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L’Espagne politique/02

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L’Espagne politique
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 107 (p. 481-510).
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L'ESPAGNE POLITIQUE

DEUXIEME PARTIE

LE ROI AMEDEE ET LA MONARCHIE DEMOCRATIQUE. [1]


I

La révolution de 1868, comme presque toutes les révolutions espagnoles, a été l’œuvre d’une insurrection militaire ; l’habile ourdisseur de cette trame fut le général Prim, exilé depuis plus de deux ans. Il eut pour complices et pour alliés les généraux mêmes qui avaient défendu la dynastie contre lui et que venait de frapper à leur tour un arrêt de proscription. Unis désormais par une commune disgrâce, par de communs ressentimens, vainqueurs et vaincus de la veille organisèrent un vaste pronunciamiento dont le signal fut donné par l’amiral Topete et la flotte, qui jusqu’alors étaient demeurés à l’écart de tous les complots. Ainsi tout manquait à la fois à la reine Isabelle ; vivement attaquée par des ennemis résolus à jouer le tout pour le tout, mollement défendue par des amis peu sûrs, qui d’avance désespéraient de la partie, le combat d’Alcolea décida de son soit. Quelques jours après, elle passait la frontière et se voyait condamnée à protester de Pau contre sa déchéance.

Si l’armée est en Espagne l’outil universel de la politique, les généraux n’y font pas de la politique de soldats. Ils sont des hommes de leur siècle et de leur pays ; ils ont la plupart le cœur assez libéral, l’esprit assez souple pour se sentir aussi à l’aise dans les mêlées, oratoires d’une chambre que dans la fumée d’un champ de bataille ; ils n’auraient garde de réduire la science du gouvernement à l’art de donner une consigne et de la faire observer. Partout ailleurs les conjurations de casernes aboutissent à une dictature militaire ; en Espagne, elles se terminent par un appel au pays, par la convocation de cortès constituantes. Les vainqueurs de Cadix et d’Alcolea avaient hâte de parler au pays, et ils s’étaient à peu près entendus sur ce qu’ils devaient lui dire. Cet accord n’avait pas été facile à établir entre les coalisés ; il devait être plus difficile encore à maintenir, aucune opération politique n’étant plus laborieuse que l’inévitable règlement de comptes qui suit le triomphe d’une coalition. Trois partis s’étaient donné la main pour faire la révolution de septembre : l’union libérale, composée de monarchistes qui auraient voulu que la révolution ne fut qu’une demi-révolution, et qu’en 1868 l’Espagne prît pour modèle la France de 1830, — les progressistes, désireux d’une solution plus tranchée, — et les démocrates, les uns résolument et obstinément républicains, les autres disposés à se réconcilier avec la monarchie, pourvu qu’elle ressemblât beaucoup à la république et que le monarque ne fût pas un Bourbon. Sous peine de s’entre-dévorer, il fallait trouver les termes d’une transaction.

Les républicains furent bientôt mis hors de concours. Ils avaient pour eux des orateurs et des foules, mais point de généraux. Les épées avaient fauché, elles veillaient sur le grain. Elles rédigèrent leur programme, annoncèrent au pays qu’ayant travaillé pour lui elles entendaient lui assurer trois grands avantages, qu’il eût vainement espérés du gouvernement déchu, des garanties constitutionnelles à l’abri de toute insulte, l’entière liberté religieuse et le suffrage universel. Elles ajoutaient que le peuple était libre de décider à sa guise l’importante question de la forme du gouvernement, qu’elles se réservaient seulement le droit de le conseiller et de l’avertir, que dans leur pensée l’établissement de la république aurait de graves et périlleuses difficultés ; que le mieux était de se procurer un vrai roi constitutionnel trié sur le volet, qu’on pouvait s’en remettre à elles du soin de le trouver. Ces épées qui parlaient si bien étaient les maîtresses de la situation ; de ce moment, on put prévoir ce que feraient les cortès constituantes, élues par leur influence et dirigées par leurs avis : — elles allaient instituer une monarchie d’un genre nouveau, à la fois très libérale et très démocratique. La révolution de septembre devait doter l’Espagne d’une constitution presque républicaine et d’un roi qui serait presque un roi.

Cependant on ne tarda pas à se convaincre que le roi qu’on cherchait n’était pas facile à trouver, et on dut aviser aux moyens de donner quelque solidité à l’établissement provisoire qu’on avait formé. Le 18 juin 1869, les cortès proclamèrent régent du royaume le maréchal Serrano, duc de la Torre, chef de l’union libérale. Du même coup, don Juan Prim, chef du progressisme militant, devenait président d’un ministère de conciliation, où les démocrates dominèrent bientôt. Ainsi furent partagés le pouvoir et les honneurs entre les principaux coalisés. La part des républicains fut de se plaindre, de protester et d’attendre.

Ce n’était pas un homme ordinaire que le régent du royaume. Il avait joué un rôle considérable dans les récentes péripéties de l’histoire de son pays. On pouvait relever dans sa vie plus d’un acte contestable ; mais ses ennemis mêmes étaient forcés de convenir que personne n’était plus propre que lui à la haute dignité dont on l’avait revêtu. Bien qu’il ne fût pas très populaire, on lui pardonnait beaucoup de choses en faveur de ses actions d’éclat. Type du courage infatigable que les occasions bonnes ou mauvaises trouvent toujours prêt et qui fait toujours au-delà de son devoir, il avait servi avec la même vigueur la couronne et ses ennemis. Il venait de détruire sur les bords du Guadalquivir la seule armée qui pût tenir tête à la révolution, et deux ans auparavant il avait prodigué sa vie pour sauver la reine et le trône ; — on l’avait vu dans une fameuse journée forcer les portes d’une caserne en révolte, y désarmer l’émeute par l’ascendant de sa parole et l’intrépidité de son regard. L’Espagne désirait faire bonne figure pendant l’intérim auquel la condamnait l’embarras de trouver un souverain ; elle tenait à prouver à l’Europe qu’elle était une bonne maison, où les princes les mieux nés pouvaient entrer sans se compromettre. Le maréchal possédait toutes les qualités requises pour représenter dignement la nation ; plus d’un roi légitime aurait envié la prestance de ce vice-roi et sa rondeur militaire fourrée de finesse andalouse. Un proverbe espagnol dit que tel homme qui est un lion pour attaquer est un chien pour se défendre. Sans appliquer cet adage au duc de la Torre, on a remarqué cependant qu’il a toujours montré plus de talent, plus d’industrie pour conquérir que pour conserver, que, plein d’ardeur et de ressources dans la conduite de ses entreprises, il en a compromis le succès par de fâcheux oublis et de subites indolences. En 1843, il s’est employé activement à renverser le duc de la Victoire, et c’est le général Narvaez qui a profité de ses efforts. En 1854, il a travaillé sans le vouloir à la grandeur d’O’Donnell. Il semblait que sa mauvaise étoile s’était enfin démentie ; la révolution de septembre venait de le porter au premier rang. Il en avait du moins les honneurs ; mais la réalité du pouvoir, la conduite effective des affaires appartenait au président du conseil. Cet ambitieux d’une autre trempe, aussi calculé qu’énergique, visait avant tout au solide ; son opiniâtreté catalane préférait à l’avantage de régner le plaisir savoureux de gouverner, c’est-à-dire de vouloir et d’imposer aux autres sa volonté.

Il y a partout des hommes qui arrivent à leurs fins par des aventures ; ce qui est plus commun en Espagne qu’ailleurs, c’est l’aventurier de race ou l’aventurier épique, lequel n’a dans le fond d’autre dieu que son intérêt, mais réussit par ses audaces et par une sorte de générosité native à donner un air de grandeur à ses calculs, un vernis de gloire et de poésie à ses convoitises. Tel nous apparaît le héros favori de l’Espagne, le fameux Campeador, depuis que la critique l’a dérobé à ce nuage lumineux dont l’avait enveloppé la légende. Le Rodrigue qu’a célébré Corneille n’était que la vision d’un poète ; le vrai Cid de l’histoire fut un homme de proie que ses scrupules ne gênaient point, prêt à épouser toutes les causes, portant dans tous les camps l’inquiétude de son humeur et de son courage, tour à tour se battant pour son prince ou contre lui, servant le Christ ou Mahomet, et, si nous en croyons les chroniqueurs arabes, préférant un boisseau d’or au sourire de Chimène. Ses grands coups d’épée, la hauteur de son attitude, sa grandiloquence naturelle, ont tout racheté ; il avait reçu du ciel le talent de faire des mots, et la postérité se souvient des mots plus que des intentions. Le Romancero raconte que, pressé de partir pour une expédition et ayant besoin d’argent, il emprunta une très grosse somme à un Juif en lui donnant pour garantie un coffre plein de bijoux, qui, ouvert après son départ, fut trouvé plein de sable. A son retour, le Juif lui reprocha sa déloyauté. « Oui, c’était du sable, répondit-il magnifiquement ; mais ce sable renfermait l’or de ma parole. » Le propos est beau, quoiqu’un peu léger.

Ce n’est pas faire tort à l’ombre du général Prim que d’avancer qu’il était, lui aussi, un héros à la conscience légère ; est-on tenu d’avoir plus de convictions, plus de principes que le Cid ? « Savez-vous, disait un orateur de l’opposition, quel est le dieu du général Prim ? Le hasard. Savez-vous quelle est sa religion ? Le fatalisme. Savez-vous quel est son idéal ? Il rêve de retenir à jamais le pouvoir dans ses mains ; c’est à cela qu’il rapporte et sacrifie tout. Les institutions lui importent peu ; il les plie à ses convenances. Les lois lui importent moins encore ; ce sont des toiles d’araignée, que balaie le sabre de ses capitaines-généraux. Les partis ne sont rien pour lui ; il les dissout. Ses engagemens ne l’ont jamais incommodé, il les oublie. Les alliances les plus incroyables ne lui répugnent point, pour que lui et les siens y trouvent leur compte. »

Il est juste d’ajouter que le général Prim, parvenu au pouvoir, fit par la sagesse suivie de sa conduite l’étonnement de ses ennemis comme de ses amis. L’épreuve la plus redoutable qui attende un aventurier, c’est le succès. Il faut que ses pensées grandissent avec sa fortune, et que, monté au rang qu’il convoitait, il rompe avec son passé, avec ses habitudes et ses souvenirs, pour se transformer en homme d’état. Ceux-là seulement qui ont de l’étoffe se prêtent à ces métamorphoses, et don Juan Prim prouva bientôt que le conspirateur d’Aranjuez possédait les qualités d’un politique, la justesse du coup d’œil, le sentiment net des situations, l’habile maniement des hommes et des intérêts, l’adresse de se servir de son autorité sans la commettre hors de propos, la stratégie des assemblées, une éloquence sobre, nerveuse, qui allait droit au fait, et avec l’art de parler l’art plus utile encore de se taire. Un Portugais a remarqué que ce dernier talent, fort admiré dans un pays qui parle beaucoup, fait ressembler un homme à une cathédrale gothique et lui donne le prestige de l’obscurité et du mystère.

