L’Essor extérieur de la France

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L’Essor extérieur de la France
Revue des Deux Mondes3e période, tome 117 (p. 5-34).

Les hommes de ma génération ressemblent à des voyageurs parvenus au sommet d’une colline dont ils vont descendre la pente opposée. En se retournant, ils embrassent l’horizon d’un siècle qui fuit. Devant eux, s’étendent les brumes de l’avenir. Je ne suis pas le seul, je pense, qui éprouve, à ce moment décisif, le besoin de me former une opinion sur les destinées de mon pays.

La crise de 1870 nous a laissés dans un état singulier. Qu’elle ait renouvelé les cœurs, c’est incontestable. Ceux qui atteignaient alors l’âge viril n’ont qu’à se souvenir. Quel ébranlement de tout leur être ! Quel élan d’affection douloureuse les rejetait vers cette France meurtrie ! Quoi qu’on en dise, l’impression n’a pas été fugitive. Les étrangers, plus équitables envers nous que nous-mêmes, sont étonnés de voir les haines tomber, les partis désarmer, la concorde renaître toutes les fois que, chez nous, on fait vibrer cette corde. Ils ne comprennent pas comment une nation, qu’ils croyaient décapitée, vote sans murmurer ces dépenses militaires qu’on obtient difficilement des peuples façonnés par la discipline monarchique.

Mais, si les cœurs sont d’accord, le désarroi des esprits subsiste. La catastrophe de 1870 l’a même aggravé en rompant les fils de notre politique extérieure. Nous sommes demeurés sans tradition, au milieu de l’Europe transformée. La politique étrangère n’est pas seulement l’art de se tirer d’affaires jour par jour, au petit bonheur. Elle demande de la suite, des desseins conduits de longue main, et, par conséquent, une idée dirigeante qui lui serve à se reconnaître parmi les accidens quotidiens.

Tout peuple énergique porte avec lui sa boussole, orientée vers un but lointain, souvent difficile à atteindre, mais qui lui permet de distinguer sa route et de marquer les étapes : pour la Russie, ce sera la mer libre ou Constantinople ; pour la Grande-Bretagne, la possession des points stratégiques d’où dépend l’empire des mers ; pour les États-Unis, « l’Amérique aux Américains ; » pour l’Italie, une grande position dans la Méditerranée ; pour l’Autriche-Hongrie, la marche vers l’Est ; pour l’Allemagne, l’association plus ou moins étroite de tous les groupes germaniques sous l’hégémonie de la Prusse. De même des petits États : la Grèce rêve la reconstitution de l’hellénisme ; la Roumanie ou la Bulgarie veulent la réunion de tous les Roumains ou de tous les Bulgares sous un même sceptre. Ce sont là des vœux parfois contradictoires, parfois chimériques. On ne les confesse pas toujours. Néanmoins, sans ces puissans mobiles, les nations, comme les individus, ne tarderaient pas à s’engourdir. Il arrive quelquefois qu’on désire une chose et qu’on en obtient une autre : l’essentiel est d’agir. La Providence tire des conséquences imprévues de nos actes. En histoire, pas plus que dans la nature, il n’y a de force perdue.

Ces formules brèves et ambitieuses dont une nation se sert pour définir sa destinée ne sont pas des inventions d’hommes d’État : ceux-ci, dans la pratique, cherchent plutôt à les atténuer, à leur ôter leur pointe. Mais elles résument toute la philosophie d’un peuple et l’idée qu’il se forme de lui-même et du monde. Ce qui attire la masse du peuple russe vers Constantinople, c’est la coupole de Sainte-Sophie. En Amérique, la fameuse doctrine Monroë est conforme au génie d’une race accoutumée à tracer d’avance dans le vide le cercle de sa colossale activité, à marquer dans un désert la place d’une future capitale et à disposer de l’avenir avec autant d’exactitude géométrique que de juvénile présomption.

Ce n’est pas qu’en France nous manquions d’idées sur notre rôle dans le monde, mais nous en avons trop qui souvent ne s’accordent pas entre elles, parce qu’elles se rapportent à différentes faces de notre génie et à différentes époques de notre histoire. Depuis la guerre, le sentiment populaire a vécu de l’espoir d’une revanche. Mais un sentiment n’est point une politique ; et quand même il s’agirait de reconquérir nos provinces perdues, on commence à comprendre que cette question de frontière, si poignante qu’elle soit, offre une carrière insuffisante à l’activité d’un grand peuple, ne fût-ce que par l’immobilité qu’elle impose.

A plus de vingt ans d’intervalle, et dans la sécurité relative dont nous jouissons, il est permis de juger les idées directrices qui ont successivement inspiré notre politique extérieure, le degré de confiance que nous pouvons avoir en nous-mêmes et l’avenir qui nous est réservé.


I

Tout d’abord, il faut faire justice d’une certaine tendance doctrinale qui nous a été bien funeste.

Je ne crois pas qu’à aucune époque on ait fait autant de systèmes et de théories sur la politique que pendant la première moitié de ce siècle et jusqu’en 1870. Dire que l’esprit de la révolution n’a cessé d’agiter l’Europe, c’est exprimer une vérité banale. Mais ce qu’on aperçoit moins, c’est que le ton dogmatique, qu’elle avait mis à la mode, n’est point resté le privilège des révolutionnaires : il a gagné même leurs ennemis, comme, au XVIe siècle, la fureur de la controverse animait également les protestans et les catholiques. Jusqu’aux environs de 1850, tout le monde, en politique, est croyant, ou veut le paraître, le royaliste et le républicain, le réactionnaire et le libéral. La confiance en soi se devine dans le langage, dans les attitudes, dans la manière de porter sa cravate. Les orateurs s’injurient avec le sérieux et la conviction des héros d’Homère. L’idéal gouverne despotiquement la France et l’Europe, car les doctrinaires ne sont que des idéalistes retournés.

Les affaires extérieures n’ont point échappé à cette contagion. Pendant deux siècles, elles avaient été dominées par le calcul et l’intérêt. Quand on se trompait, c’est que le calcul était faux et l’intérêt mal compris. La révolution nous a ramenés violemment à la politique de principes, comme on la pratiquait au temps de Philippe II et des guerres de religion. Sans doute, entre les mains des habiles, les principes ne servent qu’à voiler les intérêts. On a montré comment les révolutionnaires avaient eux-mêmes donné l’exemple, en mêlant naïvement la propagande et l’ambition [1]. Il n’en est pas moins vrai qu’on déploie sur le front des troupes le drapeau des idées : c’est assez pour égarer l’opinion. Qui parlait de « sainte-alliance et de « droit divin » avant la déclaration des « droits de l’homme ? » Toute l’Europe, ou peu s’en faut, semble saisie, après 1815, d’une crise aiguë de doctrine. En Espagne, à Naples, dans les Romagnes, en Hongrie, partout on se canonne au nom d’un système. C’est comme une rage d’intervenir et d’édifier péniblement des combinaisons que le premier vent renverse. Les profonds politiques de la Restauration disaient : « Il faut combattre la révolution à Madrid ; » — et les troupes françaises, en franchissant la Bidassoa, tiraient d’abord sur une poignée de libéraux français. Plus tard, les libéraux ne laissèrent point de répit aux infortunés gouvernemens qui tâchaient de voir un peu clair dans les intérêts de la France. La Grèce se révolte ? vite une flotte à Navarin, une armée en Morée. Le sultan, ce vieil allié de la France, deviendra ce qu’il pourra. — Comment ! la Pologne secoue ses fers, et vous n’êtes pas encore en route pour ces plaines qui ont englouti les armées de Napoléon ? A quoi pensez-vous donc, triste souverain, fâcheux défenseur de la paix à tout prix ? — La révolution de 1848 retentit dans toutes les capitales. L’Italie s’agite ; Berlin fait des barricades ; Vienne secoue sa léthargie ; un parlement se rassemble à Francfort. Et vous, république née d’hier, destinée à périr demain, vous n’avez point une, deux, trois armées toutes prêtes à soutenir la cause des peuples ? Vous êtes les prisonniers des odieux traités de 1815 !

Et dans cet étrange dialogue, les gouvernemens, au lieu de répondre simplement : « Nous avons autre chose à faire, » — entraînés par l’ardeur de la dispute, disaient, au contraire : « Vous êtes les boute-feux de l’Europe. Nous allons intervenir en sens inverse. Moi, empereur de Russie, je vais châtier les Hongrois et semer des haines irréconciliables. Moi, président de la république française, j’empêcherai les Italiens d’entrer à Rome, et je fournirai ainsi un prétexte aux longues défiances de l’Italie. » Tel était le drame qui occupait le devant de la scène et qui passionnait les spectateurs. Quant aux résolutions sages, aux conquêtes productives, on y faisait à peine attention. Pendant plus de vingt ans, l’Algérie fut discutée. A distance, il nous semble qu’il aurait fallu renvoyer dos à dos les défenseurs du droit divin et les apôtres du droit populaire, chaque fois qu’ils voulaient transporter leur querelle au-delà des frontières. Les uns et les autres se trompaient. Un gouvernement a charge d’âmes ; il n’a que faire de redresser les torts et de rompre des lances pour la bonne cause. Sa tâche est strictement limitée par l’intérêt national. Les peuples sont trop différens les uns des autres pour qu’on leur applique les mêmes remèdes. Chacun est juge de ses besoins. C’est en politique qu’on peut dire : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Le fédéralisme serait un crime chez nous : c’est la loi fondamentale de la Suisse et c’est la sauvegarde de la monarchie autrichienne. Mais vers 1830, on était si entêté d’abstraction que les ministres mêmes du roi Louis-Philippe, malgré leur prudence, invoquaient, pour sauvegarder la Belgique, je ne sais quel principe général de « non-intervention, » comme si l’intérêt de la France ne suffisait pas ! Et voilà des ministres bien embarrassés avec leur trouvaille qui les aurait forcés d’intervenir dans tous les pays, pour empêcher l’intervention des autres. Mais il fallait une idée générale à tout prix : et les chancelleries de verser des flots d’encre pour ou contre cet axiome rare, « la non-intervention. »

