écria le vieillard qui se disposait à descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer.

— N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne ?

Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de sa vie en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si rare reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut empreint de doute.

— Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement effarouché, se dit l’Initié.

Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée par monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid et sévère, qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de tous les détails donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa fille ; et il obtint l’adresse d’Halpersohn.

Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors à Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait le premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au rez-de-chaussée, et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient les combles de ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid ne vit pas cette fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin en province, appelé par un riche malade ; mais il fut presque content de ne pas le rencontrer ; car, dans sa précipitation, il avait oublié de se munir d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La Chanterie pour en prendre chez lui.

Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de l’Odéon firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en possession de son logement, au boulevard du Montparnasse. Rien n’était plus misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier avait garni les deux chambres. Il semblait que cette femme eût pour habitude de louer des logements qu’on n’habitait pas. Évidemment, le lit, les chaises, les tables, la commode, le secrétaire, les rideaux provenaient de ventes faites par autorité de justice, où l’usurier les avait gardés pour son compte, en n’en trouvant pas la valeur intrinsèque, cas assez fréquent.

Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des remercîments ; elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire de surprise.

— Ah ! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, mon cher monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant… Voilà de jolis rideaux de soie et un lit en acajou qui n’est pas piqué des vers !… il a appartenu au prince de Wissembourg, et vient de son hôtel. Quand il a quitté la rue Louis-le-Grand, en 1809, j’étais fille de cuisine chez lui… De là, je suis entrée pour lors chez mon propriétaire.

Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois d’avance et donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame Vauthier pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit aboyer, et s’il n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard, il aurait pu croire que son voisin gardait un chien chez lui.

— Est-ce que ce chien-là jappe la nuit ?…

— Oh ! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus que cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer son terme et il sera mis dehors… Mais c’est des gens bien singuliers, allez ! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois, qu’est-ce que je dis des mois ? des six mois sans qu’on l’entende ! c’est à croire qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas la chambre de la dame… Il y a une dame bien malade, allez ? Elle n’est pas sortie de sa chambre depuis qu’elle est entrée… Le vieux monsieur Bernard travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe au collége Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à seize ans ! C’est crâne, ça ! mais aussi ce petit môme travaille comme un enragé ! Vous allez les entendre déménager les fleurs qui sont chez la dame, car ils ne mangent que du pain, le grand-père et le petit-fils, mais ils achètent des fleurs et des friandises pour la dame… Il faut que cette dame soit bien mal, pour ne pas être sortie d’ici depuis qu’elle y est entrée ; et, à entendre monsieur Berton, le médecin qui vient la voir, elle n’en sortira que les pieds en avant.

— Et que fait-il, ce monsieur Bernard ?

— C’est un savant, à ce qu’il paraît ; car il écrit, il va travailler aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il compose.

— Qui ! monsieur ?

— Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était établi depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade dans les rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais ; puis il a eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche… C’est une manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était comme associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger des vers à soie…

— Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux ? dit Godefroid.

— Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un ? demanda la veuve Vauthier.

— Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid.

— Oh ! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en là… Journaliste, par exemple, je ne dis pas…

Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir à cette cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie. En se couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques rouges qui n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue d’un papier à sept sous le rouleau, Godefroid regretta, non-seulement son petit appartement de la rue Chanoinesse, mais encore la société de madame de La Chanterie. Il sentit en son âme un grand vide. Il avait déjà pris des habitudes d’esprit, et il ne se souvint pas d’avoir éprouvé de pareils regrets pour quoi que ce soit de sa vie antérieure. Cette comparaison si courte fut d’un effet prodigieux sur son âme ; il comprit que nulle vie ne pouvait valoir celle qu’il voulait embrasser, et sa résolution de devenir un émule du bon père Alain fut inébranlable. Sans avoir la vocation, il eut la volonté.

Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever de très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ dix-sept ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une fontaine publique en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque main. La figure de ce jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait paraître ses sentiments, et jamais Godefroid n’avait rien observé de si naïf, mais aussi rien de si triste. Les grâces de la jeunesse étaient comprimées par la misère, par l’étude et par de grandes fatigues physiques. Le petit-fils de monsieur Bernard était remarquable par un teint d’une excessive blancheur, que rehaussaient encore des cheveux très-bruns. Il fit trois voyages ; au dernier, il vit décharger une voie de bois neuf que Godefroid avait demandée la veille, car l’hiver tardif de 1838 commençait à se faire sentir, et il avait neigé légèrement pendant la nuit. Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant chercher ce bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement sa redevance, causait avec le jeune homme, en attendant que le scieur lui eût fourni la charge qu’il allait monter. Il était facile de deviner que le froid venu subitement causait des inquiétudes au petit-fils de monsieur Bernard, et que la vue de ce bois, autant que l’aspect du ciel grisâtre, lui rappelait la nécessité de faire sa provision. Mais tout à coup le jeune homme, comme s’il se fût reproché de perdre un temps précieux, reprit ses deux cruches et rentra précipitamment dans la maison. Il était en effet sept heures et demie, et en les entendant sonner à la cloche du couvent de la Visitation, il songea qu’il fallait être au collége Louis-le-Grand à huit heures et demie.

Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir à madame Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, eu sorte que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut lieu sur le palier. Un jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs fois à la porte de monsieur Bernard, sans avoir fait venir personne, car sa sonnette était enveloppée de papier, eut une dispute assez grossière avec le jeune homme en lui demandant de l’argent dû pour la location des fleurs qu’il fournissait. Comme ce créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut.

— Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au collége est venue.

Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de son appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières ; puis il ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages et entassait le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était tu devant monsieur Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en soie couleur violette, boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant.

— Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons sans crier, dit monsieur Bernard.

— Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier ; vous deviez me payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, que je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. Nous sommes habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous donnent notre argent dès que nous le demandons, et voilà cinq fois que je viens. Nous avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et je ne suis guère plus riche que vous. Ma femme, qui vous donnait du lait et des œufs, ne viendra pas non plus ce matin : vous lui devez trente francs, et elle aime mieux ne pas venir que de vous tourmenter, car elle est bonne, ma femme ! si on l’écoutait, le commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que moi qui n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez…

En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert et d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et de bottes usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient une détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop courts et trop étroits ; en sorte que l’étudiant semblait devoir les faire craquer au moindre mouvement. Les coutures devenues blanches, les contours recroquevillés, les boutonnières crevées, malgré les raccommodages, y montraient aux yeux les moins exercés les ignobles stigmates de l’indigence. Cette livrée contrastait avec la jeunesse d’Auguste, qui s’en alla, mordant un morceau de pain rassis, où ses belles et fortes dents laissaient leur empreinte. Il déjeunait ainsi pendant le trajet du boulevard Montparnasse à la rue Saint-Jacques, tout en tenant ses livres et ses papiers sous le bras, et coiffé d’une casquette aussi trop petite pour sa forte tête, d’où s’échappait sa magnifique chevelure noire.

En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, un regard d’une effroyable tristesse ; car il le voyait aux prises avec une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences étaient terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie, le jardinier se recula jusqu’à la porte de Godefroid ; et au moment où cet homme se trouvait sur la porte, Népomucène, chargé de bois, embarrassa le palier, en sorte que le créancier recula jusqu’à la fenêtre.

— Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que monsieur Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez vos séances ?

— Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé plein.

— Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.

— Restez ! s’écria Godefroid, en s’adressant au jardinier. Et vous, mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant monsieur Bernard, que cette injure atroce trouvait insensible, s’il vous convient de vous expliquer dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y.

Le grand vieillard, hébêté de douleur, jeta sur Godefroid un coup d’œil qui contenait mille remercîments.

— Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si rude pour monsieur, qui d’abord est un vieillard et à qui vous avez l’obligation de me voir loger ici.

— Ah bah ! s’écria la veuve.

— Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s’aident pas entre eux, qui donc les aidera ? Laissez-nous, madame Vauthier, je soufflerai mon feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois dans votre cave, je crois que vous en aurez bien soin.

Madame Vauthier disparut ; car Godefroid, en lui donnant le bois à serrer, venait de donner pâture à son avidité.

— Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui fit un signe au jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier.

Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s’assit.

— Voyons, mon cher, les riches ne paient pas aussi régulièrement que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne homme pour quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les six mois, et il ne peut pas vous faire une délégation pour une si misérable somme ; mais moi j’avancerai l’argent, si vous le voulez absolument.

— Monsieur Bernard a touché l’argent de sa pension, il y a vingt jours environ, et il ne m’a pas payé… Je serais fâché de lui faire de la peine…

— Comment, vous lui fournissez des fleurs depuis…

— Oui, monsieur, depuis six ans, et il m’a toujours bien payé.

Monsieur Bernard, qui prêtait l’oreille à tout ce qui se passait chez lui, sans écouter cette discussion, entendit des cris à travers les cloisons, et il s’en alla tout effrayé, sans dire mot.

— Allons ! allons, mon brave homme, apportez de belles fleurs, vos plus belles fleurs, ce matin même, à monsieur Bernard, et que votre femme envoie de bons œufs et du lait ; je vous paierai ce soir, monsieur.

Cartier regarda singulièrement Godefroid.

— Vous en savez sans doute plus que madame Vauthier, qui m’a fait prévenir de me dépêcher, si je voulais être payé, dit-il. Ni elle, ni moi, monsieur, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi des gens qui mangent du pain, qui ramassent des épluchures de légumes, des restes de carottes, de navets et de pommes de terre au coin des portes des restaurateurs… Oui, monsieur, j’ai surpris le petit avec un vieux cabas qu’il emplissait… eh bien ! pourquoi ces gens-là dépensent près de cent francs par mois de fleurs… On dit que le vieux n’a que trois mille francs de pension.

— En tout cas, répliqua Godefroid, ce n’est pas à vous à trouver mauvais qu’ils se ruinent en fleurs.

— Oui, monsieur, pourvu que je sois payé.

— Apportez-moi votre mémoire.

— Très-bien, monsieur… dit le jardinier avec une teinte de respect. Monsieur veut sans doute voir la dame cachée.

— Allons ! mon cher ami, vous vous oubliez ! répliqua sèchement Godefroid. Retournez chez vous, choisissez vos plus belles fleurs pour remplacer celles que vous devez reprendre. Si vous pouvez me donner à moi de bonne crème et des œufs frais, vous aurez ma pratique et j’irai voir ce matin votre établissement.

— C’est un des plus beaux de Paris, monsieur, et j’expose au Luxembourg. Mon jardin, qui a trois arpents, est situé sur le boulevard, derrière le jardin de la Grande Chaumière.

— Bien, monsieur Cartier. Vous êtes, à ce que je vois, plus riche que je ne le suis… Ayez donc des égards pour nous, car qui sait si nous n’aurons pas quelque besoin les uns des autres ?

Le jardinier sortit, fort inquiet de ce que pouvait être Godefroid.

— J’ai pourtant été comme cela ! se dit Godefroid en soufflant son feu. Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui : commère, curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de ne pas savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans se montrer, et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir pour pouvoir se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit être au moins lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité se joue à toutes les époques la scène de monsieur Dimanche ! Encore un instant et je me faisais un ami du sieur Cartier.

Le grand vieillard interrompit ce soliloque de Godefroid qui prouve combien ses idées étaient changées depuis quatre mois.

— Pardon, mon voisin, dit-il d’une voix troublée, je vois que vous venez de renvoyer le jardinier satisfait, car il m’a salué poliment. En vérité, jeune homme, la Providence semble vous avoir envoyé exprès ici, pour nous, au moment même où nous succombions. Hélas ! une indiscrétion de cet homme vous a fait deviner bien des choses. Il est vrai que j’ai touché le semestre de ma pension il y a quinze jours, mais j’avais des dettes plus pressantes que celles-là, et il a fallu réserver la somme de notre loyer, sous peine d’être chassés d’ici. Vous à qui j’ai confié l’état dans lequel est ma fille et qui l’avez entendue…

Il regarda d’un air inquiet Godefroid, qui fit un signe affirmatif.

— Eh bien, jugez si ce ne serait pas le coup de la mort… car il faudrait la mettre dans un hôpital… Mon petit-fils et moi, nous redoutions cette matinée, et ce n’était pas Cartier que nous craignions le plus, mais le froid…

— Mon cher monsieur Bernard, j’ai du bois, prenez-en, reprit Godefroid.

— Comment, s’écria le vieillard, reconnaître jamais de tels services ?…

— En les acceptant sans façon, répliqua vivement Godefroid, et en m’accordant toute confiance.

— Mais quels sont mes droits à tant de générosité ? demanda monsieur Bernard redevenant défiant. Ma fierté, celle de mon petit-fils, sont vaincues ! s’écria-t-il, car nous sommes déjà descendus à des explications avec les deux ou trois créanciers que nous avons. Les malheureux n’ont pas de créanciers ; il faut, pour en avoir, une certaine splendeur extérieure que nous avons perdue… Mais je n’ai pas encore abdiqué mon bon sens, ma raison… ajouta-t-il comme s’il se fût parlé à lui-même.

— Monsieur, répondit sérieusement Godefroid, le récit que vous m’avez fait hier tirerait des larmes à un usurier.

— Non, non, car Barbet, ce libraire, notre propriétaire, spécule sur ma misère et la fait espionner par cette Vauthier, son ancienne servante…

— Comment peut-il spéculer sur vous ? demanda Godefroid.

— Je vous dirai cela plus tard, répondit le vieillard. Ma fille peut avoir froid, et puisque vous le permettez, je suis dans une situation à recevoir l’aumône de mon plus cruel ennemi…

— Je vais vous porter du bois, dit Godefroid qui traversa le palier en tenant une dizaine de bûches qu’il déposa dans la première pièce de l’appartement du vieillard.

Monsieur Bernard en avait pris autant, et quand il vit cette petite provision de bois, il ne put réprimer le sourire niais et quasiment imbécile par lequel les gens sauvés d’un danger mortel, et qui leur semble inévitable, expriment leur joie, car il y a de la terreur encore dans cette joie.

— Acceptez tout de moi, mon cher monsieur Bernard, sans aucune défiance, et quand votre fille sera sauvée, quand vous serez heureux, je vous expliquerai tout ; mais jusque-là laissez-moi faire… Je suis allé chez le médecin juif, et malheureusement Halpersohn est absent ; il ne revient que dans deux jours…

En ce moment, une voix, qui parut être à Godefroid et qui réellement était d’un timbre frais et mélodieux, cria : — « Papa ! papa ! » sur deux notes expressives.

En parlant au vieillard, Godefroid avait déjà remarqué, dans les rainures de la porte qui faisait face à la porte d’entrée, les lignes blanches d’une peinture soignée qui révélaient de grandes différences entre la chambre de la malade et les autres pièces de ce logement ; mais sa curiosité si vivement excitée fut alors portée au plus haut degré, sa mission de bienfaisance n’était plus qu’un prétexte, le but fut de voir la malade. Il se refusait à croire qu’une créature douée d’une semblable voix pût être un objet de dégoût.

— Vous vous donnez vraiment trop de peine, papa !… disait la voix. Pourquoi ne pas avoir plus de domestiques que vous n’en avez… à votre âge !… mon Dieu !…

— Tu sais bien, ma chère Vanda, que je ne veux pas que d’autres que ton fils et moi te servent.

Ces deux phrases que Godefroid entendit à travers la porte ou plutôt devina, car une portière étouffait les sons, lui fit pressentir la vérité. La malade, entourée de luxe, devait ignorer la situation réelle de son père et de son fils. La douillette de soie de monsieur Bernard, les fleurs et sa conversation avec Cartier avaient déjà donné quelques soupçons à Godefroid qui restait là, presque hébêté de ce prodige d’amour paternel. Le contraste entre la chambre de la malade telle qu’il se la figurait et le reste, était d’ailleurs étourdissant. Qu’on en juge !

Par la porte de la troisième chambre, que le vieillard avait laissée entr’ouverte, Godefroid aperçut deux couchettes jumelles en bois peint comme les couchettes des pensions infimes, et garnies d’une paillasse et d’un petit matelas mince, sur lesquels il n’y avait qu’une couverture. Un petit poêle en fonte, pareil à ceux sur le couvercle desquels les portiers font leur cuisine, et au bas duquel se voyait une dizaine de mottes, eût expliqué le dénuement de monsieur Bernard sans les autres détails tout à fait en harmonie avec cet horrible poêle. En avançant d’un pas, Godefroid vit la poterie des plus pauvres ménages : des jattes en terre vernie où nageaient des pommes de terre dans de l’eau sale. Deux tables en bois noirci, chargées de papiers, de livres, et placées devant la croisée qui donnait rue Notre-Dame-des-Champs, indiquaient les occupations nocturnes du père et du fils. Il y avait sur les deux tables deux chandeliers en fer battu comme en ont les pauvres, et dans lesquels Godefroid aperçut des chandelles du moindre prix, c’est-à-dire de celles dont la livre se compose de huit chandelles.

