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L’Espion libertin ou le Calendrier du plaisir/Texte entier

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Anonyme
Gay et Doucé (p. Frontisp.-62).
L’espion libertin, 1882 - Frontispice
L’espion libertin, Bandeau de début de chapitre

DIALOGUE

ENTRE
LE PASSANT ET LE COLPORTEUR


LE COLPORTEUR.

Monsieur, voulez-vous l’Espion libertin ou le Calendrier du plaisir ?

LE PASSANT.

Hum !., ces titres-là…

LE COLPORTEUR.

Sont des titres à la reconnaissance de tous ceux qui aiment à se divertir avec garantie.

LE PASSANT.

Quelle main a pu tracer un pareil écrit ?

LE COLPORTEUR.

Celle du plus sincère et du plus galant libertin.

LE PASSANT.

C’est-à-dire celle d’un homme sans mœurs, sans vertu. Un pareil libelle ne peut que faire naître le désir, émousser les passions, provoquer au vice, et accroître le nombre, déjà trop dangereux, des héros du libertinage. C’est un conducteur perfide qui, se pavanant d’un faux zèle, s’engage à nous mener dans les lieux les plus agréables de cette nouvelle ville de Cythère, et finit par nous perdre dans des détours sinueux, dans un dédale obscur, où nous attend le Minotaure sous la figure de Vénus.

LE COLPORTEUR.

Monsieur, ce petit recueil n’est pas tout cela ; c’est Mercure se promenant dans les jardins riants de Cythère ou d’Idalie ; indiquant à ceux qui se promènent avec lui, les parterres où fleurissent les plus douces, les plus agréables plantes, et nous écartant des fleurs vénéneuses, en nous montrant les bosquets où elles croissent, et en nous faisant connaître le poison cruel qu’elles cachent sous l’apparence des plus beaux attributs de Pomone et de Flore.

LE PASSANT.

Pour un colporteur, tu emploies assez bien la similitude, les parallèles.

LE COLPORTEUR.

Eh bien ! monsieur, laissant à part les figures de rhétorique, cela veut dire que vous avez la liste des plus jolies femmes du palais du Tribunat, leur manière de se conduire ; et que vous pouvez ainsi fréquenter les plus aimables, et fuir celles qui sont dangereuses.

LE PASSANT.

Combien vends-tu ton Mercure, puisque tu le nommes ainsi ?

LE COLPORTEUR.

Trois francs, monsieur.

LE PASSANT.

Donne-m’en une douzaine, je connais beaucoup d’honnêtes bourgeois qui se laissent tromper tous les soirs, et je leur en céderai un exemplaire : je suis sûr qu’ils me sauront gré d’avoir pensé à eux. Tiens, voici trente-six livres.

LE COLPORTEUR.

Monsieur, je vous remercie.



L’Espion libertin, vignette fin de chapitre
L’Espion libertin, Bandeau de début de chapitre

PETIT AVERTISSEMENT


Si quelque admirateur des beautés de la Nature, poussé par un besoin naturel, ou inspiré par le pieux désir de contempler l’ouvrage du Créateur ; si quelque amant Protée, dis-je, croyant trouver à l’adresse indiquée l’objet qu’il aurait choisi, voyait son attente trompée, qu’il ne murmure point contre l’auteur de cet intéressant opuscule ; mais qu’il sache que les bacchantes de Paris, pour la conservation de leurs charmes, évitent scrupuleusement le mauvais air ; et, comme personne ne sent si fort qu’un créancier, elles ont soin de déménager, une ou deux fois par mois, afin d’éviter les réclamations insupportables d’une vieille propriétaire qui fait la réservée ; d’une couturière coquette qui fait la prude, et d’une petite marchande de modes qui fait l’innocente.

Or, au moment de mettre ce manuel sous presse, il eut été difficile de changer l’adresse de celles de ces demoiselles qui auraient pris de nouveaux appartements. Malgré cela, le lecteur peut être assuré que ces sortes d’erreurs ne sont point nombreuses. Toutes les précautions ont été prises four que ce petit dictionnaire réunisse à la justesse et à l’exactitude des noms et demeures, autant de ressemblance et de variété dans les portraits que d’impartialité dans les caractères, les mœurs et la conduite.

Jeunes gens, qui ne savez encore ce qui est le plus honorable, de se parer de la vertu des sages d’Athènes, ou de l’amabilité des jeunes Lacédémoniens ; cœurs tièdes ou pusillanimes, hommes timides qui avez un pied sur la route du plaisir, et l’autre dans le monde indifférent ; vous, enfin, que le désir tourmente et que la crainte accable, quel secours ne trouverez-vous pas dans cet ouvrage !

Heureux, si, lorsque les passions me dévorèrent, j’eusse trouvé, comme vous, un écrivain qui préférât aux lauriers du Parnasse le plaisir d’être utile à ses contemporains ! Je ne serais point exténué de fatigue, ni rongé par la jouissance ; et je rendrais, à celui qui m’aurait averti dans ses écrits, la reconnaissance et l’estime que je désire mériter de vous, mes chers lecteurs, en vous assurant que je suis le plus fidèle partisan de votre salut.

K***.

L’Espion libertin, Bandeau de début de chapitre
L’ESPION LIBERTIN



LISTE DES JOLIES FEMMES

DU

Palais-Égalité


L’espion libertin, séparateur de paragraphe

ADÉLAÏDE

Galerie des Bons-Enfants, n° 116.

C’est une brune, assez bien ; elle est grande et jeune ; ses yeux sont passables, sa bouche est trop enfoncée. Quant à cet endroit voluptueux où l’on dépose l’offrande de l’amour, il est vaste et profond.

Cette adorable courtisane a une prédilection pour les grands hommes ; ses appas sont encore en assez bon état.

Pour deux heures : six francs.


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ARNAULT

Épinglier, ci-devant rue des Fossés-Montmartre, actuellement rue Montmartre, au coin du passage Vigand au premier, au-dessus de la lingère.

La maison où elle demeure, anciennement connue pour le plus mauvais lieu qu’un honnête homme pût fréquenter, est maintenant sur un meilleur ton.

Depuis deux francs jusqu’à trois francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

ADÈLE

Rue du Lycée, n° 7.

