L’Exposition de l’Union centrale des Industries d’Art

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L’art contemporain
Ch. D’Henriet


L'ART CONTEMPORAIN

EXPOSITION
DE L'UNION CENTRALE DES INDUSTRIES D'ART

L’exposition de l’Union centrale des industries d’art, installée cette année pour la seconde fois au palais des Champs-Elysées, a réussi de manière à faire bien augurer pour l’avenir d’une société issue de l’initiative particulière de quelques artistes et de quelques fabricans, et à laquelle les difficultés du début n’ont pas plus manqué qu’à toutes les œuvres de ce genre. En de telles entreprises, les premiers pas sont malaisés à faire. Grouper en faisceau toutes les volontés actives qui tendent à un but, l’introduction de l’art et du sentiment du beau dans l’industrie, donner à ces forces réunies une puissance de mouvement et d’expansion qui se fasse sentir au-delà même de nos frontières, se gouverner soi-même, n’avoir pour parrains que les hommes de bonne foi qui s’intéressent à la réalisation de ce programme, rejeter la tutelle de l’état et s’affranchir de toute dépendance administrative, ceux qui accompliraient la moitié seulement de ces vœux auraient bien mérité de tous.


I

Ce n’était pas une petite affaire que d’organiser dans l’immense vaisseau du Palais de l’Industrie une pareille exposition. Les directeurs de l’Union centrale avaient adressé en temps utile de nombreux appels à ceux qui devaient concourir à cette œuvre ; mais les exposans sont gens peu pressés de leur naturel, et après une première remise il fallut se décider à célébrer la fête d’inauguration, le 10 août 1869, avant que tous les préparatifs ne fussent terminés. Cette première journée n’en fut pas moins intéressante. On pouvait croire qu’il n’y aurait là qu’une assemblée restreinte, pour ainsi dire intime, car on n’était admis que sur carte d’invitation. La fête avait au contraire une sorte de simplicité solennelle. Rien d’officiel : point de personnages en uniforme brodé ; ni galons, ni écharpes, ni discours ; seulement quelques sergens de ville se promenaient çà et là sans avoir l’air de songer à mal, ni de faire une police dont il n’était pas besoin. La brigade volante des gardiens de nos musées suffisait à cet effet, tandis que les pompiers veillaient d’autre part pour la conservation des trésors placés sous leur sauvegarde. Si toute pompe théâtrale était proscrite, le coup d’œil était néanmoins gai, brillant et pittoresque. La foule se pressait au rez-de-chaussée et au premier étage. Les fondateurs de la société, les exposans, les amis des exposans, étaient accourus, puis des collégiens ou des élèves des écoles. Ils voulaient, eux aussi, voir et juger les dessins de leurs concurrens de province. Les frères de la doctrine chrétienne, les prêtres, même ceux du rite oriental, avec leurs moustaches et leurs grandes barbes, se montraient en nombre. Toutes choses d’ailleurs étaient loin d’être prêtes. Des ouvriers achevaient de poser des tentures ; d’autres peignaient, d’autres vernissaient. On déballait, on construisait, et les marteaux allaient leur train. Il n’est pas jusqu’à l’administration, — nous ne voudrions pas cependant la rendre responsable de ce retard, elle ne pouvait précéder ses cliens, — qui n’eût attendu au dernier moment pour jeter sur le sol l’uniforme tapis de sable que devaient fouler les passans. Pas d’eau courante dans cet espace sec et brûlé où s’élevaient de petits nuages de poussière.

L’ensemble était agréable à voir. Le milieu de la nef était décoré d’une estrade ornée de bustes de statues antiques et de quelques statuettes d’artistes modernes. On y avait placé un orchestre qui jouait incessamment des morceaux d’opéras connus, alternant avec là musique d’un orgue de la galerie du rez-de-chaussée. Tout ce rez-de-chaussée était occupé par des centaines de vitrines en tête desquelles se lisaient les noms des principaux chefs d’industrie d’art français. Il était entouré d’une quantité de magasins arrangés en partie d’une manière uniforme, en partie suivant le goût particulier de ceux qui en disposaient. Les salles étaient naturellement divisées par les travées des colonnes de fonte qui supportent la colossale charpente de l’édifice. Là resplendissaient les produits les plus brillans, les étoffes et les tapisseries, les meubles et les glaces, les émaux et les faïences, les sculptures sur bois, sur marbre, sur pierre. On n’avait pas oublié les buffets-restaurans, qui furent un des succès les plus imprévus de l’exposition universelle de 1867. Enfin, à droite de la porte d’entrée, était dressé sur un plan nouveau un escalier provisoire, d’un aspect assez grandiose, conduisant au premier étage, où figuraient, rangés en bon ordre, les dessins des écoles de France. Ces dessins tenaient toute la galerie intérieure du premier étage du palais, c’est-à-dire cette ceinture étroite, mais de longueur démesurée, qui enserre la nef. D’autres salles étaient réservées à une exhibition de gravures anciennes et à un musée oriental.

Avant de passer en revue les richesses enfermées entre les quatre murs de ce palais, il est un défaut ou plutôt un vice assez général que nous voulons signaler dans les tendances de notre industrie d’art. Ce vice porte non sur la forme, mais sur le fond. La forme semble s’améliorer, c’est quelque chose ; pour quelques-uns, c’est tout. Sans avoir pour elle le même respect que Brid’oison, nous croyons qu’il faut l’allier avec le fond, l’harmoniser avec la matière. Telle forme convient à telle matière et ne convient point à telle autre. Les artisans-artistes des bonnes époques ne se méprenaient pas sur ce point. Pour nombre de leurs œuvres, on pourrait assurer, à voir certaines formes, à quelle matière elles appartenaient. C’est une question dont on se préoccupe trop peu aujourd’hui.

Ce serait le rôle naturel de l’Union centrale de réagir à cet égard contre le mauvais goût d’un public peu éclairé qui dicte ses lois, — car il faut vendre, — à la plupart des industries d’art. Elle ne peut le faire que par le progrès lent des notions qu’elle est appelée à répandre. Les industries où l’art a quelque chose à voir se jettent tête baissée dans la recherche de l’apparence, dans le trompe-l’œil, certaines d’avoir pour client tout un public hors d’état encore de se donner la jouissance de la réalité, et qui se paie, faute de mieux, de l’ombre et du semblant des belles choses. Sans doute la vérité reprend ses droits à mesure que le goût général se forme et que les bourses sont mieux garnies. Ne voyons-nous pas les meubles en bois plein empruntés à nos régions prendre peu à peu la place de ces minces placages de bois exotiques appliqués sur des charpentes d’autres bois mal ajustés ? Ne voyons-nous pas le fer forgé reprendre faveur à côté de la fonte ? C’est pour l’avenir un assez bon présage ; mais pour l’instant, en ce qui concerne les objets usuels, chacun tient à se montrer moins pauvre qu’il n’est, et semble demande grâce pour son peu de faste. Chacun répudie sa condition et s’ingénie à se tailler un vêtement au-dessus de ses ressources. Les statues, les vases, les lampes de bronze, coûtent cher ; nous aurons le simili-bronze, la fonte de métal inférieur recouverte d’une couche de cuivre ; nous aurons le simili-marbre de stuc ou de carton-pierre, le simili-pierre de terre cuite et de carton-pâte, la fausse terre cuite en plâtre.

Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis vent avoir des pages,


faisait remarquer La Fontaine. Que dirait aujourd’hui le fabuliste ? Nous avons gagné sur certains points ; mais que de défaillances du goût cette exposition ne montre-t-elle pas cependant ! Ici la matière a honte d’elle-même ; voici le règne et le royaume du clinquant, la fonte s’habille en fer, le zinc s’habille en bronze, le cuivre en or, le bronze d’aluminium joue le vermeil, même quand il s’agit de vases d’église. Et tant de gemmes et de diamans qui ne sont que du verre coloré ! Vous vous avancez près des tapis, sont-ce des tapis ? Triomphe de l’industrie, tout est illusion, ces tapis sont un nouveau genre de peinture sur drap. Vous admirez de belles pièces de céramique ; vous vous êtes trompé, c’est de la pseudo-céramique. Des palmiers végètent sur le sol de l’exposition, étendant au soleil leurs larges feuilles. N’approchez pas, ce sont de faux palmiers en pseudo - fer-blanc. Tout cela sort du bon naturel et témoigne de trop d’artifice. Il faut accuser la matière de chaque objet. Voyez l’édifice qui renferme tous ces déguisemens. Un de ses mérites, c’est d’avouer hautement les élémens qui le composent. La pierre, le fer et le cristal y sont présentés pour ce qu’ils valent et pour ce qu’ils sont.