Il y avait bien, chez nous, une tradition de bureaux qui luttait timidement contre l’esprit doctrinaire. Mais que peuvent les bureaux quand ils ne sont pas soutenus par l’opinion ? Encore, sous Louis-Philippe, ils avaient pour eux le vieux roi, ce qu’on nommait la politique « du château. » Mais bientôt le château lui-même se retourna contre eux. La doctrine sembla monter sur le trône avec Napoléon III. On vit ce spectacle étonnant d’un empereur improvisé, sacrifiant à ses rêveries les destinées de son empire, et travaillant, de la meilleure foi du monde, à reconstruire l’Europe aux dépens de la France. Partout, excepté chez lui, le droit des peuples lui paraissait sacré. Le culte des nationalités, qui avait défrayé tant de harangues, fut la religion de ce silencieux. C’est le seul fil conducteur qu’on puisse découvrir dans cette politique incohérente qui nous a conduits où l’on sait. Il fut le représentant authentique de toute notre sensiblerie internationale, l’héritier direct de cette opposition qui, depuis plus de trente ans, plaidait chez nous la cause des nations veuves et des peuples orphelins. Seulement il s’avisa de transformer en faits les idées qui flottaient dans l’air. On doit reconnaître, d’ailleurs, qu’il comprenait mieux l’Europe que la plupart de ses détracteurs. Son tort n’est pas d’avoir prévu les métamorphoses inévitables, l’unité de l’Italie, celle de l’Allemagne. C’est d’avoir agi par système, c’est-à-dire en aveugle, prenant, neuf fois sur dix, l’exact contre-pied des intérêts de la France. A la future Allemagne, il fallait des contrepoids : il s’est brouillé deux fois avec la Russie, d’abord en Crimée, puis dans les affaires de Pologne, et il a ruiné l’Autriche par la guerre d’Italie. Par respect pour la théorie des races, il consentait à la spoliation du Danemark et se dédommageait en fondant ce fameux empire latin du Mexique. Encore plus mal inspiré dans ses brusques retours à la politique de tradition, il n’avait pas plus tôt fait l’Italie qu’il la blessait au cœur en lui refusant Rome. Car il n’est rien de pire que ces hésitations tardives quand on est entré dans la voie périlleuse des guerres de principe, des interventions et des redressemens. Gustave-Adolphe, au moins, ne regardait pas en arrière, lorsqu’il s’engageait à corps perdu contre le vieil empire germanique. Notre triste héros ne sut ni oser, ni se contenir à temps. Il comprit tout et ne profita de rien. De tous les porte-couronnes, il fut le plus chimérique, le plus adonné aux abstractions, le plus égaré par la poursuite d’un vague idéal, le plus étranger aux intérêts positifs qui sont les digues du pouvoir souverain ; et sa chute retentissante devrait au moins condamner sans appel l’esprit de système.

Sommes-nous totalement guéris depuis 1870 ? La manie raisonnante s’est calmée dans le domaine extérieur, et pour cause. On ne nous demande plus de partir en guerre pour propager tel ou tel principe ; et si l’on proclame encore, dans des harangues généreuses, que la France est le « soldat du droit, » je suppose que c’est une métaphore. Personne n’exige que nous versions notre sang pour un autre droit que le nôtre. Si la France doit rester un foyer d’idées libérales, que ce soit vraiment à la façon d’un foyer qui échauffe et rayonne de loin. L’Angleterre a inventé le système parlementaire ; cependant imagine-t-on M. Gladstone déclarant la guerre à l’empereur Alexandre pour le forcer à convoquer des chambres ?

Si quelques débris de doctrines internationales palpitent encore, c’est dans ces paisibles congrès de la paix où les apôtres des États-Unis d’Europe présentent aux nations armées leur inoffensif rameau d’olivier. Cette distraction me paraîtrait sans conséquence si elle ne pouvait encourager à la longue de fâcheuses illusions et porter atteinte à notre virilité. Dignes philanthropes, abbés de saint Pierre égarés dans ce siècle de fer, n’essayez pas de lutter contre la force des choses, ni, comme on disait jadis, de réconcilier le Turc avec la république de Venise : car, une fois pris dans cet engrenage implacable, vous serez broyés bel et bien, vous, votre logique, et votre « clause compromissoire. » Vous vous réveillerez un beau matin, tout pareils à ce personnage de Tolstoï, bon, myope et souriant, qui erre, sans y rien comprendre, sur le champ de bataille de Borodino et promène son rêve humanitaire à travers la mêlée furieuse.


II

Toutefois, c’est là notre moindre mal. Nous ne péchons guère, aujourd’hui, par excès d’optimisme, mais plutôt par découragement et défiance de nous-mêmes. Écoutez, non pas les déclarations de tribune, mais ce qu’on dit portes closes, dans l’abandon des entretiens intimes. Une douzaine de fonctionnaires, de soldats, de professeurs et d’avocats, échangent leurs impressions sur la France d’hier et celle d’aujourd’hui. Ils savent assez bien l’histoire et ne sont pas tendres pour leurs devanciers : le faux Spartiate de la révolution, fanatique à froid, le soudard du premier empire, le libéral à tous crins de 1830, le doctrinaire empesé, leur paraissent des fantoches ridicules ; puis, avec un soupir, ils regrettent l’élan de 1792, l’épopée de 1806, l’ardeur généreuse des uns, la gravité imperturbable des autres. « Au moins, disent-ils, ces gens-là croyaient à quelque chose ! » Le militaire s’est tu ; celui-là, sans doute, croit à son drapeau ? II parle enfin : il est le plus amer de tous. Tirez-le de son métier, où il excelle : il n’aperçoit que le vide. « On doit, dit-il, se jeter tête baissée dans son devoir, sans regarder ni devant ni derrière… » Les optimistes sont rares. Ils inspirent une douce pitié. On les félicite de conserver si tard leurs illusions.

D’où vient cette impression de lassitude ? Est-ce le souvenir de nos défaites ou le mécontentement du train des choses ? Pour en découvrir l’origine, il faut remonter plus haut, jusqu’à cette révolution des idées qui a suivi le coup d’État et dont les derniers effets se font sentir maintenant.

Dans l’histoire de la pensée, sinon dans les faits, on vit rarement une métamorphose aussi soudaine. Notre ancien idéal était à terre. Tant d’ébauches, de conceptions politiques, de rêves, de tentatives avortées, nous accablaient. Il fallut expliquer cette grande faillite. On vit paraître de vigoureux ouvriers qui déblayèrent le terrain et renversèrent pêle-mêle les idoles et les dieux : en première ligne, ces deux maîtres que nous venons de perdre, Renan, Taine, l’un promenant à travers tous les dogmes sa fuyante fantaisie, l’autre ardent, sincère, piochant droit devant lui avec une patience infatigable. Un moment, tout sembla crouler à la fois, le vieux temple et le nouveau, la religion du passé et celle des a droits de l’homme. »

Il est trop tôt pour juger cette œuvre. Parmi tant de ruines, la postérité fera son choix. Elle dira sans doute que cette espèce de révolution intellectuelle était nécessaire au génie français, qu’elle a brisé ce « moule classique » dans lequel il était emprisonné, crevé les abstractions creuses, remplacé la rhétorique impuissante par le sens ondoyant de la vie. Il n’en est pas moins vrai que nos premiers maîtres ont été des démolisseurs, et que nous n’avons pas encore reconstruit. Nous avons couru au plus pressé : nous avons refait la France matérielle ; mais le support moral reste à trouver. Que nous disaient, en effet, nos oracles ? Fallait-il organiser, comme en Allemagne après Iéna, un Tugendbund, une ligue de la vertu civique ? On nous répondait que le « vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre [2]. » Pouvions-nous fonder notre espoir sur les forces incalculables de la volonté humaine ? On nous disait que « l’homme est un bourgeon à l’extrémité de l’arbre de la nature, » que tous les événemens sont soumis « à des causes universelles et permanentes… indestructibles et infailliblement dominantes. » Alors, ce n’est vraiment pas la peine de nous déranger : bourgeonneons tranquillement, et le plus agréablement possible, à l’extrémité de notre arbre. Et le dialogue peut se poursuivre ainsi sans trêve. — J’ai foi, dit l’homme d’action, dans l’élasticité de la nation française. — Cela dépend, dit l’homme d’étude, de la race, du milieu, du moment ; vous n’y pouvez rien, ni moi non plus. « Le caractère d’un peuple est le résumé de toutes ses actions et de toutes ses sensations précédentes… C’est un poids presque impossible à soulever, puisque chaque minute d’un passé presque infini a contribué à l’alourdir. Pour emporter la balance, il faudrait accumuler dans l’autre plateau un nombre d’actions et de sensations encore plus grand. » — Mais, reprend le politique, la France est un être doué d’intelligence et de réflexion ; elle peut s’amender, se corriger… — Illusion ! réplique le savant. La France est, comme tout autre pays, l’œuvre « de ces persistantes et gigantesques pressions exercées sur un amas d’hommes, ployés et façonnés par leur effort… Il n’y a ici, comme partout, qu’un problème de mécanique. » Cependant le politique ne se rend pas encore. Il proteste contre ce concours accablant de faits, de preuves, de causes dont on enchaîne sa liberté. Du moins il lui reste la révolution française. Il en désavoue les crimes et les erreurs, mais il a foi dans ce grand souffle qui a vivifié le monde et rajeuni la France. C’est là que le guette l’implacable critique, pour le poursuivre, le traquer dans le dernier refuge de son idéal. D’abord il s’imagine que ce grand mouvement profite à la nation française ? Mais elle en mourra peut-être. O gens naïfs qui associez la patrie à vos sublimes espérances ! « La vie nationale est quelque chose de limité, de médiocre, de borné. Pour faire de l’extraordinaire, de l’universel, il faut déchirer ce réseau étroit ; du même coup, on déchire sa patrie… Il est probable que le XIXe siècle sera.considéré dans l’histoire comme l’expiation de la révolution. Les nations, pas plus que les individus, ne sortent impunément de la ligne moyenne [3]. » Du reste, ne vous y trompez pas ! Ce laborieux enfantement, qui a failli nous coûter la vie, n’est, au fond, qu’un avortement. Et, depuis vingt ans, c’est à qui, dans l’école historique, instruira le procès de la révolution, dénombrera les châteaux brûlés, les têtes coupées, les espérances trompées, et nous démontrera finalement que nous devons tomber de l’idéalisme dans le jacobinisme, du jacobinisme dans le despotisme, du despotisme dans l’anarchie, de l’anarchie dans la privation de la vie, où nous aura conduits notre folie. Rien d’étonnant si le pauvre Argan tremble et se tâte, et se croit atteint de toutes les maladies qu’on lui décrit avec complaisance et s’affaisse sur lui-même et demande grâce. D’où viendra la voix mâle qui lui dira enfin : « Eh ! mon frère, je ne vois point d’homme qui soit moins malade que vous. Est-ce un oracle qui a parlé ? Personne ne tient entre ses mains le filet de vos jours ; personne ne peut l’allonger ou le raccourcir d’autorité. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même… »

