L’Esclavage des noirs ou l’Heureux Naufrage

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Avertissement : Le texte est basé sur le manuscrit original et respecte donc la graphie de l’époque.
La veuve Duchesne, rue Saint-Jacques, La veuve Bailly, barrière des sergens, et chez les Marchands de Nouveautés. (pp. 4-93).
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PRÉFACE.


DANS les ſiècles de l’ignorance les hommes ſe ſont fait la guerre ; dans le ſiècle le plus éclairé, ils veulent ſe détruire. Quelle eſt enfin la ſcience, le régime, l’époque, l’âge où les hommes vivront en paix ? Les Savans peuvent s’appéſantir & ſe perdre ſur ces obſervations métaphyſiques. Pour moi, qui n’ai étudié que les bons principes de la Nature, je ne définis plus l’homme, & mes connoiſſances ſauvages ne m’ont appris à juger des choſes que d’après mon ame. Auſſi mes productions n’ont-elles que la couleur de l’humanité.

Le voilà enfin, ce Drame que l’avarice & l’ambition ont proſcrit, & que les hommes juſtes approuvent. Sur ces diverſes opinions quelle doit être la mienne ? Comme Auteur, il m’eſt permis d’approuver cette production philantropique ; mais comme témoin auriculaire des récits déſaſtreux des maux de l’Amérique, j’abhorrerois mon Ouvrage, ſi une main inviſible n’eût opéré cette révolution à laquelle je n’ai participé en rien que par la prophétie que j’en ai faite. Cependant on me blâme, on m’accuſe ſans connoître même l’Eſclavage des Noirs, reçu en 1783 à la Comédie Françoiſe, imprimé en 1786, & repréſenté en Décembre 1789. Les Colons, à qui rien ne coûtoit pour aſſouvir leur cruelle ambition, gagnèrent les Comédiens, & l’on aſſure… que l’interception de ce Drame n’a pas nui à la recette ; mais ce n’eſt point le procès des Comédiens ni des Colons que je veux faire, c’eſt le mien.

Je me dénonce à la voix publique ; me voilà en état d’arreſtation : je vais moi-même plaider ma cauſe devant ce Tribunal auguſte, frivole… mais redoutable. C’eſt au ſcrutin des conſciences que je vais livrer mon procès ; c’eſt à la pluralité des voix que je vais le perdre ou le gagner.

L’Auteur, ami de la vérité, l’Auteur qui n’a d’autre intérêt que de rappeller les hommes aux principes bienfaiſans de la Nature, qui n’en reſpecte pas moins les loix, les convenances ſociales, eſt toujours un mortel eſtimable, & ſi ſes écrits ne produiſent pas tout le bien qu’il s’en étoit promis, il eſt à plaindre plus qu’à blâmer.

Il m’eſt donc important de convaincre le Public & les détracteurs de mon Ouvrage, de la pureté de mes maximes. Cette production peut manquer par le talent, mais non par la morale. C’eſt à la faveur de cette morale que l’opinion doit revenir ſur mon compte.

Quand le Public aura lu ce Drame, conçu dans un tems où il devoit paroître un Roman tiré de l’antique féérie, il reconnoîtra qu’il eſt le tableau fidèle de la ſituation actuelle de l’Amérique. Tel que ce Drame fut approuvé ſous le deſpotiſme de la preſſe, je le donne aujourd’hui ſous l’an quatrième de la liberté. Je l’offre au Public comme une pièce authentique & néceſſaire à ma juſtification. Cette production eſt-elle incendiaire ? non. Préſente-t-elle un caractère d’inſurrection ? non. A-t-elle un but moral ? oui ſans doute. Que me veulent donc ces Colons pour parler de moi avec des termes ſi peu ména­gés ? Mais ils ſont malheureux, je les plains, & je reſpecterai leur déplorable ſort ; je ne me permettrai pas même de leur rappeller leur inhumanité : je me per­mettrai ſeulement de leur citer tout ce que j’ai écrit pour leur conſerver leurs propriétés & leurs plus chers intérêts : ce Drame en eſt une preuve.

C’eſt à vous, actuellement, eſclaves, hommes de couleur, à qui je vais parler ; j’ai peut-être des droits inconteſtables pour blâmer votre férocité : cruels, en imitant les tyrans, vous les juſtifiez. La plupart de vos Maîtres étoient humains & bienfaiſans, & dans votre aveugle rage vous ne diſtinguez pas les victimes innocentes de vos perſécuteurs. Les hommes n’étoient pas nés pour les fers, & vous prouvez qu’ils ſont néceſſaires. Si la force majeure eſt de votre côté, pourquoi exercer toutes les fureurs de vos brûlantes contrées ? Le poiſon, le fer, les poignards, l’invention des ſupplices les plus barbares & les plus atroces ne vous coûtent rien, dit-on. Quelle cruauté ! quelle inhumanité ! Ah ! combien vous faites gémir ceux qui vouloient vous préparer, par des moyens tempérés, un ſort plus doux, un ſort plus digne d’envie que tous ces avantages illuſoires avec leſquels vous ont égarés les auteurs des calamités de la France & de l’Amérique. La tyrannie vous ſuivra, comme le crime s’eſt attaché à ces hommes pervers. Rien ne pourra vous accorder entre vous. Redoutez ma prédiction, vous ſavez ſi elle eſt fondée ſur des baſes vraies & ſolides. C’eſt d’après la raiſon, d’après la juſtice divine, que je prononce mes oracles. Je ne me rétracte point : j’abhorre vos Tyrans, vos cruautés me font horreur.

Ah ! ſi mes conſeils vont juſqu’à vous, ſi vous en reconnoiſſez tout l’avantage, j’oſe croire qu’ils calmeront vos eſprits indomptés, & vous rameneront à une concorde indiſpenſable au bien de la Colonie & à vos propres intérêts. Ces intérêts ne conſiſtent que dans l’ordre ſocial, vos droits dans la ſageſſe de la Loi ; cette Loi reconnoît tous les hommes frères ; cette Loi auguſte que la cupidité avoit plongée dans le chaos eſt enfin ſortie des ténèbres. Si le ſauvage, l’homme féroce la méconnoît, il eſt fait pour être chargé de fers & dompté comme les brutes.

Eſclaves, gens de couleur, vous qui vivez plus près de la Nature que les Européens, que vos Tyrans, reconnoiſſez donc ſes douces loix, & faites voir qu’une Nation éclairée ne s’eſt point trompée en vous traitant comme des hommes & vous rendant des droits que vous n’eûtes jamais dans l’Amérique. Pour vous rapprocher de la juſtice & de l’humanité, rappellez-vous, & ne perdez jamais de vue, que c’eſt dans le ſein de votre Patrie qu’on vous condamne à cette affreuſe ſervitude, & que ce ſont vos propres parens qui vous mènent au marché ; qu’on va à la chaſſe des hommes dans vos affreux climats, comme on va ailleurs à la chaſſe des animaux. La véritable Philoſophie de l’homme éclairé le porte à arracher ſon ſemblable du ſein d’une horrible ſituation primitive où les hommes non-ſeulement ſe vendoient, mais où ils ſe mangoient encore entr’eux. Le véritable homme ne conſidère que l’homme. Voilà mes principes, qui diffèrent bien de ces prétendus défenſeurs de la Liberté, de ces boute-feux, de ces eſprits incendiaires qui prêchent l’égalité, la liberté, avec toute l’autorité & la férocité des Deſpotes. L’Amérique, la France, & peut-être l’Univers, devront leur chûte à quelques énergumènes que la France a produits, la décadence des Empires & la perte des arts & des ſciences. C’eſt peut-être une funeſte vérité. Les hommes ont vieilli, ils paroiſſent vouloir renaître, & d’après les principes de M. Briſſot, la vie animale convient parfaitement à l’homme ; j’aime plus que lui la Nature, elle a placé dans mon ame les loix de l’humanité & d’une ſage égalité ; mais quand je conſidère cette Nature, je la vois ſouvent en contradiction avec ſes principes, & tout m’y paroît ſubordonné. Les animaux ont leurs Empires, des Rois, des Chefs, & leur règne eſt paiſible ; une main inviſible & bienfaiſante ſemble conduire leur adminiſtration. Je ne ſuis pas tout-à-fait l’ennemie des principes de M. Briſſot, mais je les crois impraticables chez les hommes : avant lui j’ai traité cette matière. J’ai ôſé, après l’auguſte Auteur du Contrat Social, donner le Bonheur Primitif de l’Homme, publié en 1789. C’eſt un Roman que j’ai fait, & jamais les hommes ne ſeront aſſez purs, aſſez grands pour remonter à ce bonheur primitif, que je n’ai trouvé que dans une heureuſe fiction. Ah ! s’il étoit poſſible qu’ils puſſent y arriver, les loix ſages & humaines que j’établis dans ce contrat ſocial, rendraient tous les hommes frères, le Soleil ſeroit le vrai Dieu qu’ils invoqueroient ; mais toujours varians, le Contrat Social, le Bonheur Primitif & l’Ouvrage auguſte de M. Briſſot ſeront toujours des chimères, & non une utile inſtruction. Les imitations de Jean-Jacques ſont défigurées dans ce nouveau régime, que ſeroient donc celles de Mme de Gouges & celles de M. Briſſot ? Il eſt aiſé, même au plus ignorant, de faire des révolutions ſur quelques cahiers de papier ; mais, hélas ! l’expérience de tous les Peuples, & celle que font les François, m’apprennent que les plus ſavans & les plus ſages n’établiſſent pas leurs doctrines ſans produire des maux de toutes eſpèces. Voilà ce que nous offre l’hiſtoire de tous les pays.

Je m’écarte du but de ma Préface, & le tems ne me permet pas de donner un libre cours à des raiſons philoſophiques. Il s’agiſſoit de juſtifier l’Eſclavage des Noirs, que les odieux Colons avoient proſcrit, & préſenté comme un ouvrage incendiaire. Que le public juge & prononce, j’attends ſon arrêt pour ma juſtification.
PERSONNAGES.

ZAMOR, Indien inſtruit.

MIRZA, jeune Indienne, amante de Zamor.

M. DE SAINT-FRÉMONT, Gouverneur d’une Iſle dans l’Inde.

Mme DE SAINT-FRÉMONT, ſon épouſe.

VALÈRE, Gentilhomme François, époux de Sophie.

SOPHIE, fille naturelle de M. de Saint-Frémont.

BETZI, Femme de Chambre de Mme de Saint-Frémont.

CAROLINE, Eſclave.

UN INDIEN, Intendant des Eſclaves de M. de Saint-Frémont.

AZOR, Valet de M. de Saint-Frémont.

M. DE BELFORT, Major de la Garniſon.

UN JUGE.

UN DOMESTIQUE de M. de Saint-Frémont.

UN VIEILLARD INDIEN.

PLUSIEURS HABITANS INDIENS des deux sexes, & Eſclaves.

GRENADIERS ET SOLDATS FRANÇOIS.


La Scène ſe paſſe, au premier Acte, dans une Iſle déſerte ; au ſecond dans une grande Ville des Indes, voiſine de cette Iſle, & au troiſième, dans une Habitation proche cette Ville.