Elle demeurait jadis rue de la Loi, hôtel de Bordeaux et était entretenue par un danseur de l’Opéra.

C’est une charmante petite femme ; elle est bien construite et a les formes les plus voluptueuses ; sa gorge est assez bien placée.

Pour le souper et le coucher : vingt-quatre francs.


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AUGUSTINE HUREAU

Rue des Boucheries-Honoré, n° 119.

C’est une petite blonde d’un air assez indifférent, elle a été entretenue pendant quelque temps par un Italien, mais elle préfère le détail et la bruyante orgie du plaisir, à la douce tranquillité que pourraient lui faire goûter un ou deux adorateurs.

J’en connais plus d’une qui désirent de pareilles occasions, et sauraient mieux en profiter.

Une perruque et six francs.


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VICTOIRE

Galerie des Bons-Enfants, n° 121.

Sans sa parure, Victoire ne porterait aucun intérêt ; elle est assez jolie, mais putain de profession. Dès l’âge de huit ans qu’elle vendait dans les rues de Paris, elle faisait déjà le commerce : elle connaît toutes les particularités de la profession.

On trouve chez elle mille instruments inventés par la lubricité, pour renforcer les sens, fortifier le désir, étendre la jouissance, éterniser les regrets : en un mot, elle est experte dans son art.

douze francs.


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MARIE-FRANÇOISE MONSANA

Dite Georgette.

C’est une femme assez jolie, quoique sa gorge n’ait pas l’éclat de la rose : elle est passable en Société.

Cette bacchante moderne vise au bel esprit ; elle se croit, à la fois, la plus belle des trois Grâces et la plus savante des neuf Muses. Son goût décidé pour les romans la fait aimer d’un très grand nombre de petits auteurs.

Elle demeure rue Froidmanteau, n° 7, au deuxième, sur le derrière du devant.

Douze volumes et six francs.


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H*****

Rue du Bout-du-Monde.

Cette maison est le plus infernal réceptacle qu’il y ait à Paris. C’est un assemblage de voleurs et de femmes, non seulement proscrites par la société des gens vertueux, mais même par celle des libertins qui ont un reste de probité et de délicatesse.

L’honnête homme ne peut voir cette taverne sans rougir. Les femmes qui demeurent chez ce H*****, sont la lie de la Société ; toutes les marchandes et poissardes de la halle, après avoir vendu des légumes pendant le jour, font un trafic, le soir, de chair humaine.

Y compris la chandelle et la goutte d’eau-de-vie : cinquante centimes.

VICTOIRE

Rue Saint-Sauveur, chez madame Sain,
et tenant la maison.

Victoire est une très jolie femme ; son embonpoint fait plaisir ; elle a deux globes charmants : l’amour a embelli chacun d’eux d’un bouton de rose, qu’on serait tenté de croire sans épines ; sa peau et fort douce ; ses cuisses sont d’une blancheur éblouissante.

Pour le souper et la nuit : dix-huit francs.


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SA SŒUR

Même maison.

Quelle difformité dans la nature ! Autant la charmante Victoire est aimable, autant sa sœur est prude, maussade et bizarre : son teint un peu basané n’offre rien d’agréable.

trois francs.


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MILLER

Rue des Filles-Saint-Thomas, chez l’épicier, à l’entresol, au coin de la rue de la Loi.

C’est une ci-devant danseuse de l’Opéra. Elle sait si bien sauter, qu’elle n’a fait qu’un pas du temple des Muses à celui de Priape et de Vénus.

Mademoiselle Miller est une brune piquante ; elle a de l’embonpoint ; sa gorge, quoique très grosse, n’en offre pas moins d’agréments. Elle se promène tous les soirs dans le jardin et dans les galeries du Palais : la gaieté de son caractère la rend excellente pour les parties fines.

Pour toute la journée et la nuit : trente-six francs.


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DURANCI

Galerie du Palais-Égalité, n° 163.

Elle demeurait jadis galerie des Variétés, café de la Régence.

Encore une grosse maman, mais celle-ci est châtaine. Comme on voit qu’elle a été très belle femme, des adorateurs distingués se plaisent à brûler de l’encens sur ses autels. L’énorme grosseur de sa gorge et ses autres appas commencent à s’épanouir : elle s’est associé quelques petites femmes qui ne sont pas désagréables.

Pour un moment d’une heure : cinq francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

GEORGETTE

Passage du Perron, chez Bertrand, restaurateur, au troisième.

Elle est percée si bas, que bientôt les deux détroits n’en feront plus qu’un.

Pour la nuit : quatre francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

LÉVÊQUE

Galerie des Bons-Enfants, n° 113.

C’est une grosse maman de bonne mine ; son automne a tous les charmes du printemps. Lévêque est mille fois préférable aux femmes qu’elle a chez elle.

J’ignore si c’est cette même Lévêque qu’on a vue, à défaut de peignoir, s’affubler du rochet d’un évêque : si c’est elle, on lui a résigné quelque part du bénéfice.

Madame Lévêque s’impose et remplit scrupuleusement les devoirs de l’hospitalité.

Pour la nuit : vingt-quatre francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

CAROLINE

Elle doit être mise après madame Lévêque : même maison que madame Lévêque.

Quelles couleurs puis-je employer pour faire le portrait d’une semblable créature ! Comment purifier mon pinceau lorsqu’il aura tracé le tableau où doit être représentée Caroline ?…

Cette malheureuse personne est aussi maltraitée de la nature pour le physique que pour le moral : sa figure chiffonnée, son regard éteint, ses traits presque effacés, sa gorge pendante et sa démarche ignoble, répondent infiniment à la bassesse de ses sentiments et aux plaisirs honteux auxquels elle s’adonne.

Le sein, surtout, cette mappemonde si jolie, arrondie par Vénus, animée par l’amour, retouchée, repolie par les dieux ; le sein, ce chef-d’œuvre de la nature, le plus bel ornement du corps féminin ; le sein, en un mot, qu’une femme devrait ménager avec tant de soin, est la partie la plus défigurée du corps de Caroline. Les mains criminelles de mille et une tribades, semblables à elle, sont encore empreintes sur les restes honteux de ses attraits qui tombent en ruines.

