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L’Espion (Cooper)/Préface

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 2p. 7-10).


PRÉFACE.


Plusieurs raisons doivent engager l’Américain qui compose un roman à choisir son pays pour le lieu de la scène ; il en est plus qui encore qui doivent l’en détourner. Pour commencer par le pour c’est un chemin nouveau qui n’est pas encore frayé, et qui aura du moins tout le charme de la nouveauté. Une seule plume de quelque célébrité s’est exercée jusqu’à présent parmi nous dans ce genre d’ouvrage ; et attendu que l’auteur est mort, et que l’approbation ou la censure du public ne peuvent plus ni flatter son espoir, ni éveiller ses craintes, ses compatriotes commencent à découvrir son mérité[1] ; mais cette dernière considération aurait dû faire partie des raisons contre, et nous oublions que c’est le pour que nous examinons dans ce moment. La singularité même de la circonstance offre quelque chance pour attirer l’attention des étrangers sur l’ouvrage, et notre littérature est comme notre vin, qui gagne beaucoup à voyager. Ensuite le patriotisme ardent du pays assure le débit des plus humbles productions qui traitent un sujet national ainsi que le prouvera bientôt, — nous en avons la conviction intime, le livre de recettes et dépenses de notre éditeur. Fasse le ciel que ce ne soit pas, comme l’ouvrage lui-même, — une fiction ! Et enfin on peut supposer avec raison qu’un auteur réussira beaucoup mieux à tracer des caractères et à décrire des scènes qu’il a eues constamment sous les yeux, qu’à peindre des pays où il n’a fait que passer.

Maintenant voyons le contre, et commençons par réfuter tous les arguments en faveur de la mesure. Il n’y a eu jusqu’à présent qu’un seul écrivain de ce genre, il est vrai ; mais le nouveau candidat qui aspire aux mêmes honneurs littéraires sera comparé à ce modèle unique, et malheureusement ce n’est pas le rival qu’on choisirait de préférence. Ensuite, quoique les critiques demandent et demandent avec instance des ouvrages qui peignent les mœurs américaines, nous craignons bien qu’ils ne veuillent parler que des mœurs des Indiens, et nous tremblons que le même goût qui trouve la scène de la caverne, dans Edgar Huntly[2] charmante, parce qu’il s’y trouve un Américain, un sauvage, un chat et un tomahawk, réunis d’une manière qui n’a jamais pu et qui ne pourra jamais se rencontrer, ne puisse digérer des descriptions où l’amour est autre chose qu’une passion brutale, le patriotisme autre chose qu’un trafic, et qui peignent des hommes et des femmes n’ayant pas de laine sur la tête[3] ; observation qui ne blessera pas, du moins nous osons l’espérer, notre excellent ami M. César Thompson[4], personnage qui sans doute est bien connu du petit nombre de ceux qui lisent cette introduction ; car personne ne jette les yeux sur une préface que lorsqu’il n’a pu parvenir à deviner, d’après l’ouvrage même, ce que l’auteur a voulu dire. Quant au motif qui est basé sur l’espoir de trouver un appui dans l’esprit national, nous devons avouer, et cet aveu nous fait presque rougir, que l’opinion que les étrangers se forment de notre patriotisme est beaucoup plus près de la vérité que nous n’affections de le croire quelques lignes plus haut. Enfin, et c’est la dernière raison qui nous reste à réfuter, y a-t-il tant d’avantages à placer le lieu de la scène en Amérique ? Nous avons à craindre que d’autres ne connaissent tout aussi bien leurs demeures que nous-mêmes, et cette familiarité même engendrera nécessairement le mépris. De plus, si nous faisons quelque erreur, tout le monde pourra s’en apercevoir.

Tout bien considéré, il nous semble que la lune serait l’endroit le plus convenable pour y placer la scène d’un roman moderne fashionable ; car alors il n’y aurait qu’un bien petit nombre de personnes qui pourraient contester la fidélité des portraits ; et si seulement nous avions pu nous procurer les noms de quelques endroits célèbres dans cette planète, nous nous serions sans doute hasardés à tenter l’épreuve. Il est vrai que lorsque nous communiquâmes cette idée au modèle de notre ami César, il déclara positivement qu’il ne poserait pas plus longtemps si son portrait devait être transporté dans une région aussi païenne. Nous combattîmes les préjugés du nègre avec assez de persévérance, jusqu’à ce que nous découvrîmes que notre vieil ami soupçonnait que la lune était quelque part du côté de la Guinée, et qu’il avait de l’astre des nuits à peu près l’opinion que les Européens ont de nos États, que ce n’était pas une résidence convenable pour un homme comme il faut.