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L’ESCLAVAGE

DES NOIRS,

OU

L’HEUREUX NAUFRAGE.


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ACTE PREMIER.


Le Théâtre repréſente le rivage d’une Iſle déſerte, bordée & environnée de rochers eſcarpés, à travers leſquels on apperçoit la pleine mer dans le lointain. Sur un des côtés en avant eſt l’ouverture d’une cabanne entourée d’arbres ſruitiers du climat ; l’autre côté eſt rempli par l’entrée d’une forêt qui paroît impénétrable. Au moment où le rideau ſe lève, une tempête agite les flots : on voit un navire qui vient ſe briser sur la côte. Les vents s’appaiſent & la mer ſe calme peu à peu.


Scène PREMIÈRE.


ZAMOR, MIRZA.


ZAMOR.

DISSIPE tes frayeurs, ma chère Mirza ; ce vaiſſeau n’est point envoyé par nos persécuteurs : autant que je puis en juger il eſt François. Hélas ! il vient de ſe briſer sur ces côtes, perſonne de l’équipage ne s’eſt ſauvé.


MIRZA.

Zamor, je ne crains que pour toi ; le ſupplice n’a rien qui m’effraie ; je bénirai mon ſort ſi nous terminons nos jours enſemble.


ZAMOR.

Ô ma Mirza ! que tu m’attendris !


MIRZA.

Hélas ! qu’as-tu fait ? mon amour t’a rendu coupable. Sans la malheureuſe Mirza tu n’aurois jamais fui le meilleur de tous les Maîtres, & tu n’aurois pas tué ſon homme de confiance.


ZAMOR.

Le barbare ! il t’aima, & ce fut pour devenir ton tyran. L’amour le rendit féroce. Le tigre oſa me charger du châtiment qu’il t’infligeoit pour n’avoir pas voulu répondre à ſa paſſion effrénée. L’éducation que notre Gouverneur m’avoit fait donner ajoutoit à la ſenſibilité de mes moeurs ſauvages, & me rendoit encore plus inſupportable le deſpotiſme affreux qui me commandoit ton ſupplice.


MIRZA.
Il falloit me laiſſer mourir ; tu ſerois auprès de notre Gouverneur qui te chérit comme ſon enfant. J’ai cauſé tes malheurs & les ſiens.

ZAMOR.

Moi, te laiſſer périr ! ah ! Dieux ! Eh ! pourquoi me rappeller les vertus & les bontés de ce reſpectable Maître ? J’ai fait mon devoir auprès de lui : j’ai payé ſes bienfaits, plutôt par la tendreſſe d’un fils, que par le dévouement d’un eſclave. Il me croit coupable, & voilà ce qui rend mon tourment plus affreux. Il ne ſait point quel monſtre il avoit honoré de ſa confiance. J’ai ſauvé mes ſemblables de ſa tyrannie ; mais, ma chère Mirza, perdons un ſouvenir trop cher & trop funeſte : nous n’avons plus de protecteurs que la Nature. Mère bienfaiſante ! tu connois notre innocence. Non, tu ne nous abandonneras pas, & ces lieux déſerts nous cacheront à tous les yeux.


MIRZA.

Le peu que je ſais, je te le dois, Zamor ; mais dis-moi pourquoi les Européens & les Habitans ont-ils tant d’avantage ſur nous, pauvres eſclaves ? Ils ſont cependant faits comme nous : nous ſommes des hommes comme eux : pourquoi donc une ſi grande différence de leur eſpèce à la nôtre ?


ZAMOR.

Cette différence eſt bien peu de choſe ; elle n’exiſte que dans la couleur ; mais les avantages qu’ils ont ſur nous ſont immenſes. L’art les a mis au-deſſus de la Nature : l’inſtruction en a fait des Dieux, & nous ne ſommes que des hommes. Ils ſe ſervent de nous dans ces climats comme ils ſe ſervent des animaux dans les leurs. Ils ſont venus dans ces contrées, ſe ſont emparés des terres, des fortunes des Naturels des Iſles, & ces fiers raviſſeurs des propriétés d’un peuple doux et paiſible dans ſes foyers, firent couler tout le ſang de ſes nobles victimes, ſe partagèrent entr’eux les dépouilles ſanglantes, & nous ont faits eſclaves pour récompenſe des richeſſes qu’ils ont ravies, & que nous leur conſervons. Ce ſont ces propres champs qu’ils moiſſonnent, ſemés de cadavres d’Habitans, & ces moiſſons ſont actuellement arroſées de nos ſueurs & de nos larmes. La plupart de ces maîtres barbares nous traitent avec une cruauté qui fait frémir la Nature. Notre eſpèce trop malheureuſe s’eſt habituée à ces châtimens. Ils ſe gardent bien de nous inſtruire. Si nos yeux venoient à s’ouvrir, nous aurions horreur de l’état où ils nous ont réduits, & nous pourrions ſecouer un joug auſſi cruel que honteux ; mais eſt-il en notre pouvoir de changer notre ſort ? L’homme avili par l’eſclavage a perdu toute ſon énergie & les plus abrutis d’entre nous ſont les moins malheureux. J’ai témoigné tou­jours le même zèle à mon maître ; mais je me ſuis bien gardé de faire connoître ma façon de penſer à mes camarades. Dieu ! détourne le préſage qui menace encore ce climat, amollis le cœur de nos Tyrans, & rends à l’homme le droit qu’il a perdu dans le ſein même de la nature.


MIRZA.

Que nous ſommes à plaindre !


ZAMOR.

Peut-être avant peu notre ſort va changer. Une morale douce & conſolante a fait tomber en Europe le voile de l’erreur. Les hommes éclairés jettent ſur nous des regards attendris : nous leur devrons le retour de cette préçieuſe liberté, le premier tréſor de l’homme, & dont des raviſſeurs cruels nous ont privés depuis ſi long-tems.


MIRZA.

Je ſerois bien contente d’être auſſi inſtruite que toi ; mais je ne ſais que t’aimer.


ZAMOR.

Ta naïveté me charme ; c’eſt l’empreinte de la Nature. Je te quitte un moment. Va cueillir des fruits. Je vais faire un tour au bas de la côte pour y raſſembler les débris de ce naufrage. Mais, que vois-je ! une femme qui lutte contre les flots ! Ah ! Mirza, je vole à ſon ſecours. L’excès du malheur doit-il diſpenſer d’être humain ? (Il deſcend du côté du rocher.)


Scène II.


MIRZA, ſeule.

ZAMOR va ſauver cette infortunée ! Puis-je ne pas adorer un cœur ſi tendre, ſi compatiſſant ? À préſent que je ſuis malheureuſe, je ſens mieux combien il eſt doux de ſoulager le malheur des autres. (Elle ſort du côté de la forêt.)



Scène III.


VALÈRE, ſeul, entre par le côté oppoſé à celui où Mirza eſt ſortie.

Rien ne paroît ſur les vagues encore émues. Ô ma femme ! tu es perdue à jamais ! Eh ! pourrois-je te ſurvivre ? Non : il faut me réunir à toi. J’ai recueilli mes forces pour te ſauver la vie vie, & j’ai ſeul échappé à la fureur des flots. Je ne reſpire qu’avec horreur : ſéparé de toi, chaque inſtant redouble mes peines. En vain je te cherche, en vain je t’appelle : Ta voix retentit dans mon cœur, mais elle ne frappe pas mon oreille. Je te ſuis. (Il deſcend avec peine & tombe au fond du Théâtre appuyé ſur une roche.) Un nuage épais couvre mes yeux, ma force m’abandonne ! Grand Dieu, accorde-moi celle de me traîner juſqu’à la mer ! Je ne puis plus me ſoutenir. (Il reſte immobile d’épuiſement.)



Scène IV.


VALÈRE, MIRZA.


MIRZA, accourant & appercevant Valère.

AH ! Dieu ! Quel eſt cet homme ? S’il venoit pour ſe ſaiſir de Zamor & me ſéparer de lui ! Hélas ! que deviendrois-je ? Mais, non, il n’a peut-être pas un ſi mauvais deſſein ; ce n’eſt pas un de nos perſécuteurs. Je ſouffre… Malgré mes craintes, je ne puis m’empêcher de le ſecourir. Je ne puis plus long-tems le voir en cet état. Il a l’air d’un François. (À Valère.) Monſieur, Monſieur le François… Il ne répond point. Que faire ? (Elle appelle.) Zamor, Zamor. (Avec réflexion.) Montons ſur le rocher pour voir s’il vient. (Elle y court & en redeſcend auſſi-tôt.) Je ne le vois pas. (Elle revient à Valère.) François, François, réponds-moi ? Il ne répond pas. Quels ſecours puis-je lui donner ? Je n’ai rien, que je ſuis malheureuſe ! (Prenant le bras de Valère & lui frappant dans la main.) Pauvre étranger, il eſt bien malade, & Zamor ne revient pas : il a plus de force que moi ; mais allons chercher dans notre cabanne de quoi le faire revenir. (Elle ſort.)



Scène V.


VALÈRE, ZAMOR, SOPHIE.


ZAMOR, entrant du côté du rocher, & portant ſur ſes bras Sophie qui paroît évanouie, vêtue d’une robe blanche à la lévite, avec une ceinture & les cheveux épars.

Reprenez vos forces, Madame, je ne ſuis qu’un eſclave Indien, mais je vous donnerai du ſecours.


SOPHIE, d’une voix expirante.

Qui que vous ſoyiez, laiſſez-moi. Votre pitié m’eſt plus cruelle que les flots. J’ai perdu ce que j’avois de plus cher. La vie m’eſt odieuſe. Ô Valère ! Ô mon époux ! qu’es-tu devenu ?


VALÈRE.

Quelle voix ſe fait entendre ? Sophie !


SOPHIE, l’apperçoit.

Que vois-je…… C’eft lui !


VALÈRE, ſe levant & tombant aux pieds de Sophie.

Grand Dieu ! vous me rendez ma Sophie ! Ô chère épouſe ! objet de mes larmes & de ma tendreſſe ! Je ſuccombe à ma douleur & à ma joie.


SOPHIE.
Providence divine ! tu m’as ſauvée ! achève ton ouvrage, & rends moi mon père.

Scène VI.


VALÈRE, ZAMOR, SOPHIE, MIRZA, apportant des ſruits & de l’eau ; elle entre en courant, & ſurpriſe de voir une femme, elle s’arrête.


ZAMOR.

Approche, Mirza, ne crains rien. Ce ſont deux infortunés comme nous ; ils ont des droits ſur notre ame.


VALÈRE.

Ètre compâtiſſant à qui je dois la vie & celle de mon épouſe ! tu n’es point un Sau­vage ; tu n’en as ni le langage ni les mœurs. Es-tu le maître de cette Iſle ?


ZAMOR.

Non, mais nous l’habitons ſeuls depuis quelques jours. Vous me paroiſſez François. Si la ſociété d’eſclaves ne vous ſemble pas mépriſable, c’eſt de bon cœur qu’ils partageront avec vous la poſſeſſion de cette Iſle, & ſi le deſtin le veut, nous finirons nos jours enſemble.


