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L’Espagne, ses finances et ses chemins de fer

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L'ESPAGNE


SES FINANCES ET SES CHEMINS DE FER





La situation financière de l’Espagne appelle l’attention à un double titre. Ce n’est plus seulement la nation espagnole, c’est notre pays même qui est intéressé à la bien connaître, car le mouvement qui emporte nos capitaux au dehors, mouvement regrettable peut-être, mais irrésistible, ne se dirige plus uniquement vers le centre et le nord de l’Europe [1] : il se porte aussi vers le sud, et va, au-delà des Pyrénées, donner l’essor à ces grands travaux publics dont chaque peuple à son, tour sollicite le bienfait.

Mais dans cette Espagne agitée par tant de révolutions successives, de telles entreprises ne sont-elles pas exposées à des difficultés insurmontables ? N’avons-nous pas à craindre de ne retirer aucun fruit de notre intervention ? Peut-être serait-il aisé de prouver le contraire, de montrer que notre capital, en se dirigeant vers nos frontières du sud-ouest, n’obéit pas seulement à une généreuse et aveugle sympathie, et qu’il est encore déterminé par un motif moins méritoire peut-être, mais dont il faut bien tenir compte, — la certitude d’un profit légitime. Aussi, en examinant, au point de vue français surtout, la situation financière de l’Espagne, j’espère arriver à des conclusions également favorables pour l’avenir de ce pays d’abord, puis pour les intérêts étrangers, dont la cause ne doit pas aujourd’hui être séparée de la sienne.

L’instabilité à laquelle sont soumises les institutions politiques de l’Espagne est, il faut le reconnaître, un grave sujet d’inquiétude qui semble devoir éloigner toute entreprise fructueuse et durable ; mais cette instabilité tient à des causes matérielles que le concours de nos capitaux serait précisément appelé à faire disparaître. La double difficulté qui s’est opposée jusqu’ici en Espagne à l’établissement d’un gouvernement fort et incontesté, c’est d’une part le manque d’unité morale qui résulte des usages et des. traditions de l’esprit provincial en lutte contre le système de centralisation nouvellement inauguré, de l’autre l’absence d’unité matérielle et territoriale, conséquence du défaut de communications faciles entre le centre et les diverses parties du royaume. Qui ne voit qu’en remédiant au second de ces maux intérieurs, on fera disparaître le premier plus sûrement que par tous les procédés législatifs et les sévérités administratives ? Si d’ailleurs les voies de communication sont nécessaires pour établir l’unité en Espagne, elles le sont bien plus encore pour maintenir l’ordre,.pour assurer l’action du pouvoir central sur tous les points du territoire ; elles sont, en un mot, un besoin social autant que politique. Or, puisque la tâche principale qui appelle en Espagne les capitaux étrangers est la création d’un bon système de viabilité, on peut dire que ces capitaux portent en eux-mêmes le remède au seul mal qui doive exciter sérieusement leurs défiances.

Le mauvais état des finances publiques, fruit des bouleversemens intérieurs, ne saurait être un motif d’appréhensions aussi vives. Par cela seul qu’il est une conséquence, il doit disparaître avec la cause qui l’a produit, et quoique pour le moment il y ait lieu de s’en préoccuper, quiconque voudra ne pas reculer devant un examen sérieux des charges financières que le passé a léguées au gouvernement actuel pourra se convaincre qu’à côté d’immenses difficultés, on rencontre des réformes possibles et des chances certaines de progrès.

C’est cet examen que je vais aborder, et après avoir énuméré les embarras, du trésor espagnol et les ressources, qu’il possède pour y faire face, il sera facile de rechercher à quelles conditions les capitaux étrangers, combinés avec les forces nationales, assureront la régénération matérielle d’un pays appelé à en recueillir des avantages moraux et politiques du plus haut prix.


I. – ÉTAT DES FINANCES ESPAGNOLES.

Aucune étude ne présente plus de difficultés et d’obscurités que celle des finances, espagnoles, et il paraît presque impossible de suivre depuis son origine jusqu’à nos jours la dette publique de la Péninsule dans ses accroissemens successifs, dans ses réductions forcées et ses transformations multiples, sans omettre quelques-uns des élémens qui la composent. Établie par des pouvoirs hostiles et des gouvernemens contraires, reconnue par les uns, niée par les autres, la dette espagnole se présente aux yeux de l’étranger comme un de ces passifs que l’examen d’un vérificateur intéressé peut étendre indéfiniment. Malgré des mesures successives qui ont toutes prétendu produire le résultat si désiré d’une régularisation définitive, il n’est pas jusqu’aux nomenclatures bizarres des obligations dont est composé le tableau de la dette espagnole qui ne découragent et ne rebutent celui qui voudrait en analyser les diverses parties. Sans avoir la prétention d’en offrir une étude complète, il est permis d’en donner un aperçu à peu près exact. Je commence donc par emprunter à la cote des valeurs leurs dénominations, et j’essaierai ensuite de revenir à l’état actuel de la dette, après avoir passé par les transformations nombreuses qu’elle a subies.

En ouvrant un journal espagnol, on lit à l’article Bourse les titres suivans : « 3 pour 100 consolidé, — 3 pour 100 différé ; — dette amortissable, première classe ; — amortissable, deuxième classe ; — matériel préféré et non préféré avec intérêts, — matériel sans intérêts, — dette du personnel. » Deux emprunts récens sont également inscrits sur la cote des valeurs : le premier, désigné par le chiffre pour lequel il a été émis, 230 millions de réaux ; le second, portant le nom du ministre qui l’a proposé, M. Domenech. Enfin on voit classées, sous le nom d’emprunts de fomento, plusieurs émissions de titres destinés à l’établissement des routes, des canaux, des chemins de fer, et représentés par des actions de 250, 500 et 1,000 fr., avec intérêt de 6 pour 100.

Quelques explications sont nécessaires pour faire comprendre le sens de ces dénominations. Le 3 pour 100 consolidé signifie la rente portant un intérêt assuré et définitif de 3 pour 100 ; par 3 pour 100 différé, on entend la rente qui ne produit pas encore l’intérêt entier de 3 pour 100, et qui n’en jouira que dans un certain délai. La première rente vaut aujourd’hui à peu près 40 pour 100 de sa valeur nominale, la seconde 25, et rapporte seulement 1 1/4 pour 100. La dette amortissable de première, et de deuxième classe ne rapporte aucun intérêt, mais elle est appelée à disparaître bientôt par suite d’un amortissement successif assez élevé. Il va sans dire que la dette amortissable de première classe est composée d’obligations dont l’origine et la nature ont paru mériter la faveur d’un amortissement plus rapide que celui dont jouit la deuxième classe. De là une différence dans le prix de ces deux catégories de dette amortissable : la première se négocie à 11 ou 12 pour 100 de sa valeur nominale, la seconde seulement à 6 ou 7. La dette du matériel préféré ou non préféré avec intérêts représente des obligations contractées par le trésor dans des circonstances critiques et pour des besoins urgens. Le trésor espagnol, dans ce cas, a émis des bons garantis ou non par des gages particuliers et des revenus spéciaux : de là les noms de préférés et non préférés. La valeur de ces bons est devenue à peu près la même, les gages ayant été distraits de leur objet : ils se négocient à 44 pour 100 de leur valeur nominale, tandis que le matériel sans intérêts n’en représente guère que 34. Le taux assez élevé de ces bons se justifie par l’importance de la somme affectée à l’amortissement. Quant à la dette du personnel, dont le nom explique suffisamment l’origine, dette qui ne rapporte aucun intérêt, et qui est aussi amortissable, elle ne vaut guère que 12 ou 13 pour 100 de son capital nominal.

Il importe de faire remarquer en outre que la dette de l’Espagne se divise en dette intérieure et en dette extérieure. Le taux de cette dernière, représentant les emprunts faits hors du pays, varie suivant les places ou elle se cote. La dette intérieure ou extérieure se subdivise encore en dette convertie ou non convertie, selon que les créanciers du gouvernement espagnol ont accompli ou non les formalités requises pour l’échange des anciens titres contre les nouveaux, créés par les diverses transformations dont il sera question plus loin.

L’ensemble de toutes ces obligations s’élevait, au commencement de l’année 1856, à 13,506 millions de réaux [2], et dans le budget de la même année le service annuel de la dette nécessitait une allocation de 261 millions de réaux, amortissement compris [3]. Au 1er novembre 1856, le total de la dette espagnole, d’après un organe officiel [4], n’est plus que de 12,708 millions, et l’intérêt à servir s’élève à 205 millions sans amortissement [5].

À ces chiffres il faut ajouter l’emprunt tout récemment adjugé à Madrid, enfin le montant de la dette flottante, qui, pour n’être pas consolidée et liquidée, n’en doit pas moins figurer au passif de l’état. L’importance de ces diverses obligations sera déterminée plus tard ; pour le moment, il est permis de porter approximativement l’ensemble de toute la dette espagnole à 16 milliards de réaux, soit 4 milliards de francs, en raison de ce que le gouvernement devra nécessairement allouer pour faire cesser toute réclamation étrangère. Maintenant comment la dette est-elle parvenue à ce chiffre, ou plutôt comment ne ra-t-elle pas dépassé ? Quelle est l’histoire, en un mot, des emprunts contractés par le gouvernement espagnol, des réductions, des transformations successivement introduites ? C’est ce que nous voudrions exposer aussi brièvement que possible.

Les i plus anciens emprunts espagnols remontent, dit-on, au XIIIC siècle et au roi Alphonse XI ; mais c’est seulement au règne d’Isabelle et de Ferdinand et aux dépenses faites pour la conquête de Grenade qu’on reporte l’origine de la première dette perpétuelle, appelée los juros. Les juros n’étaient autre chose qu’un gage donné à perpétuité sur les revenus de la couronne : ils furent très recherchés d’abord, mais les princes de la maison d’Autriche en firent un grand abus, Charles-Quint pour les besoins de sa politique impériale, Philippe II pour entretenir la guerre des Flandres. Aussi en 1625 voit-on l’intérêt des juros réduit à 5 pour 100 ; quelques prêts sont même déclarés nuls comme usuraires, des catégories politiques et religieuses sont, établies entre les prêteurs, les créanciers ecclésiastiques, bien entendu, demeurant les préférés. Enfin dans les dernières années du XVIIe siècle les intérêts des juros, qui s’élevaient à la somme de 64 millions de réaux pour un capital versé de 1,260 millions, ne sont plus acquittés, et les juros eux-mêmes se négocient avec une perte de 94 pour 100.

La maison de Bourbon à son avènement trouvait les finances espagnoles dans une triste situation ; elle l’aggrava encore, grâce aux difficultés soulevées par la guerre de succession. À la paix d’Utrecht, l’intérêt des juros fut abaissé de 5 à 3 pour 100, On déclara bien, il est vrai, que les 2 pour 100 retranchés serviraient à l’amortissement du capital ; mais au bout de quatre ans l’amortissement cessa, et la suppression d’intérêts n’en subsista pas moins. En ce moment et par suite de cette réduction, la rente payée pour la dette n’était que de 18 millions de réaux ; à la fin du règne de Philippe V, de nouveaux emprunts en avaient rehaussé le capital à 1,100 millions. Ferdinand VI remboursa 78 millions de réaux aux créanciers de l’état, et laissa à sa mort un encaisse de 300 millions de réaux. Charles III, surnommé à juste titre le bienfaisant pour la prospérité intérieure dont il dota l’Espagne, commença par réduire de 320 millions les dettes laissées par Philippe V. Plus tard, entraîné par la France à prendre parti contre l’Angleterre dans la guerre de l’indépendance américaine, il se vit réduit non-seulement à contracter de nouveaux emprunts, mais encore à recourir à la dangereuse mesure de la création du papier-monnaie. La première émission en fut faite en 1780, et se monta à la somme de 148 millions de réaux à 4 pour 100 d’intérêt, amortissables en vingt ans. Le total du papier créé par Charles III ne tarda pas à s’élever à 533 millions de réaux, et c’est sous son règne qu’eut lieu la première vente de biens ecclésiastiques, après l’expulsion des jésuites, et que fut imposée au clergé la première contribution sous le nom de subsidio ecclesiastico. Cette double mesure reçut la sanction papale.

Si l’alliance française venait de coûter cher à l’Espagne, l’alliance anglaise lui fut bientôt encore plus onéreuse. En effet, la paix une fois faite par Charles III, les fonds espagnols avaient encore été recherchés avec une prime de 1 ou 2 pour 100 ; mais lorsque la politique vacillante du débile Charles IV engagea son pays dans la ligue formée par l’Angleterre contre la révolution française, la situation du trésor espagnol empira au-delà de toute expression. En 1796, les recettes descendirent de 675 millions de réaux à 478, et les dépenses montèrent de 1,117 à 1,442. Pour une seule année, le découvert ne fût pas moindre de 820 millions de réaux ; à la paix d’Amiens, il atteignait le chiffre de 4 milliards 800 millions de réaux. Aussi les fonds espagnols étaient-ils tombés au prix de 53. Émissions de papier, emprunts avec obligations et lots tirés au sort, tous ces moyens, dont les dénominations semblent empruntées à la langue de la spéculation moderne, furent employés pour subvenir aux dépenses d’une politique extérieure insensée et d’un régime intérieur méprisable. Les communautés religieuses, le commerce furent mis à contribution ; on eut même, pour la première fois, recours à l’étranger, et les banquiers d’Amsterdam prêtèrent au gouvernement espagnol 48 millions de réaux en 1799, et 36 en 1801.

En 1804 dépendant l’Espagne revenait à l’alliance française, ou pour mieux dire l’Espagne ne s’appartenait plus. L’empereur Napoléon lui avait d’abord imposé le joug de son alliance ; bientôt il fit plus, il lui donna un de ses frères pour roi. Aussi dès 1808 la dette espagnole s’élevait à 7,200 millions de réaux. Le papier-monnaie, qui en 1806 perdait déjà 49 pour 100, se négociait à 72 pour 100 de perte en 1808, en 1809 à 90, et en 1811 à 96 pour 100. On sait quelle fut la fin de cette coupable exploitation d’un peuple et par quels héroïques efforts l’Espagne recouvra son indépendance. De tous les souvenirs mémorables laissés par une guerre qui dura six mortelles années, je ne veux en rappeler qu’un seul qui se lie plus étroitement à mon sujet ! Depuis trois ans, la dette publique restait en oubli, les intérêts n’étaient point payés : acculés à l’extrémité de la Péninsule, prêts à porter au-delà de l’Atlantique les restes d’une nationalité qui n’avait plus qu’une ville pour abri, les représentans constitutionnels du peuple espagnol n’en promulguaient pas moins à Cadix le décret du 13 septembre 1811, par lequel toutes les dettes tant anciennes que nouvelles étaient solennellement reconnues ; une capitalisation de 1 1/2 pour 100 était accordée pour tous les intérêts non touchés, et on y trouvait même exposées à l’avance, et dans la prévision du rétablissement de la paix, les règles les plus efficaces pour la bonne administration des ressources de l’état.