On pensera peut-être que ces opinions ne dépassent point un petit cénacle d’esprits contemplatifs et qu’elles n’atteignent pas les hommes d’action. C’est une erreur. Elles pénètrent partout, à travers le roman, le journal, le théâtre même. Les idées ont une force subtile et envahissante qui gagne de proche en proche et se répand à la fin dans les cerveaux les moins lettrés. Elles engendrent ainsi une disposition générale des âmes. A la fin du XVIIIe siècle, tout le monde n’avait pas lu Voltaire et Rousseau ; mais tout le monde était imprégné de leur esprit. C’était alors une confiance superbe dans l’avenir, une ardeur de réforme, une intrépidité de raisonnement qui méprisaient tous les obstacles. Nous sommes précisément au pôle opposé. Tandis que les rois de l’opinion étaient alors les philosophes, les inspirateurs de la nôtre sont des historiens et des critiques. Il y a cent ans, on se jetait vers l’avenir avec une impétuosité téméraire. Aujourd’hui, on semble plier sous le faix du passé, comme ces fils de famille dont les épaules ne peuvent soutenir le poids d’un grand nom. Nos ancêtres touchaient à tout d’une main juvénile et imprudente. Nous hésitons devant la plus simple réforme, tant il nous semble impossible de gouverner ce mécanisme fatal dans lequel l’homme est engrené. Ainsi, les grands esprits traînent à leurs talons tout un peuple d’âmes faibles, trop heureuses d’abriter sous un nom retentissant leur paresse ou leur timidité : bourgeois paisibles et peu soucieux de nouveautés, dilettantes nonchalans que trouble le bruit de la place publique, viveurs sceptiques, railleurs impitoyables des sentimens généreux, — il se forme je ne sais quelle triste conspiration de toutes les défaillances. Elle a pour mot d’ordre : à quoi bon ? La France est trop vieille ! Il y a des courans qu’on ne remonte pas ! — Certes, vous n’aviez pas prévu ces conséquences de nos doctrines, vaillans serviteurs de la vérité, lorsque, sourds aux bruits du dehors, vous poursuiviez votre labeur acharné dans l’ombre des bibliothèques ou dans la lumière des musées d’Italie. Vous pensiez instruire la France sur ses erreurs et non couper le ressort de son énergie. Vous n’êtes pas directement responsables de ce pessimisme fade que l’effort de votre vie dément ; et si la mort ne vous avait pas prématurément fermé les yeux, vous diriez à votre tour : Nous n’avons fait que préparer la tâche ; c’est à la nouvelle génération de reconstruire. Elle se croit trop vieille ? étrange illusion des générations fatiguées, lorsqu’elles voient sombrer leur idéal ! — Le monde est trop vieux, il se meurt ! — Qui parle ainsi ? Un pape Grégoire, un évêque du IXe siècle, devant les querelles des petits-fils de Charlemagne. — La fin du monde approche ! allait-on répétant vers l’an 1000, lorsque les derniers lambeaux de la pourpre romaine se déchiraient dans le chaos féodal. — Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ! s’écriait Dante devant le déclin du Saint-Empire ; et ce qu’il prenait pour la lueur de l’enfer, c’était l’aube de la monarchie française. Ainsi le même cri monotone se répercute de siècle en siècle. Vers l’an 1500, la féodalité se sent vieille. Cent ans plus tard, la société religieuse semble décrépite. Cent ans plus tard, le règne de Louis XIV est une décadence aux yeux de Saint-Simon ; et quand l’idée de progrès se glisse enfin dans les esprits, quand la colonne de feu se dresse tout à coup devant cette foule qui jusqu’alors n’apercevait sa route qu’à la lumière du passé, la société appelle de ses vœux un renouvellement complet. Non, rien ne meurt, mais tout se transforme. Ce qui vieillit, c’est votre rêve ou votre chimère de la veille. Ne vous croyez pas perdus parce que nous les avons détruits. Connaissez mieux votre nation, c’est-à-dire vous-mêmes : vous y retrouverez le secret de la vie.

Quand il s’agit d’apprécier la vitalité de la nation française, l’école historique se trompe sur deux points. D’abord, elle attache trop d’importance aux causes fatales. Quoi qu’on en dise, rien ne rendait notre unité absolument nécessaire : ni la race, une des plus mêlées qui soient au monde, ni des souvenirs parfaitement étrangers aux premiers artisans de la nationalité française, ni le climat qui offre des contrastes extrêmes. Nous nous sommes faits nous-mêmes, par la volonté de nos rois, par le coup d’œil de nos hommes d’État ; et c’est un orgueil qui en vaut un autre. Si je considère quels durs travaux, quelles souffrances, quels sacrifices ont lentement façonné le peuple français, quels sombres défilés il a parfois traversés, — au point que, pendant le XIVe siècle, on a pu se demander s’il ne serait pas rayé du livre de vie ; — si je pense à ces abîmes de misère d’où il a rebondi jusqu’au plus haut degré de prospérité, cette œuvre si humaine et si volontaire me touche plus, je l’avoue, que quelques hasards heureux que la nature aurait semés sur son chemin. Le cours de notre histoire me parait peut-être moins majestueux, nos origines moins perdues dans la nuit des temps : mais il saute aux yeux qu’ayant été plus d’une fois capables de nous redresser nous-mêmes, nous n’avons aucune raison pour nous endormir dans une résignation léthargique ; et qu’on ne doit ni désespérer d’un peuple que chaque épreuve a rendu plus grand, ni fixer des bornes immuables à sa destinée.

L’autre point, c’est que nous sommes en réalité fort jeunes, puisque, s’il a existé une très vieille monarchie française, l’existence vraiment nationale ne remonte qu’à trois ou quatre siècles au plus. Tout le prouve, jusqu’aux anciens monumens qui couvrent notre sol. A l’époque où des mains patientes élevaient nos immenses cathédrales, existait-il une nation française ? On ne connaissait alors que la grande patrie chrétienne, dont ces colosses de pierre semblent les assises inachevées. Et ces remparts auxquels nous suspendons nos charmilles, ces châteaux envahis par le lierre, qui dressent leurs tours sur des douves desséchées, ce sont les débris des petites patries locales qui n’avaient cure du sort de la France. La patrie s’appelait alors Normandie, Bretagne, Guyenne, Provence ; et ces filles du sol et de la race différaient autant les unes des autres que la Bohème de la Hongrie. Tantôt, derrière la longue ligne des falaises de la Manche, une race aventureuse et tenace, aux pommettes saillantes, aux yeux hardis, semblait flairer le vent et guetter la fortune. Tantôt, dans la péninsule bretonne, devant l’immensité morne de l’Océan, à l’abri de ces roches inclinées qui semblent usées par les embruns, une race religieuse et mélancolique élevait, comme une prière, ses clochers de granit devant l’infini des flots. Plus loin, la Vendée, terrible dans ses réveils, sommeillait à demi dans son berceau de haies vives. Puis c’étaient, le long du grand arc décrit par les rivages, des peuples vigoureux, au front durci par le hâle, déjà plus près du soleil, Bretons cuits et recuits par des étés accablans, portant dans le sang les ardeurs et non la gaîté du midi, huguenots de tempérament même avant Calvin ; — puis une fois la Gironde franchie, je ne sais quel air plus vif et plus léger, une douceur de vivre répandue partout, un peuple spirituel, à la fois calme et remuant, plein d’entraînement dans ses allures, plein de bon sens dans ses actes, le seul peut-être en France qui eût la tête politique, patrie d’Henri IV et de Montesquieu ; — puis la Provence élégante et nerveuse, morceau de Grèce ou de Sicile jeté au pied des Alpes, fragment du monde antique à peine effleuré par la tristesse du Nord, si réfractaire à l’union, qu’il a fallu la plus sanglante croisade pour dompter son génie rebelle ; — tous enfin avec leur caractère propre, leurs annales séparées : l’Auvergne à la tête carrée, le Dauphiné subtil et libéral, la Touraine aimable et sceptique, la Bourgogne sagement équilibrée, la lourde et puissante Flandre, la Champagne à double face, l’une riche et l’autre pauvre, mais toujours narquoise, — tous ces peuples ont formé comme autant de petites nations indépendantes. Leurs anciennes capitales sont encore debout, et l’on distingue, sous leur vêtement moderne, les vestiges de leur manteau royal. Qui confondrait Rouen et Bordeaux, la ville enfumée, processive, dominée par des clochers gothiques, et la cité riante, active, sans fièvre, étalée largement le long de ses vignobles ? Ou bien Marseille, la ville grecque, bruyante, étincelante, audacieuse, un peu hâbleuse, secouée par de grands coups de mistral, — et Reims, cette étrange La Mecque de la monarchie française, où la prose présente fait un si parfait contraste avec la poésie du passé, où des files de maisons champenoises, correctement alignées, semblent ramper autour du monument épique sous lequel se courbait le front des rois ? — Voilà les matériaux dont la France est faite. Mais leur antiquité doit-elle nous donner le change sur l’âge de notre patrie actuelle ? Sans doute, ils font partie de notre âme ; mais de la même manière que l’âme des ancêtres revit dans celle de leurs arrière-neveux, qui leur ressemblent et cependant.sont autres. Étrange aberration de l’esprit historique, si les vivans, à force de méditer sur des tombeaux, se croyaient morts, et sentaient peser sur leur tête le poids des siècles éteints !