Le président du conseil n’avait pas besogne faite. Il est déjà difficile de gouverner une assemblée composée de deux partis, la difficulté est bien plus grande, encore quand il y en a trois. Les oscillations du centre, qui fournit l’appoint nécessaire à la majorité, donnent de perpétuelles inquiétudes au ministère et l’obligent à une politique de bascule. Les radicaux ou démocrates monarchistes, conduits par un homme de grande popularité, M. Rivero, et un homme de grand talent, M. Martos, jouaient un rôle prépondérant dans les cortès constituantes de 1869. Ils étaient d’accord avec l’union libérale pour vouloir un roi, comme ils s’étaient joints aux républicains pour faire une constitution démocratique autant que possible. Le gouvernement ne pouvait attendre d’eux qu’un appui conditionnel. Il était malaisé de les satisfaire, dangereux de les mécontenter ; il fallait sans cesse négocier avec ces monarchistes de circonstance, une imprudence eût tout perdu. Les monarchistes de conviction étaient divisés eux-mêmes en une foule de petits partis, qui avaient chacun son candidat au trône. Les uns voulaient une royauté nationale et viagère, et ils avaient jeté leur dévolu sur un vieillard, le duc de la Victoire. Une fraction de l’union libérale avait refusé de participer à la révolution de septembre ; cette petite troupe, dirigée par un homme supérieur, M. Canovas del Castillo, qui, aussi habile orateur que sagace politique, joignait l’autorité du caractère à celle du talent, tenait pour la royauté légitime représentée par le jeune prince Alphonse. D’autres, et parmi eux d’importans personnages tels que le régent du royaume et l’amiral Topete, le plus timoré et le moins triomphant des vainqueurs de septembre, inclinaient pour la substitution de la branche cadette à la branche aînée. D’autres enfin désiraient que l’Espagne allât chercher son roi dans une cour étrangère.

Le général Prim avait besoin de beaucoup d’attention et d’adresse pour maintenir quelque cohésion dans une majorité si bigarrée. Il fallait mater les indociles, satisfaire les ambitieux par un portefeuille et les vaniteux par un hochet, rassurer les craintifs, calmer les impatiens ; tel un bon chien de berger qui tourne sans relâche autour d’un troupeau en marche, retenant l’avant-garde, ramenant le mouton aventureux qui s’écarte, hâtant celui qui s’attarde. Chaque parti s’efforçait de gagner le général à son candidat, car don Juan, comme le dit quelqu’un au congrès, ressemblait en politique au zéro qui, placé à la droite d’un chiffre, en décuple la valeur, de telle sorte qu’une candidature cotée 9 à la bourse politique valait 90 dès qu’elle passait pour sourire au président du conseil. Sa principale habileté était de ne décourager aucune illusion. « Il sait bien, disait l’opposition, qu’il ne peut se soutenir longtemps dans cet équilibre instable, qui consiste à être à la fois avec tous les partis, contre tous les partis et au-dessus de tous les partis. Le secret de sa politique est de donner des espérances à tout le monde. Il ne les donne point par ses promesses, car il est circonspect et n’a garde de rien promettre. Il ne les donne non plus par ses paroles, car il est très réservé et ne parle guère. Il ne les donne pas davantage par ses actes, car il est très diplomate et ne s’engage jamais ; mais il les donne par ses énigmes, par ses réticences, par le mystère de sa conduite. » On eût dit ce rocher dépeint par le poète, dont l’éternelle patience résiste victorieusement aux assauts que lui livre la vague, a Ainsi résiste aux importunités d’un sot l’homme qui sait et qui se tait [2]. »

Don Juan Prim ne se taisait pas toujours. Il parlait dans les occasions pour dénoncer à la majorité les dangers qui la menaçaient, pour l’adjurer de chercher son salut dans une politique de conciliation, hors de laquelle on ne pouvait attendre que misères et désastres. Ses avis étaient-ils mal reçus, il se plaignait qu’on lui rendît le gouvernement impossible, et il faisait mine de se retirer. Cette manœuvre, exécutée avec une précision militaire, ne manquait jamais son effet. Un de ses adversaires, lui rappelant un jour qu’il avait dit jadis au général Narvaez : « Enfermez les troupes dans les casernes, et vous verrez ce que durera votre gouvernement ! » poursuivit en ces termes : « Je ne ferai pas la même proposition à notre honorable président du conseil ; je ne veux pas enfermer 80,000 hommes, c’est une opération trop compliquée. Je me contenterais de mettre en chartre privée un seul homme, qui serait don Juan Prim. Que sa seigneurie consente à s’emprisonner quelque temps dans l’hôtel de la présidence et qu’elle m’en remette la clé ; mais qu’elle s’enferme seule, sans recevoir personne, sans qu’il se tienne chez elle aucun conciliabule, aucune séance préparatoire et secrète, de telle sorte que nous n’entendions plus dire ici : Prenez garde, vous allez me perdre ! — ou : S’il en est ainsi, je renonce à tout ! — ou encore : C’en est fait, je m’en vais. Si sa seigneurie daigne se prêter à cet essai, j’ose lui affirmer qu’avant peu de jours il n’y aura plus de majorité dans cette chambre. » Le général se gardait bien de se laisser enfermer, et grâce à ses avertissemens, à ses menaces, à ses réticences, cette majorité, composée de gens qui ne s’entendaient et ne s’aimaient guère, persistait à demeurer unie, spectacle peu commun en Espagne.

La minorité républicaine, soumise à une sévère discipline, gouvernée par un savant tacticien, M. Figueras, par un sectaire convaincu, M. Pi y Margall, par le plus brillant orateur de la chambre, M. Castelar, travaillait sans y réussir à brouiller les cartes, à semer la zizanie chez l’ennemi ; — la politique de conciliation prévalait contre ses efforts. Tantôt elle demandait aux conservateurs quelle confiance pouvait leur inspirer un homme sans principes, indifférent à toutes les doctrines, dont la politique consistait à n’en point avoir. Tantôt elle dénonçait la perfide habileté avec laquelle le général Prim avait su écarter tous ceux de ses collègues qui pouvaient contre-balancer son influence ou traverser ses projets, reléguant le duc de la Torre dans les honneurs d’une inactive régence, M. Olozaga dans son ambassade de Paris, ou dépossédant M. Rivero de la présidence de la chambre par l’amorce d’un portefeuille. Tantôt elle adressait de pathétiques appels aux radicaux, elle ouvrait ses bras à ces infidèles en les accablant des plus tendres reproches, elle les conjurait, au nom de leurs communs principes, de revenir enfin à leurs alliés naturels. Ces dénonciations comme ces appels n’étaient point entendus, ou du moins on n’y répondait pas. Le général tenait école de silence, il semblait que l’Espagne apprît à se taire.

Cette situation fut retracée d’une façon piquante dans un discours prononcé par M. Castelar le 12 mars 1870, et empreint de cet enjouement, de cette grâce charmante qui tempère si heureusement les splendeurs un peu asiatiques de son éloquence. « Observez, messieurs, disait-il, ce qui se passe dans cette chambre. Personne n’y parle, personne ne se hasarde à y discuter la politique générale du gouvernement. Supposez qu’il me vînt à l’esprit de contraindre à parler tous les chefs des divers groupes dont se compose la majorité. Vraiment ce serait de ma part trop de candeur, et j’y perdrais mes peines. J’aurai beau leur prodiguer les plus cruelles injures, leur attribuer les projets les plus extravagans, les plus monstrueux ; — ils ne s’en offenseront pas, ils continueront à se taire. Je vais les prendre tous à partie en les appelant par leur nom. Je ne dirai rien à M. Canovas, il occupe dans cette chambre une place à part ; mais j’interpellerai hardiment M. Posada Herrera, qui est à la fois son ami et son ennemi, qui se trouve dans une situation indéchiffrable, presque impossible. Quoi que je lui dise, M. Posada Herrera restera bouche close. Après cela je jetterai le gant au plus impétueux de tous les orateurs de cette assemblée, à celui qui engage volontiers des batailles, assuré qu’il est d’en sortir vainqueur. En dépit de ma petitesse et de sa grande taille, quand je voudrais l’attirer hors de sa tente pour lutter avec moi, sa tente demeurera fermée. Vous le voyez, je ne puis réussir à faire parler ce très éloquent orateur qui s’appelle M. Rios Rosas. »

Puis, se tournant vers les progressistes : « Il y a de ce côté, poursuivait M. Castelar, des hommes qui sont dans un état d’inimitié latente avec le gouvernement. Par exemple M. Mata dirige une fraction de parti qui a donné quelques soucis au président du conseil. Je le nommerai, et il ne parlera pas. Je fournirai ensuite à M. Madoz l’occasion de crier : Vive le duc de la Victoire ! Il ne criera point ; comme tout le monde, il se taira. » Et s’adressant enfin aux radicaux : « Je regarde à cette heure les bancs où siègent nos anciens coreligionnaires, et je demanderai à M. Rodriguez, qui est, lui aussi, d’un tempérament belliqueux, pourquoi il nous a abandonnés. Quoiqu’il ait peine à se contenir, quoique le mot : je demande la parole ! erre continuellement sur ses lèvres, vous verrez qu’il ne la demandera pas. Près de lui siège M. Martos. Il est mon ami, mais il ne m’honore pas de ses confidences politiques, et j’en suis réduit à deviner ses sentimens par son attitude, par ses airs de tête, car en vérité, je vous le dis, cette chambre est une assemblée d’ombres. Ici personne ne dit rien ; ici il n’y a que deux choses franches, ma parole et le visage de l’amiral Topete. M. Martos a des chagrins, des dégoûts. Le gouvernement s’est engagé à faire un quart de conversion à droite, et mon ami en est profondément affligé. Pourquoi ne parle-t-il pas ? pourquoi ne déploie-t-il pas sa bannière ? Ce chef de parti fera la même chose que les autres chefs ses rivaux, il s’enfermera dans le silence ; son parti fera la même chose que les autres partis, il s’enveloppera dans la nuit du mystère. Demandez-vous l’explication d’une énigme si étrange, je vous la donnerai. Tous se taisent, parce que tous espèrent quelque chose du général Prim pour leurs solutions respectives. »

L’orateur déclarait en finissant que ce qui se passait dans la chambre se passait également dans le pays, que beaucoup de bourboniens se plaisaient à croire que le général Prirn désirait donner au prince Alphonse le temps de grandir, que plus d’un montpensiériste le croyait occupé à combattre les répugnances du parti radical pour leur candidat, que beaucoup de républicains mêmes s’obstinaient à espérer leur salut de l’ennemi qui les avait si rudement traqués et à voir en lui le messie de la république. Ce n’est pas le fait d’un homme ordinaire de jeter ainsi un charme sur tout un peuple et de le tenir suspendu à des lèvres, qui ne parlent pas.