La paix vint en effet justifier la confiance de ceux qui dans les jours les plus mauvais n’avaient pas désespéré du crédit, c’est-à-dire de l’honneur financier de l’Espagne. Le papier de l’état remonta alors au cours de 44 pour 100, mais la dette ne se trouva pas moindre de 11,735 millions, c’est-à-dire que la guerre de l’indépendance avait coûté 4 milliards et demi. À ce pays épuisé d’hommes, ravagé par les armées ennemies et alliées, dont les vaisseaux avaient coulé bas à Trafalgar à côté des nôtres, dont les villes avaient été brûlées par la main de leurs habitans pour enlever tout abri à nos soldats, dont la terre était demeurée stérile pour ne pas nourrir ses envahisseurs, il ne restait qu’un seul bien, mais celui-là suffisait à ce peuple héroïque, — la liberté du sol même.

Dans ce rapide aperçu de l’histoire financière de l’Espagne, qui en est aussi l’histoire politique, on devrait, ce me semble, distinguer deux périodes, dont l’une se terminerait avec la guerre de l’indépendance, dont l’autre commencerait avec la restauration du pouvoir absolu. De ces deux moitiés d’un récit dont la seconde n’est pas moins lamentable que la première, il pourrait sortir un double enseignement donné parle passé à l’avenir, car l’Espagne présente le plus triste, mais aussi le plus instructif spectacle des conséquences que peuvent avoir pour une nation la mauvaise politique extérieure et la mauvaise conduite de son gouvernement à l’intérieur. On vient de voir ce que l’une a coûté à l’Espagne, on va voir quelles charges l’autre lui a léguées.

Sans doute les événemens par lesquels le règne de Ferdinand VII s’est signalé sont présens à toutes les mémoires, et la nomenclature des expédiens financiers destinés à combler un déficit sans cesse renaissant n’offre pas un grand intérêt. Cependant il est bon, pour nous surtout qui l’avons quelquefois oublié, de montrer ce que gagne un peuple à posséder une dynastie vraiment nationale ; on ne saurait non plus mettre trop souvent sous les yeux du public les comptes des dépenses occasionnées par le règne des favoris et les caprices de l’absolutisme, ou par les excès révolutionnaires et les agitations sans cause et sans but. Les chiffres ont alors une éloquence irrésistible, et c’est à ce point de vue que je demande grâce pour les miens.

En reprenant possession, non-seulement de son trône, mais d’un pouvoir sans limites, Ferdinand VII parut d’abord animé de bonnes intentions, financièrement parlant ; mais si le court ministère de D. Martin Garay avait pu faire concevoir quelques espérances, le mouvement de 1820 ne manqua pas d’attester bientôt les excès du pouvoir royal et d’aggraver le poids des charges publiques. La dette reconnue par les cortès s’élevait à 14,361 millions de réaux, auxquels il fallut ajouter les 2 milliards des quatre emprunts nationaux contractés au dehors, et dont le quart à peine fut perçu par l’Espagne.

Après l’intervention française, Ferdinand déclara nulles toutes les obligations souscrites par les cortès, mais se reconnut débiteur de 278 millions envers le gouvernement étranger venu à son aide, et il n’eut lui-même d’autre ressource, pour satisfaire aux charges publiques, que des emprunts toujours renouvelés et de plus en plus onéreux. M. Aguado fut l’habile prêteur chargé de pourvoir presque exclusivement aux besoins du roi d’Espagne, qui, malgré ses faciles procédés de liquidation, greva la dette publique d’une nouvelle somme de 2,181 millions. C’est à la fin de ce déplorable règne qu’on voit contracter pour la première fois un emprunt de 3 pour 100 négocié en partie à 26 3/4 pour 100, et c’est également pendant cette courte période d’une vingtaine d’années que furent élaborés les trois premiers projets de règlement de la dette espagnole. Le dernier de ces essais, dus à l’initiative du gouvernement de Ferdinand VII, mérite d’être indiqué. Le grand-livre de la dette publique ne pouvait pas contenir plus de 200 millions de réaux de créances inscrites. Au-delà de ce chiffre, nulle espérance d’intérêt n’était permise. Après un remaniement qui avait pour but de décider quels seraient les créanciers privilégiés portés à ce nouveau livre d’or, tous les autres devaient attendre que le sort les appelât à y prendre place au fur et à mesure des extinctions produites par l’amortissement.

Les cortès, convoquées par la régente Marie-Christine, substituèrent à ce mécanisme ingénieux et économique, qui, sur une dette de 14 milliards, n’en reconnaît que 200 millions, un quatrième projet de conversion plus équitable, mais qui n’eut pas de plus heureux résultats. Enfin le fameux vote de confiance de 1836 laissa à M. Mendizabal la latitude absolue d’assurer par tel moyen qui lui semblerait convenable le sort de tous les créanciers de l’état.

Le moyen trouvé fut le désamortissement des biens ecclésiastiques, ou pour mieux dire la cessation du droit de main-morte, qui régissait toutes les propriétés appartenant à des corporations. Grâce à cette nouvelle ressource, le ministre des finances se flattait d’éteindre en cinq ans toute la dette courante et toute la dette non consolidée, dont une énorme quantité fut, dans le premier exercice, convertie en 5 pour 100 consolidé ; mais dès la seconde année ce nouveau projet de règlement avait subi le sort des précédens, et de la loi de désamortissement il ne restait que la faculté de payer avec les anciens papiers de l’état les biens nationaux vendus publiquement.

À la fin de cette nouvelle guerre de succession qui éclata à la mort de Ferdinand VII, et qui ne coûta pas moins de 4 milliards, les embarras financiers de la Péninsule ne cessèrent pas, au contraire. La régence d’Espartero amena de nouvelles difficultés, et l’on eut plus que jamais recours à la triste ressource des anticipations. Enfin en 1845 l’Espagne put jouir d’un gouvernement plus stable, plus régulier, et elle montra alors pour la première fois quels progrès elle saurait réaliser sous un régime d’ordre et de légalité. En moins de cinq années, sous la sage administration de M. Mon, ministre des finances du cabinet présidé par le duc de Valence, l’assiette et la perception des impôts furent remaniées et établies sur des bases uniformes ; une législation analogue à la nôtre remplaça les modes bizarres et variés à l’infini des anciennes taxes locales. Grâce à ces réformes, les recettes s’effectuèrent avec exactitude, les dépenses furent ponctuellement acquittées, et après avoir, en entrant au ministère, trouvé un chiffre d’anticipation, tel qu’il n’avait été possible de le solder qu’au moyen d’une consolidation partielle, M. Mon, en quittant la direction des finances, laissait un budget réglé en équilibre.

M. Bravo Murillo suivit l’exemple du plus illustre de ses prédécesseurs en proposant une loi de comptabilité générale, destinée à réformer les habitudes vicieuses des agens du trésor. C’est à lui enfin qu’est due l’œuvre du règlement de la dette, entreprise trois fois de 1814 à 1834, tentée de nouveau par les cortès convoquées au début de la régence de la reine Marie-Christine, et essayée tout aussi vainement par M. Mendizabal. Cinq ans de mise en pratique de la loi du 1er avril 1851, au milieu de nouvelles et funestes complications intérieures, ont prouvé que cette loi était bien conçue, proportionnée aux ressources de l’Espagne et à peu près équitable à l’égard des intérêts nombreux et opposés qu’il s’agissait de satisfaire.

La loi de 1851 réduisit à 3 pour 100 l’intérêt de toute la dette espagnole ; elle la divisa en dette perpétuelle et en dette amortissable. La dette perpétuelle 3 pour 100 se subdivisa en consolidée et en différée. La dette consolidée se composa de la dette actuelle 3 pour 100 intérieure et extérieure, et jouit d’un intérêt de 3 pour 100 payable en argent à Madrid et hors de l’Espagne. La première émission de 3 pour 100 avait été faite, on s’en souvient, à la fin du règne de Ferdinand ; la seconde eut lieu sous la régence d’Espartero, pour consolider les intérêts des emprunts étrangers. La dette différée ne porta d’abord qu’un intérêt de 1 pour 100, qui, s’accroissant de 1/4 pour 100 tous les deux ans à partir d’une première période de quatre ans, doit être par conséquent complet au 1er juillet 1869. La dette différée comprit le capital de la dette consolidée intérieure et extérieure 5 et 3 pour 100, et la moitié des intérêts accumulés, échus et non payés jusqu’au 30 juin 1851 ; elle provenait de toutes les conversions précédentes qui avaient réduit en nouveaux 5 et 4 pour 100 consolidés, mais pour une partie seulement de leur capital, les anciennes obligations de l’état. La dette amortissable était divisée en deux catégories : la première comprenait les capitaux de la dette courante, de la dette provisoire, les bons non consolidés ; la seconde, les dettes appelées sans intérêts, passive et différée, de 1831. D’autres stipulations firent rentrer dans la catégorie des dettes 5 et 4 pour 100, soit pour la totalité, soit pour une partie de leur capital, des créances diverses provenant de titres étrangers non convertis depuis les règlemens de 1831 et de 1834, ou des créances sur l’état pour avances, réparations, dommages, etc., cotées aujourd’hui sous le nom de billets du matériel et du personnel.

Jusque présent une seule objection a été soulevée contre ce règlement de la dette publique. Les emprunts étrangers, après avoir subi une conversion rigoureuse en 1831, ont été mieux traités dans l’opération de 1834. Or les porteurs de titres qui se sont empressés de souscrire en 1831 aux conditions posées se plaignent, et avec raison, d’avoir éprouvé un notable préjudice dont leur bonne volonté est la seule cause. En résistant comme les autres créanciers de l’état aux vœux du gouvernement, ils auraient fait leur situation meilleure : ils demandent en conséquence réparation de ce dommage.

Avant de poursuivre le résumé des embarras suscités au gouvernement espagnol par les troubles intérieurs des dernières années, il faut encore dire quelques mots du règlement de la dette de 1851. Le décret du 1er avril 1851 prescrivait un délai pour la conversion des anciens titres 5 et 4 pour 100 en nouveau 3 pour 100 différé, délai passé lequel les porteurs n’auraient droit au paiement des arrérages que six mois après la conversion de leurs titres. Ce délai a toujours été prorogé, et il reste encore une grande quantité de titres à convertir. Au commencement de 1856, la somme de ces valeurs non converties se montait à près de 2 milliards 1/2 de réaux. Le total au contraire des anciens titres de la dette publique qui ont été annulés par suite de conversion et d’amortissement, depuis le 1er avril 1851 jusqu’au 1er janvier 1856, et de la dette amortissable qui a été rachetée dans les adjudications, s’élève à 9,863 millions de réaux. La dette différée intérieure convertie figure dans ce chiffre pour 1,610 millions, et la dette différée extérieure convertie pour 3,164 millions.

On voit quels ont été les résultats de cette mesure. Jusqu’à présent les intérêts de la dette consolidée et différée ont été fidèlement payés, l’intérêt de cette dernière s’est accru de 1/4 pour 100 à l’expiration du terme fixé. Enfin l’amortissement de la dette amortissable de première et deuxième classe n’a cessé d’être effectué, même dans les jours les plus difficiles de 1854, et cet amortissement, opéré par voie de rachat en adjudication publique, a toujours été soldé en espèces. Depuis M. Bravo Murillo, la même somme est affectée à ce service annuel : 18 millions pour la dette amortissable, 10 millions pour les bons du trésor et pour les billets du matériel portant intérêt. On a vu encore plus haut que, dans le budget de 1856, une somme de 12 millions était destinée à l’amortissement des bons du personnel. Le taux moyen des rachats de là dette amortissable a été de 10 à 12 pour 100 pour celle de première classe, et de 6 pour 100 pour celle de seconde. On comprendra aisément avec quelle puissance l’amortissement pourrait fonctionner, s’il continuait à opérer régulièrement. La dette amortissable intérieure et extérieure n’étant plus en effet au 1er janvier 1856 que de 1390 millions, au taux moyen de 9 pour 100 sur les prix actuels de 12 et de 6 pour 100, il suffirait, pour l’éteindre, d’une somme de 158 millions effectifs que l’on obtiendrait aisément avec cette annuité de 18 millions. Quant à la dette différée, dont l’intérêt de 3 pour 100 ne sera complet qu’en 1859, elle exigera une allocation au budget de 156 millions de réaux, au lieu des 64 qui lui sont consacrés aujourd’hui. Pour les billets du matériel avec et sans intérêts, évalués à 58 millions dans le tableau de la dette publique, le haut cours auquel ils se négocient (34 et 44 pour 100) est la justification des sommes proportionnellement considérables affectées à l’amortissement de cette dette, qu’il est permis de considérer dès à présent comme sans importance. Il n’en est pas de même malheureusement de la dette consolidée, dont le chiffre s’accroît de toutes les charges nouvelles que les emprunts, le déficit de chaque exercice, les anticipations de tout genre et le service de la dette flottante font peser sur le budget. En 1851, les arrérages du 3 pour 100 se montaient à 87 millions ; en 1856, ils s’élèvent à 103 millions, en 1857 à 110, Cet accroissement de plus de 20 pour 100 est le résultat des derniers événemens qui ont agité l’Espagne. Les lecteurs de la Revue n’ont pas oublié les troubles intérieurs qui, après trois changemens de ministère, ont amené la révolution de 1854 [6] ; ils en ont pu apprécier les motifs, quelques chiffres en montreront les conséquences.

L’année 1853 avait vu sous M. Llorente une première et modeste émission de 30 millions de réaux, et sous M. Domenech une large création de 800 millions de titres destinés à consolider la dette flottante. L’année suivante, le cabinet Sartorius fit décréter un emprunt forcé sous forme d’anticipation sur les contributions publiques, et émit des bons remboursables par huitième dans un délai de quatre ans, à 6 pour 100 d’intérêt. À peine le mouvement politique soulevé par ces procédés administratifs, a-t-il obtenu victoire, que le ministre des finances se voit forcé d’émettre un capital nominal de 120 millions en rentes 3 pour 100 pour obtenir 40 millions effectifs. Quinze jours plus tard, le gouvernement se fait autoriser par les cortès à négocier 2 milliards de titres pour se procurer 500 millions de réaux. Cette nouvelle ressource reste improductive, et 230 millions de bons du trésor sont émis sous la forme d’un emprunt volontaire, qui devient, au bout de trente jours, obligatoire. Un an s’était passé à peine depuis la révolution de juillet, qu’avait fait éclater l’emprunt forcé imposé par le comte de San-Luis ; cependant on doit dire, pour ce qui concerne ce second emprunt forcé, que des souscriptions réellement volontaires le couvrirent à peu près entièrement.