Afin d’arrêter l’art industriel sur cette pente fâcheuse, l’Union centrale a déjà exercé une influence des plus heureuses. Les débuts pourtant furent modestes. Je me rappelle avoir assisté à l’une des séances qui précédèrent la fondation. On en était encore aux espérances, aux indécisions, aux tâtonnemens. Rien ne faisait prévoir de quel pas rapide ce groupe d’hommes liés par la communauté d’une pensée utile se fraierait la route déjà parcourue. M. Guichard, un architecte-décorateur de mérite, et qui est resté depuis à la tête du mouvement, fut dès l’origine chargé de le diriger. Ce qu’on voulait, c’est, dans la lutte d’art et d’industrie que nous soutenons contre l’étranger, garder un rang qui nous est disputé, — s’il se peut même, — et c’est une bien grande ambition, — gagner quelque peu de terrain. Il n’avait été que trop facile de s’apercevoir que nos rivaux de l’autre côté de la Manche sont plus puissamment outillés que nous, et en outre mieux secondés, car ils ne reculent pas devant les plus grands sacrifices pour nous enlever nos meilleurs chefs d’ateliers, nos dessinateurs, nos ouvriers et nos artistes d’industrie. Du côté de l’Allemagne, une main d’œuvre moins chère permettait de nous vaincre par la quantité et le bas prix des objets jetés sur nos marchés, désormais libres et francs. Quel était le besoin le plus pressant ? Rendre plus solides quelques-unes des qualités qui nous distinguent, et en raison desquelles, à taux égal et même plus élevé, nous nous assurons encore la préférence de beaucoup d’acheteurs. Pour cela, point d’autre moyen que de populariser les notions d’art et d’affermir le goût.

On se mit à l’œuvre. L’Union centrale songea d’abord, — si l’argent est le nerf de la guerre, il est également celui des luttes pacifiques, — à se créer des ressources en organisant des expositions. Cette détermination lui donnait en outre les moyens de faire passer sous les yeux du public des modèles nombreux d’objets de toutes matières, de toutes les époques, de tous les styles. C’était en même temps élargir le cercle dans lequel se meuvent les dessinateurs contemporains. Elle résolut de mettre en lumière des collections de meubles anciens. Son appel à des concours désintéressés fut entendu ; la première exposition déroula sous les regards les trésors d’art accumulés chez les amateurs les plus riches et les plus éclairés.

L’exposition de 1869 contenait surtout des œuvres contemporaines ; elle n’en fournissait pas moins des élémens de comparaison précieux. Deux des plus importans pavillons furent consacrés à des reproductions de statues par le galvanisme et à quelques travaux d’orfèvrerie décorés avec une certaine magnificence. Cette nouvelle métallurgie galvanique, toute récente qu’elle soit, a déjà pris un assez grand développement pour alimenter plusieurs usines. Les opérations de chimie remplacent ici l’art et la science du fondeur. L’avantage le plus réel est celui d’un moulage plus serré et plus complet. Les moindres détails sont représentés, en sorte qu’on se trouve à peu près dispensé du travail de retouche que les autres méthodes imposent au ciseleur. Les applications, tentées d’abord sur des pièces de médiocre dimension, sont devenues de nos jours plus hardies ; on s’est attaqué à de grands morceaux, à des statues et des groupes de proportions colossales. C’est ainsi que le nouvel Opéra, dans lequel on s’est proposé de réaliser une des conceptions les plus fastueuses de notre époque, aura pour couronnement un gigantesque spécimen de ce procédé de statuaire métallique à moindre épaisseur de métal, plus légère par conséquent et d’un moins haut prix. Des groupes de sept mètres n’ont que trois ou quatre millimètres d’épaisseur. En bronze, il en eût fallu douze. Il est vrai qu’ils seront cuirassés intérieurement d’une doublure d’étain. La Vénus de Milo, exposée par M. Oudry, de la grandeur de l’original, présente sous son aspect cuivré, moins agréable aux yeux que le grain du marbre blanc, les belles formes amples, le rendu de l’exécution, il reproduit jusqu’au travail du temps et aux ravages bien autrement visibles qui proviennent des hommes. Des coupes chargées d’ornemens et de figurines, des statuettes, des miroirs, un grand nombre de chemins de croix dont les personnages se détachent en bas-relief sur des fonds naturels ou sur des fonds d’or étaient les objets les plus en vue.

Outre ses objets de fabrication ordinaire, la maison Christofle a exposé un intéressant fac-simile argenté et doré du trésor d’orfèvrerie d’Hidelsheim, trouvé récemment en Allemagne, comme le nom l’indique assez, et dont l’origine est encore mal connue. Les pièces de travail en apparence romain, témoignent toutes, même celles qui servaient aux usages les plus vulgaires, d’une recherche de la belle forme qu’on demanderait en vain à nos producteurs d’aujourd’hui, et auquel, sans beaucoup de succès jusqu’ici, ils s’efforcent de revenir. Elles sont en même temps simples et d’une étonnante sobriété d’ornemens, mérite fort appréciable pour nous. Surcharger, tourmenter, compliquer les contours, appauvrir la forme sous prétexte de la rendre plus pittoresque, plus brillante et plus luxueuse, tel est le défaut commun de nos orfèvres. Non loin de ces pavillons du cuivre galvanique s’étalaient les fontes de zinc, et des moulages produits par des modèles très soignés. On appelle cela du « zinc d’art, » et il ne diffère guère au premier aspect du bronze lui-même. Il n’en est plus de même, si on l’examine de près ; les ciselures ont quelque chose d’émoussé, les contours ne prennent pas cette fermeté qui distingue le bronze. Le zinc reçoit facilement cette patine verte ou brune qu’on donne au cuivre à l’aide d’une solution d’ammoniaque, de sel marin et d’azotate de cuivre. Toutefois la patine, ne faisant pas corps avec le métal, s’use assez vite aux endroits saillans, et met à nu la couleur aigre et froide du métal dissimulé.

D’autres établissement qui s’occupent du travail des métaux, soit par la fonte et le marteau, soit par le galvanisme, avaient mis sous les yeux du visiteur des produits de toute nature, depuis des poignards délicatement ciselés jusqu’à des armures entières, des carapaces de guerriers du moyen âge et du commencement de la renaissance. Quelques-uns avaient exposé des pièces de joaillerie et d’orfèvrerie parfois exquises. Celles de M. Froment-Meurice, placées à mi-chemin de l’escalier qui conduit au premier étage, retenaient au passage ceux qui le montaient. D’un autre côté se trouvait le fer forgé, d’un travail si large et qui garde si bien jusqu’à la fin l’empreinte de la main de l’ouvrier. Plus loin, les métaux précieux recouvraient d’une mince couche un alliage quelconque. On n’a plus affaire à l’argent plaqué ; le métal le plus vil qui se tient par-dessous reparaîtra au moindre frottement. Coupes, aiguières, boucliers, vases, statuettes, lampes, candélabres, étalent ainsi une richesse d’emprunt sous leur enveloppe d’argent ; l’habit ne fait pas le moine. Du reste avouons qu’au point de vue de l’art nous n’avons pas l’orfèvrerie en plus haute estime que le travail de l’acier, du fer, de la pierre ou du bois, du moment que la matière est fortement et franchement accusée. Nous n’avons pu nous empêcher d’admirer à ce titre des découpures très ingénieuses, très fines, très déliées, exécutées sur des métaux durs, le cuivre, le fer, et qui font l’effet de véritables morceaux d’orfèvrerie.

Nous passerons vite devant les pendules qui marquent l’heure sans mouvement apparent, devant ces objets de fantaisie faits de poudre de bois comprimée avec un corps agglomérant, ces semblans de sculptures qu’on nomme le bois durci, éternellement condamné à porter comme une livrée ses teintes foncées, devant les stores peints en vitraux, devant les aquariums avec leurs poissons, abrégé des merveilles de l’océan et des eaux douces, devant des mannequins articulés d’hommes, de femmes et d’enfans à l’usage des peintres, qui s’en servent, non sans raison, le moins possible. Nous n’insisterons pas davantage sur de grands vases en cristal, les lustres taillés ou coulés de Baccarat. Dans ces pièces trop vantées, la translucidité même de la matière ne permet pas de saisir la forme. Il en est de même de tous les ouvrages dont la substance est transparente. On voit à Saint-Pétersbourg, exposés à l’Ermitage comme des merveilles, d’énormes vases d’une seule pièce en cristal de roche. Ce qu’ils ont coûté de temps et de soins aux captifs sibériens peut à peine être apprécié. L’aspect n’en est pas meilleur, moins bon peut-être que celui du verre, tant il est vrai que chaque matière relève de certains procédés, qu’elle a ses frontières, ses domaines limités, et qu’elle ne peut les franchir.

