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L’Espion (Cooper)/Chapitre 33

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 390-400).


CHAPITRE XXXIII.


Ami de mes jours plus heureux, que le gazon qui te couvre soit toujours vert. – Personne ne te connaissait que pour t’aimer ; personne ne parlait de toi que pour faire ton éloge.
Halleck.


Tandis que les scènes et les événements dont nous venons de rendre compte se passaient, le capitaine Lawton, marchant avec lenteur et prudence, et partant du village des Quatre-Coins, conduisait son petit détachement en face d’un corps de troupes ennemies et il manœuvra si adroitement pendant quelque temps, que non-seulement il déjoua tous leurs pièges, mais encore il leur cacha si bien la faiblesse de son corps qu’il les tint dans une crainte perpétuelle d’être attaqués par les Américains. Cette temporisation circonspecte n’était pas dans le caractère de l’impétueux partisan, mais il exécutait les ordres qu’il avait reçus de son commandant. Quand Dunwoodie avait quitté son régiment, on savait que l’ennemi s’avançait à petites journées, et il avait chargé Lawton de se borner à observer les troupes anglaises jusqu’à son retour, et jusqu’à l’arrivée d’un corps d’infanterie qui pût aider à leur couper la retraite.

Lawton exécuta ces ordres à la lettre, mais s’il s’abstint d’attaquer l’ennemi, ce ne fut pas sans un peu de cette impatience qui lui était naturelle.

Pendant ces mouvements, Betty Flanagan conduisait sa petite charrette avec un zèle infatigable à travers les montagnes du West-Chester, tantôt discutant avec le sergent Hollister sur la nature des malins esprits et la qualité des liqueurs spiritueuses qu’elle vendait, tantôt se querellant avec le docteur Sitgreaves sur divers points de pratique qui se présentaient tous les jours relativement à l’usage des stimulants, sujets sur lesquels ils avaient une opinion diamétralement opposée. Mais on vit enfin arriver le moment qui devait mettre fin aux discussions et aux querelles. Un détachement de milice des provinces de l’est sortit des gorges des montagnes et s’approcha de l’ennemi.

La jonction de Lawton et de cette troupe auxiliaire se fit à minuit, et les deux chefs se concertèrent sur les mesures qu’ils avaient à prendre. Après avoir écouté le capitaine, qui méprisait un peu la prouesse de l’ennemi, le commandant de l’infanterie prit la résolution d’attaquer les Anglais dès que le jour permettrait de reconnaître leur position, sans attendre l’arrivée de Dunwoodie et de la cavalerie. Dès que cette détermination fut prise, Lawton sortit du bâtiment où la conférence avait eu lieu, et alla rejoindre sa petite troupe.

Le petit nombre de dragons qui étaient sous les ordres de Lawton avaient attaché leurs chevaux au piquet près d’une meule de foin, à l’abri de laquelle ils s’étaient ensuite couchés pour prendre quelques heures de repos. Mais le docteur Sitgreaves, le sergent Hollister et Betty Flanagan étaient à part à quelque distance, sur des couvertures qu’ils avaient étendues sur la surface raboteuse du rocher. Lawton vint se placer à côté du docteur. Enveloppé de son manteau, la tête appuyée sur une main, il semblait contempler la lune qui parcourait majestueusement le firmament.

Le sergent écoutait dans une attitude respectueuse des instructions que lui donnait le docteur ; et Betty, dont la tête reposait sur une petite barrique de sa liqueur favorite, la soulevait de temps en temps, partagée entre l’envie de dormir et le désir de parler pour défendre quelqu’une de ses doctrines favorites.

— Vous devez sentir, sergent, dit le docteur, qui s’était interrompu quand Lawton était arrivé, que si vous portez un coup de sabre de bas en haut, il perd la force additionnelle que lui donne le poids de votre corps et devient moins fatal à la vie humaine ; et cependant il n’en arrive pas moins au but véritable de la guerre, qui est de mettre l’ennemi hors de combat.

— Allez votre train, sergent, dit la vivandière. Où est donc le grand mal de tuer son homme quand on est à se battre ? Est-ce que les royalistes nous font plus de grâce ? Demandez au capitaine Lawton si le pays pourrait être libre sans des coups de sabre bien appliqués. Je ne voudrais, ma foi, pas que nos soldats déshonorassent ainsi le whiskey qu’on leur donne.