Sur une troisième table, qui servait de table de cuisine, brillaient deux couverts et une petite cuiller en vermeil, des assiettes, un bol, des tasses en porcelaine de Sèvres, un double couteau de vermeil et d’acier dans son écrin, enfin la vaisselle de la malade.

Le poêle était allumé, l’eau contenue dans le fourneau fumait faiblement. Une armoire en bois peint contenait sans doute le linge et les effets de la fille de monsieur Bernard ; car sur le lit du père, il vit l’habillement qu’il lui avait vu la veille posé en travers en façon de couvre-pied.

D’autres hardes, placées de la même manière sur le lit du petit-fils, faisaient présumer que toute leur garde-robe était là ; car, sous le lit, Godefroid aperçut des chaussures. Le carreau, balayé sans doute rarement, ressemblait à celui des classes dans les pensionnats. Un pain de six livres entamé se voyait sur une planche au-dessus de la table. Enfin c’était la misère à son dernier période, la misère parfaitement organisée, avec la froide décence du parti pris de la supporter ; la misère hâtée qui veut, qui doit et qui ne peut pas tout faire chez elle, et qui alors intervertit les usages de tous ses pauvres meubles. Aussi une odeur forte et nauséabonde s’exhalait-elle de cette pièce, rarement nettoyée.

L’antichambre, où se trouvait Godefroid, était au moins convenable, et il devina qu’elle servait à cacher les horreurs de celle où demeuraient le petit-fils et le grand-père. Cette antichambre, tendue d’un papier quadrillé dans le genre écossais, était garnie de quatre chaises en noyer, d’une petite table, et ornée de la gravure en couleur du portrait de l’Empereur, fait par Horace Vernet ; du portrait de Louis XVIII, de celui de Charles X et du prince Poniatowski, sans doute l’ami du beau-père de monsieur Bernard. La fenêtre était décorée de rideaux en calicot bordés de bandes rouges et à franges.

Godefroid, qui surveillait Népomucène, l’entendant monter une charge de bois, lui fit signe de la décharger tout doucement dans l’antichambre de monsieur Bernard, et, par une attention qui prouvait quelques progrès chez l’Initié, il ferma la porte du taudis pour que le garçon de la veuve Vauthier ne sût rien de la misère du vieillard.

L’antichambre était alors encombrée de trois jardinières pleines des plus magnifiques fleurs, deux oblongues et une ronde, toutes trois en bois de palissandre, et d’une grande élégance ; aussi Népomucène ne put-il s’empêcher de dire, après avoir posé son bois sur le carreau :

— Est-ce gentil !… Ça doit-il coûter cher !…

— Jean ! ne faites donc pas tant de bruit !… cria monsieur Bernard.

— Entendez-vous, dit Népomucène à Godefroid. Il est toqué pour sûr, le vieux bonhomme !…

— Sais-tu comment tu seras à son âge ?…

— Oh ! que oui ! je le sais ! répondit Népomucène. Je serai dans un sucrier.

— Dans un sucrier !

— Oui, l’on aura sans doute fait du noir avec mes os. J’ai vu les charretiers des raffineurs assez souvent à Montsouris venir chercher du noir pour leurs fabriques, et ils m’ont dit qu’ils en employaient à faire le sucre…

Et il alla chercher une autre charge de bois, après cette réponse philosophique.

Godefroid tira discrètement la porte de monsieur Bernard et le laissa seul avec sa fille. Madame Vauthier, qui pendant ce temps, avait fait le déjeuner de son nouveau locataire, vint le servir, aidée de Félicité. Godefroid, plongé dans ses réflexions, regardait le feu de sa cheminée. Il était absorbé par la contemplation de cette misère qui contenait tant de misères différentes, mais où il entrevoyait aussi les joies ineffables des mille triomphes remportés par l’amour filial et paternel. C’était comme des perles semées sur de la bure. — Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités ! se disait-il. Quelle belle vie que celle où l’on épouse de pareilles existences ?… Où l’âme en pénètre les causes et les effets en y remédiant, en calmant les douleurs, en aidant bien !.. Aller ainsi s’incarner au malheur, s’initier à de tels intérieurs ! Agir perpétuellement dans les drames renaissants dont la peinture nous charme chez les auteurs célèbres… Je ne croyais pas que le Bien fût plus piquant que le Vice.

— Monsieur est-il content ?… demanda madame Vauthier qui aidée de Félicité venait d’apporter la table près de Godefroid.

Godefroid aperçut alors une excellente tasse de café au lait, accompagnée d’une omelette fumante, de beurre frais et de petits radis roses.

— Où diable avez-vous pêché des radis ?… demanda Godefroid.

— Ils m’ont été donnés par monsieur Cartier, répondit-elle, j’en ai fait hommage à monsieur.

— Et que me demandez-vous pour un déjeuner pareil, tous les jours ? dit Godefroid.

— Dame ! monsieur, soyez juste ; il est bien difficile de vous le fournir pour moins de trente sous.

— Va pour trente sous ! dit Godefroid ; mais d’où vient qu’on ne demande que quarante-cinq francs par mois pour le dîner, à côté d’ici, chez madame Machillot, ce qui fait trente sous par jour ?…

— Oh ! quelle différence, monsieur, de préparer à dîner pour quinze personnes ou de vous aller chercher tout ce qu’il faut pour un déjeuner ! Voyez ? un petit pain, des œufs, du beurre, allumer le feu, du sucre, du lait, du café… Songez qu’on vous demande seize sous pour une simple tasse de café au lait sur la place de l’Odéon, et vous donnez un ou deux sous au garçon !… Ici, vous n’avez aucun embarras ; vous déjeunez chez vous en pantoufles.

— Allons, c’est bien, répondit Godefroid.

— Sans madame Cartier qui me fournit le lait et les œufs, les herbes, je ne m’en tirerais pas. Faut aller voir leur établissement, monsieur. Ah ! c’est une belle chose ! Ils occupent cinq garçons jardiniers, et Népomucène y va tirer de l’eau tout l’été ; on me le loue pour arroser… Ils font beaucoup d’argent avec les melons et les fraises… Il paraît que monsieur s’intéresse beaucoup à monsieur Bernard ?… demanda d’une voix douce la veuve Vauthier, car pour répondre comme cela de leurs dettes… Monsieur ne sait peut-être pas tout ce qu’ils doivent… Il y a la dame du cabinet de lecture de la place Saint-Michel qui vient tous les trois ou quatre jours pour trente francs, et elle en a bien besoin. Dieu de Dieu ! lit-elle, cette pauvre dame malade ! Elle lit, elle lit ! Enfin, à deux sous le volume, trente francs en trois mois…

— C’est cent volumes par mois ! dit Godefroid…

— Ah ! voilà le vieux qui va chercher la crème et le petit pain de madame !… reprit la veuve Vauthier. C’est pour le thé, car elle ne vit que de thé cette dame ! elle en prend deux fois par jour, et deux fois par semaine, il lui faut des douceurs… Elle est friande ! Le vieux lui achète des gâteaux, des pâtés de chez le pâtissier de la rue de Bussy. Oh ! quand il s’agit d’elle, il ne regarde à rien. Il dit que c’est sa fille !… Plus souvent qu’on fait tout ce qu’il fait, à son âge, pour sa fille !… Il s’extermine, lui et son Auguste, pour elle… Monsieur est-il comme moi ? Je donnerais bien vingt francs pour la voir. Monsieur Berton dit que c’est un monstre, une chose à montrer pour de l’argent. Ils ont bien fait de venir dans un quartier comme le notre où il n’y a point de monde… Comme ça, monsieur compte dîner chez madame Machillot ?…

— Oui, je compte aller m’arranger là…

— Monsieur, ce n’est pas pour vous détourner de cette intention ; mais gargotte pour gargotte, vous feriez mieux d’aller dîner rue de Tournon ; vous ne seriez point engagé pour un mois et vous auriez un meilleur ordinaire…

— Où, rue de Tournon ?

— Chez le successeur de la mère Girard… C’est là que vont souvent ces messieurs d’en haut, et ils sont contents, mais contents comme il n’est pas possible.

— Eh ! bien, mère Vauthier, je suivrai votre conseil et j’irai dîner là…

— Mon cher monsieur, dit la concierge enhardie par l’air de bonhomie que Godefroid prenait avec intention, là, sérieusement, est-ce que vous seriez assez jobard pour vouloir payer les dettes de monsieur Bernard !… Ça me ferait bien du chagrin ; car, songez, mon brave monsieur Godefroid, qu’il a bien près de soixante-dix ans, qu’après lui, bernique ! plus de pension. Et avec quoi serez-vous remboursé ?… Les jeunes gens sont bien imprudents !… Savez-vous qu’il doit plus de mille écus.

— Et à qui ? demanda Godefroid.

— Oh ! à qui ! ce n’est pas mes affaires, répondit mystérieusement la Vauthier ; suffit qu’il les doit, et, entre nous, il n’est pas à la noce, il ne trouvera pas un liard de crédit dans le quartier, à cause de cela…

— Mille écus ! répéta Godefroid ; ah ! soyez bien tranquille, si j’avais mille écus, je ne serais pas votre locataire. Moi, voyez-vous, je ne puis pas voir la souffrance des autres, et pour quelques cents francs que ça me coûtera, je saurai que mon voisin, un homme en cheveux blancs ! a du pain et du bois… Que voulez-vous ! on perd cela souvent aux cartes… Mais trois mille francs… y pensez-vous, bon Dieu !…

La mère Vauthier, trompée par la feinte franchise de Godefroid, laissa paraître sur son visage douceâtre un rire de satisfaction qui confirma les soupçons du locataire. Godefroid fut persuadé que cette vieille était le complice d’une trame ourdie contre le pauvre monsieur Bernard.

— C’est singulier, monsieur, quelles imaginations on se fourre dans la tête ! Vous allez me dire que je suis bien curieuse ! mais en vous voyant hier causant avec monsieur Bernard, je me suis figuré que vous étiez commis, de librairie, car c’est ici le quartier. J’ai logé un prote d’imprimerie, que son imprimerie était rue de Vaugirard, et il avait le même nom que vous…

— Qu’est-ce que cela vous fait, mon état ? dit Godefroid.

— Bah ! que vous me le disiez, que vous ne me le disiez pas, reprit la Vauthier, je le saurai toujours… Voilà monsieur Bernard, par exemple, eh bien ! pendant dix-huit mois, je n’ai rien su de ce qu’il était ; mais le dix-neuvième mois, j’ai fini par découvrir qu’il avait été magistrat, juge ou n’importe quoi dans la justice, et qu’il écrit là-dessus… Qu’y gagne-t-il ? Je le dis ! Et s’il me l’avait confié, je me tairais. Voilà !

— Je ne suis pas encore commis-libraire, mais je le serai peut-être bientôt.

— Là, je m’en doutais ! dit vivement la veuve Vauthier en se retournant, et quittant le lit qu’elle faisait pour avoir un prétexte de rester avec son locataire. Vous êtes venu pour couper l’herbe sous le pied à… Bon ! un homme averti en vaut deux… — Halte-là, s’écria Godefroid en se mettant entre la Vauthier et la porte. Voyons, quel intérêt vous donne-t-on là-dedans ?

— Tiens ! tiens ! reprit la vieille en guignant Godefroid, vous êtes fièrement malin, tout de même !

Elle alla fermer la porte de la première pièce au verrou, puis elle revint s’asseoir sur une chaise devant le feu.

— Ma parole d’honneur, comme je m’appelle Vauthier, je vous ai pris pour un étudiant, jusqu’à ce que je vous ai vu donnant votre bois au père Bernard. Ah ! vous êtes un finaud ! Nom d’une pipe, êtes-vous comédien ?… je vous prenais pour un jobard ! Voyons, m’assurez-vous mille francs ?… Aussi vrai que le jour nous éclaire, mon vieux Barbet et monsieur Métivier m’ont promis cinq cents francs pour veiller au grain.

— Eux ! cinq cents francs !… Allons donc ! s’écria Godefroid, deux cents tout au plus, la mère, et encore promis !… et vous ne les assignerez pas !… Si vous me mettiez à même d’avoir l’affaire qu’ils veulent faire avec monsieur Bernard, moi je donnerais quatre cents francs !… Voyons, où en sont-ils ?

— Mais ils ont donné quinze cents francs sur l’ouvrage, et le vieux a reconnu devoir mille écus… Ils lui ont lâché cela cent francs à cent francs… en s’arrangeant pour le laisser dans la misère… C’est eux qui lui déchaînent les créanciers, ils ont envoyé pour sûr Cartier…

Là, Godefroid, par un regard plein d’une ironique perspicacité jeté sur la Vauthier, lui fit voir qu’il comprenait le rôle qu’elle jouait au profit de son propriétaire. Cette phrase fut un double trait de lumière pour lui, car la scène assez singulière qui s’était passée entre le jardinier et lui s’expliquait aussi.

— Oh ! reprit-elle, ils le tiennent, car où trouvera-t-il jamais mille écus ! Ils comptent lui offrir cinq cents francs le jour où il leur remettra l’ouvrage, et cinq cents francs par chaque volume mis en vente… L’affaire est faite au nom d’un libraire que ces deux messieurs ont établi sur le quai des Augustins…

— Ah ! le petit chose ?

— Oui, c’est cela, Morand, l’ancien commis de monsieur… Il paraît qu’il y a bien de l’argent à gagner ?

— Oh ! il y a bien de l’argent à y mettre, répondit Godefroid en faisant une moue significative. On frappa doucement à la porte, et Godefroid, très-heureux de l’interruption, se leva pour aller ouvrir.

— Ce qui est dit, est dit, mère Vauthier, fit Godefroid en voyant monsieur Bernard.

— Monsieur Bernard, s’écria-t-elle, j’ai une lettre pour vous…

Le vieillard redescendit quelques marches.

— Eh ! non, je n’ai pas de lettre, monsieur Bernard. Je voulais seulement vous dire de vous méfier de ce petit jeune homme, c’est un libraire.

— Ah ! tout s’explique, se dit en lui-même le vieillard.

Et il revint chez son voisin, la physionomie entièrement changée.

L’expression de froideur calme avec laquelle monsieur Bernard se montra contrastait tellement avec l’air affable et ouvert produit par l’expression de la reconnaissance, que Godefroid fut frappé d’un si subit changement.

— Monsieur, pardonnez-moi de venir troubler votre repos ; mais depuis hier vous me comblez, et le bienfaiteur crée des droits à l’obligé.

Godefroid s’inclina.

— Moi qui, depuis cinq ans, ai souffert la passion de Jésus-Christ, tous les quinze jours ! Moi qui, pendant trente-six ans, ai représenté la Société, le Gouvernement, qui étais alors la Vengeance publique, et qui, vous le devinez, n’avais plus d’illusions… non, je n’ai plus que des douleurs. Eh ! bien, monsieur, l’attention que vous avez eue de fermer la porte du chenil où mon petit-fils et moi nous couchons, cette petite chose a été pour moi le verre d’eau dont parle Bossuet… Oui, j’ai retrouvé dans mon cœur… dans ce cœur épuisé, qui ne fournit plus de larmes, comme mon corps ne fournit plus de sueur, j’ai retrouvé la dernière goutte de cet élixir qui, dans la jeunesse, nous fait voir en beau toutes les actions humaines, et je venais vous tendre cette main, que je ne tends qu’à ma fille ; je venais vous apporter cette rose céleste de la croyance au bien…

— Monsieur Bernard, dit Godefroid en se souvenant des leçons du bonhomme Alain, je n’ai rien fait dans le but de me voir l’objet de votre reconnaissance… Vous vous trompez en ceci…

— Ah ! voilà de la franchise ! reprit l’ancien magistrat. Eh bien ! cela me plaît. J’allais vous réprimer… pardon ! je vous estime. Ainsi, vous êtes libraire et vous êtes venu pour enlever mon ouvrage à la compagnie Barbet, Métivier et Morand… Tout est expliqué. Vous me faites des avances comme ils m’en ont fait ; seulement vous y mettez de la grâce.

L’Initié - Houssiaux, tome XVIII, p168.PNG
LA MÈRE VAUTHIER       LE BARON BOURLAC
Je voulais seulement vous dire de vous méfier de ce jeune homme.
(l’initié.)

— C’est la Vauthier qui vient de vous dire que je suis un commis libraire ? demanda Godefroid au vieillard.

— Oui, répondit-il.

— Eh ! bien, monsieur Bernard, pour savoir ce que je puis vous donner au-dessus de ce que vous offrent ces messieurs, il faudrait me dire les conditions que vous avez faites avec eux.

— C’est juste, reprit l’ancien magistrat, qui parut heureux de se voir l’objet de cette concurrence à laquelle il ne pouvait que gagner. Savez-vous quel est l’ouvrage ?

— Non, je sais seulement qu’il y a une bonne affaire.

— Il n’est que neuf heures et demie, ma fille a déjeuné, mon petit-fils Auguste ne revient qu’à dix heures trois quarts. Cartier n’apportera les fleurs que dans une heure ; nous pouvons causer… Monsieur… monsieur qui ?

— Godefroid.

