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L’Examen de conscience après la défaite - L’enquête sur le 4 septembre

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L’Examen de conscience après la défaite - L’enquête sur le 4 septembre
Revue des Deux Mondes3e période, tome 8 (p. 589-616).
L'EXAMEN DE CONSCIENCE
APRES LA DEFAITE

L'ENQUÊTE SUR LE 4 SEPTEMBRE.

I. — Enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la défense nationale. — II. Rapport de M. le comte Daru. — III. Pour la vérité et pour la justice, par M. le général Trochu. — IV. La Politique et le siège de Paris, par le même. — V. Souvenirs du 4 septembre, par M. Jules Simon, etc.


Ce n’est pas dans le bonheur qu’on songe à se recueillir, à s’interroger et à se réformer. Ce serait, il est vrai, le moment où les examens de conscience pourraient être le plus utiles et seraient peut-être le plus sincères, parce qu’ils ne coûteraient rien à la fierté d’une nation ; mais alors le succès répond à tout, la prospérité endort la prévoyance, et ceux-là passent pour des trouble-fêtes, pour « d’inutiles Cassandres, » qui hasardent une réserve, une crainte ou un avertissement au milieu des illusions complaisantes des gouvernemens infatués. Plus d’une fois sans doute, au courant des dernières années de l’empire, au comble des prospérités dont on se flattait, et qui étaient malheureusement plus apparentes que réelles, à travers ces guerres qui n’étaient pas toutes l’œuvre de la France, mais qui toutes l’intéressaient ou affectaient sa grandeur, plus d’une fois la vérité, une vérité inquiétante, est apparue par éclairs. Déjà elle apparaissait dans cette campagne d’Italie où l’armée française allait recevoir les derniers sourires de la fortune qu’elle ait connus, où les esprits réfléchis commençaient à démêler jusque dans la victoire l’insuffisance de l’organisation, l’altération croissante des mœurs et des institutions militaires. Elle est apparue surtout à travers les tragiques déceptions du Mexique, puis bientôt dans cette autre guerre qui ne nous regardait pas, a dit M. de Bismarck, qui, en créant une puissance nouvelle au cœur de l’Europe, révélait à la France l’inégalité de ses forces, le danger qui venait de naître pour elle. Cette vérité importune, accusatrice, elle se dérobait alors sous les ostentations et les illusions du règne, sous les fictions et les complaisances de la flatterie. Les coryphées et les habiles s’indignaient ou s’étonnaient lorsque dès la fin de 1866 un homme portant l’épée osait excuser ou expliquer les défaites du général autrichien Benedek, en ajoutant ce mot prophétique : « Je défends Benedek comme il faudra défendre un jour tous les généraux français, car un jour nous serons tous des Benedek, victimes de la détestable organisation militaire de notre pays… » Les orateurs du gouvernement se montraient pleins de dédain lorsqu’un député disait devant le corps législatif : « Si vous n’y prenez garde, on vous conduira avant longtemps à une guerre du Mexique en Europe. » Le vertige emportait ce monde officiel, qui, plutôt que d’avouer le mal, plutôt que de le constater par une étude sévère et de l’attaquer par des réformes sérieuses, préférait s’abuser lui-même, abuser la France, en se flattant d’avoir fixé la fortune.

Il a fallu l’excès des désastres, la guerre déchaînée par la présomption, l’empire de la veille s’effondrant dans la défaite et dans une révolution, la paix extérieure rachetée par un démembrement, la paix sociale livrée à la fureur des luttes civiles, il a fallu tout cela pour ramener une nation désabusée devant la vérité nue et sinistre. Assurément à l’issue de ces effroyables orages, guerres, invasions, révolutions de désespoir national, il y a une chose qui passe avant tout. La première nécessité est de s’arracher aux étreintes mortelles, de retrouver une sorte de vie régulière avec l’indépendance. Le second mouvement, inséparable de l’œuvre de réparation nécessaire et immédiate, c’est de chercher à se reconnaître au milieu de tant de ruines si promptement accumulées. Le malheur réveille la prévoyance endormie dans les fictions de prospérité, et c’est encore la sagesse des vaincus de ne plus se payer d’illusions, de s’éclairer de leurs revers, d’en interroger l’origine, les caractères, la moralité.

De quels élémens se composent ces formidables crises où ont sombré des gouvernemens, entraînant avec eux la fortune de la France ? Par quelle série d’erreurs, de faux calculs, de déviations, ces événemens ont-ils pu s’accomplir ? Comment s’est-elle vue frappée d’impuissance, désarmée et poussée sur le penchant de l’abîme, cette nation qui se croyait si sûre d’elle-même, si puissamment organisée ? Où sont enfin les coupables et où sont les victimes ? C’est le procès qui s’instruit depuis quatre années, procès de toutes les politiques et de toutes les responsabilités, des institutions, des pouvoirs et des hommes.

Le jour où une assemblée, sortie pour ainsi dire du sein déchiré de la France, s’est trouvée réunie à Bordeaux au 12 février 1871, elle n’a point eu seulement à régler les terribles comptes de six mois de désastres et à chercher les moyens de pacifier le pays, de délivrer le territoire, de payer une colossale rançon : ceci, elle l’a fait courageusement, guidée par le prudent et habile patriotisme de M. Thiers. Elle a voulu de plus, saisie d’une douloureuse impatience de vérité, procéder à l’inventaire du lendemain de la défaite, fouiller dans ce passé dont elle recueillait le fatal héritage et qu’elle avait à liquider. Elle s’est chargée elle-même de la redoutable besogne, elle a institué des commissions presque souveraines. Par degrés, ses recherches se sont étendues à tout, aux opérations militaires, à la politique, à la diplomatie, aux finances, aux marchés et au matériel de guerre, un peu à l’empire, qui était le premier coupable, beaucoup au gouvernement de la défense nationale. L’assemblée a commencé son œuvre à Bordeaux, elle l’a continuée à Versailles, elle n’est même pas encore au bout ; elle a multiplié les rapports avec tout le cortège des témoignages, des documens, des interrogatoires, et à défaut de l’enquête prévoyante qui aurait dû précéder la catastrophe, qui aurait pu sans doute la détourner, on a l’enquête après la catastrophe, sur les faits accomplis et sur des ruines !


I

Une enquête parlementaire, c’est la dernière ressource des circonstances extrêmes, c’est l’acte viril des assemblées surprises par les événemens. Plus d’une fois, dans sa longue carrière de nation libre, l’Angleterre a eu recours à ce moyen héroïque. Elle l’a fait au temps du premier empire, pour la désastreuse expédition de Walcheren, elle l’a fait plus récemment, en 1855, en pleine guerre de Crimée, au risque de divulguer les faiblesses de son organisation militaire et d’embarrasser le gouvernement. L’Angleterre ne craint pas en certains momens de pratiquer sur elle-même ces opérations douloureuses et d’exposer ses misères ou ses mécomptes devant le monde ; mais l’Angleterre est l’Angleterre, la nation la plus accoutumée à se servir de la liberté. Les faits sur lesquels elle a ouvert parfois des enquêtes n’étaient que des accidens définis, limités, et le parlement, en cédant à une pression momentanée de l’opinion, en paraissant sortir de son rôle ordinaire pour accomplir une œuvre de circonstance, avait sa règle et son frein dans une société politique organisée, toujours intacte. C’était bien différent, bien autrement compliqué pour la France de 1871. Ce n’était plus un parlement régulier ayant affaire à une crise accidentelle, partielle. La crise atteignait l’existence nationale de la France dans ses racines, dans tous ses ressorts mis à nu. Le sol mutilé, la puissance militaire abattue, l’unité politique elle-même mise en péril, les divisions fomentées entre Paris et les provinces, les services publics livrés à toutes les confusions, la fortune matérielle compromise, rien ne manquait à cette vaste désorganisation, renouvelée de la guerre de cent ans. Partout des ruines, des dangers ou des menaces, et au milieu des ruines s’élevait seule une assemblée souveraine née de la veille, forcée de tenir tête à tous les orages, de suppléer à toutes les institutions, ayant autant de passions que de bonne volonté, autant d’inexpérience que de pouvoir. De là les difficultés d’une enquête engagée dans de telles conditions, exposée à s’étendre démesurément, à s’égarer, à refléter dans son cours le désordre des esprits, les préoccupations, les mobilités, les contradictions de la politique.