— On ne peut exiger qu’une femme ignorante comme vous, mistress Flanagan, répliqua le docteur avec un air de mépris ineffable, raisonne scientifiquement sur des matières qui sont du ressort de la chirurgie ; et je crois que le maniement du sabre ne vous est pas moins étranger. Ainsi toute discussion sur l’usage judicieux de cette arme ne peut vous être utile ni en théorie ni en pratique.

— Ce n’est pas que je m’inquiète de toutes ces sornettes, répondit Betty en laissant retomber sa tête sur sa barrique ; mais une bataille n’est pas un jeu d’enfants, et tout coup est bon pourvu qu’il tombe sur un ennemi.

— Croyez-vous que la journée sera chaude, capitaine ? demanda Sitgreaves à Lawton, en tournant le dos à la vivandière avec un souverain mépris.

— Cela est plus que probable, répondit le capitaine d’une voix qui fit tressaillir le docteur ; il est rare que le sang ne coule pas à grands flots sur le champ de bataille quand on y amène des miliciens lâches et ignorants : et le bon soldat souffre de leur mauvaise conduite.

— Éprouvez-vous quelque malaise, Lawton ? lui demanda Sitgreaves et lui passant la main sur le bras, il la glissa doucement jusqu’à la veine, dont le battement ferme et égal n’indiquait pourtant aucune indisposition morale ou physique.

— Oui, Archibald, répondit Lawton, un grand malaise. J’ai le cœur serré quand je pense à la folie de nos chefs qui s’imaginent qu’on peut livrer des batailles et remporter des victoires avec des drôles qui manient un mousquet comme ils manieraient un fléau ; qui ferment les yeux de peur quand ils firent un coup de fusil, et qui se rangent en zigzag quand on leur ordonne de former la ligne. La confiance que nous mettons en eux nous coûte le sang le plus pur du pays.

Sitgreaves fut extrêmement surpris de cette philippique, non pour le fond, mais pour la forme. À l’instant d’une bataille, Lawton montrait toujours une ardeur et une vivacité qui contrastaient avec son sang-froid ordinaire en tout autre moment : mais il y avait alors un ton d’abattement dans sa voix, un air d’insouciance dans toutes ses manières qui ne s’accordaient nullement avec son caractère habituel. Le docteur hésita un instant pour réfléchir comment il pourrait profiter de ce changement pour lui faire adopter son système favori, et enfin il continua ainsi qu’il suit :

— Je crois, mon cher Lawton, qu’il serait à propos de recommander au colonel de faire tirer ses gens d’un peu loin. Vous savez que, pour mettre un ennemi hors de combat, une balle presque épuisée peut…

— Non ! non ! s’écria le capitaine avec impatience, que les drôles se brûlent la moustache à l’amorce des mousquets des ennemis, si l’on peut les faire aller jusque là ; mais en voilà bien assez sur ce sujet. Dites-moi, Archibald, croyez-vous que cette lune soit un monde comme celui-ci, qu’elle contienne des créatures semblables à nous ?

— Rien n’est plus probable. Nous en connaissons la grandeur, et en raisonnant par analogie, nous pouvons former cette conjecture. Mais ceux qui l’habitent ont-ils acquis cette perfection dans les sciences à laquelle nous sommes arrivés, c’est ce qui dépend beaucoup de l’état de la société, et un peu des influences physiques.

— Je me soucie peu de leur science, Archibald ; mais quel pouvoir admirable que celui qui a créé tous ces mondes, et qui a prescrit leur marche ! Je ne sais pourquoi j’éprouve un sentiment de mélancolie en contemplant ce bel astre dont les taches sont, à ce que vous pensez, des mers et des montagnes. Il semble destiné à offrir aux âmes un lieu de repos, lorsqu’elles s’élèvent vers le firmament.

— Buvez un coup, mon bijou, dit Betty en soulevant la tête et en lui passant sa bouteille ; c’est le froid de la nuit qui vous glace le sang, et puis une conférence avec cette maudite milice ne peut plaire à un dragon de Virginie. Buvez un coup, vous dis-je, et vous dormirez jusqu’au jour. J’ai donné moi-même à Roanoke sa provende, car j’ai pensé qu’il aura de l’ouvrage ce matin.