— Monsieur Godefroid, l’œuvre dont il s’agit a été conçue par moi en 1825, à l’époque où, frappé de la destruction persistante de la propriété immobilière, le ministère proposa cette loi sur le droit d’aînesse qui fut rejeté. J’avais remarqué certaines imperfections dans nos codes et dans les institutions fondamentales de la France. Nos codes ont été l’objet de travaux importants ; mais tous ces traités n’étaient que de la jurisprudence ; personne n’avait osé contempler l’œuvre de la Révolution, ou de Napoléon, si vous voulez, dans son ensemble, étudier l’esprit de ces lois, les juger dans leur application. C’est là mon ouvrage en gros ; il est intitulé provisoirement : Esprit des lois nouvelles ; il embrasse les lois organiques aussi bien que les codes, tous les codes ; car nous avons bien plus de cinq codes : aussi mon livre a-t-il cinq volumes et un volume de citations, de notes, de renvois. J’ai pour trois mois encore de travaux. Le propriétaire de cette maison, ancien libraire, sur quelques questions que je lui ai faites, a deviné, flairé, si vous voulez, la spéculation. Moi, primitivement, je ne pensais qu’au bien de mon pays. Ce Barbet m’a circonvenu… Vous allez vous demander comment un libraire a pu entortiller un vieux magistrat ; mais, monsieur, vous connaissez mon histoire, et cet homme est un usurier, il a le coup d’œil et le savoir-faire de ces gens-là… Son argent a toujours talonné mes besoins… Il s’est toujours trouvé le jour où le désespoir me livrait sans défense.

— Eh ! non, mon cher monsieur, dit Godefroid. Il a tout bonnement un espion dans la mère Vauthier ; mais les conditions, voyons ?… dites-les nettement.

— On m’a prêté quinze cents francs, représentés aujourd’hui par trois lettres de change de mille francs, et ces trois mille francs sont hypothéqués par un traité sur la propriété de mon ouvrage, dont je ne peux disposer qu’en remboursant les lettres de change, et les lettres de change sont protestées, il y a jugement contradictoire… Voilà, monsieur, les complications de la misère… Dans la plus modeste évaluation, la première édition de cette œuvre immense, l’œuvre de dix ans de travaux et de trente-six ans d’expérience, vaudrait bien dix mille francs… Eh bien, il y a cinq jours, Morand me proposait mille écus et mes lettres de change acquittées pour la toute propriété… Comme je ne saurais trouver trois mille deux cent quarante francs, il faudra, si vous ne vous interposez entre eux et moi, leur céder… Ils ne se sont pas contentés de mon honneur ! ils ont voulu, pour plus de garantie, des lettres de change protestées, et arrivées à l’exercice de la contrainte par corps. Si je rembourse, ces usuriers auront doublé leurs fonds ; si je traite, ils auront une fortune, car l’un d’eux est un ancien marchand de papier, et Dieu sait combien ils peuvent restreindre les frais de la fabrication ! Et comme ils ont mon nom, ils savent que le placement de mille exemplaires est assuré.

— Comment, monsieur, vous, ancien magistrat !…

— Que voulez-vous ? pas un ami ! pas un souvenir !… Et j’ai sauvé bien des têtes, si j’en ai fait tomber !… Enfin ! ma fille, ma fille, de qui je suis la garde-malade ! à qui je tiens compagnie, car je ne travaille que pendant la nuit… Ah ! jeune homme, il n’y a que les malheureux qui puissent être les juges de la misère… Aujourd’hui je trouve que jadis j’étais trop sévère.

— Monsieur, je ne vous demande pas votre nom. Je ne puis pas disposer de mille écus, surtout en payant Halpersohn et vos petites dettes ; mais je vous sauverai si vous jurez de ne pas disposer de votre ouvrage sans que j’en sois averti ; car il est impossible de faire une affaire aussi importante que celle-là sans consulter les gens du métier. Mes patrons sont puissants, et je puis vous promettre le succès si vous pouvez me promettre le plus profond secret, même avec vos enfants, et me tenir votre promesse…

— Le seul succès que je veuille obtenir, c’est la santé de ma pauvre Vanda ; car, monsieur, de telles souffrances, dans le cœur d’un père, éteignent tout autre sentiment, et l’amour de la gloire n’est plus rien pour qui voit la tombe entr’ouverte.

— Je viendrai vous voir ce soir ; l’on attend Halpersohn de moment en moment, et je me suis promis d’aller voir tous les jours s’il arrive… Je vais employer pour vous toute cette journée.

— Ah ! si vous étiez la cause de la guérison de ma fille, monsieur… monsieur, je voudrais vous donner mon ouvrage !

— Monsieur, dit Godefroid, je ne suis pas libraire !…

Le vieillard fit un geste de surprise.

— Que voulez-vous, je l’ai laissé croire à la vieille Vauthier pour bien connaître les piéges qui vous étaient tendus…

— Qui donc êtes-vous ?…

— Godefroid ! répondit l’Initié. Et comme vous me permettrez de vous offrir de quoi mieux vivre, vous pouvez, ajouta-t-il en souriant, me nommer Godefroid de Bouillon.

L’ancien magistrat était trop ému pour rire de cette plaisanterie. Il tendit la main à Godefroid, et lui serra la main que son voisin lui présentait.

— Vous voulez garder l’incognito ?… dit l’ancien magistrat en regardant Godefroid avec une tristesse mélangée d’inquiétude.

— Permettez-le moi ?…

— Eh ! bien, faites comme vous voudrez !… Et venez ce soir ? vous verrez ma fille, si son état le permet…

C’était évidemment la plus grande concession que le pauvre père pût faire ; et, au regard de remercîment que lui jeta Godefroid, le vieillard eut la satisfaction de se voir compris.

Une heure après, Cartier vint avec d’admirables fleurs, renouvela lui-même les jardinières, y mit de la mousse fraîche, et Godefroid paya la facture, de même qu’il paya la note du cabinet de lecture qui fut envoyée quelques instants après. Les livres et les fleurs, c’était le pain de cette pauvre femme malade ou plutôt torturée, qui se contentait de si peu d’aliments.

En pensant à cette famille entortillée par le malheur comme celle de Laocoon, (image sublime de tant d’existences !) Godefroid, qui s’en alla vers la rue Marbœuf en se promenant, se sentait au cœur encore plus de curiosité que de bienfaisance. Cette malade entourée de luxe dans une affreuse misère lui faisait oublier les détails horribles de la plus bizarre de toutes les affections nerveuses, et qui fort heureusement est une violente exception constatée par quelques historiens ; un de nos plus babillards chroniqueurs, Tallemant des Réaux, en cite un exemple. On aime à se figurer les femmes, élégantes jusque dans leurs plus terribles souffrances ; aussi Godefroid se promettait-il comme un plaisir de pénétrer dans cette chambre, où le médecin, le père et le fils étaient seuls entrés depuis six ans. Néanmoins il finit par se gourmander de sa curiosité. Le néophyte comprit même que ce sentiment si naturel finirait par s’éteindre à mesure qu’il exercerait son bienfaisant ministère, à force de voir de nouveaux intérieurs, de nouvelles plaies.

On arrive en effet à la divine mansuétude que rien n’étonne et ne surprend, de même qu’en amour, on arrive à la quiétude sublime du sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante pratique des peines et des douceurs.

Godefroid apprit qu’Halpersohn était arrivé dans la nuit ; mais, dès le matin, il avait été forcé de monter en voiture et d’aller voir ses malades qui l’attendaient. La portière dit à Godefroid de venir le lendemain avant neuf heures.

En se souvenant de la recommandation de monsieur Alain sur la parcimonie qu’il fallait apporter dans ses dépenses personnelles, Godefroid alla dîner pour vingt-cinq sous, rue de Tournon, et fut récompensé de son abnégation en s’y trouvant au milieu de compositeurs et de correcteurs d’imprimerie. Il entendit une discussion sur les prix de fabrication, à laquelle il prit part, et il apprit qu’un volume in-octavo, composé de quarante feuilles, tiré à mille exemplaires, ne coûtait pas plus de trente sous l’exemplaire dans les meilleures conditions de fabrication. Il se proposa d’aller s’informer des prix auxquels les libraires de jurisprudence vendaient leurs volumes, afin d’être dans le cas de soutenir une discussion avec les libraires qui tenaient monsieur Bernard dans leurs mains, s’il se rencontrait avec eux.

Vers sept heures du soir, il revint au boulevard du Montparnasse par les rues de Vaugirard, Madame et de l’Ouest, et il reconnut combien ce quartier était désert, car il n’y vit personne. Il est vrai que le froid sévissait, la neige tombait à gros flocons, et les voitures ne faisaient aucun bruit sur les pavés.

— Ah ! vous voilà, monsieur ! dit la veuve Vauthier en voyant Godefroid ; si j’avais su que vous viendriez de si bonne heure, j’aurais fait du feu.

— C’est inutile, répondit Godefroid en voyant que la Vauthier le suivait, je passerai la soirée chez monsieur Bernard…

— Ah ! bien, vous êtes donc son cousin, que vous voilà dès le second jour à pot et à rôt avec lui… Je croyais que monsieur achèverait la conversation que nous avons commencée.

— Ah ! les quatre cents francs ! dit Godefroid tout bas à la veuve. Écoutez, maman Vauthier, vous les auriez touchés ce soir si vous n’aviez rien dit à monsieur Bernard… Vous, ménagez la chèvre et le chou, vous n’aurez ni chèvre ni chou ; car, pour ce qui me regarde, vous m’avez trahi… mon affaire est tout à fait manquée…

— Ne croyez pas cela, mon cher monsieur… Demain, pendant votre déjeuner…

— Oh ! demain, je pars d’ici, comme vos auteurs, au petit jour…

Les antécédents de Godefroid, sa vie de dandy, de journaliste, le servit en ceci, qu’il avait assez d’acquis pour deviner que, s’il n’agissait pas ainsi, le complice de Barbet irait avertir le libraire de quelque danger, et que les poursuites commenceraient, de manière à compromettre en peu de temps la liberté de monsieur Bernard ; tandis qu’en laissant croire à ce trio de négociants avides que leur combinaison ne courait aucun risque, ils resteraient tranquilles. Mais Godefroid ne connaissait pas encore la nature parisienne quand elle se déguise en veuve Vauthier. Cette femme voulait avoir l’argent de Godefroid et l’argent de son propriétaire. Elle courut aussitôt chez son monsieur Barbet, pendant que Godefroid changeait de vêtement pour se présenter chez la fille de monsieur Bernard.

Huit heures sonnaient au couvent de la Visitation, l’horloge du quartier, lorsque le curieux Godefroid frappa doucement à la porte de son voisin. Auguste vint ouvrir, et, comme ce jour était un samedi, le jeune homme avait sa soirée à lui ; Godefroid le vit habillé d’une petite redingote en velours noir, d’une cravate en soie bleue, d’un pantalon noir assez propre ; mais son étonnement de trouver le jeune homme si différent de lui-même, cessa tout à coup lorsqu’il fut dans la chambre de la malade : il comprit la nécessité pour le père et pour le fils d’être bien vêtus.

En effet, l’opposition entre la misère du logement qu’il avait vu le matin, et le luxe de cette pièce, était trop forte pour que Godefroid n’en fût pas comme ébloui, quoiqu’il fût habitué à ce qui sert aux recherches et aux élégances de la richesse.

Les murs tendus de soie jaune relevée par des torsades en soie verte d’un ton vif, donnaient une grande gaieté pour ainsi dire à la chambre, dont le carreau froid était caché par un tapis de moquette à fond blanc semé de fleurs. Les deux croisées, drapées de beaux rideaux doublés en soie blanche, formaient comme deux jolis bosquets, tant les jardinières étaient abondamment garnies. Des stores empêchaient de voir du dehors cette richesse, si rare dans ce quartier. La boiserie, peinte à la colle en blanc pur, était rehaussée par quelques filets d’or.

À la porte, une lourde portière en tapisserie au petit point à fond jaune et à feuillages extravagants, étouffait tout bruit du dehors. Cette portière magnifique était l’ouvrage de la malade, qui travaillait comme une fée lorsqu’elle avait l’usage de ses mains.

Au fond de la pièce et en face de la porte, la cheminée, à manteau de velours vert, offrait aux regards une garniture d’une excessive recherche, les seules reliques de l’opulence de ces deux familles, et composée d’une pendule curieuse : un éléphant soutenant une tour en porcelaine, d’où sortaient des fleurs à profusion, de deux candélabres dans le même style et des chinoiseries précieuses. Le garde-cendre, les chenets, les pelles, les pincettes, tout était du plus grand prix.

La plus grande des jardinières occupait le milieu de cette chambre, d’où tombait d’une rosace un lustre en porcelaine à fleurs.

Le lit où gisait la fille du magistrat était un de ces beaux lits blanc et or, en bois sculpté, comme on les faisait sous Louis XV. Il y avait au chevet de la malade une jolie table en marqueterie, où se trouvaient toutes les choses nécessaires à cette vie qui se passait au lit. À la muraille tenait un flambeau à deux branches, qui se repliait ou s’avançait au moindre mouvement de main. Une petite table excessivement commode et appropriée aux besoins de la malade était devant elle. Le lit, couvert d’une superbe courte-pointe et drapé de rideaux retroussés par des embrasses, était embarrassé de livres, d’une corbeille à ouvrage ; et, sous toutes ces choses, Godefroid aurait difficilement vu la malade sans les deux bougies du flambeau mobile.

Ce n’était plus qu’un visage d’un teint très-blanc bruni par la souffrance autour des yeux, où brillaient des yeux de feu, et qui, pour principal ornement, offrait une magnifique chevelure noire, dont les boucles nombreuses, énormes, disposées par mèches, annonçaient que l’arrangement et le soin de ces cheveux occupaient la malade une partie de la matinée, ainsi qu’on pouvait le supposer en voyant un miroir portatif au pied du lit.

Aucune des recherches modernes ne manquait là. Quelques colifichets, amusements de la pauvre Vanda, prouvaient que cet amour paternel allait jusqu’au délire.

Le vieillard se leva de dessus une magnifique bergère Louis XV, blanc et or, garnie en tapisserie, et fit quelques pas au-devant de Godefroid, qui ne l’eût certes pas reconnu, car cette froide et sévère figure avait cette expression de gaieté particulière aux vieillards qui ont conservé la noblesse de manières et l’apparente légèreté des gens de cour. Sa douillette puce était en harmonie avec ce luxe, et il prisait dans une tabatière d’or enrichie de diamants !…

— Voici, ma chère enfant, dit monsieur Bernard à sa fille, en prenant Godefroid par la main, voici le voisin de qui je t’ai parlé…

Et il fit signe à son petit-fils d’avancer un des deux fauteuils semblables à la bergère, qui se trouvaient de chaque côté de la cheminée.

— Monsieur se nomme monsieur Godefroid, et il est plein d’indulgence pour nous…

Vanda fit un mouvement de tête pour répondre au salut profond de Godefroid ; et, à la manière dont le cou se plia, se replia, Godefroid vit bien que toute la vie de la malade résidait dans la tête. Les bras amaigris, les mains molles, reposaient sur le drap blanc et fin, comme deux choses étrangères à ce corps, qui paraissait ne point tenir de place dans le lit. Les objets nécessaires à la malade étaient placés derrière le dossier du lit, dans une étagère fermée par un rideau de soie.

— Vous êtes, monsieur, la première personne, à l’exception des médecins, qui ne sont plus des hommes pour moi, que j’aurai vue depuis six ans ; aussi ne vous doutez-vous pas de la passion que vous avez excitée en moi depuis le moment où mon père m’a annoncé votre visite… Non, c’était une curiosité pareille à celle de notre mère Ève… Mon père, si bon pour moi, mon fils, que j’aime tant, suffisent bien certainement à remplir le désert d’une âme maintenant à peu près sans corps ; mais cette âme est restée femme, après tout, et vous ne serez pas étonné de l’intérêt que j’ai pris à votre visite… Vous me ferez le plaisir de prendre une tasse de thé avec nous…

— Monsieur m’a promis la soirée, répondit le vieillard avec la grâce d’un millionnaire qui fait les honneurs chez lui.

Auguste, assis sur une chaise en tapisserie, à une petite table en marqueterie ornée de cuivres, lisait un livre à la clarté des candélabres de la cheminée.

— Auguste, mon enfant, dis à Jean de venir nous servir le thé dans une heure.

Elle accompagna cette phrase d’un regard expressif, auquel Auguste répondit par un signe.

— Croiriez-vous, monsieur, que depuis six ans, je n’ai pas d’autres serviteurs que mon père et mon fils, et je n’en pourrais plus supporter d’autres. S’ils me manquaient, je mourrais… Mon père ne veut pas que Jean, un pauvre Normand qui nous sert depuis trente ans, vienne dans ma chambre.

— Je crois bien, dit finement le vieillard, monsieur l’a vu, il scie le bois, il le rentre ; il fait la cuisine ; il fait les commissions ; il porte un tablier sale ; il aurait fricassé toute cette élégance, si nécessaire aux yeux d’une pauvre fille, pour qui cette chambre est toute la nature…

— Ah ! madame, monsieur votre père a bien raison…

— Et pourquoi ?… dit-elle. Si Jean avait gâté ma chambre, mon père l’aurait renouvelée.

