L’Espion/Chapitre 21

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 238-253).


CHAPITRE XXI.


Ô Henry, quand tu daignes me demander mon cœur, puis-je te refuser ta demande ? Et quand tu as gagné mon cœur, amant chéri, puis-je te refuser ma main ?
L’Ermite de Warkworth.


Le gradué de l’université d’Édimbourg trouva que la santé de son malade s’affermissait rapidement, et que la fièvre l’avait entièrement quitté. Sa sœur, dont les joues étaient, s’il est possible, encore plus pâles que lorsqu’elle était arrivée, veillait sur lui avec le soin le plus attentif ; et les dames de la maison, au milieu de leurs chagrins et de leurs inquiétudes, n’avaient négligé aucun des devoirs de l’hospitalité. Frances se trouvait attirée vers sa compagne inconsolable par un intérêt dont elle ne pouvait s’expliquer la force irrésistible. Elle avait uni dans son imagination le destin de Dunwoodie à celui d’Isabelle, et avec toute l’ardeur romanesque d’un cœur généreux, elle croyait ne pouvoir mieux servir son ancien amant qu’en accordant son affection à celle qu’il lui préférait. Isabelle recevait ses attentions avec une sorte de reconnaissance distraite ; mais ni l’une ni l’autre ne faisait la moindre allusion à la source cachée de leurs chagrins. Les observations de miss Peyton pénétraient rarement au-delà de la superficie des choses, et la situation dans laquelle se trouvait Henry Wharton lui paraissait une cause bien suffisante pour que les joues de Frances fussent pâles et ses yeux humides. Si Sara paraissait moins accablée de soucis que sa sœur, la bonne tante n’était pas embarrassée pour en deviner la raison. L’amour est une sorte de sentiment saint pour le cœur encore pur d’une femme, et il semble consacrer tout ce qui ressent son influence. Quoique miss Peyton fût sincèrement affligée du danger qui menaçait son neveu, sa bonté presque maternelle faisait qu’elle trouvait bon que l’aînée de ses nièces jouît des circonstances favorables à son premier attachement, que le hasard avait amenées. Elle savait fort bien que la guerre était une ennemie cruelle de l’amour, et que par conséquent il ne fallait pas perdre le peu de moments dont elle permettait de disposer.

Plusieurs jours se passèrent sans aucun événement remarquable soit aux Sauterelles, soit aux Quatre-Coins. La certitude de l’innocence de Henry et une entière confiance dans les démarches de Dunwoodie en sa faveur soutenaient la famille Wharton. D’une autre part le capitaine Lawton attendait de sang-froid la nouvelle d’un engagement qu’il croyait recevoir de moment en moment avec des ordres pour partir. Cependant ni cette nouvelle, ni ces ordres n’arrivaient. Une lettre du major lui annonça que l’ennemi ayant appris qu’un détachement de troupes avec lequel il devait faire sa jonction avait été défait, s’était retranché en arrière des fortifications du fort Washington, et y restait dans l’inaction, mais en menaçant de temps en temps de frapper un coup pour se venger de cet échec. Il lui recommandait la vigilance, et finissait sa lettre par quelques compliments adressés à son honneur, à son zèle et à sa bravoure reconnue.

— Extrêmement flatteur, major, murmura le capitaine en jetant cette épître sur une table, et se promenant dans sa chambre pour calmer son impatience, vous m’avez vraiment chargé d’un joli service ! Voyons sur quels objets doit s’exercer ma vigilance : un vieillard craintif et irrésolu, qui ne sait pas encore s’il doit nous regarder comme amis ou comme ennemis ; quatre femmes, dont trois sont assez bien en elles-mêmes, mais ne paraissent pas se soucier beaucoup de ma compagnie, et dont la quatrième, toute bonne qu’elle est, a passé la quarantaine ; deux ou trois nègres ; une femme de charge bavarde, qui ne fait que parler d’or et d’argent, de pauvreté méprisable, de signes et d’augures. Oui, mais le pauvre George Singleton ? Ah ! un camarade souffrant a le premier droit sur le cœur d’un homme après son honneur et sa maîtresse ; ainsi donc il faut prendre son parti.

En terminant ce soliloque, il s’assit et se mit à siffler pour se convaincre de son indifférence sur la situation où on le laissait. En voulant étendre ses jambes il renversa la cantine qui contenait sa provision d’eau-de-vie. Cet accident fut bientôt réparé ; mais en la relevant, il aperçut un papier qui avait été déposé sur le banc. Le dépliant sur-le-champ, il fut ce qui suit : La lune ne se lèvera qu’après minuit : c’est un temps favorable pour les œuvres de ténèbres.