— Que le ciel offre un spectacle glorieux ! continua le capitaine sur le même ton, sans faire attention aux offres de la vivandière. Quel dommage que des vermisseaux comme les hommes souffrent que leurs viles passions déshonorent de si beaux ouvrages !

— Vous avez raison, Lawton ; si chacun voulait vivre en paix et se contenter de ce qu’il a ; il y aurait assez de place pour tout le monde. Cependant la guerre n’est pas sans utilité ; elle propage notamment les connaissances de l’art de la chirurgie, et…

— Voyez cette belle étoile qui cherche à briller entre ces deux nuages, dit Lawton suivant le cours de ses idées ; c’est peut-être aussi un monde ; peut-être elle contient des créatures douées de raison comme nous : croyez-vous qu’on y connaisse la guerre, qu’on y verse le sang ?

— S’il m’est permis de placer un mot, dit le sergent Hollister en portant machinalement la main à son casque, je dirai que nous voyons dans le livre saint que pendant que Josué exécutait une charge, le Seigneur permit au soleil de s’arrêter, sans doute pour qu’il y vît plus clair pour tourner le flanc des ennemis, faire une feinte contre leur arrière-garde, ou quelque chose de semblable. Or, puisque le Seigneur lui a ainsi prêté la main, la guerre n’est donc pas un mal. Mais ce que je ne conçois pas, c’est que les militaires de ce temps-là se servissent de chariots au lieu de dragons qui valent bien mieux pour enfoncer une ligne de fantassins, qui, quant à cela, pouvaient tourner ces voitures à roues, les prendre en arrière et envoyer au diable chevaux, chariots et tout ce qui s’ensuit.

— C’est que vous n’en connaissez pas la construction, sergent, dit le docteur avec gravité. Ces chariots étaient armés de faux et d’instruments tranchants qui portaient le désordre dans les rangs de l’infanterie. Si l’on arrangeait de cette manière la charrette de mistress Flanagan, vous verriez aujourd’hui même qu’elle pourrait jeter beaucoup de confusion dans les rangs ennemis.

— Du diable si ma jument ferait beaucoup de chemin au milieu des coups de fusil, murmura Betty sous sa couverture. Quand nous poursuivîmes les troupes régulières dans le Jersey, et que je voulus avancer sur le champ de bataille pour ramasser ce qui pouvait s’y trouver, ce fut moi qui fus obligée de la prendre en arrière pour la faire approcher des morts. Non non, elle ne remuerait pas un pied tant qu’elle entend un coup de fusil ; Roanoke et le capitaine Jack suffisent pour les habits rouges, et vous pouvez nous laisser tranquilles moi et ma jument.

Un battement prolongé de tambours, partant de la colline occupée par les Anglais, annonça qu’ils étaient sur leurs gardes, et le même signal se fit entendre au milieu de l’infanterie américaine. La trompette des Virginiens fit retentir l’air d’un son martial, et en un instant les deux collines où l’on voyait d’un côté les Américains, de l’autre les troupes royales, offrirent une scène animée. Le jour commençait à paraître, et des deux côtés on se mettait en mesure, ici pour attaquer, là pour se défendre. Les Américains avaient l’avantage du nombre ; mais pour la discipline et les armes, la supériorité était entièrement du côté des Anglais. Les dispositions pour le combat ne prirent que peu de temps, et le soleil se levait à peine quand la milice se mit en marche.