Toutefois il ne faut pas attribuer aux hommes d’état trop de profondeur dans les desseins. Leur liberté d’action est plus bornée qu’on ne pense ; les plus habiles font ce qu’ils peuvent, et ce qu’ils peuvent est souvent peu de chose. Pendant que l’Espagne tout entière s’occupait de deviner le sphinx, il cherchait lui-même son propre secret. Son silence témoignait de ses embarras plus encore que de sa dissimulation. Les cortès avaient en vain décrété le rétablissement de la monarchie ; don Juan Prim ne trouvait pas son prince. Il avait offert la couronne au père du roi de Portugal. N’ayant pu vaincre ses résistances, il s’était tourné vers l’Italie, et il cherchait vainement à obtenir que le roi Victor-Emmanuel lui donnât son neveu, le duc de Gênes. Il est vrai qu’on avait sous la main un candidat de bonne volonté, dont l’acceptation était certaine ; mais on désespérait de le rendre acceptable. Quoiqu’il offrît les plus sérieux avantages, quoiqu’il fût soutenu par de hautes influences, il se heurtait contre une sorte de défaveur publique, où l’instinct tenait plus de place que le raisonnement. Il avait trois choses contre lui : il était étranger, il était Bourbon et il était impopulaire. « Mon ami M. Navarre, avait dit le 14 juin 1869 M. Castelar, nous assure que dans l’état des choses l’unique solution possible est le duc de Montpensier. Toutes les fois que j’entends prononcer ce nom, je me souviens d’une rubrique très employée dans les universités. Quand nous avons refusé quelque candidat au grade du doctorat, nous en prévenons l’huissier, qui sort et va le trouver en lui disant : — Votre grâce est un homme de grand mérite, mais j’ai le chagrin de vous annoncer que vous ne plaisez pas à ces messieurs. — Eh bien, messieurs les députés, il y a ici soixante-dix ou quatre-vingts républicains, qui tous voteront contre le duc de Montpensier. Il y a ici cent représentans du parti progressiste que les engagemens contractés par eux avec leurs électeurs obligent à voter contre le duc de Montpensier. Il y a ici trente démocrates qui, autorisés par leur conscience, ont fait de grandes concessions, mais qui n’iront pas plus loin et voteront comme un seul homme contre le duc de Montpensier. Vous le voyez, messieurs les députés, sa grâce a beaucoup de mérite, mais elle ne plaît point à ces messieurs. »

Le cas devenait embarrassant, et l’inquiétude commençait à gagner le général, quand il lui vint une idée, — ou plutôt on la lui donna. Cette idée, l’une des plus fatales qui soient entrées dans la tête d’un homme, devait coûter à la France des provinces et des milliards. On a prétendu que le général Prim n’avait jamais pardonné à l’empereur Napoléon III de lui avoir refusé la couronne du Mexique, qu’il roulait depuis longtemps de sinistres projets de vengeance, qu’il attendait une occasion, qu’il la trouva, et que le prince Léopold de Hohenzollern fut sa bombe Orsini. Les romans noirs sont aussi trompeurs que les romans roses. Les ennemis du comte de Reus ont réprouvé comme ses amis de telles suppositions. Il n’a pas inventé de gaité de cœur la fatale candidature qui eut des conséquences à jamais déplorables ; — il y a recouru comme à une dernière ressource, après avoir essayé d’autre chose, après avoir éprouvé des échecs qui lui créaient une situation aussi ridicule que difficile. L’Espagne savait que depuis des mois ses courriers galopaient sur toutes les grandes routes pour lui chercher et lui ramener un roi, ils trouvaient partout porte close ; son orgueil commençait à s’émouvoir, elle s’en prenait à son gouvernement des refus de l’Europe. En revanche, les républicains triomphaient ; ils se flattaient que le trône demeurerait éternellement vacant, que bon gré mal gré la république s’imposerait. Grossissant leur voix, ils redoublaient d’activité dans leur propagande, qui agitait la Catalogne et les provinces du midi. Il fallait à tout prix sortir de ce provisoire énervant et dissolvant.

Au surplus, loin de nourrir des intentions hostiles pour le cabinet des Tuileries, le général Prim s’était montré dès le début désireux de s’entendre avec lui, attentif à le consulter. Sans doute il s’inspirait avant tout de son intérêt personnel ; il voulait ceindre du diadème de Charles-Quint un front docile et soumis. Ce nouveau maire du palais ne pouvait s’accommoder que d’un roi d’humeur complaisante, qui fût à sa discrétion, il entendait régner à son ombre ; mais il sentait en même temps que l’assentiment de son puissant voisin lui était nécessaire, et il tenait à établir en Espagne un régime que la France pût approuver. La principale de ses difficultés était que rien de ce qu’il proposait à Paris n’y était agréé. La révolution de septembre avait été un événement déplaisant pour la cour des Tuileries, qui venait de former avec la reine Isabelle une liaison assez intime, dont elle se promettait d’heureux résultats. Aucune candidature ne pouvait obtenir son aveu. Un roi d’Espagne italien aurait servi de thème aux récriminations du corps législatif, qui déjà reprochait à l’empereur d’avoir trop agrandi la maison de Savoie et de l’avoir mise en état de tout oser. Une république espagnole était un exemple dangereux ; mais de toutes les éventualités possibles, celle qui paraissait la plus désagréable était l’avènement du duc de Montpensier : à tort ou à raison, on y voyait un péril pour les intérêts dynastiques. La seule chose qui convînt à la politique impériale était la restauration impossible de la reine Isabelle, qu’on ne pouvait songer à demander. Aussi, tout en déclarant hautement qu’on n’entendait point s’ingérer dans les affaires de la Péninsule, qu’on respecterait son droit de régler à son gré ses destinées, on répondait à toutes les questions par des fins de non-recevoir, et on affectait un air de réserve silencieuse où perçait l’humeur, et qui ressemblait à une neutralité malveillante.

Il y avait alors à Madrid un de ces hommes pleins de bonnes intentions, mais d’un esprit inquiet, d’une imagination remuante et toujours en travail, qui, féconds en projets, s’agitent sans relâche, obscurs artisans que la destinée charge quelquefois de fabriquer les plus grands événemens. Infatigables, industrieux, ne plaignant jamais leurs pas, ni leurs peines, assurés de la droiture de leurs desseins, trop pleins de leur idée pour en discerner les conséquences, ils sont nés pour être le plus innocemment du monde des ouvriers en catastrophes. M. Salazar y Mazarredo s’était si bien remué au Pérou, qu’un beau matin l’Espagne s’était trouvée, grâce à lui, en possession des îles Chinchas et engagée dans un méchant imbroglio, d’où elle eut quelque peine à sortir. On assure que le spirituel ministre des affaires étrangères, qui fut chargé de débrouiller cet écheveau, avait dit, en semonçant l’activité tracassière de son agent : « Rien n’est plus dangereux que les hommes qui ne mettent jamais leurs pantoufles. » M. Salazar n’avait pas réussi à déchaîner une tempête sur l’Océan-Pacifique ; il devait réussir à mettre l’Europe en feu. Voyant son pays en quête d’un souverain, il se piqua de lui en donner un, et il publia une brochure destinée à prouver que le prince Léopold de Hohenzollern réunissait toutes les conditions pour être un excellent roi d’Espagne. Cette brochure fut peu remarquée ; mais après le refus du duc de Gênes, quand le général Prim se trouvait à bout de voie, on lui parla et de l’opuscule et de son auteur, qui fut mandé. Il offrit incontinent ses services, et partit de son pied léger pour négocier avec la famille de Hohenzollern et le cabinet de Berlin. Ses ouvertures furent d’abord ou repoussées ou froidement reçues ; l’heure de les accepter n’avait pas encore sonné.

On a reproché à l’ambassadeur de France à Madrid, le baron Mercier de Lostende, de n’avoir rien su, et de n’avoir rien fait, faute de rien savoir. Fort considéré et entouré, l’ambassadeur, dont la conduite a été injustement critiquée, était en situation de tout savoir ; ses informateurs habituels l’entretinrent plus d’une fois de projets et de négociations qui, au demeurant, étaient le secret de tout Madrid. S’il ne fit rien pour les traverser, c’est qu’il suivit fidèlement les instructions qui lui étaient données. On lui mandait qu’il devait réserver son influence pour combattre la plus fâcheuse des candidatures proposées, celle du duc de Montpensier, qu’au reste il eût à intervenir le moins possible afin de n’être point accusé de gêner les Espagnols dans la liberté de leurs résolutions, qu’à l’égard du prince de Hohenzollern il pouvait être sans inquiétude : on avait tiré parole de la Prusse qu’elle n’autoriserait point ce prétendant. Par malheur, la Prusse se ravisa, et le général Prim reçut un jour de Berlin une lettre dont le post-scriptum était conçu à peu près en ces termes : « si vous étiez toujours dans les dispositions dont nous a entretenus M. Salazar y Mazarredo, nous pourrions peut-être nous entendre. »