— Oui, mon enfant ; mais ce qui m’en empêche, c’est que tu ne peux pas la quitter ; et tu ne connais pas les tapissiers de Paris !… il leur faudrait plus de trois mois pour refaire ta chambre. Songe à la poussière qui s’élèverait de ton tapis, si on l’ôtait. Faire faire ta chambre par Jean ? y penses-tu ?… En prenant les précautions minutieuses dont sont capables un père et un fils, nous t’avons évité le balayage, la poussière… Si seulement Jean entrait pour nous servir, ce serait fini dans un mois… — Ce n’est pas par économie, dit Godefroid, c’est pour votre santé. Monsieur votre père a raison.

— Je ne me plains pas, répliqua Vanda d’une voix pleine de coquetterie.

Cette voix faisait l’effet d’un concert. L’âme, le mouvement et la vie s’étaient concentrés dans le regard et dans la voix ; car Vanda, par des études auxquelles le temps n’avait certes pas manqué, était arrivée à vaincre les difficultés provenues de la perte de ses dents.

— Je suis encore heureuse, monsieur, dans l’effroyable malheur qui m’assiége ; car, au moins, la fortune est d’un grand secours pour supporter mes souffrances… Si nous avions été dans l’indigence, il y a dix-huit ans que je n’existerais plus, et je vis !… J’ai des jouissances, elles sont d’autant plus vives que c’est de perpétuelles conquêtes sur la mort… Vous allez me trouver bien bavarde… reprit-elle en souriant.

— Madame, répondit Godefroid, je vous prierais de parler toujours, car je n’ai jamais entendu de voix comparable à la vôtre… c’est une musique, Rubini n’est pas plus enchanteur…

— Ne parlez pas de Rubini, des Italiens, dit le vieillard avec une teinte de tristesse. Quelque riches que nous soyons, il m’est impossible de donner à ma fille, qui était une grande musicienne, ce plaisir dont elle est folle.

— Pardon, fit Godefroid.

— Vous vous ferez à nous, dit le vieillard.

— Voici le procédé, dit la malade en souriant. Quand on vous aura crié casse-cou plusieurs fois, vous serez au fait du colin-maillard de notre conversation…

Godefroid échangea rapidement un regard avec monsieur Bernard, qui, voyant des larmes dans les yeux de son voisin, se mit un doigt sur la bouche pour lui recommander de ne pas faillir à l’héroïsme qu’il partageait avec son fils depuis sept ans.

Cette sublime et perpétuelle imposture, accusée par la complète illusion de la malade, produisait en ce moment sur Godefroid l’effet de la contemplation d’un précipice à pic, où deux chasseurs de chamois descendraient avec facilité. La magnifique boite d’or, enrichie de diamants, avec laquelle jouait insouciamment le vieillard sur le pied du lit de sa fille, était comme le trait de génie qui, dans l’œuvre d’un homme supérieur, enlève le cri d’admiration. Godefroid regardait cette tabatière, se demandant pourquoi elle n’était pas vendue ou au Mont-de-Piété ; mais il se réserva d’en parler au vieillard.

— Ce soir, monsieur Godefroid, ma fille a reçu de l’annonce de votre visite une telle excitation, que tous les phénomènes bizarres de sa maladie qui, depuis douze jours, faisaient notre désespoir, ont complètement disparu… Jugez si je vous ai de la reconnaissance.

— Et moi donc ?… s’écria la malade d’un son de voix câlin et en penchant la tête par un mouvement plein de coquetterie. Monsieur est pour moi le député du monde… Depuis l’âge de vingt ans, monsieur, je n’ai plus su ce que c’était qu’un salon, une soirée, un bal… Et notez que j’aime la danse, que je raffole du spectacle, et surtout de musique. Je devine tout par la pensée ! Je lis beaucoup. Puis mon père me raconte les choses du monde…

En entendant ce mot, Godefroid fit un mouvement comme pour plier un genou devant ce pauvre vieillard.

— Oui, quand il va aux Italiens, et il y va souvent, il me dépeint les toilettes, il me décrit les effets du chant. Oh ! je voudrais être guérie, d’abord pour mon père, qui vit uniquement pour moi, comme je vis par lui, pour lui ; pour mon fils, à qui je voudrais donner une autre mère ! Ah ! monsieur, quels êtres accomplis que mon vieux père… que mon excellent fils… mais aussi pour entendre Lablache, Rubini, Tamburini, la Grisi et Puritani… Mais…

— Allons, mon enfant, du calme !… Si nous parlons musique, nous sommes perdus ! dit le vieillard en souriant.

Il souriait, et ce sourire qui rajeunissait cette figure trompait toujours évidemment la malade.

— Tiens, je serai bien sage, dit Vanda d’un air mutin ; mais donne-moi l’accordéon…

On avait inventé dès ce temps cet instrument portatif qui pouvait, à la rigueur, se poser au bord du lit de la malade, et qui, pour donner les sons de l’orgue, n’exigeait que la pression du pied. Cet instrument, dans son plus grand développement, équivalait à un piano ; mais il coûtait alors trois cents francs. La malade, qui lisait les journaux, les revues, connaissait l’existence de cet instrument et en souhaitait un depuis deux mois.

— Oui, madame, vous en aurez un, reprit Godefroid à un regard que lui lança le vieillard. Un de mes amis, qui part pour Alger, en a un superbe que je lui emprunterai ; car, avant de vous en acheter un, vous essayerez celui-là. Il est possible que les sons si vibrants, si puissants, ne vous conviennent pas…

— Puis-je l’avoir demain ?… dit-elle avec la vivacité d’une créole.

— Demain, reprit monsieur Bernard, c’est bientôt, et demain, c’est dimanche.

— Ah !… fit-elle en regardant Godefroid qui croyait voir voltiger une âme en admirant l’ubiquité des regards de Vanda.

Jusqu’alors, Godefroid avait ignoré la puissance de la voix et des yeux, lorsqu’ils sont devenus toute la vie. Le regard n’était plus un regard, mais une flamme, ou mieux, un flamboiement divin, un rayonnement communicatif de vie et d’intelligence, la pensée visible ! Cette voix aux mille intonations remplaçait les mouvements, les gestes et les poses de la tête. Les variations du teint, qui changeait de couleur comme le fabuleux caméléon, rendaient l’illusion, ou, si vous voulez, ce mirage complet. Cette tête souffrante, plongée dans cet oreiller de batiste garni de dentelles, était toute une personne.

Jamais, dans sa vie, Godefroid n’avait contemplé de si grand spectacle, il suffisait à peine à ses émotions. Autre sublimité, car tout était étrange dans cette situation, pleine de poésie et d’horreur : l’âme seule vivait chez les spectateurs. Cette atmosphère, uniquement remplie de sentiment, avait une influence céleste. On ne s’y sentait pas plus de corps que n’en avait la malade. On s’y trouvait tout esprit. À force de contempler ce mince débris d’une jolie femme, Godefroid oubliait les mille détails élégants de cette chambre, il se croyait en plein ciel. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure qu’il aperçut une étagère pleine de curiosités, placée sous un portrait magnifique de madame Bernard que la malade le pria d’aller voir, car il était de Géricault.

— Géricault, dit-elle, était de Rouen, et sa famille ayant eu quelques obligations à mon père, le premier président, il nous remercia par ce chef-d’œuvre, où vous me voyez à l’âge de seize ans.

— Vous avez un fort beau tableau, dit Godefroid, il est tout à fait inconnu de ceux qui se sont occupés des œuvres si rares de ce génie.

— Ce n’est plus pour moi, dit-elle, qu’une chose d’affection, car je ne vis que par le cœur, et j’ai la plus belle vie, ajouta-t-elle en regardant son père et lui jetant toute son âme dans ce regard. Ah ! monsieur, si vous saviez ce qu’est mon père. Qui jamais pourrait croire que ce grand et sévère magistrat, à qui l’empereur a eu tant d’obligations qu’il lui a donné cette tabatière, et que Charles X a cru le récompenser par ce cabaret de Sèvres, là, dit-elle, en montrant la console, que ce ferme soutien du pouvoir et des lois, ce savant publiciste, a, dans un cœur de rocher, les délicatesses d’un cœur de mère. Oh ! papa ! papa ! embrasse-moi,… viens ! je le veux, si tu m’aimes.

Le vieillard se leva, se pencha sur le lit, et prit un baiser sur le front blanc, vaste, poétique de sa fille de qui les fureurs ne ressemblaient pas toujours à cette tempête d’affection.

Le vieillard se promena par la chambre, il avait aux pieds des pantoufles brodées par sa fille, et il ne faisait aucun bruit.

— Et quelles sont vos occupations ? demanda-t-elle à Godefroid après une pause.

— Madame, je suis, employé par des personnes pieuses à secourir les gens très-malheureux.

— Ah ! la belle mission, monsieur ! dit-elle. Croyez-vous que l’idée de me vouer à cette occupation m’est venue ?… Mais quelles sont les idées que je n’ai pas eues ? reprit-elle en faisant un mouvement de tête. La douleur est comme un flambeau qui nous éclaire la vie… Si donc je recouvrais la santé !…

— Tu t’amuserais, mon enfant, dit le vieillard.

— Certainement, répondit-elle, j’en ai le désir, mais en aurai-je la faculté ? Mon fils sera, je l’espère, un magistrat digne de ses deux grands-pères, il me quittera. Que faire ? Si Dieu me rend la vie, je la lui consacrerai ! Oh ! après vous avoir donné tout ce que vous en voudrez ! s’écria-t-elle en regardant son père et son fils. Il y a des moments, mon père, où les idées de monsieur de Maistre me travaillent, et je crois que j’expie quelque chose.

— Voilà ce que c’est que de tant lire, s’écria le vieillard évidemment chagriné.

— Ce brave général polonais, mon grand-père, a trempé fort innocemment dans le partage de la Pologne.

— Allons, voilà la Pologne ! reprit Bernard.

— Que veux-tu, papa ! mes souffrances sont infernales, elles donnent horreur de la vie, elles me dégoûtent de moi-même. Eh ! bien, en quoi les ai-je méritées ? De telles maladies ne sont pas un simple dérangement de santé, c’est l’organisation tout entière pervertie, et…

— Chante l’air national que chantait ta pauvre mère, tu feras plaisir à monsieur, à qui j’ai parlé de ta voix, dit le vieillard qui voulait évidemment distraire sa fille des idées dans lesquelles elle s’engageait. Vanda se mit à chanter d’un ton bas et doux une chanson en langue polonaise qui fit rester Godefroid stupide d’admiration et saisi de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants et mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent dans le cœur longtemps après qu’on les a entendues. En écoutant Vanda, Godefroid la regardait, mais il ne put soutenir les regards extatiques de ce reste de femme, quasi-folle, et il arrêta sa vue sur des glands qui pendaient de chaque côté du ciel de lit.

— Ah ! ah ! fit Vanda qui se mit à rire de l’attention de Godefroid, vous vous demandez à quoi cela sert ?

— Vanda ! dit le père, allons, calme-toi, ma fille ? tiens, voici le thé. Ceci, monsieur, est une bien coûteuse machine, dit-il à Godefroid. Ma fille ne peut pas se lever, et elle ne peut pas non plus rester dans son lit, sans qu’on le fasse ou qu’on en change les draps. Ces cordons répondent à des poulies, et en passant sous elle un carré de peau maintenu aux quatre coins par des anneaux qui s’accrochent à quatre cordes, nous pouvons l’enlever sans fatigue pour elle, ni pour nous.

— On m’enlève ! répéta follement Vanda.

Heureusement Auguste parut apportant une théière qu’il mit sur une petite table, où il déposa le cabaret de porcelaine de Sèvres et qu’il couvrit de pâtisseries, de sandwichs. Il apporta la crème et le beurre. Cette vue changea tout à fait les dispositions de la malade qui tournaient à une crise.

— Tiens, Vanda, voilà le nouveau roman de Nathan. Si tu t’éveilles cette nuit, tu auras de quoi lire.

La Perle De Dol ! Ah ! cela doit être une histoire d’amour. Auguste ! dis donc, j’aurai un accordéon.

Auguste leva la tête brusquement et regarda son grand-père d’un air singulier.

— Voyez ! comme il aime sa mère ! reprit Vanda. Viens m’embrasser, mon petit chat. Non, ce n’est pas ton grand-père, c’est monsieur que tu dois remercier, car notre voisin doit m’en prêter un demain matin. — Comment est-ce fait, monsieur ?

Godefroid, sur un signe du vieillard, expliqua longuement l’accordéon, tout en savourant le thé fait par Auguste, et qui, d’une qualité supérieure, était exquis.

Vers dix heures et demie, l’Initié se retira, lassé du spectacle de cette lutte insensée du grand-père et du fils, admirant leur héroïsme et cette patience de tous les jours à jouer un double rôle, également accablant.

— Eh bien ! lui dit monsieur Bernard, qui le suivit chez lui, vous comprenez, monsieur, la vie que je mène ! C’est à toute heure les émotions du voleur, attentif à tout. Un mot, un geste tuerait ma fille ! Une babiole de moins parmi celles qu’elle a l’habitude de voir révélerait tout à cet esprit qui voit à travers les murs.

— Monsieur, répondit Godefroid, lundi Halpersohn prononcera sur votre fille ; car il est arrivé. Je doute que la science puisse rétablir ce corps…

— Oh ! je n’y compte pas, reprit l’ancien magistrat ; mais qu’on lui rende la vie supportable… Je comptais, monsieur, sur votre intelligence, et je voulais vous remercier, car vous avez tout compris… Ah ! voilà l’accès ! s’écria-t-il en entendant un cri à travers les murs ; elle a excédé ses forces !

Et, serrant la main de Godefroid, le vieillard courut chez lui.

À huit heures du matin, le lendemain, Godefroid frappait à la porte du célèbre médecin polonais. Il fut conduit par un valet de chambre au premier étage du petit hôtel qu’il avait pu examiner pendant le temps que le portier mit à trouver et à prévenir le domestique.

Heureusement, comme il s’en doutait, l’exactitude de Godefroid lui sauva l’ennui d’attendre ; il était, sans doute, le premier venu. D’une antichambre fort simple, il passa dans un grand cabinet où il aperçut un vieillard en robe de chambre, qui fumait une longue pipe. La robe de chambre, en alépine noire, devenue luisante, portait la date de l’émigration polonaise.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? lui dit le médecin juif, car vous n’êtes pas malade !

Et il arrêta sur Godefroid un regard qui avait l’expression curieuse et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent avoir des oreilles. Halpersohn était, au grand étonnement de Godefroid, un homme de cinquante-six ans, à petites jambes turques et dont le buste était large, puissant. Il y avait en cet homme quelque chose d’oriental, car sa figure avait dû, dans la jeunesse, être fort belle ; il en restait un nez hébraïque, long et recourbé comme un sabre de Damas. Le front vraiment polonais, large et noble, mais ridé comme un papier froissé, rappelait celui de saint Joseph des vieux maîtres italiens. Les yeux, vert de mer et enchâssés, comme ceux des perroquets, par des membranes grisâtres et froncées, exprimaient la ruse et l’avarice à un degré supérieur. Enfin, la bouche, fendue comme une blessure, ajoutait à cette physionomie sinistre tout le mordant de la défiance.

Cette face pâle et maigre, car Halpersohn était d’une remarquable maigreur, surmontée de cheveux gris mal peignés, avait, pour ornement, une longue barbe très-fournie, noire, mélangée de blanc, qui cachait la moitié du visage, en sorte qu’on n’en voyait que le front, les yeux, le nez, les pommettes et la bouche.

Cet ami du révolutionnaire Lelewel portait une calotte en velours noir qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir la couleur blonde, digne des pinceaux de Rembrandt.

La question que fit ce médecin devenu si célèbre, autant par ses talents que par son avarice, causa quelque surprise à Godefroid, qui se dit en lui-même :

— Me prendrait-il pour un voleur ?

La réponse à cette question se trouvait sur la table et sur la cheminée du docteur. Godefroid croyait arriver le premier, il arrivait le dernier. Les consultants avaient déposé sur la cheminée et sur le bord de la table d’assez grosses offrandes, car Godefroid aperçut des piles de pièces de vingt francs, de quarante francs et deux billets de mille francs. Était-ce là le produit d’une matinée ? Il en douta beaucoup, et il crut à quelque savante invention d’esprit. Peut-être l’avare mais infaillible docteur tenait-il à forcer ainsi ses recettes en laissant croire à ses clients, choisis parmi les riches, qu’on lui donnait des rouleaux au lieu de papillottes.