SOPHIE, à Valère.

Que ce langage m’intéreſſe ! (Aux Eſclaves.) Mortels généreux, j’accepterois vos offres, ſi je n’allois plus loin chercher un père que peut-être je ne retrouverai jamais ! Depuis deux ans que nous errons ſur les mers, nous n’avons pu le découvrir.


VALÈRE.

Eh bien ! reſtons dans ces lieux : acceptons pour quelque-tems l’hoſpitalité de ces Indiens, & ſois perſuadée, ma chère Sophie, qu’à force de perſévérance nous découvrirons l’auteur de tes jours dans ce Continent.


SOPHIE.

Cruelle deſtinée ! nous avons tout perdu, comment continuer nos recherches ?


VALÈRE.

Je partage ta peine. (Aux Indiens.) Généreux mortels, ne nous abandonnez pas.


MIRZA.

Nous, vous abandonner ! Jamais, non, jamais.


ZAMOR.

Oui, ma chère Mirza, conſolons-les dans leurs infortunes. (À Valère & à Sophie.) Repoſez-vous ſur moi ; je vais parcourir tous les environs du rocher : ſi les pertes que vous avez faites ſont parmi les débris du vaiſſeau, je vous promets de vous les apporter. Entrez dans notre cabane, Étrangers malheureux ; vous avez beſoin de repos ; je vais tâcher de rendre le calme à vos eſprits agités.


SOPHIE.

Mortels compâtiſſans, que de graces nous avons à vous rendre ! vous nous avez ſauvé la vie, comment m’acquitter jamais envers vous ?


ZAMOR.

Vous ne me devez rien, en vous ſecourant je ne fais qu’obéir à la voix de mon cœur. (il ſort.)



Scène VII.


MIRZA, SOPHIE, VALÈRE.


MIRZA, à Sophie.

JE vous aime bien, quoique vous ne ſoyez pas eſclave. Venez, j’aurai ſoin de vous. Donnez-moi votre bras. Ah ! la jolie main, quelle différence avec la mienne ! Aſſéyons-nous ici. (Avec gaieté.) Que je ſuis contente d’être avec vous ! Vous êtes auſſi belle que la femme de notre Gouverneur.


SOPHIE.

Oui ? vous avez donc un Gouverneur dans cette Iſle ?


VALÈRE.

Il me ſemble que vous nous avez dit que vous l’habitiez ſeule ?


MIRZA, avec franchiſe.

Oh ! C’eſt bien vrai, & Zamor ne vous à point trompés. Je vous ai parlé du Gouverneur de la Colonie qui n’habite pas avec nous. (À part.) Il faut prendre garde à ce que je vais dire ; car s’il ſavoit que Zamor a tué un blanc, il ne voudroit pas reſter avec nous.


SOPHIE, à Valère.

Son ingénuité m’enchante ; ſa phyſionomie eſt douce ; & prévient en ſa faveur.


VALÈRE.

Je n’ai pas vu de plus jolie Négreſſe.


MIRZA.

Vous vous moquez, je ne ſuis pas cependant la plus jolie ; mais, dites-moi, les Françoiſes ſont-elles auſſi belles que vous ? Elles doivent l’être, car les François ſont tous bons, & vous n’êtes pas eſclaves.


VALÈRE.

Non, les François voient avec horreur l’eſclavage. Plus libres un jour ils s’occuperont d’adoucir votre ſort.


MIRZA, avec ſurpriſe.

Plus libres un jour, comment, eſt-ce que vous ne l’êtes pas ?


VALÈRE.

Nous ſommes libres en apparence, mais nos fers n’en ſont que plus peſans. Depuis pluſieurs ſiècles les François gémiſſent ſous le deſpotiſme des Miniſtres & des Courtiſans. Le pouvoir d’un ſeul Maître eſt dans les mains de mille Tyrans qui foulent ſon Peuple. Ce Peuple un jour briſera ſes fers, & reprenant tous ſes droits écrits dans les loix de la Nature, apprendra à ces Tyrans ce que peut l’union d’un peuple trop long-tems opprimé, & éclairé par une ſaine philoſophie.


MIRZA.
Oh ! bon Dieu ! Il y a donc partout des hommes méchans !

Scène VIII.


ZAMOR, ſur le rocher, SOPHIE, VALÈRE, MIRZA.


ZAMOR.

Cen eſt fait, malheureux Étrangers ! vous n’avez plus d’eſpoir. Une vague vient d’engloutir le reſte de l’équipage avec toutes vos eſpérances.


SOPHIE.

Hélas ! qu’allons-nous devenir ?


VALÈRE.

Un vaiſſeau peut aborder dans cette Iſle.


ZAMOR.

Vous ne connoiſſez pas, malheureux Étrangers, combien cette côte eſt dangereuſe. Il n’y a que des infortunés comme Mirza & moi, qui aient oſé s’en approcher & vaincre tout péril pour l’habiter. Nous ne ſommes cependant qu’à deux lieues d’une des plus grandes villes de l’Inde ; ville que je ne reverrai jamais à moins que nos tyrans ne viennent nous arracher d’ici pour nous faire éprouver le ſupplice auquel nous ſommes condamnés.


SOPHIE.

Le ſupplice !


VALÈRE.

Quel crime avez-vous commis l’un & l’autre ? Ah ! je le vois ; vous êtes trop inſtruit pour un eſclave, & votre éducation a ſans doute coûté cher à celui qui vous l’a donnée.


ZAMOR.

Monſieur, n’ayez point ſur moi les préjugés de vos ſemblables. J’avois un Maître qui m’étoit cher ; j’aurois ſacrifié ma vie pour prolonger ſes jours ; mais ſon Intendant étoit un monſtre dont j’ai purgé la terre. Il aima Mirza ; mais ſon amour fut mépriſé. Il apprit qu’elle me préféroit, & dans ſa fureur il me fit éprouver des traitemens affreux ; mais le plus terrible fut d’exiger de moi que je devinſſe l’inſtrument de ſa vengeance contre ma chère Mirza. Je rejettai avec horreur une pareille commiſſion. Irrité de ma déſobéiſſance, il courut ſur moi l’épée nue ; j’évitai le coup qu’il vouloit me porter ; je le déſarmai, & il tomba mort à mes pieds. Je n’eus que le tems d’enlever Mirza & de fuir avec elle dans une chaloupe.


SOPHIE.

Que je le plains, ce malheureux ! Quoiqu’il ait commis un meurtre, ſon meurtre me paroit digne de grace.


VALÈRE.

Je m’intéreſſe à leur ſort, ils m’ont rappellé à la vie, ils ont ſauvé la tienne : je les défendrai aux dépens de mes jours, j’irai moi-même voir ſon Gouverneur : S’il eſt François, il doit être humain & généreux.


ZAMOR.

Oui, Monſieur, il eſt François, & le meilleur des hommes,


MIRZA.

Ah ! ſi tous les Colons lui reſſembloient, nous ſerions moins malheureux.


ZAMOR.

Je fus à lui dès l’âge de huit ans, il ſe plaiſoit à me faire inſtruire, & m’aimoit comme ſi j’euſſe été ſon fils ; car il n’en a jamais eu, ou peut-être en eſt-il privé ; il ſemble regretter quelque choſe. On l’entend quelquefois ſoupirer ; ſûrement il s’efforce de cacher quelque grand chagrin. Je l’ai ſurpris ſouvent verſant des larmes ; il adore ſa femme, & elle le paie bien de retour. S’il ne dépendoit que de lui, j’aurai ma grace ; mais il faut un exemple. Il n’y a point de pardon à eſpérer pour un eſclave qui a levé la main ſur ſon Commandeur.


SOPHIE, à Valère.

Je ne ſais pourquoi ce Gouverneur m’intéreſſe. Le récit de ſes chagrins oppreſſe mon cœur ; il eſt généreux, clément ; il peut vous pardonner. J’irai moi-même me jetter à ſes pieds. Son nom ? Si nous pouvions ſortir de cette Iſle.


ZAMOR.

Il ſe nomme Monſieur de Saint-Frémont.


SOPHIE.

Hélas ! ce nom ne m’eſt point connu ; mais n’importe, il eſt François : il m’entendra & j’eſpère le fléchir. (À Valère.) Si avec la chaloupe qui les a ſauvés, nous pouvions nous conduire au port, il n’y a point de péril que je n’affronte pour les défendre.


VALÈRE.

Je t’admire, ma chère Sophie ! j’approuve ton deſſein : nous n’avons qu’à nous rendre auprès de leur Gouverneur. (Aux Eſclaves.) Mes amis, cette démarche nous acquitte foiblement envers vous. Heureux ſi nos prières & nos larmes touchent votre généreux Maître ! Partons, mais que vois-je des eſclaves qui nous examinent & qui viennent avec précipitation vers nous. Ils apportent des chaînes.


SOPHIE.

Malheureux, vous êtes perdus !


ZAMOR, ſe retourne, & voyant les Eſclaves.

Mirza, c’en eſt fait ! nous ſommes découverts.



Scène IX.


LES PRÉCÉDENS, UN INDIEN, pluſieurs Eſclaves qui déſcendent du rocher en courant.


L’INDIEN, à Zamor.

SCÉLÉRAT ! enfin, je te trouve ; tu n’échapperas pas au ſupplice.


MIRZA.

Qu’on me faſſe mourir avant lui !


ZAMOR.

Ô ma chère Mirza !


L’INDIEN.

Qu’on les enchaîne.


VALÈRE.
Monſieur, écoutez nos prières ! Qu’allez-vous faire de ces eſclaves ?

L’INDIEN.

Un exemple terrible.


SOPHIE.

Vous les emmenez pour les faire mourir ? Vous nous ôterez plutôt la vie, avant de les arracher de nos bras.


VALÈRE.

Que fais-tu ? ma chère Sophie ! Nous pouvons tout eſpérer de l’indulgence du Gouverneur.


L’INDIEN.

Ne vous en flattez pas. Monſieur le Gouverneur doit un exemple à la Colonie. Vous ne connoiſſez point cette maudite race ; ils nous égorgeroient ſans pitié ſi la voix de l’humanité nous parloit en leur faveur. Voilà ce qu’on doit toujours attendre même des Eſclaves qu’on inſtruit. Ils ſont nés pour être ſauvages, & domptés comme les animaux.


SOPHIE.

Quel affreux préjugé ! La Nature ne les a point faits Eſclaves ; ils ſont hommes comme vous.


L’INDIEN.

Quel langage tenez-vous là, Madame ?


SOPHIE.

Le même que je tiendrois à votre Gouverneur. C’eſt par reconnoiſſance que je m’intéreſſe à ces infortunés, qui connoiſſent mieux que vous les droits de la pitié, & celui dont vous tenez la place étoit ſans doute un homme atroce.


ZAMOR.

Ah ! Madame, ceſſez de le prier ; ſon ame eſt endurcie & ne connoît point l’humanité. Il eſt de ſon emploi de ſignaler tous les jours cette rigueur. Il croiroit manquer à ſon devoir, s’il ne la pouſſoit pas juſqu’à la cruauté.


L’INDIEN.

Malheureux !


ZAMOR.

