L’Esprit de révolte/Première partie

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C. Marpon et E. Flammarion (p. 275-284).
Première partie


L’ESPRIT DE RÉVOLTE[1]




I


Dans la vie des sociétés, il est des époques où la Révolution devient une impérieuse nécessité, où elle s’impose d’une manière absolue. Des idées nouvelles germent de partout, elles cherchent à se faire jour, à trouver une application dans la vie, mais elles se heurtent continuellement à la force d’inertie de ceux qui ont intérêt à maintenir l’ancien régime, elles étouffent dans l’atmosphère suffocante des anciens préjugés et des traditions. Les idées reçues sur la constitution des États, sur les lois d’équilibre social, sur les relations politiques et économiques des citoyens entre eux, ne tiennent plus devant la critique sévère qui les sape chaque jour, à chaque occasion, dans le salon comme dans le cabaret, dans les ouvrages du philosophe comme dans la conversation quotidienne. Les institutions politiques, économiques et sociales tombent en ruine ; édifice devenu inhabitable, il gêne, il empêche le développement des germes qui se produisent dans ses murs lézardés et naissent autour de lui.

Un besoin de vie nouvelle se fait sentir. Le code de moralité établi, celui qui gouverne la plupart des hommes dans leur vie quotidienne ne paraît plus suffisant. On s’aperçoit que telle chose, considérée auparavant comme équitable, n’est qu’une criante injustice : la moralité d’hier est reconnue aujourd’hui comme étant d’une immoralité révoltante. Le conflit entre les idées nouvelles et les vieilles traditions éclate dans toutes les classes de la société, dans tous les milieux, jusque dans le sein de la famille. Le fils entre en lutte avec son père : il trouve révoltant ce que son père trouvait tout naturel durant toute sa vie ; la fille se révolte contre les principes que sa mère lui transmettait comme le fruit d’une longue expérience. La conscience populaire s’insurge chaque jour contre les scandales qui se produisent au sein de la classe des privilégiés et des oisifs, contre les crimes qui se commettent au nom du droit du plus fort, ou pour maintenir les privilèges. Ceux qui veulent le triomphe de la justice ; ceux qui veulent mettre en pratique les idées nouvelles, sont bien forcés de reconnaître que la réalisation de leurs idées généreuses, humanitaires, régénératrices, ne peut avoir lieu dans la société, telle qu’elle est constituée : ils comprennent la nécessité d’une tourmente révolutionnaire qui balaie toute cette moisissure, vivifie de son souffle les cœurs engourdis et apporte à l’humanité le dévouement, l’abnégation, l’héroïsme, sans lesquels une société s’avilit, se dégrade, se décompose.

Aux époques de course effrénée vers l’enrichissement, de spéculations fiévreuses et de crises, de ruine subite de grandes industries et d’épanouissement éphémère d’autres branches de production, de fortunes scandaleuses amassées en quelques années et dissipées de même, on conçoit que les institutions économiques, présidant à la production et à rechange, soient loin de donner à la société le bien-être qu’elles sont censées lui garantir ; elles amènent précisément un résultat contraire. Au lieu de l’ordre, elles engendrent le chaos, au lieu du bien-être, la misère, l’insécurité du lendemain ; au lieu de l’harmonie des intérêts, la guerre, une guerre perpétuelle de l’exploiteur contre le producteur, des exploiteurs et des producteurs entre eux. On voit la société se scinder de plus en plus en deux camps hostiles et se subdiviser en même temps en milliers de petits groupes se faisant une guerre acharnée. Lasse de ces guerres, lasse des misères qu’elles engendrent, la société se lance à la recherche d’une nouvelle organisation ; elle demande à grands cris un remaniement complet du régime de la propriété, de la production, de rechange et de toutes les relations économiques qui en découlent.

La machine gouvernementale, chargée de maintenir l’ordre existant, fonctionne encore. Mais, à chaque tour de ses rouages détraqués, elle se butte et s’arrête. Son fonctionnement devient de plus en plus difficile, et le mécontentement excité par ses défauts, va toujours croissant. Chaque jour fait surgir de nouvelles exigences. — « Réformez ceci, réformez cela ! » crie-t-on de tous côtés. — « Guerre, finance, impôts, tribunaux, police, tout est à remanier, à réorganiser, à établir sur de nouvelles bases », disent les réformateurs. Et cependant, tous comprennent qu’il est impossible de refaire, de remanier quoi que ce soit, puisque tout se tient ; tout serait à refaire à la fois ; et comment refaire, lorsque la société est divisée en deux camps ouvertement hostiles ? Satisfaire les mécontents, serait en créer de nouveaux.