Pendant cette période d’agitations et de troubles, inutile de se demander quel était l’état du trésor et comment il pouvait satisfaire à ses engagemens. M. Madoz, en prenant possession du ministère des finances, se trouvait en présence d’une dette flottante de 800 millions de réaux, et n’avait en ressources disponibles que 432,000 réaux ou 108,000 fr. ; aussi fut-il obligé de recourir aux plus durs expédiens. On se souvient de cette séance des cortès dans laquelle il fut constaté que, pour se procurer une somme en numéraire, l’administration avait dû fermer les yeux sur la plus grave des irrégularités. Toutes les fois en effet que le gouvernement empruntait contre dépôt de titres, le prêteur recevait, outre les bons ou reconnaissances du prêt, un dépôt de valeurs publiques qui devaient lui servir de double garantie, mais qu’il lui était impossible de négocier. Or, dans les circonstances dont il s’agit, le gouvernement avait évalué ces titres à un taux inférieur au cours du jour et négligé de prendre les précautions légales qui en empêchaient la négociation, de telle sorte que les prêteurs n’eurent rien de plus pressé que de vendre et de livrer leur gage, et de profiter, au détriment de l’état, de la baisse qui suivit naturellement cette opération. À côté de ces malversations, qui, si elles n’incriminent en rien la probité de M. Madoz, sont la condamnation des époques troublées où elles peuvent se commettre, il convient de rappeler les souffrances de tous les créanciers de l’état. C’est ainsi qu’à la fin de mai 1855, on présenta aux cortès, au nom des veuves et des orphelins pensionnés par le monte pio [7] des juges de première instance, une plainte d’où il ressortait que depuis le 1er janvier aucun à-compte ne leur avait encore été distribué, et le journal la España, en mettant cette triste situation à la charge du parti progressiste, faisait remarquer que sous d’autres administrations on touchait presque toujours deux mensualités par trimestre !

Il est vrai, et c’est encore un point à noter dans les procédés administratifs de l’Espagne, que si la nécessité oblige quelquefois le gouvernement à ne pas payer ses dettes, jamais il ne marchande quand il ne s’agit que de les reconnaître. La générosité va même fort au-delà des bornes. En arrivant au pouvoir, chaque parti se plaît Il indemniser ses adhérens des souffrances qu’ils ont endurées. En 1834, les fonctionnaires progressistes avaient été révoqués en masse, les officiers mis en non-activité ; dix ans plus tard, tous furent rappelés. On compta comme années de service les années passées dans l’inaction ; on fit même plus pour les officiers : on leur donna un grade supérieur à celui qu’ils occupaient. Le général O’Donnell a réconnu, dans une séance des cortès, qu’il avait nommé pour cause purement politique 58 brigadiers, 12 colonels, 17 lieutenans-colonels, 142 commandans, 238 capitaines, etc. On sait d’ailleurs qu’en Espagne une nomination à un grade supérieur n’implique pas une vacance, et non-seulement on peut continuer par exemple à exercer un emploi de lieutenant avec un brevet de capitaine, mais on voit encore des officiers obtenir, à titre de récompense, des grades supérieurs dans une autre arme que celle à laquelle ils appartiennent. Dans l’artillerie, où l’avancement ne peut être donné qu’à l’ancienneté, un lieutenant qui ne remplit point les conditions d’âge exigées pour une promotion dans son corps pourra devenir même chef d’escadron dans la cavalerie ou ailleurs, et il aura, dans tous les cas où son- service spécial d’artillerie né l’obligera pas à remplir ses devoirs de lieutenant, les prérogatives de sa nouvelle dignité de chef d’escadron, qui lui assureront en certaines circonstances le pas sur le capitaine d’artillerie, auquel il est d’ordinaire subordonné. Outre les inconvéniens d’une pareille manière de procéder au point de vue de la discipline militaire, ces avancemens intempestifs, ces réintégrations rétrospectives dans des emplois non exercés, les droits qui en résultent pour la retraite, sont peut-être une des causes de l’accroissement de ce qu’on appelle en Espagne les classes passives. L’allocation des sommes destinées à payer les pensions, les retraites, les indemnités des fonctionnaires hors d’emploi ou de leurs ayant-droit, s’élevait en 1854 à 162 millions de réaux ; en 1850, elle était déjà de 136. Il est vrai qu’à côté de cet article de dépenses on voit, comme compensation sans doute, figurer au budget annuel des recettes une somme assez notable provenant des retenues faites sur le traitement des fonctionnaires en exercice ! Cette retenue est depuis l’année dernière de 13 pour 100, et elle frappe les classes passives elles-mêmes. C’est reprendre d’une main ce qu’on a donné de l’autre.

Au milieu de ce désordre administratif et financier, comment s’étonnerait-on de l’accroissement incessant de la dette flottante, cette ressource ruineuse des mauvais gouvernemens ? En 1851, la dette flottante montait à 341 millions de réaux, en octobre 1853 à 516. On la voit atteindre le chiffre de 650 en juillet 1854 et sous le ministère de M. Madoz le maximum de 820 millions. Une consolidation de 200 millions en a depuis lors abaissé le chiffre ; mais dans l’exposé du ministre des finances de mai 1856, ce chiure est encore de 627 millions, et le décret présenté par le ministère Narvaez, dont un des premiers soins fut d’assigner à la dette flottante de plus justes limites, constate qu’à son avènement au pouvoir cette dette dépassait du double le chiffre de 1851. Au 1er janvier dernier, elle était descendue à 490 millions de réaux.

Faut-il, pour fortifier, ces divers rapprochemens, mettre en regard les budgets espagnols de chaque année, et montrer le déficit s’accroissant avec les dépenses ? En 1850, le budget ne présentait qu’un déficit de 6 millions de réaux, dû à des découverts antérieurs, mais depuis lors, quelle marche ascendante ! Ce n’est point à dire que chaque année les propositions de recettes et de dépenses ne soient formulées avec une certaine apparence d’équilibre, malheureusement, trop tôt démentie par les faits ; mais entre les dépenses présumées et les dépenses effectuées il y a la même disproportion qu’entre les recettes prévues et les recettes réalisées. En 1851, les dépenses présumées sont de 1,449 millions de réaux, et les dépenses réelles de 1,527 ; en 1852, les premières étaient évaluées à 1,328 millions, les secondes montent à 1,480 ; 1853 présente les chiffres de 1,426 contre 1,542 ; 1854, ceux de 1,586 contre 1,760 ; enfin, au mois de mars 1855, la différence entre les dépenses présumées et celles qui devaient être effectuées atteignait 162 millions de réaux, et l’on avait à supporter commet dépense extraordinaire l’emprunt forcé de 230 millions de réaux, lequel devait être remboursé immédiatement. Les comptes de 1855 n’ont pas encore été apurés, mais, on peut dire que les dépenses, évaluées à 1,498 millions de réaux, ont dépassé 1,700. Quant au budget de 1856, présenté par M. Bruil, les recettes étaient portées à 1,471 millions, et les dépenses tout juste à 1,470 ; mais à côté des dépenses ordinaires il fallait faire figurer les dépenses extraordinaires, dont le total n’était pas inférieur à 370 millions. On doit en outre grossir le chiffre du déficit du vide produit dans les recettes par la suppression de mesures adoptées par le ministère du duc de la Victoire et répudiées par celui du duc de Valence. Ainsi la loi de désamortisement, reprise en 1854, vient d’être de nouveau suspendue [8], et le derrama, substitué aux consumos, se trouve définitivement aboli.

On se souvient que la révolution de 1854 avait, sous le prétexte du soulagement des classes pauvres, aboli l’impôt de consommation, consumos. Pour compenser la perte de 156 millions de réaux que cette mesure faisait supporter au trésor, voici, après bien des tentatives, quels moyens le ministère Espartero avait adoptés. On commença par frapper la propriété, territoriale d’une nouvelle charge de 50 millions de réaux. Or, en Espagne comme ailleurs, les petits propriétaires sont en majorité, attendu que sur 3,350,000 contribuables, 2 millions d’entre eux n’ont pas un revenu supérieur à 330 réaux par an, soit 80 francs, et 725,000 possèdent un revenu de 1,000 réaux, ou 250 francs seulement. On établit en outre un nouvel impôt, appelé derrama général (derrama veut dire répartition), sorte de contribution à la fois territoriale et industrielle qui devait fournir 80 millions de réaux, et qu’on laissait aux autorités locales le soin de répartir à leur gré. Si quelque chose pouvait surprendre en fait de mesures révolutionnaires, l’histoire du derrama serait des plus curieuses à signaler. M. Bruil avait eu le courage de proposer aux cortès le rétablissement des consumos ; son successeur, M. Santa-Cruz, proposa la même mesure sous un autre nom, et le maréchal Espartero annonça solennellement aux cortès, le 18 mars 1856, qu’il faisait de l’adoption du projet ministériel une question de cabinet. Il était impossible en effet, sans la ressource du produit des consumos, de pourvoir aux dépenses de l’état ; mais c’était le moindre souci de l’opposition, qui crut avoir trouvé en cette occasion le moyen décisif de renverser le ministère. Dans une réunion de députés progressistes, il fut décidé à la hâte qu’on substituerait au plan du gouvernement un impôt appelé derrama général, nom aussi vague que son objet, et qu’on y adjoindrait la ressource, beaucoup plus claire, d’une surcharge de l’impôt foncier. Le général Allende Salazar, ancien aide de camp d’Espartero, vint signifier au duc de la Victoire la résolution progressiste, et le cabinet joua à l’opposition le mauvais tour de l’adopter avec un empressement qui laissa chacun à sa place, mais dont le public dut payer les frais. Un organe conservateur a caractérisé ainsi le derrama : « Les progressistes avaient besoin de 80 millions de recettes ; ne sachant où les trouver, ils se sont adressés aux provinces et aux bourgs, et les ont sommés de les leur procurer comme ils pourraient. » Le derrama n’a pas survécu aux inventeurs de cet expédient, et les consumos viennent d’être rétablis dans le budget de 1857 ; mais le déficit de 1856 n’en existe pas moins, et le nouveau ministère du maréchal Narvaez a dû, au bout de deux mois d’existence, contracter un nouvel emprunt de 300 millions de réaux effectifs qui coûteront au trésor bien près d’un milliard nominal. Enfin il a maintenu au budget de 1857 l’accroissement de l’impôt territorial voté par les cortès dans les circonstances qui viennent d’être rappelées. Et voilà les résultats de deux années de révolution : l’accroissement de l’impôt territorial, la dette flottante doublée, deux impôts forcés, des négociations de titres représentant un capital trois ou quatre fois supérieur aux sommes reçues, la dette de l’état accrue de plus de 3 milliards ; enfin, pour achever le tableau, les brigandages, les vols à main armée commis sur toutes les routes, les persécutions exercées à tour de rôle, par chaque parti vainqueur jusque dans les localités les moins importantes, sans parler des luttes qui décimaient l’armée et ont ensanglanté les villes principales du royaume ! Est-ce assez d’enseignemens ? Et pourquoi tant de maux, tant de désordres ? Ne semble-t-il point que les révolutions espagnoles n’aient été faites que pour procurer à tels ou tels un titre ou un grade ? De changemens dans les choses, on n’en saurait découvrir de réels. Et quand on voit cette nation si sobre et si fière, dont les soldats se battent bravement même les uns contre les autres, dont les classes élevées ne manquent ni de patriotisme ni de lumières, végéter misérablement dans cette existence tourmentée par des querelles d’antichambre ou de boudoir, on se demande qui lui a soufflé cet esprit de vertige et d’erreur !

Mais est-ce tout ? Après avoir précisé l’importance de la dette espagnole, montré les vides annuels du budget, établi en un mot les comptes du passé et la situation présente, n’y a-t-il pas à redouter les mêmes éventualités dans l’avenir ? Le déficit en un mot n’est-il pas l’état normal de l’Espagne, et cette dette de 4 milliards de francs n’est-elle pas destinée à s’accroître indéfiniment ?

Pour répondre à cette question, il convient d’examiner d’abord la nature et l’étendue des dépenses essentielles, ensuite la nature et l’étendue des ressources ; puis il faut voir si les unes peuvent être diminuées et les autres s’accroître suffisamment. On se convaincra bien vite que les dépenses sont loin d’être portées en Espagne au chiffre que réclameraient les besoins urgens d’un grand pays. Il est hors de doute que les fonctionnaires ne sont pas rémunérés suffisamment, et non-seulement il importe de supprimer du budget des recettes la retenue opérée sur les traitemens, mesure que le ministère vient d’adopter à partir du 1er mars dernier, mais encore il faut élever d’une manière notable le chiffre des traitemens, si on veut améliorer le personnel des fonctionnaires : il est vrai qu’on devra d’autre part en diminuer singulièrement le nombre, et guérir, s’il se peut, l’Espagne de la manie des places, véritable maladie sociale aussi bien au-delà qu’en-deçà des Pyrénées. La plupart des services ministériels sont dotés avec insuffisance, et si les dépenses du ministère de la guerre ont été plus largement évaluées par le cabinet actuel, 20 millions de francs ne sont point une allocation convenable pour la marine. Après avoir été la première puissance maritime du continent, l’Espagne ne peut consentir à posséder seulement 93 bâtimens, dont 11 transports et 3 pontons, portant 945 canons, et à n’avoir que 32 bateaux à vapeur, comptés eux-mêmes dans ce modeste chiffre de 93 navires. Le ministère de fomento, qui comprend à la fois les ministères de l’instruction publique, de l’agriculture, du commerce et des travaux publics, était porté au budget de 1856 pour 30 millions de francs. Cette année, les dépenses ordinaires et extraordinaires au fomento s’élèvent à 45 millions de francs : c’est mieux assurément, mais cela ne saurait suffire dans un pays où tout est à créer au point de vue des communications. Si donc le gouvernement espagnol veut pourvoir à toutes ses obligations, entretenir la marine et l’armée sur un pied respectable, satisfaire les créanciers nationaux, apaiser les justes griefs du clergé, développer l’agriculture et le commerce, encourager l’industrie, entreprendre les grands travaux publics, ce n’est point avec la somme portée aux budgets antérieurs qu’il y parviendra, ce n’est point même avec celle du budget de 1857, qui s’élève à 1,800 millions de réaux. Il ne peut évaluer l’ensemble des dépenses normales à moins de 2 milliards de réaux ou 500 millions de francs. Si les dépenses actuelles doivent encore être portées plus haut, il s’en faut, comme on l’a vu déjà, que les recettes atteignent même aujourd’hui un chiffre suffisant. Le budget de 1857 présente encore un déficit de 240 millions de réaux, que pourra combler, on l’espère du moins, l’emprunt contracté avec une maison de Paris. Faudra-t-il donc avoir chaque année recours aux recettes extraordinaires ? Assurément cela n’est pas possible, et puisque les dépenses ne peuvent être réduites, puisque l’on ne saurait faire indéfiniment usagé, de l’emprunt, il n’existe qu’une seule source où l’on doive puiser l’impôt. C’est en un mot le revenu public ordinaire qui soldera les charges nécessaires de l’Espagne, si ce revenu peut sans inconvéniens donner un rendement supérieur.