Il n’y avait pas à se tromper sur l’écriture : c’était évidemment la même que celle qui lui avait donné avis si à propos d’un projet d’assassinat, et le capitaine continua à réfléchir longtemps sur la nature de ces deux billets, et sur les motifs que pouvait avoir ce colporteur mystérieux pour prendre tant d’intérêt à un homme qui avait été son ennemi implacable. Lawton savait qu’il était espion au service de l’ennemi car, lorsqu’il avait été mis en jugement devant un conseil de guerre, il avait été prouvé qu’il avait donné avis au général anglais du mouvement que devait faire un corps américain ; et si cette trahison n’avait pas eu de suites fatales, c’était parce qu’un ordre de Washington avait heureusement contremandé ce mouvement à l’instant où les forces anglaises s’apprêtaient à couper le régiment chargé de l’effectuer : mais cette circonstance ne diminuait rien de son crime.

Peut-être veut-il se faire un ami de moi, pensa Lawton dans le cas où il viendrait encore à tomber entre nos mains. Quoi qu’il en soit, il a épargné ma vie dans une occasion, il l’a sauvée dans une autre, je tâcherai d’être aussi généreux que lui ; et fasse le ciel que mon devoir ne se trouve pas en opposition avec ce désir ! Le capitaine ne savait trop si le danger dont il était question dans ce dernier billet menaçait les habitants des Sauterelles ou son détachement ; il penchait assez pour cette dernière opinion, et il se promit de ne pas sortir sans précaution pendant l’obscurité. Un homme vivant dans un pays tranquille, au milieu de l’ordre et de la sécurité, regarderait comme inconcevable l’insouciance avec laquelle Lawton songeait au péril qui le menaçait. Il était plus occupé des moyens d’attirer ses ennemis dans quelque piège que de ceux de déjouer leurs complots.

Ses réflexions furent interrompues par l’arrivée du chirurgien qui avait été faire sa visite journalière aux Sauterelles. Sitgreaves lui apportait un billet de miss Peyton, qui priait le capitaine Lawton d’honorer ce soir les Sauterelles de sa présence et d’arriver de bonne heure.

— Quoi ! s’écria le capitaine, y a-t-on aussi reçu une lettre ?

— Rien n’est plus vraisemblable, répondit le docteur ; il y est arrivé un aumônier de l’armée royale pour l’échange des blessés anglais que nous avons ici, et il est porteur d’un ordre du colonel Singleton, pour que la remise lui en soit faite. Mais jamais on n’a conçu un projet plus fou que celui de les faire évacuer de notre hôpital dans l’état où ils sont encore.

— Un aumônier ! est-ce un fainéant, un ivrogne, un vrai pilier de camp ; un homme capable de mettre la famine dans un régiment, ou un de ces hommes qui font honneur à leur profession ?

— Un homme fort respectable, à en juger sur les apparences, et qui ne semble nullement livré à l’intempérance. Il a dit le benedicite avant le dîner, de la manière la plus décente et la plus gracieuse.

— Et doit-il y rester cette nuit ?

— Certainement ; il attend son cartel d’échange. Mais il faut nous hâter, Lawton, nous n’avons pas de temps à perdre. Je vais saigner deux ou trois Anglais du nombre de ceux qui doivent partir demain, et je suis à vous dans un instant.

Lawton eut bientôt revêtu ses habits de gala, et, son compagnon étant prêt, ils partirent pour les Sauterelles. Quelques jours de repos avaient été aussi utiles à Roanoke qu’à son maître, et Lawton, en modérant l’ardeur de son coursier lorsqu’il passa près des rochers qu’il n’avait point oubliés, aurait désiré que son perfide ennemi se fût présenté devant lui armé et monté comme il l’était lui-même. Mais nul ennemi, nul obstacle n’arrêtèrent leur marche, et ils arrivèrent aux Sauterelles à l’instant où le soleil jetait ses derniers rayons sur la vallée, et dorait la cime des arbres dépouillés de leurs feuilles.

Le capitaine de dragons n’avait jamais besoin que d’un seul regard pour pénétrer tout ce qui n’était pas voilé avec un soin tout particulier, et son premier coup d’œil en entrant dans la maison lui apprit plus de choses que le docteur Sitgreaves n’avait pu en apprendre par ses observations de toute la journée. Miss Peyton le reçut avec un sourire obligeant qui excédait les bornes de sa politesse ordinaire, et qui prenait évidemment sa source dans un sentiment secret du cœur. Frances allait et venait avec agitation, et les yeux humides. M. Wharton, debout pour les recevoir, portait un habit de velours qui aurait pu figurer dans les cours les plus brillantes du continent. Le colonel Wellmere était en uniforme d’officier des gardes-du-corps de son souverain, et Isabelle Singleton avec une parure qui annonçait la joie d’une fête, offrait des traits qui n’y étaient nullement d’accord. Son frère, assis à côté d’elle, regardait tout ce qui se passait avec un air d’intérêt, et à voir son œil brillant et les couleurs qui venaient de temps en temps animer ses joues, on ne l’aurait jamais pris pour un convalescent. Comme c’était le troisième jour qu’il avait quitté sa chambre, le docteur Sitgreaves, qui commençait à regarder autour de lui avec un air d’étonnement stupide, ne songea pas à l’accuser d’avoir commis une imprudence en descendant au salon. Lawton examinait cette scène avec le calme et le sang-froid d’un homme qui ne se laisse pas facilement émouvoir par un spectacle imprévu. Ses compliments furent faits et reçus de bonne grâce, et après avoir adressé quelques mots à chaque personne de la compagnie, il s’approcha du chirurgien qui s’était retiré dans un coin pour tâcher de se remettre de sa surprise et de sa confusion.