Moïse Halpersohn devait d’ailleurs être payé largement, car il guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées auxquelles la médecine renonçait. On ignore en Europe que les peuples slaves possèdent beaucoup de secrets ; ils ont une collection de remèdes souverains, fruits de leurs relations avec les Chinois, les Persans, les Cosaques, les Turcs et les Tartares. Certaines paysannes, qui passent pour sorcières, guérissent radicalement la rage en Pologne, avec des sucs d’herbe. Il existe dans ce pays un corps d’observations sans code, sur les effets de certaines plantes, de quelques écorces d’arbres réduites en poudre, que l’on se transmet de famille en famille, et il s’y fait des cures miraculeuses.

Halpersohn, qui passa, pendant cinq ou six ans, pour un médicastre, à cause de ses poudres, de ses médecines, possédait la science innée des grands médecins. Non-seulement il était savant et avait beaucoup observé, mais encore il avait parcouru l’Allemagne, la Russie, la Perse, la Turquie, où il avait recueilli bien des traditions ; et comme il connaissait la chimie, il devint la bibliothèque vivante de ces secrets épars chez les bonnes femmes, comme on dit en France, de tous les pays où il avait porté ses pas, à la suite de son père, marchand ambulant de son état.

Il ne faut pas croire que la scène où, dans Richard en Palestine, Saladin guérit le roi d’Angleterre, soit une fiction. Halpersohn possède une bourse de soie qu’il trempe dans l’eau pour la colorer légèrement, et certaines fièvres cèdent à cette eau bue par le malade. La vertu des plantes, selon cet homme, est infinie, et les guérisons des plus affreuses maladies sont possibles. Cependant, lui, comme ses confrères, s’arrête quelquefois devant des incompréhensibilités. Halpersohn aime l’invention de l’homéopathie, plus à cause de sa thérapeutique que pour son système médical ; il correspondait alors avec Hedénius de Dresde, Chelius d’Heidelberg et les célèbres médecins allemands, tout en tenant la main fermée, quoique pleine de découvertes. Il ne voulait pas faire d’élèves.

Le cadre était d’ailleurs en harmonie avec ce portrait échappé d’une toile de Rembrandt. Le cabinet, tendu d’un papier qui simulait du velours vert, était mesquinement meublé d’un divan vert. Le tapis vert mélangé montrait la corde. Un grand fauteuil en cuir noir, pour les consultants, se trouvait devant la fenêtre, drapée de rideaux verts. Un fauteuil de bureau, de forme romaine, en acajou, et couvert d’un maroquin vert, était le siége du docteur.

Entre la cheminée et la table longue sur laquelle il écrivait, une caisse commune en fer, placée en face de la cheminée, au milieu de la paroi opposée, supportait une pendule en granit de Vienne sur laquelle s’élevait un groupe en bronze, représentant l’Amour jouant avec la Mort, le présent d’un grand sculpteur allemand qu’Halpersohn avait sans doute guéri. Le chambranle de la cheminée avait une coupe entre deux flambeaux pour tout ornement. De chaque côté du divan, deux encoignures en ébène servaient à mettre des plateaux, où Godefroid vit des cuvettes d’argent, des carafes et des serviettes.

Cette simplicité, qui tenait presque de la nudité, frappa beaucoup Godefroid, pour qui tout voir fut l’affaire d’un coup d’œil, et il recouvra son sang-froid.

— Monsieur, je me porte parfaitement bien : aussi ne viens-je pas pour moi, mais pour une femme à qui vous auriez dû, depuis longtemps, faire une visite. Il s’agit d’une dame qui demeure sur le boulevard du Montparnasse…

— Ah ! oui, cette dame m’a déjà plusieurs fois envoyé son fils… Eh ! bien, monsieur, qu’elle vienne à ma consultation.

— Qu’elle vienne ! répéta Godefroid indigné ; mais, monsieur, elle n’est pas transportable de son lit sur un fauteuil ; il faut la soulever avec des sangles.

— Vous n’êtes pas médecin, monsieur ? demanda le docteur juif avec une singulière grimace qui rendit son masque encore plus méchant qu’il ne l’était.

— Si le baron de Nucingen vous faisait dire qu’il souffre et veut vous visiter, répondriez-vous : Qu’il vienne !

— J’irais, répliqua froidement le juif en lançant un jet de salive dans un crachoir hollandais en acajou plein de sable.

— Vous iriez, reprit doucement Godefroid, parce que le baron de Nucingen a deux millions de rentes, et…

— Le reste ne fait rien à l’affaire, j’irais.

— Eh bien ! monsieur, vous viendrez voir la malade du boulevard Montparnasse, par la même raison. Sans avoir la fortune du baron de Nucingen, je suis ici pour vous dire que vous mettrez vous-même le prix à la guérison, ou à vos soins si vous échouez… Je suis prêt à vous payer d’avance ; mais comment, monsieur, vous qui êtes un émigré polonais, un communiste, je crois, ne feriez-vous pas un sacrifice à la Pologne ? car cette dame est la petite-fille du général Tarlowski, l’ami du prince Poniatowski.

— Monsieur, vous êtes venu pour me demander de guérir cette dame, et non pour me donner des conseils. En Pologne, je suis Polonais ; à Paris, je suis Parisien. Chacun fait le bien à sa manière, et croyez que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor que j’amasse a sa destination ; elle est sainte. Je vends la santé : les riches peuvent la payer, je la leur fais acheter. Les pauvres ont leurs médecins. Si je n’avais pas un but, je n’exercerais pas la médecine. Je vis sobrement et je passe mon temps à courir ; je suis paresseux et j’étais joueur… Concluez, jeune homme !… Vous n’avez pas l’âge où l’on peut juger les vieillards.

Godefroid garda le silence.

— Vous demeurez avec la petite-fille de cet imbécile qui n’avait de courage que pour se battre, et qui a livré son pays à Catherine II ?

— Oui, monsieur.

— Soyez chez vous lundi, à trois heures, dit-il en quittant sa pipe et en prenant son agenda sur lequel il traça quelques mots.

— Vous me remettrez, à mon arrivée, deux cents francs ; et si je vous promets la guérison, vous me donnerez mille écus… Il m’a été dit, reprit-il, que cette dame est rapetissée comme si elle était tombée au feu.

— Monsieur, c’est, croyez-en les plus célèbres médecins de Paris, une névrose dont les désordres sont tels, qu’ils les ont niés tant qu’ils ne les ont pas vus.

— Ah ! je me rappelle maintenant les détails que ce petit bonhomme m’en a donnés… À demain, monsieur.

Godefroid sortit, après avoir salué cet homme aussi singulier qu’extraordinaire. Rien en lui ne sentait, n’indiquait un médecin, pas même ce cabinet nu, et dont le seul meuble qui frappât la vue était cette formidable caisse de Huret ou de Fichet.

Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour acheter, avant que la boutique ne fermât, un magnifique accordéon qu’il fit partir devant lui pour monsieur Bernard, en en indiquant l’adresse. Puis il alla rue Chanoinesse, en passant par le quai des Augustins, où il espérait trouver encore ouvert un des magasins des commissionnaires en librairie ; il en vit effectivement un où il eut une longue conversation avec un jeune commis sur les livres de jurisprudence.

Il trouva madame de La Chanterie et ses amis au retour de la grand’messe ; et, au premier regard qu’elle lui jeta, Godefroid répondit par un hochement de tête significatif. — Eh bien ! lui dit-il, notre cher père Alain n’est pas avec vous ?

— Il ne viendra pas ce dimanche-ci, répondit madame de La Chanterie ; vous ne le verrez que d’aujourd’hui en huit… À moins que vous n’alliez où il vous a donné rendez-vous.

— Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu’il ne m’intimide pas comme ces messieurs, et je comptais lui faire ma confession.

— Et moi ?

— Oh ! vous, je vous dirai tout ; car j’ai bien des choses à raconter. Pour mon début, j’ai trouvé la plus extraordinaire de toutes les infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du luxe ; puis des figures d’une sublimité qui dépasse toutes les inventions de nos romanciers les plus en vogue.

— La nature, et surtout la nature morale, est toujours au-dessus de l’art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures. Mais, voyons, dit madame de La Chanterie, venez me raconter votre expédition dans les terres inconnues où vous avez fait votre premier voyage.

Monsieur Nicolas et monsieur Joseph, car l’abbé de Vèze était resté pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de La Chanterie seule avec Godefroid, qui, sous le coup des émotions qu’il venait de ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits détails avec la force, avec l’action et la verve que donne la première impression d’un pareil spectacle et de son cadre d’homme et de choses. Il eut un grand succès, car la douce et calme madame de La Chanterie pleura, quelque accoutumée qu’elle fût à descendre dans l’abîme des douleurs.

— Vous avez bien fait, dit-elle, d’envoyer l’accordéon.

— Je voudrais faire bien plus, répondit Godefroid, puisque cette famille est la première qui m’ait fait connaître les plaisirs de la charité ; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus grande partie des bénéfices de son grand ouvrage. Je ne sais si vous avez assez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même d’entreprendre une pareille affaire. D’après les renseignements que je viens de prendre, il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur serait alors de vingt-quatre mille francs. Comme nous devons préalablement payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent le manuscrit, c’est donc douze mille francs à risquer. Oh ! madame, si vous saviez quels regrets amers j’ai eus en venant du quai des Augustins ici d’avoir dissipé si follement ma petite fortune ! car l’esprit de la charité m’est comme apparu. J’ai l’ardeur de l’Initié, je veux embrasser la vie de ces messieurs, et je serai digne de vous. J’ai béni plusieurs fois depuis deux jours le hasard qui m’a conduit ici. Je vous obéirai en tout, jusqu’à ce que vous me trouviez capable d’être un des vôtres.

— Eh ! bien, répondit gravement madame de La Chanterie après avoir réfléchi, écoutez-moi, car j’ai des choses importantes à vous révéler. Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du malheur. Oui, souvent le malheur a de la poésie ; car, pour moi, la poésie est un certain excès dans le sentiment, et la douleur est un sentiment. On vit tant par la douleur !…

— Oui, madame, j’ai été pris du démon de la curiosité… Que voulez-vous ? Je n’ai pas encore l’habitude de pénétrer au cœur des existences malheureuses, et je n’y vais pas avec la tranquillité de vos trois pieux soldats du Seigneur. Mais, sachez-le bien, c’est après l’épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre œuvre !…

— Écoutez, mon cher ange, dit madame de La Chanterie, qui prononça ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument, nous ne forçons point les mots ici. Ce qui est interdit n’occupe pas même notre pensée… Donc nous nous sommes interdit d’entrer dans les spéculations. Imprimer un livre pour le vendre, en attendre des bénéfices, c’est une affaire, et les opérations de ce genre nous jetteraient dans les embarras du commerce. Certes, ceci me semble assez faisable, nécessaire même. Croyez-vous que ce soit le premier cas qui se présente ? Nous avons vingt fois, cent fois aperçu le moyen de sauver ainsi des familles, des maisons ! Or, que serions-nous devenus avec des affaires de ce genre ? Nous aurions été négociants… Commanditer le malheur, ce n’est pas travailler soi-même, c’est mettre le malheur à même de travailler. Dans quelques jours vous rencontrerez des misères plus âpres que celle-ci, ferez-vous la même chose ? Vous seriez accablé ! Songez, mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de votre temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd’hui près de deux mille débiteurs dans Paris ; et au moins faut-il que, pour ceux qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de leur dette… Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous calculons que la moitié de l’argent donné se perd. L’autre moitié nous revient quelquefois doublée… Ainsi, supposez que ce magistrat meure, voilà douze mille francs bien aventurés. Mais que sa fille soit guérie, que son petit-fils réussisse, et qu’il devienne un jour magistrat… Eh ! bien, s’il a de l’honneur, il se souviendra de la dette, et il nous rendra l’argent des pauvres avec usure. Savez-vous que plus d’une famille, tirée de la misère et mise par nous sur le chemin de la fortune par des prêts sans intérêts, a fait la part des pauvres, et nous a rendu les sommes doublées et quelquefois triplées ?… Voilà nos seules spéculations ! D’abord, songez, quant à ce qui vous préoccupe (et vous devez vous en préoccuper), que la vente de l’ouvrage de ce magistrat dépend de la bonté de cette œuvre, l’avez-vous lue ? Puis, si le livre est excellent, combien d’excellents livres sont restés un, deux ou trois ans sans avoir le succès qu’ils méritent ! Combien de couronnes mises sur des tombeaux ! Et je sais que les libraires ont des façons de traiter, de réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le plus difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. Monsieur Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons l’expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces, car nous étudions Paris depuis longtemps… Les Mongenod nous aident ; nous avons en eux des flambeaux ; et c’est par eux que nous savons que la Banque de France a le commerce de la librairie en suspicion constante, quoique ce soit un des plus beaux commerces, mais il est mal fait… Quant aux quatre mille francs nécessaires pour sauver cette noble famille des horreurs de l’indigence, car il faut que ce pauvre enfant et son grand-père se nourrissent et puissent s’habiller convenablement, je vais vous les donner… Il est des souffrances, des misères, des plaies que nous pansons immédiatement, sans hésitation, sans chercher à savoir qui nous secourons : religion, honneur, caractère, tout est indifférent ; mais dès qu’il s’agit de prêter l’argent des pauvres pour aider le malheur sous la forme agissante de l’industrie, du commerce… Oh ! alors nous cherchons des garanties, avec la rigidité des usuriers. Aussi, pour le surplus, bornez votre enthousiasme à trouver à ce vieillard le plus honnête libraire possible. Ceci regarde monsieur Nicolas. Il connaît des avocats, des professeurs, auteurs de livres sur la jurisprudence ; et, dimanche prochain, il aura bien certainement un bon conseil à vous donner. Soyez tranquille, si c’est possible, cette difficulté sera résolue. Cependant, peut-être serait-il bon que monsieur Nicolas lût l’ouvrage de ce magistrat… Si cela se peut, obtenez-en la communication…

Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu’il croyait uniquement animée par l’esprit de charité. L’Initié plia le genou, baisa l’une des belles mains de madame de La Chanterie en lui disant :

— Vous êtes donc aussi la raison !

— Il faut être tout, dans notre état, reprit-elle avec la gaieté douce particulière aux vraies saintes.

— Comment, deux mille comptes ! s’écria-t-il. Mais c’est immense !

— Oh ! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répondit-elle, à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, sur la délicatesse de nos obligés ; car nous avons bien trois mille autres familles qui ne nous rendront jamais que des actions de grâce. Aussi, sentons-nous, je vous le répète, la nécessité d’avoir des livres. Et si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez notre oracle financier. Nous sommes obligés de tenir un journal, le grand-livre des comptes-courants et un livre de caisse. Nous avons bien des notes, mais nous perdons trop de temps à chercher… Voilà ces messieurs, reprit-elle.

Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d’abord à la conversation, il était abasourdi par la révélation que madame de La Chanterie venait de lui faire d’un ton qui prouvait qu’elle voulait le récompenser de son ardeur.

— Deux mille familles obligées ! se disait-il ; mais, si elles coûtent autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc des millions semés dans Paris ?

Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l’esprit du monde qui s’éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant, il comprit que les fortunes réunies de madame de La Chanterie, de messieurs Alain, Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot, les dons recueillis par l’abbé de Vèze et les secours prêtés par la maison Mongenod avaient dû produire un capital considérable ; et que, depuis douze ou quinze ans, ce capital, accru par ceux d’entre les obligés qui se montraient reconnaissants, avait dû grossir à la façon des boules de neige, puisque ces charitables personnes n’en distrayaient rien. Il voyait clair peu à peu dans cette œuvre immense, et son désir d’y coopérer s’en accrut.

Il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du Montparnasse ; mais madame de La Chanterie, craignant la solitude du quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant de voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés qu’il ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit les sons de l’instrument ; et, quand il fut sur le palier, Auguste, qui sans doute guettait l’arrivée de Godefroid, entr’ouvrit la porte de l’appartement et dit :

— Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous offre une tasse de thé.

En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir de faire de la musique ; le visage étincelait et les yeux brillaient comme deux diamants.

— J’aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords ; mais je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé se jette sur un festin. Vous avez une âme à me comprendre, et alors je suis pardonnée.

Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de l’instrument ; et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade, dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de l’agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils était allé lui acheter, et qu’elle avait composées dans quelques heures. Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin. C’était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait une douceur mélancolique. Monsieur Bernard avait salué Godefroid par un regard où se peignait un sentiment inexprimé depuis longtemps. Si les larmes n’eussent pas été à jamais taries chez ce vieillard desséché par tant de douleurs cuisantes, ce regard aurait été mouillé. Cela se devinait. Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa fille dans une indicible extase. — Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut cessé, demain votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne nouvelle. Le célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures. — Et il m’a promis, ajouta-t-il à l’oreille de monsieur Bernard, de me dire la vérité.

Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l’entraîna dans un coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.

— Ah ! quelle nuit vais-je passer ! C’est un arrêt définitif ! lui dit-il à l’oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée !

— Prenez courage, répondit Godefroid ; et, après le thé, venez chez moi.

— Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises. À ce développement de forces succédera l’abattement.

Il fit enlever l’instrument par Auguste et présenta la tasse de thé destinée à sa fille avec toute la câlinerie d’une nourrice qui veut prévenir l’impatience d’un petit enfant.