Il n’est point de femme aussi sotte, aussi insolente envers les hommes que cette Caroline. Elle se bat au couteau, se prend de vin, et, dans ses moments d’ivresse, elle porte sa passion pour les femmes jusqu’à les gamahucher. Qu’elles soient saines ou non, son amour l’aveugle.

Allez, jeunes Parisiens, allez embrasser l’aimable Caroline ; mais gare les chancres !

Pour la voir toute nue, en payant le champagne ou le bourgogne : un mandat de vingt et un francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

MARGUERITE

Dite la Blonde : ci-devant au Perron, n° 93, maintenant Galerie des Bons-Enfants, n° 116.

Si sa passion pour son sexe ne l’entraînait point, elle serait, sans contredit, beaucoup plus aimable aux yeux de ceux qui la connaissent. Mais elle sacrifie tout pour ses désirs criminels.

On trouve avec elle tous les genres de voluptés que peut mettre en usage un libertin consommé : les sodomistes, dit-on, mais je ne le crois pas, trouvent avec elle à se satisfaire.

On s’arrange à l’amiable.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

ÉLÉONORE

Ci-devant chez madame Valmon ; actuellement passage du Prix-Fixe qui donne dans la rue de la Loi.

C’est une brune dont le visage est allongé ; elle a le nez à la Roxelane ; ses yeux ne disent rien ; sa gorge est passable. Eléonore est d’un doux caractère, et demeure chez elle.

trois francs.


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BABET

De la place Maubert, dite la Belle Brune.

C’est une grande, assez jolie, très bien mise, mais qui se donne le plus mauvais genre : quand il le faut, elle est un peu bégueule et aimant les jolis garçons.

six francs.


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M****

Dite la Picarde ; Palais-Égalité, galerie de Pierre, 65, au second, maison Tortoni.

Il ne faut que l’entendre pour savoir qu’elle a joui. On la dit Picarde : sa voix haute et hardie annonce une poissarde et une bacchante, bien plus qu’une femme de Picardie.

Cette belle enrhumée est l’acquisition de madame Valentin qui a cependant chez elle quelques jolies femmes ; mais j’exclus la M**** du catalogue de celles qui méritent quelques louanges. D’ailleurs, je sais que fort peu de personnes aimeront le genre de la Picarde.

Une femme pourra plaire lorsqu’elle sera gaie, vive, enjouée, sage en société, libertine au boudoir, réservée dans sa mise. Mais cette Picarde a la vanité de se croire jolie quoiqu’elle soit détestable. Elle va souvent au café du Ventriloque, d’où elle ne sort que lorsque la fumée du vin lui ôte l’usage de la raison.

Pour la nuit : Un panier de harengs saurs, un double décilitre d’eau-de-vie, et la somme de cinquante centimes.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

MADAME JULIOTTE

Rue Neuve-des-Petits-Champs, en face
la Trésorerie Nationale.

Oh ! malheur sans remède ! Encore quelques pas, et elle sera à la fin de sa carrière. Tous les jours l’émétique, les pilules, les lavements entrent dans son corps et en font une boutique d’apothicairerie.

C’est malheureux pour elle et pour tout le monde ; car l’homme de goût, l’étranger, le libertin, le jeune, le vieux, tous trouvaient à se satisfaire chez madame Juliotte : on était en sûreté dans sa maison ; mais la mort……

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Requiescat in pace !…

L’espion libertin séparateur de paragraphe

ROSANNE

Chez madame Juliotte, rue des Petits Champs, en face la Trésorerie.

Petite personne assez jolie, du goût de madame Juliotte : — elle sait se connaître en sujets.

Nous ne reprocherons point à Rosanne d’être trop libertine envers les hommes, mais bien de l’être envers les femmes. J’en parle savamment, j’ai vu. J’ignore si c’est son défaut, mais un rien peut la détourner de ce mauvais penchant et la ramener à la raison.

Alors, tous les libertins de goût iront voir la belle Rosanne, et chacun donnera la somme de six francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

ROSE

Au coin du Perron et de la rue du Lycée,
au second.

Son âge ne me permet pas de parler de ses charmes. Tous les malheurs l’accablent à la fois. Elle a eu chez elle de très jolies femmes, mais, dans le nombre, il s’est trouvé des malheureuses qui l’ont volée.

Dernièrement, elle avait une mulâtresse du plus mauvais ton, qui est partie de chez elle avec armes et bagages

Maintenant Rose a chez elle trois ou quatre femmes dont nous nous ferons un devoir de taire le nom et l’origine. On est dispensé de vanter leurs charmes, parce qu’elles n’en ont pas : mais elles ont entre elles un je ne sais quoi qui amuserait volontiers celui qui ne les connaît point.

Pour voir ce quatuor et leur manège : douze francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe


L’Espion libertin, Bandeau de début de chapitre

FOYER MONTANSIER


L’espion libertin séparateur de paragraphe

Autrefois, en parlant de choses qui n’étaient point sûres, on disait :

« Je compte là-dessus comme sur le con d’une putain. »

Mais, aujourd’hui, on peut employer les mêmes termes dans le sens contraire : car des entrepreneurs ont compté sur les charmes de quelques nymphes pour achalander leur spectacle, et ils ont parfaitement réussi.

La spéculation est heureuse.

Bravo ! messieurs les directeurs, vous savez varier les plaisirs du public. Vous leur offrez deux spectacles d’un genre bien différent ; et, au moment même, où l’on baisse la toile d’un côté, chacun va la lever d’un autre.

Je laisse aux Frérons modernes la critique des pièces que vous jouez sur votre théâtre. Je ne veux m’occuper que de celles qui sont offertes à votre foyer.

Qu’il est brillant ce foyer ! Qu’elles sont belles les actrices qui y jouent ! Qu’elles sont jolies les pièces que ces mêmes actrices offrent au spectateur !… Quelle profondeur dans les sujets !… Quelle fraîcheur dans les décors !…

Ces entr’actes sont d’un plus grand prix, — car toujours on les paie plus cher que les actes joués par Jocrisse et Cadet Roussel.