Disons quelques mots de l’intervention de l’art dans l’industrie des cuirs. Cette vieille gloire de Cordoue, ces belles et solides tentures que le départ des Arabes d’Espagne a failli enlever à l’Occident, figurent avec honneur à l’exposition de l’Union centrale. Les unes sont décorées de fleurs rouges et dorées à grands ramages, d’autres de couleur cuir à ornementation sobre, composée seulement de médiocres reliefs, d’autres encore fortement repoussées. Elles forment avec les tapisseries de Beauvais et des Gobelins les plus splendides revêtemens qu’on puisse imaginer pour des parois murales. Une industrie plus récente avait aussi installé ses produits ; nous voulons parler de cuirs et de maroquinerie pour ameublemens, avec ornemens de chiffres enlacés, d’écussons, de couronnes, d’attributs divers. Ces œuvres plaisent moins au regard que les cuirs anciens et que ceux faits de nos jours pour les rappeler. Nous ne doutons pas cependant qu’elles n’obtiennent faveur. Elles flattent d’une façon spéciale certaines vanités, elles ont le mérite d’être un peu plus obères que les maroquineries ordinaires. Nous ne passerons pas non plus sous silence l’usage du cuir pour les reliures, notamment pour celles des albums de photographie, qui ont pris place parmi les besoins de notre temps. Ces albums sont un luxe qui date de ce siècle comme les portraits qu’ils renferment. Il y en a pour toutes les richesses, on pourrait dire pour toutes les pauvretés. L’acier, le cuivre, l’or et l’argent, la nacre, l’ivoire et le corail y sont tour à tour adaptés. Les détracteurs de notre âge, qu’ils proclament si gratuitement un âge de fer, n’aperçoivent pas combien, à mesure que nos besoins grandissent, nous avons aussi plus de moyens de leur donner satisfaction. Il n’est famille indigente qui ne possède de nos jours auprès du foyer le portrait de quelqu’un des siens. L’aïeul, le père ou la mère laissent à leurs enfans un souvenir qui ne s’effacera que peu à peu, luxe honnête et sain, s’il en fut jamais, qui mérite d’être encouragé, que les plus opulens ne connaissaient pas toujours dans les siècles qui nous ont précédés, et qu’ignorait chez les Grecs Agamemnon lui-même, le roi des rois.

A côté de ces produits d’une industrie ou d’un art qui se fait simple pour pénétrer partout, on pouvait, avec plus de surprise que d’admiration, en contempler d’autres dont l’ambition est plus haute et moins justifiée, des objets destinés au culte et qu’on fabrique en si grand nombre, — des autels, des tabernacles polychromes, dont quelques-uns, chose assez rare cependant, n’étaient pas dépourvus de goût, puis des statues ou plutôt des figures coloriées qui n’appartiennent que fort indirectement à la statuaire. On a renoncé à celles de bois nues ou dorées. Elles avaient peu d’éclat, si l’on considère la dépense qu’elles exigeaient. On a renoncé aussi, il ne faut pas trop s’en plaindre, à ces moulages en plâtre pour lesquels on se servait de l’un des captifs de Michel-Ange, afin de représenter un saint Sébastien, à la condition toutefois de lui casser un des bras pour le rajuster, et d’ajouter aussi quelques blessures et quelques flèches, sans oublier le tronc d’arbre nécessaire pour faire comprendre la scène. On a changé et remplacé tout cela. A-t-on fait mieux ? Ce que nous voyons, c’est de l’art d’industrie, de l’art pauvre, fâcheux, funeste, présentant des objets d’un goût équivoque et corrupteur, qui s’en iront servir de modèles, — quels modèles ! — dans nos églises de ville et de village. Les rois mages à robe enrichie de paillettes adorent un enfant Jésus qui a l’air d’être en cire ou en sucre, couché sur de la paille vraie, dans une étable peinte en décoration. Plus d’expression forte ou naïve dans ces martyrs au teint de lis et de rose, aux yeux cernés et languissans, dans ces vierges aux couronnes de perles fausses, dans ces sacrés cœurs sanglans, ces chemins de croix outrageusement revêtus de toutes les nuances de l’arc-en-ciel. Pourtant les églises où cela figurera au milieu de l’illumination des cierges resteront longtemps encore les seuls musées des pauvres gens.

D’assez nombreuses vitrines étaient réservées à des travaux qui passent pour venir des pays étrangers. Un industriel exhibait des châles de l’Inde manufacturés en France. Grandes et belles pièces d’étoffes dont les bordures au moins semblent visiblement rapportées, ces châles, si l’on en croit les explications données aux visiteurs, sont exécutés par plusieurs centaines de navettes passant et repassant sur un étroit espace. Nous ne nous rendons pas compte du gain que peut procurer, au prix où est la main-d’œuvre dans notre pays, une opération aussi servilement calquée sur la fabrication orientale. Le tisseur de l’Inde, vivant à peu près en plein air sous un ciel clément qui n’exige pas constamment de l’homme une grande réparation de ses forces, peut se contenter d’une poignée de riz pour sa nourriture. Les nécessités de l’artisan chez nous sont tout autres. Il faut alors que l’outillage des machines regagne en vitesse ce que nous perdons en économie du salaire.

Un des pavillons nous offrait des produits de l’Orient. Ce n’était pas sans doute à titre d’œuvres exotiques qu’on les avait exposés ; ils sont français et bien français. Toutefois ils répudient nettement leur patrie d’origine. Nous confectionnons des étoffes de laine, des soieries, des tapis, puis des coupes, des miroirs, des éventails, des pantoufles, des selles brodées, des services à café enluminés d’émaux artificiels, des pipes, des narghilés ; nous imitons jusqu’à la grossièreté du travail que quelques amateurs vont prisant si haut. Les incrédules ne le sauraient nier, ils se procureront sans aller les chercher bien loin la plupart de ces articles de pacotille. Dans les bazars qui sont établis à Paris, comme dans ceux de Constantinople, de Smyrne et du Caire, vous trouverez quantité de pièces que vous pourrez vous figurer ouvrées dans les régions du soleil. Tel voyageur ami de ce luxe de clinquant qui pense avoir trouvé là-bas quelque rare merveille rapporte tout bonnement une production éclose sous notre climat brumeux, et étale avec complaisance dans ses collections une aiguière, une broderie, une arme « retour d’Orient. »

Les émaux, la céramique de toute nature et de toute façon tenaient une place notable au Palais de l’Industrie. De magnifiques émaux cloisonnés ouvraient la marche. La pseudo-céramique suivait. Elle serait, à s’y méprendre en certains cas, à la hauteur de son modèle, s’il ne s’agissait que de l’apparence ; mais quelle en sera la durée. Elle coûte moins cher et sera demandée quelquefois pour suppléer son heureuse rivale. Des faïences d’appartement, exécutées non plus à la main, mais à l’aide de transports de couleurs qui épargnent une partie du salaire, peuvent fournir de remarquables décorations intérieures pour les maisons particulières et pour les édifices. Des carrelages en mosaïque de teintes diverses peu éclatantes, mais d’un bon aspect, sont composés de pièces assez dures pour faire feu sous l’acier et rayer le verre. Ils ont évidemment une durée presque illimitée. Dans toutes les constructions où l’on a moins en vue le luxe que la salubrité, dans les hôpitaux notamment, où un lavage fréquent devient souvent nécessaire, ils trouveraient un utile emploi. Ils ont été d’abord mis en usage pour orner de colorations variées l’extérieur des habitations, et à l’intérieur pour des églises, des salles de réunion, pour le palais même des Tuileries. Il serait à désirer que de tels produits, qui ne rappellent en rien le faste et l’envie de briller, qui offrent d’ailleurs aux yeux un certain agrément, descendissent de ces hauteurs pour devenir populaires.