Notre France, à nous, commence à peine au temps de Jeanne d’Arc, lorsque cette fille sublime, faisant descendre le ciel en terre, intéressa les milices célestes à l’expulsion des Anglais. Cette France rassemble ses tronçons épars sous Louis XI. Dans la fermentation de son adolescence, elle déborde sur l’Italie, mais pour rentrer bientôt dans ses frontières qu’elle achève peu à peu de remplir, comme on voit la Loire, un instant débordée, reprendre son cours majestueux et inégal dans le lit royal que la nature lui a tracé, découvrir et submerger tour à tour les îlots dont elle est semée. A travers ses crises de croissance, à peine ralenties par les discordes religieuses, nous la voyons se fortifier, puis, reprenant sa marche, rompre le cercle dans lequel la maison d’Autriche essaie de l’enfermer. Inquiétante par sa grandeur même, sans cesse refoulée dans ses frontières par la jalousie de ses voisins, tantôt victorieuse et tantôt vaincue, elle poursuit un travail d’assimilation grandiose qui rappelle les évolutions de la nature, et qui transforme, en un seul et même être, des êtres dispersés. Elle enseigne la discipline à ses membres ; elle instruit à l’abnégation l’égoïsme de clocher. L’orgueil des petites patries locales se subordonne à l’intérêt de tous et accepte, au lieu d’une indépendance sans horizon, une place modeste, mais utile, dans le grand corps national. La Rochelle n’est plus la citadelle des protestans : mais elle est la main de la France tendue vers les Antilles, jusqu’au jour où Nantes, mieux située, la supplante. Bordeaux n’est plus le quartier-général des Anglais en France, ni même la cité tumultueuse qui refuse l’impôt à François Ier : mais elle devient le grand entrepôt du midi, et, trafiquant avec ses anciens maîtres, emplit d’or anglais les coffres de la France. La Normandie n’est plus une menace ou une proie ; c’est un rempart et un grenier qui tour à tour protège ou alimente les bouches de la Seine. La Bretagne, ce môle de granit jeté sur l’Océan, remplit à peu près le même office en faveur de la Loire. Les vaillantes cités du Nord, d’humeur si belliqueuse, cessent de batailler pour leur compte et défendent de leur triple cuirasse l’intégrité du territoire. D’autres villes, bien placées sur les artères nationales et sur les nœuds des grandes routes, centres nerveux du pays, croissent et prospèrent aux dépens de leurs anciennes rivales ; et la métamorphose se poursuit sans relâche, à mesure que le flot de vie, circulant dans ce grand corps, élimine les parties caduques et suscite de nouveaux organes.

Que cette œuvre gigantesque ait eu ses excès et ses crimes ; qu’elle ait effacé mal à propos l’originalité provinciale, étouffé des plaintes légitimes, qu’on ait abusé de la vieille devise : « Une foi, une loi, un roi, » c’est possible. Cependant la nation tout entière, réparant ses erreurs et ses pertes, n’a cessé de pousser des rameaux et de reverdir à chaque tournant de siècle. On la vit enfin se dresser comme un nouvel être dont l’image obsède notre mémoire, depuis le jour où des cartes encore grossières fixèrent les profils familiers de nos côtes et les imprimèrent si avant dans les cœurs, que ce portrait de la France, suspendu jusque dans les chaumières, remplace, aux yeux des humbles, tous les portraits d’ancêtres. Les regards, s’élevant au-dessus de l’horizon domestique, s’accoutumèrent à embrasser ce magnifique ensemble de plaines, de montagnes et de fleuves, qui, d’une mer à l’autre, et des Alpes aux Pyrénées, représente pour nous l’apparence terrestre de la patrie. La Providence elle-même semblait dérouler pour notre usage le cours de ces douces rivières qui circulent sur notre sol comme un sang égal dans un corps bien portant. Nous ne fûmes pas éloignés de croire que les monts couronnés de neige étaient les poumons de la France et distillaient pour elle l’eau pure des sources et la rosée des pluies bienfaisantes. C’est que, nulle part au monde, les âmes et le sol n’ont contracté d’alliance plus intime et plus forte. Nul autre fragment d’astre habité par des hommes n’a pris au même degré les proportions d’un grand être dont toutes les parties se tiennent par des liens indestructibles, au point qu’à certaines heures, la France tout entière paraît secouée par le frisson d’une même idée, comme par un vent d’ouragan qui soufflerait de Dunkerque à Marseille. Cette unité puissante a fait sa force sous les gouvernemens les plus détestables. Frédéric II, qui méprisait Louis XV, respectait malgré lui le pays dont il apercevait les contours énergiques derrière un fantôme de roi. Elle nous a sauvés dans la catastrophe de l’ancien régime et sous les gouvernemens éphémères qui se sont succédé depuis. Et l’on voudrait nous faire croire qu’elle n’est plus que le squelette d’un vieillard, que l’apogée de notre vigueur est en arrière, et non pas en avant ? Quoi ! lorsque tant de signes nous montrent que notre croissance n’est même pas achevée ! Nos membres sont robustes, mais, en fait de conscience nationale, nous sommes presque des enfans. C’est au début du siècle, c’est-à-dire hier, que des Français conspiraient avec l’étranger. Qui oserait le faire aujourd’hui ? Et pour l’intelligence, la France est-elle un être terminé ou une magnifique ébauche qui s’achève ? Nous avons émancipé le serf de la glèbe, mais son cerveau n’est point encore dégrossi. Tous les jours la lumière descend peu à peu, et les aveugles voient, les sourds entendent, entraînés à leur tour dans le cercle de la conscience nationale. Et nous serions un peuple vieux, fini, quand l’œuvre la plus importante, celle de l’éducation, est à peine commencée ? Notre course serait épuisée par le grossier travail de la croissance matérielle ? Mais que les sceptiques considèrent ce pays lui-même, et qu’ils disent s’il ressemble au corps d’un homme mûr qui, ayant dépassé le point de sa perfection, n’a plus qu’à dépérir. Il y a cinquante ans tout au plus que la France est sillonnée de routes ; dix ou vingt ans que les chemins de fer la percent de part en part ; et les conséquences de cette dernière mue de l’âge, nous les découvrons à peine. C’est seulement maintenant que ce grand corps va posséder la souplesse, l’élasticité, la détente qui lui manquaient. Toutes les prédictions des sages se trouvent renversées par ce seul changement. Ils gémissaient sur les dangers de la centralisation : ils nous montraient des provinces inertes, des extrémités refroidies, une tête congestionnée, d’autant plus dangereuse que les membres la suivaient de loin sans la comprendre. Les communications rapides rétablissent les niveaux. Désormais, il n’y a plus deux Frances, l’une active et dirigeante, l’autre passive et dirigée, mais une seule, à travers laquelle les idées se répandent plus vite que le train-éclair ; et ceux qui se lamentent encore sur la perte des originalités provinciales commettent un singulier anachronisme, car ils n’aperçoivent pas que la suppression des distances achève l’œuvre de nos pères et lui rend son équilibre : ce qui faisait l’anémie des membres était moins, comme on l’a dit, la grosseur de la tête qu’une circulation lente et inégale. Ces changemens crèvent les yeux ; mais il nous manque un certain recul pour en saisir la portée. Combien voyagent par le chemin de fer, dont les opinions vont encore en patache !

De quelque côté que je jette les yeux, je vois un pays en pleine sève, en plein travail, et par conséquent une nation jeune, si je fais dater sa virilité du jour où elle a pris conscience d’elle-même. Jusque dans ses fautes, qui dénotent plus d’inexpérience fougueuse que de découragement, il m’est impossible d’apercevoir ces symptômes de décrépitude que des esprits chagrins se plaisent à signaler. C’est la première querelle qu’il fallait vider à tout prix. Les pessimistes font bien de rester chez eux et de se délecter au spectacle de leur propre sagesse. Les simples, qui ont moins de lecture et plus de foi, leur passeront toujours sur le corps.


III

Soit, nous dit-on, le vieux tronc de la France peut reverdir sur place : mais il n’étendra pas plus loin ses racines et ses branches. Notre essor extérieur est arrêté. Les occasions favorables ont fui. Nos rivaux ont formé autour de nous un cercle infranchissable. Il nous reste la vie, mais notre prestige est mort. Consolons-nous en lisant nos annales. « Il n’y a point, dit Prévost-Paradol, de milieu pour une nation qui a connu la grandeur et la gloire entre le maintien de son ancien prestige et la complète impuissance. Il faut se tenir ferme ou rouler jusqu’en bas de la pente… Jamais, dit-il encore, depuis que le monde existe, l’ascendant, ou, si l’on veut, la principale influence sur les affaires humaines n’a passé d’un État à l’autre sans une lutte suprême qui établit, pour un temps plus ou moins long, le droit du vainqueur au respect de tous. » Et ce demi-prophète, écrivant à la veille de la guerre, conclut ainsi : a Que l’union de l’Allemagne en un seul État s’achève en face de la France inactive ou devant la France vaincue, c’est, d’une façon ou d’une autre, l’irrévocable déchéance de la grandeur française [4]. »

Langage de grand seigneur, qui ne sait point s’arrêter à mi-chemin de la ruine, et plutôt que de se contenter d’une fortune ordinaire, joue son va-tout sur la rouge ou la noire ; — fierté d’une race toujours prête, pour emprunter le noble style de Paradol, à « jeter l’épée de Brennus dans la balance des affaires humaines ! » J’y trouve les restes d’une politique fastueuse. J’y trouve aussi une conception particulière de la civilisation qui, depuis l’enfance, fait sonner à notre oreille les mots de « grandeur, prestige, ascendant, prépondérance. » Tous les anciens précis d’histoire universelle se contentent de cette vue sommaire : « l’empire du monde, » comme on disait jadis, passe des Égyptiens aux Babyloniens, des Babyloniens aux Perses, des Perses aux Grecs, des Grecs aux Romains. C’est le raisonnement de Petit-Jean : il dure encore. Seul, le peuple dominateur existe : les autres ne sont rien. Par conséquent, le but de toute politique est d’obtenir « l’empire. » Quand on le perd, on n’est plus qu’un acteur déchu. On va rejoindre le chœur des peuples modestes qui se tiennent au fond de la scène, dans une attitude respectueuse.