Le revenu public se compose : 1° du produit de l’impôt foncier, de celui des patentes, des hypothèques, des mines ; 2° du produit des impôts indirects, droits de puertas et consumos, qui frappent la viande, le vin, l’eau-de-vie, l’huile, etc. ; 3° enfin des rentes des articles de régie et des revenus des douanes, etc. Dans le budget de 1856, les deux premiers articles de recettes étaient évalués à 144 millions de francs ; le dernier, augmenté de la retenue sur les traitemens des fonctionnaires, s’élevait à 221 millions ; — ensemble 365 millions de francs ou 1,460 millions de réaux. Dans le budget de 1857, les contributions directes ou indirectes figurent pour 160 millions de francs, les rentas estancadas et droits de douane pour 200 environ ; 30 millions proviennent de différentes sources de revenus afférentes à chaque ministère, — ensemble 390 millions de francs ou 1,560 millions de réaux. La ressource de la retenue du traitement des fonctionnaires ne figure plus au troisième chapitre du budget, et les deux premiers présentent une augmentation de plus de 25 millions de francs sur l’année précédente. Cette augmentation a été demandée d’une part à l’impôt direct, et prévue d’autre part sur un plus fort rendement des impôts de consommation. Dépasse-t-elle les facultés des contribuables ? Pourrait-elle être portée ultérieurement jusqu’au chiffre indiqué plus haut comme digne de la grandeur de l’Espagne ? C’est ce dont on se rendra facilement compte.

En comparant à priori le chiffre de l’impôt en Espagne par rapport à la population, on remarque qu’il est relativement faible. En France, chaque habitant paie à l’état 45 francs, en Espagne 25. La différence paraît encore plus sensible, si l’on oppose au nombre des habitans l’étendue des terres qu’ils possèdent. La France renferme 36 millions d’habitans sur 9,748 milles carrés, l’Espagne 16 millions sur 8,598 milles. — A production, à fertilité égale, l’impôt foncier pourrait en Espagne frapper chaque habitant plus fortement qu’en France. Or avec une étendue de territoire à peu près la même l’Espagne n’a supporté jusqu’à présent qu’un impôt foncier de 75 millions de francs, porté depuis deux ans à 87, mais qui ne s’élève encore à peu près qu’au quart de notre impôt foncier. Lorsque les moyens de, communication seront ouverts dans toute la Péninsule, la terre augmentera de valeur dans une proportion très forte, et l’impôt foncier pourra, sans nulle injustice, être considérablement augmenté.

Les impôts indirects ou de consommation, que dans des vues de philanthropie étroite ou des calculs de stratégie parlementaire les cortès avaient abolis, et qui comptaient pour 35 millions de réaux dans le budget de 1856, sont estimés dans celui de 1857 comme devant fournir la plus large part des 25 millions de francs d’augmentation que les impôts directs et de consumos sont appelés à produire par rapport au budget précédent. Ces impôts ne peuvent manquer, ce semble, de donner lieu à des accroissemens de plus en plus considérables. L’exemple de la France est instructif à cet égard et mérite qu’on s’y arrête. Quelle progression dans nos impôts indirects ! L’an dernier, ils s’étaient accrus de 100 millions de francs malgré la disette, l’épidémie et la guerre ; cette année, ils rapportent encore 50 millions de plus malgré la liquidation des sacrifices de toute sorte imposés par les années précédentes et la diminution de l’épargne du pays. Sans doute chaque contrée a ses habitudes quant à l’impôt, et en Espagne on se persuade volontiers que le premier avantage à procurer aux contribuables est le dégrèvement de la consommation ; mais, sans atteindre les objets de première ou d’absolue nécessité, que d’articles restent à imposer qui produiraient des ressources suffisantes pour assurer les services publics, cette condition non moins indispensable de l’existence des peuples ! La perception des impôts indirects, qui dépendent de l’accroissement de la richesse publique, s’étendant ou se resserrant avec elle, est moins lourde assurément que celle des contributions directes, laquelle frappe sans trêve et sans discernement. Les états les plus avancés dans la science économique demandent aux contributions indirectes leurs principales ressources : ils savent qu’atteindre la production, c’est arrêter la richesse à sa source, tan dis qu’imposer la consommation, c’est lui demander le prix de l’existence qu’elle doit à la garantie sociale. On peut donc, sans fixer un chiffre au revenu que l’Espagne devrait tirer des contributions indirectes, remarquer combien la charge actuelle est faible. L’impôt des consumos, qui ne produit pas, même dans les prévisions du budget de 1857, plus de 55 millions de francs, loin de mériter la haine que lui a vouée le parti progressiste, accuse au contraire une assiette ou une perception insuffisante.

Quant au produit des contributions que les Espagnols appellent éventuelles, le présent est une garantie de l’avenir. En quinze ans, les rentes de la régie, rentas estancadas, ont plus que doublé. Les droits de douanes n’ont pas suivi la même progression malheureusement, et la faute en est à la contrebande, ce fléau de l’Espagne ; mais néanmoins le revenu des douanes s’est aussi amélioré. 1856 a donné sur 1855 un accroissement de 22 millions de réaux, de 48 sur 1854, de 39 sur 1853. Que n’obtiendrait-on pas, si on pouvait non pas même détruire, mais diminuer les effets de la contrebande ! On évalue en général au tiers, sinon à la moitié, des objets consommés en Espagne ceux qui lui sont fournis par la contrebande anglaise, qui s’exerce sur tout son littoral et qui pénètre par là frontière de Portugal, ainsi que par la contrebande française, qui franchit les Pyrénées. Le remède le plus efficace à ce mal serait une révision des tarifs espagnols, protecteurs au-delà de toute mesure. Plusieurs modifications ont été introduites en 1841 et en 1849 ; mais quoique tous les partis reconnaissent la nécessité de soumettre les douanes à un régime plus libéral, quoique l’équilibre du budget dépende en grande partie de l’augmentation de leurs produits, si bien que chaque ministère a toujours présenté comme une ressource prochaine la modification des tarifs, cette question est restée pendante, et on n’a pas cessé de reculer devant une véritable solution. Les intérêts particuliers, faciles à effrayer en Espagne comme partout ailleurs, ne manquent pas de s’insurger toutes les fois qu’on fait mine d’abaisser les barrières qui s’opposent à l’introduction des produits étrangers ; la contrebande elle-même est passée à l’état d’industrie nationale ayant droit à la protection, et les partis politiques ne se sont pas fait faute de ramasser à tour de rôle une telle arme, pour s’assurer, à tour « le rôle aussi, une popularité de mauvais aloi.

Les cortès vont être appelées certainement à se prononcer sur une nouvelle révision, dont les conséquences ont même été évaluées pour l’équilibre à venir du budget, et déjà les intérêts éveillés commencent à s’agiter ; déjà l’on peut prévoir que l’opposition ne manquera pas d’invoquer le besoin de protéger le travail national, reproduisant à son tour contre le parti modéré les accusations que celui-ci avait si peu épargnées à la politique progressiste. Tactique aussi commode que condamnable ! Le développement de la contrebande prouve en effet d’une manière victorieuse la nécessité de remanier les tarifs, car la contrebande arrivée au point où elle s’exerce en Espagne, c’est à proprement parler le libre échange absolu, c’est presque l’introduction sans droits de ce que demande la consommation intérieure. Réviser les tarifs au contraire dans une proportion qui décourage la contrebande, c’est frapper d’un droit tous les objets qui pénètrent actuellement en franchise, et par conséquent encourager d’autant la production nationale. Réviser ainsi, c’est tenir le milieu entre la liberté absolue des échanges et cette prohibition barbare, dont l’abolition partielle, en 1849, pour tous les tissus de coton par exemple, n’a pas ruiné l’industrie de Barcelone, la seule qui en Espagne mérite vraiment le nom d’industrie. Enfin, si la révision des tarifs est nécessaire pour le développement d’une industrie nationale, que les facilités de la contrebande empêchent de naître, elle est encore souhaitable en raison de la nature des ressources de la Péninsule et du caractère spécial des matières qu’elle offre aux échanges. Toutes les nations ne sont pas appelées à jouer le même rôle dans la production universelle : à celle-ci appartient la supériorité dans la mise en œuvre, à celle-là la supériorité dans la production des matières premières. Au point de vue industriel, la contrebande est mortelle pour l’Espagne ; au point de vue de la production, la révision des tarifs dans un sens plus libéral est d’une impérieuse nécessité, puisque c’est par un commerce régulier et suivi avec les nations étrangères qu’elle pourra écouler les richesses naturelles de son sol.

Le trésor espagnol est donc loin de tirer tout le parti possible des trois principales sources du revenu public : l’impôt foncier, l’impôt indirect, le produit des régies et des douanes. Rendre ces sources plus abondantes et pourvoir ainsi à l’accroissement des dépenses urgentes, c’est là plus que toute autre la tâche du ministère actuel, et celle dont il paraît particulièrement capable. Sans parler des doctrines politiques du parti progressiste, les hommes d’état sortis de ses rangs se sont plus fait remarquer par leur intégrité (et ce n’est pas un médiocre mérite en Espagne comme ailleurs) que par leurs capacités administratives. Le parti modéré se distingue au contraire par la supériorité des hommes d’état qui le dirigent ; son premier passage aux affaires l’a bien fait voir. Aujourd’hui.encore il lui appartient de faire résolument triompher les vrais principes économiques et de doter le trésor de ressources effectives. On verra alors combien sera léger le poids de cette dette publique si compliquée ; on pourra faire disparaître toutes ces distinctions de dette active, différée et passive, qui semblent comme un souvenir et une menace de banqueroute. La continuité des efforts qu’on a multipliés depuis cinq ans pour satisfaire aux conditions de l’opération de 1851 devrait suffire pour rétablir le crédit espagnol ; mais avec un budget vraiment en équilibre, on arrivera moins laborieusement encore à ce résultat. Avec une augmentation des ressources publiques, on créera enfin tous ces grands travaux intérieurs nécessaires pour développer les richesses naturelles dont il nous faut examiner l’importance, comme la base des espérances que l’on peut fonder sur l’amélioration financière de l’Espagne et sur le développement moral et politique qui suivra le développement matériel.


II. – LES RESSOURCES NATURELLES ET INDUSTRIELLES DE L’ESPAGNE.

C’est un lieu commun de parler des grandes forces productives de l’Espagne, de la merveilleuse fertilité de son sol, propre aux cultures les plus variées, où naissent spontanément les plantes de l’ancien et du nouveau monde. On n’ignore pas non plus que cette terre recèle d’importantes richesses minéralogiques, et que peu d’efforts suffiraient pour les mettre en valeur. Depuis quelques années cependant, ces notions générales se sont singulièrement précisées, grâce aux investigations récentes des ingénieurs français, qui ont exploré la Péninsule dans toutes ses parties et dressé l’inventaire exact des trésors qu’elle renferme. À ce propos n’y a-t-il pas à remarquer à quel point la France s’est substituée à l’Angleterre dans cette tâche de l’initiation des peuples étrangers aux entreprises industrielles ? L’Autriche, l’Italie, l’Espagne ont confié exclusivement leurs grands travaux publics aux hommes éminens sortis de cette administration des ponts et chaussées et des mines que le monde entier nous envie ; la Russie sollicite déjà leur concours, et, sans mettre en doute la valeur pratique des agens que l’Angleterre prêtait avant nous-mêmes aux nations moins avancées dans la culture des arts industriels, on peut reconnaître la supériorité scientifique, l’élévation morale et la probité sévère de nos ingénieurs, dont nous devons être fiers aussi bien que de nos soldats.

Dans une étendue de 8,598 milles carrés, l’Espagne renferme 16 millions d’habitans ; la France en compte 36 millions sur un territoire de 9,748 milles. Ce n’est point aux rigueurs du climat, aux ardeurs d’un ciel tropical qu’il faut attribuer l’infériorité de l’Espagne. Les provinces les plus peuplées sont en effet celles du nord, dont le climat est âpre et froid, et celles du midi, qui touchent à l’Afrique. Au nord, les Asturies renferment 510,000 habitans sur 173 milles carrés, et les provinces basques, 650,000 environ sur 246 milles. La Galice elle-même, un des pays les plus arriérés, compte 1,730,000 habitans sur 748 milles. Au sud, l’Andalousie, Murcie, Valence, renferment une population de 5 millions d’habitans sur une étendue de 2,221 milles, tandis qu’au centre les deux Castilles ne contiennent guère que 2 millions 1/2 d’habitans sur un territoire qui est en superficie le tiers de l’Espagne. L’Estramadure et la Manche sont encore moins bien partagées, et se trouvent cependant sous une latitude moins avancée. L’absence de population ne tient pas non plus à l’infertilité absolue du sol, car les quatre provinces qu’on vient de citer ont leurs ressources particulières : les Castilles produisent du blé en abondance, la Manche, offre des parties on ne peut plus fertiles. Seulement, sur les plateaux élevés qui forment le territoire de ces provinces centrales, l’eau manque souvent, et il en est d’elles comme de ces gouvernemens intérieurs de la Russie dont le sol est cultivable et riche, mais où les habitans ne se répandent point à cause du manque des sources et de la rareté des pluies. On remarque en Espagne un rapport frappant entre le chiffre de la population et la proportion qui existe des terrains arrosables, regadio, aux terrains secs, secano. Les parties les moins habitées sont celles du centre, c’est aussi au centre que le secano domine. Dans la province de Badajoz par exemple, on trouve 3,000 fanegas de terres arrosées livrées à la culture contre 1,878,000 de terrains secs ; dans la province de Ségovie (Vieille-Castille), 7,000 des premières contre 807,000 des secondes, et dans le royaume de Murcie, au contraire, on voit 74,042 fanegas de regadio contre 933,000 de secano ; enfin dans la province de Saragosse, 144,600 contre 677,000. La pénurie des sources et le manque d’eau ne sont pas les seules causes de cette disproportion de population entre des provinces dont les plus ; exposées à l’ardeur du soleil sont les plus habitées : il y avait néanmoins a les signaler, parce que si la dépopulation de l’Espagne est le fruit de révolutions qui l’ont bouleversée, qui ont changé des contrées autrefois florissantes en déserts stériles, si en un mot elle est le fait de l’homme, on doit néanmoins se garder de croire que la nature n’y soit pour rien, et qu’une transformation radicale puisse s’y opérer. Les terrains de transition qui composent la plus grande partie des plateaux du centre de l’Espagne offrent, au commencement de mai une floraison admirable ; mais toute verdure disparaît aux premières chaleurs de l’été, et c’est dès la fin d’avril que les innombrables troupeaux qui les habitent traversent les plaines de la Nouvelle-Castille pour descendre vers les bords des fleuves. L’homme, on le conçoit, vit difficilement dans ces pays qui se refusent à nourrir les animaux eux-mêmes, et le manque de population est un des élémens les plus réels de l’infériorité de l’Espagne. Toutefois l’incurie humaine a outrepassé les difficultés naturelles, et on pourrait, sous ce rapport, opérer de grandes améliorations : ces provinces du centre se prêteraient à des échanges considérables ; les deux Castilles et la Manche pourraient être le grenier de l’Espagne, et des pays étrangers, l’Angleterre surtout, seraient appelés à s’y approvisionner largement, si l’état des communications le permettait.