— John, lui demanda-t-il à voix basse avec curiosité, que pensez-vous de tout ceci ?

— Que votre perruque et ma chevelure noire auraient eu besoin d’un peu de la farine de Betty Flanagan ; mais il est trop tard pour y songer, et il faut que nous soutenions le choc, armés comme nous le sommes. Savez-vous bien, Archibald, que vous et moi nous avons l’air de deux miliciens à côté de ces étégants Français qui sont venus nous joindre ?

— Voyez ! dit Sitgreaves avec une nouvelle surprise, voici l’aumônier de l’armée royale, qui arrive en grand costume, vêtu en doctor divinitatis[1]. Que signifie cela ?

— C’est un cartel d’échange, répondit le capitaine. Les blessés de l’armée de Cupidon vont se présenter pour régler les comptes avec ce petit dieu, et donner leur parole de ne plus s’exposer à ses flèches.

— Oh ! dit le docteur en appuyant un doigt le long de son nez, et commençant pour la première fois a comprendre ce dont il s’agissait.

— Oui, oh ! murmura Lawton en imitant son compagnon. Et se tournant vers lui en fronçant les sourcils, il ajouta vivement, mais toujours à voix basse : — N’est-ce pas une honte qu’un héros de papier mâché, un de nos ennemis, vienne dérober ainsi une des plus belles plantes de notre pays… une fleur que chacun serait fier de placer sur son cœur ?

— C’est la vérité, John, et s’il n’est pas meilleur mari qu’il n’est bon malade, je crains que la femme qui l’aura choisi pour époux ne soit pas très-heureuse avec lui.

— Qu’importe ? dit le dragon avec indignation. Elle l’a choisi parmi les ennemis de son pays ; elle peut bien trouver dans l’objet de son choix les vertus d’un étranger.

Miss Peyton interrompit cette conversation en s’approchant d’eux pour leur annoncer que le motif de son invitation était le mariage de l’aînée de ses nièces avec le colonel Wellmere. Ils la saluèrent en apprenant ainsi ce qu’ils avaient déjà deviné, et la bonne dame, par égard pour les convenances, ajouta que les futurs époux se connaissaient depuis longtemps, et que leur attachement réciproque n’était pas de fraîche date. Lawton la salua une seconde fois en silence ; mais le docteur, qui aimait à converser avec la tante, lui répondit :

— Le cœur humain, Madame, n’est pas constitué de la même manière dans tous les individus. Dans quelques-uns, les impressions sont vives et passagères ; dans d’autres, elles sont profondes et durables. Certains philosophes croient trouver une connexion entre les pouvoirs physiques et les facultés morales de l’animal ; quant à moi, je crois que les uns sont le résultat de l’habitude et de l’éducation, et que les autres sont assujetties aux lois et aux lumières de la science.

Miss Peyton le salua à son tour en silence, et se retira pour aller chercher sa nièce, l’heure approchant où, d’après les usages américains, la cérémonie nuptiale devait avoir lieu. Sara, couverte d’une rougeur modeste, ne tarda pas à entrer dans le salon avec sa tante, et Wellmere, s’avançant vers elle avec empressement, saisit une main qu’elle lui présenta en baissant les yeux, et pour la première fois le colonel anglais parut songer au rôle important qu’il avait à jouer dans la cérémonie. Jusqu’alors il avait paru distrait, et ses manières avaient eu quelque chose de gêné mais tous ces symptômes disparurent quand il vit arriver sa maîtresse dans tout l’éclat de sa beauté, et il ne lui resta que la certitude de son bonheur. Chacun se leva, et le révérend aumônier ouvrait déjà le livre qu’il tenait en main, quand on s’aperçut que Frances était absente. Miss Peyton sortit une seconde fois pour aller la chercher, et elle la trouva dans sa chambre, seule et les yeux baignés de larmes.

— Allons, ma chère nièce, lui dit sa tante en lui prenant le bras avec affection, venez ; on n’attend plus que nous pour la cérémonie. Tâchez de vous calmer afin de faire honneur, comme cela convient, au choix de votre sœur.

— Mais est-il digne d’elle ? est-il possible qu’il en soit digne ? s’écria Frances, cédant à son émotion et se jetant dans les bras de sa tante.

— Cela peut-il être autrement ? répondit miss Peyton. N’est-ce pas un homme bien né, un brave militaire, quoiqu’il ait éprouvé un malheur ; un homme qui paraît certainement avoir toutes les qualités nécessaires pour rendre une femme heureuse ?