Je ne te crains plus. Je connois mon ſort & je le ſubirai.


SOPHIE.

Que leur malheur les rend intéreſſans ! Que ne ferois-je point pour les ſauver !


VALÈRE, à l’Indien.

Emmenez-nous, Monſieur, avec eux. Vous nous obligerez de nous retirer d’ici. (À part.) J’eſpère fléchir le Gouverneur.


L’INDIEN.

J’y conſens avec plaiſir, d’autant plus que le danger pour ſortir de cette Iſle n’eſt pas le même que pour y arriver.


VALÈRE.

Mais, Monſieur, comment avez-vous pu y aborder ?


L’INDIEN.

J’ai tout riſqué pour le bien de la Colonie. Voyez s’il eſt poſſible de leur faire grace. Nous ne ſommes plus les Maîtres de nos Eſclaves. Les jours de notre Gouverneur ſont peut-être en danger, & ces deux miſérables ne ſeront pas plutôt punis, que le calme renaîtra dans les habitations. (Aux Nègres.) Nègres, qu’on tire le canon, & que le ſignal convenu annonce au Fort que les criminels ſont pris.


ZAMOR.

Allons, Mirza, allons mourir.


MIRZA.

Ah ! Dieu ! je ſuis cauſe de ta mort.


ZAMOR.

La bonne action que nous avons faite en ſauvant ces Étrangers jettera quelques charmes ſur nos derniers momens, & nous goûterons au moins la douceur de mourir enſemble.

On emmène Zamor & Mirza ; les autres perſonnages les ſuivent, & tous vont s’embarquer. Un inſtant après on voit paſſer le navire qui les porte.



Fin du premier Acte.
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ACTE II.

Le Théâtre change & repréſente un Salon de Compagnie meublé à l’Indienne.



Scène PREMIÈRE.


BETZI, AZOR.


BETZI.

EH bien, Azor, que dit-on de Mirza & de Zamor ? On les fait chercher par-tout.


AZOR.

On parle de les faire mourir ſur le rocher de l’habitation ; je crois même qu’on fait les préparatifs de leur ſupplice. Je tremble qu’on ne les trouve.


BETZI.

Mais, Monſieur le Gouverneur peut leur faire grace. Il en eſt le maître.


AZOR.

Il faut que cela ſoit impoſſible ; car il aime Zamor, & il dit qu’il n’a jamais eu à ſe plaindre de lui. Toute la Colonie demande leur mort, & il ne peut la refuſer ſans ſe compromettre.


BETZI.

Notre Gouverneur n’étoit point fait pour être un tyran.


AZOR.

Comme il eſt bon avec nous ! Tous les François ſont de même ; mais les Naturels du pays ſont bien plus cruels.


BETZI.

L’on m’a aſſuré que dans les premiers tems nous n’étions pas eſclaves.


AZOR.

Tout nous porte à le croire. Il y a encore des climats où les Nègres ſont libres.


BETZI.

Qu’ils ſont heureux !


AZOR.

Ah ! nous ſommes bien à plaindre.


BETZI.

Et perſonne ne prend notre défenſe ! On nous défend même de prier pour nos ſemblables.


AZOR.

Hélas ! le père & la mère de la malheureuſe Mirza ſeront témoins du ſupplice de leur fille.


BETZI.

Quelle férocité !


AZOR.

Voilà comme on nous traite.


BETZI.

Mais, dis-moi, Azor, pourquoi Zamor a-t-il tué l’Intendant ?


AZOR.

On m’a aſſuré que c’étoit par jalouſie. Tu ſais bien que Zamor étoit l’amant de Mirza.


BETZI.

Oui, c’eſt toi qui me l’as appris.


AZOR.

Le Commandeur l’aimoit auſſi.


BETZI.

Mais il ne devoit point le tuer pour cela.


AZOR.

Il eſt vrai.


BETZI.

Il y avoit d’autre raiſons.


AZOR.

Cela ſe peut bien, mais je les ignore.


BETZI.

Si on pouvoit les faire échapper, je ſuis sûre que Monſieur & Madame de St-Frémont n’en ſeroient pas fâchés.


AZOR.

Je le crois bien, mais ceux qui les ſerviroient s’expoſeroient beaucoup.


BETZI.

Sans doute ; mais il n’y auroit pas punition de mort.


AZOR.

Peut-être, je ſais bien toujours que je ne m’y expoſerois pas.


BETZI.

Il faudroit du moins parler à leurs amis ; ils pourroient gagner les autres eſclaves. Ils aiment tous Zamor & Mirza.


AZOR.

On parle de faire mettre le régiment ſous les armes.


BETZI.

Il n’y a plus d’eſpoir.


AZOR.

Nous devons au contraire, pour le bien de nos camarades, les exhorter à l’obéiſſance.


BETZI.

Tu as raiſon : fais-le ſi tu peux, car je n’en aurois jamais la force.



Scène II.


LES PRÉCÉDENS, CORALINE.


CORALINE, en courant.

Ô mes chers camarades ! quelle mauvaiſe nouvelle je viens vous apprendre ! On aſſure qu’on a entendu le canon & que Zamor & Mirza ſont pris.


AZOR.

Allons donc, cela n’eſt pas poſſible, Coraline.


BETZI.

Grand Dieu !


CORALINE.

J’étois ſur le port au moment qu’on annonçoit cette malheureuſe nouvelle. Pluſieurs Colons attendoient avec impatience un navire qu’on découvroit dans le lointain. Il eſt enfin entré au port, & auſſi-tôt tous les habitans l’ont entouré, & moi, toute tremblante, je me ſuis enfuie. Pauvre Mirza ! malheureux Zamor ! nos tyrans ne leur feront pas grâce.


AZOR.

Oh ! je t’en réponds bien ; ils ſeront bientôt morts.


BETZI.

Sans être entendus ? ſans être jugés ?


CORALINE.

Jugés ! il nous eſt défendu d’être innocens & de nous juſtifier.


AZOR.

Quelle généroſité ! & on nous vend par-deſſus au marché comme des bœufs.


BETZI.

Un commerce d’hommes ! Ô Ciel ! l’humanité répugne.


AZOR.

C’eſt bien vrai, mon père & moi avons été achetés à la Côte de Guinée.


CORALINE.

Bon, bon, mon pauvre Azor, va, quelque ſoit notre déplorable ſort, j’ai un preſſentiment que nous ne ſerons pas toujours dans les fers, & peut-être avant peu…


AZOR.

Eh bien ! qu’eſt ce que nous verrons ? Serons nous maîtres à notre tour ?


CORALINE.

Peut-être ; mais non, nous ſerions trop méchans. Tiens, pour être bon, il ne faut être ni maître ni eſclave.


AZOR.

Ni maître, ni eſclave ; oh ! oh ! & que veux-tu donc que nous ſoyons ? Sais-tu, Coraline, que tu ne ſais plus ce que tu dis, quoique nos camarades aſſurent que tu en ſais plus que nous ?


CORALINE.

Va, va, mon pauvre garçon, ſi tu ſavois ce que je ſais ! J’ai lu dans un certain Livre, que pour être heureux il ne falloit qu’être libre & bon Cultivateur. Il ne nous manque que la liberté, qu’on nous la donne, & tu verras qu’il n’y aura plus ni maîtres ni eſclaves.


AZOR.

Je ne t’entends pas.


BETZI.

Ni moi non plus.


CORALINE.

Mon Dieu, que vous êtes bons l’un & l’autre ! Dites-moi, Zamor n’avoit-il pas ſa liberté ? A-t-il pour cela voulu quitter notre bon Maître ; nous ferons tous la même choſe. Que les Maîtres donnent la liberté, aucun eſclave ne quittera les atteliers. Inſenſiblement les plus ſauvages d’entre nous s’inſtruiront, reconnoîtront les loix de l’humanité & de la juſtice, & nos ſupérieurs trouveront dans notre attachement, dans notre zèle, la récompenſe de ce bienfait.


AZOR.

Tu parles comme un homme ! Je crois entendre M. le Gouverneur… Oh ! qu’il faut avoir de l’eſprit pour retenir tout ce que les autres diſent. Mais, voici Madame.


BETZI.

Voici Madame, taiſons-nous.


CORALINE.

Il ne faut pas dire à Madame que l’on craint que Zamor ne ſoit pris. Cela lui feroit trop de peine.


AZOR.

Oh ! oui.


Scène III.


les Précédens, Mme DE ST-FRÉMONT.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Mespagnol enfans, j’ai beſoin d’être ſeule. Laiſſez moi, & n’entrez point que je ne vous appelle, ou que vous n’ayez quelque nouvelle à m’annoncer. (Ils ſortent.)


Scène IV.



Mme DE SAINT-FRÉMONT, seule.
Mon époux eſt ſorti pour cette malheureuſe affaire : il eſt allé dans une des habitations où l’on demandoit ſa préſence. Depuis cette cataſtrophe la révolte règne dans l’eſprit de nos eſclaves. Tous ſoutiennent que Zamor eſt innocent & qu’il n’a tué le Commandeur que parce qu’il s’y eſt vu forcé ; mais les Colons ſe ſont réunis pour demander la mort de Mirza & de Zamor, & on les fait chercher par-tout. Mon mari voudroit bien faire grace à Zamor, quoiqu’il ait prononcé ſon arrêt, ainſi que celui de la pauvre Mirza, qui doit périr avec ſon amant. Hélas ! l’attente de leur ſupplice me jette dans une triſteſſe profonde. Je ne ſuis donc pas née pour être heureuſe ! En vain je ſuis adorée de mon époux : mon amour ne peut vaincre la mélancolie qui le conſume. Depuis plus de dix ans il ſouſſre, & je ne puis deviner la cauſe de ſa douleur. C’eſt le ſeul de ſes ſecrets dont je ne ſois pas dépoſitaire. Il faut, lorſqu’il ſera de retour, que je redouble d’efforts pour le lui arracher. Mais je l’entends.

Scène V.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, M. DE SAINT-FRÉMONT.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

EH bien ! mon ami, votre préſence a-t-elle diſſipé cette fermentation ?


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Tous mes eſclaves ſont rentrés dans leur devoir ; mais ils me demandent la grace de Zamor. Cette affaire eſt bien délicate, (À part.) & pour comble de malheurs, je viens de recevoir de France des nouvelles qui me déchirent le cœur.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Que dis-tu, mon ami, tu ſembles te faire des reproches. Ah ! ſi tu n’es coupable qu’envers moi, je te pardonne tout pourvu que ton cœur me reſte. Tu détournes les yeux ; je vois couler tes larmes. Ah ! mon ami, je n’ai plus votre confiance ; je vous deviens importune ; je vais me retirer.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Toi, me devenir importune ! jamais, jamais. Ah ! ſi j’avois pu m’écarter de mon devoir, ta ſeule douceur me rameneroit à tes pieds, & tes grandes vertus me rendroient encore plus amoureux de tes charmes.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Mais tu me caches un ſecret ennui. Avoue-le moi. Tes ſoupirs étouffés me le font ſoupçonner. La France te fut chère ; c’eſt ta Patrie… Peut-être une inclination…


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Arrête, arrête, chère épouſe, & ne viens point r’ouvrir une plaie qui s’étoit fermée auprès de toi. Je crains de t’affliger.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Si je te fus chère, il faut m’en donner une preuve.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Laquelle exiges-tu ?