La fertilité du sol, remarquable déjà au centre et au nord, devient exceptionnelle vers le sud, et il n’est pas besoin d’insister sur le développement certain que prendra la production des denrées de toute sorte, lorsque la population sera mieux répartie et lorsque les procédés de culture seront améliorés. Ce n’est pas seulement d’ailleurs en céréales, en vins, en produits agricoles de diverses espèces que l’Espagne abonde [9] ; elle semble être aussi l’une des contrées les mieux douées quant à la richesse des mines. Dans la production générale de la houille, l’Angleterre passe pour fournir plus de 60 pour 100, la France 8,65, l’Espagne, 0,12. En 1854, l’Angleterre a produit 64,000,000 de tonnes de charbon ; aujourd’hui encore on compte qu’en Espagne l’extraction ne s’élève pas à plus de 200,000 tonnes. Et cependant plusieurs groupes houillers viennent d’y être étudiés qui ont fait naître les plus brillantes espérances. Le premier et le plus important de ces gisemens est situé dans les Asturies, au nord de la chaîne cantabrique : il a produit déjà par année 80,000 tonnes d’excellent charbon, analogue en qualité au plus estimé ; il en fournirait facilement 300,000 tonnes, plus par conséquent que n’en consomme l’Espagne tout entière, et on ne saurait dans l’avenir lui assigner de limites. Ce bassin houiller présente non-seulement une apparence magnifique par la pureté du charbon, par l’épaisseur et l’étendue des couches, mais il est placé dans une situation exceptionnelle, près du port de Gijon, avec lequel il communique par un chemin de fer de 35 kilomètres. Malheureusement ce port ne pourrait, sans de grands travaux, suffire aux nécessités d’une grande exploitation. La houille des Asturies alimente d’importans établissemens métallurgiques, Sama, Mierès (usines à fer), Paula de Lina (aciérie), Arnao, près Avilez (usine à zinc), Truvia (fonderie de canons appartenant à l’état, où la fabrication de tout ce qui se rapporte à l’artillerie est traitée avec une supériorité incontestable, mais qui est mal placée à cause de son éloignement du charbon).

Au sud de la chaîne cantabrique, sur le revers opposé, qui sépare la Vieille-Castille des provinces basques et des Asturies, se trouve une seconde zone houillère qui n’a pas moins de 100 kilomètres. On ne saurait prévoir jusqu’où elle doit s’étendre, puisque les dernières couches recouvertes au sud par les terrains qui forment les plaines de la Castille peuvent se prolonger indéfiniment au-dessous. Val de Rueda et l’Orbo sont les points où l’exploitation du charbon est appelée à prendre le plus de développement, parce qu’on y trouve les seuls passages possibles d’un chemin de fer de la Castille au littoral. On pourrait aussi relier ce bassin houiller au chemin de fer du nord de l’Espagne et à celui d’Alar del Rey à Santander, qui fait suite au canal de Castille. En tout cas, la découverte et la mise en valeur de ce second groupe de charbon, dont les qualités sont semblables à celles du premier, intéresse vivement la Vieille-Castille et les provinces du centre, entièrement dépourvues de combustible. Par malheur, tout y manque, habitations et habitans.

Le bassin houiller d’Espiel et Belmez, situé à une grande distance des deux premiers, sur lest confins de l’Estramadure et de l’Andalousie, au pied de la Sierra-Morena, a été reconnu récemment, et ne paraît pas inférieur aux précédens. Le charbon même, d’une qualité plus résistante, se prêterait mieux à l’exportation ; quoique l’exploitation commence à peine, on extrairait dès aujourd’hui très facilement plusieurs centaines de mille tonnes. La proximité de ce gîte houiller d’une des parties les plus riches en métaux de l’Espagne, son voisinage relatif de l’Océan par le Guadalquivir, ont fait considérer par le gouvernement comme une nécessité de premier ordre d’y amener une voie ferrée, et une concession spéciale a été faite à cet égard ; mais les moyens de réaliser facilement ce projet n’ont pas encore été trouvés : le charbon d’Espiel et Belmez se transporte, comme tout en Espagne, à dos de mulet, et l’exploitation d’ailleurs rencontré dans l’absence de population des difficultés très grandes. — Enfin on trouve encore des gisemens houillers, moins importans toutefois, dans la province de Cordoue, à huit lieues au-dessus de Séville, à Villa-Nueva-del-Rio, et surtout en Catalogne, à San-Juan-de-las-Abadesas.

Sans partager les illusions qu’a fait naître la découverte de ces diverses mines de charbon, sans croire qu’elles puissent jamais, par exemple, remplacer le charbon anglais au midi de l’Europe, il est permis de remarquer que, grâce à la bonne disposition dès groupes houillère placés au nord, au sud-ouest et au sud-est de l’Espagne, ils peuvent se prêter à un merveilleux accroissement de la consommation intérieure, jusqu’à présent si réduite, et alimenter puissamment l’industrie nationale. On peut même aller jusqu’à supposer que le charbon des Asturies, une fois le port de Gijon agrandi, pénétrerait jusqu’à Bayonne et à Bordeaux. Néanmoins le charbon anglais, qui vient dans la Méditerranée comme lest, ne sera jamais supplanté par aucun autre. Chacun sait que Marseille, malgré le voisinage de la Grand-Combe et des houillères du Gard, consomme principalement du charbon anglais.

Après la houille vient le fer. Dans la production européenne du fer, où l’Angleterre entre pour 60 pour 100, la France pour 13, l’Espagne joue encore un rôle bien insignifiant, puisque sa production n’est que de 1/2 pour 100. Cependant la nature ne l’a pas maltraitée sous ce rapport. Dans les provinces du nord en effet, le minerai de fer est très abondant et de qualité supérieure. Aux environs de Bilbao, on le trouve en quantités prodigieuses, et les mines de Somorostro produisent un métal qui s’emploie avec avantage en Europe et en Amérique pour la fabrication de l’acier. Le commerce d’exportation pourrait prendre sur cet article des développemens très importans, si l’état des communications permettait un approvisionnement peu coûteux du combustible et facilitait la création de grandes usines. On a déjà cité celles de Mierès, de Savero, de Truvia ; mais combien d’autres pourraient s’élever dans les Asturies, si riches en minerai de première qualité, dans la Galice elle-même, où se rencontrent tant de petites exploitations d’une même matière également abondante, mais inférieure, sur les deux versans enfin de la chaîne cantabrique, où la houille et le fer se trouvent côte à côte non-seulement dans les groupes principaux, mais partout où s’étendent les terrains anciens ! Quoique l’industrie du fer ait déjà fait de notables progrès au nord de l’Espagne, et qu’elle suffise à peu près seule à la consommation intérieure, il est certain que les établissemens montés avec toutes les ressources de la science moderne y sont encore trop rares, et qu’il y aurait un grand avantage à substituer aux petites exploitations, où prévaut la méthode catalane, des usines semblables à celles qu’ont créées sur la côte asturienne des compagnies étrangères. Florissante dans les Asturies et la Galice, où elle occupe un grand nombre de bras, l’industrie du fer décroît dans la Biscaye, où l’on emploie le charbon de bois ; elle commence enfin à naître à l’autre extrémité de l’Espagne. Le sud-ouest renferme, comme nous l’avons vu pour la houille, de grandes richesses en minerai de fer oxidulé : on en trouve beaucoup en Estramadure et sur toute la côte méridionale jusqu’au cap de Gattes. Les usines de Marbella, de Pedroso en Andalousie, celle de Malaga, qui fait des expéditions en France, emploient dans des proportions encore minimes, il est vrai, une matière première dont on s’accorde à reconnaître la bonté. On rencontre enfin du minerai de fer dans la sierra de Moncayo, près de Calatayud, en Aragon, et ainsi se trouve placé près de la houille, sur les trois points principaux où elle gît, le métal qu’elle sert à transformer.

Après la houille et le fer, il convient de mentionner deux produits métallurgiques qui constituent pour l’Espagne une richesse déjà notoire, et aussi deux autres dont l’abondance a été révélée par de nouvelles investigations. On n’a pas besoin de rappeler que les mines de mercure d’Almaden étaient les plus riches du monde entier avant la découverte des mines de New-Almaden en Californie, et que l’exploitation des mines de plomb des Alpujarras a fait une véritable révolution dans le commerce de ce métal. En 1825, le changement, de la législation des mines, qui interdisait toute exploitation particulière, souleva un mouvement dont rien ne saurait dépeindre l’activité. Dès 1826, 3,500 mines avaient été ouvertes dans les sierras de Gador et de Lujar. Le royaume de Grenade se trouva subitement transformé, et des populations qui, depuis l’expulsion des Maures, vivaient dans la misère la plus profonde s’enrichirent et se moralisèrent par le travail des mines. Avant 1820, les mines royales ne produisaient que 30,000 quintaux de plomb ; en 1827, la production de ce métal était portée à 800,000. Aujourd’hui la production espagnole s’élève à 38,000 tonnes de plomb, le quart environ de celle du monde entier.

Quant au mercure, ce métal si cher, et aux mines d’Almaden, exploitées déjà du temps des Grecs, qui constituent pour l’Espagne une de ses plus incontestables richesses, et qui ont été, avec les revenus de Cuba, le plus sûr gage que le gouvernement ait eu à offrir à ses créanciers, il, semble, quoique la production puisse s’étendre indéfiniment, que les plus beaux temps de leur fortune soient déjà passés. De 1825 à 1849, la production moyenne a été de 20 à 22,000 quintaux. Depuis lors, elle ne s’élève guère qu’à 15. Cette diminution ne tient à aucune cause particulière aux mines d’Almaden. Le travail y est bien fait. Au contraire des industries du fer et du plomb, presque encore dans l’enfance, l’extraction du mercure se traite dans les conditions les plus convenables et les plus économiques ; seulement la découverte des mines de mercure de la Californie, dont les produits luttent déjà au Mexique avec le mercure espagnol, a porté à ce dernier un coup très rude. Aujourd’hui la consommation du mercure en général est de 31,000 quintaux par an ; le Mexique en réclame 12,000, l’Amérique du Sud 10,000, l’Europe 9,000 seulement. Almaden fournit encore 16,000 quintaux aux besoins industriels du monde, la Californie 7,000, et le reste de l’Europe, principalement Hydria en Carniole, 3,000 ; mais la Californie ne prendra-t-elle pas dans le commerce avec l’Amérique une part de plus en plus grande, au détriment de l’Espagne ? C’est ce qu’il est permis de redouter. — A côté de la production du mercure, il convient de mentionner celle de l’argent. L’Espagne est le pays de l’Europe le mieux partagé comme producteur d’argent, puisque sur l’ensemble de 762,000 marcs d’argent fournis par l’Europe, elle entre pour 220,000 marcs, et ses mines ont encore un très grand avenir.

Mais si la Péninsule n’a plus à attendre tous les avantages que lui procuraient les mines d’Almaden, On peut fonder de grandes espérances sur les mines de cuivre et de zinc qui y ont été reconnues, et dont l’exploitation commence à peine. Dans la partie ouest de l’Andalousie, dans la province d’Huelva, on trouve des pyrites de cuivre en masses si considérables, que, nonobstant le peu de richesse du minerai lui-même, si on en tirait tout le parti possible, on verrait se produire pour le commerce du cuivre en général le mouvement qui a suivi l’exploitation du plomb dans le royaume de Grenade. Les Romains avaient déjà mis en valeur les mines du Rio-Tinto, qui coule à six myriamêtres de Séville. Les Maures, en quittant l’Espagne, détruisirent les travaux qu’ils avaient entrepris, et le gouvernement espagnol, voulant favoriser la production du Nouveau-Monde, interdit toute exploitation dans l’ancien, contraignant Séville à aller chercher au Pérou et au Chili un produit que le Guadalquivir pouvait lui apporter. Réexplorées depuis quelques années seulement, les mines du Rio-Tinto appartiennent au gouvernement ; mais à côté d’elles, une compagnie s’est établie sur un gisement non moins important, qu’elle saura certainement exploiter avec profit. La production universelle étant de 50 à 60,000 tonnes, on pourrait penser que l’exploitation des mines du Rio-Tinto, dont la richesse est énorme, modifierait singulièrement le commerce du cuivre. Malheureusement tout est à créer dans cette partie reculée de l’Espagne, la population y fait défaut, et ce ne sera pas sans de grandes difficultés, surmontables d’ailleurs, qu’on pourra obtenir les résultats réservés à l’avenir.

Il n’en est point de même du zinc, qui a été reconnu dans la partie la plus peuplée de l’Espagne, dans la Biscaye et les Asturies. Aux environs de Santander existent des gisemens de calamine qui paraissent très importans. Dans les Asturies, à Arnao, près Avilez, dans une usine appartenant à une société franco-belge, on ne se borne pas à expédier la matière première, on la traite sur place, et bientôt on pourra livrer au commerce intérieur du zinc laminé. Ces gisemens de calamine, rapprochés des mines de houille, situés non loin des ports de l’Océan, dans des conditions favorables au commerce extérieur, et surtout au commerce de cabotage, pourraient être exploités dans de très grandes proportions. La production annuelle du zinc est de 45,000 tonnes environ, dont 10 ou 12,000 pour la Belgique, 6,000 pour les provinces rhénanes, 18 ou 20,000 pour la Silésie. Avec une exploitation intelligente du zinc récemment découvert, quelle ne serait pas la part de l’Espagne dans le commerce général ! On y trouve en outre des gisemens de sulfate de soude naturelle qui paraissent très nombreux et très étendus, et dont l’exploitation peut produire aussi une révolution dans les industries qui emploient la soude.

Il est inutile de pousser plus loin cet examen des richesses naturelles de l’Espagne. On a pu s’assurer qu’elles se prêtent à un très grand développement commercial et industriel. Il importe seulement de faire remarquer que, pour l’obtenir, trois conditions essentielles restent à remplir : 1° la réforme de la législation vicieuse qui régit les mines, et a substitué un régime d’anarchie à la prohibition absolue qui frappait l’exploitation individuelle ; 2° le concours du capital étranger, concours qui a été déjà fourni par la France, dans les plus larges proportions, et que le gouvernement espagnol doit encourager de plus en plus ; 3° enfin l’établissement d’un système complet de communications intérieures.