Frances s’était soulagée en manifestant ses sentiments, et, faisant un effort sur elle-même, elle s’arma d’assez de résolution pour aller joindre la compagnie. Pendant ce temps, et pour distraire les parties de l’espèce d’embarras occasionné par ce délai, l’aumônier avait fait diverses questions au futur époux, et notamment une à laquelle il n’avait pas obtenu une réponse satisfaisante. Wellmere avait été obligé d’avouer qu’il n’avait pas songé à se pourvoir d’un anneau nuptial. L’aumônier déclara qu’il ne pouvait sans cela procéder à la cérémonie, et en appela à M. Wharton pour confirmer cette décision. Le père répondit affirmativement, comme il aurait répondu négativement si la question lui eût été faite de manière à amener un pareil résultat. Le départ de son fils avait été un coup qui lui avait fait perdre le peu d’énergie qu’il possédait, et il avait appuyé de son approbation la remarque du chapelain aussi facilement qu’il avait donné son consentement au mariage précipité de sa fille avec le colonel anglais.

Ce fut en ce moment que miss Peyton rentra dans le salon, accompagnée de Frances. Sitgreaves, qui était près de la porte, lui offrit la main, et la conduisit à un fauteuil.

— Madame, lui dit-il, il paraît que les circonstances n’ont pas permis au colonel Wellmere de se pourvoir de toutes les décorations que l’antiquité, l’usage et les canons de l’Église rendent indispensables pour la célébration d’un mariage.

Miss Peyton jeta les yeux sur le colonel qui était sur les épines, et ne voyant pas qu’il manquât rien à sa toilette, en prenant en considération les circonstances du temps et la promptitude avec laquelle le mariage avait été convenu, elle se retourna vers le docteur avec un air de surprise qui exigeait une explication.

Sitgreaves comprit ce qu’elle désirait, et se disposa à la satisfaire.

— Une opinion assez générale, lui dit-il, est que le cœur est situé dans la partie gauche du corps humain, et qu’il existe une connexion plus intime entre les membres placés de ce côté et ce qu’on peut appeler le siège de la vie qu’entre les organes situés sur la droite, erreur causée par l’ignorance de l’arrangement scientifique des parties constituantes de la machine humaine. Par suite de cette opinion, on pense que le quatrième doigt de la main gauche contient une vertu qui n’appartient à aucun autre, et c’est pour cela que, pendant la cérémonie nuptiale, il est entouré d’une ceinture, d’un anneau, comme pour enchaîner à l’état de mariage cette affection, qui est encore mieux assurée par les grâces de la femme. En parlant ainsi le docteur avait une main appuyée sur son cœur, et il termina son discours en s’inclinant presque jusqu’à terre.

— Je crois, Monsieur, que je ne vous comprends pas bien, dit miss Peyton avec dignité, mais en laissant reparaître un léger vermillon sur des joues qui avaient perdu depuis longtemps ce charme particulier à la jeunesse.

— Une bague, madame. Il manque une bague pour la cérémonie.

Dès que Sitgreaves eut prononcé ces mots, la tante comprit la situation désagréable dans laquelle on se trouvait. Elle leva les yeux sur ses nièces, et elle remarqua dans la plus jeune un air de satisfaction secrète qui ne lui plut pas tout à fait ; mais elle sut fort bien expliquer la rougeur dont le visage de Sara était couvert. Pour rien au monde elle n’aurait voulu violer aucune des règles de l’étiquette féminine. Elle et ses deux nièces songèrent au même instant que la bague de mariage de leur belle-sœur, de leur mère, reposait paisiblement avec le reste de ses joyaux dans une cachette qui avait été pratiquée dès le commencement des troubles d’Amérique, pour mettre les objets les plus précieux à l’abri des déprédations des maraudeurs qui infestaient le pays. La vaisselle d’argent et tous les effets de quelque valeur étaient avec ce dépôt secret, et là se trouvait la bague en question, oubliée jusqu’à ce moment. Mais de temps immémorial c’était l’affaire du futur époux de fournir cet objet indispensable à la célébration du mariage, et en cette occasion solennelle miss Peyton n’aurait voulu à aucun prix s’avancer au-delà de ce que pouvait prescrire la politesse ordinaire de son sexe, du moins jusqu’à ce que l’offense eût été expiée par une dose suffisante d’embarras et d’inquiétude. La tante garda donc le secret par égard pour le décorum ; Sara en fit autant par délicatesse, et Frances les imita par ces deux motifs réunis et parce que ce mariage ne lui plaisait pas. Il était réservé au docteur Sitgreaves de mettre fin à l’embarras général.