Les faïences envahissent si bien l’industrie d’art que nous leur donnons ici une place peu en rapport avec celle qu’elles occupent dans la grande nef du palais. Les uns fabriquent des services de tout style, égyptien, arabe, persan, français, composite, avec de charmantes improvisations à l’encre rehaussée d’un semblant d’aquarelle, et qui nous montrent des enfans ou des hommes jouant avec des papillons. D’autres s’attachent à des effets plus sévères ; quelques-uns, comme MM. Collinot et Adalbert de Beaumont, embrassent à peu près tous les motifs qui peuvent appartenir à leur art : pots et aiguières, vasques et culs-de-lampe, panneaux et lambris pour salles de bain, palais ou monumens, figures en haut et en bas-relief, pièces montées sur bois noir en imitation du bois de fer, unies ou craquelées, à fond jaune, bleu, vert, turquoise, rouge, gris, chamois, tons magnifiques qui ne le cèdent en rien aux richesses du métal et des émaux. La faïence détrône décidément la porcelaine, préférée d’abord pour sa matière semi-transparente, plus légère et plus fine. Il faut du savoir pour traiter la faïence ; la couleur n’y est pas tout. Le dessin, la facture plus ou moins habile, y jouent un rôle important. Les morceaux largement exécutés gagnent une grande valeur commerciale. On s’en aperçoit bien à cette exposition, où se trouve si vaillamment, on pourrait dire si glorieusement représentée une industrie qui n’est pas nouvelle chez nous sans doute, qui n’est que du renouveau, mais du renouveau bien préférable à plus d’une innovation réelle.

Si rassurante que soit cette recrudescence de faveur pour une des branches de la céramique, les faïences n’échappent point à certaines tendances fâcheuses qui ne sont souvent que des réminiscences, qui s’accusent par l’exécution de soi-disant chefs-d’œuvre, de tours de force sans raison comme sans usage. Tels sont les fameux violons de faïence, le rêve, non des luthiers, mais des faïenciers. Ici tout est en terre vernie, depuis le corps de l’instrument jusqu’au chevalet qui soutient les cordes. On a sur ce dernier point admis que les cordes seraient en boyaux. Sans doute à la prochaine exposition verrons-nous des cordes en faïence. On à déjà fait pour les oiseaux des cages à barreaux de faïence qui résisteraient à peine à un coup de bec du prisonnier. Ce sont, dit-on, fantaisies d’artistes ; oui, d’artistes inoccupés et songe-creux, à moins que cela ne réponde à quelque caprice d’amateur à la recherche de l’étrange. Bien différentes sont les faïences de M. Deck, œuvres blondes, claires, élégantes, nacrées, agréables aux yeux, véritables œuvres d’art, comme tout ce qui est fait de façon excellente, de main d’ouvrier, quand l’ouvrier sait son métier d’artiste. Des chasses, des sujets japonais, des ornemens persans, des portraits qui seraient d’un grand effet encastrés dans un édifice, attirent les regards aux vitrines de M. Deck. Des enfans peints par Anker offrent de petites scènes pleines de gaîté, d’un arrangement facile et gracieux.

Des objets de dimension restreinte passons aux ameublemens, salons à nombreux miroirs de Venise sans autre bordure que leurs biseaux, à glaces resplendissantes dans leur cadre de bois doré, à cheminées de beaux marbres sculptés, garnis de divans où chaque place, — raffinement plus ingénieux que commode, — est séparée par un jardinet de fleurs artificielles ; ici des broderies à grands dessins largement esquissés, plus loin les tapisseries. Ces tapisseries sont une innovation. Les couleurs diverses, fort harmonieusement, trop harmonieusement fondues pour des tapisseries réelles, ne sont pas tissées, elles sont peintes. Les plus anciennes comme les plus nouvelles, les plus éclatantes autant que les plus déteintes, les plus légères autant que les plus sombres, sont rendues de manière à tromper, même de près, grâce au choix d’une étoffe à gros grain, une sorte de velours à côtes ou de drap sur lequel la teinte est appliquée liquide. Le procédé est de l’invention de M. Guichard. Il ne nous paraît pas avoir dit son dernier mot. Telles qu’elles s’offrent aujourd’hui, ces tentures peuvent, dit-on, se laver, et résistent aux divers agens atmosphériques. Il est prudent toutefois d’attendre pour se prononcer que les années aient passé par-dessus en les respectant.

Quant aux meubles, il y en avait de toute façon, depuis les sièges en joncs ou en imitation de bambous, depuis les lits en bois de couleur tendre, jusqu’à ces tables de travail surchargées de bronzes de style soi-disant égyptien qui signalèrent le premier empire. La marqueterie de bois ou d’écaillé n’était pas rare, non plus que les panneaux de peintures mates ou brillantes adoptés comme décorations. Un fabricant a imaginé de représenter sur des porcelaines ajustées à un buffet toute une série de paysages qui ne l’embellissent guère. En plusieurs endroits, la nature des matériaux est aussi mesquine que faire se peut. La teinte générale du bois est déguisée sous d’autres teintes rehaussées par des applications de filets de rouge et de vert. Quelques-uns des meubles cependant sont sobres et sévères, notamment une magnifique bibliothèque aux formes arrondies pour laquelle on a ménagé l’ornementation et scrupuleusement conservé l’aspect du bois. Plusieurs sont remarquables par les lignes, l’ordonnance, l’exécution ; seulement ils arrivent à être cotés si cher qu’on ne sait vraiment où peut s’en trouver l’emploi. Un prie-Dieu, digne au moins de recevoir sur ses coussins de velours les genoux d’un cardinal, était surmonté d’un calvaire de bronze. Le Christ expirait entre deux misérables sur une croix, après être né sur la paille d’une étable. Je me suis enquis de ce qu’on vendait ce meuble, qui ne convient guère qu’à des prières de luxe. On m’a parlé de 9,000 francs.


II

Nous avons essayé de reproduire fidèlement le tableau que les exposans de l’Union centrale mettent depuis plusieurs mois sous les yeux du public, qui ne se lasse pas. C’est sous l’inspiration et sous le patronage de la même association qu’à la fin de septembre et aux premiers jours d’octobre se tenait au palais des Champs-Elysées un congrès pour l’avancement des arts utiles. Autour d’une table à tapis vert avaient pris place des hommes presque tous voués, par profession ou par goût, à la recherche de ce qui intéresse en fait d’art l’éducation publique. Tous les peuples étaient représentés, Anglais, Allemands du nord et du midi, Russes, Italiens, Belges, Français, de façon à montrer qu’on se proposait de s’élever au-dessus des étroites questions de clocher et de frontières. Le patriotisme d’aujourd’hui consiste non plus à édifier son bien-être sur la ruine du voisin, mais à contribuer d’un même cœur et d’un même élan au progrès ou au bonheur de tous. Les intérêts des diverses nations sont en effet à cet endroit si bien enchaînés les uns aux autres, — nous avons fini par le comprendre, — que l’abaissement des uns ne sert qu’à l’abaissement des autres. Le monopole est funeste même à ceux qui en sont investis. A plus forte raison avait-on résolu de ne point s’occuper des questions de personnes, toujours irritantes. L’élément religieux et l’élément laïque, ces deux frères ennemis, étaient en présence ; auteurs, inventeurs, promoteurs de méthodes, directeurs d’écoles à l’étranger, artistes, producteurs industriels, écrivains, professeurs, instituteurs de la doctrine chrétienne, se trouvaient réunis. Avec un remarquable accord, malgré certaines différences de point de vue, tous n’avaient qu’un désir, trouver ce qu’on doit faire pour la diffusion de l’art à tous les degrés, depuis l’école de village jusqu’aux établissemens supérieurs d’instruction. Les débats étaient conduits par M. Louvrier de Lajolais, qui l’année précédente, à peu près à pareille époque, était intervenu au congrès de l’enseignement des arts du dessin à Bruxelles. Il est permis de le constater, c’est grâce aux membres du bureau, c’est grâce à leur activité, à la fermeté cordiale du président, que le congrès a dû de ne point s’éloigner de l’objet qu’il avait en vue, d’écarter toute discussion oiseuse ou blessante, et d’assurer courtoisement à chacun la mise en lumière de ce qu’il avait à dire.

Tout d’abord on a voulu rechercher quelles sont les tendances de la production moderne dans l’industrie d’art. Plusieurs de ceux qui les proclament fâcheuses et funestes en attribuent la cause soit à l’ignorance de l’artisan, soit à l’excessive division du travail. Tel ouvrier est employé à une pièce, tel autre à celle qui s’y ajuste, sans que le premier ni le second soient capables de concevoir ni d’ajuster l’ensemble. Chacun se voit confiné dans un cercle étroit : aussi le sentiment général de l’œuvre manque à tous ces hommes dont le but est collectif, mais l’effort isolé. L’artisan n’a pas imaginé, il n’a pas esquissé le dessin ; il n’a pas tenu dans ses mains la matière vierge pour la façonner à son gré. On ne peut lui demander de s’éprendre d’amour pour ce qu’il n’a pas conçu ; il se sépare de plus en plus de l’artiste ; il reste l’ouvrier, l’homme du travail manuel, sans style, et, il faut bien le dire, sans idées. Il est préoccupé avant tout du détail ; il reste subordonné de tout point au dessinateur, qui ne peut expliquer toute la besogne, et plus encore au fabricant, lequel n’a en vue que ce qui plaît au public et ne songe pas à diriger le goût de la foule. Or ce goût, au dire de quelques-uns, devient de plus en plus mauvais. On touche par ce côté à la grande querelle entre les anciens et les modernes.