Un homme d’état qui a fait son chemin par les aventures, quel que soit son mérite, se ressent toujours de ses origines. Il ne se défie pas assez de sa fantaisie, il a je ne sais quelles fumées dans la tête ; tôt ou tard son imagination, se brouillant et confondant les genres, coud à des chapitres d’histoire des dénoûmens romanesques. Si invraisemblable que cela paraisse, le général Prim se flattait de gagner Napoléon III à ses projets. Enhardi par ses succès parlementaires, plein de confiance dans sa dextérité, il s’était dit : « Je persuaderai l’empereur comme je persuade ma majorité. Après m’avoir entendu, il agréera mon candidat, qui est son parent ; sinon je lui ferai acheter mon désistement par la promesse formelle de mettre à l’aise la cour de Florence, et de me prêter dans mes négociations pour obtenir un prince italien le concours qu’il m’a refusé jusqu’aujourd’hui. » Le général se proposait de tenir secrète l’acceptation probable du gouvernement prussien jusqu’au jour où il pourrait avoir avec l’empereur une entrevue qui devait tout arranger. Il avait compté sans l’indiscrétion des grandes joies, qui n’ont jamais été discrètes. Son négociateur arrive à Madrid, porteur de la lettre par laquelle le prince Léopold de Hohenzollern acceptait sa candidature à la couronne d’Espagne. Il ne peut se tenir de parler. « Enfin nous avons un roi, ya tenemos rey ! » s’écrie un député. Ce cri traverse tout Madrid comme un éclair. Le général était absent, il chassait dans les montagnes de Tolède. Deux de ses amis allèrent l’attendre à la gare pour le féliciter sur l’heureuse issue de sa campagne diplomatique. Prim fronça le sourcil, tordit un gant qu’il tenait à la main. « Peines perdues ! s’écria-t-il à son tour ; c’en est fait de notre prétendant ! Et Dieu veuille que ce soit tout [3] ! »

La candidature du prince Léopold avait assez vécu pour embraser l’Europe ; elle disparut comme disparaît l’éclair dans l’incendie qu’il allume. L’Espagne se trouvait de nouveau sans roi ; mais Napoléon III n’étant plus empereur, le roi d’Italie se voyait libre de ne consulter que ses propres intérêts en acceptant la couronne d’Espagne offerte à son fils Amédée, duc d’Aoste. Les propositions de don Juan Prim avaient été reçues sans enthousiasme en Italie ; les politiques de Florence étaient trop avisés pour méconnaître les difficultés et les mauvaises chances qui attendaient leur prince à Madrid. La raison d’état parla, les objections se turent. On se disposait à occuper Rome, et on ne désespérait pas d’obtenir l’acquiescement résigné du saint-père à sa destinée en le convainquant de l’impossibilité de tout recours auprès des gouvernemens catholiques. Quel appel pouvait-il rêver, si on lui montrait l’Autriche neutralisée par l’ascendant de la Prusse victorieuse, la France pour longtemps impuissante, et sur le trône d’Espagne un roi qui n’oublierait jamais quel sang coulait dans ses veines ? L’intérêt italien fut seul consulté, et prévalut sur les inquiétudes d’une judicieuse prévoyance.

Le 16 novembre 1870 fut une grande journée à Madrid. La ville était agitée, on respirait dans l’air la fièvre d’un événement. Les prophètes de malheur semaient des bruits et des alarmes ; à tout hasard, les ministres avaient pris quelques dispositions militaires. Calme, souriant, le général Prim assurait que tout se passerait bien ; il tenait enfin son roi, il avait l’air d’un homme qui a fait un pacte avec la destinée, et qui a reçu d’elle une signature en bonne forme. Les cortès se rassemblèrent ; malgré tous les incidens soulevés par les républicains pour retarder le vote, le scrutin rendit son arrêt, et proclama roi d’Espagne le duc d’Aoste par 191 voix, contre 63 données à la république, 27 au duc de Montpensier, 1 à la duchesse, 8 au duc de la Victoire, 2 au prince Alphonse de Bourbon et 19 bulletins blancs. Le même jour, une commission fut nommée pour se rendre à Florence sous la conduite du président de la chambre, M. Ruiz Zorrilla, et en ramener le roi du général Prim. Celui-ci fut accosté au sortir de la séance par un républicain ergoteur qui lui demanda en vertu de quel article le président et les secrétaires se croyaient autorisés à quitter Madrid. « Ne vous semble-t-il pas, général ? .. — Il me semble qu’il se fait tard, répondit-il tranquillement. Allons-nous discuter encore ? N’avez- vous pas assez de huit heures de séance ? Vous n’êtes donc jamais content ? Bonsoir, mon cher. » Et le général posa sa main droite sur la poitrine de son interlocuteur, geste qui lui était familier quand il voulait abréger une conversation. Quelques jours phis tard, il disait à l’un de ses amis qui partait pour Florence : « Quand le roi sera venu, le dernier mot sera dit. Nous ferons rentrer dans leur cabanon tous ces fous qui confondent le progrès avec le désordre, la liberté avec la licence. Vive le roi ! et dès qu’il sera ici, malheur à celui qui se permettrait de lui manquer [4]. »

Le 26 décembre, le vaisseau qui apportait un souverain à l’Espagne prit la mer ; elle ne lui fut pas complaisante, elle était houleuse et colère. Le duc d’Aoste ne se grisait point de sa nouvelle fortune, il envisageait l’avenir avec plus de calme résolution que de confiance. Dans son dernier entretien avec un des plus habiles ministres de son pays, il s’était exprimé sans détour sur les difficultés qu’il pressentait. « Ne tenez pas trop à votre couronne, lui avait répondu M. Visconti-Venosta ; quand les Espagnols vous verront le pied à l’étrier, ils vous retiendront. » Cela supposait que le duc d’Aoste saurait se rendre nécessaire ; un prince qui menace son peuple de lui fausser compagnie doit être certain que sa menace ne sera pas considérée comme une promesse. Si le jeune roi se faisait peu d’illusions, plusieurs des Espagnols qui l’entouraient s’en faisaient beaucoup. Ils voyaient déjà la nation se rallier tout entière autour de son nouveau souverain, les mécontens et les pervers tenus en respect, les partis désarmant, une ère de bonheur et de sage liberté s’ouvrant pour l’Espagne transformée. Hélas ! lorsque ce vaisseau chargé d’espérances et de bonnes intentions jeta l’ancre dans le port de Carthagène, une sinistre nouvelle l’y attendait. Le général Prim, le faiseur de rois, le Warwick espagnol, n’avait plus qu’un souffle de vie. Comme il sortait du congrès, quelques misérables, introduisant par la portière de sa voiture la gueule de leurs espingoles, avaient tiré sur lui à bout portant. On rapporte que l’un d’eux s’était écrié : « Nous reconnais-tu ? Voilà ce que nous t’avions promis. » Les lèvres qui avaient appelé au trône d’Espagne un prince italien, et qui lui ménageaient des conseils et peut-être des ordres, avaient prononcé leur dernière parole. Quand le duc d’Aoste entra dans Madrid par un jour froid et neigeux, sa première visite fut pour un mort, son premier entretien fut avec un cadavre.

Bientôt après il recevait de la destinée, si la chronique madrilègne fait foi, un autre avertissement, moins lugubre, mais presque aussi instructif. Lorsqu’il reçut pour la première fois les autorités de Madrid et les corps de l’état, il avait à ses côtés un général italien justement célèbre, accrédité auprès de lui comme ministre d’Italie, et qui jadis pour ses débuts avait servi en Espagne. Gouverneur, capitaines-généraux, grands personnages civils et militaires, chacun, après avoir défilé devant le roi, se retournait pour adresser au général qui un signe de tête, qui un regard de connaissance, qui un sourire ou un demi-sourire. La cérémonie terminée : « En vérité, général, se prit à dire le roi, il me paraît que vous connaissez tout le monde ici. — Cela n’est pas étonnant, sire, répliqua-t-il gaîment, j’ai commandé pendant deux ans la gendarmerie. »

Prim assassiné révélait au jeune souverain ce qu’il pouvait attendre de fanatiques sans foi ni loi ; le mot du général italien lui apprenait que parmi les hommes qui l’avaient fait roi il en était peu qui n’eussent jamais trempé dans aucune conjuration, et on n’a pas encore trouvé de conspirateur qui n’ait conspiré qu’une fois.


II

Ce règne, objet de tant d’espérances, n’a guère duré plus de deux années, qui n’ont pas été heureuses. Après quelques mois d’une existence facile qui autorisait les illusions, on vit les difficultés naître et grandir. L’audace croissante des républicains, bientôt remis de leur défaite et de jour en jour plus confians dans l’avenir, qui leur appartenait, le parti radical se scindant en deux groupes, dont l’un, conduit par un homme d’un génie amer et emporté, M. Sagasta, recherchait l’alliance de l’union libérale, tandis que l’autre, qui reconnaissait pour son chef M. Ruiz Zorrilla, inclinait de plus en plus vers les solutions républicaines, les coalitions les plus étranges, des chambres prorogées ou dissoutes, le pays élisant à quelques semaines d’intervalle des cortès sagastistes et des cortès zorrillistes, l’embarras des finances, le carlisme déployant de nouveau sa bannière dans les montagnes de la Navarre et de la Biscaye, de vains pourparlers avec les conservateurs représentés par l’ex-régent du royaume, le maréchal Serrano, et enfin un dernier ministère radical qui attente aux droits de la couronne et contraint le roi d’abdiquer, voilà l’ingrat résumé de ce règne de deux ans. Le mariage de l’Espagne avec un prince italien n’a pas réussi. Une courte lune de miel, des troubles de ménage accompagnés, d’aigres discussions, un divorce pour cause d’incompatibilité d’humeur, cette mélancolique histoire prête aux réflexions.

Qui faut-il accuser, le roi ou la nation ? L’opinion publique en Europe a pris parti pour le roi. Elle a reproché vivement à l’Espagne d’avoir manqué à sa fortune, d’avoir perdu par sa folie une occasion unique de fonder chez elle le véritable régime constitutionnel. Le ciel lui envoyait un souverain plein de loyauté et de droiture, né dans le pays du continent où se sont le mieux acclimatées toutes les libertés anglaises, élevé à la meilleure école, brave comme son père et comme lui respectueux pour les droits de ses peuples. Ce roi faisait asseoir avec lui sur le trône une femme éminente, qui unissait à la beauté une âme généreuse et une intelligence peu commune. Qu’a fait l’Espagne de ce trésor ? Elle a méconnu son bonheur, elle l’a jeté à tous les vents.