Non, rien n’est plus beau que les intermèdes du Foyer Montansier : on n’y siffle jamais ; on y méconnaît la cabale ; chacun admire les actrices ; chacun veut jouer avec elles le rôle d’amant, et chacun y joue celui de niais.

C’est là, c’est dans ce foyer délicieux que se trouve le vis comica de la volupté ; c’est là que s’assemble un public connaisseur et éclairé… — Oh ! oui, éclairé par des quinquets placés symétriquement.

C’est là qu’un observateur, rempli des lumières de ces quinquets éblouissants, peut remarquer, admirer et juger ; c’est là, enfin, que l’on contemple les gorges blanches, brunes ou noires ; les seins agités, tranquilles, durs ou mous ; les yeux agaçants, vifs ou langoureux, mais toujours bordés de rouge ; les bras bien ou mal faits ; les formes des cuisses les plus voluptueuses ; celles des fesses les plus rondes ; et les jambes divines, et les pieds mignons, et les genoux faits au tour ; et…

Ah ! que tout cela est bien digne d’attirer l’attention de l’étranger.

C’est surtout dans la seconde galerie du foyer que le coup d’œil est charmant. On arrive gai et tranquille tenant innocemment sa contremarque à la main, fredonnant le vaudeville de Fagotin ou du Savetier de Chartres, on se place à cette espèce de balcon qui donne sur la divine galerie…

On voit des femmes… Ah ! des femmes… charmantes au foyer, délicieuses au tête-à-tête et friponnes partout : des femmes coquettes par usage ; jolies et agaçantes par état ; libertines par passion, et passionnées par tempérament ; des femmes, enfin, qui vous ravissent la paix et le repos intérieur. Et lorsque, par elles, tous les spectateurs sont enflammés, comment est-il possible que le foyer Montansier ne soit pas tout en feu ? Comment peut-on en approcher sans se trouver tout à coup embrasé ? Et en voyant un foyer aussi chaud, qui ne serait tenté de comparer le théâtre à une grande cheminée ?…

Mais ces nymphes ont-elles le même attrait au jour ?…

Doucement, lecteur ; votre curiosité est indiscrète. Faut-il vous dire que les maux de tête, les migraines, les indigestions changent totalement ces belles, et qu’elles n’offrent plus que des figures pâles et blêmes, des traits livides ou effacés, et que leur corps n’est plus que le squelette hideux du libertinage ?

Faut-il vous dire encore… que… Oh ! non ; je me garderai bien d’en dire davantage sur ces courtisanes qui, d’ailleurs, se sont toutes conformées aux ordres de la police, et peuvent servir leur monde dans les règles.

Cependant, je dirai quelque chose de chacune en particulier.

Commençons par

MADAME SAINT-HUBERTIE

Sa figure grêlée n’est point agréable, mais elle a le plus beau corps qui se puisse voir. Beaucoup d’amabilité, très recherchée dans sa parure. Son port est noble ; son maintien adorable ; un peu bégueule… Mais… quelle est la femme sans défaut ?

Pour jouir des charmes de la Saint-Hubertie et la voir toute nue : vingt-quatre francs.

El quelquefois moins, surtout avec les jolis garçons ; mais pas souvent… — Mais avec les femmes !… Ah ! Saint-Hubertie !


L’espion libertin séparateur de paragraphe

VICTOIRE

Dite la Blanche ; Palais-Égalité, n° 121,
chez Babet, de la place Maubert.

Victoire est un peu grêlée ; une blancheur éblouissante fait admirer sa figure : il est fâcheux que sa nature n’en fasse pas seule les frais, et que les petits pots y soient pour quelque chose. Son extrême blancheur n’est pas égale partout : le dos, la chute des reins, les bras, les cuisses tirent un peu sur le jaune.

Quel charme pour ceux qui aiment la variété dans ce qui flatte la vue et le sixième sens…

Cependant, cette difformité de couleur est bien rachetée par les touffes ombrageuses plantées à l’entrée du sanctuaire de l’amour, ce lieu charmant que le vulgaire nomme con.

Mais c’en est assez sur les charmes antérieurs de Victoire ; laissons un peu de surprise aux amateurs pour six francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

ÉLÉONORE

Dite la Romaine, Palais-Égalité, n° 121,
chez Babet.

Taille de cinq pieds ; élancée, visage allongé, nez à la Romaine, bouche ordinaire, la gorge un peu élevée ; — mais les bretelles élastiques ne sont-elles pas toujours démodé pour les femmes ?

Loin d’être une des trois Grâces, Éléonore est très maigre : on remarque que sa passion est un peu forte ; mais…

Enfin, allez voir Éléonore pour trois francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

LES DEUX COUSINES

Prétendues sœurs de la Blonde, au Perron, n° 93,
au second.

Voilà de véritables bacchantes. On assure que ces deux femmes étaient servantes de ferme. Devaient-elles quitter le service de la basse-cour pour celui de la cour de Vénus ; et, d’innocentes paysannes, devenir les servantes des prêtresses du libertinage ?

Il faut dire qu’elles ne méritent guère d’autre emploi que celui-là : elles portent le flambeau, la cuvette, l’éponge, et tout ce qui est utile aux cérémonies du culte auquel elles sont vouées.

Ces deux cousines sont très engageantes ; elles éclairent les michés avec beaucoup de complaisance.

On voudra bien les indemniser de la somme de un franc cinquante centimes.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

HÔTEL DE LA PAIX

Actuellement de Reims ; le premier, deuxième,
troisième et galerie vitrée
.

Ce lieu est destiné aux marchandes de bouquets, aux petites barboteuses, et autres.

Depuis que madame Dufaillie a émigré de cet hôtel, le bon goût s’est aussi rendu coupable d’émigration envers cette maison de plaisance, où ladite madame Dufaillie s’est ruinée.

Maintenant elle demeure rue Saint-Honoré, en face l’Oratoire, chez le charcutier, au second. Elle a encore quelques jolies femmes ; mais su maison n’a plus cette réputation putassière qui lui fit jadis tant d’honneur.

Mais, vu qu’elle donne trop dans le commun, on peut se présenter chez elle depuis la somme de trois francs jusqu’à six francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

AIMÉE

Au foyer Montansier.