Le terrain offrait des obstacles aux mouvements de la cavalerie, et les dragons ne purent avoir d’autres ordres que d’attendre le moment de la victoire pour se mettre alors à la poursuite de l’ennemi en déroute. Lawton fit monter à cheval sa petite troupe, et la laissant sous le commandement d’Hollister, il parcourut les lignes des miliciens qui, étant pour la plupart sans uniforme et imparfaitement armés, avaient pourtant été disposés de manière à former une sorte de ligne de bataille. Un sourire de mépris se peignait sur les lèvres du capitaine, tandis que d’une main habile il guidait Roanoke à travers leurs rangs mal alignés. Lorsque l’ordre de marcher leur eut été donné, il tourna le flanc du régiment et le suivit à quelques pas. Les Américains avaient à descendre dans une petite vallée et à gravir l’autre colline pour approcher de l’ennemi. Ils descendirent en assez bon ordre et avancèrent jusqu’au pied de la hauteur ; mais alors les Anglais marchèrent à leur rencontre, ayant leurs flancs protégés par la nature du terrain. Les miliciens, en voyant arriver leurs ennemis, firent feu les premiers ; leur décharge fit effet, et les Anglais en furent un instant ébranlés. Cependant leurs officiers les eurent bientôt ralliés, et les volées de mousqueterie se succédèrent avec rapidité. Le feu fut meurtrier pendant quelques minutes ; mais alors les troupes régulières marchèrent contre les Américains la baïonnette en avant. Ceux-ci n’étaient pas assez bien disciplinés pour résister à une pareille attaque : leurs rangs se rompirent, se divisèrent en compagnies et en fragments de compagnies, et enfin le champ de bataille fut couvert d’Américains fuyant de toutes parts en désordre.

Lawton avait vu jusqu’alors toutes ces opérations en silence et sans ouvrir une seule fois la bouche ; mais en ce moment la honte dont étaient couvertes les armes de son pays le saisit d’indignation ; il mit Roanoke au galop le long de la montagne, et rappela les fuyards à haute voix, leur montrant l’ennemi et leur disant qu’ils se trompaient de chemin. Il y avait en lui un tel mélange de sang-froid et d’ironie que quelques-uns s’arrêtèrent par surprise, d’autres se joignirent à eux, et enfin retrouvant quelques étincelles de courage en voyant l’intrépidité du capitaine, ils lui demandèrent de les reconduire à l’ennemi.

— En avant donc, mes braves ! s’écria Lawton en tournant la tête de son cheval du côté de la ligne anglaise, dont un flanc était à peu de distance ; en avant ! et ne faites feu que lorsque vous serez assez près d’eux pour leur brûler les sourcils.

Ils marchèrent au pas de charge suivant l’exemple du capitaine, et ne tirèrent pas un seul coup avant d’être à quelques pas de l’ennemi. Un sergent anglais caché derrière une pointe de rocher, furieux de l’audace d’un officier qui osait ainsi braver des armes déjà victorieuses, se montra à découvert, et s’avança vers Lawton en le couchant en joue.

— Si tu tires, tu es mort s’écria le capitaine en pressant les flancs de son coursier qui se précipita vers son ennemi à l’instant même. Ce mouvement et le son de la voix de Lawton ébranlèrent le sergent anglais, dont la main tremblante lâcha son coup sans bien l’ajuster. Roanoke sauta les quatre pieds en l’air, et tomba mort aux pieds de son ennemi. Lawton se maintint sur ses pieds et se trouva face à face avec le sergent, qui lui présenta la baïonnette en cherchant à lui en enfoncer la pointe dans la poitrine. Des étincelles de feu jaillirent de l’acier de leurs armes ; la baïonnette sauta à cinquante pieds dans l’air, et un second coup de sabre étendit l’Anglais sans vie sur le carreau.

— En avant ! s’écria le capitaine en voyant arriver un corps anglais qui s’apprêtait à faire une décharge générale, en avant ! répéta-t-il en brandissant son sabre. En prononçant ces mots, il tomba lentement en arrière, comme un pin majestueux frappé par la hache ; cependant sa main continuait à serrer la poignée de son sabre, et les mots : — En avant ! qu’il répéta encore une fois d’une voix forte, furent les derniers qui sortirent de sa bouche.

Les Américains qui avançaient s’arrêtèrent en voyant tomber leur nouveau chef, et, prenant la fuite une seconde fois, ils abandonnèrent la victoire aux troupes royales.

Il n’entrait ni dans les intentions ni dans la politique du commandant anglais de poursuivre les fuyards. Il savait que de forts détachements américains ne tarderaient pas à arriver, et ayant fait relever ses blessés, il forma sa troupe en bataillon carré et se mit en retraite vers l’Hudson. Vingt minutes après la mort de Lawton, il ne se trouvait plus sur le champ de bataille ni Anglais ni Américains.