Incapables de se lancer dans la voie des réformes, puisque ce serait s’engager dans la Révolution ; en même temps, trop impuissants pour se jeter avec franchise dans la réaction, les gouvernements s’appliquent aux demi-mesures, qui peuvent ne satisfaire personne et ne font que susciter de nouveaux mécontentements. Les médiocrités qui se chargent à ces époques transitoires de mener la barque gouvernementale, ne songent plus d’ailleurs qu’à une seule chose : s’enrichir, en prévision de la débâcle prochaine. Attaqués de tous côtés, ils se défendent maladroitement, ils louvoient, ils font sottise sur sottise, et ils réussissent bientôt à trancher la dernière corde de salut ; ils noient le prestige gouvernemental dans le ridicule de leur incapacité.

À ces époques, la Révolution s’impose. Elle devient une nécessité sociale ; la situation est une situation révolutionnaire.




Lorsque nous étudions chez nos meilleurs historiens la genèse et le développement des grandes secousses révolutionnaires, nous trouvons ordinairement sous ce titre : « Les Causes de la Révolution », un tableau saisissant de la situation à la veille des événements. La misère du peuple, l’insécurité générale, les mesures vexatoires du gouvernement, les scandales odieux qui étalent les grands vices de la société, les idées nouvelles cherchant à se faire jour et se heurtant contre l’incapacité des suppôts de l’ancien régime, rien n’y manque. En contemplant ce tableau, on arrive à la conviction que la Révolution était inévitable en effet, qu’il n’y avait pas d’autre issue que la voie des faits insurrectionnels.

Prenons pour exemple la situation d’avant 1789, telle que nous la montrent les historiens. Vous croyez entendre le paysan se plaindre de la gabelle, de la dîme, des redevances féodales, et vouer dans son cœur une haine implacable au seigneur, au moine, à l’accapareur, à l’intendant. Il vous semble voir les bourgeois se plaindre d’avoir perdu leurs libertés municipales et accabler le roi sous le poids de leurs malédictions. Vous entendez le peuple blâmer la reine, se révolter au récit de ce que font les ministres, et se dire à chaque instant que les impôts sont intolérables et les redevances exorbitantes, que les récoltes sont mauvaises et l’hiver trop rigoureux, que les vivres sont trop chers et les accapareurs trop voraces, que les avocats de village dévorent la moisson du paysan, et que le garde champêtre veut jouer au roitelet, que la poste même est mal organisée et les employés trop paresseux… Bref, rien ne marche, tous se plaignent. « Cela ne peut plus durer, ça finira mal ! » se dit-on de tous les côtés.

Mais, de ces raisonnements paisibles à l’insurrection, à la révolte, il y a tout un abîme, — celui qui sépare, chez la plus grande partie de l’humanité, le raisonnement de l’acte, la pensée de la volonté, du besoin d’agir. Comment donc cet abîme a-t-il été franchi ? Comment ces hommes qui, hier encore, se plaignaient tout tranquillement de leur sort, en fumant leurs pipes, et qui, un moment après, saluaient humblement ce même garde champêtre et ce gendarme dont ils venaient de dire du mal, — comment, quelques jours plus tard, ces mêmes hommes ont-ils pu saisir leurs faulx et leurs bâtons ferrés et sont-ils allés attaquer dans son château le seigneur, hier encore si terrible ? Par quel enchantement, ces hommes que leurs femmes traitaient avec raison de lâches se sont-ils transformés aujourd’hui en héros, qui marchent sous les balles et sous la mitraille à la conquête de leurs droits ? Comment ces paroles, tant de fois prononcées jadis et qui se perdaient dans l’air comme le vain son des cloches, se sont-elles enfin transformées en actes ?




La réponse est facile.

— C’est l’action, l’action continue, renouvelée sans cesse, des minorités, qui opère cette transformation. Le courage, le dévouement, l’esprit de sacrifice, sont aussi contagieux que la poltronnerie, la soumission et la panique.

Quelles formes prendra l’agitation ? — Mais toutes les formes, les plus variées, qui lui seront dictées par les circonstances, les moyens, les tempéraments. Tantôt lugubre, tantôt railleuse, mais toujours audacieuse ; tantôt collective, tantôt purement individuelle, elle ne néglige aucun des moyens qu’elle a sous la main, aucune circonstance de la vie publique, pour tenir toujours l’esprit en éveil, pour propager et formuler le mécontentement, pour exciter la haine contre les exploiteurs, ridiculiser les gouvernants, démontrer leur faiblesse, et surtout, et toujours, réveiller l’audace, l’esprit de révolte, en prêchant d’exemple.