— Madame, dit-il, si un anneau… un anneau fort simple qui a autrefois appartenu à une de mes sœurs… Le chirurgien s’interrompit un instant pour tousser une ou deux fois. Si un anneau semblable pouvait être jugé digne de cet honneur, il serait fort aisé de l’envoyer chercher aux Quatre-Coins, et je ne doute pas qu’il ne convînt parfaitement au doigt pour lequel il en manque un. Il y à une forte ressemblance entre… hem !… entre feu ma sœur et miss Wharton pour la taille et toute la structure anatomique, et les proportions sont ordinairement observées dans tout le système de l’économie animale.

Un coup d’œil de miss Peyton rappela le colonel Wellmere au sentiment de son devoir. Il s’empressa de se lever, s’avança vers le docteur, et l’assura qu’il ne pouvait acquérir plus de droits à sa reconnaissance qu’en envoyant chercher cette bague. Sitgreaves le salua avec un peu de hauteur, et se retira pour accomplir sa promesse en dépêchant un messager pour cette mission. Miss Peyton le laissa sortir mais ne se souciant pas qu’un étranger fût admis dans la confidence de ces arrangements domestiques, elle se détermina à le suivre et à lui offrir les services de César pour ce message au lieu du domestique du capitaine Singleton qu’Isabelle avait proposé pour s’en acquitter, son frère, probablement par son état de faiblesse, ayant garde le silence pendant toute la soirée. Katy Haynes fut donc chargée d’avertir le nègre de se rendre dans un autre appartement où miss Peyton et le docteur allèrent lui donner leurs instructions.

Les motifs qui avaient déterminé M. Wharton à consentir à ce mariage si soudain entre sa fille aînée et le colonel Wellmere, surtout dans un moment où la vie d’un membre de la famille courait un si grand danger, étaient la conviction que les troubles qui régnaient dans le pays ne permettraient probablement pas de longtemps aux deux amamts de se réunir, et une crainte secrète que la mort de son fils, en accélérant la sienne, ne laissât ses deux filles sans protecteur. Mais, quoique miss Peyton eût cédé au désir de son beau-frère pour profiter de l’arrivée inopinée d’un ministre de l’Église, elle n’avait pas jugé à propos d’ébruiter le mariage futur de sa nièce dans tous les environs, et elle n’en aurait rien fait quand même le temps l’eût permis. Elle crut donc qu’elle allait apprendre un grand secret à César et à la femme de charge.

— César, lui dit-elle en souriant, il est bon que vous sachiez que votre jeune maîtresse, miss Sara, va épouser ce soir le colonel Wellmere.

— Oh ! oh ! moi m’en être bien douté, répondit César en riant, et en branlant la tête d’un air satisfait de sa pénétration. Quand jeune fille et jeune homme parler toujours tête à tête, vieux noir savoir bien deviner le reste.

— En vérité, César, dit gravement miss Peyton, je ne vous croyais pas moitié si bon observateur. Mais comme vous savez déjà quelle est l’occasion qui fait qu’on a besoin de vos services, écoutez les ordres que Monsieur va vous donner, et ayez soin de les exécuter ponctuellement.

Le nègre se tourna d’un air tranquille et soumis vers le chirurgien, qui lui parla ainsi qu’il suit :

— César, votre maîtresse vous a déjà informé de la cérémonie importante qui va être célébrée dans cette habitation ; mais il manque encore une bague, et en vous rendant au village des Quatre-Coins, et en délivrant ce billet soit au sergent Hollister, soit à mistress Élisabeth Flanagan, on vous en remettra une sur-le-champ. Dès que vous l’aurez, revenez ici ; et ne manquez pas de faire grande diligence tant en allant qu’en revenant, car ma présence sera bientôt nécessaire près de mes malades dans l’hôpital, et le capitaine Singleton souffre déjà du manque de repos.

En finissant ces mots, le docteur avait déjà banni de son esprit toute idée qui n’avait pas rapport aux devoirs de sa profession, et il sortit de l’appartement avec fort peu de cérémonie. La curiosité, ou peut-être un sentiment tout différent, la délicatesse, porta miss Peyton à jeter un coup d’œil sur le billet non cacheté que Sitgreaves avait remis au nègre et qui était adressé à son aide, et elle y lut ce qui suit :

« Si la fièvre a quitté Kinder, faites-lui prendre un peu de nourriture. Tirez encore trois onces de sang à Watson. Veillez à ce que cette femme, Betty Flanagan, n’introduise pas dans l’hôpital quelque cruche de son alcool. Levez l’appareil de Johnson. Faites sortir Smith de l’hôpital : il est en état de reprendre son service. Envoyez-moi par le porteur l’anneau attaché à la chaîne de la montre que je vous ai laissée pour régler les intervalles à observer entre les doses que j’ai prescrites.

Archibald Sitgreaves, »
« Chirurgien-major. »


Miss Peyton remit cette singulière épitre à César, et, retourna dans le salon, laissant Katy et César prendre les arrangements nécessaires pour le départ de celui-ci.

— César, dit Katy d’un air solennel, quand on vous aura donné cette bague, ayez soin de la placer dans votre poche gauche ; c’est celle qui est le plus près du cœur, et ne vous avisez pas de la mettre à un de vos doigts, car cela porte malheur.