Dans l’Orient, que la machine n’a point encore envahi, où les besoins sont moindres parce que l’existence est moins compliquée, moins factice, plus pauvre en général, il n’en va pas ainsi. L’ouvrier, — le mot existe à peine — l’artisan, commence l’objet qu’il finira. Il prend le travail au début, il en trace les contours, il le comprend, il l’exécute dans toutes ses parties. S’il doit parfaire quelque devise écrite qui fasse corps avec l’ornementation, il est capable d’en saisir le sens, il en ordonne les divisions, il sait écrire ; nul n’est illettré. Il emploiera tout un jour, toute une semaine, tout un mois, à terminer ce qu’il a entrepris, et l’œuvre ne sortira pas de son échoppe avant d’être achevée. Le temps n’est pas encore de l’argent là-bas, et l’on y est moins pressé de vivre. Au surplus, l’objet fabriqué ne perdra point subitement le quart ou la moitié de sa valeur sans autre raison que la mode et l’avènement d’un goût nouveau. Un dessin passe de famille en famille, il se transmet comme un héritage. Si nous en croyons les partisans déclarés de ces peuples, qui sont devenus immobiles depuis tant de siècles, combien de choses nous aurions à leur envier, à eux et à leur pays, sans parler de la chaleur de leur soleil ! Les objets que nous tirons de chez eux gardent tous une certaine personnalité.

Un orateur estime que nous devons les dépasser : on peut affirmer que quelques-uns de nos moyens sont supérieurs, notre outillage notamment ; mais, suivant l’objection faite, l’industrie, à mesure qu’elle prend des forces, appelle une organisation logique, intrépide, inexorable. Rien ne peut émaner d’elle qui sente l’être humain. Un seul dessinateur imprimera-t-il la vie, sa vie personnelle, à douze cents ouvriers à qui on a retiré la leur ? Reviendrons-nous à la petite boutique de nos pères ? Comment modifier l’état des choses ? — M. de Longpérier prend alors la parole pour établir que la dépendance de l’ouvrier n’est pas si absolue qu’on veut bien le dire, et que d’ailleurs elle comporte un remède. Il ajoute que l’art français se livre trop à l’imitation, et il l’explique par les caprices du public dont le goût n’est pas encore formé. Nous avons le tort, dit-il, de tenter des contrefaçons de tous les siècles, de toutes les époques, le gothique après la renaissance, après le grec l’assyrien, quand nous n’allons pas chercher au Japon ou en Chine les lignes, la figure des objets de nos convoitises. Ces objets, nous les estimons d’autant plus que nous en entendons moins le sens. Quand les Japonais dessinent un paon., ils le copient. Écrire et dessiner c’est tout un pour eux, ils n’ont qu’un mot pour exprimer ces deux choses ; aussi les Japonais, qui regardaient en 1867 faire un dessin, s’écriaient : « Cela est bien écrit. » Ils prennent un paon de leur pays, ils le connaissent bien, ils sont en état de le voir sous toutes ses faces sans aller étudier trop loin. Ainsi du reste : ils gardent leur liberté. Leur invention ne consiste pas à mettre bout à bout des fantaisies creuses ; si par malheur on leur propose ce travail ingrat, sorte de casse-tête, ils n’y réussissent pas mieux que nous. Faisons de l’art national.

Nous résumerons en les groupant plusieurs des idées émises. Qu’est-ce que le goût ? N’est-ce pas le produit, la résultante, si l’on préfère, des forces auxquelles obéissent les hommes d’un pays ? Les traditions, le climat, la race, les mœurs, les habitudes, les institutions religieuses et politiques, les besoins, les aspirations des sociétés, en sont les élémens essentiels. Tout être en possession de la faculté de comparer a un goût à lui. L’ensemble des goûts particuliers forme ce goût collectif qui varie avec l’âge, la période de développement social des nations. En ce sens, il n’est pas exact de dire à telle époque, chez tel peuple, le goût a fait défaut. Qu’il ait été dépravé par insuffisance d’éducation, par suite de directions mauvaises, soit ; en réalité, il a existé, il existe, il existera toujours un goût. Le sauvage a son goût, qui le porte aux premiers essais de cette peinture rudimentaire si ridicule suivant notre sentiment, à ces ornemens sur son propre corps qui l’embellissent ou lui donnent un aspect formidable aux yeux de ses ennemis. Il se tatoue. C’est un amateur qui porte toujours avec lui sa galerie de tableaux. L’enfant a son goût qui l’entraîne vers ce qui brille, de même que dans les campagnes le paysan non dégrossi a le sien. Ils veulent en peinture les couleurs dures, éclatantes, heurtées ; il leur faut en musique le tambour et les clairons, les cymbales, la grosse caisse, les mouvemens accentués. Il est tels pays dans lesquels le mot rouge ou brillant veut dire beau. Certes il y a encore dans nos civilisations modernes, même parmi les adultes, des hommes qui sont restés enfans et demi-sauvages. Que cela soit regrettable, cela ne fait aucun doute ; mais il est bon de le constater avant d’essayer d’y porter remède. Une foule d’hommes vivent au milieu de la nature sans y rien comprendre, comme si elle leur était étrangère. Combien ouvrent les yeux sans voir ! Combien à qui le spectacle souvent curieux de l’entourage ne parle pas plus qu’un livre ouvert à celui qui n’a pas la clé des lettres de l’alphabet ! Nous n’essayons pas assez de reproduire simplement tout ce qui frappe nos regards ; et alors l’attention, l’observation, la mémoire, facultés maîtresses de l’intelligence, subissent avant l’heure un arrêt dont nous pourrions nous préserver.

Si le goût actuel avait besoin d’être expliqué, l’explication ne serait pas difficile à trouver. La perte de quelques-unes de nos traditions d’art, emportées sur les champs de bataille avec les individus qui en étaient dépositaires durant le cours de guerres presque sans exemple au commencement de ce siècle, l’amour de l’éclat et du bruit, le désir de paraître plutôt que d’être, l’absence de suite et de sincérité dans certaines études, l’impatience d’arriver, l’envie de jouir de tout ce que nous avons vu, qui nous fait reprendre successivement les modes de nos pères et passer naïvement sans parti-pris des Grecs aux Romains, aux Étrusques, aux Égyptiens, aux Assyriens, aux Arabes, aux Persans, à l’extrême Orient, — voilà autant de raisons de l’inquiétude, de la mobilité de notre goût. Nous ne craignons pas de rire aujourd’hui de celui de 1830. A cette époque, tout était à refaire. Qui nous dit que nos successeurs ne nous rendront pas la pareille en nous jugeant puérils ? Nous pensons être dans la direction d’une route nouvelle ; mais à peine sommes-nous entrés sur la voie que nous voulons frayer. Les croyances sont ébranlées, le goût est isolé. Le lien commun qui fait l’art collectif d’une nation n’est pas trouvé, ou du moins n’a pas encore été appliqué et serré. On est forcé d’avouer que nous allons presque à tâtons.