J’admire en vérité cette philosophie superficielle qui se résume ainsi : « J’avais des frères plus jeunes et plus faibles que moi. J’ai fait tout mon possible pour entraver leur croissance. J’étais alors heureux, car j’étais le plus fort. Ils ont grandi : quelques-uns m’atteignent ou me dépassent. Donc je n’ai plus qu’à me jeter à l’eau. » Cependant, depuis Machiavel, toute la diplomatie vit sur cette belle idée. Le fameux équilibre européen n’est que la ligue des faibles contre l’appétit des plus forts. Cette lutte sans merci est-elle le dernier mot de la sagesse ? Sommes-nous éternellement condamnés à nous battre en champ clos pour une question de prépondérance ? Ou bien est-ce un dernier vestige des préjugés gothiques ?

Ici, les diplomates nous arrêtent ; j’entends ceux de la vieille école : « Juger l’Europe ! critiquer l’antique et subtil jeu de bascule ! Mais, monsieur, vous qui parlez, connaissez-vous seulement les élémens du métier ? Savez-vous ce qu’on appelle la constellation des puissances ? Possédez-vous le langage des protocoles ? Savez-vous parler tout haut d’équilibre et de justice, et vous réserver secrètement tous les avantages ? Avez-vous étudié, dans le dernier siècle, les guerres de succession d’Espagne, de Pologne, d’Autriche ? Et cette illustre guerre de sept ans où nous nous dédommageâmes de Rosbach en signant ce fameux pacte de famille, qui n’a servi à rien qu’à entraîner l’Espagne dans quelques aventures coûteuses ? Connaissez-vous par le menu les transferts, les partages et les clauses de reversion ? Dans notre siècle, êtes-vous pénétrés de cette grande politique du congrès de Vienne, dont il ne reste que des miettes, de ces congrès de Laybach, de Troppau, de Vérone, où se décidait le sort de Naples et de l’Espagne qui ne s’en doutent guère aujourd’hui ? Avez-vous médité sur le grave incident des mariages espagnols, d’où devaient sortir de si solides alliances pour la monarchie française, laquelle, par malheur, est détruite ? Enfin, avez-vous approfondi cet abîme de la question d’Orient ? Comprenez-vous pourquoi les puissances, qui ont tant de tendresse pour le sultan, l’ont affectueusement battu et lui ont enlevé paternellement tant de provinces, afin de mieux assurer l’intégrité de son territoire ? Si vous ne tenez pas le fil de cette admirable politique, vous ne connaissez pas le fin du fin, la profondeur insondable de nos combinaisons. En un mot, vous n’êtes que de méprisables écoliers. » — « Soit ! pourrait-on répondre. Nous ne savons pas vos finesses, mais nous sommes des gens de bon sens ; nous jugeons le système par ses résultats. » Deux siècles sont peu de chose dans l’histoire de l’Europe. Ne disputons pas sur des misères, mais considérons le point de départ et le point d’arrivée de tout ce grand travail.

La voici, cette Europe, telle qu’elle est sortie des mains de la nature : petite, en comparaison des immenses continens qui l’entourent, ne formant même pas un monde distinct et capable de se suffire à lui-même, mais greffée, en quelque sorte, sur l’Asie, et puisant à l’origine dans ce vaste réservoir d’hommes, comme la greffe se nourrit de la sève de l’arbre. La voici toute en presqu’îles, et en promontoires, baignée, articulée, découpée par la mer qui semble avoir détaché ce morceau du bloc massif de l’Asie pour le ciseler avec amour. Là, dans cette atmosphère marine, sous un ciel souvent voilé de brume, les vents glacés, les chaleurs énervantes du vieux continent se tempèrent et se fondent, l’homme se redresse, la cité naît…

Certes, sur ce terrain si bien préparé, il semblait que l’ordre politique n’avait qu’à couronner l’ordre naturel, profiter de la découpure des côtes et du voisinage des mers, créer les grands centres dans les endroits les plus favorables au commerce ou à la domination, enfin utiliser pour le mieux ce mélange de terre et d’eau salée qui paraît le vrai domaine de l’homme civilisé. Ainsi firent les anciens dans leurs premières ébauches. Les confédérations de villes semblaient se former d’elles-mêmes dans les sites les plus avantageux. La civilisation naissante se mariait aux accidens du sol. Les embouchures des fleuves, les baies profondes et bien abritées, les caps, nids d’oiseaux de proie qui dominent la mer, florissaient en forme de cités, de ports et de citadelles. Peu à peu, les côtes se couvrirent d’une végétation de temples et de palais, de remparts cyclopéens ou de blanches colonnades. Les petites patries grandirent autour des statues de leurs dieux, laissant, il est vrai, derrière elles d’immenses espaces vides dans l’intérieur des terres mal explorées, de sorte que le monde antique ressemble à la façade magnifique d’un édifice inachevé.

Notre Europe moderne s’est bâtie sur un tout autre plan. Ses premiers constructeurs étaient profondément imbus de l’esprit continental, et pendant des siècles ils ont tourné le dos à la mer, Pour peupler ces vastes contrées que les anciens n’avaient fait qu’effleurer, il a fallu sans doute jeter dans le moule européen un métal plus solide et plus résistant. Il a fallu que des peuplades sauvages vinssent tour à tour s’asseoir sur ces terres longtemps incultes, et que leurs yeux, accoutumés aux horizons monotones de la plaine, n’eussent pas besoin, pour vivre, du spectacle changeant de la mer. Il a fallu former ainsi lentement des générations d’agriculteurs satisfaits de la glèbe et des générations de guerriers qui mettaient le bonheur suprême dans le gouvernement absolu de quelques lieues carrées. A travers ces luttes obscures, les États modernes ont été construits pièce à pièce. Il n’en est pas un, de la Baltique à Gibraltar, et de la Tamise à la Neva, qui ne sorte d’un donjon féodal, comme le chêne sort du gland ; et l’on peut dire que jamais artisans d’une grande œuvre n’ont eu moins conscience de ce qu’ils faisaient. Leur horizon, c’est la plaine et le fleuve que surplombent leurs créneaux. Ils sont épris de la terre comme un paysan de nos jours ; ils s’arrondissent par les armes ou par la chicane ; ils ajoutent la colline à la colline, se poussent, s’étendent, mais à la manière des taupes, en aveugles, qui creusent leur galerie d’un monticule à l’autre. Enfin, ils atteignent la mer ! Vont-ils pousser le cri de délivrance des dix mille Grecs retrouvant l’HelIespont ? La mer ! c’est-à-dire le mouvement, l’aisance et la liberté ! Nullement : ils en ont peur. Sauf quelques hardis pirates qui l’écument depuis des siècles, tous ces barons la regardent, sans la voir, de leurs gros yeux pleins de rêve. Il leur faudra d’autres siècles encore pour apprendre à s’en servir. Les électeurs de Brandebourg, les chevaliers Teutoniques, ne pensent qu’aux Slaves ; ils abandonnent la Baltique aux marchands de la Hanse. Les rois de Hongrie ne font que parader sur le littoral de l’Adriatique : la moindre ligue des cités de la côte les fait trébucher. La maison d’Autriche convoite les plaines de la Lombardie, mais elle abandonne aux sables les ports dalmates qu’elle a sous la main. L’Angleterre elle-même, jetée en avant de l’Europe comme un navire toujours prêt à lever ses ancres, l’Angleterre garde l’esprit continental jusqu’au règne d’Elisabeth. Non-seulement elle s’allonge péniblement dans son île, mais elle médite un établissement en terre ferme. Qui penserait aujourd’hui que ce peuple, dont le pavillon flotte sur les deux hémisphères, attachait autrefois plus d’importance à la possession de Calais ou de Dunkerque qu’à son développement maritime ? Qu’il a subi, plutôt que préparé sa fortune, et que la Providence, en lui fermant le chemin du continent, a dû le pousser presque malgré lui sur la voie de ses plus grands triomphes ?

Sans doute, cette longue enfance a permis aux nations modernes d’atteindre une solidité que les anciens n’avaient jamais connue. Mais il est impossible que l’édifice européen ne se ressente pas d’une construction entreprise sans vue d’ensemble, et souvent contre les lois naturelles, au hasard des conquêtes et des mariages princiers. Il est impossible qu’il ne s’y rencontre pas des lacunes, des porte-à-faux, et que les premiers architectes ne soient pas en partie responsables des méprises de leurs descendans.

L’exemple le plus frappant, c’est le sort de la Méditerranée. La nature a-t-elle jamais parlé plus clairement ? Quel berceau pour une grande civilisation ! Il n’en est pas de pareil au monde. Ailleurs, la mer immense, glaciale ou torride, repousse l’homme. Ici, plus qu’à demi prisonnière, elle paraît solliciter ses efforts. On dirait que cette fille de l’Océan, après avoir franchi les colonnes d’Hercule, a été prise au piège, enfermée dans un lit de rivages escarpés ou brûlans, et que son inquiétude éternelle est venue expirer devant le calme des cimes. Alors a commencé son ménage orageux, mais fécond, avec les trois continens. Le désert d’Afrique souffle sur elle son haleine enflammée. L’Europe lui envoie des brises rafraîchissantes. Le vent sec d’Asie déchire ses brouillards. C’est dans l’air pur et serein de cette région bénie, au pied des promontoires sculptés par la tempête, devant le rideau alterné des montagnes, que le monde, encore jeune, a salué Amphitrite : la déesse au regard profond traversé de reflets glauques, au geste alangui, remplaçant le grand balancement de l’Océan par la molle caresse des rivages, étalant ses formes divines et fuyantes dans les anses et dans les golfes, et portant sur son sein la riche broderie des îles, avec des réveils de colère, puis des apaisemens délicieux, tandis que le souffle confondu des trois continens semble bercer son sommeil.