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Celle de me révéler les cauſes de ton affliction.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Tu le veux ?


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Je l’exige ; fais-toi pardonner, par cette complaiſance, ce ſecret que tu m’as gardé ſi long-tems.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

J’obéis. Je ſuis d’une Province où des loix injuſtes & inhumaines privent les enfans cadets du partage égal que la Nature donne aux enfans nés du même père & de la même mère. J’étois le plus jeune de ſept ; mes parens m’envoyèrent à la Cour pour y demander de l’emploi ; mais comment aurois-je pu réuſſir dans un pays où la vertu eſt une chimère, & où l’on n’obtient rien ſans intrigue ni baſſeſſe. Cependant, j’y fis la connoiſſance d’un brave Gentilhomme Écoſſois qui y étoit venu dans le même deſſein. Il n’étoit pas riche, & avoit une fille au Couvent : il m’y mena. Cette entrevue nous devint funeſte à tous les deux. Le père, au bout de quelques mois, partit pour l’armée : il me recommanda d’aller voir ſa fille, & dit même qu’on pouvoit me la confier quand elle voudroit ſortir. Ce brave ami, ce bon père, ne prévoyoit pas les ſuites que ſon imprudence occaſionna. Il fut tué dans une bataille. Sa fille reſta ſeule dans le monde, ſans parens & ſans connoiſſances. Elle ne voyoit que moi, & paroiſſoit ne déſirer que ma préſence. L’amour me rendit coupable : Épargne-moi le reſte : je fis le ſerment d’être ſon époux ; voilà mon crime.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Mais, mon ami, vous êtes-vous déterminé vous-même à l’abandonner ?


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Qui, moi ? avoir abandonné une femme ſi intéreſſante ? Ah ! la plus longue abſence ne me l’auroit jamais fait oublier. Je ne pouvois l’épouſer ſans le conſentement de tous mes parens. Elle devint mère d’une fille. On découvrit notre liaiſon ; je fus éloigné. On obtint pour moi un brevet de Capitaine dans un régiment qui partoit pour l’Inde, & l’on me fit embarquer. Peu de tems après on me donna la fauſſe nouvelle que Clariſſe étoit morte, & qu’il ne me reſtoit que ma fille. Je te voyois tous les jours ; ta préſence affoiblit avec le tems l’impreſſion que l’image de Clariſſe faiſoit encore ſur mon cœur. Je ſollicitai ta main, tu acceptas mes vœux, & nous fûmes unis ; mais par un raffinement de barbarie, le cruel parent qui m’avoit trompé m’apprit que Clariſſe vivoit encore.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Hélas ! à quel funeſte prix j’ai le bonheur d’être ton épouſe ! mon ami, tu es plus malheureux que coupable. Clariſſe elle-même te pardonneroit, ſi elle étoit témoin de tes remords. Il faut faire les plus vives recherches, pour que ton bien & le mien puiſſent t’acquitter envers ces infortunés. Je n’ai point d’autres parens que les tiens. Je fais ta fille mon héritière ; mais ton cœur eſt un tréſor qu’il n’eſt pas en mon pouvoir de céder à une autre.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ah ! digne épouſe, j’admire tes vertus. Hélas ! je ne vois que Clariſſe qui fut capable de les imiter. C’eſt donc aux deux extrémités du monde que j’étois deſtiné à rencontrer ce que le sexe a de plus vertueux & de plus aimable !


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Tu mérites une compagne digne de toi ; mais, mon ami, ſonge qu’en t’uniſſant avec moi tu conſentis à prendre le nom de mon père, qui, en te donnant ſon nom, n’avoit d’autre but que de te céder ſa place comme à ſon fils adoptif. Il faut écrire à tes parens, ſur-tout à tes plus fidèles amis, qu’ils faſſent de nouvelles recherches, & qu’ils nous donnent promptement des nouvelles de ces infortunés. Je crois, mon ami, que j’aurai la force de m’éloigner de vous pour aller chercher moi-même celle à qui vous avez donné le jour. Je ſens que j’ai déjà pour elle des entrailles de mère ; mais en même-tems je frémis ! Ô mon ami, mon ami ! s’il falloit me ſéparer de vous ! Si Clariſſe t’arrachoit de mes bras !… Ses malheurs, ſes vertus, ſes charmes… Ah ! pardonne, pardonne à mon déſeſpoir, pardonne-moi, cher époux, tu n’es pas capable de m’abandonner & de faire deux victimes pour une.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Chère épouſe ! Ô moitié de moi-même ! Ceſſe de déchirer ce cœur déjà trop affligé. Clariſſe ne vit plus ſans doute, puiſque depuis deux ans on me fait repaſſer tous les fonds que j’envoie en France pour elle & pour ma fille. On ignore même ce qu’elles ſont devenues. Mais l’on vient ; nous reprendrons cette converſation.




Scène VI.


M. ET Mme DE SAINT-FRÉMONT, UN JUGE.


LE JUGE.

Monsieur, je viens vous apprendre que les criminels ſont pris.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Comment ! ſitôt ! le tems auroit pu effacer leur crime.


M. DE SAINT-FRÉMONT, affligé.

Quel affreux exemple je ſuis obligé de donner !


LE JUGE.

Rappellez-vous, Monſieur, dans cette circonſtance la diſgrace de votre beau-père. Il fut contraint de quitter ſa place pour l’avoir exercée avec trop de bonté.


M. DE SAINT-FRÉMONT, à part.

Malheureux Zamor, tu vas périr ! je n’ai donc élevé ton enfance que pour te voir un jour traîner au ſupplice. (Haut.) Que mes ſoins lui deviennent funeſtes ! ſi je l’avois laiſſé dans ſes mœurs ſauvages, il n’auroit peut-être pas commis ce crime. Il n’avoit point dans l’ame des inclinations vicieuſes. L’honnêteté & la vertu le diſtinguoient dans le ſein de l’eſclavage. Élevé dans une vie ſimple & laborieuſe, malgré l’inſtruction qu’il avoit reçue, il n’oublioit jamais ſon origine. Qu’il me ſeroit doux de pouvoir le juſtifier ! Comme ſimple habitant, j’aurois pu peut-être adoucir ſon arrêt ; mais, comme Gouverneur, je ſuis forcé de le livrer à toute la rigueur des loix.


LE JUGE.

Il eſt néceſſaire qu’on exécute ſur-le-champ leur arrêt, d’autant plus que deux Européens ont excité une révolte générale parmi les Eſclaves. Ils ont dépeint votre Commandeur comme un monſtre. Les Eſclaves ont écouté avec avidité ces diſcours ſéditieux, & tous ont promis de ne point exécuter les ordres qui leur ont été donnés.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Quels ſont ces étrangers ?


LE JUGE.

Ce ſont des François qu’on a trouvés ſur la côte où ces criminels s’étoient réfugiés. Ils prétendent que Zamor leur a conſervé la vie.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Hélas ! ces malheureux François ſans doute ont fait naufrage, & la reconnoiſſance a produit ſeule ce zèle indiſcret.


LE JUGE.

Vous voyez, Monſieur le Gouverneur, qu’il n’y a point de tems à perdre, ſi vous voulez éviter la ruine totale de nos habitations. C’eſt un mal déſeſpéré.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Je n’ai point la bonheur d’être né dans vos climats ; mais quel empire n’ont point les malheureux ſur les ames ſenſibles ! Ce n’eſt point votre faute ſi les mœurs de votre pays vous ont familiariſé avec ces traitemens durs que vous exercez ſans remords ſur des hommes qui n’ont d’autre défenſe que leur timidité, & dont les travaux, trop mal récompenſés, accroiſſent notre fortune en augmentant notre autorité ſur eux. Ils ont mille tyrans pour un. Les Souverains rendent leurs Peuples heureux : tout Citoyen eſt libre ſous un bon Maître, & dans ce pays d’eſclavage il faut être barbare malgré ſoi. Eh ! comment puis-je m’empêcher de me livrer à ces réflexions, quand la voix de l’humanité crie au fond de mon cœur : « Sois bon & ſenſible aux cris des malheureux. » Je ſais que mon opinion doit vous déplaire : l’Europe, cependant, prend ſoin de la juſtifier, & j’oſe eſpérer qu’avant peu il n’y aura plus d’eſclaves. Ô Louis ! Ô Monarque adoré ! que ne puis-je en ce moment mettre ſous tes yeux l’innocence de ces proſcrits ! En accordant leur grace, tu rendrois la liberté à des hommes trop long-tems méconnus ; mais n’importe : vous voulez un exemple, il ſe fera, quoique les Noirs aſſurent que Zamor eſt innocent.


LE JUGE.

Pouvez-vous les en croire ?


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ils ne peuvent m’en impoſer, & je connois plus qu’eux les vertus de Zamor. Vous voulez qu’il meure ſans être entendu ? J’y conſens avec regret ; mais vous n’aurez point à me reprocher d’avoir trahi les intérêts de la Colonie.


LE JUGE.

Vous le devez, Monſieur le Gouverneur, dans cette affaire où vous voyez que nous ſommes menacés d’éprouver une révolte générale. Il faut donner des ordres pour faire mettre les troupes ſous les armes.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Suivez-moi ; nous allons voir le parti qu’il faut prendre.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Mon ami, je vous vois ſortir avec peine.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ma préſence eſt néceſſaire pour rétablir l’ordre & la diſcipline.


Scène VII.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, ſeule.

Que je plains ces malheureux ! c’en eſt fait ! Ils vont mourir. Quel chagrin pour mon époux ; mais un plus grand chagrin m’agite de nouveau. Tout ce qui porte le nom de Françoiſe m’épouvante ! Si c’étoit Clariſſe ! Oh ! malheureuſe, quel ſeroit mon ſort. Je connois les vertus de mon époux, mais je ſuis ſa femme. Non, non ! ceſſons de nous abuſer ! Clariſſe, dans le malheur, a de plus grands droits ſur ſon ame ! Cachons le trouble qui m’agite.

Scène VIII.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, BETZI, accourant.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Qu’y-a-t-il de nouveau, Betzi ?


BETZI, avec exaltation.

Monſieur le Gouverneur n’eſt point ici ?


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Non, il vient de ſortir, parle donc ?


BETZI.

Ah ! laiſſez-moi reprendre mes ſens… Nous étions ſur la terraſſe ; de tems en tems nous jettions triſtement les yeux vers l’habitation. Nous voyons arriver de loin le père de Mirza avec un autre Eſclave ; au milieu d’eux étoit une étrangère, les cheveux épars & la douleur peinte ſur ſon viſage : ſes yeux étoient fixés vers la terre, & quoiqu’elle marchât vîte, elle avoit l’air fort occupée. Lorſqu’elle a été près de nous, elle a demandé Mme de Saint-Frémont. Elle nous a appris que Zamor l’a ſauvée de la fureur des flots. Elle a ajouté : je mourrai aux pieds de M. le Gouverneur, ſi je n’obtiens ſa grâce. Elle veut implorer votre ſecours. La voici.