A cela les Espagnols répondent qu’ils peuvent alléguer plus d’une circonstance atténuante, et que les astres ne leur ont pas été aussi propices qu’on le dit. Dans la situation troublée, pleine de périls, où les avaient réduits les égaremens de la reine Isabelle et la révolution de septembre, ils auraient eu besoin, pour cingler heureusement parmi les écueils, d’un pilote savant dans son métier, blanchi dans les dangers, et qui eût l’expérience des tempêtes. La barque devait périr entre les mains novices d’un cadet de vingt-cinq ans, qui, n’ayant encore rien vu, ignorait les hommes, le monde, la politique, et, en dépit de ses bonnes intentions, préférait ses plaisirs à la fatigue des affaires. « Un jeune prince, a dit M. Bagehot, ne se sent guère attiré par la perspective éloignée d’obtenir un peu d’influence dans des questions arides. Il pourra former de bonnes résolutions et se dire : — L’an prochain, je me mettrai à lire tels documens, j’étudierai le monde politique et m’informerai davantage de ce qui s’y passe ; je ne permettrai plus à ces femmes de me parler comme elles le font. — Elles ne lui en parleront pas moins. La paresse la plus incurable est celle qui se berce des projets les meilleurs. On doit bien penser que le ministre dont le pouvoir serait amoindri par l’ingérence du roi dans les affaires ne le pressera pas trop de s’y livrer. » En effet, les ministres du roi Amédée ne l’ont point pressé de renoncer à ses distractions favorites ; mais ils l’ont blâmé de ne pas les choisir avec assez de discernement, de ne pas se soucier de l’opinion, de mépriser l’étiquette, de pousser trop loin la facilité de la vie et des manières, d’en user trop familièrement avec sa royale dignité, et de trop vivre comme un particulier qui se trouve embarrassé d’une couronne et tâche de s’en soulager en la mettant sous son bras. Un souverain est condamné à représenter, à se souvenir qu’on le regarde. On raconte que la sensation fut grande à Madrid quand l’infante Isabelle obtint, à force d’instances, de Ferdinand VII la permission de prendre un abonnement à l’Opéra ; ce fut une atteinte au culte de la royauté. Il est naturel que les idoles s’ennuient sur leur piédestal et les reliques dans leur châsse ; mais il faut choisir entre le plaisir et le respect, et une femme d’esprit prétendait qu’il n’y aurait de restauration sérieuse de la monarchie que lorsqu’on aurait trouvé un prétendant qui consentît à s’ennuyer, attendu que les rois se sont perdus le jour où ils ont voulu s’amuser comme les gens qui ne le sont pas.

A beaucoup d’excellentes qualités, disent encore les Espagnols, le roi Amédée joignait un défaut grave : il n’aimait pas son métier, il le faisait à contre-cœur, il était roi malgré lui. Le respect scrupuleux qu’il témoignait pour l’institution parlementaire, la neutralité qu’il affectait de garder entre les partis, lui servaient de prétexte pour se retrancher dans l’inaction ; il faisait consister sa charge à ne rien faire. Ce grand détachement, qu’il érigeait en vertu, prouvait son indifférence. Il semblait dire aux chambres : « Vous voulez ceci ? Ainsi soit-il. Vous avez décidé cela ? Ainsi soit fait. » Il ne paraissait pas se douter qu’il eût une place à conquérir, une influence à exercer. Il a toujours dit qu’il ne voulait pas s’imposer ; qu’était-il donc venu faire à Madrid ? Se figurait-il que les 191 députés qui l’avaient nommé disposaient du cœur et du libre arbitre de 17 millions d’Espagnols ? Le projet de fonder une dynastie sans contrarier ni se gagner personne était une véritable absurdité. S’il lui était difficile de conquérir les bonnes grâces du clergé, ayant le tort d’être le fils de son père, et de se concilier les classes conservatrices, qui avaient placé ailleurs leurs affections, il aurait pu du moins s’attacher l’armée. Il a signalé son courage héréditaire par la témérité avec laquelle il bravait les complots et les menaces des assassins ; mais, sur la foi de conseils venus de Florence, il s’est refusé la satisfaction de conduire le soldat contre les carlistes. On lui avait persuadé qu’il y allait de son honneur de ne pas verser le sang de ses sujets, comme si le poète n’avait pas dit que le premier qui fut roi fut un soldat heureux, comme s’il y avait en Espagne un seul homme considérable qui n’ait pas sur lui quelques gouttes de sang espagnol. Dans son dernier message, il a exprimé le regret que la Péninsule n’ait pas été engagée sous son règne dans quelque guerre étrangère, parce qu’il eût saisi avec empressement cette occasion de montrer son épée, qu’il lui répugnait d’employer contre des rebelles. « C’était en user, a dit un ingénieux publiciste espagnol, M. Valera, comme ce médecin de Molière qui souhaitait à ses amis de bonnes pulmonies et de bonnes congestions cérébrales pour pouvoir déployer sa science en les guérissant. » Ne se faisant ni aimer, ni craindre, n’ayant pour lui ni les partis, ni la bourgeoisie, ni le peuple, ni les casernes, il a vécu en Espagne comme un étranger qui avait le mal du pays. On eût dit qu’il était venu à Madrid pour y faire en forme une expérience dont il devait être la victime, et qu’il bornait son ambition à mourir dans toutes les règles. Que ces reproches soient fondés ou non, une chose nous paraît certaine : ce n’est pas dans le caractère du roi Amédée qu’il faut chercher la vraie cause de son insuccès. Les difficultés avec lesquelles il s’est trouvé aux prises étaient telles que le prince le plus adroit, le plus énergique, le plus amoureux de son métier, le moins esclave de son indifférence ou de ses scrupules, aurait eu peine à les vaincre, et qu’il eût, selon toute apparence, succombé à sa tâche. Ce ne sont pas ses fautes, ni les Espagnols, qui l’ont perdu ; c’est la force des choses, qui sont toujours à la longue plus fortes que les hommes. Un mot de Lope de Vega pourrait servir d’épigraphe à cette histoire : « l’homme a beau se garder, ce qui doit arriver arrive toujours [5]. »

L’élu du 16 novembre avait d’abord contre lui d’être un étranger chez un peuple ombrageux, jaloux de sa dignité, qui n’a jamais admis qu’on s’ingérât dans ses affaires. Les Espagnols se souvenaient que jadis l’épée du grand capitaine avait répandu en Italie la terreur de leur nom, que Naples et le Milanais leur avaient appartenu, et qu’ils furent longtemps en possession de donner des gouverneurs et des ordres à ce pays de servitude séculaire, qui s’enhardissait aujourd’hui à leur donner un roi. Ce retour de fortune témoignait de vicissitudes déplaisantes à leur fierté. En vain, pour guérir cette blessure, les partisans de la nouvelle dynastie citaient-ils plusieurs pays qui avaient accepté sans répugnance un prince qu’ils n’avaient pas vu naître, et trouvé sous un sceptre importé la liberté et le bonheur. Ils invoquaient surtout l’exemple de la Belgique. On leur répondait que la Belgique est un peuple tout neuf, qui s’est donné un roi le jour même où il s’est émancipé. Ses souverains ont cet avantage que la nation voit en eux les représentans de son affranchissement, les témoins et le gage de sa liberté. Quelle garantie nouvelle apportait un prince italien à l’indépendance d’une nation qui s’appartient depuis des siècles ? Il ne pouvait sortir de son palais sans se heurter contre de glorieux souvenirs qui enflent le cœur castillan. Ce jeune prince sans passé était comme écrasé par le passé de ses sujets.

Le duc d’Aoste avait encore le malheur de devoir le trône à la bienveillance ou aux perplexités d’une assemblée qui l’avait nommé par 191 voix sur 311 votans. Plusieurs mois avant son avènement, des orateurs forts en logique avaient représenté aux cortès qu’un roi n’a d’autorité qu’autant qu’il a de prestige, que les peuples veulent trouver en lui quelque chose qui les dépasse, et qu’ils réservent leurs soumissions pour la monarchie légitime quand elle ne s’est pas rendue impossible, ou pour ces parvenus qui sont nés au bruit de la foudre, péniblement enfantés par une révolution en délire dont ils apprivoisent les fureurs ; elle a tremblé devant eux, elle avait reconnu son maître.

Ces orateurs remarquaient encore que la moins viable des royautés est celle qui naît du hasard d’un scrutin parlementaire. « Une monarchie créée par le vote d’une assemblée, disait le 6 juin 1870 M. Canovas del Castillo, est la plus faible, la moins propre à s’enraciner, la plus éphémère, la plus caduque de toutes. » Et pour réfuter l’objection qu’on tirait de l’exemple de la Belgique, il alléguait que le roi Léopold avait été nommé du moins par 152 voix sur 200, qu’en 1830 le roi Louis-Philippe en avait obtenu 219 sur 252. « Cependant, continuait-il, ne savez-vous pas combien de fois on a reproché à cet intelligent, habile et libéral monarque de juillet qu’il avait dû le trône à 219 voix sans plus ? Ne savez-vous pas que quelques-uns de ses plus chauds partisans se sont repentis jusqu’à leur dernière heure de n’avoir pas demandé au pays la confirmation de leur œuvre, et que ceux qui vivent encore recourent à de pénibles explications pour se faire absoudre de cet oubli ? » S’il est certain qu’un roi élu à quelques voix de majorité est la victime prédestinée des révolutions, cela est surtout vrai quand l’assemblée qui le porta au pouvoir a une autorité ou une provenance discutable, et il n’y a jamais dans la Péninsule de majorités dont les origines ne fournissent matière à quelque contestation. Elles ont presque toutes une barre suspecte à leur écusson.

Une royauté contestée et contestable ne saurait vivre longtemps sans avoir de rudes combats à soutenir ; il faut au moins que la loi lui fournisse les moyens de se défendre. On est tenté de croire que le duc d’Aoste n’avait pas lu la constitution votée par les cortès, à laquelle il jura fidélité ; s’il l’eût étudiée avec quelque attention, il aurait bientôt acquis la certitude qu’elle le mettait dans l’impuissance de régner. La révolution de septembre avait prononcé en faveur du rétablissement de la monarchie et donné à l’Espagne une charte dont les articles semblaient la plupart empruntés à une constitution républicaine. La prévoyance du législateur avait laissé la porte ouverte à tous les repentirs, car l’article 110, qui autorisait les cortès à décréter de leur chef la réforme de la constitution, n’établissait aucune réserve en faveur de l’article 33, en vertu duquel la monarchie était reconnue comme la forme du gouvernement. De quoi se plaignaient les républicains ? On respectait leurs espérances, leur avènement n’était qu’une question de temps. Aussi bien l’Espagne pouvait prendre patience ; on lui avait donné un sénat électif comme le congrès, et les Espagnols possédaient tous les droits qui sont garantis à un citoyen des États-Unis ou du canton de Genève, à savoir avec le suffrage universel l’absolue liberté de la presse, le droit absolu de réunion en lieu clos ou en plein air, le droit absolu d’association politique, sous cette seule réserve que les associations dangereuses pour la sûreté de l’état pouvaient être dissoutes par une loi. L’article 22 stipulait que les autorités ne pouvaient prendre aucune mesure préventive touchant l’exercice de ces droits. En vertu de la constitution monarchique promulguée à Madrid le 6 juin 1869, les ennemis de la monarchie étaient libres de l’attaquer dans leurs meetings et dans leurs clubs, aussi bien que de chansonner le roi dans ces libelles en vers qu’on appelle des aleluyas, et qui se vendaient librement dans les rues.