Aussi les races s’ennoblissent à mesure qu’elles peuplent les bords de ce lac enchanté. Les hordes informes s’éclairent d’un rayon d’en haut, lorsque, au sortir des plaines immenses, elles viennent baigner leurs pieds dans le flot bleu. La tribu, cette vague de la plaine terrestre, dépose une partie de ses fureurs au seuil de ce paradis. L’homme se dégage de l’animal. Contemplant, du haut des montagnes, les ondulations des rivages, les langues de terre blonde dont les nervures solides s’étendent comme des mains sur la moire des flots, les îles marbrées de forêts aux feuilles luisantes et tenaces, les baies arrondies, intimes, où des raies de verdure plus claire trahissent des sources cachées, l’homme a senti que ce domaine était taillé pour lui de toute éternité, et qu’il n’y manquait que son âme pour réfléchir, comme en un miroir ardent, les clartés du ciel, les tons chauds de la terre et les frémissemens de la mer.

Voilà ce que la nature a fait pour l’Europe. Mais l’histoire ? Les peuples de l’antiquité, tout en se disputant ce domaine, n’en ont jamais rompu l’harmonie. Pour eux, les termes d’Europe, d’Afrique et d’Asie désignaient moins des continens distincts que les rivages correspondans du grand lac central. Un jour même, la domination romaine fit, de cet ordre naturel, la base d’un système politique, et souda ensemble toutes les parties d’un vaste cercle dont tous les rayons convergeaient vers la Méditerranée. Pour un Romain du siècle d’Auguste, la rive africaine était aussi familière que la banlieue de Rome. Pour un contemporain de Constantin, l’Asie-Mineure, réserve de l’empire, n’était que l’Europe prolongée.

Nos lourds ancêtres ont changé tout cela. Au moyen âge, tandis qu’ils étalent dans leurs petites cours leur faste de parvenus, la Méditerranée est aux Arabes, et l’Europe finit à quelques pas de Roncevaux. Les croisés s’élancent à la conquête du saint-sépulcre ; mais la mer est pour eux moins un véhicule qu’un obstacle. Il faut voir l’inquiétude de ces braves chevaliers quand ils s’embarquent avec leurs pesans destriers. On dirait que cette nourrice du monde antique les frappe d’impuissance. Rois en quête d’aventures, aventuriers en quête de royaumes, profonds politiques ou croyans inspirés, tous après quelques années d’efforts, échouent misérablement sur la rive opposée. A la fin des croisades, le divorce est consommé. Les rivages d’Asie et d’Afrique appartiennent pour toujours au Croissant, et les princes chrétiens, absorbés par leurs rivalités, s’aperçoivent à peine qu’ils délaissent la plus belle partie de l’héritage européen. C’est à l’heure où les nations s’éveillent que se consomme le lâche abandon de Constantinople. Par une ironie suprême, au moment même où Colomb découvre l’Amérique, où Vasco fait le tour de l’Afrique, un marchand chrétien ne peut trafiquer en sûreté sur les bords de la Méditerranée. Ces hommes si hardis se familiarisent avec l’Océan et rêvent dans l’autre hémisphère des royaumes de Golconde : mais ils laissent Venise et Gênes aux prises avec le Turc. Faire la police du lac central est une œuvre au-dessus de leurs forces.

Du moins la diplomatie, dans son beau temps, a-t-elle essayé de combler une si étrange lacune ? A-t-elle redressé l’édifice du côté où il penchait ? C’est bien le dernier de ses soucis. Quand elle oppose puissance à puissance, quand elle pratique, dans le sol de l’Europe, ses mines et ses contre-mines, son horizon ne s’étend pas jusqu’à la Méditerranée, pas même jusqu’à la Hongrie, qui est entre les mains de l’Infidèle. Passe encore au temps de la lutte pour l’existence, quand il s’agit, pour un peuple, d’être ou de ne pas être, de repousser l’Espagne ou de contenir l’Empereur. On conçoit qu’au moment de signer le traité de Munster ou la paix des Pyrénées, les diplomates remettent à des temps plus calmes le châtiment des Barbaresques. Mais que dire de ces savantes négociations qui remplissent le XVIIIe siècle, de ces partages, de ces transports de souverains nomades d’un bout à l’autre de l’Europe, de ces guerres sempiternelles à la fin desquelles personne ne sait plus ni pour qui ni pourquoi on se bat, lorsque tous les artifices des chancelleries ne vont pas jusqu’à empêcher des chrétiens de recevoir le fouet sur la côte d’Afrique ? Je louerai tant qu’on voudra la profondeur de nos hommes d’État, l’éclat d’un grand règne, l’habileté d’un Lionne, la souplesse d’un Torcy, la sage temporisation d’un cardinal Fleury, l’imagination d’un Belle-Isle, la dextérité tardive d’un Choiseul ; mais je pense malgré moi à ces pauvres diables qui traînaient le boulet « en Alger ; » ils me gâtent la politique à secrets et à révérences de tous ces grands seigneurs. Je ne puis oublier que, pendant trois siècles, le pirate était si bien entré dans nos mœurs, qu’il a défrayé toute une littérature, depuis Cervantes jusqu’à Lesage. Personne ne semblait sentir la honte qu’il y avait pour l’Europe à trembler devant quelques corsaires embusqués dans les ruines du monde antique.

Contemplant enfin cette Europe telle que la diplomatie nous l’a léguée, j’y vois un enchevêtrement de frontières, un paradoxe d’équilibre, des contrastes et des contradictions, qui semblent l’œuvre du hasard plutôt que de la réflexion. Je vois les peuples semblables à des armées qui auraient pris racine sur le champ de bataille dans l’ardeur du combat, les unes ébauchant quelque mouvement tournant, les autres enfoncées comme un coin dans les flancs de leur adversaire. Nulle part, l’homme n’a repétri son domaine d’une main plus énergique ; mais, nulle part, il ne s’est montré plus dédaigneux de l’ordre naturel. Son ferme vouloir, il l’a écrit en caractères frappans sur les montagnes de la Suisse, sur les digues de Hollande ou dans la sablière du Brandebourg. Son dédain et sa négligence, on en trouve les traces dans toute l’Europe orientale, sur ce bas Danube qui coule misérable et pauvre entre trois ou quatre peuples rivaux, dans ces Balkans où la mosaïque des frontières semble un défi perpétuel contre le sens commun, sur ces rivages intérieurs, berceau du monde antique, si violemment séparés, qu’entre Ceuta et Gibraltar, à une portée de canon, il y a plus de distance morale qu’entre Londres et Calcutta. Tel est le chef-d’œuvre de l’esprit continental. Sans doute, il faut s’incliner devant les faits. Mais je sens fléchir mon respect pour ce fameux équilibre qui nous a légué des difficultés presque inextricables. Bien loin de voir dans le passé le point culminant de la grandeur européenne, l’œuvre de nos pères, considérée dans son ensemble, me paraît essentiellement provisoire et sujette à révision.


IV

En France, il est permis de dire que nos princes, admirables dans la construction de notre unité, quand ils eurent une fois formé ce grand corps, ne surent point s’en servir.

La France a trois faces et trois destinées : l’une tournée vers le continent, les deux autres qui regardent la mer intérieure et l’Océan. La plupart de nos rois ne virent que la face continentale. Ils mirent trop longtemps leur confiance dans ces chicanes féodales, qui, pour les esprits supérieurs, pour un Frédéric par exemple, ne sont que le masque de la raison d’État. Comme les autres princes de la chrétienté, ils avaient toujours deux procès ouverts : un procès de famille et un procès de mur mitoyen. Par l’un, ils faisaient valoir les droits de leur maison ; par l’autre, ils arrondissaient leur domaine. L’un s’étendait très loin, car le noble sang de France avait été semé un peu partout ; l’autre était plus lucratif et permettait de s’adjuger ce qui vous tombait sous la main. Mais il fallait juger ces querelles pour ce qu’elles valaient : ce vieux moule de procédure devait se briser de lui-même, dès que la nation aurait achevé ses formes complètes ; elle devait le rejeter, comme le papillon se débarrasse de sa chrysalide. Il n’en fut rien. Nos rois ne cessèrent de soutenir les intérêts de leur maison au-delà des Alpes, au-delà des Pyrénées. Ils crurent faire les affaires de la France en installant des Bourbons à Madrid, à Naples, à Parme ; et c’est pour ce grand objet qu’ils imposèrent à la France le fardeau des guerres les plus sanglantes, les plus longues et les plus inutiles. Rarement on vit un plus bel exemple d’infatuation monarchique. « L’État, c’est moi. Donc la chose publique est intéressée à ce qu’un de mes arrière-neveux donne des lois à la Sicile. Du reste, est-ce que les affaires d’Europe ne se traitent pas en famille ? Nous sommes, bien comptés, cinq ou six têtes couronnées qui nous plaidons les uns les autres et disposons des peuples. Si j’installe mon petit-fils à Madrid, il n’y a plus de Pyrénées. » Or, après ce grand effort, qui nous coûta treize ans de la plus effroyable lutte, huit autres années ne s’étaient point écoulées que nous étions en guerre avec l’Espagne !

Cependant le commerce gémit, nos ports languissent, nos colonies tombent aux mains des Anglais. — « Que nous importent ces intérêts de marchands ! disent les princes. Que ces gens-là se tiennent à leur place ! Nous consentons à ce qu’ils figurent parmi les accessoires de nos apothéoses, à côté des nègres et des sauvages que les peintres de cour prosternent au pied du trône. Il ne nous déplaît pas qu’on nous représente fondant des manufactures en costume d’empereur romain, et recevant les hommages du commerce et de l’industrie, sous la forme de créatures opulentes qui versent à nos pieds des cornes d’abondance. C’est le décor pompeux d’un beau règne. Mais nous faire marchands nous-mêmes ? disputer pour quelques arpens de neige au Canada, pour les épices des Indes ? Fi donc ! » En revanche, s’il est question des secrets des cours, des trames de Vienne ou de Madrid, d’un infant à placer, le souverain se réveille : il fait son métier de roi. C’est ainsi qu’on a pu dire de Louis XV lui-même qu’il connaissait l’Europe. Plût au ciel qu’il l’eût moins connue, et qu’il se fût soucié davantage de Dupleix et de La Bourdonnaye !