Scène IX.


LES PRÉCÉDENTES, SOPHIE, ſuivie de tous les eſclaves.


SOPHIE, ſe jettant aux genoux de Mme de Saint-Frémont.

Madame, j’embraſſe vos genoux. Ayez pitié d’une malheureuſe étrangère qui doit tout à Zamor, & n’a d’autre eſpoir qu’en vos bontés.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, à part.

Ah ! je reſpire. (Haut, en la relevant.) Levez-vous, Madame, je vous promets de faire tout ce qui ſera en mon pouvoir. (À part.) Sa jeuneſſe, ſa ſenſibilité, touchent mon cœur à un point que je ne puis exprimer. (À Sophie.) Étrangère intéreſſante, je vais tout employer pour vous faire accorder la grace que vous exigez de mon époux. Croyez que je partage vos douleurs. Je ſens combien ces infortunés vous doivent être chers.


SOPHIE.

Sans le ſecours de Zamor, auſſi intrépide qu’humain, je périſſois dans les flots. Je lui dois le bonheur de vous voir. Ce qu’il a fait pour moi lui aſſure dans mon cœur les droits de la Nature ; mais ces droits ne me rendent point injuſte, Madame, & le témoignage qu’ils rendent à vos rares qualités fait aſſez voir qu’ils ne ſont point reprochables d’un crime prémédité. Quelle humanité ! Quel zèle à nous ſecourir ! Le ſort qui les pourſuit devoit plutôt leur inſpirer la crainte que la pitié ; mais, loin de ſe cacher, Zamor a affronté tout péril. Jugez, Madame, ſi avec ces ſentimens d’humanité, un mortel peut être coupable ; ſon crime fut involontaire, & c’eſt faire juſtice que de l’abſoudre comme innocent.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, aux Eſclaves.

Mes enfans, il faut nous réunir avec les Colons, & demander la grace de Zamor & de Mirza. Nous n’avons pas de tems à perdre : (À Sophie.) & vous, que je brûle de connoître, vous êtes Françoiſe, peut-être pourriez-vous… mais les momens nous ſont chers. Retournez auprès de ces infortunés ; Eſclaves, accompagnez ſes pas.


SOPHIE, tranſportée.

Ah ! Madame, que de bienfaits à la fois ! Hélas ! je voudrois, autant que je le déſire, vous prouver ma reconnoiſſance. (elle lui baiſe les mains.) Bientôt mon époux viendra s’acquitter envers vous de ſon devoir. Cher Valère, quelle heureuſe nouvelle je vais t’apprendre ! (Elle ſort avec les Eſclaves)


Scène X.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, BETZI, CORALINE.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, à part.

JE trouve dans les traits de cette Étrangère une reſſemblance… Quelle chimère !… (Haut.) Et vous, Coraline, faites venir le Secrétaire de M. de Saint-Frémont.


CORALINE.

Ah ! Madame, vous ignorez ce qui ſe paſſe : il vient de faire fermer vos portes par ordre de M. le Gouverneur. Tout eſt livré aux flammes… Entendez, Madame… On bat la générale… & le ſon des cloches… (On doit entendre la générale dans le lointain.)


Mme DE SAINT-FRÉMONT, allant avec frayeur au fond du Théâtre.

Malheureuſe ! que vais-je devenir ? Que fait mon mari ?


BETZI.

Je tremble pour mes camarades.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, livrée à la plus grande douleur.

Dieu, mon époux eſt peut-être en danger ! Je vole à ſon ſecours…


CORALINE.

Raſſurez-vous, Madame, il n’y a rien à craindre pour M. le Gouverneur. Il eſt à la tête du régiment. Mais quand même il ſeroit au milieu du tumulte, tous les Eſclaves reſpecteroient ſes jours. Il en eſt trop chéri pour qu’aucun voulût lui faire du mal. C’eſt ſeulement à quelques habitans que les Eſclaves en veulent : ils leur reprochent le ſupplice de Zamor & de Mirza ; ils aſſurent que ſans eux on ne les auroit pas condamnés.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, agitée.

Comment ! on va les faire mourir.


CORALINE.

Hélas ! bientôt mes pauvres camarades ne ſeront plus.


Mme DE SAINT-FRÉMONT, avec empreſſement.

Non, mes enfans, ils ne périront point : mon mari ſera touché de mes larmes, du déſeſpoir de cette Étrangère, qui, peut-être mieux que moi, ſaura l’émouvoir. Son cœur n’a pas beſoin d’être ſollicité pour faire le bien ; mais il peut tout prendre ſur lui. (À part.) Et ſi cette Françoiſe lui donnoit des renſeignemens ſur ſa fille ! Grand Dieu ! il devroit tout à ces victimes que l’on traîne au ſupplice. (Haut.) Allons, Betzi, il faut joindre mon mari, lui dire… Mais dans ce moment, comment entrer en explication ? Il faut que je le voie moi-même. Où eſt-il maintenant ?


CORALINE.

Je ne ſais préciſément avec quel régiment il eſt : toute l’armée eſt diſperſée. On dit ſeulement que M. de Saint-Frémont ramène le calme & remet l’ordre partout où il paſſe. Il ſeroit bien difficile de le trouver dans ce moment. Il n’y a qu’à nous rendre dans l’habitation, ſi déjà on ne nous y a pas devancées. Mais les chemins ſont rompus ou coupés. On conçoit à peine qu’on ait pu faire tant de dégâts en ſi peu de tems.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

N’importe ; je ne crains ni le danger ni la fatigue, quand il s’agit de ſauver les jours de deux infortunés.


Fin du deuxième Acte.
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ACTE III.

Le Théâtre repréſente un lieu ſauvage où l’on voit deux collines en pointes, & bordées de touffes d’arbriſſeaux qui s’étendent à perte de vue. Sur un des côtés eſt un rocher eſcarpé, dont le ſommet eſt une platte-forme, & dont la baſe eſt perpendiculaire ſur le bord de l’avant-ſcène. On y monte du côté d’une des collines, de manière que les Spectateurs y peuvent voir arriver tous les Perſonnages. On voit deçà & delà quelques cabanes de Nègres éparſes.



Scène PREMIÈRE.


VALÈRE, ZAMOR, MIRZA.


VALÈRE.
Vous voilà libres ! je vole à la tête de vos camarades. Mon épouſe ne tardera pas long-tems à reparoître à nos yeux. Elle aura ſans doute obtenu votre grace de M. de Saint-Frémont. Je vous quitte pour un inſtant, & ne vous perds point de vue.

Scène II.


ZAMOR, MIRZA.


ZAMOR.

Que notre ſort eſt déplorable, ô ma chère Mirza ! Il devient d’autant plus affreux, que je crains que le zèle de ce François à vouloir nous ſauver ne le perde lui-même ainſi que ſon épouſe. Quelle idée accablante !


MIRZA.

Elle me pourſuit auſſi : mais peut-être ſa digne épouſe aura pu fléchir notre Gouverneur, ne nous affligeons point avant ſon retour.


ZAMOR.

Je bénis mon trépas, puiſque je meurs avec toi ; mais, qu’il eſt cruel de perdre la vie en coupable ! on m’a jugé tel, notre bon maître le croit ; voilà ce qui me déſeſpère.


MIRZA.

Je veux voir moi-même M. le Gouverneur. Cette dernière volonté doit m’être accordée. Je me jetterai à ſes pieds ; je lui révélerai tout.


ZAMOR.

Hélas ! que pourras-tu lui dire ?


MIRZA.

Je lui ferai connoître la cruauté de ſon Commandeur & de ſon amour féroce.


ZAMOR.

Ta tendreſſe pour moi t’aveugle : tu veux t’accuſer pour me rendre innocent ! ſi tu dédaignes la vie à ce prix, m’en crois-tu aſſez avare pour vouloir la conſerver aux dépens de tes jours ? Non, ma chère Mirza, il n’y a point de bonheur pour moi ſur la terre, ſi je ne le partage avec toi.


MIRZA.

Je penſe de même, je ne pourrois plus vivre ſans te voir.


ZAMOR.

Qu’il nous auroit été doux de prolonger nos jours enſemble ! ces lieux me rappellent notre première entrevue. C’eſt ici que le tyran reçut la mort ; c’eſt ici qu’on va terminer notre carrière. La Nature ſemble en ces lieux être en contraſte avec elle-même. Jadis elle nous paroiſſoit riante : elle n’a rien perdu de ſes attraits ; mais elle nous montre à la fois l’image de de notre bonheur paſſé & de l’horrible ſort dont nous ſerons les victimes. Ah ! Mirza, qu’il eſt cruel de mourir quand on aime.


MIRZA.

Que tu m’attendris ! ne m’afflige pas davantage. Je ſens que mon courage m’abandonne ; mais ce bon François revient à nous ; que va-t-il nous apprendre ?


Scène III.


ZAMOR, MIRZA, VALÈRE.


VALÈRE.

Ô mes bienfaiteurs ! Il faut vous ſauver. Profitez de ces inſtants précieux que vos camarades vous procurent. Ils bouchent les chemins, répondez à leur zèle & à leur courage ; ils s’expoſent pour vous, fuyez dans un autre climat. Il ſe peut que mon épouſe n’obtienne pas votre grace. On voit pluſieurs troupes de ſoldats s’approcher d’ici : vous avez le tems d’échapper par cette colline. Allez, vivez dans les forêts : vos ſemblables vous ouvriront leur ſein.


MIRZA.

Ce François a raiſon. Viens, ſuis-moi. Il nous aime ; profitons de ſes conſeils. Cours avec moi, cher Zamor ; ne crains point de revenir habiter dans le fond des forêts. À peine tu te rappelles nos loix, & bientôt ta chère Mirza t’en retracera la douce image.


ZAMOR.

Eh bien ! je cède. Ce n’eſt que pour toi que je chéris la vie. (Il embraſſe Valère.) Adieu, le plus généreux des hommes !


MIRZA.

Hélas ! il faut donc que je vous quitte ſans avoir le bonheur de me jetter aux pieds de votre épouſe !


VALÈRE.

Elle partagera vos regrets, n’en doutez point ; mais fuyez des lieux trop funeſtes.


Scène IV.


les Précédens, SOPHIE, ESCLAVES.


SOPHIE, ſe précipitant dans les bras de Valère.

AH ! mon ami, remercions le Ciel : ces victimes ne périront point. Madame de Saint-Frémont m’a promis leur grace.


VALÈRE, avec joie.

Grand Dieu ! quel comble de bonheur !


ZAMOR.

Ah ! je reconnois à ce procédé ſa belle ame. (À Valère.) Étrangers généreux, que le Ciel comble vos deſirs ! L’Être ſuprême n’abandonne jamais ceux qui cherchent à lui reſſembler par la bienfaiſance.


VALÈRE.

Ah ! que vous rendez nos jours fortunés !


MIRZA.

Que nous ſommes heureux d’avoir ſecouru ces François ! Ils nous doivent beaucoup ; mais nous leur devons encore plus.


SOPHIE.