Assurément la révision d’un passé si récent encore, si cruellement instructif, était un acte de moralité et de justice. Le pays était intéressé à voir clair dans cette obscurité sanglante de six mois, à mesurer l’étendue et la profondeur de ses désastres, à savoir ce que l’empire, la révolution, les hommes, les gouvernemens, avaient fait de l’honneur et de la fortune de la France. L’enquête, si difficile, si compliquée, si délicate qu’elle fût, répondait à une nécessité, et je ne veux pas dire qu’une partie de cette œuvre nécessaire n’ait point été accomplie. L’assemblée au contraire s’est mise à cette recherche avec une sorte de passion douloureuse ; elle n’a ménagé ni le temps, ni la bonne volonté, ni les efforts. Les commissions qu’elle a dès l’origine armées de ses pleins pouvoirs se sont distribué les rôles : aux uns l’enquête morale, aux autres l’enquête matérielle ; à M. Saint-Marc Girardin, l’éminent écrivain qui était encore de ce monde, et qui a le premier présidé la commission du 4 septembre, le soin de tracer les grandes lignes de l’œuvre ; à M. le comte Dam l’histoire politique, — à des capitaines bien intentionnés, M. Chaper, M. Perrot, l’histoire de la guerre à Paris et en province, — à un député de l’ouest, M. de Laborderie, l’exposé des mésaventures du camp de Conlie et des mobilisés de Bretagne, — à des députés de l’est et du midi, M. de Sugny, M. de Resseguier, le récit des agitations de Lyon, de Marseille et de Toulouse ; à la commission énergiquement dirigée par M. le duc d’Audiffret-Pasquier enfin, la vérification des innombrables marchés de la guerre, l’inventaire du matériel et des arsenaux. L’instruction est certes minutieuse, les rapports sont le résumé de cet immense travail de recherche. Que reste-t-il maintenant de tout cela ? Est-ce la vérité simple et nue qu’on a voulu dégager de toutes les obscurités, de toutes les contradictions ? Est-ce le procès de la défense nationale qu’on a voulu faire ou qu’on a fait sans le vouloir ? Je crains bien que ces témoignages accumulés, ces révélations, ces rapports, loin d’éclairer et de fixer l’opinion, n’aient pour effet de la laisser plus incertaine encore devant un problème toujours agité. Je crains que la commission, au lieu de s’en tenir à un inventaire sérieux et précis des faits, n’ait trop écouté ses impressions ou ses préventions, et qu’au lieu de simplifier la tâche de l’assemblée, appelée à dire le dernier mot de l’enquête, elle ne lui ait préparé d’étranges embarras par l’esprit qui éclate souvent dans son travail, par la manière dont elle a procédé.

Le fait est que le jour où la question s’est élevée, le jour où la proposition d’un débat public a éclaté récemment comme une sorte de défi, l’assemblée s’est arrêtée. On s’est aperçu qu’il s’agissait moins d’une œuvre de patience et de justice à examiner que d’une bataille à livrer, qu’il y avait des accusateurs et des accusés, que les récriminations, les ressentimens, les interprétations arbitraires, avaient autant de place que la vérité dans cette revue rétrospective de nos misères et de nos deuils.

C’était là en effet le danger, et il n’a pas été toujours évité, ou du moins il n’a pu être évité que dans cette partie de l’enquête où l’action parlementaire pouvait arriver à des résultats déterminés. Lorsque M. le duc d’Audiffret-Pasquier, avec une énergie d’honnêteté, et de patriotisme qui a retenti dans le pays, portait devant l’assemblée l’exposé de tous ces marchés d’armes, de munitions, d’équipement, d’habillement, héritage de l’empire ou de la défense nationale, c’était un acte utile parce qu’il allait droit à des faits précis, saisissables, si parfaitement saisissables que la justice les a saisis et flétris. Lorsqu’on a été conduit à se demander, en quoi l’administration militaire avait manqué, comment avec de l’honnêteté, de l’habileté et une régularité apparente elle avait été si complètement inefficace, on a pris le meilleur moyen : on a convoqué des administrateurs sérieux, intelligens, qui sont arrivés avec leurs chiffres, avec leurs explications, avec leur sincérité, qui ont été écoutés avec le même esprit, sans arrière-pensée, et les témoignages de tous ces intendans, M. Blondeau, M. Friant, M. de Lavalette, forment un des épisodes les plus saillans, les plus profitables de l’enquête. La vérité se dévoile tout entière, et avec la vérité apparaît une des causes de nos désastres. De cette confusion ou de cette insuffisance d’une administration compliquée naît invinciblement la pensée pratique d’une réforme qui a été proposée pour simplifier et coordonner les services de la guerre. Lorsqu’on a voulu savoir ce qu’était devenu le matériel militaire de la France, ce qui existait au moment de la guerre, ce qui avait disparu, ce qui restait dans les arsenaux, on a pris le meilleur parti : on est allé dans les arsenaux, on a tout vérifié avec un soin minutieux et des garanties de complète exactitude. On a compté les canons, on a fait la part de la réalité et de la fiction ; on a vu de près tout ce qui en était, les illusions de l’empire, l’insuffisance de toutes les préparations avant la guerre, l’incohérence des opérations de la défense nationale, et le rapport qu’a pu tracer après cela M. Riant est devenu un modèle de netteté, de précision accusatrice.

Dans ces chiffres patiemment rassemblés, dans ces déficits pour suivis à travers toutes les fictions, dans ces marchés que M. le duc d’Audiffret-Pasquier a dévoilés, dans ces scènes si caractéristiques de l’entrée en campagne racontées par M. l’intendant Blondeau, par M. l’intendant Friant, dans ces traits multiples, coordonnés, il y a toute une histoire. C’est la partie de l’enquête la plus sérieusement pratique, la plus utile, parce qu’elle est la plus vraie. Ici la préoccupation politique n’a point de place, elle n’a que faire avec un dénombrement de canons ou une étude des services administratifs. La difficulté commence quand il s’agit des hommes et de leur rôle, du drame des événemens, de la direction des choses au milieu d’une crise inaugurée par la défaite, continuée par la chute d’un empire, dénouée par le démembrement de la France et toujours compliquée du conflit ardent des passions et des intérêts.

C’est M. Saint-Marc Girardin qui l’a dit dès le premier moment : « Nous ne sommes point une commission judiciaire, et notre enquête n’a point à chercher des culpabilités… Nous ne sommes pas non plus un jury d’accusation politique chargé de décréter une poursuite. Nous sommes une commission parlementaire nommée pour rechercher, par une enquête scrupuleuse, les faits et les actions qui ont produit un des plus graves événemens de notre histoire, la guerre de 1870 et la révolution du 4 septembre… » Oui, c’était le programme officiel d’une enquête qui avait assurément un problème épineux à résoudre, puisqu’elle se proposait de « rechercher les faits et les actions, » d’éclaircir les circonstances mystérieuses d’une guerre et d’une révolution sans tomber dans le piège des récriminations personnelles ou des accusations de parti, puisqu’elle se promettait de rester un grand acte d’équité parlementaire sans devenir un procès politique. En réalité, la commission ne s’est point contentée du rôle qu’elle s’était tracé. Elle a cru rester fidèle à la mission qu’elle avait reçue, c’est bien certain ; elle n’a pas moins porté dans le travail qu’elle entreprenait l’esprit d’une majorité confuse dont elle était elle-même l’expression assez incohérente. Elle a trop visiblement cédé à la tentation d’accuser, de mettre ses opinions et ses préférences dans ses rapports. Elle a provoqué ou écouté quelquefois complaisamment des témoignages passionnés, intéressés, qui ont pu se produire sans contradiction à l’insu même de ceux qui étaient mis en cause, et, en protestant qu’elle n’était point un tribunal, elle a rendu ou elle a laissé rendre en son nom des jugemens dénués de sanction, assez légèrement livrés à la curiosité publique.

La commission a travaillé pendant plus de deux ans, elle a rassemblé des dépêches, des documens sans nombre, elle a entendu tous les témoins possibles depuis le président de la république jusqu’à des agens obscurs, depuis le maréchal de France jusqu’à des inconnus ; elle a fait son monument, et le dernier mot de cet immense effort est une œuvre assurément substantielle, abondante en renseignemens, en révélations et en indiscrétions, mais informe et diffuse, d’une critique peu sûre, d’une autorité affaiblie par toutes les contestations qu’elle a déjà provoquées, une œuvre à laquelle le général Trochu dans ses livres, — Pour la vérité et pour la justice, — la Politique et le siège de Paris, — peut dire, non sans raison : Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? Ces témoignages que vous invoquez, en avez-vous vérifié l’exactitude et la valeur ? Ces faits que vous exposez, que vous incriminez, vous êtes-vous assuré s’ils étaient vrais ou s’ils n’avaient pas une explication douloureusement simple ? Vous dites que vous êtes une enquête parlementaire, n’êtes-vous pas plutôt une campagne entreprise par de fort honnêtes gens abusés par des préventions, divisés d’opinions et concentrant un moment leurs efforts contre ce qu’ils appellent l’ennemi commun, le 4 septembre ? Vous êtes-vous demandé enfin si, avec toutes ces divulgations, vous n’alliez pas rabaisser jusqu’à nos malheurs, livrer de nouveaux alimens à des curiosités malsaines, combler de joie des ennemis et servir des ressentimens de parti ?