III. – LES CHEMINS DE FER EN ESPAGNE.

L’histoire des chemins de fer en Espagne offre à peu près les mêmes épisodes que dans les autres pays, et en particulier dans le nôtre. On y a passé, comme partout, d’une période de longs essais à une période d’engouement irréfléchi avant de prendre des allures plus régulières et plus assurées. Les deux premières concessions de chemins de fer datent de la fin de la guerre civile. La première a été faite en avril 1843 pour le chemin de Barcelone à Mataro, l’autre pour la ligne de Madrid à Aranjuez. La direction générale des travaux publics s’empressa alors de rédiger une formule de concession, un ensemble de conditions générales, et un modèle de tarifs présentés à deux pétitionnaires étrangers pour les lignes de Séville à Cadix, d’Avilès à Léon, et qui devaient être acceptés de même indistinctement par tous les solliciteurs de concessions. En 1845 et 1846, une quantité considérable de demandes fut produite et accueillie.

Toutefois ce bel effort ne fut pas de longue durée. La direction générale des chemins de fer n’avait eu en vue que des concessions définitives, et exigeait à l’avance le dépôt du dixième du capital nécessaire aux entreprises. Le gouvernement, dans l’ordre royal du 31 décembre 1844, introduisit l’article suivant qui ouvrit la porte aux concessions provisoires, devenues la source de tant d’abus : « Quand un concessionnaire présentera des garanties jugées suffisantes, on lui accordera un délai de huit mois et douze jours pour fournir les documens et accomplir les formalités nécessaires afin d’obtenir la concession définitive, et on lui réservera la préférence sur toutes les autres propositions pour la même ligne. » Qu’arriva-t-il alors ? Il suffit de faire les frais du papier sur lequel était rédigée la demande pour obtenir un titre et éloigner des concurrens sérieux. On déposa d’abord une somme telle quelle en garantie de la demande, puis on ne déposa plus rien, C’est ainsi qu’en 1845 et 1846 toutes les lignes de chemins de fer praticables furent accordées provisoirement sans qu’aucun résultat sérieux s’ensuivît. Trois entreprises seulement survécurent : celle de Barcelone à Mataro, datant de 1843, — celle de Gijon à Langreo, — enfin une seconde concession substituée à la première pour le chemin de Madrid à Aranjuez.

Il fallut alors suivre une autre marche. Les conditions générales accordées par le gouvernement n’étant point jugées suffisantes, on entra dans la voie des sacrifices, et on consentit à garantir aux concessionnaires un minimum d’intérêt. La première faveur de ce genre fut accordée au chemin de Langreo à Gijon dans les Asturies. Les entreprises de Madrid à Aranjuez, de Madrid à Irun, d’Alar à Santander, du Grao de Valencia à Jativa, obtinrent le même secours. Seules, les petites lignes du réseau catalan autour de Barcelone furent concédées sans aucun sacrifice ; mais les grandes lignes, qui intéressent vraiment la prospérité générale du pays, n’étaient l’objet d’aucune offre. Il fallut encore changer de système, et vers la fin de 1851 le gouvernement réserva pour les lignes secondaires les concessions provisoires, se décidant à faire construire à ses risques les principales lignes au moyen de marchés passés directement pour les travaux avec des entrepreneurs. La première application de ce système se fit au chemin d’Aranjuez, que l’état racheta de la compagnie concessionnaire, et dont Il assura le prolongement vers Almansa et Alicante par un marché à forfait, passé pour les travaux avec don José Salamanca. Il n’est pas nécessaire d’entrer dans l’examen rétrospectif des traités de même nature, conclus pour beaucoup d’autres lignes, qui : ont donné lieu aux plus graves accusations, et qui ont fourni le prétexte des mouvemens politiques couronnés par la révolution de 1854. On ne peut cependant s’empêcher de remarquer les vices de ces marchés, conclus à la hâte, à tant par lieue, sans plans, sans devis, sans études, qui entraînaient en définitive des créations de papier public non autorisées par les cortès. Dès 1853, sous la pression de l’opinion publique, le gouvernement était revenu sur ces mesures, et le conseil royal révisait toutes les concessions et tous les marchés. Après la révolution de 1854, les cortès poursuivirent l’œuvre de la liquidation du passé, et y apportèrent, on doit en convenir, du scrupule et de l’intelligence ; Ainsi la ligne d’Aranjuez à Alicante, avec la partie rachetée par l’état en 1852, dont M. Salamanca avait obtenu l’entreprise, lui fut attribuée à titre de concession par une assemblée où ses amis politiques n’étaient pas nombreux. Les cortès régularisèrent toutes les concessions anciennes, annulèrent les marchés pendans, et promulguèrent une loi générale qui substituait au système vicieux des marchés directs et sans garanties la méthode irréprochable des adjudications publiques. Les cortès enfin se résignèrent aux sacrifices nécessaires pour attirer des adjudicataires sérieux ; elles accordèrent de larges subventions, et firent pour l’Espagne ce que la loi de 1842 a fait pour la France. En venant ainsi résolument en aide à l’industrie privée, en autorisant la création des sociétés de crédit, en appelant le concours de l’intelligence et du capital étrangers, la dernière assemblée espagnole a racheté en partie ses torts politiques. L’avenir doit lui tenir compte de ces actes dans la mesure du bien qui en résultera pour l’Espagne. Cette habile conduite a déjà porté ses fruits, puisqu’elle a permis la création d’associations puissantes dont il nous reste à examiner les projets en ce qui touche les chemins de fer.

À la fin de 1855, l’Espagne ne comptait que 818 kilomètres de rail-ways exploités ou en construction. On en trouve aujourd’hui 2,866, définitivement concédés, sur lesquels 507 exploités, 1,474 prêts à livrer ou en construction ; 886 à l’étude et sur le point d’être entrepris. Le progrès est sensible assurément.

Ces 2,866 kilomètres se divisent ainsi. — Le chemin du nord de l’Espagne, c’est-à-dire de Madrid à la frontière française, par Valladolid, Burgos, Vittoria et Irun, avec le chemin d’Alar del Rey à San-Isidoro de Dueñas, comprend 731 kilomètres. — Le chemin d’Alar del Rey à Santander, qui fait suite au canal de Castille et s’embranchera nécessairement sur le précédent, a une longueur de 50 kilomètres. — A cette partie du nord, mais plus à l’ouest, appartiennent aussi les chemins d’Oviedo à Gijon de 12 et de Gijon à Langreo de 37 kilomètres. — Total des chemins concédés au nord de Madrid, 830 kilomètres.

Dans ce nombre, le chemin seul de Langreo à Gijon est en exploitation. Créé au moyen d’un capital de 50 millions de réaux et d’une subvention de 5,300,000 réaux, cette ligne, la plus ancienne de l’Espagne, après celle de l’est de Barcelone, dessert les plus riches bassins houillers des Asturies : en 1855, elle a produit 8,000 francs bruts par kilomètre ; les frais d’exploitation n’ont pas atteint plus de 30 pour 100. Pour obtenir un revenu rémunérateur, il faudrait que le port de Gijon fût agrandi.

C’est à l’est de l’Espagne et vers la France que les entreprises de chemins de fer ont été le plus multipliées. Entre Barcelone au nord-est, la cité industrielle par excellence, et au sud-est Alicante, dont le port se trouve en communication immédiate avec l’Algérie, on a tout d’abord songé à ouvrir des communications avec Madrid et les provinces, du centre, comme aussi à développer les échanges locaux, si fructueux dans des localités riches et populeuses. Barcelone est ainsi depuis longtemps le centre d’un réseau de petites lignes qui tôt ou tard se poursuivront vers la France par Perpignan, vers Saragosse et Madrid, vers Tarragone et Valence. La plus ancienne de ces lignes est celle de Barcelone à Mataro, suivie de la ligne de Mataro à Arenys de Mar, d’une longueur de 36 kilomètres ; un peu plus au nord se trouve le chemin, de Barcelone à Granollers, de 29 kilomètres. Ces deux lignes sont livrées au public, mais ne sont destinées qu’à un service de banlieue ; la première pourrait être poussée jusqu’à la frontière française par le bord de la mer ; la seconde a été désignée comme devant servir de tête au chemin de Barcelone à Saragosse. La recette brute s’élève à 17,000 francs par kilomètre sur le chemin de Granollers, dont le capital social est de 6 millions, et à 29,000 pour celui de Mataro, dont la dépense ne dépassera pas 5 millions de francs. Enfin on doit mentionner la ligne de Barcelone à Martorell, d’une longueur de 27 kilomètres, dont 16 sont déjà exploités. Cette ligne coûtera 9 millions de francs, et rapporte 20,000 francs bruts par kilomètre. L’ensemble de ces rail-ways donne un total de 92 kilomètres et un revenu kilométrique moyen de 20,000 francs bruts, c’est-à-dire, en calculant les frais à 50 pour 100, un revenu net de plus de 5 pour 100 sur le capital de 20 millions de francs émis en actions. Si l’on considère le prix énorme du terrain aux environs de Barcelone, la mauvaise condition de ces lignes, qui, comme les deux premières, se font une vraie concurrence, la brièveté du parcours et le défaut d’importance de la destination, si enfin on remarque qu’elles n’ont été l’objet d’aucune faveur de l’état, ce premier résultat ne semblera point à dédaigner.

Le chemin de Barcelone à Saragosse, d’une longueur de 320 kilomètres, a été concédé à une société de crédit de Barcelone : l’état doit payer en actions de chemins de fer le tiers de la dépense des travaux seuls. De Saragosse à Tarrassa, la ligne est à l’état de construction ; de Tarrassa à Moncada, l’exploitation a lieu sur 21 kilomètres. Un premier calcul établi sur une section de 12 kilomètres a donné une recette brute de 20,000 francs par kilomètre. Barcelone possède enfin un petit chemin de ceinture concédé jusqu’à Sarria le 14 juillet dernier sur une étendue de 5 kilomètres.

Entre Barcelone et Alicante se trouvent la petite ligne de Tarragone à Reuss, d’une longueur de 11 kilomètres aujourd’hui exploités, qui a produit, sans que le service des marchandises soit encore organisé, 22,500 francs bruts par kilomètre, soit plus de 4 pour 100 du capital social, qui s’élève à 3,200,000 francs ; — enfin les deux chemins du Grao de Valence à Jativa et à Almansa, dont l’exécution a été confiée à une seule compagnie, et qui présentent un développement de 131 kilomètres. La première section, celle de Jativa à Valence et au Grao, est en pleine exploitation ; l’état lui a garanti une annuité de 7 pour 100 ; la seconde, celle d’Almansa à Valence, pourrait être livrée en partie à la circulation : elle formera un prolongement important de la ligne de Madrid à Alicante, qui va bientôt s’ouvrir elle-même jusqu’à Almansa.

Tout fait croire que ces lignes intermédiaires entre Barcelone et Alicante se joindront un jour entre elles, et serviront alors à un important trafic. Déjà la ligne de Tarragone à Reuss doit servir de tête à la ligne concédée, mais non encore entreprise, de Tarragone à Valence, d’une longueur de 280 kilomètres. On a remarqué que sur la section de Jativa au Grao le produit de 1856 avait présenté une augmentation de 24 pour 100 sur celui de 1855.

Vient enfin la seule ligne importante exécutée jusqu’à présent en Espagne, — c’est-à-dire celle de Saragosse à Madrid d’une part, de Madrid à Alicante de l’autre, — qui appartient à une seule compagnie, constituée récemment au capital de 120 millions de francs. Cette importante société, formée par des capitalistes éminens, à la tête desquels il suffit de nommer MM. de Rothschild, a obtenu la concession de 838 kilomètres, et en a soumissionné dès à présent 1,000 autres. La partie concédée comprend : 1° le chemin de Saragosse à Madrid, de 360 kilomètres ; 2° celui de Madrid à Alicante, de 453 kilomètres ; 3° celui enfin de Castillejo à Tolède, embranchement du précédent, de 25 kilomètres. La partie soumissionnée et concédée provisoirement, mais non encore adjugée, se compose des lignes de Madrid à Cordoue et à Malaga avec un embranchement sur Grenade (540 kilomètres), et de celle de Madrid à Badajoz (450 kilomètres), qui doit se relier au chemin de fer de Lisbonne à la frontière espagnole. Enfin la même compagnie est en instance auprès du gouvernement espagnol pour obtenir la prolongation de la ligne de Saragosse à la frontière française, où elle se souderait avec notre réseau du midi.

De toutes ces lignes, celle de Madrid à Alicante est seule parvenue à un état qui permette un commencement d’exploitation. On a déjà pu livrer au public une étendue de 276 kilomètres. Sans traiter maintenant avec plus de détails tout ce qui a rapport à cette ligne importante, il faut d’abord achever la nomenclature des chemins concédés et en construction.

L’ensemble des voies ferrées qui forment le réseau de l’est de l’Espagne s’élève dès aujourd’hui à 1,678 kilomètres. Viennent ensuite les lignes du sud proprement dit, celles de l’Andalousie, peu nombreuses, peu avancées, et encore plus isolées que les précédentes des autres parties de l’Espagne. La plus ancienne, la seule exploitée jusqu’à ce jour est celle de Xérès au port de Santa-Maria, d’une longueur de 27 kilomètres, concédée à une compagnie constituée au capital de 3,250,000 fr., et qui a donné en 1855 un produit brut de 29,500 francs par kilomètre. La société générale de crédit (crédit mobilier Prost) a obtenu la concession de la ligne de Séville à Xérès, faisant suite à la précédente, d’une étendue de 100 kilomètres, et de celle de Puerto-Real à Cadix, d’une longueur de 31 kilomètres seulement. Enfin vient le chemin de Séville à Cordoue, d’une longueur de 130 kilomètres, concédé à la société générale de crédit mobilier espagnol (crédit mobilier Pereire). Il faut mentionner aussi la ligne de Cordoue au district houiller de Belmez et d’Espiel, d’une étendue de 70 kilomètres, sur laquelle aucun travail n’a encore été entrepris, et dont les études ne sont point terminées. Total : pour les lignes du sud, 358 kilomètres.