— Pas le mettre à mon doigt Ah ! ah ! ah ! s’écria le nègre en ouvrant sa large main noire, vous croire que bague à miss Sally pouvoir aller au doigt du vieux César ?

— Peu importe qu’elle y aille ou non, reprit la femme de charge. C’est un mauvais augure de mettre une bague de mariage au doigt d’un autre après le mariage ; et par conséquent il peut être dangereux de l’y mettre auparavant.

— Moi vous dire, Katy, s’écria César avec quelque indignation, que moi aller chercher une bague, mais pas penser à la mettre à mon doigt.

— Partez donc, César, partez, dit Katy se rappelant tout à coup que divers préparatifs pour le souper exigeaient son attention ; revenez bien vite, et ne vous arrêtez pour âme qui vive.

César se retira avec cette injonction, et il se trouva bientôt solidement assis sur sa selle.

Il descendit à l’écurie, monta sur un cheval qu’on lui avait préparé, et partit à l’instant. Comme la plupart des nègres, il avait été excellent écuyer dans sa jeunesse ; mais le poids de soixante années accumulées sur sa tête avait un peu ralenti la circulation rapide de son sang africain, et il marcha d’abord avec une gravité convenable au message important dont il était chargé. La nuit était obscure et le vent sifflait dans la vallée avec le froid glacial que lui donnent les longues nuits de novembre. Lorsqu’il arriva en face du cimetière qui avait reçu si récemment les dépouilles mortelles de John Birch, il éprouva un tremblement involontaire, et jeta les yeux autour de lui avec effroi pour voir s’il n’apercevrait pas quelque apparition. Il restait encore assez de clarté pour qu’il pût distinguer un être, en apparence humain, qui sortait du milieu des tombeaux et qui s’avançait vers la grande route. C’est en vain que la philosophie et la raison combattent nos craintes et nos premières impressions ; mais ni l’une ni l’autre n’offrait son frêle appui à César. Cependant, il était bien monté sur un des chevaux de la voiture de M. Wharton. ; et s’accrochant à la crinière de son coursier avec adresse ou par instinct, il lui jeta la bride sur le cou. Les montagnes, les bois, les rochers, les haies, les maisons, semblaient voler des deux côtés avec la rapidité de l’éclair, et le nègre commençait à oublier presque où il allait et pourquoi il courait avec cette précipitation, quand il arriva à l’endroit ou les deux routes se croisaient, et l’hôtel Flanagan s’offrit à ses yeux dans toute la simplicité de sa dégradation. La vue d’un bon feu à travers les croisées lui donna d’abord l’assurance qu’il était arrivé à une habitation humaine ; mais cette idée fut accompagnée de toute la crainte que lui inspiraient les redoutables dragons de Virginie. Il fallait pourtant qu’il s’acquittât de son message, et ayant mis pied à terre, il attacha à une haie son cheval écumant, et s’approcha d’une fenêtre, d’un pas circonspect, pour écouter et faire une reconnaissance.

Le sergent Hollister et Betty Flanagan, assis près d’un feu pétillant, faisaient leur conversation, n’ayant en tiers qu’un grand pot que la vivandière avait libéralement rempli de sa liqueur favorite.

— Je vous répète, mon cher sergent, disait Betty en remettant sur la table le pot qu’elle venait de porter à sa bouche, qu’il n’est pas raisonnable de croire que ce fût autre chose que le colporteur en personne où étaient l’odeur du soufre, la queue, les griffes et le pied fourchu ? D’ailleurs, sergent, il n’est pas décent de dire à une honnête veuve qu’elle a eu Belzébut pour compagnon de chambre.

— Peu importe, mistress Flanagan ; tout ce que je désire, c’est que vous échappiez toujours de même à ses pièges et à ses embûches, répondit le vétéran. Et il finit son discours par une attaque vigoureuse contre le pot de whiskey.

César en avait assez entendu pour se convaincre qu’il n’y avait pas grand danger à appréhender de ce couple. Le froid, joint à la frayeur, commençait déjà à faire battre ses dents les unes contre les autres, et la vue d’un bon feu et d’un pot de whiskey l’engageait fortement à risquer l’aventure. Il s’approcha avec toutes les précautions convenables, et frappa à la porte le coup le plus humble qu’il fût possible. L’arrivée de Hollister, le sabre à la main et criant qui va là ? d’un ton brusque, ne contribua pas à lui rendre sa présence d’esprit mais l’excès de la crainte fut précisément ce qui lui donna la force d’expliquer sa mission.

— En avant ! dit le sergent avec une promptitude militaire, en l’examinant de la tête aux pieds à l’aide d’une lumière qu’il tenait de la main gauche ; en avant ! remettez-moi vos dépêches. – Mais, un instant… Avez-vous le mot d’ordre ?

— Moi pas savoir ce que vous vouloir dire, répondit le nègre en tremblant de tous ses membres.