Les lois organiques avaient encore aggravé le cas. « Avec un système administratif, disait M. Canovas au mois de juin 1870, qui ne confère au ministre de l’intérieur d’autres facultés que celle d’expédier des télégrammes énergiques, avec des gouverneurs de province qui ne sont que les délégués d’une sorte de société anonyme et dont les fonctions se réduisent à appeler ou à ne pas appeler l’attention du gouvernement sur les abus qui se commettent, avec des maires, véritables dépositaires du pouvoir exécutif, uniques exécuteurs de la loi, seuls représentans du gouvernement dans la généralité des pueblos, et qui peuvent combattre non-seulement la politique des ministres, mais le roi lui-même et la royauté, avec un régime enfin qui permet à l’autorité d’être républicaine, carliste ou modérée selon les lieux où elle réside, quel rôle jouera la monarchie ? quel rôle jouera le monarque ? .. De par la constitution elle-même, le roi doit servir de balancier dans le jeu des partis politiques. Fixez votre attention sur l’état présent de ces partis, sur la force respective que leur ont donnée les événemens, sur la nature des moyens d’action dont ils disposent dans la crise révolutionnaire où nous sommes engagés ; croyez-vous en vérité que le prince qui viendra ici, dépourvu de toutes les conditions indispensables pour se faire respecter, aura le moyen d’exercer un pouvoir modérateur entre les factions rivales ? N’est-il pas évident qu’il ne sera que leur triste jouet ? »

Quelques mois avant que le duc d’Aosle acceptât la couronne, il s’était passé à Madrid et dans les provinces de curieux incidens. Le général Prim, qui attachait une médiocre importance aux théories et aux droits constitutionnels, parce qu’il estimait qu’il y a toujours moyen de se débarrasser des principes quand ils deviennent gênans, avait laissé le législateur proclamer à son aise toutes les libertés. Lorsqu’elles commencèrent à l’incommoder, il ne proposa point de retoucher la loi, il s’avisa d’un expédient. On vit alors se former, sous le nom de parti de l’assommoir, partido de la porra, une mystérieuse association dont l’office était de prêcher à sa manière le respect du pouvoir. Plusieurs journaux étant sortis des bornes dans leurs attaques, la porra envahit leurs bureaux ; il y eut quelques rédacteurs contusionnés, des dégâts dans le tirage, des registres d’abonnemens saisis ; plus d’une gazette mourut de cet accident. Il s’était ouvert à Madrid et ailleurs des casinos carlistes ; ces mêmes protecteurs officieux de l’autorité les fermèrent de vive force. Comme la censure théâtrale avait été supprimée, il se joua des comédies qui renfermaient, des épigrammes un peu vives contre la régence et son cabinet ; les chevaliers du bâton emportèrent d’assaut les fauteuils d’orchestre et donnèrent aux auteurs d’éloquentes leçons de politesse ; — quelques directeurs prudens résolurent de ne plus mettre une pièce en répétition sans avoir pris au préalable l’avis d’un assommoir. C’est ainsi que le partido de la porra se chargeait, au dire d’un orateur, de résoudre les petites difficultés suscitées par la pratique de tous les droits individuels dans un pays qui n’est pas encore mûr pour l’absolue liberté.

Le roi Amédée avait des scrupules inconnus au général Prim ; il eût mieux aimé ne jamais régner que de gouverner par le bâton. Il a respecté les lois, et les lois l’ont perdu. Aussi la reine, avec ce grand sens politique dont elle a donné plus d’une preuve, disait un jour à un député des cortès : « La constitution nous rend la vie impossible ; tout le monde ici a le droit de se défendre, excepté nous. » Qu’on se rappelle la lamentable nuit où la vice-royauté de Sancho « s’éclipsa, s’anéantit et s’en alla en fumée. » Comme il était dans son lit, plus rassasié de procès que de bonne chère, fatigué de rendre des jugemens et de donner des avis, on vint lui annoncer en tumulte que les ennemis assiégeaient le palais, et qu’il ne pouvait se sauver, lui et son île, que par un acte de vigoureuse énergie. Aussitôt on l’enchâssa dans deux grands boucliers, liés étroitement avec des courroies, et on lui mit dans la main une lance, sur laquelle il fut obligé de s’appuyer pour se tenir debout. Equipé de la sorte, on lui dit de marcher le premier au combat, afin d’animer tout le monde par son exemple. « Comment marcherais-je ? s’écria-t-il. Entre ces planches où vous m’avez emboîté, je ne puis seulement plier le jarret. » L’instant d’après, il tomba lourdement et demeura par terre, « semblable à une tortue sous son écaille ou à quelque barque échouée sur le sable. » Image sensible de l’état d’un roi que sa constitution protège en lui interdisant tout mouvement !

La constitution de juin 1869 eût-elle mieux pourvu à la défense du pouvoir, elle aurait été difficilement conciliable avec la monarchie par le seul fait qu’elle introduisait en Espagne le suffrage universel. C’était proclamer le principe de la souveraineté du peuple, et on conçoit malaisément la coexistence de deux souverains dans une nation. Un homme d’état peut aimer ou ne pas aimer le suffrage universel ; mais bien osé qui tenterait de le supprimer quand il est entré dans les mœurs, et bien habile qui l’empêchera de produire avec le temps son fruit naturel, qui est la république. Le seul genre de monarchie démocratique qu’on ait vu prospérer jusqu’aujourd’hui est le césarisme, c’est-à-dire la démocratie autoritaire, représentée par le régime personnel d’un homme qui, plébéien d’instinct, accepté par la nation pour son mandataire, chargé par elle du soin de ses destinées, dont il est seul responsable, s’appuie sur l’armée et sur la police pour accomplir sa mission, quitte à demander à un plébiscite la sanction de ses actes. La constitution de 1869 n’avait rien de commun avec le régime plébiscitaire, et personne n’a jamais moins ressemblé à un césar que le roi Amédée. Il n’a voulu régner ni par l’armée, ni par la faveur populaire ; il a subordonné docilement ses volontés à celles de son parlement ; il a toujours cru que son pouvoir devait se borner à promulguer les lois votées par les chambres, et à résoudre de son mieux les crises ministérielles. Il appliquait en Espagne les pratiques dont il avait admiré en Italie l’habile et heureux emploi, sans considérer que Madrid n’était pas Florence, et que la monarchie démocratique ne peut se régler par les mêmes principes que le régime constitutionnel. Les gens clairvoyans ne s’y étaient pas trompés ; ils avaient compris que, pour satisfaire tout le monde, les cortès avaient fait une œuvre contradictoire. Examinant tour à tour ce roi et cette constitution, ils avaient décidé qu’avant peu « ceci aurait tué cela. »

On a reproché au roi Amédée d’avoir eu des vertus intempestives et une loyauté inopportune. Il se disait : « Je serai un vrai souverain parlementaire, je choisirai toujours mes ministres dans le parti qui aura la majorité dans la chambre. » Il ne s’était pas avisé que ce rôle d’arbitre impartial entre les partis lui était interdit. Un roi porté au trône par la majorité d’une assemblée appartient à ceux qui l’ont nommé et qui le considèrent comme leur ouvrage, comme leur créature. Si Prim avait vécu, le roi d’Espagne serait resté dans la dépendance de Prim, et, s’il se fût lassé d’être souple, cette main de fer l’aurait brisé. Prim était mort, et les radicaux, ses héritiers naturels, pensaient lui avoir succédé dans ses droits de propriété sur le roi. Il était écrit dans le livre du destin que, le jour où il voudrait se reprendre, sa déchéance serait proche.

Les radicaux espagnols sont un parti intéressant à étudier. Ils comptent dans leurs rangs beaucoup d’hommes capables et d’esprit politique ; une notable partie du haut et du petit commerce, de l’industrie, de la banque, est à eux ; ils disposent de généraux qui leur répondent de plus d’un régiment. Ce parti, qui est un produit du siècle, représente à merveille les dispositions et les sentimens d’une certaine bourgeoisie, non-seulement en Espagne, mais dans toute l’Europe. Très sceptiques à l’endroit des doctrines et de la théorie du gouvernement, libéraux par instinct, mais n’ayant d’autre principe que l’utilité publique et privée, n’agréant occasionnellement la monarchie que pour la garantie qu’elle procure à certains intérêts, et se réservant toujours le bénéfice d’inventaire, les radicaux sont des républicains de mœurs plus que d’idées, qui avaient jugé en 1869 que les Espagnols n’étaient pas mûrs pour la république, qu’au surplus il serait difficile de la faire agréer par l’Europe, à moins qu’on ne la déguisât, et il leur avait paru qu’un prince de la maison de Savoie serait la meilleure de toutes les républiques déguisées. « Vous avez résolu, leur disait un jour M. Castelar, d’étonner l’Europe par votre sagesse, et c’est pour cela qu’après une régence provisoire vous vous accommodez d’un monarque également provisoire. » Il ajoutait : « Ce que vous voulez aussi, c’est un roi qui soit à vous, qui représente les intérêts particuliers et la domination de votre parti. »

Il n’est pas besoin de beaucoup d’art pour concilier ses principes et son ambition. Les radicaux se considéraient à juste titre comme les vrais représentans de la révolution de septembre, et ils en concluaient que la nouvelle royauté ne serait digne de vivre qu’aussi longtemps qu’elle demeurerait fidèle à leur programme et soucieuse de leur complaire. Ils prêtaient au duc d’Aoste l’antique serment des Aragonais : « nous qui valons autant que vous et qui réunis pouvons plus que vous, nous vous élisons roi à la condition que vous maintiendrez nos droits, y si no, no. » C’était dire : N’oubliez jamais que nous représentons la révolution qui vous a fait roi ; nous devant tout, il vous sera permis de régner tant que vous nous permettrez de gouverner.