Ce qui est certain, c’est que l’enquête parlementaire, telle qu’elle a été faite, telle qu’elle apparaît dans ce vaste ensemble de dépositions et de rapports, est une des expressions les plus curieuses, les plus saisissantes de la confusion des esprits, de toute une situation morale et politique. Elle reproduit avec une sorte de naïveté un phénomène triste et redoutable, qui n’est peut-être pas étranger aux dernières catastrophes de la France, qui a éclaté dans le feu même de ces catastrophes, et qui tient évidemment à des causes profondes, lointaines. Le fait est que depuis longtemps, si l’on veut bien y prendre garde, il y a comme une diminution du sentiment sérieux de la vérité, une sorte de dédain ou d’oubli de la précision, de l’exactitude, qui se traduisent par un à-peu-près en toute chose, dans l’action comme dans la pensée. C’est l’esprit d’à-peu-près qui règne et gouverne sous toutes les formes et sous des noms divers. Il a remplacé dans l’enseignement les fortes méthodes et les vigoureuses disciplines par lesquelles se formaient les intelligences ; il s’est substitué à la critique dans les jugemens littéraires, aux traditions de gouvernement dans la politique, à la rectitude morale dans les luttes de la vie. Il a envahi l’étude de l’histoire sous le nom de fantaisie, sous prétexte d’un droit supérieur d’interprétation qui n’est que le droit de dénaturer ou de transfigurer les faits, et je ne suis pas bien sûr qu’il ne se soit point introduit dans la science elle-même comme il s’est glissé dans la justice, dans l’administration. Est-ce légèreté, paresse brillante, illusion des longs succès et des prospérités faciles ? on s’est fait cette habitude d’aller au hasard, suppléant ou croyant suppléer à tout par des semblans et des apparences, — jusqu’au jour où l’on a été réveillé par des désastres devant lesquels le pays s’est senti étonné et désarmé. Je ne sais si on l’a remarqué ou si l’on a cherché le sens de ce phénomène : dans cette guerre, qui est encore si près de nous, rien n’est plus rare qu’un ordre bien donné ou bien exécuté. Depuis le commencement jusqu’à la fin, la précision semble émoussée, le vague est dans la conception comme dans les opérations. Une campagne est engagée ; on ne sait pas, jusqu’à la dernière heure, si elle sera offensive ou défensive, et c’est l’ennemi qui en décide. Une retraite est reconnue nécessaire, elle est interrompue lorsqu’elle pourrait s’accomplir, et elle recommence lorsqu’elle n’est peut-être plus possible. Il y a des momens où l’on se croit près de manquer de munitions, et où l’on ignore qu’il y a 3 millions de cartouches dans une gare de Metz. Un corps d’armée doit arriver à neuf heures du matin, — il arrive à deux heures de l’après-midi. Tout se résume dans ce fait que raconte M. l’intendant Blondeau : un général est envoyé pour prendre le commandement d’une division de cavalerie ; ce général se met à la recherche de ses troupes, il ne les a jamais trouvées, — par la raison assez simple que la division n’a jamais existé ! « Les changemens d’organisation étaient permanens, dit M. Blondeau. La grosse affaire en 1870, c’est que les projets ont varié tous les jours, je vous dirai même qu’il est arrivé que les projets ont changé plusieurs fois dans une journée. » Voilà l’à-peu-près dans son ingénuité redoutable, meurtrière, et ce qu’il y a de caractéristique, c’est que l’enquête parlementaire, en montrant le mal partout, est elle-même, sous une autre forme et par certains côtés, un spécimen de cet à-peu-près universel transporté de l’action dans les jugemens, dans les récits, dans les témoignages qui deviennent aujourd’hui des élémens de l’histoire.

Que signifient toutes ces dépositions si patiemment, si complaisamment recueillies et formant comme l’illustration de l’enquête ? Elles disent sans doute bien des choses et même bien des choses inutiles ; elles sont partout l’expression la moins précise, la plus fuyante et la plus diffuse de la vérité vraie. Je ne les confonds pas, bien entendu. Lorsque M. Thiers expose une situation politique, lorsque le maréchal Canrobert, le général Chanzy ou le général Bourbaki, le général Trochu ou le général Ducrot, racontent la part qu’ils ont prise aux événemens, lorsque le commandant Amet se fait l’historien de la vaillante défense du fort de Montrouge, les uns et les autres sont des témoins instructifs ou émouvans et toujours intéressans. Ce que je veux dire, c’est que dans leur ensemble la plupart de ces dépositions, et même quelquefois les meilleures, ont l’inconvénient d’être moins des expositions de faits que des opinions, des impressions ou des souvenirs peu sûrs, — de hasarder des jugemens sans garanties ou de répéter ce que tout le monde sait. Elles peuvent intéresser, elles n’éclaircissent rien, et, comme elles se succèdent, comme elles défilent un peu à l’aventure, sans ordre et sans contrôle, elles finissent par n’avoir rien de décisif, par n’être au contraire qu’un élément d’incertitude de plus.

Voici un fait sûr et certain : le 6 juillet 1870, M. le duc de Gramont, au nom du ministère, porte au corps législatif une déclaration retentissante qui peut être considérée comme le vrai signal de la guerre. Cette déclaration est le résultat d’une délibération où des opinions diverses se sont produites, où la paix et la guerre se sont trouvées pour la première fois en présence dans l’intimité du conseil. Il y a eu lutte ou tout au moins discussion animée sur la portée des paroles qui vont être prononcées ; la rédaction est modifiée séance tenante. En quoi consistent exactement ces modifications ? Quelle métamorphose a subie la déclaration portée définitivement devant le corps législatif ? M. le duc de Gramont était là, M. le maréchal Lebœuf y était aussi : l’un et l’autre ont des versions différentes, ils ne sont pas d’accord. Ceux qui sont au courant des choses savent bien ce qui en est, comment se sont déroulées ces péripéties intimes qui contenaient déjà de si effroyables fatalités ; mais ils ne le savent pas par l’enquête qui les met en présence d’une contradiction entre deux hommes ayant coopéré au même instant à la même délibération. Autre fait : il y a une circonstance qui a passé toujours pour avérée, qui a été confirmée par le ministre de la guerre de 1870, M. le général de Palikao, c’est que la nouvelle de la catastrophe de Sedan n’est arrivée à Paris que dans l’après-midi du 3 septembre. Voici cependant M. le général Vinoy qui assure que le 1er septembre au soir il a envoyé de Mézières à Paris une dépêche annonçant la perte de la bataille, la blessure du maréchal de Mac-Mahon, la position critique de l’armée et de l’empereur lui-même, — et la dépêche a été reçue, puisqu’il y a une réponse du 1er septembre à cinq heures du soir. Que deviennent alors la déposition du général de Palikao et l’ignorance apparente du gouvernement, qui semble frappé d’un coup de foudre, qui perd la tête comme s’il ne s’était attendu à rien ?

Je prends l’exemple le plus illustre, le plus élevé. M. le maréchal de Mac-Mahon est appelé devant la commission d’enquête ; il répond avec la loyale et modeste simplicité d’un soldat qui a donné son sang pour la France. Il raconte tout, et notamment cette première bataille de Wissembourg, prélude de tant d’autres revers ; il dit que ce jour-là la division française du général Abel Douay comptait devant l’ennemi 8,500 hommes, que les Prussiens disposaient de 60,000 hommes, et il ajoute que, « si les rapports sont exacts, les pertes de l’ennemi se seraient élevées à un nombre plus fort que celui des combattans français. » C’était digne de M. le maréchal de Mac-Mahon de saisir noblement une occasion de rendre hommage à l’intrépidité de ses soldats, et il avait certes le droit de dire : « Je ne pense pas qu’à aucune époque une troupe d’infanterie ait combattu avec plus de vaillance. » Mais enfin, sauf l’héroïsme de ces vaillantes troupes, qui est la seule chose vraie, justement et dignement consacrée par ces virils hommages, le reste n’est plus de l’histoire, c’est la légende. Cette malheureuse division Douay engagée à Wissembourg n’avait point 8,500 hommes, elle en comptait à peine 5,000 ; les Prussiens n’engageaient pas 60,000 hommes, ils en avaient à peu près 25,000 au combat, contre 5,000 ! et les pertes essuyées par les Allemands, en restant des plus sérieuses, n’atteignaient pas les proportions fabuleuses qu’on leur a données comme pour se consoler de ce premier revers de nos armes. Ce que M. le maréchal de Mac-Mahon rapporte par une confusion assez explicable après deux années, c’est tout simplement le récit des journaux du temps, qui, à travers toute sorte de migrations, finit par se présenter à l’enquête avec l’effigie officielle du général en chef, et voilà comment l’influence de l’à-peu-près se fait sentir partout !

Qu’est-ce donc des témoignages moins autorisés, moins sérieux ? Évidemment la vérité a de la peine à se dégager de ce tumulte de souvenirs, de cette multitude de dépositions des ministres ou des députés de l’empire, des hommes de la défense nationale, de tout ce qui eut une ombre de rôle dans ces douloureux événemens. C’est que le plus souvent les uns et les autres s’inquiètent moins de porter simplement leur part d’informations exactes à l’œuvre commune que de représenter les faits à leur manière. M. le duc de Gramont fait de la diplomatie en homme convaincu qu’il a merveilleusement conduit l’affaire Hohenzollern. M. Jean Brunet fait de la stratégie rétrospective en homme qui a tout prévu, qui aurait pu tout réparer, s’il avait été consulté, et M. Crémieux reste persuadé que tout a été perdu le jour où M. Gambetta est tombé d’un ballon à Tours pour lui disputer la dictature, — surtout le ministère de la guerre, auquel aspirait aussi M. Glais-Bizoin ! Vous étonneriez beaucoup un certain nombre de ces témoins pénétrés de leur importance en leur disant que les choses ne sont pas tout à fait comme ils les voient, qu’ils se trompent, qu’ils ressemblent un peu quelquefois à ce chef militaire improvisé prenant des charrues abandonnées sur un coteau pour des mitrailleuses prussiennes ; vous les étonneriez, vous ne les convaincriez pas.