Madame de Saint-Frémont a fait aſſembler ſes meilleurs amis. Je l’ai inſtruite de leur innocence ; elle met tout le zèle poſſible à les ſauver. Je n’ai eu aucune peine à l’intéreſſer en leur faveur ; ſon âme eſt ſi belle, ſi ſenſible aux maux des malheureux !


ZAMOR.

Son reſpectable époux l’égale en mérite & en bonté.


SOPHIE.

Je n’ai pas eu le bonheur de le voir.


ZAMOR, allarmé.

Que vois-je ? des ſoldats qui arrivent en foule ! ah ! c’en eſt fait ! vous vous êtes abuſés, généreux François, nous ſommes perdus.


SOPHIE.

Ne vous allarmez point, il faut ſavoir…


VALÈRE.

Je les défendrai au péril de ma vie. Hélas ! Ils alloient ſe ſauver lorſque tu es venu les raſſurer. Je vais ſavoir de l’Officier qui commande ce détachement, quelle eſt ſa miſſion.

(Une Compagnie de Grenadiers & une de Soldats François ſe rangent au fond du Théâtre, la bayonnette au bout du fuſil. En avant d’eux ſe place une troupe d’Eſclaves avec des arcs & des flêches ; ils ont à leur tête le Major, le Juge & l’Intendant des Eſclaves de M. de Saint-Frémont.)

Scène V.


LES PRÉCÉDENS, LE MAJOR, LE JUGE, L’INDIEN, Grenadiers & Soldats François, pluſieurs Eſclaves.


VALÈRE.

Monsieur, puis-je vous demander quel ſujet vous amène ici ?


LE MAJOR.

Une cruelle fonction. Je viens faire exécuter l’arrêt de mort prononcé contre ces malheureux.


SOPHIE, troublée.

Vous allez les faire mourir ?


LE MAJOR.

Oui, Madame.


VALÈRE.

Non, cet affreux ſacrifice ne s’exécutera point.


SOPHIE.

Madame de Saint-Frémont m’a promis leur grace.


LE JUGE, durement.

Cela n’eſt pas en ſon pouvoir, M. le Gouverneur lui-même ne pourroit la leur accorder. Ainſi, ceſſez de vouloir vous obſtiner à les ſauver. Vous rendriez leur ſupplice plus terrible. (Au Major.) Monſieur le Major, exécutez les ordres qui vous ont été donnés, (Aux Eſclaves.) Et vous, menez les criminels ſur le haut du rocher.


LE COMMANDEUR INDIEN.

Tendez vos arcs !


VALÈRE.

Arrêtez ! (les Eſclaves n’écoutent que Valère.)


LE JUGE.

Obéiſſez. (le Major fait ſigne aux Soldats, ils courent avec la bayonnette, qu’ils préſentent à la poitrine de tous les Eſclaves, dont aucun ne remue.)


ZAMOR, accourant au-devant d’eux.

Que faites-vous ? j’ai ſeul mérité la mort. Que vous ont fait mes pauvres camarades ? Pourquoi les égorger ? Tournez vos armes contre moi. (Il ouvre ſa veſte.) Voilà mon ſein ! Lavez dans mon ſang leur déſobéiſſance. La Colonie ne demande que ma mort. Eſt-il néceſſaire de faire périr tant d’innocentes victimes qui ne ſont pas complices de mon crime ?


MIRZA.

Je ſuis auſſi coupable que Zamor, ne me ſéparez point de lui : par pitié ôtez-moi la vie ; mes jours ſont attachés à ſa deſtinée. Je veux mourir la première.


VALÈRE, au Juge.

Monſieur, ſuſpendez, je vous prie, leur ſupplice. Je puis vous aſſurer qu’on s’occupe de leur grace.


LE MAJOR, au Juge.

Monſieur, nous pouvons prendre ceci ſur nous ; attendons le Gouverneur.


LE JUGE, durement.

Je n’écoute rien que mon devoir & la loi.


VALÈRE, furieux.

Barbare ! quoique ta place endurciſſe l’ame, tu la dégrades en la rendant encore plus cruelle que les loix ne te l’ont preſcrite.


LE JUGE.

Monſieur le Major, faites conduire cet audacieux à la Citadelle.


LE MAJOR.

C’eſt un François : il rendra compte de ſa conduite à M. le Gouverneur, & je n’ai pas, à cet égard, d’ordres à recevoir de vous.


LE JUGE.

Exécutez donc ceux qui vous ont été donnés.


SOPHIE, avec héroïſme.

Cet excès de cruauté me donne du courage. (Elle court ſe placer entre Zamor & Mirza, les prend tous les deux par la main, & dit au Juge.) Barbare ! ôſe me faire aſſaſſiner avec eux ; je ne les quitte point : rien ne pourra les arracher de mes bras.


VALÈRE, transporté.

Ah ! ma chère Sophie, ce trait de courage te rend encore plus chère à mon cœur.


LE JUGE, au Major.

Monſieur, faites retirer cette femme audacieuſe : vous ne rempliſſez pas votre devoir.


LE MAJOR, indigné.

Vous l’exigez ; mais vous répondrez des faits. (Aux Soldats.) Séparez ces étrangers de ces eſclaves.


SOPHIE, jette un cri perçant, en ſerrant Zamor & Mirza contre ſon ſein.

VALÈRE, furieux, courant après Sophie.

Si l’on emploie la moindre violence contre mon épouſe, je ne reſpecte plus rien. (Au Juge.) Et toi, barbare, tremble d’être immolé à ma juſte fureur.


UN ESCLAVE.

Dût-on nous faire mourir tous, nous les défendrons.

(Les Eſclaves ſe rangent autour d’eux, & forment un rempart, les Soldats & Grenadiers s’en approchent avec la bayonnette.)


LE MAJOR, aux Soldats.

Soldats, arrêtez. (Au Juge.) Je ne ſuis point envoyé ici pour ordonner le carnage & pour répandre du ſang, mais pour ramener l’ordre. Le Gouverneur ne ſera pas long-tems à paroître, & ſa prudence nous indiquera mieux ce que nous devons faire. (Aux Étrangers & aux Eſclaves.) Rassurez-vous ; je n’emploierai pas la force ; vos efforts ſeroient inutiles, ſi je voulois l’exercer. (À Sophie.) Et vous, Madame, vous pouvez vous retirer à l’écart avec ces malheureux ; j’attends M. le Gouverneur. (Sophie, Zamor & Mirza ſortent avec quelques Eſclaves.)


Scène VI.


VALÈRE, LE MAJOR, LE JUGE, L’INDIEN, Grenadiers & Soldats, Eſclaves.


VALÈRE, au Major.

JE ne puis abandonner mon épouſe dans cet état. Faites tous vos efforts auprès de M. de Saint-Frémont. Je n’ai pas beſoin de vous recommander la clémence ; elle doit régner dans votre ame. Un guerrier fut toujours généreux.


LE MAJOR.
Repoſez-vous ſur moi ; retirez-vous, & vous paroîtrez quand il en ſera tems. (Valère ſort.)

Scène VII.


les Précédens, excepté VALÈRE.


LE MAJOR, au Juge.

Voilà, Monſieur, le fruit d’une trop grande ſévérité.


LE JUGE.

Votre modération perd aujourd’hui la Colonie.


LE MAJOR.
Dites mieux ; elle la ſauve peut-être. Vous ne connoiſſez que vos loix cruelles, & moi, je connois l’art de la guerre & l’humanité. Ce ne ſont point nos ennemis que nous combattons ; ce ſont nos Eſclaves, ou plutôt nos Cultivateurs. Pour les réduire, il eût fallu, ſuivant vous, les faire paſſer au fil de l’épée, & dans cette circonſtance, une imprudence nous meneroit ſans doute plus loin que vous ne penſez.

Scène VIII.


Les Précédens, M. DE SAINT-FRÉMONT, entrant d’un côté & Valère de l’autre. Deux Compagnies de Grenadiers & Soldats conduiſent pluſieurs Eſclaves enchaînés.


VALÈRE, à M. de Saint-Frémont.

AH ! Monſieur, écoutez nos prières : vous êtes François, vous ſerez juſte.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

J’approuve votre zèle ; mais dans ce climat il devient indiſcret ; il a même produit beaucoup de mal. Je viens d’être témoin de l’attentat le plus affreux exercé ſur un Magiſtrat. Il a fallu, contre mon caractère, employer la violence pour arrêter la cruauté des eſclaves. Je ſais tout ce que vous devez à ces malheureux ; mais vous n’avez pas le droit de les défendre, ni de changer les loix & les mœurs d’un pays.


VALÈRE.

J’ai du moins le droit que la reconnoiſſance donne à toutes les belles ames : quelque ſoit votre ſévérité ſimulée, mon cœur en appelle au vôtre.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ceſſez de me prier, il m’en coûte trop pour refuſer.


VALÈRE.

Votre digne épouſe nous avoit fait tout eſpérer.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Elle-même, Monſieur, eſt convaincue de l’impoſſibilité abſolue de ce que vous demandez.


VALÈRE.

Si c’eſt un crime d’avoir tué un monſtre qui faiſoit frémir la nature, ce crime, au moins, eſt excuſable. Zamor défendoit ſa propre vie, & la défenſe eſt de droit naturel.


LE JUGE.

Vous abuſez de la complaiſance de M. le Gouverneur : on vous l’a déjà dit. Les loix les condamnent comme homicides, pouvez-vous les changer ?


VALÈRE.

Non ; mais on pourroit les adoucir en faveur d’un crime involontaire.


LE JUGE.

Y penſez-vous bien ? les adoucir en faveur d’un eſclave ! Nous ne ſommes pas ici en France, il nous faut des exemples.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

C’en eſt fait, il faut que l’arrêt s’exécute.


VALÈRE.

Ces paroles glacent mon ſang & mon cœur oppreſſé… Chère épouſe, que vas-tu devenir ? Ah ! Monſieur, ſi vous connoiſſiez ſa ſenſibilité, ſes malheurs, vous en ſeriez touché ; elle avoit mis toutes ſes eſpérances dans vos bontés ; elle ſe flattoit même que vous lui donneriez des renſeignemens ſur le ſort d’un parent, ſon unique appui, dont elle eſt privée depuis ſon enfance, & qui doit être établi dans quelque partie de ce Continent.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Soyez aſſuré que je vous ſervirai de tout ce qui ſera en mon pouvoir ; mais, quant aux criminels, je ne puis rien faire pour eux. Malheureux Étranger ! allez la conſoler : elle m’intéreſſe ſans la connoître. Trompez-la même, s’il eſt néceſſaire, pour qu’elle ne ſoit pas témoin de cet affreux ſupplice : dites-lui que l’on veut interroger ces malheureux, qu’il faut les laiſſer ſeuls, & que leur grace dépend peut-être de cette ſage précaution.


VALÈRE, pleurant.

Que nous ſommes à plaindre ! Je ne ſurvivrai pas à leur perte. (Il ſort.)