Quelques semaines après l’abdication du roi Amédée, il parut dans une feuille italienne un remarquable article où l’on a cru démêler de hautes inspirations. « Si j’avais eu l’honneur, écrivait l’anonyme, d’être roi d’Espagne depuis le mois de janvier 1871 jusqu’au mois de février 1873, et que j’eusse tenu un journal de mon règne, voici ce que j’y aurais consigné. » Ce journal supposé était un vrai réquisitoire contre les hommes à qui le roi avait eu affaire. On y accusait le dernier président du conseil, M. Ruiz Zorrilla, de lui avoir manqué de respect, et par exemple d’avoir plus d’une fois, en lui parlant, asséné de grands coups de poing sur la table, de s’être permis aussi de lui adresser des réprimandes cavalières ; — chose plus grave, on se plaignait qu’il eût altéré en plus d’une rencontre les instructions royales, sous prétexte que le roi ne savait pas l’espagnol. L’article se terminait par ces mots : « j’ai reconnu que bien des visages qui, vus à travers la Méditerranée, me semblaient loyaux et bienveillans, vus de plus près, étaient noirs comme des consciences de traîtres. »

Cette conclusion nous paraît excessive. Il y a des traîtres sans doute, mais il n’est pas moins vrai que certains procédés ressemblent à des trahisons et n’en sont pas. Beaucoup de radicaux se regardaient de bonne foi comme un conseil de famille chargé d’administrer la volonté du roi et de veiller à ce qu’il accomplît religieusement ce qu’ils tenaient pour ses devoirs. Ils se croyaient dans leur rôle en le traitant un peu cavalièrement, comme des tuteurs traitent leur pupille qui, oubliant sa situation, dispose de lui-même sans leur aveu. Ils pensaient agir pour son bien en portant des propositions aux chambres sans le consulter, et ils parlaient en hommes très convaincus lorsqu’ils lui disaient : « Si vous nous ôtez nos portefeuilles, vous retournerez en Italie. » On raconte que, le roi ayant changé son ministère, les ministres de la veille, qui devaient dîner au palais, se firent excuser dans l’après-midi, alléguant qu’ils étaient enrhumés. Qui ne sait que Madrid est la ville du monde où l’on s’enrhume le plus facilement ? Il passe aussi pour constant que le 30 janvier 1873 le congrès, pointilleux ce jour-là sur l’étiquette, et se plaignant que le roi lui eût manqué, faillit se transformer en convention et déclarer le trône vacant. Lorsqu’on ne croit pas au droit divin, on est moins maître de son humeur, et de tels incidens se produiront toujours dans une monarchie fondée par des démocrates. Un prince qui n’est que la meilleure des républiques ne peut compter que sur une politesse républicaine et provisoire comme lui.

Quelques-uns des conseillers intimes du roi lui ont représenté qu’il devait se mettre hors de page, briser hardiment sa chaîne et chercher son point d’appui dans les partis conservateurs. Le roi Amédée s’est demandé s’il suivrait ces avis ; il a éprouvé des hésitations qui ont été la vraie croix de son règne ; — il est triste d’en être réduit à choisir entre deux inquiétudes et deux dangers. Les conservateurs lui offraient sans doute cet avantage, qu’il pouvait trouver parmi eux de sincères et chauds partisans de la monarchie ; mais le duc d’Aoste n’avait point été l’homme de leur choix, et ils demeuraient fidèles à leurs préférences et à leurs regrets. Aussi inspiraient-ils au jeune souverain une invincible défiance. L’article de journal que nous avons cité plus haut renferme à ce sujet une curieuse déclaration. « Toutes les fois, y est-il dit, que je causais tête à tête avec le maréchal Serrano, duc de la Torre (c’est le roi qui est censé parler), j’éprouvais un indicible malaise, parce qu’il me semblait que nous étions trois ; en effet, il y avait avec nous un second Serrano, qui se taisait, mais qui n’en pensait pas moins : c’était celui du duc de Montpensier, et je ne respirais que lorsqu’il était parti. Toutefois je lui dois cette justice, de déclarer qu’il ne m’avait point ménagé ses avertissemens quand on m’avait offert la couronne, et que tout s’est passé comme il l’avait prédit. »

Au surplus, les conservateurs lui promettaient leur appui efficace à des conditions que sa loyauté jugeait inacceptables. — Lorsque le roi déclara en arrivant à Madrid, nous disait l’un d’eux, qu’il maintiendrait la constitution, et crut gagner tous nos cœurs en nous affirmant que sa seule ambition était de se comporter en vrai roi constitutionnel, il nous fit frémir, car il ne pouvait rien dire qui nous parût plus inquiétant. Nous ne pouvions nous rallier à lui qu’à la condition qu’il nous promît d’être aussi peu constitutionnel que possible. Nous refusâmes d’abord de croire à tant de candeur ; nous pensions qu’il jouait un rôle, qu’il allait employer les premiers mois à s’orienter, à prendre langue, à nouer des intelligences, à visiter les casernes, et qu’un jour il déclarerait bien haut que désormais l’expérience était faite, qu’il entendait réformer une constitution incompatible avec la sécurité et la dignité de la couronne aussi bien qu’avec l’ordre public. Quand nous eûmes acquis la conviction de sa parfaite bonne foi, nous ressentîmes une sorte de stupeur, et nous l’avons laissé accomplir sa destinée. Il ne pouvait plus espérer de nous que le triste secours de notre indifférence ; nous l’avons regardé tomber en lui témoignant jusqu’au bout les égards qu’on peut attendre des indifférons qui ont quelque courtoisie. Il n’était pour nous que l’homme d’un parti, et ce parti l’a détrôné.

Tant de gens accommodent pour leur plus grand bien leur caractère à leurs intérêts qu’il est beau de voir un roi sacrifier ses intérêts à son caractère ; ce trait ne sera pas oublié par l’histoire. Si le roi Amédée hésita, ses incertitudes ne furent pas longues. Au mois de juin 1872, alors que son trône, battu par l’orage, faisait entendre de sourds craquemens, le maréchal Serrano prit l’engagement de le sauver, s’il consentait à la suspension provisoire des droits individuels et, comme mesure subséquente, à une réforme de la constitution qu’on eût fait agréer par les certes. Le roi, parait-il, accepta ; quelques heures plus tard, il reprenait son consentement, et on assure que le maréchal lui dit en se retirant ; « Votre majesté en a encore pour six mois. » Le 13 juin, M. Ruiz Zorrilla était mandé et chargé de former un cabinet ; le 30 juin, il dissolvait les cortès, et le 24 août les élections donnaient une chambre composée presque en entier de radicaux et de républicains. « Voilà mon dernier coup de dés ! » pensait sûrement le roi. A vrai dire, en rentrant en servitude, il avait plié sous les exigences de la situation.

Cependant, on doit l’avouer, de toutes les conduites qu’il pouvait tenir, il avait adopté la plus imprudente. Il avait eu des velléités d’indépendance, et après avoir pris le large il revenait sur ses pas. Il n’y avait gagné que de se brouiller avec tout le monde. Il s’était à jamais aliéné le bon vouloir des conservateurs en traitant avec eux et rompant les négociations, et plus encore par la dissolution d’une chambre où ils avaient la majorité. Ce qui était plus grave, il avait inquiété, irrité les radicaux, qui ne lui pardonnaient pas d’avoir voulu secouer leur pesante tutelle. Cette tentative avortée avait eu pour premier effet de les rejeter du côté des républicains. On les avait vus, sous le ministère Sagasta, former avec eux une coalition électorale ; leur commune défaite avait resserré leur alliance, et il s’en était suivi des pourparlers bien dangereux pour la couronne. Assurément il est faux de dire que tous les visages des radicaux étaient « noirs comme des consciences de traîtres. » Il n’en est pas moins vrai que, lorsque le roi revint à eux, leurs dispositions étaient sensiblement changées. Nombre d’entre eux, détrompés d’une idole dont ils pensaient avoir à se plaindre, se disant qu’ils avaient accepté la monarchie à titre d’essai et que cet essai avait mal réussi, se regardaient comme déliés de leurs engagemens, et par une prévoyance excessive à laquelle il est difficile de trouver un nom, admettant le cas de la proclamation prochaine de la république, ils avaient traité avec les républicains pour en obtenir des garanties qu’on n’avait garde de leur refuser. Quant au chef du cabinet, M. Ruiz Zorrilla, il n’y a aucune raison de croire qu’il ait travaillé sciemment et délibérément à une révolution qui devait lui ôter le pouvoir et le reléguer en Portugal ; mais il a subi des entraînemens dont il ne pressentait pas les conséquences. Sa bonne foi surprise a autorisé de perfides menées qui l’ont conduit plus loin qu’il ne pensait. Il s’est trouvé qu’un jour il a dû choisir entre son parti et son roi, et qu’il a sacrifié son roi à son parti.

Les républicains, ainsi que le groupe des radicaux secrètement ralliés à la république comme à un régime inévitable dont ils se ménageaient les bonnes grâces, attendaient une occasion. Le hasard les servit bien, comme il sert toujours les gens qui savent nettement ce qu’ils veulent. Ils avaient insinué à ceux de leurs amis qui tenaient encore au roi, pourvu qu’il fût docile, mais qui se défiaient de lui parce qu’il avait voulu s’émanciper, qu’il était nécessaire de le mettre hors d’état de recommencer. Le roi était averti que, si jamais il renouait avec les conservateurs, il aurait une bataille à livrer dans les rues ; il ne pouvait en affronter les risques que s’il était sûr du concours résolu de l’armée. On voulut briser l’instrument dans ses mains, et on y réussit. En se prêtant à cette intrigue, nous l’avons dit, plusieurs de ses ministres ne songeaient apparemment qu’à s’assurer de sa fidélité, et pensaient lui rendre service, l’empêcher désormais de faire des folies. Ils en usaient comme un sage et prévoyant gouverneur qui, craignant les coups de tête de son élève, retire prudemment de ses mains un pistolet chargé dont il pourrait faire un méchant usage ; — un malheur est si vite arrivé ! Ce que pensaient d’autres ministres est plus difficile à savoir ; mais il est hors de doute que la république à son avènement a respecté certaines situations et certains portefeuilles.