La commission n’a pas vu qu’en procédant comme elle l’a fait, en donnant pour ainsi dire la parole à volonté, elle ouvrait une carrière aux griefs, aux ressentimens, aux passions, aux rancunes, aux préoccupations personnelles, aux fantaisies, au commérage. Par le fait, sans le vouloir, elle a institué une sorte de conférence qui a duré deux ou trois ans, où chacun a pu venir à tour de rôle plaider sa cause ou accuser, recommencer l’histoire ou le roman des derniers jours de l’empire, du 4 septembre, de la défense nationale, du siège de Paris, faire des discours, broder sur les événemens. J’appelais l’enquête un examen de conscience ; oui, un examen de conscience où chacun le plus souvent s’empresse de faire la confession des autres. C’est le général Trochu qui l’a dit avec une spirituelle finesse en parlant justement de beaucoup de ces dépositions. « L’histoire de la guerre écrite, au milieu des passions et des controverses qu’elle a excitées, par les principaux intéressés, pourrait généralement se réduire à ce type uniforme : voilà ce que j’ai fait. Si je n’ai pas réussi, c’est que j’étais mal commandé ou mal secondé. J’avais eu telle conception, on l’a rejetée ou elle a été mal exécutée. J’avais donné tel conseil, on n’a pas voulu l’entendre. En haut, en bas, à l’exception de quelques hommes d’élite (ici on nomme ses amis ou ayant-cause), je n’ai rencontré qu’incertitude et faiblesse ! — Et je prie les hommes de bonne foi de compter ceux de ces historiens faisant leur propre histoire qui avouent des erreurs, des manquemens, des fautes ! .. » C’est aussi vrai que piquant. Vous voulez une enquête sur la vérité, vous avez une enquête sur les vanités. Pour celles-ci, elles sont inépuisables, toujours actives et empressées à se produire. Que de fois nous l’avons entendue cette fronde des vanités impatientes, satisfaites d’elles-mêmes, mécontentes des autres, ne doutant de rien ! Si on les avait écoutées, on aurait réussi ou tout au moins on aurait évité bien des méprises. Elles avaient tout prévu, elles ont tout compris, et elles ont une opinion sur tout, même sur ce qu’elles ne savent pas. Elles montrent ce qu’il aurait fallu faire dans les momens décisifs et ce qu’on n’a pas fait, comment on devait se servir de la garde nationale, à quel moment on aurait pu faire la paix, quelle politique il fallait suivre, ce qu’on aurait dû entreprendre ou ce qu’on aurait pu empêcher ; elles n’oublient le plus souvent qu’une chose, ce qui s’est réellement passé. Ne vous y trompez pas : la vanité, l’imagination, l’incertitude des souvenirs, la légèreté passionnée des jugemens, la manie frondeuse, ont un rôle dans cette histoire rétrospective de nos malheurs. Elles créent les mirages, les apparences, et c’est ainsi qu’une œuvre de recherche qui devrait avant tout rester sérieuse, pratique, précise, devient une sorte de tourbillon où fleurit cet éternel à-peu-près qui est l’ennemi de la vérité, que nous avons vu paraître partout, dans les préparatifs de la guerre, dans l’action politique comme dans l’action militaire, et que nous retrouvons encore à l’heure des explications souveraines. C’est le défaut d’une enquête où tout se mêle et où à travers les confusions, les vaines digressions, se dessine une cause plus grave d’erreur et même peut-être quelquefois d’iniquité : la passion, l’arrière-pensée politique.


II

C’est là en effet un des malheurs de l’enquête : elle ressemble par instans à une campagne politique conduite dans un certain esprit, avec certaines vues ou, si l’on veut, sous l’influence obsédante de certaines préventions. Par son origine même, par les circonstances dans lesquelles elle s’est produite, par les commentaires qui l’ont accompagnée à sa naissance, on pourrait dire qu’elle était logiquement poussée à prendre le caractère d’une manifestation politique. C’est le 13 juin 1871 qu’elle apparaissait ou du moins qu’elle prenait pour la première fois une forme saisissable par un vote de l’assemblée créant une commission chargée « d’examiner les actes de la délégation de Tours et de Bordeaux au triple point de vue civil, militaire et financier, » avec plein pouvoir « pour recueillir tous les témoignages et prendre connaissance de tous les documens propres à éclairer son jugement. » On n’a songé d’abord qu’à la délégation de province, une décision supplémentaire vient étendre l’enquête aux actes de la défense nationale à Paris. La pensée accusatrice ne se cache même pas dans cette proposition, dont les auteurs ne déguisent nullement l’intention et sur laquelle l’assemblée se jette avec une sorte d’impétuosité. Le gouvernement de Tours et de Bordeaux, le gouvernement de Paris, ces deux représentans du 4 septembre, sont appelés à rendre leurs comptes ; ils sont directement, exclusivement mis en cause, comme s’ils avaient été les seuls pouvoirs dans la formidable crise d’où l’on sortait à peine. Quelques mois auparavant, il est vrai, dans un jour de pathétique et violente émotion, le 1er mars 1871, au moment de la ratification de la paix avec l’Allemagne, l’assemblée, siégeant encore à Bordeaux, avait émis un vote solennel déclarant « l’empire responsable de la ruine, de l’invasion et du démembrement de la France. » Ainsi le 1er mars 1871 l’empire est chargé de la responsabilité sommaire des malheurs de la France ; le 13 juin, l’enquête, dont la pensée se dégage et se précise, ne met en cause que le gouvernement de Tours, le gouvernement de Paris.

Que s’est-il passé dans l’intervalle ? Pourquoi ce changement, qui semble limiter maintenant les responsabilités en appelant, en concentrant les sévérités parlementaires sur la période de la défense nationale ? Je ne veux pas dire qu’il y ait eu une préméditation, une combinaison préconçue de parti, soit dans l’esprit de l’assemblée, soit dans le travail de la commission chargée d’entreprendre ce règlement de comptes ; mais enfin c’est ainsi. L’œuvre de la commission a pris une certaine couleur, l’apparence d’un acte de justice servant des ressentimens ou des desseins politiques. Chose singulière, une partie de l’enquête a pu ressembler à une revanche de l’empire contre le vote de déchéance, à une tentative de réhabilitation calculée par toutes ces dépositions et ces apologies qui ont été comme la rentrée en scène des hommes du régime impérial. Il n’y a plus eu qu’un accusé ou un ennemi, le 4 septembre, qui a visiblement fait tout le mal. L’enquête s’est trouvée, dirigée de façon à devenir le centre d’un effort coordonné pour remplacer dans la mémoire du pays toutes les dates funèbres de l’empire par le 4 septembre, pour décrier le 4 septembre dans son origine, dans ses actes, dans sa politique, jusque dans le chef du gouvernement de la défense nationale, le général Trochu. Elle a recueilli tous les bruits, toutes les accusations, et le rapport de M. le comte Daru reste évidemment entre tous le résumé habilement implacable de cette pensée plus ou moins avouée d’hostilité, le dernier mot de ce procès sans conclusion. C’est bien en effet un procès, les élémens sont là confus, tourbillonnans, le réquisitoire existe ; mais où sont les juges et qui prononcera ? Rien n’est plus facile que d’accuser, de représenter les dangers et les fautes, ou, si l’on veut, d’égayer le public avec toute sorte de dépêches qui montrent les ridicules et les convoitises de ce monde souvent fantasque du lendemain d’une révolution. Rien n’est plus difficile que de se placer au vrai point de vue, de garder le sentiment impartial des choses, de laisser aux événemens, aux hommes, leur signification et leur caractère. Eh ! sans doute, il est de ses événemens exceptionnels, redoutables, mal venus, et le 4 septembre est du nombre, sur lesquels un pays a son examen de conscience à faire. C’est bien certain, le 4 septembre a été une aggravation d’une crise déjà formidable. C’est une révolution née de l’invasion, accomplie par la dissolution des pouvoirs publics, ayant pour conséquence inévitable une désorganisation du pays devant l’étranger victorieux. Elle a ce caractère étrange d’être précipitée par ce qui devait l’empêcher, de ne ressembler en rien aux révolutions qui sont le triomphe longtemps préparé d’un mouvement d’opinion, et de commencer par imposer le plus lourd des fardeaux, la plus ingrate et la plus compromettante mission à ceux qui recueillent ce fatal héritage, qui, en ayant l’air d’être les maîtres du jour, ne sont que les otages du péril public. On a beau jeu de parler au nom de la moralité politique, de discuter sur les origines du 4 septembre, sur le danger des révolutions accomplies en pleine guerre par les forces aveugles de la multitude et par l’envahissement des assemblées ! La question n’est pas là. Évidemment, si les affaires humaines étaient toujours gouvernées par la sagesse, s’il n’y avait jamais de tempêtes, si les passions populaires étaient prévoyantes et si les hommes publics restaient toujours maîtres de leurs résolutions, il aurait mieux valu écouter le conseil donné par M. Thiers à ceux qui lui proposaient de se mettre à la tête d’un mouvement qu’ils pressentaient. « Ma pensée en ce moment, a dit depuis M. Thiers, c’était de se servir de ce que j’appelais le corps législatif repentant pour résoudre les difficultés de cette affreuse situation. Il fallait, selon moi, que le corps législatif déclarât le trône vacant, formât une commission de gouvernement, essayât de signer un armistice avec l’ennemi, puis convoquât une assemblée où se réunirait tout ce que le pays comptait d’hommes capables et dévoués, et du sein de laquelle sortirait le remède à nos malheurs ; sans énoncer à mes interlocuteurs toutes mes pensées à ce sujet, je leur conseillais de ne pas prendre sur eux la charge d’événemens accablans, dont ils n’étaient pas la cause et dont ils n’avaient ni le devoir ni l’intérêt d’assumer la formidable responsabilité… »

Oui, c’était sans doute le moyen le moins irrégulier, le moins violent de dénouer une situation extraordinaire. C’eût été peut-être possible à un certain moment du mois d’août 1870, on pouvait même à la rigueur le tenter jusqu’au soir du 3 septembre. A l’heure où le coup de foudre de Sedan surprenait Paris, ce n’était plus guère possible, et le général Trochu a résumé la difficulté dans un mot pénétrant et juste : « Quoi ! le corps législatif de l’empire sans l’empire ? » Tout est là. C’est se faire une étrange illusion de croire qu’il était si facile « d’épargner à la France le malheur d’une révolution s’ajoutant au malheur d’une invasion,… » de « s’épargner à soi-même la faute de détruire du même coup tous les ressorts, les moyens d’action, les organes à l’aide desquels on peut donner quelque cohésion aux forces d’un pays en lutte avec l’étranger. » Cette révolution, assurément aggravante, elle se faisait depuis un mois heure par heure, l’unique question était de savoir comment elle arriverait, et si au dernier moment elle devenait irrésistible, si elle éclatait spontanément à travers toutes les combinaisons, à qui la faute ? Était-ce le résultat de cette conspiration dont on cherche partout la trace aujourd’hui, dont on étend directement ou indirectement la responsabilité a ce malheureux gouvernement de la défense nationale, au général Trochu lui-même ?