Lorsqu’on avait appelé aux armes les habitants du pays, on avait attaché des chirurgiens à chaque corps ; mais les hommes instruits dans cette profession étant encore rares à cette époque dans les provinces de l’intérieur, le docteur Sitgreaves avait pour eux autant de mépris que le capitaine Lawton en avait lui-même pour les miliciens. Il se promenait donc sur le champ de bataille, regardant avec un air de désapprobation la manière dont on y exécutait quelques légères opérations de chirurgie. Mais quand au milieu des troupes de fuyards qui arrivaient de tous côtés il ne vit nulle part son ami, son camarade, il courut à l’endroit où Hollister était posté, pour s’informer si le capitaine était de retour. On sent bien que la réponse fut négative. Se livrant à mille conjectures qui le remplissaient d’inquiétude, le docteur, sans faire attention aux dangers qu’il pourrait rencontrer, sans même y réfléchir un instant, courut à grands pas à l’endroit où il savait que la dernière affaire avait eu lieu. Déjà il avait sauvé une fois la vie à son ami dans une situation semblable, à ce qu’il supposait, et la confiance qu’il avait dans son art et dans ses talents lui fit éprouver un mouvement secret de joie involontaire quand il aperçut Betty Flanagan assise par terre, soutenant sur ses genoux la tête d’un homme qu’à sa taille et à son uniforme il reconnut sur-le-champ pour le capitaine Lawton. L’air et l’extérieur de la vivandière lui inspirèrent pourtant quelque alarme. Son petit chapeau noir était repoussé de côté, et ses cheveux, qui commençaient à grisonner, tombaient en désordre autour de sa tête.

— John ! mon cher John ! s’écria-t-il d’une voix émue en lui appliquant sur le pouls une main qui s’en retira avec une sorte d’effroi ; John ! mon cher John ! où êtes-vous blessé ? Ne puis-je vous être d’aucun secours ?

— Vous parlez à qui ne peut vous entendre, dit Betty en se balançant le corps, tandis que ses doigts jouaient, sans qu’elle le sût, avec les cheveux noirs du capitaine. Je vous dis qu’il ne vous entendra plus, et il n’a plus besoin ni de vos sondes ni de vos drogues. Hélas ! hélas ! Et que deviendra la liberté à présent ? qui combattra, qui remportera des victoires pour elle ?

— John ! répéta le chirurgien ne pouvant se résoudre à en croire le témoignage de ses sens ; mon cher John ! parlez-moi ; dites tout ce qu’il vous plaira, mais parlez-moi ! Ô mon Dieu ! ajouta-t-il s’abandonnant à son émotion ; il est mort ! Plût au ciel que je fusse mort avec lui !

— Ce n’est guère la peine de vivre et de se battre à présent, dit la vivandière. L’homme et la bête en même temps ! Voyez, voilà l’animal, et voici son maître. J’ai donné de mes propres mains ce matin la provende au cheval, et c’est moi qui ai préparé le dernier repas qu’a fait le capitaine. Hélas ! hélas ! faut-il que le capitaine Jack n’ait vécu que pour être tué par les troupes régulières !

— John, continua le docteur avec des sanglots convulsifs, ton heure est arrivée. Les hommes plus prudents te survivent, mais il n’en reste pas un plus courageux. Ô John ! tu étais pour moi un ami véritable, le plus cher de mes amis ! Il n’est pas philosophique de pleurer, mais il faut que je te pleure, que je te pleure dans l’amertume de mon cœur !

Le docteur se couvrit le visage des deux mains, et s’abandonna quelques minutes aux transports de sa douleur, tandis que la vivandière exhalait la sienne par des paroles et des gestes convulsifs.

— Et qui est-ce qui encouragera nos gens à présent ? s’écria-t-elle. Ô capitaine Jack ! capitaine Jack ! vous étiez l’âme de la troupe, et l’on ne craignait guère de danger lorsque vous combattiez. Il ne cherchait jamais querelle à une pauvre veuve parce que le rôt était brûlé ou que son déjeuner n’était pas prêt. Hélas ! il n’y a plus de goutte pour lui ! Et voilà le docteur avec qui vous aimiez tant à jaser, qui pleure comme si sa pauvre âme voulait partir avec la vôtre ! Hélas ! hélas ! il est bien mort, et la liberté est morte avec lui !