— Qui vous a envoyé ici en ordonnance ?

— Être un grand massa avec des lunettes ; lui être venu pour guérir le capitaine Singleton.

— C’est le docteur Sitgreaves ; jamais il ne se souvient lui-même du mot d’ordre. Maintenant, noiraud, je vous dirai que si c’eût été le capitaine Lawton, il ne vous aurait pas envoyé ici, près d’une sentinelle, sans vous donner le mot d’ordre ; cet oubli aurait pu vous valoir une balle de pistolet dans la tête, ce qui aurait été fâcheux pour vous ; car quoique vous soyez noir, je ne suis pas du nombre de ceux qui pensent que les nègres n’ont point d’âme.

— À coup sur un nègre à une âme tout aussi bien qu’un blanc, dit Betty. Avancez, mon vieux, et réchauffez à ce bon feu votre carcasse tremblante. Je suis sûre qu’un nègre de Guinée aime la chaleur autant qu’un soldat aime un verre de whiskey.

César obéit en silence, et un jeune mulâtre qui dormait sur un banc reçut ordre de porter le billet du chirurgien dans la maison qui servait d’hôpital pour les blessés.

— Tenez, dit la vivandière en offrant à César un verre de la liqueur qu’elle préférait elle-même, prenez cette goutte, moricaud ; cela vous rendra des forces pour vous en aller, en réchauffant votre âme noire.

— Je vous dis, Élisabeth, que les âmes des nègres sont semblables aux nôtres, s’écria Hollister. Combien de fois ai-je entendu le bon M. Whitfield dire qu’il s’y a pas de distinction de couleur dans le ciel ! Il est donc raisonnable de croire que l’âme de ce noir est aussi blanche que la mienne, et même que celle du major Dunwoodie.

— Être bien sûr, dit César à qui la goutte de mistress Flanagan avait rendu une assurance merveilleuse.

— Dans tous les cas, reprit la vivandière, c’est une bonne âme que l’âme du major… et une belle âme… oui, et une brave âme, et je crois que vous en conviendrez vous-même, sergent.

— Quant à cela, répondit le vétéran, il y a quelqu’un qui est au-dessus de Washington lui-même, et à qui seul il appartient de juger les âmes ; mais ce que je puis dire, c’est que-le major Dunwoodie est un homme qui ne dit jamais : Marchez, mes enfants, mais Marchons mes enfants. S’il manque à un dragon un mors ou une paire d’éperons, il sait toujours où trouver de l’argent pour l’acheter, et cela c’est dans sa propre poche.

— Et pourquoi donc restez-vous ici les bras croisés, quand ce qu’il chérit le plus au monde est en danger ? s’écria une voix à peu de distance : à cheval ! aux armes et allez rejoindre à l’instant votre capitaine, où il sera trop tard !

Cette interruption inattendue jeta la confusion dans le trio. César fit sa retraite sous le manteau d’une immense cheminée, où il maintint sa position avec courage, quoique exposé a un feu qui aurait rôti un homme blanc. Le sergent fit un demi-tour à droite en un clin d’œil, mit le sabre à la main, le brandit d’un air terrible, et en fit briller l’acier à la lueur du foyer. Mais lorsque dans cet intrus, debout sur le seuil d’une porte qui conduisait dans la cour, il eut reconnu le redoutable colporteur, il fit trois pas en arrière pour aller rejoindre le vieux nègre, espèce de manœuvre militaire qui avait pour objet de concentrer ses forces.

La vivandière fut la seule qui maintint son poste près de la table. Emplissant un verre de la liqueur connue des soldats sous le nom de choke-dog[2], elle l’offrit au colporteur. L’amour et le whiskey rendaient ses yeux brillants, et les tournant vers Birch avec un air de bonne humeur, elle lui dit :

— Sur ma foi ! vous êtes le bien-venu, monsieur Birch, monsieur l’espion, monsieur Belzébut, ou quel que soit votre nom ; car si vous êtes le diable, vous êtes un diable honnête, du moins. J’espère que vous avez été content de ma robe et de mon cotillon. Approchez, approchez-vous du feu et n’ayez pas peur du sergent Hollister, il ne vous fera pas de mal, de crainte que vous ne preniez un jour votre revanche. N’est-il pas vrai, sergent ?

— N’avance pas, esprit des ténèbres, s’écria le vétéran en opérant sa jonction encore plus rapprochée avec César, et en levant alternativement chaque jambe que la chaleur excessive rôtissait ; retire-toi en paix : il n’y a ici aucun des tiens, et c’est en vain que tu cherches cette femme, elle est protégée par une tendresse de merci qui la sauvera de tes griffes.

Le mouvement de ses lèvres annonça ensuite qu’il parlait encore mais c’était une prière qu’il prononçait à voix basse, et dont on n’entendit que quelques mots détachés.