Cette lourde provinciale est arrivée à Paris en 1796. Elle entra en qualité de servante chez Saint-Foie. Mais l’air de la capitale et surtout celui de certains quartiers, produit beaucoup de changement sur une jeune villageoise. Aussi Aimée quitta bientôt le maintien gauche du village, pour prendre le bon ton de la ville.

Elle est très fière, passablement bégueule : du reste, c’est une assez jolie femme, mais qui s’en fait trop accroire.

En quatre-vingt-seize, elle arriva en sabots, couverte de guenilles. Actuellement, nos Parisiens ne dédaignent pas de lui offrir la pomme. En un mot, Aimée n’est plus cette paysanne grotesque.

C’est une coquette policée que l’on voit pour la somme de six francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

MARCHAND

Palais-Égalité, galerie de Pierre, côté de
la rue Richelieu, n°
3.

C’est une brune, très mince, assez jolie, d’un bon caractère ; elle se met très bien.

J’invite les connaisseurs à visiter les charmes intérieurs de l’adorable Marchand pour six francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

CLEOFAS

Palais-Égalité, chez Marchand, n° 3.

C’est une grande, assez corpulente ; sa peau a justement ce qu’il faut pour ne pas être ridicule ; son port est noble ; mais quel dommage qu’un si beau corps soit porté sur de si détestables jambes !

Elle a, pour amant et entreteneur, un homme qui, pour le moment, est exilé de Paris, et pour cause.

cinq francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

JUJULE

Palais-Égalité, chez Marchand, n° 3.

C’est une brune assez jolie, de moyenne taille, polissonne au dernier degré. Elle jouit beaucoup avec les michés, et, par ce moyen, leur procure du véritable plaisir.

Allez, jeunes libertins qui cherchez la jouissance, allez voir Jujule, et vous donnerez trois francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

SAINTE-MARIE

Palais-Égalité, chez Marchand, n° 3,
au troisième.

C’est une grande femme ; elle est très bien faite, un peu grêlée, mais cela ne lui messied pas. Sa gorge est ferme ; sa peau est d’une blancheur éblouissante ; ne jugez pas sur la figure : elle a le pied fait au tour, les cuisses rebondies.

Quel charme offre le contraste d’un touffus aussi noir que le jais, servant de ciment à deux colonnes d’albâtre ! quels délices de séjourner dans un aussi joli bosquet !

Je réserve Sainte-Marie au libertin solitaire qui cherche un buisson pour ombrager ses plaisirs, et ressentir, au sein du mystère, des jouissances que les dieux mêmes envieraient.

Pour connaître tous les détours de son charmant réduit : six francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

GEORGETTE

Passage du Perron, n° 92, au troisième,
chez Vigan
.

C’est une bégueule insupportable : trois grands quarts d’heure ne suffisent pas pour qu’elle articule deux mots de suite. Elle a la peau très brune ; son caractère est assez sociable : bonne enfant, elle aime beaucoup les garçons limonadiers, et,

Elle fait ce qu’elle peut pour trois francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

MARIE-FRANÇOISE SENDRON.

Surnommée Fanfan ; Palais-Égalité, n° 121.

C’est une châtaine clair, assez jolie ; sa peau est fraîche, sa gorge bien placée, mais un peu molle. Par malheur, elle succède à l’adorable Colombe, décédée il y a un mois, dans la même maison, et qui fit, en mourant, Fanfan son héritière, tant pour son fonds bien achalandé que pour son mobilier, effets, argenterie, bijoux, etc. : mais elle ne lui céda pas son esprit.

Colombe est une véritable perte pour les connaisseurs : elle était vive, enjouée, d’une amabilité charmante, d’une éducation recherchée. C’est cette même Colombe qu’on surnomma Tête de Cheval. Elle aimait beaucoup les femmes, et Fanfan était sa bonne.

Elle vivait avec elle depuis dix ans ; aussi, par reconnaissance, celle-ci lui fit faire un convoi qui lui coûta cent quarante-quatre francs ; et, le même jour, sa gaieté ne l’abandonna point : elle se consola de la perte de Colombe entre les bras d’une autre femme de chez elle ; sans égard pour les mânes de sa bienfaitrice, elle viola les lois de l’amitié et de la constance qu’elle lui avait jurée. Oh ! Fanfan, quelle inhumanité !

On voit cette ingrate petite personne pour six francs.


L’espion libertin séparateur de paragraphe

EUPHROSINE

Porte et carré Saint-Martin, à côté du bal
du citoyen Leduc
.

C’est une grande mince, assez bien tournée ; sa peau est très brune, ses cheveux sont d’un noir de jais : elle a passé trois fois dans les chaudrons de Saint-Côme. Elle aime beaucoup les chirurgiens ; elle en attend même de grands services.

Euphrosine se dit noble, mais quelle noblesse ! Dans l’an VIII, elle dénonça plusieurs conscrits dont elle fut fort bien payée sans compter le tour du bâton qui l’envoya à l’Hôtel-Dieu, où elle resta cinq mois. Elle a pourri quantité de jeunes gens.

Avis au lecteur !…

Un cornet de pilules et la somme de un franc.



L’espion libertin séparateur de fin de chapitre

L’Espion libertin, Bandeau de début de chapitre

PETITS CARREAUX


Malgré toutes les précautions que prend la police pour purger le charmant séjour de Paris, le délice de l’étranger, on voit tous les jours vingt ou trente barboteuses arrêter effrontément, tour à tour, le philosophe et l’artiste, le pauvre, le riche, l’ouvrier, le domestique ; et cela, pour les conduire dans leurs orgies où tous les tours de brigandage se commettent alternativement. C’est payer bien cher un moment de brutalité.

Ô plaisir ! plaisir ! qu’il en coûte pour te goûter avec sécurité !

Pour voir ce repaire d’animaux femelles, depuis cinquante centimes jusqu’à deux francs.


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EUGÉNIE

Au Perron, n° 92.

C’est une négresse d’une assez bonne tournure ; sa figure, quoique noire et chiffonnée, est jolie ; sa gorge n’est point molle ; l’ensemble de son corps est agréable ; ses fesses sont très fermes ; elle a le pied mal fait, mais où trouver une femme sans défaut ?… Le coloris de son bijou fait un effet charmant au milieu de cette obscurité.