Pourtant un mouvement démocratique désormais sensible résoudra peut-être le problème d’élever par l’éducation leniveau.de l’intelligence dans les classes inférieures. Faut-il s’en effrayer ou s’en défendre ? Il faut porter secours aux défaillans. Quand nous aurons tous acquis notre force d’initiative avec une pensée commune, nous aurons un goût nouveau. Cela s’est déjà vu chez nous au XIIe et au XIIIe siècle, au moment où s’affirma notre nationalité sortant du chaos féodal. Il appartient aux hommes de bonne volonté, en quelque camp qu’ils soient placés, d’aider à ce mouvement. La commission nommée pour traduire le sentiment du congrès a fait ressortir ce qu’il y a de mobile dans la production contemporaine. Elle a attribué cette mobilité à l’intervention des machines, à l’extrême bon marché des produits, au goût défectueux du public, moins préoccupé le plus souvent de l’exécution de l’ensemble que du fini des détails. Sa conclusion exprime le souhait de voir les notions d’art se populariser par uns éducation générale et complète. Or il existe dans les pays voisins du nôtre, en Allemagne notamment, des livres qui résument ces connaissances essentielles pour tous. En France, nous n’en avons guère sous la forme qui conviendrait. Il ne suffit pas qu’un livre de cette sorte soit simplement écrit, qu’il parle clairement à l’intelligence ; il est bon qu’il dise aussi quelque chose au regard, qu’il soit égayé de bonnes et fermes gravures. La Grammaire des arts du dessin, par M. Charles Blanc, pourrait répondre au programme ; mais c’est un volume compacte, une édition de luxe. L’auteur devrait en exprimer la substance, la condenser en quelques pages, et mettre ainsi à la portée de tant de personnes qui la réclament une forte nourriture. M. Galichon, un des principaux orateurs dans la discussion du congrès, souhaitait qu’on enseignât par des explications abrégées et précises, avec le secours de quelques exercices faciles, à l’aide des images et des peintures, quelle a été à travers les siècles la marche de l’art, quels furent ses progrès ou ses phases. Les plus chétives écoles n’ont-elles pas des corridors, des cours, des promenoirs ? Qui empêcherait d’y placer, en suivant la succession des âges, une représentation des différentes manières d’architecture, depuis celle de l’Égypte, nue, puissante, immobile, éternelle, autant que l’éternité est en notre pouvoir, depuis celle de la Grèce, éclatante, souple, variée, correspondant par ses ordres aux convenances les plus distinctes, jusqu’à celles du monde chrétien, celle de Byzance et celle de France, l’art ogival ou gothique, sans oublier ce retour à Rome et à la Grèce qui caractérisa la renaissance en Italie et dans notre pays ? Cette méthode d’éducation par les yeux est introduite depuis longtemps en Allemagne.

L’idée de M. Galichon, qui a été reprise plus tard par un autre membre du congrès, paraîtra hasardée et paradoxale. Au fond, elle est sérieuse. Les exercices qu’il veut qu’on ajoute aux démonstrations ne seraient pas non plus inutiles à l’enfant. En lui faisant exécuter, sans l’excéder par des préliminaires, des lignes droites qui, placées bout à bout, figureraient un objet réel, une pyramide, en le faisant arriver ensuite à quelques courbes et à la combinaison de formes nouvelles, on lui réserverait un sujet d’études moins dur que celui de tant de petites abstractions auxquelles il est condamné aujourd’hui dès le début, lui, l’être léger et remuant, qui se fixe uniquement sur ce qui vient frapper ses sens. Ce souvenir, entré par la porte des yeux, ne se perdrait plus ; il tiendrait en éveil la curiosité de l’enfant jusqu’aux jours de l’adolescence, jusqu’au moment où le goût se forme par le développement de l’esprit.

Mais ce patrimoine de l’humanité dont une part serait distribuée à chacun, cette tradition livrée à tous, que préconise un des membres du congrès, un autre membre les repousse. Qu’avons-nous à faire du lien par lequel nous nous rattachons à ceux qui nous précèdent ? Pourquoi nous embarrasser de ces bagages qui gênent notre allure ? Nous allons en avant : à quoi bon la tradition ? Ne renoncera-t-on pas volontairement à tout cela ? Plus de cette science vaine, plus d’art ancien ! Ce sont des curiosités. En quoi importent-elles aux artistes pour répondre aux besoins modernes et inaugurer un art nouveau ? Revenons à l’art des hommes simples, sans idées préconçues. La nature suffira. — L’histoire dément cette théorie spécieuse. Les faits et les exemples ont assez montré que les plus forts sont ceux à qui il fut donné de développer par la science, non pas même par une science étroite et localisée, mais compréhensive et générale, leurs dispositions particulières. Nous appartenons tous forcément à la tradition. Ne serait-ce pas folie et outrecuidance que de prétendre chacun pour soi-même réinventer ce que nos aînés ont trouvé après une longue série de tâtonnemens, d’essais et d’espoirs déçus ? La vie d’un homme, si bien armé qu’on le suppose de courage et de génie, se consumerait sans profit pour lui ni pour personne à cet effort orgueilleux. — Quelques membres ont recommandé le concours de l’état, d’autres celui des groupes ou associations, d’autres encore celui des individus seulement. Ils ont affirmé qu’après la vigoureuse impulsion qu’a imprimée le gouvernement du royaume-uni par son département de science et d’art, plusieurs villes de commerce, de celles qui possèdent le plus grand nombre d’artisans-artistes, ont renoncé aux encouragemens et au patronage. Les musées roulans qui circulaient dans les grands centres comme dans les bourgades, ayant achevé, disent-ils, leur œuvre, ont cessé de parcourir l’Angleterre. Nous ne pouvons ajouter foi à cette assertion. L’œuvre d’ailleurs était de rendre l’art populaire. Elle n’est donc ni d’un jour ni d’une année ; on ne change pas en si peu de temps les vues d’une nation. En tout cas, il faut plus d’une exhibition pour donner le sens de l’art à ceux qui en ont été jusque-là dépourvus. Ce n’est pas quelques-uns seulement, c’est la masse entière qu’il faut élever ; que de force et de temps sont nécessaires pour cela ! Au moment où le besoin du beau tend à tenir une place de plus en plus grande dans la vie des peuples, nul pays ne doit se désintéresser tout à fait ni ralentir son action. Ni la Belgique ni l’Allemagne ne s’arrêtent, ainsi que le témoignent d’autres membres du congrès. La Russie est entrée dans la voie, suivant les explications données par un attaché à l’ambassade russe en Angleterre, le général de Novitsky, l’un des membres du bureau.

M. Reiber indique ce que doit tenter aujourd’hui l’enseignement d’art : il doit s’adresser avant tout à l’attention et à l’intelligence, s’adapter aux plus petits sans s’abaisser pour cela, leur mettre la mesure et la justesse dans l’esprit et dans la main, ce qu’une locution énergiquement triviale appelle le compas dans les yeux. Les corporations, les jurandes, les maîtrises, étaient dépositaires de secrets qui se sont perdus. La liberté nous rendra tout. Nous aurons l’art pour tous et l’art par tous. — Ce sont là de grands mots. Ils correspondent à de grandes choses que nos neveux réaliseront peut-être un jour ; nous leur en aurons du moins facilité les moyens. La dépense productive par excellence, celle de l’éducation sous toutes ses formes, est devenue un vœu public, urgent, presque impérieux. Naturalisation et acclimatation de l’art sont une des parties de la réforme rêvée. M. Reiber veut une conduite vigoureuse, prudente et habile. Que le plus pauvre paysan, « le paysan est l’homme du pays, » dessine ses instrumens de travail, les roues et le soc de sa charrue. Après l’orateur, un frère de la doctrine chrétienne prend la parole. C’est le frère Victoris, dont le nom, attaché à une méthode particulière, est bien connu dans la plupart des écoles religieuses. L’institut auquel il appartient procure des notions primaires d’art à 400,000 enfans en France (c’est le chiffre qu’il a donné) ; il regarde cet enseignement comme un de ceux qu’il est dangereux de négliger. Les idées qu’émit le frère Victoris sur le choix peu scrupuleux des sujets représentés dans les publications destinées à l’enfance soulevèrent quelques murmures. La suite de ce qu’il avait à dire lui gagna les sympathies et le presque unanime consentement des auditeurs.

Pour venir à bout de l’œuvre entreprise, croit-on que de bons modèles soient l’élément principal ? Non. Il est nécessaire que le beau, sous le plus de formes possible, soit exposé aux regards, qu’on répudie les images sans aucune valeur, les livres à reliure de clinquant, les mauvaises gravures. La laideur et la barbarie des images n’ont que de trop pernicieux résultats. Le bon marché n’en compense pas le mauvais effet, car ces objets sont des collections d’art pour tant de gens qui n’en verront guère d’autres. N’y aurait-il pas lieu d’essayer d’organiser dans tous les villages, à l’école, un petit musée fort élémentaire d’art industriel, ne fût-il composé que de quelques œuvres choisies, même de reproductions photographiques ? Les donations volontaires formeraient la première mise, le reste viendrait après ; mais le local, dira-t-on ? Ce serait le parloir ou quelque endroit couvert. Le président du congrès, M. de Lajolais, résume quelques points du discours qu’il avait prononcé à Bruxelles. Il n’y a pas pour lui deux arts, l’un industriel et secondaire, l’autre supérieur. L’art est un. C’est par la base qu’on commencera l’éducation qui importe à tous. Elle sera large, synthétique, simple. Là-dessus on édifiera plus tard. On pèsera sur les écoles normales, afin que l’étude du dessin y ait une meilleure place. Apprendre à voir avec l’œil du dessinateur, ce n’est pas si peu de chose. Multiplier l’observation en la rendant attrayante, faciliter la connaissance de la forme, montrer les transformations qu’elle subit quand on la change de place, quand on en modifie la position, faire transporter sur une surface plane l’image d’un solide, tel est le premier objet en vue, le but à atteindre.