  1. La manière de concevoir la grande Révolution française, adoptée dans ces articles, diffère de la version officielle. Je dois donc quelques mots à mes lecteurs pour la justifier. Pour les historiens admirateurs de la bourgeoisie, le grand drame s’est noué principalement dans les grandes villes, et surtout sur l’arène parlementaire. Le peuple des campagnes se soulève bien pour quelques mois, après que Partis lui en a donné le signal par la prise de la Bastille, il brûle quelques châteaux, et puis tout est dit. Si, plus tard, il y a encore quelques émeutes, dont on cherche à atténuer l’importance, ce ne sont plus que des « brigands », certainement soudoyés par la contre-révolution, qui fomentent le désordre ; les honnêtes républicains, les patriotes, pouvaient-ils vouloir le désordre après que « les grands principes de 1789 » eurent été proclamés et la Révolution mise en si bon train par la Constituante, la Législative et la Convention !

    Suivant nous, au contraire, les soulèvements des paysans dans les campagnes et des va-nu-pieds dans les villes commencent à s’accentuer dès 1788. Ils deviennent plus nombreux dans les campagnes et se précisent (pour l’abolition des droits féodaux) dès les premiers mois de 1789 ; ils continuent jusqu’en 1793. Si la bourgeoisie paie d’audace en mai-juillet 1789, si le 4 août l’aristocratie fait la comédie du « sacrifice de ses droits sur l’autel de la patrie » — c’est que depuis février la France paysanne est déjà en insurrection : elle ne paie plus les redevances, elle s’ameute contre les seigneurs ; ceux qu’on appelle « la canaille des grandes villes » sont déjà en ébullition. L’insurrection de Paris du 11 au 14 juillet 1789, celles de Strasbourg et des autres grandes villes, ne sont point ces émeutes bien peignées dont on nous parle, ce ne sont pas des protestations contre la chute de Necker : ce sont de vrais soulèvements des va-nu-pieds contre les riches en général —, soulèvements dont la bourgeoisie s’empare, qu’elle endigue, qu’elle dirige, pour faire tomber le pouvoir royal.

    Ce que l’on voit, en 1789, dans les campagnes et les villes, se continue pendant les quatre années que dure la Révolution. Jacqueries à plusieurs reprises dans les villages, soulèvements continuels dans les cités.

    Pour s’en convaincre, il suffirait de consulter, par exemple, le rapport de Grégoire, présenté au nom du Comité féodal, en février ou janvier 1790. On y voit déjà l’extension de la Jacquerie à cette époque. Et pour comprendre comment la Jacquerie devait inévitablement continuer afin d’abolir le rachat des redevances féodales et d’obtenir le retour aux Communes des terres accaparées par les seigneurs, il suffirait encore de mentionner le décret du 18 juin 1790 — décret qui ordonnait encore le maintien de certaines « dîmes

    tant ecclésiastiques qu’inféodées », ainsi que le paiement, « jusqu’au rachat, des champarts, terrages, agriers et autres redevances payables en nature », et qui défendait en même temps « à toutes personnes d’apporter aucun trouble aux perceptions des dîmes, parts, etc., soit par des écrits, soit par des discours, soit par des menaces, à peine d’être punis comme perturbateurs du repos public ». Ce décret, promulgué dix mois après la fameuse nuit du 4 août, presque un an après la prise de la Bastille, montre assez ce que le paysan aurait gagné si la Jacquerie n’avait pas continué.

    C’est pourquoi M. Taine, quel que soit le flot d’injures qu’il déverse sur le peuple — probablement pour payer un tribut au style académique —, est bien près de la vérité lorsqu’il parle de cinq ou six Jacqueries qui se suivent pendant la Révolution. Au fond, l’insurrection des paysans a duré plus de quatre ans — depuis 1788 jusqu’en 1793 —, jusqu’à ce que la Convention, reconnaissant enfin les faits accomplis et revenant sur les décrets précédents concernant les droits féodaux et les terres communales, ordonnât le retour aux Communes des terres accaparées par les seigneurs ; au profit de tous les paysans, propriétaires et prolétaires, et abolît définitivement, non seulement les droits féodaux mais aussi le rachat de ces droits, imposé par la Constituante. Comme toutes les Jacqueries, d’ailleurs, celle-ci n’est point universelle ni continue. Elle s’éteint, puis elle reprend ; elle meurt dans un endroit pour renaître dans un autre ; elle change de place, comme pendant la guerre des paysans du seizième siècle.