La partie de l’armée dont les démocrates de toutes nuances se défiaient le plus était l’artillerie. Cette arme savante, fort bien recrutée en Espagne, possédait un corps d’officiers instruits et capables, qui n’avaient pas d’attachement personnel pour le roi, étant la plupart disposés à lui préférer Alphonse de Bourbon ; mais l’état troublé du pays donnait des dégoûts à leur cœur de soldats. Acquis d’avance à la politique conservatrice, si le roi eût fait acte d’énergie, ils l’auraient servi fidèlement. Il y avait alors dans l’armée ce que les Espagnols appellent un garbanzo negro, c’est-à-dire un homme en butte à l’animadversion générale ; — on l’accusait d’un crime de félonie. La nouvelle se répand tout à coup qu’il est nommé maréchal de camp. Grande émotion parmi les officiers d’artillerie. Ils s’indignent, ils protestent, ils finissent par mettre le ministère en demeure ou de révoquer son décret ou d’accepter leur démission collective. C’est ce qu’on appelle l’affaire Hidalgo.

On assure que le roi n’apprit ce qui se passait que par la lecture d’un journal ; ses ministres ne s’étaient pas donné la peine de l’informer. Il sentit aussitôt la portée de l’incident et la grave responsabilité qu’il assumerait en prêtant les mains à la désorganisation de l’armée, alors que la Navarre était en armes et qu’il y avait encore dans l’Andalousie, naguère insurgée, plus d’un tison mal éteint. Il fit venir M. Ruiz Zorrilla, lui témoigna ses inquiétudes, le pria instamment d’arranger l’affaire. M. Zorrilla le rassura, lui promit que tout se terminerait à son gré. Cependant, les journaux continuant de l’éclaircir, le roi eut avec le président du conseil une seconde entrevue, dans laquelle, lui prenant les deux mains, il lui rappela les promesses qu’il avait faites deux ans auparavant au roi d’Italie, lorsque, président des cortès, il était venu chercher un roi d’Espagne à Florence. M. Zorrilla, dit-on, s’attendrit aussi ; mais à cette heure il n’était plus maître des événemens.

Peu après, comme le roi résistait encore, il se joua dans le sein du congrès un drame dont les incidens avaient été habilement combinés et les principaux rôles distribués d’avance. Parmi les acteurs, les uns étaient dans le secret, les autres n’en savaient que la moitié, et on ne pouvait s’en douter, tant les habiles parurent naïfs, tant les naïfs parurent habiles. Le ministère fut interpellé au sujet de l’affaire Hidalgo. Il répondit fièrement qu’il ferait respecter le principe d’autorité, que, plutôt que de se déjuger, il accepterait toutes les démissions qui lui étaient offertes. Il ajoutait, pour rassurer le pays, qu’il avait en main les moyens de réorganiser démocratiquement l’artillerie en cherchant des officiers parmi les sergens, — mesure malheureuse dont l’Espagne sent aujourd’hui les conséquences : elle a des canons de siège, et personne pour les pointer. Une majorité imposante, composée de radicaux et de républicains, émit un vote de confiance pour le ministère, qui était un vote de défiance pour le roi. Le 16 novembre 1871, 191 voix l’avaient proclamé roi d’Espagne ; le 11 février 1873, 191 voix le mettaient en demeure ou de faire acte de pénitence ou de se retirer. C’était lui demander de choisir entre sa fierté et sa couronne ; on était certain de sa réponse.

Le soir de ce même jour, ses ministres réclamèrent sa signature pour les décrets qui donnaient leur congé aux officiers d’artillerie. Le roi demanda un répit ; il ajourna le conseil au lendemain, à trois heures de l’après-midi. Le ministère, qui venait de faire trancher la question par un vote du congrès, voulut la résoudre définitivement par un commencement d’exécution : il ordonna aux chefs d’escadron et aux officiers qu’ils eussent à lui remettre leurs hommes et leurs pièces dès dix heures du matin. « C’était, comme l’a remarqué M. Valera, anticiper sur la décision du roi, se jouer de sa prérogative, le traiter comme une marionnette dont on tient les fils dans sa main. » Quelques chefs importans du parti conservateur lui offrirent à cette heure suprême leurs services, ils l’engagèrent à livrer enfin cette bataille des rues à laquelle on le provoquait. Les officiers d’artillerie n’attendaient qu’un signal ; ils ne se dessaisirent de leurs pièces que vers le soir, après s’être assurés que le roi refusait le combat. « Dans l’alternative où on le plaçait, a dit encore M. Valera, il devait opter entre trois choses, ou faire vœu d’être éternellement, radical, ou se battre, ou abdiquer. » Il avait assez de l’humble métier de roi radical et des sacrifices qu’on demandait à sa dignité. Quant à se battre, son courage était de taille à se mesurer avec tous les dangers ; mais, s’il avait consenti à être roi malgré lui, il s’était juré de ne l’être jamais malgré les Espagnols. II signa les décrets, et il envoya aux cortès un message d’abdication dont quelques termes ont paru discutables, mais qui a enlevé les suffrages de l’Europe par la noblesse et la hauteur des sentimens qui l’ont dicté.

La décision du roi fut approuvée de presque tout le monde, surtout de ceux qui en ont fait leur profit. Elle a été blâmée par quelques conservateurs et par quelques logiciens. Les uns ont dit que le roi n’avait pas le droit de déserter son poste ni d’abandonner une tâche volontairement acceptée, que, si lourde que soit une couronne, il n’est pas permis de la poser comme un chapeau qui gêne. D’autres ont relevé quelque contradiction dans sa conduite De deux choses l’une, disaient-ils, ou les décrets étaient justes, et il devait les signer, ou ils étaient injustes, et il devait leur refuser sa signature. Dans un cas comme dans l’autre, il était tenu de rester ; signer et partir, c’était commettre une faute compliquée d’une inconséquence. Dans certaines conjonctures, on agit d’instinct sans prendre le temps de réfléchir à tout. Le roi avait reçu un affront qui lui pesait sur le cœur ; son chagrin a détruit les dernières illusions qu’il pouvait conserver encore. Il a vu sa situation dans toute sa vérité. Il a compris que ceux qui l’avaient appelé au trône venaient de l’abandonner ou de le trahir, que les conservateurs ne tenaient à lui qu’à titre de pis-aller, que, dépourvu d’alliés sincères et dévoués, il était réduit à disputer misérablement sa couronne à la république ou aux carlistes, et sa tête aux balles des assassins, qu’au demeurant, après deux ans de règne, il était encore un étranger pour son peuple, que son palais était une solitude, et qu’un roi solitaire n’est pas un roi. Que dis-je ? il était dorénavant un prisonnier gardé à vue, et l’air commençait à lui manquer, il a mieux aimé s’en aller.

Les malheureux, a dit un poète, ne sont plus même suivis par leur ombre :

………A un desdichado
Aun no le signe su sombra.


Quand le duc d’Aoste quitta Madrid, il se trouva qu’on n’avait pas songé à lui donner une garde d’honneur et de sûreté. Il se trouva aussi que les membres de la commission désignée pour le reconduire jusqu’à la frontière furent la plupart retenus chez eux par quelque affaire pressante. Le président des cortès, M. Rivero, vint à la gare lui offrir ses services. Le roi n’avait rien à demander à M. Rivero, et M. Rivero ne devait pas garder longtemps sa présidence. Quelques heures plus tard, il en était dépossédé par un de ses amis intimes, homme de beaucoup d’esprit et de talent, ci-devant ministre des affaires étrangères.

En traversant la station d’Aranjuez, deux députés qui accompagnaient le roi et qui n’avaient pas eu le temps de déjeuner, achetèrent du pain et un peu de jambon. Après avoir mangé, ils allaient jeter les restes de leur frugal repas, lorsque, se ravisant, ils les gardèrent pour un cas de besoin. Leur précaution fut sage, ces restes servirent, car la reine eut faim. Ce voyage lui fut dur, elle relevait de couches. Cette noble femme, qui a laissé à Madrid un souvenir plein de respectueuse admiration, oubliait sa fatigue et ses souffrances pour penser à l’Espagne, au fatal dénomment qu’elle avait vu venir de loin et qui n’avait pu être conjuré. Elle dit en pleurant à un Espagnol : « D’autres peut-être réussiront mieux que nous à donner la liberté et la paix à ce malheureux pays. Il ne faut pas désespérer de son avenir ; voyez plutôt la France se relevant comme par miracle de ses désastres. » Le roi était soucieux, il interrogeait sa conscience ; il cherchait à se faire dire par ceux qui l’entouraient qu’il avait fait son devoir et pris le bon parti. Il avait reçu trop tard de Florence une dépêche qui l’engageait à résister, à tenir jusqu’au bout. Il ne se réconcilia entièrement avec sa résolution qu’en trouvant à Lisbonne une autre dépêche, par laquelle le roi Victor-Emmanuel lui marquait que, mieux informé, il approuvait son départ. Partout sur son passage les populations lui avaient témoigné leur respect.

L’Espagne ne l’a point regretté, s’étant convaincue depuis longtemps qu’il ne pouvait rien pour son bonheur. Elle ne le plaint pas davantage ; elle sait trop bien ce qu’il a souffert et que son abdication fut une délivrance, et volontiers elle lui dirait ce que disait Panurge au roi Anarche : « Tu ne fus jamais si heureux que de n’être plus roi ! » Mais il n’est point d’Espagnol qui ne rende justice à ses intentions et ne reconnaisse qu’il n’a eu qu’un tort impardonnable, celui d’être impossible.

Ainsi s’est évanoui ce règne éphémère. Si court qu’il ait été, il est plein d’enseignemens, et il en faut recommander l’étude à ceux qui s’imaginent que la royauté agit comme un charme magique, par la seule puissance de son nom, et, dévots à cette panacée, pensent remédier à tout par une monarchie quelconque, instituée ou restaurée d’une manière quelconque, fût-ce à une voix de majorité. L’exemple d’Amédée, roi d’Espagne, est une preuve bien frappante que la monarchie peut difficilement subsister avec le suffrage universel et la démocratie, quand le monarque n’est pas un césar. Il prouve aussi qu’une royauté mal assise est le plus faible des gouvernemens, et que l’élection d’un souverain par une assemblée qui veut échapper, à tout prix aux hasards de la république est quelquefois la plus hasardeuse des aventures.


VICTOR CHERBULIEZ.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre.
  2. … Una peña
    Que los golpes de las aguas
    Sufre como la porfifa
    De un necio el que sabe y calla.
  3. Voyez Memorias de un constituyente, par M. Victor Balaguer, p. 151 et 152.
  4. Memorias de un constituyente, p. 96 et 102.
  5. Siempre fué lo que ha de ser,
    Por mas que el hombre se guarde.
    Lo que ha de ser, 111, 10.)