La vérité est que, si la révolution est arrivée le 4 septembre, ce n’est point à coup sûr par sa propre force. C’était l’empire qui, depuis le commencement de la guerre, préparait, accélérait cette désorganisation dans laquelle il allait disparaître. Il se sentait vaincu, condamné sur ses œuvres et impuissant à réparer les désastres provoqués, aggravés à chaque instant par son imprévoyance. Il s’affaissait, il se désorganisait au milieu des irritations, des déceptions et des doutes dont ses amis eux-mêmes ne se défendaient plus, et M. Thiers le dit justement : « la défiance du corps législatif à l’égard du gouvernement était devenue extrême, et ce corps autrefois si docile, croyant alors tous les mensonges que lui débitait le pouvoir, ne croyait plus aujourd’hui même à la vérité. Il avait jadis les yeux exclusivement fixés sur le gouvernement ; il tournait maintenant ses regards vers l’opposition. » Est-ce qu’on ne se souvient plus de ce temps où la confusion était dans les conseils, où les ministres évitaient désormais de prononcer dans le corps législatif le nom du chef de l’état, où l’empereur, écarté de Paris par son gouvernement, embarrassant ou inutile dans les camps, errait à demi découronné avant d’être captif ? Est-ce qu’on ne se rappelle pas ce décousu, ce désordre, qui sont bien cependant pour quelque chose dans les événemens ? Admettez encore, si vous voulez, qu’il y a eu une conspiration poursuivant à tout prix une révolution, qui donc devait redoubler de vigilance et d’activité dans des circonstances devenues si extrêmes ? Qui donc était chargé de garantir la paix publique, de défendre au dernier moment le corps législatif contre les émotions populaires ? On ne faisait rien sérieusement, parce qu’on ne se sentait en mesure de rien faire. L’empire avait joué sa dernière partie sur la chance d’un succès à peu près impossible, et à l’heure suprême il y avait une véritable disparition de tout ce qui tenait au régime impérial. On prenait le train ! C’est tout un côté de l’histoire que M. le comte Daru néglige trop, qu’il effleure trop discrètement, et il oublie que, si même dans cette effroyable crise la dispersion du corps législatif par la foule était un déplorable excès, il y avait encore comme une expiation mystérieuse, comme une moralité supérieure dans cette destinée d’un gouvernement périssant par la violation d’une assemblée après être venu au monde par la violation d’une assemblée. Je ne veux pas absoudre une violence par l’autre : l’une et l’autre se tiennent, M. Jules Simon les a réunies dans ses souvenirs, et entre ces deux dates, — le 2 décembre 1851, le 4 septembre 1870, — il y a un régime préparant certainement, sous le voile de toutes les ostentations matérielles, la catastrophe définitive.

Il a duré près de vingt années, ce régime. Il a disposé de la puissance, des forces du pays, et il a introduit dans l’armée des principes de désorganisation, des habitudes et des préoccupations qui n’étaient certes pas de nature à relever l’esprit militaire. Il a eu sa diplomatie ou même ses diplomaties contradictoires, et à un moment donné, bien avant les dernières imprévoyances, dès 1866 surtout, il a eu la main dans des événemens dont il a été le complice, qui conduisaient tout droit à la crise devant laquelle il est resté aveuglément désarmé après l’avoir rendue inévitable. Il a eu aussi sa politique intérieure, par laquelle, au dire des principaux fonctionnaires de la police, il a déchaîné des passions qui se sont retrouvées dans la commune, qu’il compte rallier encore aujourd’hui, d’après de récentes révélations. Vous voulez faire une enquête, et vous vous arrêtez à peine sur cette partie de l’histoire, — et, « pat un phénomène singulier que la politique explique surabondamment, que la vérité et la justice se refusent à comprendre, — c’est le général Trochu qui parle, — dans le grand procès qui s’instruit, c’est l’effet qui est mis en jugement, la cause reste hors du débat. » N’est-il point évident que par lui-même le 4 septembre n’est qu’un de ces accidens d’exaspération populaire pour lesquels il n’y a ni réhabilitations ni accusations ? Il est né de la décomposition de l’empire, il a hérité d’une situation préparée, poussée à bout par l’empire, et si prenant au mot la forfanterie d’un député radical, qui prétend avoir été « un des auteurs de la révolution de septembre, » si, se fiant à cette parole, M. le comte Daru se met dans un de ses chapitres à chercher « les auteurs » de cette révolution, il risque de se perdre dans des détails, qui n’expliquent rien. Assurément, tel qu’il est, le 4 septembre a ses responsabilités : il a duré à son tour six mois qui valent des années, il a été une dictature. Qu’on lui demande des comptes, qu’on aille même chercher des procès-verbaux tout intimes et dénués d’authenticité, ou des dépêches baroques, soit ; je n’ai pas à le défendre, je l’explique. De même que son origine est dans la dissolution de l’empire, sa politique est dans son origine, dans les conditions violentes où il est devenu un gouvernement partagé entre Paris et la province, placé entre l’anarchie intérieure et l’ennemi étranger. C’est sa fatalité et son excuse.

On peut juger les actes de la défense nationale tant qu’on voudra. Le danger est de séparer les événemens des circonstances dans lesquelles ils se sont accomplis, de les étudier avec des impressions reçues de loin ou après coup. L’enquête est pleine de ces impressions toutes théoriques, artificielles, au sujet desquelles le général Trochu, pressé de questions, poussé à bout, répondait un jour impétueusement à M. le comte Daru : « Tenez, mon cher collègue, je suis sincère, je suis vif, et j’y étais ; vous êtes sincère, vous êtes vif, et vous n’y étiez pas. A tous ceux qui n’y étaient pas, je dis et je dirai toujours ce qu’une fois j’ai dit à la tribune parlant à l’assemblée tout entière : Vous raisonnez à votre aise ! Si vous y aviez été,… vous auriez vu que les raisonnemens, les discussions, les objections sont peu de chose devant l’effrayante réalité… »

Je prends deux ou trois de ces points d’accusation rétrospective, sur lesquels l’enquête insiste particulièrement. Pourquoi le gouvernement de la défense, après avoir commis la faute de sanctionner la dissolution du corps législatif de l’empire, ne se hâtait-il pas de réunir une assemblée nationale ? Eh ! sûrement rien n’eût été mieux que de réunir une assemblée nationale. Cela semble bien facile aujourd’hui ; au mois de septembre 1870, c’était une nécessité que la plupart des membres du gouvernement sentaient eux-mêmes, puisque M. Jules Favre allait demander un armistice à Ferrières pour consulter le pays. Il faut cependant avoir un peu de mémoire. Avant que quinze jours fussent écoulés, l’ennemi était sous nos murs. Une partie considérable de la France était déjà envahie, l’autre partie était séparée de Paris pour cinq mois par l’investissement. Au milieu des difficultés croissantes, un sentiment dominait tout, la volonté de combattre. Était-ce donc un si grand crime de se demander si des élections nécessairement incomplètes, faites dans ces conditions obscures et incertaines, ne seraient pas une diversion dangereuse, un affaiblissement de la défense nationale, surtout après le refus de Ferrières ? Un homme qui n’abandonnait pas les droits parlementaires, que la commission d’enquête ne désavouerait pas, M. Vitet, était de cette opinion ; il a toujours mis la nécessité du combat au-dessus des élections. C’était un Parisien, direz-vous, et il est convenu que tous les Parisiens étaient fous en ce temps-là ! Convenez du moins que la question n’était pas aussi simple et aussi claire qu’on l’assure aujourd’hui.

Au fond, avec un peu de bonne volonté, on avouerait que ce qu’on reproche surtout au gouvernement de la défense nationale, c’est d’avoir prolongé la lutte, que ce qu’on voit dans l’ajournement des élections, c’est l’occasion perdue d’une paix qu’une assemblée aurait pu négocier plus tôt. M. le comte Daru reste persuadé « qu’en face d’une assemblée élue M. de Bismarck n’aurait pas pu se réfugier derrière l’excuse si commode qu’il a toujours alléguée pour se soustraire, autant qu’il l’a pu, aux ouvertures qui lui ont été faites… » Soit, quoique M. le comte Daru s’exagère probablement beaucoup les scrupules et les embarras de M. de Bismarck. Le plus clair est qu’on n’en sait rien, qu’on est réduit à combattre une politique par une politique, à opposer la paix hypothétique avec une assemblée à la lutte telle qu’elle s’est produite. Cette paix, dont on plaide bien inutilement la cause, on ne sait pas même encore aujourd’hui à quelle heure et dans quelles conditions elle était possible. Pour les uns, l’heure favorable était dès le lendemain de Sedan ; pour les autres, elle eût été après Champigny ; de toute façon et à toute heure, il aurait fallu dès lors céder au moins l’Alsace et payer 3 milliards. Six mois de guerre ont aggravé les désastres, rien n’est plus certain ; mais enfin ce n’est pas la plus grande faute de la défense nationale d’avoir voulu tenir jusqu’au bout, d’avoir cru qu’une nation comme la France ne livrait pas ses provinces sans avoir tout épuisé, que l’honneur du pays valait d’être défendu au prix de quelques ruines matérielles de plus, et on se trompe étrangement si l’on croit que c’était là dans Paris une exaltation purement révolutionnaire. Le gouvernement se fût-il trompé en ajournant les élections, il était certainement l’interprète de la population parisienne, qui n’avait pas le ridicule que lui prête M. le comte Daru, de réclamer, comme condition de paix, le remboursement des frais de la guerre par la Prusse, mais qui acceptait positivement la lutte jusqu’au bout.