En jetant un coup d’œil sur l’ensemble de ces lignes concédées définitivement, on ne peut manquer de reconnaître l’importance de trois concessions principales : celle du chemin du Nord, qui joint Madrid au golfe de Gascogne et à la France ; celle du chemin de Saragosse et d’Alicante, qui relie la capitale à la Méditerranée et sert à la jonction de Madrid avec les Pyrénées et Barcelone par l’Aragon ; enfin, et quoique dans un degré inférieur, la ligne de Séville à Cordoue, qui part du point où le Guadalquivir cesse d’être navigable pour nouer les relations de l’Andalousie et de Cadix avec le centre du royaume. Cependant, après avoir constaté l’utilité de ces grandes lignes, on découvre bientôt ce qui manque à chacune d’elles, et ce qui manque par conséquent à l’Espagne pour constituer un réseau de voies ferrées national et complet. Ainsi la ligne du nord aboutit à la Bidassoa ; mais comment rejoindra-t-elle le réseau français ? Grave question qui intéresse encore plus l’avenir de l’Espagne ellemême que l’avenir de la compagnie concessionnaire. La ligne du nord passe à Valladolid, à Burgos, à Vittoria, à Saint-Sébastien, au Port du Passage enfin, auquel l’empereur Napoléon voulait réserver les hautes destinées que la nature refuse à Bayonne ; on peut dire qu’elle se relie au port de Santander par le chemin d’Alar del Rey et par le canal de Castille. Un court embranchement la conduira à Bilbao, le port de la côte nord de l’Espagne le plus propre à la grande navigation ; mais, à partir de Santander, comment ouvrira-t-on les communications qu’il serait nécessaire d’établir avec les Asturies et la Galice, ces pépinières de travailleurs pour le reste de l’Espagne, ces deux provinces si riches en houille et en minerai de fer ? Quelles facilités seront données aux relations de Madrid avec les grands ports de guerre du Ferrol et du Vigo, où réside l’avenir de la grandeur navale de la Péninsule, où se concentrerait peut-être le mouvement des voyageurs transatlantiques, s’ils pouvaient, à l’aide de chemins de fer unis au réseau européen, éviter les fatigues de la traversée de l’Océan le long de toutes les côtes de France et d’Espagne ? Comment s’ouvriront enfin les débouchés indispensables aux produits agricoles des royaumes de Léon, de la Manche et de l’Estramadure ? Ne voit-on pas tout de suite quelles annexes indispensables il convient de souder au chemin de fer du Nord ?

Il en est de même pour la ligne de Saragosse à Madrid et de Madrid à Alicante. Déjà la compagnie concessionnaire a voulu pourvoir, par les demandes de concessions qui ont été citées plus haut, aux principales lacunes ; mais poussera-t-elle jusqu’à l’adjudication ces demandes, parmi lesquelles on a omis jusqu’à présent un prolongement sur Carthagène, principal port de guerre de l’Espagne sur la Méditerranée ? Osera-t-on entreprendre, à travers les Pyrénées, le raccordement du chemin de Saragosse vers notre réseau pyrénéen ? Et l’onéreuse jonction avec le Portugal, qui ne peut être exécutée que par la vallée ou plutôt par le bassin du Tage, se réalisera-t-elle ? Enfin le réseau andalou se poursuivra-t-il jusqu’au chemin de Madrid à la Méditerranée, assurant ainsi la communication de Bayonne à Cadix ? Ce sont là des problèmes dont la solution ne peut être différée. Aujourd’hui, en supposant achevés les chemins concédés, l’Espagne n’est encore unie avec aucun des deux pays qui l’avoisinent, et sur les deux mers qui la baignent, elle n’a assuré la communication de sa capitale au nord qu’avec les ports les plus distans de Madrid, et au midi qu’avec les plus éloignées de ses colonies américaines. Enfin, avec une agrégation de provinces encore mal assimilées, et qu’il importe d’habituer le plus promptement possible aux lois de l’unité administrative, on peut dire que si les projets actuellement en cours d’exécution pourvoient à peu près aux intérêts du nord et de l’est, toute une moitié du royaume, celle qui confine au Portugal, se trouve jusqu’à présent laissée en oubli. Mais à coup sûr, de tous les besoins qui viennent d’être indiqués, le plus pressant est la jonction des chemins de fer espagnols avec le réseau français, c’est le passage des Pyrénées en un mot.

Les Pyrénées peuvent être franchies en trois endroits : au sud par Perpignan, au centre par Tarbes ou Pau pour rejoindre Saragosse, au nord par Bayonne. Ce dernier point, le mieux étudié jusqu’à présent, a donné lieu à divers tracés entre lesquels le gouvernement français hésite pour plusieurs raisons. À ne considérer que les avantages financiers et les facilités de construction et d’exploitation, le tracé qui joindrait Bayonne à Irun, limite du chemin de fer du Nord, semble mériter la préférence sur celui qui de Bayonne aboutirait par les Aldudes à Pampelune, qu’aucun projet de chemin de fer ne dessert encore. Il n’exigerait qu’une dépense de 10 millions pour une étendue de 32 kilomètres en France ; le maximum des pentes ne s’élèverait pas à plus de 15 millimètres par mètre, tandis que le tracé par les Aldudes présente un développement de 72 kilomètres sur le territoire français, nécessite des pentes de 30 millimètres, le percement d’un souterrain de 5 à 6,000 mètres, double de celui qu’il faudrait établir sur l’autre voie, et entraînerait enfin une dépense de plus de 50 millions de francs. Quelle que soit au reste la décision du gouvernement français, peu importe à la compagnie du chemin de fer du Nord, qui se raccordera à Pampelune aussi bien qu’il aboutirait à Irun ; mais, dans l’intérêt de la facilité des relations internationales, on doit souhaiter que l’union des lignes espagnoles avec les lignes françaises se forme par la voie plus sûre, plus facile et moins dispendieuse, de Bayonne à la Bidassoa.

Il reste maintenant à entrer dans quelques détails sur l’avenir des principaux chemins de fer, dont on s’est contenté jusqu’ici d’indiquer la direction. Le chemin de Madrid à Saragosse et à Alicante est le seul qui présente aujourd’hui un certain développement d’exploitation. Ouvert jusqu’à Albacète, sur une longueur de 276 kilomètres, il le sera bientôt jusqu’à Almansa, et l’on exploitera la ligne tout entière dès le mois d’octobre 1857. Par suite du traité fait par les administrateurs du Grand-Central de France et MM. de Rothschild frères avec don José Salamanca, concessionnaire de cette ligne, le prix de revient kilométrique pour la partie de Madrid à Alicante est de 180,000 fr., somme que la nécessité de mettre le matériel en rapport avec l’importance du trafic portera peut-être au chiffre de 200,000 francs. Le produit kilométrique s’est élevé cette année à 18,000 fr. ; en 1851, quand la section de Madrid à Aranjuez était seule ouverte, il n’était que de 21,000 fr. On peut donc dire que, pour s’être étendu, le revenu n’a point baissé, et cependant aujourd’hui le chemin de fer s’arrête à Albacète, ville de 25,000 habitans seulement, traverse la partie la moins populeuse de tout le tracé, et n’aboutit à aucun centre considérable de commerce : que sera-ce lorsqu’il desservira les riches royaumes de Murcie et de Valence, lorsque surtout il touchera à la Méditerranée ? Le résultat obtenu après quelques mois d’exercice, avec un matériel nul, dans un pays neuf encore aux habitudes commerciales, dépourvu de ces communications latérales qui sont pour un chemin de fer ce que les affluens sont à un fleuve, permet d’espérer à court terme un produit double au moins du produit actuel. Il faut enfin remarquer que le chemin de fer d’Alicante, par cela même qu’il sera le premier ouvert, jouira tout d’abord de l’avantage d’approvisionner seul la capitale, et monopolisera à son profit la plus grande partie du commerce des ports de la Méditerranée, qui entrent pour 70 pour 100 dans le commerce général, et le produit entier des échanges avec le centre de l’Espagne.

On rie peut s’empêcher de reconnaître que le chemin de Saragosse à Madrid est beaucoup moins favorisé par rapport à la population des pays qu’il parcourt. Quoiqu’il doive traverser un pays très riche en céréales, ses meilleures chances d’avenir reposent sur sa jonction avec Barcelone, Pampelune ou la France ; mais, par suite du traité à forfait conclu avec la société mercantile de Madrid, le prix kilométrique de construction ne doit pas dépasser 150,000 fr. Il est assurément facile d’obtenir un revenu rémunérateur à ces conditions. On a élevé des doutes sur la possibilité de construire le chemin de Saragosse au prix de 150,000 francs le kilomètre. Peu importe à la compagnie elle-même, qui a traité avec la société Weiswiller, dont la solvabilité n’est pas douteuse.

Quant au chemin de fer du Nord, il suffira de jeter les yeux sur une carte de la Péninsule pour en apprécier l’importance. Il se compose de trois parties concédées à différentes époques à la société générale de crédit mobilier espagnol. La première va de Madrid à Valladolid, la deuxième de Valladolid à Burgos, la troisième de Burgos à Vittoria et Irun. C’est dans la première section que s’embranche la ligne de Dueñas à Alar del Rey, tête du chemin de Madrid à Santander. Aucune fraction de ce grand réseau n’est encore prête pour l’exploitation, mais la compagnie concessionnaire se propose de donner à ses travaux une direction dont on comprendra la portée. Il s’agira d’abord d’ouvrir la section de Madrid à l’Escurial, c’est-à-dire d’assurer un service de banlieue d’autant plus profitable que cette partie des environs de Madrid est la seule boisée, la seule qui offre un abri contre les chaleurs de l’été, la seule qui fournisse enfin les matériaux de construction nécessaires à une grande capitale. D’autre part et à l’extrémité de la ligne, on attaquerait de préférence la section de Saint-Sébastien à Tolosa, c’est-à-dire qu’on assurerait tout d’abord l’entrée des marchandises et des voyageurs en Espagne. Ces deux parties pourraient être livrées à l’exploitation en deux ans, et produiraient un revenu suffisant pour assurer les intérêts du capital versé. En même temps on travaillerait au passage du Guadarrama près Avila, la première chaîne à traverser en partant de Madrid, et à la section de Tolosa et Vittoria, en entamant sans délai les travaux de longue haleine ; puis, lorsque ceux-ci seraient suffisamment avancés, il ne resterait à entreprendre que des parties d’une exécution plus facile. En moins de cinq années, on arriverait à l’achèvement de la ligne entière. L’obstacle le plus grand à l’accomplissement des travaux publics en Espagne vient de l’absence de routes et de l’impossibilité d’amener sur les chantiers le matériel nécessaire. Cet obstacle serait levé en suivant la marche qui vient d’être indiquée, l’ouverture du chemin d’Alicante permettant en effet d’amener à Madrid tous les matériaux, et les sections une fois achevées aux deux extrémités devant plus tard servir à l’approvisionnement des travaux du centre de la ligne. La dépense du chemin du Nord à la charge de la compagnie concessionnaire est de 155 millions, environ 200,000 fr. par kilomètre, chiffre qu’il faudra peut-être augmenter lorsque les besoins du trafic auront démontré la nécessité d’accroître le matériel dans de fortes proportions. L’état accorde une subvention de 53 millions. Quant au revenu, il a été assez difficile d’en établir avec exactitude les élémens. On a bien pu reconnaître le nombre de charrettes et de mulets qui servent aux transports des denrées, calculer le chiffre des matières consommées dans chaque localité et l’excédant de la production sur la consommation, additionner enfin le nombre des voyageurs qui parcourent la ligne entière ; mais il serait peut-être imprudent de reproduire ces détails statistiques, et de conclure, comme on y serait autorisé, à un revenu brut de plus de 50,000 fr. par kilomètre : mieux vaut se borner à dire qu’avec un revenu net de 20,000 francs par kilomètre, l’argent dépensé serait placé à 20 pour 100, puis se demander si un tel revenu est probable quand on prend pour base de ses espérances le chiffre de la population, la nature des produits du sol, la nécessité des échanges. Les provinces du nord sont les plus peuplées de l’Espagne, les provinces du nord fournissent la houille et le fer, dont le pays tout entier a besoin ; enfin, tandis que les unes sont riches en produits minéralogiques, d’autres, également desservies par la ligne dont il s’agit, donnent un excédant de céréales nécessaire à la consommation des pays limitrophes et propre à alimenter dans les ports de l’Océan un immense commerce extérieur.

Mais ce n’est pas tout, et, en raison même des besoins généraux signalés plus haut, le chemin du Nord doit servir de tronc commun à plusieurs embranchemens importans. Valladolid sera le point de départ des communications à ouvrir avec les Asturies, la Galice et le royaume de Léon. Oviedo, les ports du Ferrol, de la Corogne et du Vigo s’y rattacheront à la ligne qui conduira à Madrid, aussi bien que Zamora et Salamanque. Valladolid est déjà l’entrepôt du commerce extérieur du blé qui s’opère à Santander, et dont on comprendra l’importance par ce seul fait que, sur le canal de Valladolid à Alar, quatre cents bateaux étaient employés en 1856 au commerce des farines [10] ; Valladolid deviendra ainsi un centre de communications intérieures, comme à l’autre extrémité de la ligne Vittoria servira de point de réunion aux embranchemens de Bilbao et de Pampelune, aux lignes qui se dirigeront par Saragosse et par l’Ebre canalisé vers la Méditerranée, et formeront la seconde jonction entre les deux mers, la première et la plus longue réunissant Santander à Cadix.

Après ces deux grands réseaux du nord et de l’est, qui paraissent justifier la confiance des capitaux français, il est bon de dire quelques mots du chemin de Séville à Cordoue, le plus important des chemins du midi, qui appartient aussi à la société générale de crédit mobilier. Cette ligne, d’une étendue de 130 kilomètres, qui se déploie dans une vallée fertile et unie, sur le bord du Guadalquivir, non navigable dans toute cette partie, ne présente aucune difficulté de construction. La dépense totale doit s’élever à peu près à 20 millions de francs, et les deux provinces de Cordoue et de Séville ont assuré pendant vingt ans une subvention annuelle de 625,000 fr., soit, en la capitalisant, à peu près le tiers de la dépense. Il a été plus facile que partout ailleurs d’apprécier les élémens du trafic dans cette portion de territoire restreinte, où les populations sont rapprochées, et les échanges établis de longue date. Dans l’état actuel des routes, avec des diligences qui mettent vingt-deux heures à parcourir les trente-cinq lieues qui séparent Séville de Cordoue, on compte environ un mouvement annuel de 10,000 voyageurs faisant 300,000 kilomètres, soit, à 1 fr. par kilbm., produisant un revenu de 300,000 francs. Le mouvement actuel des marchandises de 37,000 tonnes, à 10 cent. par kilom., entraîne une dépense de 550,000 fr. Quelle augmentation obtiendra-t-on par l’établissement d’un chemin qui n’a aucune concurrence à craindre, lorsque Séville, placé au point où le Guadalquivir devient navigable jusqu’à la mer, sera devenu un vrai port maritime, et lorsque enfin Cordoue sera rattaché à la grande ligne de Madrid ? Quelle serait enfin pour ce chemin de fer la conséquence de l’exploitation des bassins houillers d’Espiel et de Belmez, des mines de plomb de Linarès ? Tout lecteur impartial peut l’apprécier, et il suffit de noter ceci, qu’en appliquant au produit actuel le multiplicateur 8, qui exprime la moyenne de l’effet réalisé par les chemins de fer en Allemagne, on arriverait à un produit brut de 6,800,000 fr. Il n’en faut pas tant pour donner un intérêt suffisant à une entreprise qui exigera un capital de 14 millions environ.