Le résultat, le voici : deux nations devancent les autres, et prennent en même temps leur élan, la France et l’Angleterre. Vers le milieu du XVIIe siècle, la France est sans contredit la plus forte et la mieux douée. Bien ramassée dans la main de ses princes, elle s’étend à l’aise sur un magnifique territoire. Elle touche, par ses deux mers, le monde ancien et le monde nouveau, l’Orient et l’Occident. Ses aventuriers jalonnent l’Amérique, son influence domine à Constantinople. Dans une position si avantageuse, elle semble taillée tout exprès pour devenir le régulateur et l’entrepôt de l’Europe. L’Angleterre est faible, divisée, déchirée par les factions, resserrée et comme reléguée dans son île. A peine est-elle encore maîtresse de cet étroit domaine. L’Ecosse ne la suit qu’en murmurant. L’Irlande est en pleine révolte…

Retournez le tableau. Mesurez, cent ans plus tard, la courbe décrite par les deux nations. Cherchez où se trouve le balancier de l’Europe, l’entrepôt du monde, l’empire de l’Océan et bientôt celui de la Méditerranée. Est-ce en France ? Qui profite des discordes du continent, les déchaîne et les contient tour à tour, sans cesser de croître et de s’enrichir ? Est-ce la France ? Lorsque les Anglais eurent renoncé pour eux-mêmes à tout établissement continental, comme ils retournèrent à leur profit le fameux équilibre européen ! Avec quelle aisance on vit leur vaisseau léger se mouvoir à travers ces lourds États encore empêtrés dans leur cuirasse féodale !

Méditons à notre tour les leçons de l’histoire. On croit avoir tout dit lorsqu’on a parlé de la nonchalance d’un Louis XV, de son égoïsme et de ses maîtresses. Cependant, Charles II d’Angleterre, qui n’était ni moins égoïste, ni plus appliqué, n’a pas fait tant de mal à son pays. Les vices des princes sont moins graves que leurs erreurs, surtout quand ces erreurs sont celles de tout un peuple. La nôtre, au XVIIIe siècle, c’est le préjugé continental. C’est une diplomatie qui tourne le dos à la mer et qui refait sans cesse sa toile de Pénélope, les yeux fixés sur la maison d’Autriche. Sommes-nous guéris de la politique à idée fixe ? Mettez l’Allemagne au lieu de l’Autriche, et vous verrez que nous ressemblons terriblement à nos pères. Comme eux, nous fondons des colonies, mais à regret et en maugréant, toujours prêts à jeter à la mer cette inutile cargaison. Cela nous paraît une tâche sans gloire, le contraire de la grande politique. Nous ne marions plus les infants, mais le moindre pouce de terrain gagné ou perdu sur le continent nous paraît plus précieux que tout l’empire des Indes. Qui croirait qu’un baron féodal sommeille dans le cœur du moindre bourgeois de la rue Saint-Denis ? Ne lui parlez pas, à cet homme, de 15 millions de cliens au Tonkin, de la Chine entr’ouverte, d’un avenir immense : il ne vous écouterait pas. Ne cherchez point à lui démontrer, chiffres en main, qu’un grand port, bien outillé, pourvu de relations étendues, rapporte davantage aujourd’hui que deux ou trois départemens. Il ouvrirait de grands yeux et vous croirait fou. Comme Panurge, il veut avoir un pied en terre et l’autre qui n’en est pas loin. Il ne comprend que ce qu’il peut voir et toucher ; par exemple, une bonne bataille à sa porte, qui fera trembler sa maison. L’honnête moyenne dont se compose l’opinion ne voit rien au-delà.

Or, pendant que nous nous attardons dans la contemplation du passé, tout se transforme autour de nous. Les grands États, victimes de leur croissance imparfaite, se poussent péniblement vers la mer. La Prusse féodale adapte tant bien que mal, au corps germanique, les vieux organes maritimes de la Hanse ; l’Autriche ressuscite Venise dans Trieste ; l’immense Russie tâtonne encore pour trouver la mer libre et se plaint des détroits qui l’étranglent. Et nous, les enfans gâtés du ciel, ferons-nous comme le lièvre avec la tortue ? Perdrons-nous une fois de plus l’avance que nous avons sur les autres ? Notre admirable marine militaire sera-t-elle une arme de parade, ou l’instrument d’une résurrection ? Verra-t-on encore un grand citoyen vilipendé, traîné dans la boue, pour nous avoir donné, au-delà des mers, presque l’équivalent de nos provinces perdues ? Entendra-t-on des cris d’alarme, chaque fois qu’un soldat français mettra le pied sur un nouveau point du globe ? Et ces amers contempteurs de la royauté, qui a perdu les Indes, combien laisseront-ils échapper d’Égyptes ? En un mot, la France est-elle destinée tantôt à se consumer, tantôt à végéter sur place, ou prendra-t-elle enfin son essor à travers le monde ?


V

On nous dit : « C’est impossible. Tout parallèle entre la France et l’Angleterre est souverainement injuste. La Grande-Bretagne est une île, nous sommes un morceau de continent. La Grande-Bretagne, enfermée dans des frontières précises, a pu saisir au juste la limite de sa croissance, et se retourner ensuite vers la mer. La France, fortement unie, mais mal bornée, a perdu un sang précieux par une frontière ouverte. On dirait qu’elle tend les bras vers l’Océan, mais que, prise à dos par l’Europe, elle ne peut se détacher des rivages. N’accusez donc pas la politique, mais plutôt la nature : après nous avoir d’abord parlé clairement, elle nous a subitement abandonnés dans des plaines sans relief. »

Il est certain que notre destinée a quelque chose de tragique. Quelques corps de peuples ont été moulés par la nature : telles l’Angleterre et l’Espagne. D’autres sont des œuvres purement artificielles, comme la Suisse, la Prusse, l’Autriche. Ces dernières nations savent qu’elles ne doivent compter que sur elles-mêmes ou sur le respect qu’elles inspirent. Mais que dire d’un territoire exactement moulé sur trois côtés, à peine ébauché sur le quatrième, d’un peuple comblé des dons les plus heureux, mais privé d’une bonne frontière au Nord et à l’Est ? Ces faveurs boiteuses de la fortune rappellent les vieux contes populaires. Sur le berceau de l’entant royal, les bonnes fées étendent leur baguette : il sera riche, il sera puissant ! Mais une méchante fée, qui n’est pas invitée, glisse un don fatal au fond de la corbeille. Ce mauvais sort, pour nous, c’est la frontière béante, qui a été tour à tour une menace et une tentation. Nous n’avons pu admettre cette trahison de notre étoile, et pendant des siècles, nous avons poursuivi le mirage des « frontières naturelles. »

Que de sang répandu sur ces champs de la Gaule belgique ou dans ces plaines allemandes ! Que de souffrances, que de gloire et que de revers ! Quelle obstination de notre brillante noblesse à dépenser toute sa valeur sur ce théâtre où la guerre recommençait à chaque printemps ! Quelle patience dans le peuple, qui comprend cette guerre-là mieux que les autres ! Dès le XVIe siècle, lorsque Henri II, abandonnant définitivement l’Italie, combat l’Espagne sur la frontière du Nord, la nation tout entière s’émeut, et Rabelais n’est que son fidèle écho, quand il s’écrie : « Désormais sera France superbement bornée ! » C’est en effet le rêve de Jacques Bonhomme. Mais où s’arrêter ? quel sera le rempart définitif ? Sera-ce cette chaîne de collines boisées ? cette rivière aux bords attrayans ? ou bien ce fleuve, père des villes ? Un grand fleuve pour frontière ! Comme si ces routes qui marchent ne mêlaient pas les peuples, au lieu de les limiter ; comme si les fleuves n’étaient pas faits pour être franchis par des troupes empanachées, tandis que les poètes de cour embouchent leurs trompettes !

Je ne crois pas cependant que tant d’efforts aient été dépensés en pure perte. Ce combat sans cesse renaissant nous a valu un degré de consistance et de cohésion que l’Espagne ou les Iles Britanniques n’ont jamais connu. C’est le métal, cent fois reforgé, qui durcit et se tasse sous le marteau. On s’est bien aperçu de la force de la soudure, chaque fois qu’on a essayé de briser cette unité lentement conquise. A considérer le fond des choses, cette mauvaise frontière, ce don fatal, pourrait bien être un bienfait déguisé, un aiguillon dont la Providence se sert pour éveiller notre mollesse. Il y a, sous notre beau ciel, des souffles dissolvans : douceur de vivre, bien-être, insouciance légère, esprit casanier. Mieux défendus par la nature, logés dans quelque Atlantide, aurions-nous accompli tant de grandes choses et gardé notre élasticité dans les revers ? Sans les marches de Lorraine, aurions-nous Jeanne d’Arc ?

Mais l’âge de l’instinct est passé pour nous. Désormais, nous devons savoir ce que nous voulons et ne rien prétendre au-delà. Nous devons surtout nous défaire du préjugé de la « frontière-obstacle. » Est-il au monde une meilleure barrière que les Alpes ? et cependant, voyez l’Italie. De l’Adriatique au golfe de Gênes, de Rivoli au col de Tende, il n’est pas un défilé qui ne garde l’empreinte du pied d’un conquérant. Nous-mêmes, ces Alpes ne nous ont pas sauvés de Charles-Quint : ce qui le fit reculer, ce fut l’héroïsme de la Provence, se ruinant pour affamer l’ennemi. Quand la barrière serait vingt fois plus haute ou mille fois plus large, on trouve toujours des armes contre les peuples qui s’abandonnent. La masse effrayante de l’Himalaya n’a point défendu l’Inde contre les Musulmans, pas plus qu’elle n’a été préservée des Anglais par une étendue de mer égale à la moitié du globe. Chez nous, pendant le triste abaissement des guerres religieuses, sous des princes corrompus et faux, Philippe II n’avait pas besoin de lancer ses vieilles bandes à l’assaut des Pyrénées : son or s’insinuait partout et ses moines faisaient le reste. Au contraire, que l’ennemi se montre à quelques heures de Paris : la nation ranimée retrouve l’élan, l’inspiration, l’esprit de sacrifice. Laissons au Bas-Empire et à la Chine leur confiance sénile dans les murailles, les montagnes ou les bras de mer, qui n’ont jamais sauvé personne.