Autre point : c’est la politique intérieure du gouvernement de la défense nationale que l’enquête prend à partie, et elle a certainement beau jeu à décrire tous ces désordres, toutes ces incohérences d’un pays envahi, d’une ville assiégée. Le tableau est complet, minutieux, trop minutieux pour représenter d’un peu haut la vérité des choses. Tout y est, et cependant c’est encore le plus souvent un à-peu-près où se fait sentir la sévérité d’hommes qui « n’y étaient pas, » selon le mot du général Trochu. Je parle de Paris et de cette vie agitée qu’il est plus facile de travestir que de reproduire aujourd’hui. Le thème est tout trouvé : le gouvernement a payé la rançon de son origine, il a été réduit à vivre de concessions permanentes aux révolutionnaires qui l’avaient élevé au pouvoir. Il a tout livré aux agitateurs, il n’a pas su prévenir les désordre, et il n’a pas même osé réprimer, châtier, les fauteurs de la criminelle sédition du 31 octobre, il s’est fié à cette illusion de la « force morale » sans songer que la force morale n’est rien, si elle n’appelle pas la force matérielle à son aide. En un mot il a présidé, impuissant ou complice, à cette vaste anarchie dont les élémens discordans sont l’oisiveté soldée, les armes distribuées indistinctement, la population flattée dans ses « égaremens, » la licence de la presse et des clubs tolérée, les factions ménagées, la révolte en permanence et impunie. Le gouvernement, au lieu d’agir ainsi, aurait dû s’armer de fermeté, décourager les manifestations et les séditions, discipliner la garde nationale, fermer les clubs, supprimer les journaux, et pour mieux faire il devait dès le début laisser tous les pouvoirs à un gouverneur militaire, vrai commandant de place décidé à se servir de toutes les facultés de l’état de siège. C’est ce qui s’appelle toujours « raisonner à l’aise ! »

Oui, sans doute, il y a eu tout ce qu’on dit, et il y a eu aussi une ville en définitive moins troublée qu’on ne le dit, soumise à l’épreuve la plus extraordinaire, vivant pendant vingt semaines au bruit du canon, supportant toutes les misères sans faiblir. Le bien et le mal se mêlent dans l’immense, dans l’ardente fournaise, et l’enquête qui soulève tant de questions, qui dit si bien après trois ans ce qu’il aurait fallu faire ou ce qu’il aurait fallu éviter, l’enquête oublie de résoudre le double problème que voici : le siège d’une cité comme Paris peut-il être conduit comme le siège d’une forteresse ordinaire, de Toul ou de Phalsbourg ? Que pouvait d’un autre côté un gouvernement né de la veille, inexpérimenté, incohérent si l’on veut, dans une ville qui n’était pas seulement une place de guerre, qui était la capitale de la France, où s’agitaient toutes les passions, et où par surcroît les événemens venaient de désorganiser la police, l’administration, tous les moyens d’action et de surveillance ? Une chose est certaine, Paris a résisté pendant près de cinq mois : croit-on que cette politique de la « force morale, » qu’on accuse et qu’on raille, ait été étrangère à ce résultat qui a pourtant quelque valeur ? Cette politique, elle n’était même pas l’expression d’un choix bien libre ; elle procédait d’une pensée unique, dominante. Le gouvernement, — je parle surtout de son chef, — était pénétré de ce sentiment que, dans la situation où se trouvait Paris, abandonné à lui-même, menacé au dehors, menacé au dedans, il fallait avant tout éviter les collisions intérieures, les combats de guerre civile, parce qu’un conflit dans l’intérieur de Paris était une victoire pour les Allemands, peut-être le prélude inévitable d’une reddition.

De là bien des choses irrégulières qui étaient certainement des crimes de la part de ceux qui menaçaient de déshonorer Paris devant l’ennemi et contre lesquelles les chefs de la défense se désarmaient eux-mêmes. C’est le secret de la conduite du général Trochu dans cette journée du 31 octobre, où assailli, outragé, il se défendait encore d’appeler à son secours des divisions de l’armée, comptant jusqu’au bout sur une intervention de la « force morale » dans cette extrémité. Le jour où les coups de fusil partaient sur la place de l’Hôtel-de-Ville, où l’on fermait les clubs et où l’on supprimait les journaux, c’est qu’on était à la veille de la capitulation. Après cela, M. le comte Daru peut démontrer que les révolutions en pleine guerre sont un malheur, que les gouvernemens « nés d’un coup de main sont exposés à périr par un coup de main, » que « les bouleversemens ne s’opèrent jamais sans grand détriment pour les services publics. » Il peut développer une série de vues sur le danger des révolutions en général, sur les fautes du gouvernement né du 4 septembre en particulier ; il peut railler l’emploi des « forces morales » et au besoin même, à l’occasion du plébiscite provoqué le 3 novembre 1870 par le gouvernement de Paris, glisser une défense rétrospective de la forme plébiscitaire comme moyen de consulter la nation. M. le comte Daru peut trouver que tout ce qui s’est passé à Paris est bien irrégulier, bien étrange, que nous aurions été bien plus heureux, s’il y avait eu une armée mieux préparée, une garde nationale disciplinée, une police pour réprimer les malfaiteurs, des conseils de guerre pour punir les démagogues, une autorité faisant respecter les lois et des chefs assez privilégiés pour nous conduire à la victoire ou pour garder la confiance de la population jusque dans la défaite. M. le comte Daru peut poursuivre son travail pour l’édification publique ; mais, qu’on le remarque bien, une enquête ainsi comprise n’est plus une enquête, c’est l’occasion d’un rapport, d’une série d’appréciations visiblement inspirées d’un certain esprit politique ; c’est après tout l’œuvre personnelle d’un rapporteur engageant indirectement une commission, plus indirectement encore l’assemblée dans une des entreprises les plus bizarres, dans une sorte de tentative d’histoire d’état qui met en cause les événemens, les hommes, surtout M. le général Trochu, qui représente ici le 4 septembre et le siège de Paris.

III

Je ne sais s’il est une figure plus originale que celle de ce soldat d’élite qui a eu la singulière fortune d’être mêlé à des événemens pour lesquels il n’était pas fait, et que les représailles de l’esprit de parti poursuivent depuis quelques années pour ces six mois d’un pouvoir douloureux et poignant. C’est une des victimes des dernières catastrophes, et on en fait un accusé. Est-ce un ambitieux politique et militaire qui a cherché un rôle dans une révolution ? Il n’a eu le commandement que dans le péril, il s’est dérobé à la vie publique quand la crise a été passée. Est-ce un orgueil impatient et déçu ? Il a eu la carrière la plus brillante, la plus favorisée depuis le jour où il était signalé dès sa jeunesse comme un espoir de l’armée par celui dont il était alors l’élève préféré, le maréchal Bugeaud. Il a refusé les honneurs, les dignités, les décorations, le titre même de maréchal de France que M. Thiers voulait lui donner au mois de mars 1871 dans la pensée d’honorer, de relever en lui le siège de Paris.

La vérité est que le général Trochu a eu tout simplement le malheur d’être jeté dans une tempête qu’il avait prévue, qu’il n’a pas pu dominer, et où il est resté un personnage militaire à part, assez compliqué, méticuleux, si l’on veut, subtil, un peu préoccupé de lui-même, disposé quelquefois à prendre des proclamations pour de l’action, mais en même temps instruit, supérieurement doué, ayant presque jusqu’au raffinement l’honneur du soldat, l’indépendance du caractère, la probité de la vie. Placé entre l’empire en déclin et une révolution inévitable, attaché à un navire en perdition, l’ancien gouverneur de Paris n’a pas réussi là où le succès était impossible, et naturellement il a vu se déchaîner contre lui les défenseurs du régime impérial, qui n’avaient pas su même se servir de sa popularité, et les Parisiens, qui avaient cru trouver en lui un sauveur. Il a connu l’impopularité, sans comprendre peut-être toujours ces mobilités d’opinion à l’égard d’un homme qui a cru faire son devoir sans songer au succès, et après avoir eu un rôle exceptionnel ira certes offert l’exemple le plus rare : il s’est réfugié simplement dans la retraite la plus modeste, sans fortune et sans éclat. Député, il a quitté l’assemblée, où il n’est resté que jusqu’après la discussion sur la loi de réorganisation militaire ; officier renommé pour ses services et pour son intelligence, il est sorti avant l’âge de l’armée, se détachant volontairement, selon son expression, de tout intérêt d’ambition et de carrière. Celui qui avait été le chef de la défense de Paris, de ce siège improvisé, — qui a duré cinq mois, — celui qui n’avait été qu’un jour dans la politique est rentré dans l’obscurité, et j’ose dire qu’il y a aujourd’hui quelque chose comme une iniquité dans ce rapprochement que fait M. le comte Daru lorsqu’il dit dans son rapport : « Vous vous étiez demandé s’il était bien utile de traduire devant l’opinion tel soldat, brave, mais qui s’était trouvé comme ministre au-dessous de sa tâche, — tel autre, qui, d’abord porté aux nues, était tombé dans l’impopularité pour n’avoir pas réussi dans une œuvre aussi difficile que celle de la défense de Paris… »