— Comment est-il, ce médecin ? demanda-t-elle déjà distraite par la perspective de voir un être nouveau.

Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité. Quand les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, ils semblaient se reporter dans le moral, et alors elle concevait des caprices étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini ; elle pleurait de ce que son père, qu’elle croyait tout-puissant, refusait de le lui amener.

Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif et de son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père. Monsieur Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur ses visites chez Halpersohn, tant il avait craint d’exciter chez sa fille des espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait comme attachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid, elle était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, tant son désir de voir cet étrange Polonais devint ardent.

— La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux, dit l’ancien magistrat. Aujourd’hui, par exemple, outre ce médecin, nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, le poëte Mickievicz, Towianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel. Les grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants tronqués.

— Oh ! cher papa ! quel homme vous êtes ! Si vous mettiez par écrit, tout ce que nous vous entendons dire, seulement pour m’amuser, vous feriez une fortune… car, figurez-vous, monsieur, que mon bon vieux père invente pour moi des histoires admirables lorsque je n’ai plus de romans à lire, et il m’endort ainsi. Sa voix me berce et il calme souvent mes douleurs par son esprit… Qui jamais le récompensera !… Auguste, mon enfant, tu devrais baiser pour moi les marques des pas de ton grand-père.

Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et ce regard, où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout un poëme. Godefroid se leva, prit la main d’Auguste et la lui serra.

— Dieu, madame, a mis deux anges près de vous !… s’écria-t-il.

— Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire enrager. Viens, cher Augustin, embrasse ta mère. C’est un enfant, monsieur, dont seraient fières toutes les mères. C’est pur comme l’or, c’est franc, c’est une âme sans péché ; mais une âme un peu trop passionnée, comme celle de la maman. Dieu m’a peut-être clouée dans un lit pour me préserver des sottises que commettent les femmes… qui ont trop de cœur… ajouta-t-elle en souriant.

Godefroid répondit par un sourire et par un salut.

— Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il a fait le bonheur d’une pauvre infirme.

— Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur Bernard qui l’avait suivi, je crois pouvoir vous assurer que vous ne serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J’aurai la somme nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif au réméré… Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier votre ouvrage à lire… non pas à moi, je n’aurais pas assez de connaissances pour en juger, mais à un ancien magistrat d’une intégrité parfaite, qui se chargera, d’après le mérite de l’œuvre, de trouver une honorable maison avec laquelle vous contracterez équitablement… Je n’insiste pas là-dessus. En attendant, voici cinq cents francs, ajouta-t-il en tendant un billet de banque à l’ancien magistrat stupéfait, pour subvenir à vos besoins les plus pressants. Je ne vous en demande point de reçu, vous ne serez obligé que par votre conscience, et votre conscience ne doit parler qu’au cas où vous retrouveriez quelque aisance… Je me charge de satisfaire Halpersohn… — Qui donc êtes-vous ?… dit le vieillard qui tomba sur une chaise.

— Moi, répondit Godefroid, rien ; mais je sers des personnes puissantes à qui votre détresse est maintenant connue et qui s’intéressent à vous… Ne m’en demandez pas davantage.

— Quel est donc le mobile de ces gens ?… dit le vieillard.

— La religion, monsieur, répliqua Godefroid.

— Serait-ce possible !… la religion…

— Oui, la religion catholique, apostolique et romaine…

— Eh ! vous appartenez à l’ordre de Jésus ?…

— Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude : ces personnes n’ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous secourir, et de rendre votre famille au bonheur.

— La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu’une vanité ?…

— Eh ! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, la sainte charité catholique, la vertu définie par saint Paul !…

Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher à grands pas dans la chambre.

— J’accepte, dit-il tout à coup, et je n’ai qu’une façon de vous remercier, c’est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations sont inutiles à un ancien magistrat ; et j’ai pour deux mois de travaux encore à copier mes citations, comme je vous l’ai dit… À demain, ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.

— Aurais-je fait une conversion ?… se dit Godefroid, qui fut frappé de l’expression nouvelle que la physionomie de ce grand vieillard avait prise à sa dernière réponse.

Le surlendemain, à trois heures, un cabriolet de place s’arrêta devant la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli dans une énorme pelisse d’ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé, le thermomètre marquait dix degrés.

Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, la chambre où son client de la veille le recevait, et Godefroid aperçut une pensée de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme une pointe de poignard. Ce rapide pointillement du soupçon fit éprouver un froid intérieur à Godefroid, qui pensa que cet homme devait être impitoyable dans les affaires ; et il est si naturel de supposer le génie uni à la bonté qu’il eut un nouveau mouvement de dégoût. — Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon appartement vous inquiète ; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière d’agir. Voici vos cent francs, et voici trois billets de mille francs, ajouta-t-il en tirant de son portefeuille les billets que madame de La Chanterie lui avait remis pour dégager l’ouvrage de monsieur Bernard ; mais, dans le cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, je vous offrirais, pour garants de l’exécution de nos conventions, messieurs Mongenod, banquiers, rue de la Victoire.

— Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les cinq pièces d’or dans sa poche.

— Il ira chez eux, pensa Godefroid.

— Et où demeure la malade ? demanda le médecin en se levant comme un homme qui connaissait le prix du temps.

— Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier pour montrer le chemin.

Le juif examina d’un œil soupçonneux et sagace les lieux par lesquels il passa, car il avait le coup d’œil de l’espion ; aussi vit-il fort bien les horreurs de l’indigence par la porte de la pièce où couchaient le magistrat et son petit-fils ; par malheur, monsieur Bernard était allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa fille, et dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma mal celle de son chenil. Il salua noblement Halpersohn, et ouvrit avec précaution la chambre de sa fille.

— Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.

Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn qui conservait sa pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie ; mais l’étonnement d’Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez les juifs d’Allemagne et de Russie de semblables oppositions entre une excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant de la porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, et en arrivant à son chevet, il lui dit en polonais :

— Vous êtes Polonaise ?

— Non pas moi, mais ma mère.

— Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousé ?

— Une Polonaise.

— De quelle province ?

— Une Sobolewska de Pinska.

— Bien. Monsieur est votre père ?

— Oui, monsieur.

— Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme…

— Elle est morte, répondit monsieur Bernard.

— Était-elle très-blanche ? dit Halpersohn avec un léger mouvement d’impatience d’être interrompu.

— Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures. Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la malade, tout en regardant le portrait de Vanda Tarlowska, née comtesse Sobolewska.

— Racontez-moi les désordres causés par la maladie ! Et il se mit dans la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes que dura le récit alternatif du père et de la fille.

— Quel âge a madame ?

— Trente-huit ans.

— Ah ! bon, s’écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir. Je n’assure pas de lui rendre l’exercice de ses jambes, mais pour guérie, elle le sera. Seulement il faut la mettre dans une maison de santé de mon quartier.

— Mais, monsieur, ma fille n’est pas transportable.

— Je vous réponds d’elle, dit sentencieusement Halpersohn ; mais je ne vous réponds de votre fille qu’à ces conditions… Savez-vous qu’elle va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie épouvantable, et qui durera peut-être un an, ou tout au moins six mois ?… Vous pouvez venir voir madame, puisque vous êtes son père.

— Est-ce sûr ? demanda monsieur Bernard.

— Sûr ! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe, une humeur nationale, il faut l’en délivrer. Quand vous viendrez, vous me l’amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison de santé du docteur Halpersohn.

— Mais comment ?

— Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux hôpitaux.

— Mais le trajet la tuera.

— Non. Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, où Godefroid le rejoignit dans l’escalier. Le juif, qui étouffait de chaud, lui dit à l’oreille :

— Outre les mille écus, ce sera quinze francs par jour ; on paie trois mois d’avance.

— Bien, monsieur. Et, demanda Godefroid en montant sur le marchepied du cabriolet où le docteur s’était élancé, vous répondez de la guérison.

— J’en réponds, répéta le Polonais. Vous aimez cette dame ?

— Non, dit Godefroid.

— Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne vous le dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, et si vous faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame…

Godefroid lui répondit par un seul geste.

— Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique polonaise qui produit tous ces ravages, j’en ai vu de plus terribles exemples. Or, moi seul aujourd’hui sais comment faire sortir la plique de manière à pouvoir la guérir, car on n’en guérit pas toujours. Vous voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette dame était une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute autre femme ou fille des Crésus modernes, cette cure me serait payée cent, deux cent mille francs, enfin tout ce que je demanderais !… Mais c’est un petit malheur.

— Et le trajet !…

— Bah ! elle aura l’air de mourir, mais elle ne mourra pas !… Elle a de la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques ?… vite, rue de Monsieur !… et vite !… dit-il au cocher.

Et il laissa Godefroid sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder s’enfuir le cabriolet.

— Qu’est-ce donc que ce drôle d’homme vêtu de peau d’ours ?… demanda la mère Vauthier à qui rien n’échappait. Est-ce vrai ce que m’a dit le cocher du cabriolet, que c’est le plus fameux médecin de Paris ?

— Et qu’est-ce que cela vous fait, mère Vauthier ?

— Ah, rien du tout ! reprit-elle en grimaçant.

— Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté, dit Godefroid en revenant à pas lents vers la maison ; vous auriez plus gagné qu’avec Barbet et Métivier, de qui vous n’aurez rien.

— Est-ce que je suis pour ces messieurs ? reprit-elle en haussant les épaules. Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout !

Il fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer de sa fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l’ancien magistrat firent la route chacun d’un côté du brancard couvert en coutil rayé de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi liée au matelas, tant le père craignit les soubresauts d’une attaque de nerfs. Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison de santé vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya sur quittance les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé ; puis, quand il descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il fut rejoint par monsieur Bernard, qui prit sous le matelas un paquet cacheté très-volumineux, et qui le tendit à Godefroid.

— L’un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre volumes Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à l’abandon. Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout aidé par vous ; d’ailleurs, je vous le recommande. Si j’étais encore ce que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet ancien magistrat, car il en est peu que je ne connaisse…

— Oh ! ce n’est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant monsieur Bernard. Du moment où vous avez en moi cette entière confiance, je puis vous dire que votre censeur est l’ancien président Lecamus de Tresnes.

— Oh ! de la Cour royale de Paris ! Prenez ! allez ! c’est l’un des plus beaux caractères de ce temps-ci… Lui, et feu Popinot, le juge au tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes des plus beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes, si j’en avais conservé, seraient dissipées… Et où demeure-t-il ? Je voudrais l’aller remercier de la peine qu’il aura prise.

— Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de monsieur Nicolas… J’y vais à l’instant. Et votre compromis avec vos coquins ?…

— Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la cour de la maison de santé.

Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des commissionnaires, arrivait ; Godefroid y monta et stimula le cocher par la promesse d’un bon pourboire, s’il arrivait rue Chanoinesse à temps, car Godefroid voulait y dîner.

Une demi-heure après le départ de Vanda, trois hommes vêtus de drap noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame-des-Champs, où ils attendaient sans doute le moment favorable, montèrent l’escalier, accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent doucement à la porte du logement de monsieur Bernard. Comme ce jour était précisément un jeudi, le collégien avait pu garder la maison. Il ouvrit, et trois hommes se glissèrent comme des ombres dans la première pièce.

— Que voulez-vous, messieurs ? demanda le jeune homme.

— Nous sommes bien ici chez monsieur Bernard… c’est-à-dire chez monsieur le baron ?…

— Mais que voulez-vous ?

— Ah ! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit que votre grand-père vient de partir avec un brancard couvert… Ça ne nous étonne pas ! mais il est dans son droit. Je suis huissier, je viens tout saisir ici… Lundi, vous avez eu sommation de payer trois mille francs de principal, plus les frais, à monsieur Métivier, sous peine de la contrainte par corps que nous avons dénoncée ; et comme un ancien marchand d’ognons se connaît en ciboules, le débiteur a pris la clef des champs pour éviter celle de Clichy. Mais si nous ne l’avons pas, nous aurons pied ou aile de son riche mobilier, car nous savons tout, jeune homme… et nous allons verbaliser…

— Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n’a jamais voulu prendre, dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d’Auguste trois exploits.

— Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire. La loi vous accorde quarante sous par jour ; ce n’est pas à dédaigner.

— Ah ! je verrai donc ce qu’il y a dans la belle chambre !… s’écria la Vauthier. — Vous n’entrerez pas dans la chambre de ma mère ! s’écria d’une voix formidable le jeune homme en s’élançant entre la porte et les trois hommes noirs.

Sur un signe de l’huissier, les deux praticiens et le premier clerc qui survint saisirent Auguste.

— Pas de rébellion, jeune homme ! vous n’êtes pas le maître ici ; nous dresserions procès-verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture…

En entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes.

— Ah ! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie ! cela l’aurait tuée !

Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l’huissier et la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu’ils parlaient à voix basse, qu’on voulait surtout saisir les manuscrits de son grand-père ; et il ouvrit alors la porte de la chambre.

— Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous paiera demain matin.

Puis il s’en alla tout pleurant dans le taudis, où, saisissant les notes de son grand-père, il les mit dans le poêle, qu’il savait être sans une étincelle de feu.

Cette action fut faite si rapidement que l’huissier, gaillard fin, rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune homme en pleurs sur sa chaise, lorsqu’il se précipita dans le taudis, après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans l’antichambre. Quoiqu’on ne puisse point saisir les livres ni les manuscrits, le réméré souscrit par l’ancien magistrat eût justifié cette manière de procéder. Mais il était facile d’opposer des moyens dilatoires à cette saisie ; ce que monsieur Bernard n’eût pas manqué de faire. De là, la nécessité d’agir avec sournoiserie. Aussi, la veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire en ne remettant pas ses significations aux locataires ; elle comptait les jeter dans l’appartement en y entrant à la suite des gens de justice, ou dire, au besoin, à monsieur Bernard qu’elle croyait ces actes faits contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient absents.

Le procès-verbal de saisie prit environ une heure ; car l’huissier n’omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante à payer la dette. Une fois l’huissier parti, le pauvre jeune homme prit les exploits et courut pour retrouver son grand-père à la maison de santé ; car l’huissier lui dit que, sous des peines graves, la Vauthier devenait responsable des objets saisis. Il put donc quitter le logis sans avoir rien à redouter.

L’idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes rendit le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes gens sont fous, c’est-à-dire qu’il était en proie à l’une de ces exaltations dangereuses et funestes, où toutes les puissances de la jeunesse fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises actions aussi bien que des traits d’héroïsme. Arrivé rue Basse-Saint-Pierre, le concierge dit au pauvre Auguste qu’il ignorait ce qu’était devenu le père de la malade amenée à quatre heures et demie, mais que l’ordre de monsieur Halpersohn était de ne laisser personne, pas même le père, voir cette dame d’ici à huit jours, sous peine de mettre sa vie en danger.

Cette réponse acheva de porter au comble l’exaspération d’Auguste. Il reprit le chemin du boulevard Montparnasse en marchant dans son désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants. Il arriva vers huit heures et demie du soir, presqu’à jeun, et tellement épuisé par la faim et par la douleur, qu’il écouta la Vauthier lorsqu’elle lui proposa de prendre part à son souper qui consistait en un ragoût de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant tomba quasi-mort sur une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé par le patelinage et les paroles mielleuses de cette vieille, il répondit à quelques questions adroitement faites sur Godefroid, et il fit entendre que c’était le locataire qui, demain, allait payer les dettes de son grand-père, car on lui devait les changements heureux survenus dans leur position depuis une semaine. La veuve écoutait ces propos d’un air dubitatif en forçant Auguste à boire quelques verres de vin.

Vers dix heures, on entendit le roulement d’un cabriolet qui arrêta devant la maison, et la veuve s’écria :

— Oh ! c’est monsieur Godefroid.

Aussitôt Auguste prit la clef de l’appartement et monta pour rencontrer le protecteur de sa famille ; mais il trouva la figure de Godefroid tellement changée, qu’il hésitait à lui parler, lorsque le danger de son grand-père décida ce généreux enfant. Voici ce qui s’était passé rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue sur la figure de Godefroid.

Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de La Chanterie et ses fidèles au salon, et il y avait pris à part monsieur Nicolas pour lui remettre les quatre volumes de l’Esprit des lois modernes. Monsieur Nicolas porta sur-le-champ ce volume manuscrit dans sa chambre et descendit pour dîner ; puis, après avoir causé pendant la première partie de la soirée, il remonta dans l’intention de commencer la lecture de cet ouvrage.

Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la disparition de monsieur Nicolas, il fut prié par Manon, de la part de l’ancien président, de venir lui parler. Il monta chez monsieur Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à l’intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée de cet homme si placide et si ferme.

— Saviez-vous, demanda monsieur Nicolas redevenu président, saviez-vous le nom de l’auteur de cet ouvrage ?

— Monsieur Bernard, répondit Godefroid, je ne le connais que sous ce nom. Je n’ai pas ouvert le paquet…

— Ah ! c’est vrai, se dit monsieur Nicolas, je l’ai décacheté moi-même. Vous n’avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents ?