Tout le monde n’aime pas une peau huileuse, sans cela Eugénie recevrait l’hommage de beaucoup de connaisseurs.

L’œil curieux d’un amateur du beau noir peut admirer le charmant contraste du rose avec le noir, moyennant la somme de trois francs.


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RAYMOND

Cloître Honoré, ci-devant Palais-Égalité, n° 148.

La bonne réputation dont cette femme a joui, depuis huit ans, parmi le nec plus ultra de la jeunesse libertine, est totalement anéantie. Elle a encore quelques femmes, chez elle, qu’elle promène tous les soirs dans les galeries du palais du Tribunat ; mais ce n’est plus avec cette élégance qui jadis la fit distinguer des autres.

Néanmoins on peut voir les charmes de quelques unes pour la bagatelle de trois francs.


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DENISE

Hôtel de l’Union, rue des Bons-Enfants.

C’est une grande grêlée, d’une mauvaise tournure ; sa gorge est flasque, en dépit du corset élastique ; sa peau est basanée. L’on peut à son temple, — quel temple ! — sacrifier quatre à la fois, et cinq un peu gênés, en cas de besoin.

Elle est libertine avec les hommes ; mais à défaut de l’histoire naturelle, elle a recours à l’histoire représentative : elle se sert d’un membre viril qui la dédommage de l’inconstance de ses amants.

On la voit à sa croisée tous les jours, depuis dix heures du matin jusqu’à onze heures du soir.

On contemple l’ampleur de ses charmes en se munissant de deux à trois francs.

L’Espion libertin, Bandeau de début de chapitre

PÂTÉ DES ITALIENS


Depuis la réunion des Italiens au théâtre Feydeau, les jolies femmes ont abandonné ce charmant séjour : quelques-unes sont restées pour les habitués.


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MARIETTE

est de ces dernières : elle demeure rue Favart.

C’est une très jolie femme ; elle est élancée ; sa peau est d’une blancheur éblouissante ; sa gorge ferme et bien séparée ; ses cuisses, rondes et potelées, sont deux colonnes couronnées par un portique étroit et touffu.

Pour s’en procurer l’entrée, il faut être joli garçon et un petit cadeau de six francs.


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ROSETTE

Dite la Jolie Personne ; pâté des Italiens, rue
Favart, même maison que Mariette, au second.

C’est une petite qui fit l’emploi de soubrette sur différents théâtres de cette ville, et partit ensuite pour la province où elle joua les jeunes premières, le tragique, le comique, le drame et l’opéra.

Elle avait retenu et mis en pratique ce vers de Voltaire :

« Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. »

Son théâtre du plaisir est richement décoré : en place de lustres et de quinquets, ce sont des vessies qui, au besoin, peuvent servir de lanternes ; son entrée est vaste et profonde ; ses couloirs sont très sombres ; mais, dit-on, c’est dans l’obscurité que se trouve le bonheur.

Si quelque amateur veut jouer le rôle d’amoureux avec Rosette, il donnera pour les frais de son spectacle, qui est prêt à tomber en ruines, la somme de six francs.


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VICTOIRE

Chez madame Lêvêque, Palais-Égalité, n° 113.

Victoire est une femme chatain clair ; elle déguise la couleur de ses cheveux par une perruque blonde à chignon, qui lui sied très bien. C’est une assez jolie femme, d’une belle tournure : sa gorge est bien séparée ; son port est noble ; sa taille est bien prise ; ses cuisses sont très fermes.

Elle perdit sa virginité, dit-on, chez un vieux qui, l’ayant surprise la fit monter dans son appartement ; et comme il n’était plus d’un âge à désirer longtemps, il porta, sur-le-champ, la main sous ses jupes. Mais un cri perçant, — c’était celui de l’innocence — et mal articulé, lui dit d’un son de voix langoureux :

— Mais, monsieur, et mon honneur ?…

— Je le cherche, répondit aussitôt notre libertin.

Et par cette saillie il lui arracha la fleur la plus précieuse à l’innocence.

Quel dommage qu’une si belle fille soit entourée de tant d’épines !

Pour connaître à fond l’honneur de l’innocente Victoire : six francs.


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MARCELINE

Dite l’Espagnole ; rue Neuve-des-Petits-Champs,
hôtel de ***

C’est une Espagnole qui parle plusieurs langues. Elle est grande, très élancée ; sa chevelure a été rouge, mais maintenant elle tire sur le blond.

Le croira-t-on, les dix-huit premiers mois qu’elle fit le commerce, elle resta pucelle : que ne l’est-elle encore !

C’est un colporteur qui, le premier, lui poussa la flèche d’amour : elle l’aimait beaucoup ; mais des circonstances que je tairai… lui ravirent son amant.

On la voit pour trois francs.


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NANETTE

Surnommée Julie ; rue Croix-des-Petits-Champs,
hôtel de ***.

Elle arriva à Paris avec un officier, dans le même état qu’une paysanne qui sort de sa province, avec une paire de sabots, un casaquin rouge…

Maintenant prêtresse de Vénus : mais quel langage ! Sous un écho trompeur, et sous le harnais d’une beauté moderne, gît une lourde paysanne qui a la plus grande envie d’être sur la liste des jolies femmes.

En arrivant à Paris, elle logea rue Saint-Denis, cul-de-sac B****. Elle avait un certain je ne sais quoi ; elle souffrait beaucoup, et dans ses moments de souffrance, elle prononçait ces mots de patois :

« Poui, ça me deugoûte. »

Il me reste à savoir si elle est toujours si dégoûtée.

Mais pour le savoir, on donnera trois francs.


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JULIE

Palais-Égalité, chez madame Nozat.

Julie est une petite tachée de rousseurs ; mais elle est assez bonne enfant, quoique avec une gorge très faible. Mais, en revanche, un bon caractère assez sociable ; mise assez proprement à l’extérieur.

Je laisse aux amateurs le soin de visiter l’intérieur : trois francs.


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JANNETTE

Rue Saint Nicaise, n° 4.