C’est là une confusion qui ne répond à rien, qui n’est qu’un euphémisme de malveillance passant comme un jugement dans une enquête parlementaire. M. le maréchal Lebœuf peut être un soldat courageux, et il l’a montré à la tête de ses divisions dans les affaires de Metz, lorsqu’il n’a plus été qu’un chef de corps ; mais il est certain qu’il a dans cette funeste crise un rôle particulier, une responsabilité malheureusement des plus graves, qui ne se résume pas dans un mot jeté en courant ; il a cette responsabilité avec l’empereur Napoléon III jusqu’après les premiers désastres, dans l’organisation de nos forces, dans toutes les préparations de la guerre, dans la formation des armées, dans les plans de campagne, dans tout ce qui a décidé de la perte de la France. Il a marché plein d’illusions sur les forces de l’ennemi, sur nos propres ressources, sauf à laisser à d’autres l’héritage du commandement quand tout était perdu, et à couvrir sa retraite d’un mot : « je crois que lorsqu’un chef a été malheureux, son devoir est de se retirer. »

Qu’était-ce an contraire que le général Trochu dans ces cruelles circonstances qui sont aujourd’hui l’objet d’une enquête presque solennelle ? C’était un homme qui, depuis des années, ne cessait de répéter qu’on allait à une catastrophe par l’affaiblissement des principes et des mœurs militaires ; il avait écrit ce livre : l’Armée française en 1867, qui était une révélation et un avertissement. A peu près délaissé au début de la guerre, seul peut-être il démêlait la vérité, et dans ce testament qu’on s’est plu à railler, avant qu’un coup de fusil eût été tiré, il disait : « A l’égard de la guerre qui va commencer, je déclare ici qu’elle me donne de graves inquiétudes… Ce qui remplit mon âme de douloureux pressentimens, c’est que l’armée n’est pas aussi prête qu’on le dit à courir les hasards d’une telle entreprise. Sans doute elle vaut beaucoup, et de grands efforts ont été faits depuis quelques années ;… mais, reconnaissant que l’institution avait vieilli, on l’a troublée par de continuelles transformations de détail sans programme défini, sans plan d’ensemble. On a ébranlé le vieil édifice, on n’a pas construit le nouveau. Il y a beaucoup d’incertitude dans les esprits que l’enthousiasme du moment tempère, mais qui reparaîtra, si les épreuves viennent. » Dès les premiers revers, dès le lendemain des batailles de Frœschwiller et de Spicheren, il écrivait au général Waubert de Genlis, aide-de-camp de l’empereur à Metz, une lettre qui était un modèle de clairvoyance militaire, qui disait avec précision ce qui restait à faire, et que les événemens ont justifiée point par point. Au moment enfin où, par un acte de l’empereur, qui est à Châlons, le général Trochu devient gouverneur de Paris, que se passe-t-il dans ce monde où il est suspect, combattu, entouré des défiances officielles ? Le ministre de la guerre, le général de Palikao, est tout entier à la passion d’envoyer tout ce qu’il peut ramasser de troupes, l’armée de Châlons, le corps de Vinoy, sur la Meuse : le général Trochu, avec M. Thiers, avec le général de Chabaud-Latour, démontre le danger de l’opération ; il insiste passionnément pour que l’armée revienne sur Paris. Chose curieuse ici, c’est le ministre de la guerre qui, par une sorte de défi, pousse l’empire vers l’abîme où il va disparaître, c’est le général Trochu qui propose, qui défend la seule combinaison par laquelle une révolution aurait peut-être pu être détournée ! Ainsi tout marche, et le jour où une enquête s’ouvre sur ce passé, on croit être dans la justice à l’égard des hommes en négligeant ces traits caractéristiques, en mettant d’un mot à côté du préparateur des désastres celui qui a tout prévu, qui, après avoir été « d’abord porté aux nues, » va échouer comme les autres ; — sans doute parce qu’il s’est associé au 4 septembre !

C’est bien là au fond le dernier mot de l’enquête à l’égard du général Trochu, et, sous une apparente modération, le rapport de M. le comte Daru est réellement une longue accusation recueillant les moindres circonstances, interprétant les plus simples détails, et tout au plus voilée d’atténuations habilement nuancées. Je veux dire que la sévérité reste le ton dominant de l’œuvre. De quoi le général Trochu est-il donc coupable ? Il était, dira-t-on, gouverneur de Paris au nom de l’empire, il s’est enfermé dans une sorte d’isolement hostile sous prétexte de dissentimens avec le ministre de la guerre ; il a laissé s’accomplir le 4 septembre, il s’est associé au gouvernement de la défense nationale, et bien mieux, dépouillant le caractère de mandataire de l’empire, qu’il avait le matin, il s’est trouvé le soir le président de ce gouvernement révolutionnaire qui venait de naître ! — C’était assurément une situation pénible, délicate, pour un homme qui avait l’apparence d’une autorité supérieure dans Paris, et qui sentait qu’il ne pouvait rien dans des conditions où il était à peine consulté, où l’empire ne tenait plus qu’à un accident de guerre. La vérité est qu’au milieu de toutes les péripéties de ces jours troublés le général Trochu n’avait aucune action réelle ; il était en quelque sorte laissé en dehors des événemens jusqu’à fa dernière heure. Disons tout, si l’on veut : il demeurait fidèle froidement devant les défiances injurieuses qu’on lui témoignait. Appelé à prendre un parti au moment où tout était fini, où la disparition instantanée de l’empire déliait tout le monde, même les serviteurs les plus intimes, il restait avec le pays envahi, avec Paris menacé, et lorsqu’on lui reproche d’avoir revendiqué, le soir du 4 septembre, la présidence du nouveau gouvernement, on oublie que c’était un acte de véritable dévoûment, sans lequel la désorganisation serait devenue plus complète encore ; on ne se demande pas ce qui serait arrivé, si le nom du général Trochu n’avait pas surgi comme une garantie pour l’armée, pour ce qui restait de l’armée, comme pour la population tout entière. C’était peut-être dès ce moment la commune et Paris exposé à devenir sous peu de jours la proie sanglante de l’ennemi.

La résolution du général Trochu était certainement grave, il l’a expliquée lui-même par un mot. « Je n’ai pensé qu’à une seule chose, la défense de Paris… Si je m’étais effacé, j’aurais été à mes yeux coupable de désertion devant l’ennemi. » Le malheur est de juger ces événemens compliqués avec des bruits et des anecdotes, avec des sentimens hostiles ou des idées préconçues. Tout devient alors sujet d’accusation ou d’insinuation.

Un jour, des mobiles, dans Paris, sont mêlés à je ne sais quelle échauffourée où un des leurs est blessé, dit-on, par la police. Ils s’en vont au Louvre sous prétexte de se plaindre, et M. le comte Daru raconte gravement que le mobile blessé ou tué est porté au milieu de l’émotion populaire « jusque chez le général Trochu, qui fut obligé de venir haranguer la foule, à qui il promit que justice serait faite. » C’est bien la scène, si ce n’est que cette promesse de justice, qui ressemble à une complicité avec l’émeute, se réduit à ces mots sévères adressés par le général Trochu aux mobiles devant tous ses officiers : « Un soldat de la garnison aurait été tué, et je ne le saurais pas ? Est-ce qu’un homme est tué sans que la justice intervienne ! Si un de vos camarades a été tué, et je n’en crois pas un mot, la justice agira, vous n’avez pas à entrer dans son action ; mais en quittant votre camp sans autorisation, en traversant Paris en troupe pour venir ici, vous avez commis un grave délit. Il est atténué par votre inexpérience de la discipline ; mais, s’il devait se renouveler, je vous tiendrais pour indignes de la confiance que j’ai mise en vous ; Je vous ordonne de rentrer au camp… » Voilà la vérité. Nouveau grief. Pendant ces jours d’inquiétude et d’agitation de la fin d’août 1870, le général Trochu reçoit au Louvre un peu tout le monde, surtout des députés de toutes les couleurs, de toutes les opinions. Étranger à la politique, il ne connaît pas le plus souvent les députés à qui il a affaire, et aux uns et aux autres il parle avec séduction, avec éloquence, sans déguiser ses impressions et ses craintes. Aussitôt M. le comte Daru s’écrie : « Pourquoi le général laissait-il éclater son mécontentement à tout propos et aux yeux de tous ? .. Quel était le but de ses entretiens avec MM. Arago, Jules Favre, Picard, Kératry et Gambetta ? » Ce sont là de perpétuelles insinuations. Si le général Trochu n’est pas représenté en flagrant délit de conspiration aussi bien qu’en complicité avec l’émeute des mobiles, il ne s’en faut pas de beaucoup. Est-ce ainsi qu’une enquêté peut être sérieuse et utile ?