    Sans cette insurrection, appuyée par les insurrections dans les villes, la Révolution serait incompréhensible : elle eût été impossible. Le grand historien du XVIIIe siècle, Schlosser, avait fort bien entrevu cette difficulté. — « Comment se pouvait-il que Robespierre eût pu tenir ainsi la France ? » disait-il un jour à l’abbé Grégoire, à quoi Grégoire répondit par ces mots qui résument si

    bien la situation : — « Robespierre ! s’écria-t-il — mais chaque village avait son Robespierre ! » Il eût dit mieux encore s’il avait dit : « son Marat, son club des enragés ! »

    Cela seul rendit possible le renversement du pouvoir absolu. Pendant que les paysans s’insurgeaient, poursuivant leur but ; pendant que les sans-culottes des villes, cherchant à tâtons un nouvel avenir, renversaient les pouvoirs établis, empêchant ainsi la constitution d’un pouvoir fort — la bourgeoisie put greffer sur la révolution populaire sa révolution, qui lui permit de renverser la royauté et de s’emparer du pouvoir gouvernemental pour son compte. Ceux qui se rebiffent à l’idée que leurs devanciers bourgeois ont fait leur révolution en s’appuyant sur ces misérables qu’ils insultent aujourd’hui feraient mieux de consulter les sources de l’histoire au lieu de se borner aux reproductions, plus ou moins assaisonnées d’épisodes, de l’Histoire Parlementaire de Buchez et Roux et du Moniteur. Ils verraient comment leurs ancêtres, si corrects dans l’histoire officielle, ne reculaient pas devant l’envoi de pamphlets incendiaires dans les campagnes « sous le sceau de l’Assemblée nationale », et comment ils allaient chercher des alliés pour leurs manifestations dans les caboulots mal famés de la banlieue. M. Taine, non plus, n’a pas bonne grâce d’insulter ces « jacobins » (pour lui, tous les révolutionnaires sont des jacobins !) qui venaient faire les élections à coup de trique ; c’est à eux précisément qu’il doit de ne plus être un sujet de S. M. le Roy.

    Quant aux insurrections qui précédèrent la révolution et se succédèrent pendant la première année, le peu que j’ai pu en dire dans cet espace restreint est le résultat d’un travail d’ensemble que j’avais poursuivi en 1877 et 1878 au British Museum et à la Bibliothèque nationale, travail que je n’ai pas encore terminé, et où je me proposais d’exposer les origines de la Révolution et d’autres mouvements en Europe. Ceux qui voudraient se livrer à cette étude — de la plus haute importance — feraient bien de

    consulter (outre les ouvrages connus de MM. Raudot, Doniol, Leymarie, Bonnemère, Hippeau, et Babeau, etc., qui traitent de la situation en général avant la révolution) les mémoires et les histoires locales, comme celles de M. Combes sur la ville de Castres, de Sommier pour le Jura, de Vic et Vaisselle, continuée par du Mège, pour le Languedoc, de du Châtelier pour la Bretagne, de Clerc pour la Franche-Comté, de Strobel, continuée par Engelhardt, pour l’Alsace, et surtout de M. Heitz (Contre-révolution et Sociétés politiques), de Leymarie pour le Limousin, de Montdésir pour le Limousin et le Quercy, de Lafont pour le Midi, etc. Cependant, qu’ils ne comptent pas pouvoir reconstituer avec ces documents seuls une histoire complète des émeutes qui précédèrent la Révolution. Pour le faire, il n’y a qu’un moyen, celui de s’adresser aux archives ou, malgré l’extermination des papiers féodaux, ordonnée par la Convention, on finira certainement par trouver des faits très importants. Je mentionnerai entre autres la liasse spécialement consacrée à ces émeutes qui se trouve aux Archives nationales, et dont nous devons la connaissance à un professeur russe, M. Karéeff, auteur d’un ouvrage sur les paysans français avant la Révolution. C’est probablement cette liasse et d’autres documents trouvés aux Archives qui ont permis a M. Taine de dire avec beaucoup de raison, que trois cents émeutes, au moins, eurent lieu en France avant la prise de la Bastille, et de mentionner — malheureusement en une seule ligne — les sociétés secrètes qui existaient parmi les paysans avant la Révolution et à son début.

    Quant aux moyens d’agitation employés par la bourgeoisie à Paris au commencement de la Révolution et pudiquement répudiés aujourd’hui, je me suis surtout laissé guider par l’excellent ouvrage de M. Félix Rocquain, l’Esprit révolutionnaire avant la Révolution que je ne saurais trop recommander à ceux qui cherchent les faits, et non des conclusions formulées d’avance.