Les Écrivains/L’Espoir futur

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 138-145).


L’ESPOIR FUTUR


Hier, je suis allé rendre visite à un vieillard malade depuis trois mois et qui ne quitte plus la chambre. Je ne connais pas d’homme meilleur, ni plus charmant. Loin que la maladie l’ait aigri, elle a, en quelque sorte, affiné sa bonté. Et son intelligence demeure intacte, plus vive que jamais, peut-être, dans ce corps livré à tous les assauts, à tous les ébranlements de la souffrance.

Comme je m’étonnais de sa sérénité, il me disait, il y a quelques jours :

— Quand on pense, comme moi, à la mort… à la mort prochaine, on n’a plus le goût ni le temps de haïr. L’on se dépêche d’aimer, au contraire, non pas sa vie, qui ne vous est plus de rien… mais la Vie… Il semble que c’est seulement au moment de la quitter qu’on la comprend et qu’on l’aime… Et c’est une chose très douce, je vous l’assure, de s’en aller ainsi, vers la mort, dans la lumière !

Pourtant, hier, je le trouvai triste. Souffrait-il davantage ? Avait-il des chagrins secrets ? Se fatiguait-il d’être presque toujours seul, avec soi-même ?… Était-il sincère, quand il me parlait de sa mort avec cette voix tranquille, et cette paix qui donnait à son visage pâli comme un rayonnement ?… Je l’interrogeai doucement.

— Il n’y a rien de ce que vous pensez, me dit-il avec un profond soupir. Je suis découragé, voilà tout ! Je voudrais aimer… aimer toutes les choses et tous les hommes… et voilà que je me reprends à haïr. Je ne puis plus lire un journal.

Le motif de ce désespoir me parut vraiment d’une puérilité un peu comique, et je me disposais à lui en faire l’observation respectueuse, quand il reprit :

— Je ne puis plus lire un journal. Cette lecture m’est trop pénible !… Elle me laisse dans l’âme, pour toute la journée, je ne sais quoi d’accablant, d’horriblement pesant… comme un cauchemar !

— Rien n’est si simple que d’échapper à ce cauchemar, répondis-je. Il ne faut pas lire les journaux, voilà tout ! Il ne manque pas de beaux livres, Dieu merci, que l’on peut lire et relire.

— Sans doute ! Mais je ne suis pas mort encore… Il faut bien que je m’instruise de ce qui se passe. Je ne puis m’en désintéresser à ce point ! Il y a, en ce moment, des questions multiples qui me passionnent et m’angoissent !… Le moyen de satisfaire cette curiosité, bien naturelle, autrement que par les journaux ?

— En êtes-vous donc plus avancé ?… Que trouvez-vous, dans les journaux, sinon du mensonge !… Et comment parvenez-vous à vous instruire de quoi que ce soit ?…

— Ah ! ce n’est pas le mensonge qui me chagrine, dit le doux vieillard !… S’il n’y avait que du mensonge, je ne serais pas si triste… Que m’importe le mensonge, après tout, puisqu’il m’est donné de posséder en moi-même, ou, du moins, de reconstruire en moi la vérité ? Ce qui me désespère, c’est cette folie de l’ordure, cette ivresse de la boue qui les emporte aujourd’hui ! Comment des gens — si bas soient-ils, et si sots — peuvent-ils en arriver là ?… Comment n’ont-ils pas, une seule minute, conscience de la besogne qu’ils font, et si exceptionnellement déshonorante et infâme ? Ils ne se relisent donc jamais ?… Il me semble que, s’ils se relisaient, le rouge de la honte leur monterait à la face !… Ont-ils même l’excuse d’une passion ardente, d’une colère irrésistible, comme en ont, et comme en expriment les esprits grossiers ?… Non, pas même cela ! C’est fait froidement !… Est-ce donc possible qu’un être humain puisse en venir à une telle sauvagerie, à une telle laideur, et cela froidement ?

Moi, quand j’ai achevé la lecture d’un journal, j’ai l’âme encrassée de dégoût ! Je crois, véritablement, que j’ai participé à un crime !… Car, il ne faut pas s’étourdir d’excuses et se payer de mots, c’est bien le crime qui s’étale dans la presse, qui y hurle et y triomphe ! Au milieu des frénésies de l’insulte, des épilepsies de la dénonciation et de la calomnie, je vois nettement, se dresser la face même, la face ignominieuse du crime. Mes oreilles sont obsédées de ces incessants appels à l’assassinat, de ces cris de mort. Ils me poursuivent sans me lâcher… pour quiconque réfléchit, il y a bien là, dans ces journaux, un état d’esprit particulier et qui n’est pas autre chose que l’esprit du meurtre. Je trouve cela effrayant, douloureux et absurde ! Et j’ai perdu le repos !