Oh ! Jannette, pourquoi quitter le séjour paisible du village pour habiter la ville ? Vos appas, quoique naissants, ne peuvent séduire tout au plus qu’un roturier, et non nos libertins policés : il faut pour plaire des grâces que vous n’avez point ; de l’esprit vous n’en avez point ; un air doux, aimable, séduisant ; en un mot, l’art de charmer les sens pour inspirer une passion brûlante.

Le désir est au village, le plaisir est à Paris ; il vaut mieux être idolâtrée, chérie au village, séjour paisible de l’innocence, que rebutée dans un pays où la perversité des hommes est à son comble, où l’intrigue est le mobile de leurs actions : le désir de tromper est chez eux une louange.

Fuyez, fuyez ; retournez au hameau ; ne vous faites point illusion du mérite des Grands : c’est un éclair qui ne brille qu’un instant. Écoutez mon avis, il est sage et prudent. Mon conseil vaut ce qu’un amateur vous donnera.

En attendant, recevez trois francs pour les frais de voyage.


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ADÈLE

Palais-Égalité, n° 121.

Quelle distraction ! j’oubliais que la petite Adèle est entretenue : c’est une véritable perte pour les connaisseurs. Mais comme la tranquillité n’a point d’appas pour toutes les femmes qui exerçent le métier de coquine, nous espérons, au premier jour, revoir l’aimable Adèle.

Nous nous empresserons d’en faire part aux amateurs du bon goût.


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ADÉLAÏDE

Chez madame Deval, Palais-Égalité, n° 160.

C’est cette Adélaïde qui, pour surcroît de malheur, alla alternativement de la Force à Pélagie ; de là aux Capucins où elle resta la cinquantaine bien comptée. Cela n’empêche point qu’un mal incurable circule dans ses veines, et qu’elle ne le procure à ces jeunes étourdis qui, plus légers que le vent, donnent dans le pot au noir, et, par ce moyen, vous empoisonne en donnant la somme de trois francs.


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MARGUERITE DESLAURIERS

Dite l’Allemande ; rue des Noyers,
faubourg Saint-Jacques.

Elle fait son commerce partout ; tous les endroits lui sont Dons. On voit souvent cette dégoûtante courtisane rôder sous les vestibules du Palais : c’est une grosse dont la figure bourgeonnée dénote plutôt une servante de Priape qu’une prêtresse de Vénus.

Elle a pour amant un militaire qu’elle entretient ; elle aime un peu les femmes ; quelquefois même elle fait les avances : en un mot, méfiez-vous de ses astuces, elle ne peut qu’induire en erreur les honnêtes gens qui, trompés par ses dehors, se laisseraient prendre dans ses filets.

six francs.


L’espion libertin séparateur de fin de chapitre

L’Espion libertin, Bandeau de début de chapitre

AVIS AUX JEUNES GENS

CONTRE LA SÉDUCTION

des filles de joie.


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Du messager des dieux, je veux chanter la gloire ;
Onze fois, sur mon sang, il gagna la victoire ;
Onze fois, dans ma veine, il passa triomphant.
Il a pu l’épurer ; mais c’est en frémissant
Que j’ose attendre encor sa douzième visite :
Malgré moi, cher Mercure, je redoute sa suite.


Air : Tout comme a fait ma mère [ws 1].

Encore au printemps de mon âge,
Je foutais ainsi qu’un dragon ;
Le con qui prit mon pucelage,
Me repassa chancre et bubon,
Poulain et phimosis ;
De là mon pauvre vit
Pleura de ses enfantillages,
Et mes couillons,
Dans les chaudrons,
Promirent d’être sages.


Vous qui voulez courir la pénible carrière
D’exploiter, chaque jour, fille, femme ou douairière,
Avant d’entrer en lice, apprenez ces leçons,
Sans quoi, gare à vos vits, ainsi qu’à vos couillons.


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Air : De la Carmagnole [ws 2].

Quand on fout à tort à travers, (bis)
La pine est sujette aux revers, (bis)
Mais si vous m’en croyez,

Vos vits, sont préservés
Des réchauds, casseroles,
Et puis du son (bis) du chaudron.


Fuyez, premièrement, la perfide coquette
Qui, pendant six grands mois, vous tient à sa toilette
Sans vouloir, soit défaut, accorder un baiser ;
Mais qui, dix fois par jour, se laisse caresser
Par tel ou tel nigaud, de qui la bourse ouverte
Fournit à ses plaisirs, sans douter de sa perte.
Telle femme a toujours un magasin certain
De vérole complète à prendre à baise-main.


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Air : Vous qui fûtes de tous les temps
Les pères de notre patrie.

Si vous voulez vous amuser
À foutimasser la coquette
Qui voulut vous faire filer
Parfait amour à sa toilette ;
Retenez bien cette leçon :
N’ayez jamais la bourse ouverte,

Privez votre vit de son con,
Ou vous courez à votre perte.


Surtout, n’écoutez pas la bizarre dévote
Qui, pour l’amour de Dieu, laisse lever sa cotte.
Des bénins d’autrefois, moines et capucins,
Se vautraient saintement sur de telles putains :
On ne les approchait qu’en récitant la Bible ;
Tout, pour un séculier, devenait impossible.
Si, de telles catins, déployant votre ardeur,
Vous eussiez osé traiter en suborneur,
L’amant, le saint abbé, pour Dieu, sans nul égard,
Vous aurait, s’il eût pu traité comme Abailard ;
Chaque instant repassant son infernal grimoire,
Sur vous, sur votre race eut lancé monitoire ;
Et pour mieux assouvir sa haine et son courroux,
Il vous aurait damné ; tout au moins rendu fou.
Soyez donc sage, enfin, et renvoyez aux diables,
Ces cons que tant de mains ont rendus effroyables.


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Air : De Figaro.