Scène IX.


les Précédens, excepté VALÈRE.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Que ce François m’afflige ! ſes regrets en faveur de ces infortunés augmentent les miens. Il faut donc qu’ils meurent, & malgré mon penchant à la clémence… (Avec réflexion.) Zamor a ſauvé cette étrangère ; elle eſt Françoiſe, & ſi j’en crois ſon époux, elle cherche un parent qui habite ce climat. Auroit il craint de s’expliquer ? Sa douleur, ſes recherches, ſes malheurs… Infortunée, ſi c’étoit… où la nature va-t-elle m’égarer ! Et pourquoi m’en étonner ? L’aventure de cette Étrangère a tant de rapport avec celle de ma fille… & mon cœur ulcéré voudroit la retrouver en elle. C’eſt le ſort des malheureux de ſe bercer d’eſpérance, & de trouver de la conſolation dans les moindres rapports.


LE JUGE.

Monſieur le Major, faites avancer vos Soldats. (À l’Indien.) Monſieur le Commandeur, conduiſez les Eſclaves, & faites les ranger ſuivant l’uſage.

(L’Indien ſort avec les Eſclaves armés, tandis qu’une troupe d’autres viennent ſe jetter aux pieds de M. de Saint-Frémont.)


Scène X.


les Précédens excepté L’INDIEN. Les Eſclaves armés ſont remplacés par les Eſclaves ſans armes.


un Eſclave, à genoux.

Monseigneur, nous n’avons pas été du nombre des rebelles. Qu’il nous ſoit permis de demander la grace de nos camarades ! Que pour racheter leur vie on nous faſſe éprouver les châtimens les plus terribles ! qu’on augmente nos travaux pénibles, & qu’on diminue nos alimens ; nous ſupporterions cette punition avec courage. Monſeigneur, vous vous attendriſſez, je vois couler vos pleurs.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Mes enfans, mes amis, que me propoſez-vous ? (Au Juge.) Que voulez-vous que je réponde à ce trait d’héroïſme ? Ah ! Ciel ! ils montrent tant de grandeur d’âme, & nous oſons les regarder comme les derniers des humains ! Hommes civiliſés ! vous vous croyez ſupérieurs à des Eſclaves ! De l’opprobre & de l’état le plus vil, l’équité, le courage, les élèvent en un inſtant au rang des plus généreux mortels. Vous en avez l’exemple devant les yeux.


LE JUGE.

Ils connoiſſent bien votre cœur ; mais vous ne pouvez céder à votre penchant ſans compromettre votre dignité. Je les connois mieux que vous ; ils promettent tout dans ces momens ; d’ailleurs, ces criminels ne ſont plus en votre puiſſance, ils ſont livrés à la rigueur des loix.


M. DE SAINT-FRÉMONT.
Eh bien ! je vous les abandonne. Hélas ! les voici. Où me cacher ? Que ce devoir eſt cruel !

Scène XI.


les Précédens, L’INDIEN, ZAMOR, MIRZA, les Eſclaves armés.


ZAMOR.

IL n’y a plus d’eſpérance ; nos bienfaiteurs ſont entourés de ſoldats. Embraſſe-moi pour la dernière fois, ma chère Mirza !


MIRZA.

Je bénis mon ſort, puiſque le même ſupplice nous réunit. (À un vieillard & une vieille Eſclave.) Adieu, chers auteurs de mes jours ; ne pleurez plus votre pauvre Mirza, elle n’eſt plus à plaindre. (Aux Eſclaves de ſon sexe.) Adieu, mes compagnes.


ZAMOR.

Eſclaves, Colons, écoutez-moi : j’ai tué un homme, j’ai mérité la mort ; ne regrettez point mon ſupplice, il eſt néceſſaire au bien de la Colonie. Mirza eſt innocente ; mais elle chérit ſon trépas. (Aux Eſclaves particulièrement.) Et vous, mes chers amis, écoutez-moi à mon dernier moment. Je quitte la vie, je meurs innocent ; mais craignez de vous rendre coupables pour me défendre : craignez ſur-tout cet eſprit de faction, & ne vous livrez jamais à des excès pour ſortir de l’eſclavage ; craignez de briſer vos fers avec trop de violence ; attendez tout du tems & de la juſtice divine, remplacez nous auprès de M. le Gouverneur, de ſa reſpectable épouſe. Payez-les par votre zèle & par votre attachement de tout ce que je leur dois. Hélas ! je ne puis m’acquitter envers eux. Chériſſez ce bon Maître, ce bon père, avec une tendreſſe filiale, comme je l’ai toujours fait. Je mourrois content ſi je pourrois croire du moins qu’il me regrette ! (Il ſe jette à ſes pieds.) Ah ! mon cher Maître, m’eſt-il permis encore de vous nommer ainſi ?


M. DE SAINT-FRÉMONT, avec une vive douleur.

Ces paroles me ſerrent le cœur. Malheureux ! qu’as-tu fait ? va, je ne t’en veux point, je ſouffre aſſez du fatal devoir que je remplis.


ZAMOR, s’incline & lui baiſe les pieds.

Ah ! mon cher maître, la mort n’a plus rien d’affreux pour moi. Vous me chériſſez encore, je meurs content. (Il lui prend les mains.) Que je baiſe ces mains pour la dernière fois !


M. DE SAINT-FRÉMONT, attendri.

Laiſſe-moi, laiſſe-moi, tu m’arraches le cœur.


ZAMOR, aux Eſclaves armés.

Mes amis, faites votre devoir. (Il prend Mirza dans ſes bras, & monte avec elle ſur le rocher, où ils ſe mettent à genoux. Les Eſclaves ajuſtent leurs flêches.)


Scène XII.


les Précédens, Mme DE SAINT-FRÉMONT, avec ſes eſclaves, Grenadiers & Soldats François.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.
Arrêtez, Eſclaves, & reſpectez la femme de votre Gouverneur. (À ſon époux.) Grace, mon ami, grace !

Scène XIII ET DERNIÈRE.


les Précédens, VALÈRE, SOPHIE.


SOPHIE, à Valère.

TU me retiens en vain. Je veux abſolument les voir. Cruel ! tu m’as trompée. (À Mme de Saint-Frémont.) Ah ! Madame, mes forces m’abandonnent. (Elle tombe dans les bras des Eſclaves.)


Mme DE SAINT-FRÉMONT, à ſon mari.

Mon ami, vous voyez le déſeſpoir de cette Françoiſe ; pourriez-vous n’en être pas touché ?


SOPHIE, revenant à elle, & ſe jettant aux pieds de M. de Saint-Frémont.

Ah Monsieur ! je meurs de douleur à vos pieds ſi vous ne m’accordez leur grace. Elle eſt dans votre cœur & dépend de votre pouvoir. Ah ! ſi je ne puis l’obtenir, que m’importe la vie ! Nous avons tout perdu. Privée d’une mère & de ma fortune, abandonnée d’un père depuis l’âge de cinq ans, je mettois ma conſolation à ſauver deux victimes qui vous ſont chères.


M. DE SAINT-FRÉMONT, à part, dans la plus vive agitation.

Quel ſouvenir… quels traits… quelle époque… ſon âge… Quel trouble s’élève dans mon ame. (À Sophie.) Ah Madame ! répondez à mon empreſſement, puis-je vous demander les noms de ceux qui vous ont donné le jour ?


SOPHIE, s’appuyant ſur Valère.

Hélas !


VALÈRE.

Ô ma chère Sophie !


M. DE SAINT-FRÉMONT, plus vivement.

Sophie… (À part.) Elle fut nommée Sophie. (Haut.) Quel nom avez-vous prononcé… Parlez, répondez-moi, de grace, Madame, quelle fut votre mère ?


SOPHIE, à part.

Quel trouble l’agite, plus je l’examine… (Haut.) La malheureuſe Clariſſe de Saint-Fort fut ma mère.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ah ! ma fille, reconnois-moi. La nature ne m’a point trompé. Reconnois la voix d’un père trop long-tems ſéparé de toi & de ta mère.


SOPHIE.

Ah ! mon père ! je me meurs. (Elle tombe dans les bras des Soldats.)


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ô ma fille ! ô mon ſang !


SOPHIE.

Qu’ai-je entendu ? Oui, oui c’eſt lui… Ses traits ſont reſtés gravés dans mon âme… Quel bonheur me fait retrouver dans vos bras ! Je ne puis vous rendre tous les ſentimens qui m’agitent. Mais ces malheureux, ô mon père, leur ſort eſt dans vos mains. Sans leur ſecours votre fille périſſoit. Accordez à la nature la première grace qu’elle vous demande. Habitans, Eſclaves, tombez aux genoux du plus généreux des hommes ; c’eſt aux pieds de la vertu qu’on trouve la clémence. (Tous ſe mettent à genoux, excepté le Juge & les Soldats.)


LES ESCLAVES.

Monſeigneur !


LES HABITANS.

Monſieur le Gouverneur !


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Qu’exigez-vous de moi ?


TOUS.

Leur grace.


M. DE SAINT-FRÉMONT, attendri.

Mes enfans ; mon épouſe, mes amis, je vous l’accorde.


TOUS.

Quel bonheur ! (Les Grenadiers & Soldats fléchiſſent le genou, & ſe remettent tout de ſuite.)


LE MAJOR.

Braves guerriers, ne rougiſſez point de ce mouvement de ſenſibilité ; il épure le courage & ne l’avilit pas.


MIRZA.

Grand Dieu ! vous changez notre malheureux ſort ; vous comblez notre félicité ; votre juſtice ne ceſſe jamais de ſe manifeſter.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Mes amis, je vous donne votre liberté, & j’aurai ſoin de votre fortune.


ZAMOR.

Non, mon maître ; gardez vos bienfaits. Le plus précieux à notre cœur eſt de nous laiſſer vivre auprès de vous & de tout ce que vous avez de plus cher.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Quoi ! je retrouve ma fille ! je la ſerre dans mes bras. Un ſort cruel a donc fini de me pourſuivre ! Ô ma chère Sophie ! que je crains d’apprendre le ſort cruel de votre mère.


SOPHIE.

Hélas ! ma pauvre mère n’eſt plus ! mais, mon père, qu’il m’eſt doux de vous voir. (À Valère.) Cher Valère !


VALÈRE.

Je partage ta félicité.


Mme DE SAINT-FRÉMONT.

Ma fille, ne voyez en moi qu’une tendre mère. Votre père connoît mes intentions, & vous les apprendrez bientôt vous-même. Ne nous occupons plus que du mariage de Zamor & de Mirza.


MIRZA.

Nous allons vivre pour nous aimer. Nous ſerons toujours heureux, toujours, toujours.


ZAMOR.

Oui, ma chère Mirza ; oui, nous ſerons toujours heureux.


M. DE SAINT-FRÉMONT.

Mes amis, je viens de vous accorder votre grace. Que ne puis-je de même donner la liberté à tous vos ſemblables, ou du moins adoucir leur ſort ! Eſclaves, écoutez-moi ; ſi jamais on change votre deſtinée, ne perdez point de vue l’amour du bien public, qui juſqu’à préſent vous fut étranger. Sachez que l’homme, dans ſa liberté, a beſoin encore d’être ſoumis à des loix ſages & humaines, & ſans vous porter à des excès répréhenſibles, eſpérez tout d’un Gouvernement éclairé & bienfaiſant. Allons, mes amis, mes enfans, qu’une fête générale ſoit l’heureux préſage de cette douce liberté.



F I N.