Et il ajouta :

— Un peuple est perdu… un peuple est fini… un peuple est mort, qui tolère ces abominables brutalités, qui, non seulement les tolère, mais s’y complaît !…

— Non ! répliquai-je… Ce n’est pas un peuple qui meurt… C’est toute une série de choses et d’hommes qui s’en vont !… Ils s’en vont dans les convulsions et dans les hoquets, c’est tout naturel… Mais ils s’en vont !… Croyez-moi, au bout de cette agonie tumultueuse, frénétique et malpropre, qui sera longue encore, qui sera horrible peut-être, et peut-être sanglante… c’est la joie immense d’un avenir nouveau, la certitude d’une vie plus belle, ou, tout au moins, d’un effort vers une vie plus belle !… Moi, j’ai confiance !

— En qui ? En quoi ? Le peuple est indifférent et vaincu. Il ne croit plus à la révolution, ne s’exalte plus pour la justice, ignore la beauté. Il n’a même plus le sentiment — je ne dis pas de sa dignité : où le puiserait-il ? — mais de ses intérêts immédiats. C’est une chose molle et flasque entre les doigts de ceux qui s’en servent, le gouvernent ou l’exploitent… Je suis trop vieux pour être ce qu’on appelle un révolutionnaire, et j’ai trop vu, trop vécu, pour ignorer que les révolutions ne peuvent rien reconstruire, parce que, en somme, elles n’ont jamais rien détruit… Elles prennent des vies humaines, mais elles laissent intacts les erreurs, les préjugés, les injustices, la sottise ! Pourtant, je comprends qu’il y a bien des choses à faire, qu’il y a tout à faire. Or, le peuple ne veut pas qu’on fasse quoi que ce soit. Il ne veut pas qu’on l’arrache aux saletés de sa bauge. Quand on lui parle de son bonheur, il se bouche les oreilles et ne veut rien entendre ; de sa liberté, il se jette aussitôt, tête baissée, dans le mensonge et l’asservissement, plus profondément !

— J’ai confiance tout de même ! dis-je.

— En quoi ?… Dans le miracle, alors ? Mais il n’y a que des appétits voraces, d’un côté, et de l’autre, d’irréductibles servilités.

— J’ai confiance dans la jeunesse !

— Quelle jeunesse ?… fit le vieillard en hochant tristement la tête.

— Mais la jeunesse immédiate… la jeunesse d’aujourd’hui… la jeunesse de vingt ans !

— Elle s’ignore… Elle ignore !

— Vous ne la connaissez pas…

— Des littérateurs !… des enfants !

— Et des hommes !… Ils sont bien différents de ceux qui les ont précédés… Au moins, ils se mêlent à la vie, ceux-là !… Comme leurs aînés, ils ne s’enferment point dans les pays du rêve, ni dans des tours d’ivoire… Ils ont la passion, l’amour de la justice, le culte de la beauté, la soif ardente de la liberté, le désir impérieux de l’action, des cheveux et des habits comme tout le monde. Ils sont généreux et vaillants. Leur idéal est clair, parce qu’il prend sa source dans la nature et dans la vie. Ils ont répudié le mysticisme abêtissant et les vagues symbolismes, qui glorifiaient l’Impuissance !… Plus de vierges pâles et putrides, de héros insensés ou démoniaques, plus de princesses bancales, glissant sur des nuages et des mers spiroïdaux, parmi des architecture en vermicelle, avec des lys dans la main !… Des réalités humaines, des réalisations sociales, voilà à quoi ils tendent… Ils ne chantent plus l’ivresse de la mort, du non-être, du non-créer ; ils veulent vivre, ardemment, sainement, totalement… Ils ne s’hypnotisent pas à regarder leur nombril, point central du néant… Bien au contraire, ils communiquent leur ferveur et leur foi à tout ce qui les entoure… ils se groupent, non pas seulement dans les cafés de Montmartre et dans les brasseries du Quartier Latin ; ils conquièrent les provinces, les villes, y organisent des centres d’action, d’éducation morale ; ils créent des journaux, des revues, des représentations théâtrales, des foyers de pensée… Ne vous y trompez pas… C’est tout un mouvement qui commence, qui ne peut que se développer et grandir, et dont le résultat sera fécond.

Le vieillard secouait la tête.

— Ils sont jeunes, dit-il. Mais bientôt la vie viendra sur eux avec ses paresses, ses plaisirs ou ses ambitions… Elle aura vite fait d’éteindre les flammes de cette belle générosité… D’ailleurs, le mal est trop profond ; il a trop sérieusement atteint, de son virus, les moelles du corps social pour que nous puissions espérer une guérison, ou un changement…

Je l’interrompis brusquement :

— Il ne faut jamais désespérer d’un peuple — si pourri qu’il soit — quand une jeunesse intelligente et brave, se lève pour la défense de la justice et de la liberté !

— Oh ! l’avenir !… fit avec un grand geste douloureux le vieillard qui, à cette minute, songeait sûrement à la mort !… Personne ne le tient.

— Tout le monde le voit… L’avenir, c’est le présent de demain.

1898.