Oserai-je dire à mes compatriotes qu’ils donnent parfois plus d’attention au corps de la patrie qu’à son âme ? Ayons la religion de notre sol, mais non la superstition de la borne, ni même celle des gros bataillons. La valeur d’un territoire ne se mesure pas toujours au nombre des kilomètres, ni celle des hommes au nombre des têtes. Nous n’admirons que les grands États compacts : l’avenir sera peut-être aux États capables d’évolutions rapides, comme on dit qu’à la longue les cuirassés seront supplantés par les bâtimens légers. Ce qui fait la grandeur des nations, ce sont avant tout des forces invisibles : lentement le territoire s’est formé autour d’elles, comme les faces d’un cristal s’ordonnent suivant une invisible attraction. La décadence commencerait pour nous le jour où, trop attentifs aux bornes matérielles de la patrie, nous perdrions de vue ces forces morales qui la font rayonner à travers le monde et qui s’appellent suite, prévoyance, esprit d’entreprise, abnégation.

C’est une vue bien étroite, par exemple, que de considérer la Belgique comme un vol fait à la nationalité française. Quelle meilleure frontière que le voisinage de ce petit peuple ? Son indépendance est le fruit de nos victoires encore plus que de nos défaites ; car si nous n’avons pas été assez forts, jadis, pour le conserver malgré l’Europe, nous sommes encore assez redoutables pour en écarter nos rivaux. C’est la meilleure issue des conflits insolubles. Il est bon que de petites nations évoluent librement autour de nous, une Belgique, une Suisse, exemptes des maux de la guerre et du poids des impôts, mêlant, avec leur génie propre, les traditions de notre race, cultivant nos arts ou notre langue, faisant des expériences à leurs risques et périls, mais prouvant au monde que l’âme de la France déborde au-delà des frontières et plane au-dessus de la fortune des batailles. Ces petits États sont une protestation vivante contre la conquête brutale. Souhaitons qu’il y en ait davantage !

Mais quand le repos nous fuirait éternellement, quand le manque d’une bonne frontière, ou naturelle, ou politique, nous commanderait de rester sous les armes devant l’Europe menaçante, il n’en résulte pas que notre essor en dût être arrêté. Cette conception tient trop de la mécanique : elle méconnaît la loi des corps vivans et principalement des nations, dont le privilège est de déployer leur activité dans tous les sens, et de se montrer d’autant plus audacieuses dans leurs entreprises qu’elles sont plus vigilantes sur la défensive. Quel peuple jouit aujourd’hui d’une sécurité plus profonde que l’Espagne ? Cependant, l’heure de son expansion maritime est passée. C’est au XVIe siècle, lorsque ses princes avaient toute l’Europe sur les bras, faisaient face de tous les côtés, contre les protestans, contre le roi de France, contre le Grand-Turc, qu’elle trouvait encore le temps d’achever cet empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. — Justement, direz-vous : cette dispersion de ces forces l’a épuisée. — Prenons donc un autre exemple, celui de l’Angleterre, auquel il faut toujours revenir. C’est une erreur de croire qu’elle ait profité de son isolement pour oublier l’Europe et diriger tous ses efforts vers la mer. Il n’est pas de puissance qui ait tenu plus constamment la main dans les affaires du continent, ni veillé avec un soin plus jaloux sur l’équilibre des États, ni montré plus de vigilance à former des ligues ou à les défaire ; et l’on se demande ce qu’elle aurait fait de plus, si elle avait eu sa frontière à défendre. — Sagesse facile, dit-on, que de brouiller le jeu de ses rivaux, quand on est retranché derrière un rempart inexpugnable ! — Mais s’est-elle endormie derrière ce rempart ? N’a-t-elle pas versé son sang sur nos champs de bataille ? Bien plus : le moment décisif dans l’histoire de sa grandeur maritime, un instant ébranlée par la perte de l’Amérique, ce sont ces vingt années de lutte pendant lesquelles elle s’oppose de toutes ses forces au progrès de la révolution française, puis, seule au milieu de l’Europe abattue, tient tête à la fortune de Napoléon. Ces insulaires se sont montrés plus fermes que la Prusse ou que l’Autriche elle-même dans la défense des libertés du continent. Qu’ils fussent soutenus, si l’on veut, par la jalousie, qu’ils aient profité de nos revers pour remanier le monde à nos dépens, il n’en est pas moins vrai qu’ils ont tout engagé, dans ce long duel, jusqu’à leur existence nationale. Jamais les âmes ne furent si constamment tendues vers le même but, et jamais nation n’eut davantage le droit de négliger le reste du monde pour se concentrer dans ce combat mortel. Cependant, tel est l’effet de l’héroïsme qu’il élève les peuples au-dessus d’eux-mêmes. Il leur inspire les grandes vues politiques, et ces heureux reviremens qui ouvrent aux hommes d’État de nouvelles perspectives. C’est au plus fort de la crise, lorsque le blocus continental détruisait son commerce, que l’Angleterre se souvint qu’elle était la reine des mers. Péniblement victorieuse à Waterloo, son trésor était vide : mais elle avait Malte, elle avait le Cap, elle se fortifiait dans les Indes et retrouvait en Australie une autre Amérique.

Tant il est vrai que les œuvres enfantent les œuvres, que les peuples énergiques ne se laissent point enfermer dans un cercle de Popilius et que c’est en pleine action, sous l’aiguillon du danger, qu’un être vivace répare ses pertes, rejette l’écorce des vieilles routines, acquiert de nouveaux organes et reparaît transformé devant l’adversaire stupéfait, qui croyait le tenir immobile sous sa main de fer !

Arrêtons-nous sur cette vue générale. Il resterait à tracer exactement notre tâche dans l’état présent du monde, à montrer que cette tâche n’excède pas nos forces. Mais un grand pas serait fait si, tout d’abord, nous reprenions confiance en nous-mêmes. C’est pourquoi il fallait commencer par un acte de foi raisonné dans la vitalité du pays. Ce credo, je le résume ainsi :

Notre nation est jeune et perfectible, en dépit du préjugé historique qui l’écrase sous le poids des grands souvenirs et sous de prétendues fatalités de sol, de race ou d’origine.

Elle n’a pas même fourni la moitié de sa course, malgré le préjugé diplomatique, qui place la grandeur d’un peuple dans la prépondérance continentale.

L’Europe elle-même n’est pas ce monde vieilli que l’esprit superficiel des Américains aperçoit à moitié route de l’immobilité chinoise. Elle n’est pas nécessairement vouée aux querelles stériles. Mais elle souffre d’un vice de construction ; elle étouffe dans ses frontières et incline visiblement vers la mer.

Dans cette voie, que l’Angleterre seule a parcourue tout entière, la France possède sur la plupart de ses rivaux une avance considérable, mais elle n’en a pas profité. Pour reprendre le cours de sa carrière, elle a deux obstacles à vaincre, l’un qui lui vient de la nature, l’autre qui réside en elle-même : elle est mal bornée à l’Est, et elle manque d’esprit politique. Sa mauvaise frontière lui a coûté trois siècles d’une bataille qui dure encore. Son goût pour les idées générales lui a valu cinq ou six révolutions, et, finalement, les faux calculs d’un visionnaire couronné lui ont coûté deux provinces.

Mais l’extrémité du péril a réveillé son énergie. Aujourd’hui, prête à tout événement, surveillant sa frontière, ne repoussant personne, accueillant les alliances profitables, elle est assez forte pour attendre, à la condition de faire fructifier les germes encore endormis dans son sein. On a dit : c’est sur le Rhin que se résoudra la question coloniale. On peut dire avec plus de raison : c’est des entreprises coloniales que nous tirerons la force, l’initiative et la souplesse qui nous feront respecter sur le Rhin. Le mot d’ordre des Français devrait être actuellement : réparer deux cents ans d’erreurs en refaisant les destinées maritimes de la France.

Si nous l’aimions vraiment, ce pays, non pas seulement de bouche, mais de cœur, non passagèrement, mais toujours, quel spectacle vaudrait pour nous ce tableau imposant d’une existence se déroulant à travers les siècles, soutenant et embrassant nos petites vies médiocres, ordonnant cette poussière d’homme suivant un rythme supérieur, multipliant les âmes par la grande âme nationale, et grâce à la durée du nom français, mettant une noble empreinte sur ces humbles fronts que la mort fauche tous les jours ! Nous parlerions moins alors du « suffrage universel, » entité scolastique, et davantage des Français en chair et en os. Nous n’agiterions pas de stériles disputes sur « le capital, le travail, la bourgeoisie, les masses profondes, » personnages abstraits, aussi insipides que les allégories du moyen âge. Mais nous verrions, dans ces prétendus ennemis, les coopérateurs d’une œuvre commune que leurs discordes ne font qu’entraver. Nous comprendrions enfin qu’au lieu de recommencer la vieille querelle des membres et de l’estomac, il vaut mieux travailler tous ensemble à la grandeur de la patrie.


RENE MILLET.

  1. C’est ce qui ressort du beau livre de M. A. Sorel sur l’Europe et la Révolution.
  2. Taine, Introduction à l’Histoire de la littérature anglaise, Origines de la France contemporaine, passim.
  3. Voir, dans la Revue du 1er juillet 1869, de la Philosophie de l’histoire contemporaine, par Ernest Renan.
  4. Prévost-Paradol, France nouvelle, liv. III, ch. III.