Mais il est encore une autre classe de critiques dont nous ambitionnons le plus les suffrages, et dont nous nous attendons cependant à éprouver le plus la censure, — nous voulons parler de nos belles compatriotes. Il est des personnes assez hardies pour dire que les femmes aiment la nouveauté, et c’est une opinion que nous nous abstiendrons de combattre, par égard pour notre réputation de discernement. Le fait est qu’une femme est toute sensibilité, et que cette sensibilité ne peut trouver d’aliment que dans l’imagination. Des châteaux entourés de fossés, des ponts-levis, une sorte de nature classique, voilà ce qu’il faut à ces têtes romanesques. Les destinations artificielles de la vie ont pour elles un charme particulier, et il en est plus d’une qui trouve que le plus grand mérite qu’un homme puisse avoir, c’est de savoir s’élever au sommet de l’échelle sociale. Aussi combien de laquais français, de barbiers hollandais, et de tailleurs anglais qui doivent leurs lettres de noblesse à la crédulité des beautés américaines ; et nous en voyons parfois quelques-unes emportées par une espèce de vertige dans le tourbillon causé par le passage de l’un de ces météores aristocratiques sur les plaines de notre confédération. En bonne conscience, nous voyons qu’un roman où il y a un lord en vaut deux de ceux où il n’y en a pas, aux yeux même du sexe le plus noble, je veux dire de nous autres hommes. La charité nous défend de vouloir faire entendre qu’aucun de nos patriotes partage le désir de l’autre sexe, — d’attirer sur soi les regards de la faveur royale, et nous nous garderions bien surtout d’insinuer que ce désir est presque toujours en proportion de la violence qu’ils mettent à dénigrer les institutions de leurs ancêtres. Il y a toujours une réaction dans les sentiments de l’homme, et ce n’est que lorsqu’il désespère de pouvoir atteindre les raisins que le renard d’Ésope dit qu’ils sont verts.

Loin de nous cependant l’idée de vouloir jeter le gant à nos belles compatriotes, dont l’opinion seule doit assurer notre triomphe ou notre chute ; nous voulons seulement dire que si nous n’avons point mis de lord ni de château dans l’ouvrage, c’est qu’il ne s’en trouve pas dans le pays. Nous avions bien entendu dire qu’il y avait un seigneur a cinquante milles de chez nous, et nous fîmes ce long trajet pour le voir, bien décidés à modeler sur lui notre héros ; mais lorsque nous rapportâmes son portrait, la petite lutine qui posait pour celui de Fanny déclara qu’elle n’en voudrait pas quand même il serait roi. Alors nous fîmes jusqu’à cent milles, pour voir dans l’est un château renommé ; mais, à notre grande surprise, il y manquait tant de carreaux, et c’était sous tous les rapports un endroit si peu habitable, qu’il y aurait eu vraiment conscience à y loger une famille pendant les froids de l’hiver. Bref, nous fûmes obligés de laisser la jeune fille aux cheveux roux se choisir elle-même un amant, et de loger les Wharton dans un cottage commode, mais sans prétention. Nous répétons que nous n’entendons pas faire la plus légère injure aux belles ; elles sont ce que nous aimons le mieux, – après nous-mêmes, — après notre livre, – notre argent – et quelques autres objets. Nous savons ce que sont les meilleures créatures du monde, et nous voudrions, pour l’amour de l’une d’elles, être lord et avoir un château par-dessus le marché[5].

Nous n’affirmons pas positivement que la totalité de notre histoire soit vraie, mais nous croyons pouvoir le dire sans nous compromettre d’une grande partie ; et nous sommes certains que toutes les passions qui sont décrites dans ces volumes ont existé et existent encore. Qu’il nous soit permis de dire aux lecteurs que c’est plus qu’ils ne trouvent dans tous les volumes qu’ils lisent. Nous irons même plus loin, et nous dirons où elles ont existé ; c’est dans le comté de West-Chester, de l’île de New-York, l’un des États-Unis d’Amérique, belle partie du globe, d’où nous envoyons nos compliments à tous ceux qui lisent notre ouvrage, et nos amitiés à tous ceux qui l’achètent.


New-York, 1822.
  1. Charles Brockden Brown, romancier américain, né à Philadelphie, vécut longtemps obscur et ignoré. Il est mort en 1813, à l’âge de trente-cinq ans. — Tr.
  2. Roman de C. B. Brown. – Tr.
  3. Tout le monde sait qu’on donne le nom de laine aux cheveux épais et crépus des nègres. – Tr.
  4. Nègre qui joue un grand rôle dans l’Espion.
  5. L’auteur se moque ici des préjugés aristocratiques qui ont survécu à la domination anglaise en Amérique. Les familles républicaines de ce pays n’oublient pas leur généalogie.