Je ne sais si je m’abuse sur la portée des chiffres qui viennent d’être produits ; mais l’ensemble de ces calculs, en admettant même quelques inexactitudes de détails, me semble propre à inspirer confiance dans ces entreprises, qui intéressent si particulièrement l’Espagne, et qui satisferont le plus impérieux de ses besoins, comme aussi ils justifient la prétention énoncée au début, d’encourager le capital français à réaliser matériellement le vœu de Louis XIV, qu’entre l’Espagne et la France il n’y eût plus de Pyrénées. Sans doute cette tendance qui pousse une partie de notre propre capital à se porter au-delà des frontières peut rencontrer des contradicteurs. Il s’agit en effet, pour achever les chemins du Nord, d’Alicante, de Saragosse et de Cordoue, d’une dépense de 360 millions de francs au moins, et c’est là un chiffre important, sans compter les sommes que nous enlèvent la canalisation de l’Èbre, la construction des usines, l’exploitation des mines, qui sont entreprises aussi par des maisons françaises. Un tel capital ne serait-il pas mieux employé sur notre territoire ? Assurément non. La richesse naturelle de l’Espagne, la situation arriérée où elle se trouve, permettent d’y tenter des affaires nouvelles à de meilleures conditions qu’en France, et c’est là, pour l’emploi du capital, une raison prépondérante. En outre, l’argent émigré reviendra accru de tout le bénéfice recueilli, ou même, s’il s’immobilise au dehors, l’intérêt exceptionnel perçu grossira le chiffre de notre épargne annuelle, cette base première de tous les progrès intérieurs. Dans ce dernier cas, nous aurons enrichi l’Espagne, cela est vrai ; mais nous l’aurons enrichie à notre profit, en créant auprès de nous un marché nouveau pour l’écoulement des produits de notre industrie, et en fondant à notre portée un réservoir abondant de matières premières où il ne nous sera pas indifférent de puiser. Enfin, en développant la prospérité de l’Espagne, le capital français aura fait une bonne œuvre politique, ce qui n’est point à dédaigner. Non-seulement la nature a placé l’Espagne près de la France, mais les idées, les mœurs, le langage, ont créé entre elles des liens encore plus étroits. L’Espagne est notre voisine, elle doit être toujours notre amie et notre alliée.


Il aurait été possible sans doute de donner des développemens plus étendus à cette étude des besoins et des ressources de l’Espagne, il aurait peut-être fallu insister sur l’avenir des riches colonies que cette puissance possède encore en Amérique et en Asie ; mais le crédit espagnol repose depuis trop longtemps sur ses possessions d’outre-mer, et en proportionnant ses charges aux seules ressources du continent, on risque moins d’être déçu dans l’espérance de voir liquider les unes par les autres. L’avènement du nouveau ministère Narvaez ouvre peut-être aussi une ère nouvelle de repos intérieur, et on aurait pu prendre le règlement du budget, tel qu’il vient d’être décrété le 4 mars 1857, comme le point de départ d’un ordre plus stable et plus régulier. Cependant c’est surtout en Espagne qu’il ne faut pas prendre ses sympathies politiques pour base d’appréciations financières, et qu’on doit toujours craindre un prompt changement des hommes et des choses. En rapprochant au contraire du budget de 1857 celui de 1856, établi dans d’autres vues, en cherchant à dégager une situation moyenne, en envisageant la question financière, non pas en dehors absolument, mais au-dessus en quelque sorte de la question politique, et sous un aspect commun à tous les temps et à tous les régimes, il m’a paru qu’on devait arriver plus sûrement à une conclusion vraie, vraie surtout par rapport aux intérêts français.

C’eût été commettre d’ailleurs une erreur grave que d’attribuer en Espagne au succès de telle ou telle opinion politique une influence absolue sur le développement de la richesse générale. Sans doute il est désirable de voir la Péninsule se soustraire aux mouvemens intérieurs qui l’agitent périodiquement et adopter enfin un régime conforme à ses instincts véritables, sans doute une administration à la tête de laquelle se trouveront des hommes fermes, éclairés et honnêtes réalisera le progrès matériel ; mais quoi qu’il arrive, que l’autorité appartienne à l’un ou à l’autre des deux grands partis qui se disputent le pouvoir, le progrès se fera, et la meilleure preuve qui se puisse en donner, c’est qu’il s’est fait, c’est qu’il a été rapide même dans ces dernières années, si agitées et si malheureuses à tant d’égards. On me pardonnera d’insister en finissant sur ce point, si particulièrement rassurant pour le capital qui s’engage au-delà des Pyrénées.

En 1846, le commerce général de l’Espagne ne s’élevait qu’à 300 millions, au huitième à peine du commerce français, à la moitié de celui de la Belgique, dont la population ne dépasse pas Il millions et demi d’habitans. En 1851, on le voit atteindre 326 millions, 357 en 1852, 452 en 1853, enfin 600 millions en 1855. Pour 1856, les chiffres sont, dit-on, beaucoup plus favorables. Dans cette même année 1856, les rentes soumises à la régie ont donné 13 millions de francs de plus qu’en 1855.

Ces faits sont concluans, cette amélioration est prompte, et quand on met en regard de tels résultats les agitations de cette même année 1856, il est permis de s’en étonner, on a lieu de croire que les mouvemens politiques n’entravent pas en Espagne le développement matériel au même degré que dans d’autres états. Ces commotions intérieures ne pénètrent plus en effet au cœur même du pays, et n’affectent guère que les classes les plus élevées, principalement celle des fonctionnaires, assez nombreuse, il est vrai, pour donner à tout changement l’apparence d’une révolution. Si le peuple n’est pas troublé dans l’ordre des idées, il l’est encore bien moins dans l’ordre des intérêts, et cela par la seule raison que ces intérêts n’existent pas. On conçoit la perturbation qu’apporte toute commotion un peu vive dans des populations adonnées à l’industrie et au commerce. Les souvenirs de février 1848 nous ont révélé à la fois la profondeur des blessures qui en résultent et la vivacité de la réaction qui s’ensuit. En Espagne, où l’industrie et le commerce sont dans un état peu avancé, les révolutions, si elles n’ont pas dans la puissance des intérêts le contre-poids qui ramène bientôt le mouvement ascensionnel en sens contraire, n’y entraînent pas au moins le chômage industriel, la grève, les faillites, causes ou prétextes de luttes intestines. L’agriculture, seule occupation des bras et des capitaux, à peu près indifférente aux pronunciamientos qui passent, continue à marcher avec la même indolence et la même facilité.

Enfin, par cela même que l’unité administrative n’a point encore prévalu en Espagne sur les habitudes provinciales, si la révolte contre l’autorité centrale est plus fréquente, les contre-coups en paraissent moins sensibles. Vivant plus isolée, chaque province vit plus tranquille. Quand les besoins de la contrebande et l’encombrement des dépôts de Gibraltar veulent que Malaga se soulève contre le pouvoir du jour, quel qu’il soit, les Asturies ne cessent pas de vendre de plus en plus leur fer au commerce européen, et Cadix est à peine troublé dans ses relations avec Cuba par le changement ministériel qui envoie aux Antilles un capitaine-général progressiste ou modéré.

Quelle que soit d’ailleurs l’explication du fait qu’on vient de signaler, il n’en est pas moins réel. Oui, en dépit de ses divisions intestines et contrairement à ce que l’on en pense généralement, l’Espagne marche, et ses pas ne sont guère moins rapides dans les temps en apparence les plus troublés. Qu’un tel phénomène soit rassurant pour son avenir industriel, il n’en est pas moins vrai qu’il ne faut pas pousser le raisonnement à l’extrême, et l’on doit admettre le rétablissement de l’ordre intérieur comme le gage le plus sûr du progrès industriel. D’ailleurs sans ordre intérieur pas de crédit public, et ce point a une importance qu’il ne faut jamais perdre de vue. En somme, lors même que la réconciliation ne serait pas possible entre les partis politiques acharnés encore à se détruire, la Providence n’en continuera pas moins son œuvre, et les intérêts se développeront sans doute assez pour imposer un jour silence aux passions. Quant à la France, quant au but particulier que ses capitaux vont poursuivre en Espagne, de manière ou d’autre, on le voit, et c’est là une pensée consolante, le succès en est assuré.

En traçant, il y a quelques mois, le tableau des contrées que sur les bords de la Theiss et du Danube, sur le versant des Alpes et des Carpathes, les entreprises de chemins de fer étaient appelées à transformer, je ne pouvais, — malgré de légitimes prédilections pour d’autres œuvres de l’esprit humain, honneur des siècles précédens, — m’empêcher de rendre hommage au génie moderne et de payer à la mission civilisatrice de l’industrie la justice qui lui est due. Une semblable impression ne manque pas de se produire lorsqu’en suivant sur la carte le prolongement des voies nouvelles qu’il s’agit de construire à travers l’Espagne, l’œil s’arrête sur ces noms qui éveillent dans toutes les imaginations de si merveilleux, de si puissans souvenirs, Aragon, Castille, Navarre, barrières où l’invasion musulmane est venue mourir ; Andalousie, Murcie, Grenade, séjours jadis enchantés d’une civilisation élégante. Aux échos que ces mots sonores éveillent, sous le charme des images riantes dont ils peuplent l’esprit, il semble que les hommes qui ont pris l’initiative de ces nouveaux moyens de communication entreprennent une œuvre méritoire et grande. Et ne leur doit-on pas quelque sympathie pour rappeler ainsi le mouvement et la vie dans des lieux chers à toutes les mémoires ? Assurément, lorsque l’esprit de désordre et l’esprit de domination ont fait fermer en plus d’un pays la noble arène où s’agitaient les questions les plus dignes entre toutes de passionner le cœur humain, c’est un noble emploi des facultés de l’esprit ou de la fortune que de les utiliser à extraire du sein de la terre les richesses qu’elle recèle pour le bien de ses habitans, à distribuer les bienfaits de la civilisation aux peuples qui n’en ont pas toute leur part. Cette conduite est bonne surtout quand il s’agit d’une nation qui se recommande comme le peuple espagnol à l’estime de tous, — dans le passé par ses victoires sur l’islamisme, — à une époque plus rapprochée de nous par les luttes héroïques soutenues pour reconquérir son indépendance, — aujourd’hui enfin par ses persévérans efforts pour consolider sa liberté.


BAILLEUX DE MARIZY.

  1. Nous avons déjà suivi ce mouvement au-delà du Rhin, en Autriche, où le concours des capitaux français a été si profitable ; voyez l’étude sur l’Autriche, ses Finances et ses grandes entreprises d’industrie, livraison du 15 juillet 1856.
  2. Les 13,506 millions de réaux formant le capital de la dette se décomposaient ainsi :
    réaux
    3 pour 100 consolidé converti intérieur 3,589,000,000
    « « extérieur 713,500,000
    3 pour 100 consolidé non converti 167,500,000
    3 pour 100 différé converti intérieur 1,610,000,000
    « « extérieur 3,164,000,000
    3 pour 100 différé non converti (surtout extérieur) 2,433,500,000
    Dette amortissable intérieure 1re classe 282,500,000
    « « 2e classe 220,000,000
    Dette amortissable extérieure 888,500,000
    Actions de chemins de fer 192,000,000
    Actions des grandes routes 187,500,000
    Billets du matériels, bons du trésor préférés avec intérêts 10,000,000
    « , bons du trésor non préférés avec intérêts 38,000,000
    Billets du trésor préférés et non préférés sans intérêts 10,000,000
    Total 13,506,000,000
  3. Dans la somme générale de 261 millions destinée au service de la dette étaient compris les intérêts de la dette flottante, etc. ; on affectait :
    réaux
    1° Au paiement des intérêts de la dette consolidée 112,000,000
    2° A l’intérêt annuel de la dette différée 64,000,000
    3° A l’amortissement de la dette amortissable 18,000,000
    4° Pour l’intérêt des actions de chemins de fer 13,000,000
    5° Pour l’intérêt et l’amortissement des actions de routes 17,000,000
    6° Pour l’intérêt et l’amortissement des billets du matériel 10,000,000
    70 Pour l’amortissement de la dette du personnel 12,000,000
    Total 246,000,000 réaux.
  4. La Gazette de Madrid du 2 novembre.
  5. La principale cause de la différence qui existe entre le total de 1856 et celui de 1857 provient du montant de la dette non convertie, portée dans le premier à un chiffre bien plus élevé que dans le second. Comme cette dette est surtout extérieure, il est à craindre que le dernier document ne contienne quelque erreur au préjudice de l’étranger. Il faut observer en passant qu’il est bien difficile d’arriver à un résultat incontestable quand il s’agit de la dette espagnole, et c’est pour cela que j’ai tenu à donner ces deux totaux fort différens, et qui ne sont peut-être tout à fait exacts ni l’un ni l’autre. Ainsi dans le premier ne figure point le chiffre de la dette du personnel, portée pour 112 millions dans le second. Or le montant de cette dette n’est point connu, et s’élève de jour en jour.
  6. Voyez sur l’Espagne et la révolution de 1854 la livraison du 15 juin 1855.
  7. On appelle monte pio une caisse de retraite et de pensions alimentée par les retenues opérées à cet effet sur le traitement des fonctionnaires. Le non-service des obligations du monte pio constitue une véritable banqueroute.
  8. Les biens vendus par suite de cette loi depuis le 1er mai 1855 jusqu’au 1er mai 1856 ont produit un milliard de réaux ; les propriétés dont la vente vient d’être suspendue représentent encore, au taux des dernières adjudications, 5 milliards de réaux, soit 1,250 millions de francs.
  9. La France renferme 30 pour 100 de son territoire cultivable en céréales, l’Espagne 89 pour 100. La surface totale de l’une est à peu près égale à celle de l’autre, et le sol de la Péninsule n’est assurément pas moins fertile que le nôtre ; néanmoins le rendement des céréales est en France de 182 millions d’hectolitres contre 66 en Espagne. La production de l’Espagne dans ses conditions actuelles suffirait néanmoins à la consommation du pays tout entier, et préviendrait le retour de crises alimentaires pareilles à celle qui vient de sévir, si l’état des routes ne s’opposait pas à tous les transports. D’après le bas prix des céréales sur les lieux de production, on peut juger du besoin Indispensable que les producteurs et les consommateurs éprouvent d’en voir faciliter l’écoulement. En 1849, année d’abondance il est vrai, le blé se vendait 7 fr. 50 c. l’hectolitre à Médina del Campo, et 6 fr. 25 c. à Zamora (royaume de Léon) ; il valait 17 fr. 50 c. en Angleterre. En 1852, la vieille cité de Salamanque conservait invendu dans ses greniers le cinquième des approvisionnemens accumulés en 1853 à Odessa pour l’exportation. On pourrait citer aussi l’abondance des produits vinicoles dans la Péninsule, produits qui ne se rencontrent pas seulement dans les provinces méridionales, et qui se trouvent aussi dans la Manche, l’Aragon, etc. ; mais ce serait nous écarter du plan de cette étude que d’insister ici sur le développement possible et trop prévu des richesses agricoles de l’Espagne.
  10. Ce canal, qui compte 42 écluses sur 130 kilomètres, ne peut servir à un trafic important. Dans la belle saison, le roulage se maintient sur la rive ; un chemin de fer lui enlèverait toute sa clientèle.