La tête de la vivandière était échauffée par la liqueur qu’elle ne s’était pas épargnée. Quelques mots prononcés par Hollister, et qu’elle n’avait pas bien compris, avaient fixé son attention, et fait naître une nouvelle idée dans son imagination.

— Et si c’est moi qu’il cherche, s’écria-t-elle, qui a le droit d’y trouver à redire ? Ne suis-je pas veuve et maîtresse de mes actions ?… Et vous parlez de tendresse ; ce que j’en vois n’est pas lourd. Quoi qu’il en soit, M. Belzébut que voilà est bien le maître de me dire ce qu’il lui plaira ; à coup sur je suis disposée à l’écouter.

— Silence, femme ! s’écria Harvey ; et vous, homme insensé, prenez vos armes, montez à cheval, et volez au secours de votre officier, si vous êtes digne de la cause que vous servez. Voulez-vous déshonorer l’uniforme que vous portez ? Les sentiments qui animaient le colporteur donnaient à ses paroles toute la force de l’éloquence, et il disparut aux yeux du trio étonné avec une rapidité qui ne laissa à personne le temps de voir par où il s’était retiré.

En entendant la voix d’un ancien ami, César sortit de sa retraite la peau luisante de sueur, et il s’avança avec intrépidité vers Betty qui était restée debout dans le désordre de ses idées.

— Moi fâché que Harvey être parti, dit-il. Si lui traverser la vallée, moi bien aise de m’en aller avec lui. L’esprit de John Birch pas faire de mal à son fils.

— Pauvre ignorant ! s’écria le vétéran retrouvant la parole, après avoir repris haleine péniblement ; croyez-vous donc que ce que nous venons de voir soit un homme de chair et de sang ?

— Harvey pas fort en chair, mais bien adroit, répondit le nègre.

— Sergent, dit la vivandière, parlez raison une fois en votre vie, et profitez de l’avis qui vous est donné, n’importe par qui. Appelez les soldats et allez joindre le capitaine Jack. Souvenez-vous, mon bijou, qu’il vous a dit en partant d’être prêt à monter à cheval au premier signal.

— Oui, mais non pas à l’ordre du malin esprit. Que le capitaine Lawton, le lieutenant Mason, ou le cornette Scipwith disent un mot, et qui est plus prompt que moi à se mettre en selle ?

— Et combien de fois vous êtes-vous vanté en ma présence, sergent, que votre corps n’aurait pas peur de faire face au diable ?

— Je le dis encore ; en bataille rangée et en plein jour ; mais c’est une folie et une impiété que de tenter Satan en une pareille nuit. Écoutez comme le vent siffle à travers les arbres : on croirait entendre hurler de malins esprits.

— Moi le voir ! s’écria César en ouvrant les yeux d’une largeur capable d’embrasser plus que des objets imaginaires.

— Qui ? demanda Hollister en portant par instinct la main sur la poignée de son sabre.

— Moi voir John Birch sortir de sa fosse, dit le nègre ; John Birch s’être montré sur ses jambes avant d’avoir été enterré.

— En ce cas, il faut qu’il ait mené une mauvaise vie, dit Hollister. Les esprits bienheureux restent en repos jusqu’à la revue générale du dernier jour ; mais l’âme coupable est tourmentée eu ce monde comme elle le sera dans l’autre.

— Et que deviendra le capitaine Jack ? s’écria Betty en colère. Est-ce que vous ne songez ni à vos ordres ni à l’avis qui vous a été donné ? Je vais faire atteler ma charrette, j’irai le trouver et je lui dirai qu’il n’a pas de secours à attendre de vous parce que vous avez peur du diable et d’un homme mort. Nous verrons demain qui sera son sergent d’ordonnance. À coup sûr il ne se nommera pas Hollister.

— Allons, allons, dit le sergent en lui appuyant la main sur l’épaule, s’il faut qu’on marche cette nuit, que ce soit celui dont le devoir est d’appeler les soldats aux armes qui leur montre l’exemple. Puisse le Seigneur avoir pitié de nous, et ne nous envoyer que des ennemis de chair et de sang !

Un autre verre que lui versa la vivandière confirma le vétéran dans une résolution qu’il n’avait prise que par crainte du mécontentement du capitaine, et il alla donner les ordres nécessaires aux douze dragons dont il était alors l’officier commandant. Le jeune mulâtre étant revenu avec la bague, César la mit dans la poche de son gilet la plus voisine de son cœur, monta à cheval, ferma les yeux, s’accrocha à la crinière de son coursier, et resta dans une espèce de stupeur jusqu’à ce que l’animal se fût arrêté à la porte de l’écurie d’où il était parti.

Les mouvements des dragons se faisant avec toute la régularité d’une marche furent beaucoup plus lents, et le sergent les fit avancer avec des précautions qui avaient pour but de se mettre en garde contre toute surprise de la part du malin esprit.



  1. D. D. est l’abréviation d’usage pour désigner un docteur en théologie, un divine, comme disent les Anglais.
  2. Étrangle-chien.