Le congrès a remis le soin de formuler les résolutions de cette séance à une commission qui a été très habilement présidée par. un des membres étrangers, M. Canneel. Cette commission, a donc déclaré qu’il importe d’abord, dès la première enfance, de développer par la vue journalière du beau sous toutes ses formes le sentiment esthétique. L’assemblée a tenu à proclamer que pour elle il n’existe pas deux sortes d’art : elle n’admet pas la distinction profonde qu’on a voulu établir en art absolu et art d’industrie.

Cette journée avait été bien remplie. Les membres du congrès étaient contens, presque fiers de la tournure qu’avaient pris les débats bien dirigés, des résolutions solennelles qu’ils avaient exprimées. Par la largeur des horizons qu’elles permettent de découvrir, elles, sont et resteront en effet de quelque valeur. La séance devait se terminer par un banquet où se trouveraient ensemble les membres du congrès et des invités de l’Union centrale. A six heures, comme la nuit tombait, ils vinrent s’asseoir à la longue table dressée entre les deux travées du centre de la nef dans le palais, immédiatement au-dessous de l’horloge. Bon nombre de personnes qui n’avaient pu siéger autour du tapis vert du congrès étaient venues là faire acte de reconnaissance et d’adhésion. L’assemblée était cordiale ; bien que tous les assistans fussent loin de parler la même langue, l’entente ne cessa de régner. La grande nef, où la lumière s’était peu à peu éteinte, avait pris par degrés un aspect grand, imposant, d’un caractère presque religieux. Déserte maintenant et silencieuse, on n’y entendait plus les chants de l’orgue ni les bruits de l’orchestre ; on eût dit l’immense vaisseau de quelque cathédrale laïque. Les vitraux blancs de la voûte de verre devenaient obscurs, et ne laissaient plus apparaître que les verrières des deux extrémités. On y voyait s’avancer d’un pas calme, bien au-dessus du sol, sur la transparence du ciel bleu, la procession des peuples apportant leurs produits d’art et d’industrie, et comme reliés déjà par une même pensée d’unité et de bon vouloir. Nous n’en sommes pas là sans doute ; mais ce tableau d’un avenir souriant est de ceux qui peuvent se montrer dans le lointain. C’est le terme, la récompense des efforts auxquels s’useront les générations présentes.

A la séance du jour suivant, le congrès était appelé à s’occuper de l’enseignement de l’art et de certaines modifications qui doivent y être apportées. La question des méthodes arrivait naturellement en ligne ; sur ce point, il fut malaisé de s’accorder. Ouvrir des yeux qui ont été jusque-là fermés à la lumière de l’art, tel est le but, qui est malheureusement à peine à la portée de nos moyens. On ne tient les enfans dans les écoles que depuis sept ans jusqu’à douze, en tout cinq ans. Encore, sans compter les vacances, pendant lesquelles ils prennent la clé des champs, en de certaines saisons les défections sont nombreuses. On n’a donc guère le temps de leur apprendre autre chose que l’alphabet, la lecture et un peu l’écriture de la forme, — de les mener de la ligne droite au solide, au cube et à la sphère. M. Reiber estime que le mieux serait de mettre le crayon entre les mains de l’enfant aussitôt qu’il est en état de le tenir. Il a remarqué ce fait que celui qui, à l’âge de trois ou quatre ans, n’a jamais songé à faire une lettre, s’est déjà plu à figurer spontanément d’autres formes. Or ces formes ne sont pas cette bouche, ce nez, cet œil par lesquels les abstracteurs de quintessence l’obligeront à recommencer plus tard ; c’est le « bonhomme » tout entier, c’est la maison avec la fumée de son toit, cette fumée en tire-bouchon qui a frappé si vivement ses regards. Là en effet, dans la maison qui fume, est le foyer, le port et le refuge. Il est déplorable de laisser se perdre sans en tirer aucun parti ces singulières dispositions. Quant aux modèles, M. Balze avait bien proposé l’étude des maîtres, de Raphaël surtout ; on lui a justement répondu que l’art d’une époque ne doit pas se renfermer en un artiste, si grand qu’il soit. La servile admiration amoindrira toujours ceux qui la professent. M. Balze citait d’ailleurs une anecdote faite pour établir qu’au besoin l’idée qu’il émet était déjà celle de son maître, M. Ingres. On avait demandé à M. Ingres de vouloir bien exécuter quelques modèles. « Raphaël est là, répondit le peintre, il n’est pas besoin d’autres modèles : » paroles modestes, mais de peu de valeur au point de vue pratique. Si Raphaël avait eu pour le Pérugin un si étroit enthousiasme, il ne fut pas sorti de la voie dans laquelle s’étaient engagés ses premiers pas. Qu’y aurait gagné l’art de la renaissance ? Un architecte a dit qu’on devait proscrire le dessin linéaire, n’admettre ni le compas ni la règle, instrumens pernicieux et funestes, — déclarer la guerre à la géométrie, du moins à celle des géomètres. Il préfère la géométrie du bon Dieu, celle des artisans. Que peut être cette géométrie-là ? L’idée de l’orateur n’a pas été développée jusqu’au bout ; il a été arrêté en chemin. Peut-être sous une forme bizarre avait-il quelque chose d’intéressant à dire ; mais le congrès ne pouvait s’attarder, il n’avait pas de temps à perdre.

Quelques-uns se refusent absolument à l’introduction du modèle-estampe dans l’éducation d’art ; ils n’y voient qu’un moyen portant à l’imitation inintelligente et irraisonnée, des exemples presque toujours morcelés, inexacts, faux, des sortes de trompe-l’œil tendant surtout à l’effet, chargés d’ombres pour les dessins ordinaires, de couleurs incohérentes et crues pour ceux de l’industrie. M. Parvillée prétend établir que nous sommes coupables autant que responsables du mal qui a été fait. Les exemples funestes ont fait le goût déplorable. Nous croyons qu’il se trompe et qu’il prend un effet pour une cause. Les exemples, les modèles que nous avons reçus ou donnés ont pu être funestes, nous en convenons ; nous n’avons pas su faire mieux. Maintenant que nous voyons où le bât nous blesse, nous cherchons à y remédier, nous nous corrigeons. A chaque jour suffît sa peine. Ceux qui s’apercevront après nous de nos défauts entreprendront à leur tour de les faire disparaître. Dès que l’écolier, adulte ou non, est en mesure de le faire sans inconvénient, dès l’instant qu’il est en état d’entendre la forme et le relief, qu’on le mette en présence du modèle en plâtre, de la ronde-bosse ; tel est le vœu exprimé par M. Galichon. Que la nature soit regardée avec sincérité, afin qu’on la rende simplement, comme elle est ; que, lorsqu’on passe à la figure humaine, on ne décompose pas cette figure en un trop grand nombre de lignes droites, sous prétexte de faciliter au-delà du nécessaire la mensuration par les yeux ; qu’on ne croie pas un procédé quelconque indispensable, qu’on apprenne à aller du crayon au lavis, de la ronde-bosse au dessin sur nature ; en un mot qu’on apprenne à l’élève tous les procédés de l’art, mais qu’on s’adresse surtout à sa raison. Des artistes assidus au travail, savans, glorieux, des maîtres, — comme Albert Durer, — ont eu devant leurs regards certains procédés qu’ils ne comprirent point. Ils ne leur avaient pas été expliqués. Albert Durer ne tira pas profit de la perspective scientifique employée à Venise. Elle ne lui dit rien, et il ne sut pas se l’assimiler.

L’orateur blâme les bifurcations anticipées, l’éducation professionnelle avant l’heure, qui nuit au développement des idées générales, les pastiches qu’on réclame souvent des artistes et des écoliers, imitations sans âme, dénuées de tout sentiment d’art. Faire exécuter un programme d’un style particulier avec tous les détails historiques, grec, gothique ou renaissance, n’est-ce pas s’adresser à la raison, pour en substituer l’affectation à toute impression personnelle ? Tous ceux qui sont devenus des maîtres ont commencé par l’étude naïve. La nature est la mère universelle, ils l’ont animée. Elle est supérieure à la tradition ; le summum d’un art national, c’est la nature aidée de la tradition d’un pays.