Un grand bruit de chevaux se fit entendre en ce moment sur la route qui passait près de l’endroit où Lawton était étendu, et presque au même instant Dunwoodie arriva à la tête des dragons de Virginie. Il avait déjà appris la mort du capitaine, et dès qu’il reconnut son corps, il fit faire halte, mit pied à terre et s’en approcha. La physionomie de Lawton n’était nullement défigurée ; on l’eût cru endormi. Dunwoodie souleva une de ses mains et le contempla un instant en silence. Son œil commença à étinceler, et la pâleur qui couvrait tous ses traits fut remplacée par une tache d’un rouge foncé qui se forma sur chacune de ses joues.

— Son sabre me servira à le venger ! s’écria-t-il en voulant le ravir à sa main glacée ; mais les doigts de son ami en serraient encore la poignée avec force, et semblaient refuser de s’en détacher. Il sera enterré aujourd’hui, ajouta-t-il. — Sitgreaves, prenez soin des restes de notre ami, et je vais m’occuper de le venger.

Pendant que Dunwoodie s’était ainsi arrêté, le corps de Lawton était exposé aux yeux de tout le régiment. Il était universellement chéri, et cette vue y répandit une sorte de rage. Ni les officiers ni les soldats ne possédaient plus ce sang-froid indispensable pour assurer le succès d’une opération militaire, mais ils coururent à la poursuite de l’ennemi avec une ardeur qui ne respirait que vengeance.

Les Anglais s’étaient formés en bataillon carré, et avaient placé au centre leurs blessés, qui n’étaient pas en grand nombre. Ils marchaient en bon ordre sur un terrain très-défavorable à la cavalerie, quand les dragons les atteignirent. Ceux-ci chargèrent leurs ennemis en colonne, ayant à leur tête Dunwoodie, qui, brûlant du désir de venger son ami, espérait enfoncer leurs rangs et les mettre en déroute sur-le-champ. Mais les Anglais savaient trop bien ce que le soin de leur sûreté exigeait d’eux, et ils reçurent les Américains en leur présentant leurs baïonnettes. Les chevaux des Virginiens reculèrent, et le troisième rang de l’infanterie faisant feu en même temps, Dunwoodie tomba ainsi que plusieurs de ses cavaliers. Les Anglais continuèrent leur retraite dès l’instant qu’on ne les attaqua plus, et Dunwoodie, qui avait reçu une blessure, ne voulut pas ordonner une nouvelle charge, dont la nature du pays lui démontrait l’inutilité.

Il restait un triste devoir à remplir. Les dragons se retirèrent lentement à travers les montagnes, transportant leur commandant blessé et le corps de Lawton. Celui-ci fut enterré sous les remparts d’un des forts des montagnes, et ils confièrent le major aux tendres soins d’une épouse affligée.

Il se passa plusieurs semaines avant que Dunwoodie fût en état d’être transporté plus loin, et pendant ce temps, combien de fois ne bénit-il pas le moment qui lui avait donné le droit de recevoir les services d’une garde-malade aussi belle et aussi empressée ! Sans cesse elle était près de son lit, lui prodiguant les soins les plus attentifs, se conformant avec exactitude à toutes les ordonnances de l’infatigable Sitgreaves, et acquérant chaque jour de nouveaux titres à l’affection et à l’estime de son mari. Un ordre de Washington envoya bientôt les troupes en quartiers d’hiver, et Dunwoodie, avec un brevet de lieutenant-colonel, reçut la permission de se rendre dans son habitation pour achever d’y rétablir sa santé. Toute la famille partit donc pour la Virginie, accompagnée du capitaine Singleton, et au milieu de l’aisance et de l’abondance oublia le tumulte et les privations de la guerre. Cependant, avant de partir de Fishkill, on reçut par une voie inconnue une lettre annonçant que Henry était en bonne santé et en sûreté. Le colonel Wellmere avait quitté le continent, et était retourné dans son île natale, chargé du mépris de tous les hommes d’honneur qui se trouvaient dans l’armée anglaise.

Ce fut un hiver de bonheur pour Dunwoodie, et le sourire commença à reparaître sur la bouche aimable de Frances.