Je vais droit à un fait plus grave, qui résume et domine la défense de Paris, œuvre du gouvernement du 4 septembre. Le général Trochu est représenté en définitive comme n’ayant jamais cru au siège, comme s’étant lancé sans espoir dans une aventure qu’il a lui-même appelée une « héroïque folie. » Et néanmoins, dit-on, pour cette « héroïque folie Canrobert a tout sacrifié ; il a repoussé les élections qui devaient donner à la France une assemblée nationale, arbitre suprême de la paix et de la guerre ; il a refusé, au mois de décembre 1870, « la main que lui tendait M. de Moltke, » — c’est ainsi qu’on s’exprime, — une main de négociateur ; il a dévoué le pays à une lutte indéfinie et meurtrière ! « Quand on se rappelle, dit M. le comte Daru, que M. le général Trochu poursuivait sans confiance une défense désespérée, on s’étonne de le voir se montrer si tenace dans sa résolution d’écarter toute pensée d’accommodement… Il ne croyait pas, il n’a pas cru un seul jour au succès, et le voilà qui se jette dans les éventualités de l’avenir avec la résolution d’un homme qui se croirait sûr du triomphe ! » En d’autres termes, c’est l’opinion de M. le comte Daru, rapporteur de l’enquête parlementaire, que le général Trochu, chef du gouvernement du 4 septembre, a mis depuis le commencement jusqu’à la fin une question de « fierté militaire » au-dessus des « intérêts généraux du pays. »

Évidemment il y a ici une confusion étrange et même redoutable qui tendrait à faire croire que certains devoirs publics se mesurent aux chances de succès. Oui, c’est possible, le gouverneur de Paris, avec son expérience de la guerre, avait moins d’illusions que bien d’autres ; il savait qu’une place qui ne pouvait compter pour le moment sur une armée de secours était une place fatalement destinée à tomber, que par conséquent ce qu’on entreprenait pouvait passer jusqu’à un certain point pour une « héroïque folie. » Il ne se croyait pas moins obligé d’aller jusqu’au bout, non par une folie d’aventure, mais par un sentiment assez peu compris, à ce qu’il paraît, même dans les enquêtes, par le sentiment strict et stoïque du devoir, quelle que doive être l’issue d’une entreprise de guerre. C’est l’explication de la conduite du général Trochu, notamment de la réponse par laquelle il déclinait cette offre du comte de Moltke, que M. Daru appelle une ouverture de négociation et qui n’était manifestement qu’une manière de prévenir Paris qu’il pouvait désormais se rendre sans déshonneur puisqu’il n’y avait plus pour lui aucun espoir. Le général Trochu disait, et il avait le droit de dire à ceux qui le pressaient, qui le mettaient dans l’alternative de gagner des victoires ou de traiter : « La foule veut des victoires, je ne peux pas lui en donner ; mais je puis lui donner l’exemple d’une ferme résolution de combattre jusqu’à la dernière heure. Nous avons encore des vivres ; je ne veux pas, à la tête de 300,000 hommes armés, — c’étaient des hommes, non des soldats, — défiler devant l’empereur d’Allemagne et lui rendre mon épée, tant qu’il me restera une bouchée de pain ! » Et qu’on ne dise pas que c’était agir en soldat plus qu’en chef de gouvernement, et subordonner l’intérêt politique du pays à une question de « fierté militaire. » L’intérêt essentiel, supérieur du siège, était dans la durée, qui seule pouvait donner à la France le temps de refaire ses forces, de réorganiser la défense générale, qui sait ? peut-être même de rendre à Paris l’armée de secours qui lui manquait.

Ainsi obligation militaire, utilité de la prolongation du siège, tout se réunissait, et si l’entreprise a échoué par d’autres côtés, ce n’est pas la faute du gouverneur de Paris. C’est pourtant singulier qu’on reproche au général Trochu de n’avoir pas subordonné l’honneur militaire à des considérations politiques, de n’avoir pas écouté les ouvertures de M. de Moltke, de ne s’être pas prêté à des négociations avec l’ennemi, de n’avoir point fait en un mot tout ce que le conseil de guerre de Trianon a condamné dans la personne du commandant d’une armée française à Metz ! Le général Trochu, cela est bien clair, paie pour le 4 septembre, qu’il couvre de son nom, qui n’a eu peut-être que par lui une certaine durée, un caractère sérieux. Qu’on ait des sévérités pour les fautes, pour les misères du 4 septembre, et surtout qu’on ne relève pas cette journée, rien de mieux ; mais on n’a pas vu que par cette guerre systématique contre une date on allait à des conséquences qui ne sont pas sans doute du goût de l’assemblée, — qu’on faisait les affaires du parti le plus intéressé à voir retomber sur d’autres les terribles responsabilités qu’un vote solennel lui a infligées. Si tout ce qu’on dit est vrai, si le 4 septembre, au lieu d’être un acte irrésistible de désespoir national, n’était qu’un grand crime en présence de l’invasion « funeste » de sédition accompli par des conspirateurs avec la complicité équivoque d’un général infidèle ; s’il n’avait servi qu’à désorganiser et à isoler la France, à la désarmer pour la guerre comme pour les négociations, Canrobert ne resterait plus qu’à effacer des annales parlementaires la déchéance de l’empire. Ces jugemens, ces insinuations, ces recherches acrimonieuses, sont autant d’armes livrées au bonapartisme, qui s’en est emparé avec une habileté perfide pour tenter de se réhabiliter, — si bien qu’il faut aujourd’hui une enquête nouvelle sur ces progrès de l’impérialisme qu’on a favorisés par la guerre contre le 4 septembre autant que par une politique indécise. Voilà où l’on en vient !

Enquêtes sur enquêtes, procès politiques de toute nature, que sortira-t-il de tout cela ? Si, dans cette révision du passé entreprise sous les auspices de l’assemblée, il n’y avait que des contradictions, des injustices, des acrimonies passionnées, ce ne serait qu’un aliment de plus offert aux divisions, à la guerre des partis continuant l’œuvre meurtrière de la guerre étrangère et de la guerre civile ; mais, à travers tout, dans ces recherches confuses, laborieuses, et dans tous les travaux qui les complètent ou les rectifient, il y a désormais assez de lumières, de révélations et de faits précis pour que la France éclairée, lisant dans sa propre histoire, puisse s’interroger elle-même avec une sincérité virile et se demander comment sa grandeur a été compromise, comment elle peut maintenant relever sa fortune nationale. Elle ne dit pas tout, cette enquête, elle est incomplète et partiale, puisqu’elle se concentre de préférence sur le moment où l’édifice est en feu sans atteindre suffisamment ceux qui ont préparé l’incendie et qui sont aujourd’hui les premiers à crier ; elle en dit assez pour laisser voir dans leur origine, dans leurs causes et dans leurs caractères des désastres qui ont été trop accablans, trop irrésistibles, pour n’être pas le prix de bien des fautes, de bien des déviations ; elle en dit assez pour montrer comment une nation flattée, abusée, avec des apparences d’ordre et de prospérité matérielle, peut être lentement atteinte dans ses ressorts, dans son être moral, dans sa diplomatie, dans sa force organisée, — jusqu’au jour où une crise, qui n’a d’imprévu que l’heure où elle éclate, vient révéler la profondeur du mal. — C’est le 4 septembre qui est coupable, dit-on ce jour-là, et on oublie que s’il y a des 4 septembre, c’est qu’il y a des régimes comme l’empire pour les rendre possibles, et même quelquefois inévitables.

Les récriminations ne servent à rien ; les polémiques passent, les rapports eux-mêmes disparaissent, comme toutes les œuvres de passion et de circonstance. Ce qui reste, c’est le sentiment du mal qui a été fait, et c’est aussi le sentiment des réparations nécessaires par la réorganisation militaire, politique du pays. Déjà sans doute ces enquêtes elles-mêmes, malgré ce qu’il y a de hasardé et souvent d’inutile dans des jugemens de parti, ces enquêtes ne sont point sans avoir porté leurs fruits, elles ont été des auxiliaires utiles dans le travail de reconstitution de l’armée ; elles ont mis sur la voie de réformes nombreuses, profondes, qui ne sont pas toutes accomplies et qui ne deviendront efficaces que si elles sont poursuivies avec une résolution coordonnée, si elles sont vivifiées par un esprit militaire rajeuni. S’il y a aussi un enseignement politique à dégager de cet inventaire de nos malheurs, il est dans ce que le président de la commission des marchés, M. le duc d’Audriffret-Pasquier, disait un jour : « La leçon de tout ceci, c’est que quand un pays abdique ses libertés, quand il abdique le contrôle, quand il ne sait pas se faire à ces mœurs libérales qui font que les affaires de tout le monde sont les affaires de chacun, c’est qu’il ne sait pas que la politique c’est notre sang, c’est notre argent, c’est notre honneur… Quand un pays abdique ses libertés et ne sait pas les défendre, il en résulte fatalement ce que vous venez de voir : la décomposition et la démoralisation ! Canrobert en résulte encore par malheur autre chose, une situation aussi grave que délicate, où en expiation de ses anciens oublis un pays est réduit à compter avec des difficultés qu’il ne connaissait pas ; il est obligé de vivre pour ainsi dire sous le regard de l’ennemi, de mesurer ses actions et ses pensées, de se dire que tout est changé, qu’il a une frontière béante, qu’une invasion, au lieu d’être à treize jours de Paris comme autrefois, serait à quatre jours. C’est là ce qui domine tout. Et maintenant poursuivez vos enquêtes, si vous voulez, mais que ce soit, selon le mot du général Trochu, pour la vérité et pour la justice, non pour exercer des représailles ou donner des armes à des régimes qui se flattent encore de reconquérir la France après l’avoir perdue ; qu’il ne sorte enfin qu’une virile moralité de cet examen de conscience après la défaite, c’est que tout le monde doit être résolu à subordonner les passions, les intérêts de parti ou de secte à la grandeur de la patrie, en faisant de la liberté régularisée la complice vigilante, dévouée et active de la résurrection nationale.


CH. DE MAZADE.