Dans la même séance, le frère Victoris a proposé que le congrès ne s’élevât pas à des considérations si hautes, à des questions d’art avec lesquelles n’auront jamais rien de commun la plupart des enfans ; ils seront serruriers, menuisiers, charpentiers, charrons, appareilleurs et tailleurs de pierres. Sur quatre cent mille enfans, adolescens ou adultes, qui reçoivent de ses collègues les premiers élémens de l’éducation, il n’y en a pas trois mille qui iront plus loin. L’art, ajoute-t-il, est et sera toujours pour eux un sanctuaire inabordable. Pour notre part, nous croyons que cette idée est erronée, et qu’accepter sans les approfondir de pareilles probabilités, c’est tenir pour résolu un problème qui ne l’est pas encore. Pourquoi donc des hommes de cœur désespéreraient-ils de l’avenir ? Nul n’est en possession de prédire ce qui adviendra. L’histoire nous montre d’autres civilisations où la notion de l’art a été à la portée de l’artisan. Le monde moderne n’aura-t-il pas autant de force que le monde ancien, et ne pourrons-nous réaliser ce qu’ont fait les Grecs, nos ancêtres pour les lettres, les arts et les sciences ? Celui qui fonda l’institut des frères eut quelque espoir d’arriver à l’éducation du pauvre à une époque où des hommes généreux n’entrevoyaient pas qu’elle fût possible. Voltaire longtemps plus tard redoutait les écoles ; il le dit dans son Dictionnaire philosophique. Il est vrai que par une sorte d’inconséquence qui lui fait honneur il en établissait chez lui.

L’un des secrétaires, M. Grangedor, signale un vice qui mérite d’être mentionné, celui des écoles qui veulent être trop pratiques. On y fait exécuter aux élèves des travaux de forme commerciale sur bois ou sur métal, sur porcelaine ou sur faïence, avant qu’ils sachent manier un pinceau ou un crayon. Ces soi-disant petits prodiges, formés d’une façon artificielle, subissent bientôt un arrêt de développement. Ils n’avancent plus dès qu’ils sont arrivés à la moitié, au quart du chemin à parcourir. Pour tous ceux qui ont pris la peine de regarder les envois des écoles des filles, M. Grangedor n’a que trop raison. Cette omission des études préalables, qu’on néglige sous prétexte de gagner du temps, aura pour conséquence immédiate d’abaisser le niveau de l’art chez tout individu qui en est victime. Il peut être assuré qu’il ne gardera en mains qu’un gagne-pain insuffisant ; il ne sera qu’un ouvrier de métier, inconscient et secondaire, et verra son salaire fort au-dessous de ce qu’il aurait dû être. Le congrès a pris ces remarques en considération. Il a exprimé le désir que l’enseignement général l’emportât au début sur toute application industrielle sollicitée par la commande. Il a déclaré en outre à la suite de cette séance qu’il n’admettait pas le principe actuel de l’enseignement aux deux premiers degrés. On y fait un usage trop exclusif du modèle imprimé. On n’y laisse pas assez le choix des moyens d’exécution. Il ne recommande ni ne proscrit aucune méthode ; il se contente de mettre en garde contre celles qui prétendent dispenser de l’observation directe et personnelle-et celles qui substituent l’étude de l’effet pittoresque, du caractère accidentel, à la recherche du caractère permanent de la forme. Il a demandé enfin l’extension de l’enseignement du dessin dans les écoles normales à l’aide de professeurs spéciaux. Dans plusieurs départemens, assure-t-on, on voit la même personne chargée de ce cours en même temps que de ceux d’agriculture ou de mathématiques.

Les points les plus intéressans de la séance suivante, la dernière du congrès, sont les faits nombreux apportés à la discussion et prouvant que les pays saxons continuent leur marche en avant. Des musées roulans de moulages reproduisant les chefs-d’œuvres antiques sont organisés en Amérique aux frais d’un particulier. Le musée de Kensington a en Angleterre adjoint à ses collections toujours accrues de superbes serres à l’usage des dessinateurs de fleurs naturelles. On annonce une exposition universelle qui s’ouvrira en 1871, du 1er mai au 30 septembre, et pour laquelle on construit un palais. Elle sera annuelle et accessible à toutes les nations. Une grande place y sera réservée aux beaux-arts ; les broderies, les étoffes, la céramique, n’y seront pas négligées. On ne distribuera ni prix ni médailles ; il y aura seulement des certificats constatant l’admission. Ajoutons avant de finir que l’Union centrale a profité de son exposition pour organiser des concours de dessin entre toutes les écoles de France. Elle a établi des prix de toute nature, pour l’imitation et pour la composition, pour les élèves et pour les maîtres, pour les modèles eux-mêmes. Trois de ces prix peuvent mériter aux lauréats de voyager aux frais de la vaillante association. Ils ne seront pas logés dans un palais, sous un climat doux et clément. Ils ne seront pas richement défrayés ; la somme des trois prix ne s’élève pas tout à fait à 3,000 francs. Ils iront en toute liberté, sans beaucoup de contrôle, en vrais pionniers de l’industrie. L’Union centrale pense que ces jeunes gens, arrivés à l’âge où ils savent ce qu’ils veulent, déjà fixés sur leur vocation, tireront profit de ce qu’ils verront, et rapporteront une ample moisson de croquis et de souvenirs. — Du reste, le nombre des envois pour le concours a été immense ; cela doit dérouter ceux qui n’y voudraient donner qu’une attention superficielle. Ce qui apparaît dans l’ensemble, c’est une écrasante supériorité des écoles de Paris, notamment des écoles d’hommes, la presque complète nullité de l’éducation d’art dans plus d’un lycée, et la tenue d’un certain rang par les écoles religieuses, dans les départemens comme ailleurs, grâce sans doute à une direction plus uniforme. En résumé une somme de travail énorme, et des résultats satisfaisans ; mais que d’efforts perdus, faute de savoir et de direction !

A peine mentionnerons-nous avant de finir l’exhibition des objets de l’Orient, Inde, Perse, Chine et Japon. Nous ne nous étendrons pas davantage, sur la belle collection de gravures, dans laquelle Albert Durer, Rembrandt, Van Dyck apparaissent avec tant d’éclat. Cela sort un peu du cadre que nous nous sommes proposé. Nous aimons mieux revenir sur le bon exemple donné par cette association, qui lutte de toutes ses forces et de toutes ses ressources contre l’un des retranchemens où se tient l’ignorance, cette cause de tant de déchiremens, de malentendus, de haines et de mépris réciproques. L’initiative de l’association a produit cet avantage assez inespéré qu’une simple étude des besoins de notre éducation est devenue par le fait une enquête populaire et solennelle, une manifestation significative, une affirmation des tendances respectives des peuples qui poursuivent, chacun de leur côté, la recherche de l’art et du beau. De pareilles luttes rapprochent les peuples, tout en excitant leur émulation. Déjà les frontières s’effacent. Elles disparaissent de telle façon que le mot de membres étrangers ayant été prononcée au congrès, un journaliste anglais s’est levé pour protester, déclarant que pour sa part il n’en apercevait point ; et peut-être avait-il raison. En ces conciles de l’esprit moderne peu à peu s’élargissent les sentimens d’étroit patriotisme dans lesquels nous sommes habitués à nous mouvoir.

Une partie des résolutions prises sera exécutée, nous en avons l’assurance. De ces assises il résultera donc autre chose que des souhaits formulés ; il en restera quelques faits pratiques. En admettant qu’on n’y apprenne cependant qu’à se venir en aide les uns aux autres, à essayer de guérir par des soins communs les plaies de tous et de chacun, ce ne serait pas un si mince avantage. Quant à la société de l’Union centrale elle-même, qui pourrait supposer que son action a été gênée en ces derniers temps par des velléités d’intervention de l’état ? L’état, qui ne parvient pas à étreindre tous les objets qu’il embrasse et dont il est surchargé, l’état, qui, pareil à l’avare Achéron des anciens, ne rend guère ce qu’il engloutit, eût aimé, dit-on, qu’une telle société, dont l’expansion devient sensible, ne demeurât pas en dehors de son influence. Peut-être a-t-on songé à revêtir de l’uniforme les principaux chefs, à qui on aurait cru faire beaucoup d’honneur. Ils seraient devenus des sortes de fonctionnaires, et l’Union centrale n’aurait plus été qu’une sorte de rouage administratif. Heureusement elle a jusqu’ici échappé au danger. La voilà en pleine mer, avec un bon vent et des pilotes habiles. Nous espérons qu’elle saura se préserver des écueils.


CH. D’HENRIET.