Pour le con d’une dévote,
Ne faites jamais un pas ;

Sa fouterie est si sotte
Que vous ne déchargez pas.
Les plaisirs de la bigote,
Sont quand l’envoyé des cieux
La fout pour l’amour de Dieu, (bis)


Ne vous arrêtez pas à l’adroite hypocrite
Qui, masquée en tout temps, vous trompe et vous évite,
Par de trop beaux discours, vous amène au chemin
Du malheur et des maux qu’elle cache à dessein.
Jamais son œil trompeur ne vous regarde en face ;
Lui parlez-vous d’amour, elle fait la grimace :
Mais, tout en refusant vos propositions,
Son cœur accordera sans faire de façons.
Sous ce masque trompeur, toute femme est à craindre
Heureux qui l’a foutue et n’a pas à s’en plaindre.
Plus on apportera d’obstacles au désir,
Plus vous serez gâtés en quittant le plaisir.
Je crains femmes surtout qui servent la coulisse ;
C’est la grange, toujours, où gît la chaude-pisse.
Le fait m’est arrivé, j’en parle savamment
Et ne veux, à jamais, toucher tel instrument.


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Air : De Pauline.

Méfiez-vous de l’hypocrite,
Ou faites bronzer votre vit ;
D’un air doux, elle vous invite,
Sans trop s’écarter de son lit.
Feignant de faire la grimace
À quelques propositions,
Son con est celui d’une garce
Qui gâtera vos deux couillons.


Aimeriez-vous aussi les nombreuses séquelles
De ces nombreux minois qui se disent pucelles ;
Qui, pour un seul ruban, une bague, un bonnet,
Vous happent comme un rat à leur beau trébuchet ?
L’amant le plus donnant est le plus estimable ;
S’il oublie au matin, le soir on vous l’accable
De propos insultants, de gestes et de pleurs :
C’est toujours le moyen d’arracher des douceurs.
Prés de votre héroïne expirante, éplorée,
Vous jurez à genoux qu’elle est seule adorée :
Tout bas, l’on vous écoute, et sans promettre rien,
On répond tristement : « Vous êtes inhumain ;
Vous portez votre encens devant quelque autre belle ;
Les hommes ont toujours le cœur faux, infidèle :

Ah ! si je le savais… je n’y survivrais pas ! »
À ces mots, je vous vois voler entre ses bras,
À quatre pas de là, l’innocence s’envole ;
Vous profitez du temps, et gagnez la vérole.
C’est que si l’on s’expose à cueillir une fleur ;
De l’épine cachée on ressent la douleur :
Car qui se dit pucelle, au bon siècle ou nous sommes,
Ne le dit, croyez-moi, que pour tromper les hommes.
Pour votre sûreté, j’esquisse ce tableau ;
Ne vous y trompez pas, ne voyez rien en beau.
Si vous voulez tâter de semblables commères,
Parcourez, jusqu’au fond, autels et sanctuaires ;
Jusqu’au linge entourant, osez portez les yeux ;
Si vous dissimulez : perte au membre nerveux.


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Air : Allons donc dame française.

Quand vous la croyez pucelle,
Elle a foutu plus d’un coup ;
Semblable à la tourterelle,
Le premier pigeon la fout.
Ainsi, du con de la belle,

Ne devenez jamais fou,
Quand vous la croyez pucelle,
Elle a foutu plus d’un coup.


Enfin, il faut pourtant que la nature agisse ;
On peut fêter un con, sans gagner chaude-pisse,
On peut… Mais rarement on en trouve de sain,
Sans suppuration, sans chancre ou sans poulain.
C’est là qu’il faut fixer sagement sa retraite :
Plus les morceaux sont purs, et plus l’œuvre est
Vous le découvririez, ce serait par hasard ; parfaite.
Parfois, par surprise, par instinct, par regard.
Femme qui veut aimer n’apprête pas sa mine ;
Son cœur neuf est brûlant, et sa flamme est badine ;
Elle dit simplement : « Oui, je veux bien aimer,
Mais un ami fidèle ; et qui peut me blâmer
Si mon cœur a besoin de partager sa flamme ?
Je veux que mon amant en nourrisse son âme ;
Qu’il soit tendre ; constant ; surtout sincère et doux ;
Qu’il aime son amie et ne soit point jaloux.
À ce prix, je me rends et subirai, sans peine,
Ce joug qui de l’amour est l’ouvrage et la chaîne. »
Voilà, ribauds, fouteurs, le plus sûr du chemin,
Pour exister longtemps, sans nitre ou médecin.

Air : De Raoul, ou de Tom Jones [ws 3].

Mon plaisir, mon souverain bien,
Je le trouve dans la nature,
Et sans ce pain quotidien,
Mon vit ferait triste figure.
Je ne veux plus de ces catins
De qui la conasse suppure
Parce que, sans les médecins
Las ! elle serait pourriture, (bis)


Toi, Mercure, en ce jour, héros de mon ouvrage.
Je t’entends me blâmer ; je veux devenir sage :
Trop souvent tes secours m’ont rendu malheureux :
Plus de ligue avec toi, je m’en porterai mieux.
Que le poète encor chante ton éloquence ;
Que toujours il t’emploie avec crainte et prudence.
L’un vante tes talents et l’autre tes bienfaits :
Je désire, pour moi, ne te voir désormais,
Qu’une minute ou deux, avant ma dernière heure ;
Tu viendras m’annoncer le lieu de ma demeure ;
Je ne crains pas la mort : je verrai le trépas,
Sans pitié, me frapper, et ne frémirai pas ;
Seulement je dirai quoiqu’on dise et qu’on voie :
« Rien n’est plus triste, au fond, qu’une fille de joie. »


L’espion libertin séparateur de paragraphe


L’espion libertin séparateur de chapitre.

MALGRÉ LA HAINE QUE NOUS DEVONS AVOIR POUR
UN SEXE AUSSI DÉRÉGLÉ, L’ON PEUT ENCORE
VOUS CHANTER.

L’espion libertin séparateur de paragraphe

Air : Femmes voulez-vous éprouver [ws 4].

Amants voulez-vous être heureux ?
À vos belles, voulez-vous plaire ?
Jetez un bandeau sur vos yeux,
Et, bien ou mal, laissez-les faire.
Surtout ne vous emportez pas,
Si quelquefois, par aventure,
Un ami passait dans leurs bras :
N’en accusez que la nature. (bis)


FIN.


Notes de Wikisource[modifier]

  1. Cf. recueil La clé du caveau, 429.
  2. Cf. recueil La clé du caveau, 673.
  3. Cf. recueil La clé du caveau, 819.
  4. Cf. recueil La clé du caveau, 195.