— Non. Je sais qu’il a épousé par amour la fille du général Tarlowski ; que sa fille se nomme comme la mère, Vanda, le petit-fils Auguste, et le portrait que j’ai vu de monsieur Bernard est, je crois, celui d’un président de cour royale en robe rouge.

— Tenez, lisez ! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de l’ouvrage écrit en caractères dus à la calligraphie d’Auguste, et disposés ainsi :


ESPRIT

DES LOIS MODERNES


PAR M. BERNARD-JEAN-BAPTISTE-MACLOD,


BARON BOURLAC,
ancien procureur-général près la cour royale de Rouen,
grand officier de la Légion d’honneur.



— Ah ! le bourreau de madame, de sa fille, du chevalier du Vissard ! dit d’une voix faible Godefroid.

Et ses jambes s’affaiblissant, le néophyte se laissa aller sur un fauteuil. — Joli début ! dit-il en murmurant.

— Ceci, mon cher Godefroid, reprit monsieur Nicolas, est une affaire qui nous regarde tous : vous en avez fait votre part, à nous le reste ! Je vous en prie, ne vous mêlez plus de rien, allez chercher ce que vous pouvez avoir laissé là-bas ! Pas un mot ! Enfin, une discrétion absolue ! Et dites au baron Bourlac de s’adresser à moi. D’ici là, nous aurons décidé comment il nous convient d’agir en cette circonstance.

Godefroid descendit, sortit, prit un cabriolet et arriva rapidement au boulevard du Montparnasse, plein d’horreur au souvenir du réquisitoire du parquet de Caen, du drame sanglant terminé sur l’échafaud, et du séjour de madame de La Chanterie à Bicêtre. Il comprit l’abandon dans lequel cet ancien procureur-général, assimilé presque à Fouquier-Tinville, achevait ses jours, et les raisons de son incognito si soigneusement gardé.

— Puisse monsieur Nicolas venger terriblement cette pauvre madame de La Chanterie !

Il achevait en lui-même ce vœu peu catholique, lorsqu’il aperçut Auguste.

— Que me voulez-vous ? demanda Godefroid.

— Mon bon monsieur, il vient de nous arriver un malheur qui me rend fou ! Des scélérats sont venus saisir tout chez ma mère, et l’on cherche mon grand-père pour le mettre en prison. Mais ce n’est pas à cause de ces malheurs que je vous implore, dit ce garçon, avec une fierté romaine, c’est pour vous prier de me rendre un service que l’on rend à des condamnés à mort…

— Parlez, dit Godefroid.

— On est venu pour s’emparer des manuscrits de mon grand-père ; et, comme je crois qu’il vous a remis l’ouvrage, je viens vous prier de prendre les notes, car la portière ne me laissera rien emporter d’ici… Joignez-les aux volumes, et…

— Bien, bien, répondit Godefroid, allez vite les chercher.

Pendant que le jeune homme entrait chez lui pour en revenir aussitôt, Godefroid pensa que cet enfant n’était coupable d’aucun crime, et qu’il ne fallait pas le désespérer en lui parlant de son grand-père, de l’abandon qui punissait cette triste vieillesse des fureurs de la vie politique, et il prit le paquet avec une sorte de bonne grâce.

— Quel est le nom de votre mère ? demanda-t-il.

— Ma mère, monsieur, est la baronne de Mergi ; mon père est le fils du premier président de la Cour royale de Rouen.

— Ah ! dit Godefroid, votre grand-père a marié sa fille au fils du fameux président Mergi.

— Oui, monsieur.

— Mon petit ami, laissez-moi, dit Godefroid. Il conduisit le jeune baron de Mergi jusque sur le palier, et appela la Vauthier.

— Mère Vauthier, lui dit-il, vous pouvez disposer de mon logement, je ne reviendrai jamais ici.

Et il descendit pour remonter en voiture.

— Avez-vous remis quelque chose à ce monsieur-là ? demanda la Vauthier à Auguste.

— Oui, dit le jeune homme.

— Vous êtes propre ! c’est un agent de vos ennemis ! Il a tout conduit, c’est sûr. À preuve que le tour est fait, c’est qu’il ne reviendra jamais ici… Il m’a dit que je pouvais mettre son logement à louer. Auguste se précipita sur le boulevard, courut après le cabriolet, et finit par le faire arrêter, tant il criait.

— Que me voulez-vous ? demanda Godefroid.

— Les manuscrits de mon grand-père ?…

— Dites-lui de les réclamer à monsieur Nicolas.

Le jeune homme prit ce mot pour l’atroce plaisanterie d’un voleur qui a bu toute honte, et il s’assit dans la neige en voyant le cabriolet reprendre sa course au grand trot. Il se releva dans un accès de sauvage énergie, revint se coucher, harassé de ses courses rapides, et le cœur brisé. Le lendemain matin, Auguste de Mergi s’éveilla seul dans ce logement, habité la veille par sa mère et par son grand-père, et il fut en proie aux émotions pénibles de sa situation, dans laquelle il se retrouva pleinement. La solitude profonde d’un appartement si rempli naguère, où chaque moment apportait un devoir, une occupation, lui fit tant de mal à voir qu’il descendit demander à la mère Vauthier si son grand-père était venu pendant la nuit ou de grand matin ; car il s’était éveillé fort tard, et il supposait que, dans le cas où le baron Bourlac serait retourné, la portière l’aurait instruit des poursuites. La portière répondit en ricanant qu’il savait bien où devait se trouver son grand-père ; et que s’il n’était pas rentré ce matin, c’est qu’il habitait le château de Clichy. Cette raillerie chez une femme qui, la veille, l’avait si bien cajolé, rendit à ce pauvre jeune homme toute sa frénésie, et il courut à la maison de santé de la rue Basse-Saint-Pierre, en proie au désespoir de supposer son grand-père en prison.

Le baron Bourlac avait rôdé pendant toute la nuit autour de la maison de santé dont l’entrée lui avait été interdite, et autour de la maison du docteur Halpersohn, à qui naturellement il voulait demander compte d’une pareille conduite. Le docteur n’était rentré chez lui qu’à deux heures du matin. Le vieillard, venu à une heure et demie à la porte du docteur, était retourné se promener dans la grande allée des Champs-Élysées ; lorsqu’il revint, à deux heures et demie, le portier lui dit que monsieur Halpersohn était rentré, couché, qu’il dormait et qu’il ne pouvait pas le réveiller.

En se trouvant à deux heures et demie du matin dans ce quartier, le pauvre père, au désespoir, erra sur le quai, sous les arbres chargés de givre des contre-allées du Cours-la-Reine, et attendit le jour. À neuf heures du matin, il se présenta chez le médecin, et lui demanda pourquoi il tenait ainsi sa fille en charte privée.

— Monsieur, lui répondit le docteur, hier, je vous ai répondu de la santé de votre fille ; mais en ce moment, je vous réponds de sa vie, et vous comprenez que je dois être souverain dans un pareil cas. Apprenez que votre fille a pris hier un remède qui doit lui donner la plique, et que, tant que cette horrible maladie ne sera pas sortie, elle ne sera pas visible. Je ne veux pas qu’une émotion vive, une erreur de régime, m’enlèvent ma malade et vous enlèvent à vous votre fille ; si vous la voulez voir absolument, je demanderai une consultation de trois médecins, afin de mettre à couvert ma responsabilité, car la malade pourrait mourir.

Le vieillard, accablé de fatigue, tomba sur une chaise et se releva promptement en disant :

— Pardonnez-moi, monsieur. J’ai passé la nuit à vous attendre dans des angoisses affreuses ; car vous ne savez pas à quel point j’aime ma fille, que je garde depuis quinze ans entre la vie et la mort, et c’est un supplice que ces huit jours d’attente !

Le baron sortit du cabinet d’Halpersohn en chancelant comme un homme ivre.

Environ une heure après la sortie de ce vieillard, que le médecin juif avait conduit en le soutenant par le bras jusqu’à la rampe de son escalier, il vit entrer Auguste de Mergi.

En questionnant la portière de la maison de santé, ce pauvre jeune homme venait d’apprendre que le père de la dame amenée la veille était revenu dans la soirée, qu’il l’y avait demandée, et avait parlé d’aller ce matin chez le docteur Halpersohn, et que là sans doute on lui donnerait de ses nouvelles.

Au moment où Auguste de Mergi se présenta dans le cabinet d’Halpersohn, le docteur déjeunait d’une tasse de chocolat, accompagnée d’un verre d’eau, le tout servi sur un petit guéridon ; il ne se dérangea pas pour le jeune homme, et continua de tremper sa mouillette dans le chocolat ; car il ne mangeait pas autre chose qu’une flûte coupée en quatre avec une précision qui prouvait une certaine habileté d’opérateur. Halpersohn avait, en effet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages.

— Hé bien ! jeune homme, dit-il, en voyant entrer le fils de Vanda, vous venez aussi me demander compte de votre mère…

— Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi.

Auguste s’était avancé jusqu’à la table où brillèrent tout d’abord à ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces d’or. Dans les circonstances où se trouvait ce malheureux enfant, la tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides qu’ils pussent être. Il vit le moyen de sauver son grand-père et les fruits de vingt années de travail menacés par d’avides spéculateurs. Il succomba.

Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée par une idée de dévouement qui sourit à cet enfant. Il se dit : « Je me perds, mais je sauve ma mère et mon grand-père !… »

Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit, comme les fous, une singulière et passagère habileté ; car au lieu de donner des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le sens du médecin. Halpersohn, comme tous les grands observateurs, avait deviné rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et de la mère. Il pressentit ou entrevit la vérité, que les discours de la baronne de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait, chez lui comme une sorte de bienveillance pour ses nouveaux clients ; car, du respect ou de l’admiration, il en était incapable.

— Hé bien ! mon cher garçon, répondit-il familièrement au jeune baron, je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune, belle et bien portante. C’est une de ces malades rares auxquelles les médecins s’intéressent ; d’ailleurs, c’est, par sa mère, une compatriote à moi ! Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester deux semaines sans voir madame…

— La baronne Mergi…

— Si elle est baronne, vous êtes baron ?… demanda Halpersohn.

En ce moment le vol était accompli. Pendant que le médecin regardait sa mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi quatre billets pliés et les avait mis dans la poche de son pantalon, en ayant l’air d’y fourrer la main par convenance.

— Oui, monsieur, je suis baron. Mon grand-père est baron aussi ; il était procureur-général sous la Restauration.

— Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d’être pauvre et baron, c’est fort commun.

— Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres ?

— Mais votre grand-père m’a dit avoir passé la nuit dans les Champs-Élysées ; et, quoique je ne connaisse pas de palais où il se trouve d’aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures du matin, je vous assure qu’il faisait froid dans le palais où se promenait votre grand-père. On ne choisit pas par goût l’hôtel de la Belle-Étoile…

— Mon grand-père sort d’ici ? reprit Auguste, qui saisit cette occasion de faire retraite ; je vous remercie, monsieur, et je viendrai, si vous le permettez, savoir des nouvelles de ma mère.

Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez l’huissier en prenant un cabriolet pour s’y rendre plus promptement, et il paya la dette de son grand-père. L’huissier remit les pièces, et le mémoire des frais acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs avec lui pour qu’il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions.

— D’autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent dans votre quartier, ajouta-t-il ; mon jeune homme ira leur porter les fonds, et leur dire de vous rendre l’acte de réméré…

Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités, se laissa faire. Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient sur les quatre mille francs, et sortit accompagné d’un clerc. Il monta dans le cabriolet dans un état de stupeur indicible ; car, le résultat obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré, maudit par son grand-père, dont l’inflexibilité lui était connue, et il pensa que sa mère mourrait de douleur de le savoir coupable. La nature entière changeait pour lui d’aspect. Il avait chaud, il ne voyait plus la neige, les maisons lui semblaient être des spectres. Arrivé chez lui, le jeune baron prit son parti, qui certes était celui d’un honnête jeune homme. Il alla dans la chambre de sa mère y prendre la tabatière garnie de diamants que l’empereur avait donnée à son grand-père, pour l’envoyer avec les sept cents francs au docteur Halpersohn, en y joignant la lettre suivante qui nécessita plusieurs brouillons.


« MONSIEUR,

» Les fruits d’un travail de vingt années, fait par mon grand-père, allaient être dévorés par des usuriers, qui menacent sa liberté. Trois mille trois cents francs le sauvaient, et en voyant tant d’or sur votre table, je n’ai pu résister au bonheur de rendre mon aïeul libre, en lui rendant aussi le salaire de ses veilles. Je vous ai emprunté, sans votre consentement, quatre mille francs ; mais comme trois mille trois cents francs seulement sont nécessaires, je vous envoie les sept cents francs restant, et j’y joins une tabatière enrichie de diamants, donnée par l’empereur à mon grand-père, et dont la valeur peut vous répondre de la somme.

» Dans le cas où vous ne croiriez pas à l’honneur de celui qui verra toute sa vie en vous un bienfaiteur, si vous daignez garder le silence sur une action injustifiable en toute autre circonstance, vous sauverez mon grand-père comme vous sauverez ma mère, et je serai toute la vie votre esclave dévoué.

» AUGUSTE DE MERGI. »


Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu’aux Champs-Élysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte du docteur Halpersohn, une boite cachetée où se trouvaient dix louis, un billet de cinq cents francs et la tabatière ; puis il revint lentement à pied chez lui, par le pont d’Iéna, les Invalides et les boulevards, comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le médecin, qui s’était aperçu du vol, avait aussitôt changé d’opinion sur ses clients. Il pensa que le vieillard était venu pour le voler, et que, n’ayant pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il mit en doute les qualités qu’ils se donnaient, et il alla droit au parquet du procureur du roi, rendre sa plainte, en ordonnant qu’on fît aussitôt des poursuites.

La prudence avec laquelle procède la justice permet rarement d’aller aussi vite que les parties plaignantes le veulent ; mais vers trois heures, un commissaire de police, accompagné d’agents qui se tenaient en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à la mère Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans le savoir, les soupçons du commissaire de police.

Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu’on allait arrêter le vieillard ; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut au-devant de monsieur Bernard ; et l’apercevant dans l’avenue de l’Observatoire :

— Sauvez-vous, monsieur ! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les huissiers sont venus hier chez vous ; ils ont tout saisi. La mère Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous coucheriez à Clichy ce soir ou demain. Tenez, voyez-vous ces argousins ?

Un regard suffit à l’ancien procureur-général pour reconnaître des recors dans les agents de police, et il devina tout.

— Et monsieur Godefroid ?

— Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c’était une mouche à vos ennemis…

Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d’aller chez Barbet, et il y fut en un quart d’heure, l’ancien libraire demeurait dans la rue Sainte-Catherine-d’Enfer.

— Ah ! vous venez chercher votre acte de réméré ? dit l’ancien libraire en répondant au salut de sa victime ; le voici.

Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l’acte, que l’ancien procureur-général prit en disant :

— Je ne comprends pas…

— Ce n’est donc pas vous qui m’avez payé ? répliqua le libraire.

— Vous êtes payé !

— Votre petit-fils a porté les fonds chez l’huissier ce matin.

— Est-il vrai que vous m’ayez fait saisir hier ?…

— Vous n’étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours ? demanda Barbet ; mais un procureur-général sait bien ce que c’est que la dénonciation de la contrainte par corps…

En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet, et revint vers sa maison en pensant que le garde du commerce était là sans doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. Il allait lentement, perdu dans de vagues appréhensions : car, à mesure qu’il marchait, les paroles de Népomucène lui paraissaient de plus en plus obscures, inexplicables. Godefroid pouvait-il bien l’avoir trahi ! Il prit machinalement par la rue Notre-Dame-des-Champs et rentra par la petite porte, qu’il trouva par hasard ouverte, et heurta Népomucène.

— Ah ! monsieur, arrivez donc ! On emmène monsieur Auguste en prison ! Il a été pris sur le boulevard : c’est lui qu’on cherchait ; il a été interrogé…

Le vieillard bondit comme un tigre, passa de l’allée sur le boulevard en traversant la maison et le jardin comme une flèche, et il put arriver assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre entre trois hommes.

— Auguste, dit-il, qu’est-ce que cela veut dire ?

Le jeune homme fondit en larmes et s’évanouit.

— Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur-général, dit-il au commissaire de police dont l’écharpe frappa son regard ; de grâce expliquez-moi ceci…

— Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez tout en deux mots : je viens d’interroger ce jeune homme, et il a malheureusement avoué…

— Quoi ?…

— Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.

— Est-il possible ! Auguste ?

— Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière de diamants, je voulais vous sauver de l’infamie d’aller en prison.

— Ah ! malheureux, qu’as-tu fait ! s’écria le baron. Les diamants sont faux, car j’ai vendu les vrais depuis trois ans.

Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d’une singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron Bourlac, le foudroya.

— Monsieur le commissaire, reprit l’ancien procureur-général, soyez tranquille, je vais aller voir monsieur le procureur du roi ; mais vous pouvez attester l’erreur dans laquelle j’ai maintenu mon petit-fils et ma fille. Vous devez faire votre devoir ; mais, au nom de l’humanité, mettez mon petit-fils à la pistole… Je passerai à la prison… Où le menez-vous ?

— Êtes-vous le baron de Bourlac ? dit le commissaire de police.

— Oh ! monsieur.

— C’est que monsieur le procureur du roi, le juge d’instruction et moi, nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils pussent être coupables, et comme le docteur, nous avons cru que des fripons avaient pris vos noms.

Il prit le baron Bourlac à part et lui dit :

— Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn ?…

— Oui, monsieur.

— Votre petit-fils s’y est présenté une demi-heure après vous ?

— Je n’en sais rien, monsieur, car je rentre, et n’ai pas vu mon petit-fils depuis hier.

— Les exploits qu’il nous a montrés et le dossier m’ont tout expliqué, reprit le commissaire de police, je connais la cause du crime. Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre petit-fils, car vos réponses confirment les faits allégués dans la plainte ; mais les actes qui vous ont été signifiés et que je vous rends, dit-il en tendant un volume de papier timbré qu’il tenait à la main, prouvent que vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins, soyez prêt à comparaître devant monsieur Marest, le juge d’instruction commis à cette affaire. Je crois devoir me relâcher des rigueurs ordinaires devant votre ancienne qualité. Quant à votre petit-fils, je vais parler à monsieur le procureur du roi en rentrant, et nous aurons tous les égards possibles pour le petit-fils d’un ancien premier président, victime d’une erreur de jeunesse. Mais il y a plainte : le délinquant avoue, j’ai dressé procès-verbal, il y a mandat de dépôt ; je ne puis rien ? Quant à l’incarcération, nous mettrons votre petit-fils à la Conciergerie.

— Merci ! monsieur, dit le malheureux Bourlac.

Il tomba raide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui séparaient alors les arbres du boulevard.

Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène accourut avec la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et la Vauthier pria le commissaire de police, en passant par la rue d’Enfer, d’envoyer au plus vite le docteur Berton.

— Qu’a donc mon grand-père ? demanda le pauvre Auguste.

— Il est fou ! monsieur !… Voilà ce que c’est que de voler !…

Auguste fit un mouvement pour se briser la tête ; mais les deux agents le continrent. — Allons, jeune homme, du calme ! dit le commissaire, du calme. Vous avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables !…

— Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement mon grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures !…

— Oh ! les pauvres gens !… s’écria tout bas le commissaire.

Il fit arrêter le fiacre qui marchait, dit un mot à l’oreille de son secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.

Monsieur Berton jugea que la maladie de monsieur Bernard, car il le connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude d’une grande intensité ; mais comme la veuve Vauthier lui raconta les événements qui motivaient cet état, à la façon dont racontent les portières, il jugea nécessaire d’informer le lendemain matin, à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, monsieur Alain de cette aventure, et monsieur Alain fit parvenir par un commissionnaire un mot qu’il écrivit au crayon à monsieur Nicolas, rue Chanoinesse.

Godefroid, en arrivant, avait remis la veille au soir les notes de l’ouvrage à monsieur Nicolas, qui passa la plus grande partie de la nuit à lire le premier volume de l’ouvrage du baron Bourlac.

Le lendemain matin, madame de La Chanterie dit au néophyte qu’il allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre immédiatement à l’ouvrage. Godefroid, initié par elle aux secrets financiers de la société, travailla sept ou huit heures par jour pendant plusieurs mois, sous l’inspection de Frédéric Mongenod, qui venait tous les dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des éloges sur ses travaux.

— Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et clairement établis, une acquisition précieuse, pour les saints au milieu de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par jour vous suffiront à maintenir cette comptabilité au courant, et vous pourrez, le surplus du temps, les aider, si vous avez encore la vocation que vous manifestiez il y a six mois…

On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps qui s’était écoulé depuis l’aventure du boulevard Mont-Parnasse, Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n’avait pas fait une seule question relative au baron Bourlac ; car, n’en entendant pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât cette affaire, il regarda le silence gardé sur la famille des deux bourreaux de madame de La Chanterie ou comme une épreuve à laquelle on le soumettait, ou comme une preuve que les amis de cette femme sublime l’avaient vengée.

En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu’au boulevard Montparnasse, il avait su rencontrer la veuve Vauthier, et il lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard.

— Est-ce qu’on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces gens-là sont passés !… Deux jours après votre expédition, car c’est vous, finaud, qui avez soufflé l’affaire à mon propriétaire, il est venu du monde qui nous a débarrassé de ce vieux fiérot-là. Bah ! l’on a tout déménagé en vingt-quatre heures, et, ni vu, ni connu ! Personne ne m’a voulu dire un mot. Je crois qu’il est parti pour Alger avec son brigand de petit-fils ; car Népomucène, qui avait un faible pour ce voleur, et qui ne vaut pas mieux que lui, ne l’a pas trouvé à la Conciergerie, et lui seul sait où ils sont, le gredin m’ayant plantée là… Élevez donc des enfants trouvés !… Voilà comme ils vous récompensent, ils vous mettent dans l’embarras. Je n’ai pas encore pu le remplacer ; et, comme le quartier gagne beaucoup, la maison est toute louée, je suis écrasée de travail.

Jamais Godefroid n’aurait rien su de plus sur le baron Bourlac, sans le dénoûment qui se fit de cette aventure, par suite d’une de ces rencontres comme il s’en fait à Paris.

Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue des Champs-Élysées, et il pensait au docteur Halpersohn, en passant devant la rue Marbœuf.

— Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s’il a guéri la fille de Bourlac !… Quelle voix ! quel talent elle avait !… Elle voulait se consacrer à Dieu !

Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à cause des voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta dans l’allée un jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame.

— Prenez donc garde ! s’écria le jeune homme, êtes-vous donc aveugle ?

— Hé ! c’est vous ! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste de Mergi dans ce jeune homme.

Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels il s’abandonnait, il ne l’aurait pas reconnu.

— Hé ! c’est ce cher monsieur Godefroid, dit la dame. En entendant les notes célestes de l’organe enchanteur de Vanda qui marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il était.

— Guérie !… dit-il.

— Depuis dix jours, il m’a permis de marcher !… répondit-elle.

— Halpersohn ?

— Oui ! dit-elle. Hé, comment n’êtes-vous pas venu nous voir ? reprit-elle… Oh ! vous avez bien fait ! Mes cheveux n’ont été coupés qu’il y a huit jours ! Ceux que vous me voyez sont une perruque ; mais le docteur m’a juré qu’ils repousseraient !… Mais combien n’avons-nous pas de choses à nous dire !… Venez donc dîner avec nous !… Oh ! votre accordéon !… Oh ! monsieur…

Et elle porta son mouchoir à ses yeux.

— Je le garderai toute ma vie ! mon fils le conservera comme une relique ! Mon père vous a cherché dans tout Paris ; il est, d’ailleurs, à la recherche de ses bienfaiteurs inconnus ; il mourra de chagrin si vous ne l’aidez pas à les retrouver… Il est rongé par une mélancolie noire dont je ne triomphe pas tous les jours.

Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de la tombe, que par la voix d’une fascinante curiosité, Godefroid prit le bras que lui tendit la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller en avant, chargé par elle d’une commission par un signe de tête, que le jeune homme avait compris.

— Je ne vous emmène pas bien loin, nous demeurons allée d’Antin, dans une jolie maison bâtie à l’anglaise ; nous l’occupons tout entière ; chacun de nous a tout un étage. Oh ! nous sommes très-bien. Mon père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités qui nous accablent !…

— Moi !…

— Ne savez-vous pas que l’on a créé pour lui, sur un rapport du ministre de l’instruction publique, une chaire de législation comparée à la Sorbonne ? Mon père commencera son premier cours au mois de novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait paraîtra dans un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant les bénéfices avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs à-compte sur sa part ; aussi mon père achète-t-il la maison où nous sommes. Le ministère de la justice me fait une pension de douze cents francs, à titre de secours annuels à la fille d’un ancien magistrat ; mon père a sa pension de mille écus ; il a cinq mille francs comme professeur. Nous sommes si économes, que nous serons presque riches. Mon Auguste va commencer son droit dans deux mois ; mais il est employé au parquet du procureur-général, et gagne douze cents francs… Ah ! monsieur Godefroid, ne parlez pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis tous les matins pour cette action que son grand-père ne lui pardonne pas encore ! sa mère le bénit, Halpersohn l’adore, et l’ancien procureur-général est implacable.

— Quelle affaire ? dit Godefroid.

— Ah ! je reconnais bien là votre générosité ! s’écria Vanda. Quel noble cœur vous avez !… Votre mère doit être fière de vous !…

Elle s’arrêta, comme si elle avait ressenti des douleurs dans le cœur.

— Je vous jure que je ne sais rien de l’affaire dont vous me parlez, dit Godefroid.

— Ah ! vous ne la connaissez pas !

Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l’emprunt fait par Auguste au docteur.

— Si nous ne pouvons rien dire de cela devant monsieur le baron Bourlac, fit observer Godefroid, racontez-moi comment votre fils s’en est tiré…

— Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu’il est employé chez le procureur-général, qui lui témoigne la plus grande bienveillance. Il n’est pas resté plus de quarante-huit heures à la Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur qui n’a trouvé la belle, la sublime lettre d’Auguste que le soir a retiré sa plainte ; et, par l’intervention d’un ancien président de la cour royale que mon père n’a jamais vu, le procureur-général a fait anéantir le procès-verbal du commissaire de police et le mandat de dépôt. Enfin il n’existe aucune trace de cette affaire que dans mon cœur, dans la conscience de mon fils et dans la tête de son grand-père, qui, depuis ce jour, dit vous à Auguste, et le traite comme un étranger. Hier encore, Halpersohn demandait grâce pour lui ; mais mon père, qui me refuse, moi qu’il aime tant, a répondu : — Vous êtes le volé ; vous pouvez, vous devez pardonner ; mais moi, je suis responsable du voleur… et quand j’étais procureur-général, je ne pardonnais jamais !… — Vous tuerez votre fille ! a dit Halpersohn que j’écoutais. Mon père a gardé le silence. — Mais qui donc vous a secourus ?

— Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits de la reine.

— Comment est-il ? demanda Godefroid.

— C’est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon père… C’est lui qui fit transporter mon père dans la maison où nous sommes, lorsqu’il fut atteint de sa fièvre chaude. Figurez-vous que, dès que mon père fut rétabli, l’on m’a retirée de la maison de santé et installée là, où je me suis retrouvée dans ma chambre, comme si je ne l’avais pas quittée. Halpersohn, que ce grand monsieur a séduit, je ne sais comment, m’a donc alors appris toutes les souffrances endurées par mon père ! Et les diamants vendus de sa tabatière ! mon fils et mon père la plupart du temps sans pain et faisant les riches en ma présence… Oh ! monsieur Godefroid !… Ces deux êtres-là sont des martyrs… Que puis-je dire à mon père ?… Entre mon fils et lui, je ne peux que leur rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux.

— Et ce grand monsieur n’a-t-il pas un peu l’air militaire ?…

— Ah ! vous le connaissez !… lui cria Vanda sur le pas de la porte de sa maison.

Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d’une femme lorsqu’elle éprouve une attaque de nerfs, elle le traîna dans un salon dont la porte s’ouvrit, et cria :

— Mon père ! monsieur Godefroid connaît ton bienfaiteur.

Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait l’être un ancien magistrat d’un rang si éminent, se leva, tendit la main à Godefroid et dit :

— Je m’en doutais !

Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette noble vengeance ; mais le procureur-général ne lui laissa pas le temps de parler.

— Ah ! monsieur, dit-il en continuant, il n’y a que la Providence de plus puissante, que l’amour de plus ingénieux, que la maternité de plus clairvoyante que vos amis qui tiennent de ces trois grandes divinités… je bénis le hasard à qui nous devons notre rencontre ; car monsieur Joseph a disparu pour toujours, et comme il a su se soustraire à tous les piéges que j’ai tendus pour savoir son vrai nom, sa demeure, je serais mort de chagrin… Tenez, lisez sa lettre. Mais vous le connaissez ?

Godefroid lut ce qui suit :

« Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d’une dame charitable, nous avons dépensées pour vous, montent à quinze mille francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit par vous-même, soit par vos descendants, lorsque la prospérité de votre famille le permettra ; car c’est le bien des pauvres. Quand cette restitution sera possible, versez les sommes dont vous serez débiteur chez les frères Mongenod, banquiers. Que Dieu vous pardonne vos fautes ! »

Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre, que Godefroid rendit.

— Les cinq croix y sont… dit-il en se parlant à lui-même.

— Ah ! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez été l’envoyé de cette dame mystérieuse… dites-moi son nom !

— Son nom ! cria Godefroid, son nom ! Mais, malheureux, ne le demandez jamais ! ne cherchez jamais à le savoir ! Ah ! madame, dit Godefroid en prenant dans ses mains tremblantes la main de madame de Mergi, si vous tenez à la raison de votre père, faites qu’il reste dans son ignorance, qu’il ne se permette pas la moindre démarche !

Un étonnement profond glaça le père, la fille et Auguste.

— C’est ? demanda Vanda.

— Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, reprit Godefroid en regardant le vieillard, qui vous l’a rendue jeune, belle, fraîche, ranimée, qui l’a retirée du cercueil ; celle qui vous a épargné l’infamie de votre petit-fils ! celle qui vous a rendu la vieillesse heureuse, honorée, qui vous a sauvés tous trois…

Il s’arrêta.

— C’est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne pour vingt ans ! s’écria Godefroid en s’adressant au baron Bourlac ; à qui vous avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles injures, à la sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous avez arraché une fille délicieuse pour l’envoyer à la plus affreuse des morts, car elle a été guillotinée !…

Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie, sauta dans le corridor ; de là, dans l’allée d’Antin, et se mit à courir à toutes jambes.

— Si tu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils, suis-moi cet homme et sache où il demeure !…

Auguste partit comme une flèche.

Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et demie, à la vieille porte de l’hôtel de La Chanterie, rue Chanoinesse, et demanda madame de La Chanterie au concierge, qui lui montra le perron. C’était heureusement à l’heure du déjeuner, et Godefroid reconnut le baron dans la cour, par un des croisillons qui donnaient du jour à l’escalier ; il n’eut que le temps de descendre, de se jeter dans le salon, où tout le monde se trouvait, et de crier :

— Le baron de Bourlac !…

En entendant ce nom, madame de La Chanterie, soutenue par l’abbé de Vèze, rentra dans sa chambre.

— Tu n’entreras pas, suppôt de Satan ! s’écriait Manon qui reconnut le procureur-général et qui se mit devant la porte du salon. Viens-tu pour tuer madame ?

— Allons, Manon, laissez passer monsieur… dit monsieur Alain.

Manon s’assit sur une chaise comme si les deux jambes lui eussent manqué à la fois.

— Messieurs, dit le baron d’une voix excessivement émue en reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les deux autres, la bienfaisance donne des droits à l’obligé !

— Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous devez tout à Dieu..

— Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, dit l’ancien magistrat. Vous m’écouterez !… Je sais que les bienfaits surhumains qui m’accablent depuis dix-huit mois sont l’œuvre d’une personne que j’ai gravement offensée en faisant mon devoir ; il a fallu quinze ans pour que je reconnusse son innocence, et c’est là, messieurs, le seul remords que je doive à l’exercice de mes fonctions. — Écoutez ! j’ai peu de vie à vivre, mais je vais perdre ce peu de vie encore si nécessaire à mes enfants, sauvés par madame de La Chanterie, si je ne puis obtenir d’elle mon pardon. Messieurs, je resterai sur le parvis de Notre-Dame, à genoux, jusqu’à ce qu’elle m’ait dit un mot… Je l’attendrai là… Je baiserai la trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l’attendrir, moi que les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille…

La porte de la chambre de madame de La Chanterie s’ouvrit, l’abbé de Vèze se glissa comme une ombre, et dit à monsieur Joseph : — Cette voix tue madame.

— Ah ! elle est là ! Elle passe par là ! dit le baron Bourlac.

Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes, et d’une voix déchirante, il cria : — Au nom de Jésus, mort sur la croix, pardonnez ! pardonnez ! car ma fille a souffert mille morts !

Le vieillard s’affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent mort. En ce moment, madame de La Chanterie apparut comme un spectre à la porte de sa chambre, sur laquelle elle s’appuyait défaillante.

— Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur échafaud, par madame Élizabeth, par ma fille, par la vôtre, par Jésus, je vous pardonne…

En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux et dit : — Les anges se vengent ainsi.

Monsieur Joseph et monsieur Nicolas relevèrent le baron Bourlac et le conduisirent dans la cour ; Godefroid alla chercher une voiture, et quand on en entendit le roulement, monsieur Nicolas dit en y menant le vieillard :

— Ne revenez plus, monsieur, autrement vous tueriez aussi la mère, car la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine a ses limites.

Ce jour-là Godefroid fut acquis à l’Ordre des Frères de la Consolation.



Août 1848



FIN DE L’INITIÉ.